SON STYLE
« La parole est l'explosioa de la nature intime d'nn être. »
Hello.
La Trinité, je le disais tout à l'heure, est si bien la loi universelle, que ce livre — très philosophique, il est vrai, trop peut-être — est divisé en trois parties : ce n'est pas moi qui l'ai voulu, ni le hasard, mais la force même des choses, et c'est pourquoi j'en fais la remarque.
Tout livre ayant quelque prétention à la profondeur est divisé en trois parties ; tout sujet, tout homme, vu à fond, est triple et un. Ceci est la division naturelle (sans doute parce qu'elle est la plus surnaturelle de toutes), de sorte que, dans l'art de faire un livre, il y a du christianisme.
Le chef-d'œuvre d'Hello, CHomme^ est divisé en
trois parties :1a Vie, la Science, l'Art. Et ces trois ne font qu'un : THomme.
J'applique à Hello lui-même sa propre division et j'étudie : sa vie, sa science (c'est-à-dire sa pensée) et son art (c'est-à-dire son style).
L'homme, le penseur, l'écrivain : ils sont trois, et ces trois ne sont qu'un : c'est précisément cette unité qui fait le grand mérite d'Hello.
Ah ! certes, il y a des viveurs autour de nous, des hommes qui vivent ou qui croient vivre ; il y a des savants et des sectateurs de la pensée ; il y a des artistes et des stylistes. Il ne serait même pas impossible de trouver dans tel ou tel dilettante, très moderne, de charmantes synthèses de tout cela, — synthèses comme les juxtapositions sont des synthèses. Mais où est l'unité vivante de ces trois gloires : un homme, un penseur, un écrivain? Rarement jz/jr/«/J05e,9 dans le même être, où les voyez-vous unis? Leur fusion est un phénomène qui s'appelle Pascal au xvii* siècle, deMaistrc ou Gratry au XIX^
Hello appartient à cette phalange rare et peutêtre est-il celui où la fusion dont je parle est la plus profonde, la plus complète. Chez lui, si j'ose le dire, la fusion va jusqu'à l'incandescence ; elle va jusqu'à la splendeur. Sa pensée n'est que l'éclat de son àme, son style n'est (|ue l'éclat de sa pensée.
LA LITTÉRATURE ET l'eSPRIT LARGE 337
Chez lui. le style c'est rhomme, chose très rare, n'en déplaise à Buffon. Comme tous les contemporains de Voltaire, Bufîon est un superficiel; ce qu'il a voulu dire, c'est tout simplement ceci : le style, c'est l'écrivain. Et il a dit \ homme, parce qu'il a pris l'écrivain pour l'homme. Mais bien rarement il l'est. L'écrivain ordinaire est un écrivain qui. sans doute, a sa nature, son caractère, sa couleur, et partant son style : mais l'homme et sa volonté, l'homme et sa conduite, l'homme intérieur, l'homme moral, Yliomme, reste voilé, et c'est sa laideur peut-être que l'écrivain cache sous son fard splendide. Ce n'est pas l'homme qui parle, c'est l'écrivain.
Et il en est de même du penseur, que la phrase trop souvent sert à farder. Renan est un charmant styliste. — Bref, la vie. la pensée, le style, sont trois d'ordinaire et non pas un.
Écoutez Hello :
« Qu'est-ce que le style ?
« Le style, c'est la parole humaine. La parole humaine doit être franche et discrète ; pour réunir en un mot ces deux mots, elle doit être vraie.
o La vérité, qui est la loi de la pensée et la loi de la vie, est aussi la loi de la parole et est toujours la même vérité.
« L'erreur, qui scinde tout, a trouvé le moyen de donner une certaine direction à la pensée, une autre à la vie, une troisième à la parole, d'inventer pour toutes ces choses des règles diverses et contradictoires.
« Réveillons-nous. Ouvrons les yeux. Apercevons la plus simple et la plus inaperçue des choses, l'unité de la loi.
(( La vérité, c est la vie. 11 est clair que lliomme doit vivre dans la vérité.
« Il est clair que la pensée de l'homme doit être conforme à la même vérité que son acte, puisqu'il n'y a pas deux vérités contradictoires.
« Il est clair encore que la parole de l'homme doit être conforme à la même vérité que sa pensée et son acte, puisqu'il n'y a pas trois vérités contradictoires.
« Ainsi l'homme doit:
tt Vivre dans la vérité ;
« Penser comme il vit,
«Et parler comme il pense.
« Voilà la loi du style. Nous sommes ici en pleine simplicité, parce que nous sommes en pleine vérité '. »
Tout ceci a l'évidence et la beauté de la lumière .
Qu'est-ce que l'éloquence? Précisément le contraire de la rhétorique. C'esl la jtarole jaillissant de la pensée et de l'àme, c'est la llamme de la conviction et de la vie. La rhétorique, c'est la parole séparée, et par là môme morte et stérile.
En tout ordre de choses, la séparation, c'est la mort. Voyez la philosophie. Descartes a inauguré, en France, le rationalisme, c'est-à-dire la philosophie séparée, basée sur la raison pure. (Jii est-il arrivé'? Kant répond. De sorte que la philosophie
i L'homme, p. 406.
pure, qui devrait être l'union de toutes les certitudes, devient le doute universel. Voilà pour la théorie. Quant à la pratique, la philosophie séparée aboutit, au xviif siècle, au culte de la déesse- Raison, « la plus profonde des plaisanteries de l'histoire, » a dit Hello. Car ici ce n'est plus Kant, c'est la prostituée qui répond, — et la Terreur.
Mais je me demande si le culte de la parole séparée ne cache pas en lui des dangers pareils, quand je vois la France, en proie au dicendi peritasde profession delà tribune et du journal, courir aux abîmes, pendant que le vir probus, séparé à son tour, relégué dans sa vie honnête, mais sans influence de pensée ou de parole, prouve, lui aussi, par son exemple, les périls de l'isolement et la grande loi de l'Unité.
Cette loi, qui dans l'ordre intellectuel s'appelle synthèse, et dans l'ordre moral charité (et attraction dans l'ordre astronomique, et catholicisme dans l'ordre religieux), cette loi de solidarité universelle, non pas seulement des hommes, mais des idées et des choses, qui fait que dans le cerveau d'un Newton la pomme touche aux astres, qui fait que tout se tient et s'enchaîne et se pénètre dans l'harmonie, dans l'union, dans l'unité; cette loi qui, poussée à bout, donne Dieu (Dieu, c'est-à-dire la compénétration infinie de toutes les splendeurs dans la splendeur unique et totale).
cette loi, cet instinct d'unité et de plénitude, ce sens divin qui se nomme en bas le bon sens, en haut le génie, constitue le fond même de Tàme et de l'intelligence d'Hello, je dirais presque de son langage. Ernest Hello est un très grand écrivain ; mais, si quelqu'un se fût avisé de l'appeler un littérateur, il eût bondi d'indignation. Pourquoi? Parce que la littérature, telle qu'on l'entend, j'allais dire qu'on Veœerce, est chose étroite et séparée. « Homme littéraire, dangereux et vain, » a dit quelqu'un qui les connaissait. Le littérateur à la mode n'est que littérateur, charmant égoïste qui, pendant que le monde est en péril de mort, « cherche sous la coupole de son cerveau avarié ces papillons qu'il nomme épithètes rares. Il croit que le mal n'a d'autre but que d'être converti en copie par lui... En dehors de sa copie, tout lui devient étranger; il est une sorte de monomane, d'alcoolisé par l'abus de l'encre, un inconscient qui écrit ainsi que tel interné de Bicêtre a volé ou tué*. »
Le grand écrivain, lui, méprise la littérature^ comme le grand philosophe méprise \?i philosophie. Le grand écrivain s'oublie, et c'est le secret de sa puissance. Il oublie le style, et pendant qu'il plane, pendant qu'il aime, la vie descend de son
' Figaro, 2 mars 1890.
LA LITTÉRATURE ET l'eSPRIT LARGE 341
âme dans sa pensée, de sa pensée sous sa plume qui vibre, et, de plume d'oie, devient plume d'aigle, parce qu'elle s'est oubliée !
Hello a dit ce mot superbe :
« Est-ce que la parole puiserait dans le sacrifice une force d'élévation ? »
Oui, certes, comme la raison elle-même, comme la vie morale. La vie non sacrifiée s'appelle l'égoïsme; la raison non sacrifiée s'appelle le raisonnement à outrance, qui mène au doute absolu; la parole non sacrifiée s'appelle rhétorique et littérature. Or l'égoïsme est le linceul de la vie, le doute est la mort de la raison, et la rhétorique est le néant de la parole, car elle ne dit rien. Pour s'être recherchées, ces grandes choses, la Vie, la Pensée, le Style, se sont perdues. Par le sacrifice elles se retrouvent ; mais — remarquezle, car ceci est capital, — ce sacrifice, mot négatif uni<[uement par la forme, ne sacrifie rien que l'étroitesse, ne tue rien que la mort. Ce sacrifice est la vertu de l'esprit large, dont il sauvegarde la grandeur et la fierté.
Voilà bien de la philosophie. C'est que la philosophie est comme les sources : elle jaillit sitôt qu'on creuse. A ces profondeurs, la loi du style, celle de la vie, celle de la pensée sont identiques, et toute la métaphysique et toute l'âme d'Hello se retrouvent dans cette simple page sur l'art
d'écrire, dont, malgré sa longueur, on excusera la citation, car Marie Jenna écrivait un jour à Henri Lasserre : « Le monde pardonne tout à un homme d'esprit, même de croire à Notre-Dame de Lourdes. » Or, il y a de l'esprit dans ce que je vais> citer ; pour le génie, c'est une excuse.
« Le style est une puissance qui, comme toutes les puissances, a besoin d'être vengée.
« Cette parole, qui représente une si grande chose, est une des paroles les plus déshonorées qu'il y ait au monde. Cette association d'idées dont j'ai parlé souvent et dont je parle encore aujourd'hui nous a donné l'habitude de considérer le style comme l'art de coudre les mots à la suite les uns des autres, l'art d'arranger les phrases avec une symétrie vide, élégante, insignifiante.
« Pour les rhéteurs, le style, comme presque toutes les beautés, le style est une chose négative; dans leur pensée, il s'agit, pour bien écrire, d'éviter une multitude d'inconvénients, les locutions qui ne sont pas nobles^ les expressions trop familières, les mots durs à l'oreille, et quand on a rempli ces conditions mécaniques, qui ressemblent, par leiir multiplicité et leur niaiserie, aux conditions d'un jeu, on sait écrire, et on mérite le premier prix.
« Pour juger les écrivains à ce point de vue, et leur assigner des rangs, il y aurait un moyen, ce serait de compter les fautes, comme au collège.
« Celui qui en aurait le moins à son compte serait proclamé le premier. Ce procédé aurait le mérite d'être un aveu. Il avouerait notre pensée secrète ; il avouerait que nous regardons l'abstention absolue comme la per-
LA. LITTÉRATURE ET l'eSPRIT LARGE 343
fection, et que, pour nous, celui qui n'a rien fait est celui quia le mieux fait.
« Le style que les rhéteurs aiment et recommandent est fait à l'imago du néant. Si quelqu'un pense, cela les choque sans doute beaucoup ; mais, si quelqu'un parle, cela les choque encore davantage. Ce qu'ils ne pardonnent pas au style, c'est la précision et l'affirmation. Ce qu'ils admirent en lui, c'est le vague et l'impersonnel. Leurs conseils, ou, comme ils disent, leurs règles, pourraient se résumer ainsi :
« En général, pour être bien sage, il ne faut rien penser, rien croire, rien espérer, rien aimer, rien haïr ; car la pensée, la foi, l'espérance et l'amour choquent certaines personnes qu'il ne faut pas choquer. Maintenez votre esprit dans l'atmosphère tiède du doute et de l'ennui.
« Ennuyez beaucoup vos lecteurs, autant, s'il se peut, que vous vous ennuyez vous-même. Ennuyez-les, ennuyez-les! c'est le moyen de leur paraître raisonnable. Tout ce qui ne les ennuie pas leur semble exagéré. Donc ne croyez rien ; de cette manière-là vous êtes sûr de ne jamais rien aimer, et si vous aimiez quelque chose, on dirait que vous avez de l'exaltation.
« Toutefois, comme il ne faut pas aller trop loin, même dans le néant, quoique ce soit la meilleure route, j'admets, jeunes élèves, j'admets l'hypothèse où, entraînés par l'ardeur inex]>érimentée de votre âge, vous vous sentiriez portés vers une opinion plutôt que vers l'opinion contraire.
« J'espère que ce malheur vous arrivera i-arement. Mais il faut prévoir les cas, même celui où la tentation vous prendrait de croire (juchpie chose.
a C'est un cas étrange ; mais l'homme est faible, nous ne sommes pas parfaits. En admettant donc cette tenta-
tion de croire quelque chose, le devoir d'un bon écrivain est de la dissimuler autant que possible. Pour éviter l'affirmation, il faut avoir recours à ces heureux artifices que la rhétorique enseigne ; il faut dire : peut-être^ ce semble^ s il est pe7^mis de s'exprimer ainsi.
« La pensée est déjà assez odieuse par elle-même : « Si, par malheur, vous en avez une, il faut au moins la détruire autant que possible, à l'aide de la parole, qui ne vous est donnée que dans ce but. Si vous avez une pensée, vous êtes par là même suspect d'originalité. Si vous alliez, en outre, l'exprimer avec énergie et vaillance, vous entreriez tout à fait dans la catégorie des fous. Ah ! si vous avez une pensée, jetez un voile sur cette honte, et ce voile, c'est la parole. Si votre style effacé et mort ressemble à celui de tout le monde, on vous pardonnera peut-être l'inconvenance d'avoir une idée. Effacez donc tout ce qui serait élevé, profond ou large ; effacez tout ce qui, dans votre parole, révélerait clairement votre pensée et votre âme, et votre caractère et votre personne ; faites ces phrases longues, balancées, anodines et impersonnelles, qu'on a lues partout avant de les lire une fois de plus dans vos pages,
« Ressemblez à tout le monde, et même, si vous avez le malheur de dire quelque chose, ayez encore l'air de ne rien dire, car la parole a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée, non pas même par une négation hardie, mais au moyen d'un voile long, traînant et élégant ^ . ))
1 L'Homme, p. 402.
Hello porte à la rhétorique, comme écrivain, le magistral mépris qu'il a pour la médiocrité comme homme, et comme penseur pour l'étroitesse. Est-ce à dire qu'en philosophe austère et jaloux des droits exclusifs de l'idée sainte il méprise la forme et le style, et, janséniste de l'art, ferme les yeux aux séductions de la phrase et aux pompes extérieures de l'expression?
Ce serait hien mal connaître Hello que de le supposer un instant. La Forme est une gloire, est une magnificence, qu'il n'aurait garde de dédaigner, lui le grand passionné de gloire et de splendeur. Et ne venons-nous pas de l'entendre dire : « Le style est une puissance qui, comme toutes les puissances, a besoin d'ôtre vengée ? » N'estce pas à la venger de la rhétorique, sa sotte parodie, sa com[)romettante caricature, que le grand artiste a consacré quelques-unes de ses plus
belles pages? Car Hello est ainsi : âme essentiellement large, fermée seulement à ce qui la rétrécirait. Ce ne sont jamais les choses qu'il repousse, les beautés, les lumières, mais leur diminution, leur dégradation, leur parodie. Comme Dieu — si parva licet componere magnU, — comme ce Dieu de l'esprit large, dont la haine n'est que la forme terrible de son immuable amour, il méprise parfois, mais c'est parce qu'il admire. Son ironie est de l'enthousiasme, et c'est le culte du style qui lui fait maudire la « littérature ».
Le style ! rien ne saurait le remplacer à ses yeux, rien, pas même la splendeur de Tidée. Lui, le penseur, le philosophe, ce n'est pas à la pensée qu'il attache le génie et la gloire, c'est au style. Ecoutez :
« Un homme peut, sans être un homme de génie, voir une grande vérité. Mais, pour la dire, celte vérité, en termes définitifs, pour la parler dans un langage immortel, pour la signer de son nom, pour l'associer aux yeux du genre humain, à cette signature, il faut être un homme de génie. Le lieu du génie, c'est le style !
« Le grand écrivain el Vaxdre seront éternellement séparés par un abîme. Chacun d'eux aura son style. Le style ! voilà la grande parole ; voilà le nom du secret ^ »
(ju'est-ce donc, au fond, que cette puissance
' L'Homme, p. 408.
LE CORPS ET l'aME EN LITTERATURE 347
mystérieuse qui n'est pas l'idée, l'idée pure et abstraite, « quelque splendide qu'on la suppose » ; qui nest pas la forme, la forme vide et séparée, la rhétorique, si brillante soit-elle ? Quel est donc le vrai nom du style?
Le voici :
Le style est une incarnation.
Je m'arrête sur ce mot qui ouvre un horizon vaste.
Le style, qui n'est ni la forme, ni l'idée, est Fincarnation de la forme dans l'idée, leur synthèse vivante, leur unité humaine et personnelle.
Le style, comme l'homme, est fait d'un corps et d'une âme.
La forme, c'est le corps; l'idée, c'est l'âme.
Leur union, c'est le style.
Quand je dis leur union, je ne dis pas assez : c'est leur unité qu'il faut dire. Dans le vrai style, le corps et l'àme ne font qu'un : l'idée, matérialisée, est toute image; le mot, spiritualisé, est tout expression.
Or, il y a là, dans cette simple question littéraire de la compénétration mutuelle de l'idée et du mot, de l'esprit et du signe, de l'àme et du corps, plus qu'une question littéraire. Il y a là toute la philosophie, toute la théologie catholique.
Ouvrons Philosophie et Athéisme à la page 105 :
« L'homme véritablement un, cr^mposé d'une âme
et d'un corps réellement et vraiment unis, voilà la base de toute philosophie vraie.
« L'homme véritablement deux, composé d'une âme et d'un corps non pas unis, mais juxtaposés, voilà le fondement de toute philosophie fausse. »
C'est précisément la distinction entre le style vrai et le style faux :
« Le premier serre de si près la pensée qu il fait corps avec elle. Vous ne pouvez le détacher d'elle, admirer l'un sans l'autre et penser la même idée, sans vous servir des mots qu'elle-même semble avoir choisis pour s'exprimer. Le second est une draperie flottante qui se joue autour de la pensée sans la toucher jamais. »
Toutes les erreurs philosophiques sur l'homme consistent ou à nier son âme (matérialisme), ou à oublier son corps (idéalisme), ou à méconnaître leur unité avec Platon, Pythagore, la métempsychose, Descartes même, qui fait du corps une machine et de l'âme une pensée pure, illusion aisément détruite par les modernes études de psychologie physiologique, études éminemment favorables aux doctrines de saint Thomas d'Aquin et d'Hello.
De même toutes les erreurs littéraires consistent à négliger ou la forme, ce qui est détruire l'art, ou le fond, ce qui est l'avilir, ou leur union intime, leur unité vivante, ce qui est l'habitude des rhéteurs et des pédants.
Je disais tout à l'heure que cette question philosophique de l'âme et du corps, que cette ques-
tion artistique et littéraire, était, de plus, une question théologique et religieuse.
Est-ce que Fldolàtrie et l'Incrédulité ne sont pas les deux grands phénomènes antichrétiens qui résument les deux tendances antique et moderne ? Or, qu'est-ce que l'idolâtrie antique, et la superstition qui en subsiste encore? Qu'est-ce que l'incrédulité moderne, et la sophistique grecque qui l'annonçait déjà?
Il faut lire, il faut méditer les pages de Philosophie et Athéisme consacrées à l'admirable synthèse de l'esprit et du signe ^ de l'âme et du corps en religion. Tout se résume pour Hello dans le mot fameux de saint Paul: « L'invisible par le visible. » Adam a connu cet ordre admirable et admiré par Dieu même : les signes sensibles avaient devant lui une transparence qui le conduisait au type invisible. ■ Mais Adam pécha : ce fut l'heure du brisement.
« La tnort est la séparation de tâme et du corps, du signe et de l'idée. L'erreur naquit : dès lors, les uns, dans l'oubli complet de l'invisible, adorèrent des signes sensibles qui ne signifiaient plus rien. Les autres, dans l'oubli complet des réalités visibles, adorèrent une sagesse tronquée ou absolument fausse, qui sortait tout armée de leur cerveau.
« La sophistique adora une certaine sagesse et s'égara sur elle.
« L'idolâtrie adora certains objets matériels et s'égara sur eux, jusqu'à ce que le Messie attendu des Juifs et désiré des Nations vînt rétablir l'harmonie perdue, et
fonder l'Église en qui réside l'esprit qui vivifie, et vivifie par le signe sensible, par le sacrement.
c( L'Incrédulité méprise le signe sensible, » dit fort bien Hello. Il y a dans ce mot toute l'histoire du Protestantisme, père de l'incrédulité moderne. Le protestantisme, cet Idéalisme religieux, est le culte de Vidée, comme le judaïsme, cette antique figure, jadis expressive, morte aujourd'hui, est le culte de la forme. Seule, la religion catholique, vraie religion humaine \ et complète, s'adresse à Ihomme tout entier, corps et âme. « Elle tient compte de tout; elle ne verse d'aucun côté, elle possède un équilibre divin. »
C'est ainsi qu'en tout ordre de questions la vérité s'appelle largeur, unité, plénitude. La vérité est catholique. Nous pourrions ici, si ce livre était autre chose que l'effleurement rapide d'une grande âme, nous élever au sommet de la théologie orthodoxe, appliquer à l'Incarnation divine la formule de l'incarnation humaine et de l'incarnation littéraire, la grande formule de l'esprit large, en proie toujours aux mêmes mutilations, aux mêmes hérésies de l'esprit étroit.
Mais, puisque c'est d'une question de style que nous avons pris vol sur les hauteurs, il est temps de redescendre, et, puisque j'ai parlé d'incarnation littéraire, je ne puis donner de ce mot, qui est le nom du vrai style, un commentaire plus vivant que ces deux pages de l' Homme, qui feront coup double
' Et, par conséquent, divine.
LE CORPS ET L*AME EN IJTTERATURE 3ol
on montrant à la fois la théorie et la pratique, un écrivain on acte, dans la philosophie de l'écrivain.
« Le style de l'écrivain et celui de rliéteur différent donc, comme une fleur dég'lantier qui brille dans un buisson diffère de l'imitation qu'on en peut l'aire avec du papier.
« Le premier sera organique, le second sera mécanique.
« Le style organique, c'est la parole vivante au service de l'idée vivante. Le style mécanique, c'est un arrangemement de mots fait au profit de certaines conventions. Le style organique va au cœur des choses et tranche dans le vif; le style mécanique glisse à côté d'elles ; on dirait (ju'il a peur de dire, parce que sa conscience est mauvaise. Le premier est libre, franc, déterminé, hardi ; il est sans peur comme il est sans reproche. Le second est timide, faux, indécis, lâche et menteur. Le premier est essentiellement personnel ; il exige que l'homme pense, et parle comme il pense ; qu'il croie actuellement, intimement, vivement tout ce qu'il dit '. Le second glane de tous côtés quelques fleurs flétries qui ont déjà servi mille fois ; il est composé de vieux lambeaux. Le premier serre de si près la pensée qu'il fait corps avec elle. Vous ne pouvez le détacher d'elle, admirer l'un sans l'autre et penser la même idée, sans vous servir des mots qu'elle-même semble avoir choisis pour s'exprimer. Le second est une draperie flottante qui se joue autour de la pensée sans la toucher jamais. Le premier est un combat, le second une passe d'arme.
1 L)c là le ch.innc d'un La Fontaine. « H ne fait lapin, et lapin de bonne foi. Voilà tout son secret. Ce n'est pas assez pour un homme, mais c'est quelque chose. » (L'Homme, p. 410.)
« J'appelle le premier organique, parce qu'il sort vivant de l'idée, comme la fleur sort du germe ; sa beauté est le rayonnement extérieur de la beauté intérieure qu'il nous révèle ; il sait mettre en saillie, en relief, en évidence tous les aspects de la pensée : il fait éclater les splendeurs latentes; il promène partout la lumière de la parole : il illumine les sentiers, il met le feu aux poudres, afin que la détonation et la flamme réveillent les endormis.
« J'appelle le second mécanique, parce qu'il est le produit artificiel d'éléments extérieurs et de pièces juxtaposées ; son élégance est misérable, car elle est empruntée : elle ne lui appartient pas, elle vient du dehors. Il existe entre ces deux styles la même difîérence qu'entre l'homme vivant et l'automate. Le style organique a des allures à lui ; il a des tendresses et des ardeurs, il a des mouvements imprévus, variés, spontanés comme la vie; il change d'expression comme une physionomie humaine qu'il est; il est vivant et pénétrant comme le feu et comme le regard. Le style mécanique a les mouvements compassés d'une machine.
« Il n'a pas la grâce parce qu'il n'a pas la force ; il est immobile, et, s'il fait semblant de se mouvoir, ce mouvement est plus froid que son immobilité. On y sentl'intention du mécanicien qui voudrait, par moments, l'échauffer, et qui, n'ayant pas de chaleur à sa disposition fait jouer un ressort.
« Le style mécanique est quelquefois élégant dans le sens faux de ce mot.
« Le style organique est toujours simple ; mais sa simplicité a la permission de ressembler à celle de la foudre, quand deux nuages électriques se rencontrent dans l'espace un jour dorage.
« Le style mécanique est sentimental, pénétré de
cette onction niaise et fausse qui semble faite pour psalmodier les lieux communs. Le ton sentimental découvre le fond de l'âme du parleur, à savoir la plus profonde insensibilité.
« Le style organique est plein, ferme et chaste, à la fois expansif et contenu. Il porte avec lui cette pudeur des grandes pensées et des émotions profondes qui, d'autant plus calmes qu'elles sont plus ardentes, ont de la discrétion jusque dans leur splendeur; il a l'intég-rité des corps durs qui ont le feu caché dans leurs veines ; le feu est le grand purificateur. Ce style-là a passé par le feu ; c'est un rocher, c'est un diamant.
« Le style mécanique est mollasse et visqueux ^ . »
' L'homme, p. 410.
Pas plus que la littérature et la forme n'entraînent nécessairement la philosophie et la pensée, la philosophie, hélas ! (messieurs les Allemands nous l'ont appris, et bien d'autres), n'implique pas toujours la littérature, et si les rhéteurs, si les poètes, pèchent par légèreté, comme les oiseaux, les penseurs, il faut l'avouer, prennent lourdement leur revanche. Comme les protestants, dont Hello a dit qu'ils ont « abandonné l'imagination de l'homme, oubliant que le Créateur avait fait les couchers de soleil et avait chargé les nuits resplendissantes de dire à l'homme un mot de sa splendeur ^ », les philosophes perdent de vue cette vérité, eux, les esprits purs, que l'homme a des yeux et des oreilles ; ils négligent le culte extérieur et restent, comme le Dieu de Renan, dans la catégorie de l'idéal.
' L'Homme, p. 23.
Ce prolestantisme du style a son châtiment dans sa froideur, comme le protestantisme du temple. On sent que, pour ces idéologues contraints de s'abaisser à la matière du langage, les mots sont une pâte incolore, inodore et insipide, oii ils trempent au hasard leurs idées pour leur faire ce qu'il faut vaguement de corps à une idée pour apparaître en ce monde. Mais ce n'est pas un corps, c'est un fantôme algébrique. Ce n'est pas du style, c'est du dictionnaire, au mot sécheresse.
Surtout ce n'est pas un style. Un style, c'est-àdire un homme, au sens unique du mot.
Ernest Hello a ces deux gloires. // est écrivain, quoique penseur (j'allais dire parce que penseur, car en lui les deux ennemis se réconcilient dans l'union la plus profonde, l'unité) ; — et il est un écrivain.
Il est lui.
« Quand un homme a conquis son style, dit-il quelque part, il perd comme les souverains le plaisir de l'incognito. Il se trahit dès qu'il apparaît. »
En ce sens le style est la marque, non plus seulement littéraire, mais personnelle. C'est l'individu, si ce n'est pas toujours l'homme.
« Le style, c'est l'explosion de notre personne : c'est notre création. L'idée que nous exprimons, nous ne la créons pas.
M Mais nous créons notre style.
« ... Notre style, c'est la signature de notre personne apposée sur notre idée ; notre style, ce sont nos armoiries ; c'est notre empreinte, notre effigie, notre couronne qui se frappe d'elle-même sur le métal chaud, sur le métal encore en fusion. »
Quel est donc le style d'Hello ?
Je n'ai pas la prétention d'en faire l'analyse minutieuse, la vivisection détaillée, encore moins d'en donner la recette. La mort a des recettes, la vie n'en a pas. Mais lisez vous-même, car Hello Fa dit:
« Si le conseil de la rhétorique, le conseil d'imiter les grands écrivains ou ceux qu'elle appelle ainsi, est un conseil ridicule, le conseil de se les assimiler serait un conseil sérieux. Il peut se faire, en effet, qu'en vous plongeant dans le génie d'un grand homme vous en soyez pénétré, imprégné ; que quelque chose de lui passe en vous, à la condition toutefois que vous le méritiez et que vous présentiez aux rayons une surface pénétrable. Cela ne peut se faire par la copie, par la découverte d'un procédé, mais par une communication intime de chaleur et de vie. L'homme ne se nourrit pas comme les animaux inférieurs, par juxtaposition ; il se nourrit par assimilation. Or, l'écrivain donne son style, c'est-à-dire sa parole, c'est-à-dire lui-même. Il est permis de s'en nourrir. »
Sa parole, c'est-à-dire lui-même : jamais homme ne vérifia mieux cette identité qu'Hello. Nous avons vu sa théorie sur ce point :
'< L'homme doit :
« Vivre dans la vérité ;
« Penser comme il vit ;
« Et parler comme il pense. »
Eh bien, sa théorie c'est sa pratique.
Il vit dans la vérité ;
Il pense comme il vit;
Et il parle comme il pense.
La qualité maîtresse de sa vie, c'est la franchise, — la franchise dans toute sa grandeur.
La forme habituelle de sa pensée, c'est la grandeur, — la grandeur dans toute sa franchise.
Eh bien, son style a la franchise de sa vie et la grandeur de sa pensée.
Peut-être y aurait-il ici, dans cette éftfde comparée d'Hello, des harmonies de détail très fines à constater, car certaines nuances de l'homme éclairent certains procédés de l'écrivain.
Par exemple :
HcUo (je parle de l'homme) manqua toute sa vie, à lin degré rare, de cette qualité qui est un défaut, mais fort prisé en ce monde : l'habileté. Ou peut-être en avait-il le dédain, car l'habileté est une petitesse, pour une grande àme ^ Peut-être même ce dédain (car tout se tient dans Hello) s'étendait-il du penseur à l'homme et tenait-il aux profondeurs mêmes de ses conceptions philosophiques. A vrai dire, ce n'était pas l'habileté qu'il méprisait,
' <' Il a If goût fie la rouerie! chose épouvantable. Sou iJéal, c'est le renard! ;> dira-t-il de La Fontaine avec indignation.
mais cette habileté inférieure et séparée, parodie vulgaire et maladroite (car Machiavel est un maladroit pour Hello) de l'habileté supérieure qui est la sagesse même, et qui ne s'égare pas, parce qu'elle marche suivant l'harmonie universelle ^
Je trouve dans le Croisé du 8 juin 1861, sous la signature d'Ernest Hello, ces lignes que j'intitulerais la philosophie de l'habileté :
« Tomber dans le piège qu'on a tendu, tel est le sort commun.
« Dans l'ordre des idées, tout se dément et se trahit, excepté la vérité pure.
« Le mensonge se ment à lui-même ; après avoir trompé, il finit par se tromper. Après avoir nié la vérité, au profit d'une certaine erreur, il finit par nier cette erreur même au profit d'une autre. Luther nie l'autorité du pape, au profit de la sienne ; Carlstard nie l'autorité de Luther au profit de la sienne, et ainsi de suite... >^
Ce dédain de l'habileté vulgaire, je le retrouve — infiltré de l'homme au penseur, et du penseur à l'écrivain — jusque dans ses procédés de style, si l'on peut appeler procédés de style les instincts d'expression d'une grande âme.
L'un des procédés naturels de ce style vivant et pensant, c'est l'absence des procédés artificiels et, en particulier, de « l'art heureux des transitions »,
' « Jamais l'Être ne se dénient ni ne se tourne contre lui-même, c'est le néant qui se trahit. » {UHomme, p. 337.)
comme il disait avec un sourire, — de ces fameuses transitions classiques qui tuaient le pauvre Despréaux, lequel y voyait le « plus difficile chefd'œuvre » de son métier littéraire.
« C'est un des caractères de l'Ecriture que l'absence sublime des transitions, dit l'auteur des Paroles de Dieu * . Les transitions sont une des lâchetés de la rhétorique, une des formes que prend, dans le langage humain, le respect humain. »
Le style d'Hello n'a rien de ces lâchetés^ ou, si vous le voulez, de ces habiletés, de ces politesses de phrases souples et insinuantes qui font glisser l'indolence du lecteur d'un point à un autre en lui évitant les secousses.
Il est brusque, comme les bonds de l'esprit. Au lecteur de suivre, s'il a des jambes ou des ailes.
« J'ai dit qu'il avait du talent, écrivait Barbey d'Aurevilly, et ce n'est peut-être pas du talent qu'il faut dire, car c'est p/Ms et c'est moins qu'il a... Le talent, à le bien prendre dans son essence, est quelque chose de continu, de rythmé, d'intégral, qui a je ne sais quelle largeur fluviale, laquelle peut se précipiter ici pour s'alanguir là, mais qui présente toujours une surface étendue ; et, à proprement parler, Ernest Hello n'a pas cela. Je ne m'imagine pas qu'il s'étende jamais l)eaucoup dans un livre, avec le développement limpide et continu qui fait le livre. Mais il jettera des pages autour de lui, et, si elles ne sont pas obscures et ténébreuses, elles
étincelleront de génie ! Il procède par feuilles détachées. Il est intuitif et rapide comme l'intuition, et, de fait, qu'y a-t-il de plus rapide, de plus vite passé qu'un regard ?... Il est quelquefois sublime, mais le sublime, non plus, ne dure pas... Le sublime, c'est le coup de foudre ! »
jVIme ^g Fontenay disait du doux platonicien Joubert que son âme avait un jour rencontré son corps et qu'elle s'en tirait comme elle pouvait.
M. Hello me fait l'effet, lui, de ne pas s'en tirer du tout ! observe d'Aurevilly. Mais peu importe ! Il se tire très bien d'autre chose; par exemple, dans ce livre de VHomme que voici, il se tire très bien d'une foule de pages que je trouve fort belles. Je ne chicane pas sur le mot, belles de tout point, de substance, d'émotion, de poésie, de vérité, d'éclair. Il y a toujours, quand il est bien lui — car il ne faut pas l'oublier, il est inégal, il y a des moments où il s'interrompt cVètre lui et où, comme le disait si drôlement Walter Scott avec sa charmante bonhomie, « le gentilhomme reste sous son nuage », il y a toujours autour de sa phrase inspirée la petite flamme bleue que Virgile a fait frissonner autour des tempes du jeune Jules. »
Je viens de dire : son style a la franchise de sa vie, j'ajoute : il a la grandeur de sa pensée.
Il est sa pensée même. Les rapports de la pensée et du style sont un des problèmes de la littérature. Nous en avons vu dans Hello la solution théorique qui est l'unité. Or cette unité resplendit à toutes les pages de l'écrivain. L'écrivain dans
Hello, n'est que le penseur qui s'exprime (chose rare chez les penseurs). Son style c'est sa pensée qui éclate dans toute Tàpreté de sa grandeur et souvent de sa magnificence.
Ce style, c'est l'esprit en parole. Pas d'ornements postiches, pas de fleurs artificielles, pas de fard littéraire, je dirais presque pas de vêtement. C'est la pensée nue, mais vêtue de sa lumière, ornée de son éclat, parée de sa splendeur : c'est la pensée nue et rayonnante.
La beauté de la fille du roi est intérieure, dit l'Ecriture: la beauté du style d' Hello est intérieure aussi. Il rayonne, mais du dedans. « Il fait éclater les splendeurs latentes. » Il est « vivant et pénétrant comme le feu et comme le regard », et dédaigne « les élégances misérables ».
« Quand on complimente quelqu'un sur son style, on a l'air de le complimenter sur sa toilette ' » . L'auteur de l'Homme laisse la toilette aux dames et aux gommeux de la littérature.
Ce n'est pas que l'imagination, — même l'imagination de détail, la plus charmante des deux, — manque à ce style de penseur, qui sort de l'idée comme la fleur sort de la fente aux flancs des Alpes. S'il y a quelque chose de rocailleux dans ces phrases courtes, hautes, abruptes, taillées à pic dans la
' L'Homme
pensée comme des aires sur l'abîme, on trouve des fraîcheurs et des pousses vertes au bord de ces ravins où circulent les lions.
Mais jamais Hello ne décrit pour décrire, comme nos paysagistes à outrance. Sa description, brève et sobre, c'est encore sa pensée, c'est son idée en couleur. Il est même rare (tant la pensée le presse) qu'il prenne le temps de la description matérielle, voire de la simple comparaison, cette description en raccourci. Il vole à l'expression la plus courte, la plus rapide, la plus intense, sans s'attarder à l'image. Mais l'image jaillit de cette intensité même. Il pense, et le mot suit, sculpté par la pression de l'esprit qui l'étreint, parla force de la pensée qui le serre. L'idée fait image. La couleur (dans cette compénétration, dans cette unité de l'intelligence et de l'imagination), c'est la lumière. Comme les grands peintres, comme le soleil, Hello peint avec de la lumière.
Et quel peintre ! ou mieux quel sculpteur ! Lui qui ne s'attardait pas à l'image ne craint pas de s'attarder à l'idée, qu'il fouille avec une vigueur patiente, un emportement calme, une lenteur fiévreuse ; qu'il tourne et retourne entre ses serres de vivisecteur ardent, comme un aigle qui disséquerait sa proie avant de la dévorer.
« Par un procédé qui lui est particulier, ce creuseur
d'idées fait briller l'idée en la creusant, comme on fait jaillir le feu de la pierre qu'on frappe.
« Qu'il y en a qui brillent dans ce livre deV Homme/ Qu'il y en a qui même y resplendissent ! Car resplendir et briller n'est la même chose ni pour Hello ni pour moi. Il en a marqué la différence dans une phrase sur les femmes qui les classe d'un seul trait, du reste :
« Les femmes aiment ce qui brille dit-il, — elles n'aiment pas ce qui resplendit. » Le livre de f Homme est partout semé de mots semblables. 11 y est dit encore, dans cette manière qui semble celle de Rivarol : « L'art qui songe aux applaudissements abdique. Il met sa couronne sur le front de la foule. » C'est grand. Mais voici qui est ingénieux dans sa clarté profonde : « Convention et Fantaisie : la Convention, c'est la Fantaisie de plusieurs ; la Fantaisie, c'est la Convention avec soimême. » Le charme puissant de ce livre de \ Homme est d'être, par de semblables traits, une suggestion perpétuelle pour le cœur et pour la pensée,
« ... A force de regarder les choses, il y aperçoit et il y fait voir ce que personne n'y avait vu encore, — formica-leo d'idées, qui en fait tomber des milliers en creusant. Ecoutez-le parler de la tristesse de la poésie légère. Ecoutez-le parler de Pascal sur lequel il semble qu'on ait tout dit, et dont il dit, lui : « Il avait la peur ; mais, s'il avait eu la crainte, il aurait eu la joie. » Ecoutez-le enfin, et surtout, parler du déshonneur, qu'il définit : "^i-omettre et ne pas tenir, et laissez-le creuser dans sa définition pour en tirer le plus magnifique fragment de ce livre, qui en a plusieurs de superbes, et beaucoup aussi de charmants * ! »
• Barbey d'Aurevilly, Les philosophes et les écrivains religieux, p. 218 et 214.
Après cela, que « la longueur de Thaleine », que « la composition, la rondeur savante et voulue de cette sphère qu'on nomme la composition » manquent en apparence à ce fouilleur d'idées sublimes; que la brièveté fulgurante et acharnée de ce style, que cette « percussion d'une lumière incessante et interrompue », que cette « succession d'éclairs » fatiguent certains yeux, c'est possible. Nul en tous cas, mieux que ce philosophe poète, — et poète par la précision mathémathique de l'idée, par l'acuité profonde du regard, poète par ce qui semble au vulgaire le contraire de la poésie, poète à force d'être penseur, — nul écrivain n'a plus étroitement, c'est-k-dire ici plus largement, serré le lien d'union des facultés ennemies (imagination et esprit philosophique), et mieux résolu, en littérature, le problème de l'unité des forces.', la fusion des éléments opposés du style, de l'idée et de l'image, de la substance et de l'éclat ^, de l'austérité et de la splendeur.
J'ai nommé plusieurs fois dans ce livre la Trinité sainte, type de toutes choses et, par conséquent, du style. Trois éléments le constituent, séparés
' L'unité des forces physiques est une des gloires de la Science moderne.
2 En tiiéologie, le Père et le Fils sont les synonjmes divins de ces mots. Le Fils est Véclcil de la su bftUmce du Père, et lo lien est si étroit, la synthèse est si forte qu'ils ne font qu'L'n, et que l'Eclat est consubstantip' comme dans le style d'Heilo ou de Pascal.
UN GRAND STYLE 36o
flans les styles vulgaires, unis dans les grands styles: l'idée; l'éclat de l'idée ou l'image; la chaleur de l'idée ou le sentiment.
Ce troisième élément de la parole humaine, ce soufile d'àme (spiritus) dont les orateurs abusent, dont les penseurs n'usent pas — quand les penseurs sont incomplets, et les orateurs aussi, — Hello le possède, comme Pascal, non pas, je le répète, à l'état séparé et vulgaire de mouvement extérieur des phrases, d'interjections et d'exclamations, mais à l'état synthétique et profond d'idée brûlante sous sa froideur de surface, comme elle est imagée dans sa sécheresse éclatante.
Mais peut-être convient-il ici de répondre à certaines préventions de lecteurs superficiels et d'entrer, par l'étude de ses défauts eux-mêmes, dans l'intimité de ce grand style qui, semblable aux cœurs profonds dont Hello a parlé avec éloquence, ne livre pas au premier venu, ni à première lecture ses secrets.
C'est le privilège d'Ernest Hello qui n'aimait pas les demi-mesures, d'exciter, dans le cercle encore étroit de ceux qui ont en main ses ouvrages, des admirations enthousiastes ou des répulsions invincibles.
Il y a un chapitre de C Homme qui a particulièrement fixé l'attention de l'auteur de la France juive^ un chef-d'œuvre : le Veau cCor, qui ouvre le volume.
« L'écrivain, dit-il, qui a écrit le Veau d'or est l'égal des plus grands romanciers, dramaturges ou moralistes. Nul réaliste n'arriverait, au point de vue de l'art, à une pareille intensité d'effet. Nul prophète n'a donné un plus large coup d'aile. Nul n'est descendu plus avant dans les profondeurs ; nul n'a vu de plus près, nul n'a vu de plus haut. »
Cet éloge, qui fait autant d'honneur à M. Drumont qu'à Hello, prouve que les batailleurs eux-
mêmes ont à leurs heures le sens du grand et du sublime.
Ce frisson de grandeur et de profondeur, vous le sentirez, si vous en êtes capable, chaque fois qu'Hello est bien lui ; et, n'en déplaise à Barbey, Hello est presque toujours lui. Prêtez l'oreille : sous ces grandes phrases hautes, brèves, sèches, massives, il y a un battement, et cette montagne a un cœur. Battement invisible, c'est vrai, comme celui du cœur de l'homme : le penseur n'est pas une femmelette qui a son petit cœur au bout des lèvres — môme • s'il n'en reste plus dans la poitrine — et l'étalé dans chacun de ses mots charmants. Hello a horreur du sentimentalisme, et vous savez pourquoi? Parce que c'est un manque d'amour. Le sentimentalisme, c'est le sentiment séparé, séparé de la raison, séparé de l'âme, séparé du cœur ! et se tuant lui-même par cette séparation où il cherche sa vie, où il trouve sa mort. L'auteur de C Homme ^ des Plateaux de la Balance, des Paroles de Dieu, est certes un enthousiaste, un enivré (que serait la Vérité, si elle n'enivrait pas?). Mais la Vérité est celte doctrine immense qui est la conciliation universelle et la fusion des contraires, et X enivrement de la vérité a ce privilège d'être la raison elle-même dans son austère équi-
• Et surtout !
libre. Sobria ebrietas^ dit saint Paul. Ce vin a le don d'exalter à la fois le génie et le bon sens, comme l'amour et l'ordre, l'Amour et la Sainteté, ces deux contraires ! et de faire du génie un bon sens sublime, du grand style un style simple. Le style d'Hello est comme celui qu'il rêve :
u Plein, ferme et chaste, à la fois expansif et contenu. 11 porte avec lui cette pudeur des grandes pensées et des émotions profondes qui, d'autant plus calmes qu'elles sont plus ardentes, ont de la discrétion jusque dans leur splendeur. 11 a l'intégrité des corps durs qui ont le feu caché dans leurs veines... Ce style-là a passé par le feu : c'est un rocher, c'est un diamant ^ »
Et c'est une àme !
C'est bien une âme qui a écrit l'éloge des larmes, que nous citions plus haut :
« Les larmes sont le langage le plus profond du cœur... »
Il y a de ces larmes-là dans les grandes pages d'Hello. C'est la rosée de la montagne.
Tout le monde peut-être ne sentira pas cette rosée. Car il en est de la fraîcheur, de la poésie, de la tendresse, de la vie, du mouvement dans Hello, comme de ses qualités intellectuelles, qui demandent du lecteur une certaine profondeur d'âme pour être senties et comprises. Plus en effet
1 L'Homme, p. 412.
la vie est intense, plus sa surface est immobile, ses apparences calmes. Il faut entrer, pour sentir. Les formidables chocs des cavaleries, des artilleries européennes n'équivalent pas (c'est la science qui l'affirme) la puissance de la sève au printemps dans les branches du lilas ou de la vigne. Et pourtant quel silence ! quel recueillement de la force ! Il y a de ces silences pleins, dans Hello * , qui en disent plus que bien des paroles vides, que bien des paroles pleines ! Il y a de ces immobilités plus rapides que nos mouvements. C'est le sommeil de la Foudre ; c'est le calme électrique.
On a fait à Hello un autre reproche que celui de la froideur. On le trouve obscur. Bien que ce second reproche n'émane pas, plus que le premier, de lèvres magistrales, il est bon d'en dire quelques mots.
Je suis un amateur de clarté, et cet amour me donnerait la haine de ces assembleurs de nuages qui s'appellent les philosophes, si je ne savais que la Philosophie est la Lumière même et la limpidité du Vrai. Or, je le déclare, nulle part je n'ai vu plus lumineuse cette lumière, plus limpide cette limpidité, qu'en ce miroir aux transparentes pro-
' « Il y a du silence dans le style de Tacite, » dit Hello, qui se peint lui-même en ce portrait, comme en beaucoup d'autres, que j'avais réunis sous ce titre : Hello peint par lui-t/iême. Mais ce volume est déjà trop long.
fondeurs : le style d'Ernest Hello. C'est bien de lui qu'on peut dire avec Vauvenargues : « La netteté est le vernis des maîtres ». et avec Victor Hugo, en remplaçant bonté par clarté, et le cœur i)a.r Y esprit :
La bonté, c'est le fond des natures au<?ustes : D"une seule vertu Dieu fit le cœur des justes, Comme d"un seul saphir la coupole du ciel !
Mais il y a deux sortes de clarté, comme il y a deux sciences (la croyante et l'incrédule), comme il V a deux styles (l'organique et la mécanique) : il y a la grande et la petite clarté. N'est-ce pas Voltaire qui disait, se jugeant lui-même: « Je suis comme les petits ruisseaux, qui sont clairs parce qu'ils sont peu profonds. >• Il y a une petite clarté superficielle qui, elle, n'est pas le vernis des maîtres, mais le vernis des mots, qui n'est pas l'éclat des profondeurs, mais le petit jour des apparences, qui ne vous facilite pas la réflexion, mais vous en tient quitte, parce qu'elle ne vous offre que des surfaces, battues par la routine lourde ou cflleurées par la fantaisie légère. Hello a dit :
« On parle quelquefois du bon sens de Voltaire: voici ce que c'était que ce bon sens: c'était la faculté de n'apercevoir pas les choses supérieures. •>
Eh bien, la petite clarté, c'est cela : c'est l'art de ne pas toucher aux choses profondes.
Ci3tte clarté négative, cette clarté du rien, le
penseur ne peut l'avoir puisqu'il pense. Voilà pourquoi ceux qui ne pensent pas trouvent Hello obscur. Hello n'est pas seulement clair, il est simple, — comme la vérité catholique est simple. Mais ici encore il y a deux sortes de simplicilé, dit l'auteur de Philosophie et Athéisme:
« La simplicité fausse, celle qui plaît au plus grand nombre, n'offre qu'un terme à l'esprit, ne présente qu'un côté des choses '. Le xviii^ siècle avait cette apparence de simplicité. Voilà pourquoi Voltaire passe g^énéralement pour un auteur clair, bien qu'en réalité il soit absolument inintelligible. Mais, pour s'apercevoir qu'il est inintelUgible, il faut avoir soi-même de l'intelligence. Quand on n'en a pas, et qu'on rentre ainsi dans la grande majorité des hommes, on le croit clair, parce qu'il ne fait ni n'exige aucune réflexion.
« La simplicité vraie présente à l'esprit trois termes : deux termes qui s'opposent 2, et le troisième en qui ils s'harmonisent. Mais, comme cette simplicité-là est vraie et profonde, elle demande des âmes vivantes qui puissent se l'assimiler. Elle paraît obscure à ceux qui liaïssent la lumière.
« Qu'est-ce que le coup de foudre, sinon le choc de deux électricités?
Hello est simple, mais « sa simplicité a la permission de ressembler à celle de la foudre, quand deux nuages électriques se rencontrent dans l'espace un jour d'orage ^. »
• De là. les hérésies et les erreurs.
'^ Par exemple liuiité et la tririité en Dieu, Ihumanité et la divinité dans le Christ.
3 L'IIomine, p. 412.
Avez-vous remarqué, dans les lignes qui précèdent, ce mot : « Pour s'apercevoir que Voltaire est inintelligible, il faut avoir soi-même de l'intelligence. » Le mot est profond et c'est le cas de redire avec Hello : « 0 vérité du paradoxe, vérité méconnue comme toutes les vérités. » Oui, ce paradoxe est vrai : avec plus d'intelligence, nous ne comprendrions pas l'erreur, qui, vue à fond, est l'absurbe, comme avec plus de cœur nous échapperions au sentimentalisme et à la fascination des bagatelles. Nous aurions cette incapacité sublime de voir et d'aimer ce qui n'est pas^ et nous verrions Dieu, le génie et la lumière.
Le contraire arrive, et pour nos yeux nocturnes, antilumineux, c'est la clarté qui est obscure. Pour ces yeux-là, et ces yeux sont en nombre depuis que Hegel et Kant, vengeant la Foi sans le savoir, ont éteint la raison moderne, pour ces yeux-là Dieu n'est pas, le soleil n'est pas, et je ne réponds point que pour quelques-uns d'entre eux cette vérité noire ne leur parût évidente. Car Hello l'a dit, et c'est un de ses mots les plus superbes : « L'intelligence comprend l'être, l'inintelligence comprend le néant. »
Eh bien, ce qui est vrai de Dieu est vrai du génie, surtout du génie catholique, le plus lumineux de tous. Et ce que je dis de l'athée, je le dirai, proportions gardées, de l'homme médiocre et vul-
gaire. Le roi de la critique française au xix* siècle, Barbey d'Aurevilly, qui croyait à l'avenir d'Ernest Hello, aimait à le faire lire à ses amis, ne craignant pas d'affirmer que la taille intellectuelle d'un homme lui était donnée (entre autres mesures) par son degré d'admiration pour Fauteur de V Homme et des Plateaux de la Balance. Et ici le degré d'admiration, c'est le degré d'intelligence.
Sans aller aussi loin que le grand critique et le grand enthousiaste, je crois que l'obscurité reprochée parfois au Pascal de Kéroman est beaucoup plus (comme l'athéisme) dans l'œil étroit du lecteur que dans les pages du livre.
Pour jouir de cette clarté des hauteurs, on est mal à l'aise dans la cohue boulevardière des bavardages parisiens. Allez donc dire au pioupiou perdu dans la mêlée ou astiquant ses boutons de guêtres que « la guerre est un essai fougueux d'embrassement », que le cœur nous bat au récit d'une grande bataille « parce que notre esprit s'assimile avec bonheur cette forme de l'universelle opposition » ; que « le sentiment de l'harmonie est un pressentiment de l'éternité », que « l'art est l'explosion de l'amour dans l'ordre », que « la gloire est la magnilicence de la paix », que « la tristesse est le sentiment de la station », que « l'absolu est la chasteté de la victoire » : galimatias, pensera le pioupiou, et il n'aura pas
tort... Sed non erathic locas. On parle souvent de Fintluence des milieux et peut-être touchons-nous ici à l'une des causes de l'impopularité d'Hello, en ce siècle tapageur et enfiévré. Tout livre a son milieu de lecture. Le milieu de lecture d'Hello, c'est le xix" siècle (nul n'est plus grandement, plus immensément actuel), mais le xix^ siècle vu de haut, du sommet, dans le silence du soir.
« Je me trouvais Tautre jour, raconte notre philosophe, non pas au bois de Boulogne, mais dans la vraie campagne, à l'heure où le soleil descend à l'horizon, à l'heure où la paix descend sur la terre. La journée avait été chaude, la soirée apportait le rafraîchissement avec la plus douce splendeur que j'aie jamais vue et sentie dans notre atmosphère L'air était si pur qu'il devenait splendide. J'étais sur une hauteur ; je voyais les quatre horizons, et je sentais autour de moi le frémissement des épis de blé, caressés par la brise du soir.
« Le silence profond qui se fait alors dans Tàme humaine est la réponse que nous faisons au calme de la nature... xV ces heures de grâce, la reconnaissance de liiomme est de sentir la paix. Au fond de son silence, il consent à elle, et regarde l'horizon avec les yeux de l'intelligence.
« Je crois que le plaisir de 1 horizon aperçu à sa source, non dans ce qui est vu, mais précisément dans ce qui n'est pas vu. L'horizon force l'homme à deviner, et au même moment le soleil couchant, qui change la teinte du ciel et de la terre, nous oblige à considérer toutes choses au point de vue de la lumière. La lumière pénètre jusqu'aux vieilles et lourdes charrettes qui
traînent dans les champs. La Lumière rassemble tout dans son harmonie. La Beauté générale absorbe les détails.
« C'est l'Art qui fait invasion dans la vie. L'Art, en effet, est la force d'apercevoir les choses dans le tout dont elles font partie et de manifester l'harmonie, même en face de la dissonance. L'Art est la transfiguration naturelle des personnes et des choses dépouillées de leur néant, et réintégrées, par l'amour, dans la plénitude de leur être.
« L'Art est fils de la Lumière, fils de la Paix. Il est la parole de l'Amour. Il est la force de voir l'Invisible, le lieu de la Beauté, et de contempler, dans la beauté générale du plan, même les objets qui ne sont pas beaux. Dans la campagne, la lumière du soleil, à son lever ou à son coucher, est le symbole de l'Art. Elle produit ces grands effets d'harmonie qui révèlent la Paix, où nous n'avions pas la force de la voir, pendant le combat de la journée. Elle détruit cette illusion de l'ennui, qui consiste à détacher les objets du plan général, et à les montrer isolés dans leur insignifiance.
'< ... A l'heure dont je paile — quand la paix se faisait dans la nature, — dans les salons de Paris de graves imbéciles, qui se croient importants, de graves personnages en cravate blanche, se disputaient certainement sur les nouvelles du jour dont ils ne comprennent p>as le sens et qui ne sont pour eux que des commérages. Cependant la création disait un mot du grand amour... La Paix profonde tombait du ciel, et remontait et redescendait, et la création semblait dire à l'homme :
« Pourquoi ne chantes-tu pas, toi qui pourrais avoir conscience de ton chant? Pourquoi cette discorde stérile, amère. inutile, toi qui pourrais comprendre l'har-
monie que tu ferais? Si tu n'entends pas renseignement de la Parole, écoute celui du silence. »
« Mais l'humanité n'écoutait pas.
« Cependant la fête continue.
« Bientôt les étoiles s'allument, et, à leur clarté, il n'y a plus d'horizon.
« Dès que la nature est en paix, la gloire éclate.
a Après le calme de la soirée, la splendeur de la nuit.
« Dans l'âme humaine aussi, dans Tâme éclairée, dès que la paix retentit, la gloii^e va resplendir.
« Car la Gloire est la magnificence de la Paix'. »
Eh bien ! je le répète, il y a dans Hello, aux heures pacihques, quelque chose de cette gloire de la lumière. Mais, pour en recueillir les rayons, il faut être comme lui sur la montagne.
Un troisième reproche, voisin du précédent, adressé à notre auteur, est le manque d'ordre et d'unité. « C'est un penseur à bâtons rompus, » dit Barbey d'Aurevilly, qui ajoute, il est vrai : « Mais ces bàtons-là sont du cèdre coupé au sommet du Liban. » A mon humble avis, le grand critique s'est contenté ici d'une vue superficielle, et l'unité profonde, l'ordre supérieur qui se cachent sous le désordre apparent de la pensée et de la phrase d'Hello, ont échappé à ce coup d'œil étincelant, mais rapide, qu'il jetait sur les hommes et les
1 Croisé, 24 août 1867.
œuvres. - Je ne parle pas ici seulement de cette « unité de foi et do doctrine » que Barbey reconnaît à notre philosophe et qui lui donne, dit-il fort bien, « cette vertu d'ensemble, de conséquence et de cohésion sans laquelle un homme n'est jamais rien de plus que la marionnette de son talent ou de son génie ». Je parle de l'unité littéraire, de l'ordre artistique.
Hello n'est un inhabile et un maladroit qu'en apparence. Nous parlions tout à l'heure de son dédain des transitions. Gela peut donner à son style un air de bizarrerie qui déconcerte. Comme Pindare (car le philosophe lui aussi — le vrai — est un inspiré), comme le chamois des montagnes (car, ne l'oublions pas, nous sommes en montagne), Hello bondit d'une idée à l'autre, sans souci des gouffres et des ponts et des « lâchetés de la rhétorique ». Style de chamois, ou, si vous préférez, style d'aigle. Mais ces bonds, qui n'ont du caprice que la forme, ne s'exécutent pas au hasard : ce désordre est celui de la pensée riche et pleine qui jaillit e?i tous sens sous la pression de l'esprit, mais pour mieux s'exprimer et s'épanouir dans son unité puissante.
Je ne saurais mieux comparer la phrase concise et synthétique d'Hello qu'à sa philosophie même, cette concentration universelle. On dirait qu'habitant le point central de l'Unité oii tout se pense à
la fois, il veuille tout dire en un mot, comme Dieu même qui n'a qu'un Verbe, et que cette ambition sublime fasse éclater la langue humaine, impuissante à contenir dans sa faiblesse la plénitude de l'Eclair total. C'est notre penseur qui l'a dit:
« Le temps et l'espace gardent les barrières de ce monde et saisissent tout ce qui veut entrer • : » la parole n'échappe pas à cette loi de la division et de la lenteur. Elle a besoin de la multitude des mots et de la longueur des phrases. Il semble qu'Hello parfois veuille s'en passer, et réaliser dans son style le grand problème moderne de la suppression du temps et de l'espace. Dire le plus de choses possible dans le moins de temps possible : c'est le style à la vapeur, la parole-esprit, pour qui les distances n'existent pas.
« Sentinelle de Londres, êtes-vous là? demande le télégraphe électrique, pour avertir en Angleterre celui qui doit répondre ; et la parole humaine franchit la Manche instantanément^. »
Les transitions sont inutiles.
En pareil langage, avare de mots, de ces mots qui sont des termes, hélas! des bornes pour la pensée qu'ils expriment, mais en l'emprisonnant, le silence joue forcément un grand rôle.
' L'Homme, p. 23.
^ L'Homme, p. 297.
« La pensée est si belle, quand il la contemple, non encore réalisée, dans son unité et son intégrité, sans s'être sali les mains à la matière multiple, pour la constater une fois de plus incapable, insuffisante et cependant indispensable à ses projets! Ecrivain, peintre ou sculpteur, voilà que, quand il prend dans sa main tremblante l'instrument qui réalise, il écoute la pensée, prête son ministère, travaille, contemple son œuvre et la trouve imparfaite. C'est qu'il n'a pas réalisé son idéal. L'idéal demande encore, et n'ayant plus rien à donner, l'artiste, les mains vides, pleure et demande pardon. Il a abaissé sa pensée, pour lui donner une figure. 11 lui a posé une limite, il l'a déterminée. Il a renoncé à l'immense dans lequel il la contemplait. Il a attenté à son idéale »
Hello y attente le moins possible, ce qui n'empêche pas la précision presque mathématique de son langage, mais précision lumineuse, vaste, poétique, qui laisse llotter autour des paroles une atmosphère de silence. Gratry parle, quelque part, de ce qu'il appelle le grand sens des mots, transpai'ents jusqu'à l'âme et quelquefois jusqu'à Dieu. Hello emploie les mots dans leur grand sens.
« Efforcez-vous, dit encore l'auteur des Sources^ parlant de l'Évangile, de trouver dans les discours du Christ, qui d'ordinaire semblent passer brusquement d'un objet à un autre, l'unité puissante et vivante qui les caractérise. A mus yeux, une des |)lus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces discours, c'est leur
' L'Homme, p. 2'd'L
saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même. »
S'il n'était blasphématoire de rien comparer à l'Évangile, je traduirais par ce texte mon impression de lecteur des grands écrivains, des grands penseurs, surtout catholiques, et surtout d'Hello.
Mais lisez lentement. Les lettres sont grandes.
Si le matérialisme, qui n'est que la moitié grossière de la vérité totale, est aujourd'hui en faveur, au point qu'une sorte d'association d'idées soit établie dans l'esprit public entre matière et science (d'où la défaveur de la religion et de la philosophie), le scalpel a certainement sa large part de responsabilité dans cet entraînement vers Ven-ôas, entraînement légitime, sans doute, en sa partie positive, car la nature, vue de près, est admirable, et j'aime le savant de la matière. Mais la matière n'est pas tout. Ce monde-là n'est que le prélude d'un autre :
Je me sens plein d'une âme étoilée et profonde,
a dit splendidement Hugo. L'âme ! Ce nouveau monde a ses poètes, mais il a aussi ses savants, et dans cet abîme humain, plus réel que l'autre, plonge le télescope des Platon et des Bossuet, Herchells et Newtons de cet autre ciel, tandis que,
laissant à ces aigles de l'esprit les immensités d'en haut, le microscope des La Rochefoucauld et des Molière s'en va dans les recoins du cœur sonder les petitesses d'en bas.
Hello fait partie de cette double phalange d'esprits sublimes et lins, vastes et précis, au long regard, à la subtile analyse, et, si la langue humaine parlait juste, elle l'appellerait un savant de l'àme et un savant complet, car, s'il aie télescope, il a le microscope aussi. Ce penseur, qui a l'air parfois d'être mêlé aux étoiles, est un vivisecteur délié, et brutal de précision réaliste. Vous doutez de l'àme? Lisez Hello. Elle est là, sous le scalpel.
« Personne peut-être, dit M. Charles Buet, n'a poussé plus loin qu'Ernest Hello l'étude des plus fugitives sensations psychologiques. Il procède à peu près comme les savants qui étudient à l'aide du microscope les microbes et les bacilles. Il soumet l'àme à la plus minutieuse expérimentation. Souvent on s'est moqué de ces poètes modernes, tels que Mallarmé et Verlaine, qui ne veulent plus même du sentiment et n'en recherchent que la nuance. Ainsi procède notre philosophe, avec la précision d'un naturaliste'. »
« Ni La Bruyère, ni Pascal, ajoute Henri Lasserre, ni Tacite, ni Shakespeare, ni Balzac n'ont scruté avec cette vigueur et cette finesse les abîmes de l'àme ou ses détours les plus cachés. Ce qu'ils disent semble superficiel à côté des profondeurs étonnantes dans lesquelles descendent les terribles analyses d'Hello. Lisez f Avare
1 Revue contemporaine, 23 août 1885.
d'IIello et lisez f Avare de Molière ou de Plante : Plaute et Molière vous sembleront des enfants. >>
D'Aurevilly n'est pas moins explicite. Le lecteur excusera la longueur de la citation, car elle est elle-même un chef-d'œuvre. Il s'agit des Contes extraoï'dinaires :
« De ces contes-là, il en est un surtout inconiparalile qu'il est impossible de comparer même à ceux qui paraissent les plus beaux après lui. Il commence le volume et, en le commençant, il l'écrase, car en continuant de lire on ne rencontrera plus rien de pareil... Ce conte est intitulé Ludovic, et le sujet en est l'avare, l'avare pur, l'avare complet, l'avare jusqu'aux dernières profondeurs : en un mot qui dit tout, Iiuolatre de l'or.
« Au flamboiement infernal de cet avare, tous les avares connus, observés ou inventés par des générations de génies, Harpagon, Schylock, tony Fraster(de Kenilworth), Grandet, pâlissent, s'effacent, et rentrent dans le néant devant l'avare que voici ! En comparaison du Ludovic d'Ernest Hello ils ne sont plus avares que comme les eunuques sont des hommes... Et ils sont, en effet, des eunuques d'avares, mutilés dans leur personnalité d'avare par un sentiment qui n'est pas l'avarice et qui se mêle à leur passion pour les rendre adultères de l'or... Harpagon est amoureux. Scliylock est encore plus juif qu'avare. D'ailleurs, il aime sa fille. Tony Frasler et Grandet aiment aussi leurs enfants, et souillent noblement du sentiment paternel l'immonde pureté de leur amour-de l'or. Ludovic en a, lui, l'amour intégral; il a la virginité farouche de l'avarice, sans partage avec aucun sentiment liumain. 11 faut voir dans Ernest Hello quel est cet effroyable, diabolique et
déifiant amour! Néron, qui se vautrait, à plat ventre nu, sur les monceaux d'or comme sur des monceaux de chair vivante, et qui s'y pâmait de volupté, n'est qu'un Onan sordide dans des frénésies décolier. Nous avons mieux ! Quelle création fulgurante et sinistre ! Jamais on n'a creusé plus avant ; jamais on n'a saisi plus vaste ! L'humanité finit "par craquer dans lavare d'Hello et elle disparaît dans la monstruosité absolue. Le conteur de ce conte, qu'aurait admiré Shakespeare, qui seul aurait pu le mettre à la scène (et encore ce n'est pas bien sûr ! parce que le théâtre ne peut pas dire tout, comme le conte\ passionne son récit d'une analyse plus passionnée que le récit même dans son acharnement, et cette analyse déchire tout et met tout en pièces, fibre à fibre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus dans cet avare, dans ce vampire de l'or, qui le sucerait et l'avalerait, une seule fibre, une seule fibrille à montrer et à expliquer! Il n'y a que neuf cercles à l'enfer du Dante. Mais le Dante de ce formidable conte descend dans l'âme de son avare les dix mille cercles de l'enfer d'une âme d'homme à qui Dieu en le créant avait mis de son infini
dans la poitrine. C'est un peu plus que l'autre enfer !
« Le pathétique de tout cela est si grand qu'on ne s'aperçoit de la beauté de ce conte inouï qu'à la réflexion et longtemps après qu'il est lu. C'est alors seulement qu'on se replie sur soi-même et qu'on admire. »
Ce qui me frappe le plus dans ces dissections savantes, c'est qu'elles sont, à la fois, vibrantes d'émotion tragique et pleines d'une pensée profonde; c'est qu'elles sont Drame et Philosophie tout ensemble.
« Ce livre, dit Hello de ses Contes, commence et finit
par la recherche du nom de Dieu. Ludovic, matérielleuieiit avare, clierclie le nom de Dieu matériellement. Le grand monarque asiatique, idolâtre de lui-même et avare en esprit, cherche le nom de Dieu spirituellement. Ces deux mauvais riches ont trouvé dans l'oubli du pauvre, la perte de leurs richesses. Au milieu du volume, dans : Caïn, qn'as-lu fait de ton frère? une folie intelligente frappe un autre mauvais riche, qui a repoussé l'homme de génie, au jour de la détresse.
« ]3evant la porte de tous les trois, le Lazare était assis, blessé et suppliant. Pour avoir oublié le Lazare, l'un perd son or, l'autre sa raison, le troisième sa majesté. »
Dans les Deux Étranr/ers, la pensée est plus haute encore peut-être, et plus grandement actuelle. C'est le drame de la science. Celui qui a écrit cela a touché le fond du mystère humain.
Mais ce n'est pas seulement dans les Contes que s'exerce et s'ébat cette puissance d'analyse, aussi prodigieuse en Hello que sa puissance de synthèse. C'est à chaque page de ses œuvres qu'éclate cette double faculté, cette vue de près et de haut, ce iin dans le grandiose, cette dissection ardente et pensante. Pour ne parler (jue littérature, j'ajoute qu'un des procédés ordinaires de l'analyse dans llelh), c'est le parallèle, le contraste, mais un contraste autrement profond que l'antithèse de Hugo, avec laquelle il a néanmoins des analogies frappantes de forme et d'('clal dans la forme. Comme le poète qui, lui aussi, est un penseur, le penseur qui.
lui aussi, est un poète, mais plus profond, rapproche les rayons et les ombres. Pour mieux montrer, il compare, il heurte et excelle à faire jaillir l'étincelle du choc des deux électricités. Mais, je le répète, dans Hugo, l'antithèse, qui en soi est un procédé légitime et de nature, l'antithèse, qui est toujours une beauté (parce qu'elle est une forme de l'universelle opposition), dégénère trop souvent et devient la fantaisie, la manie arbitraire des con trastes d'apparence et des oppositions de hasard Car il en est de l'antithèse comme de l'esprit ; l'esprit, qui est la finesse du bon sens, peut devenir la pointe de la folie ou du paradoxe. Dans Hello, l'antithèse, qui est l'esprit de la vérité, sort toujours de la nature des choses, jamais du caprice personnel. Ce n'est pas ce qui en ternit l'éclat ou en émousse les angles vifs, tout au contraire : les plus curieux, les plus étonnants contrastes, ce sont les contrastes vrais. Rien n'est fin comme la vérité, si rien n'est grand comme elle.
Il faut lire dans les Paroles de Dieu la scène superbe de ce possédé qui hurlait nu dans les cimetières, terrifiant la foule et que Jésus délivra : « Et ils virent celui qui avait été lourmentc par le démon, assis, vêtu et sain d'esprit, dit le texte; et ils furent saisis de crainte. » Ce magnifique remplacement de la peur par la crainte inspire à Hello les réflexions suivantes, que je cite à cause de la
profonde analyse psychologique et antithétique qu'elles renferment.
« Voilà un homme qui faisait peur parce qu'il était agité et nu ; c'était le possédé, l'hôte des sépulcres. Le voilà assis, calme et vêtu, et timuerunt. Et la crainte saisit les hommes. Ce magnifique remplacement de la peur par la crainte ouvre une fenêtre sur l'adoration.
« La peur est le sentiment de l'esclave ; c'est le tremblement égoïste, étroit et servile qui naît du danger aperçu ou pressenti.
« La peur est la chose qui naît de l'angoisse, à propos d'un danger fini, déterminé, ordinairement matériel. Elle est absolument contraire à la gloire, et nulle majesté n'est sentie dans son voisinage. Elle est bestiale, instinctive et fait penser à un animal menacé ou menaçant.
« La crainte est le frisson qui vient du voisinage ou de l'attouchement de la majesté. La crainte est fille du sanctuaire. La crainte éclate devant la grandeur, devant la gloire. La fumée qui sort des profondeurs du temple, l'obscurité sublime, le silence, trois fois auguste, voilà les sources d'où coule le fleuve de la crainte pour se jeter bouillonnant dans l'océan de la gloire. La peur redoute et déserte ; la crainte tremble et aime ; la peur maudit; la crainte est une bénédiction, bénédiction reçue et bénédiction donnée.
« La crainte tressaille et frissonne. L'adoration est au fond d'elle '. »
Il faudrait tout citer de ces analyses grandioses et fines, de ces portraits de choses peintes par
i Paroles de Dieu, p. 290.
388 RRNKST HRLLO
conlrasles et par contraires : psychologics comparées du repentir et du remords, de la paix et de l'indifTérence, du silence et du mutisme, de Faction et de la passion, du désir et de l'envie, de la réputation et de la gloire. Il y a dans tous ces tableaux plus que des traits déliés ou éclatants, plus que du dessin et de la couleur : il y a une philosophie latente. Toute chose a sa parodie, et Dieu môme a la sienne, car le démon est la parodie de Dieu. C'est là une vérité fondamentale, dont l'oubli engendre la confusion des idées, sans parler des autres périls. Hello nous la rappelle, et rend du même coup à l'esprit et à la langue un service que reconnaîtra tout lecteur quelque peu doué du sens et du besoin de clarté profonde. Où le vulgaire ne voit qu'une nuance (la crainte et la peur par exemple) il y a souvent un abîme : Hello nous le montre. Où le vulgaire voit un abîme (la crainte et la joie) il n'y a souvent qu'une nuance : Hello nous l'indique. Rien que par la précision magistrale de son vocabulaire, expression de l'Ordre*, il fait la lumière dans ce chaos intellectuel où l'être et le néant, la réalité et la parodie s'embrouillent et se mêlent pour nous tromper; et, dégageant chaque idée, chaque mot, de sa contrefaçon grossière, de sa caricature animale ou diabolique, de
' « La philosophie, c'est la langue bien faite, » ilisait, je crois, Condillac.
LE SCALPEL b'uN PENSEUR 389
son néant misérable, il nous laisse entrevoir dans les hauteurs, au-dessus des complications contradictoires de tout ce néant d'en bas, la conciliation possible de toutes les idées et de tous les mots dans la synthèse universelle de Dieu.
Car. notez-le, il n'est pas d'idée absurde, il n'est pas de sentiment vil. qui ne soit la dégradation d'un type divin, d'une idée vraie, d'un sentiment noble, comme il n'est pas d'homme ou de siècle qui ne soit beau, vu dans sa lumière, comme il n'est pas de mot infernal qui n'ait son équivalent céleste, et ce sont ces équivalents supérieurs, ce sont ces types divins que célébrait Platon et qui attirent à leur éclat celui que Lamartine appelait le Platon chrétien. « Je viens de causer avec Platon chrétien, » dit un jour le grand poète au sortir d'un entretien avec Hello. Car Hello, ce réaliste, est un idéaliste aussi. De là, l'antithèse, dans ses portraits d'hommes ou de choses. Son procédé littéraire a sa racine dans les profondeurs. Citons, pour finir, le parallèle de ïlsolement et de la Solitude.
« L'homme d'affaires égoïste, qui coudoie ses ennemis dans la foule affairée et pressée des égoïstes, n'a pas la solitude, mais il a Visolemenl.
« L'anachorète du désert vivait dans la solitude, personne moins <pie lui n'était isolé, il était en communion avec l'humanité, dans son passé, dans son pré-
sent, dans son avenir, car il était uni intimement à Celui en qui communient les êtres...
« Celui qui saurait au juste de quelle façon se dissout le corps abandonné par Tàme, pour devenir la proie des insectes rampants, multiples et ténébreux, frémirait peut-être d'une horreur inconnue à l'aspect d'une âme séparée des âmes et de la vérité vivante, séparée de l'Église. L'isolement^ c'est la solitude sans Dieu.
« Par la solitude, au contraire, l'homme se rouvre aux sources de vie ^ . »
Puis, songeant à une chose qu'il connaissait bien, la solitude du grand homme, et, s'élevant de là au sommet de la solitude, au Dieu abandonné luimême, il ajoute :
« Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur. L'homme de génie a habituellement dans sa vie une phase de solitude. Il est en général abandonné et trahi pendant un certain temps. Pendant ce temps se préparent les effusions de vie qu'il lancera sur le monde. Les grands hommes sont en général mis de côté, délaissés, au moins dans certains moments, par les hommes ordinaires. Or ces grands isolés deviennent les liens qui unissent entre eux les hommes ordinaires. Du fond de leur solitude, ils lancent dans la société humaine les grandes découvertes, les grandes œuvres qui en deviennent le ciment. Le vaisseau qui va unir les continents quitte d'abord le rivage et s'isole de la terre : transportez cette vérité dans l'ordre surnaturel : le prêtre catholique est l'ami intime de l'humanité. Pourquoi donc ? C'est qu'entre lui
1 Plateaux de la Balance, p. 275.
LE SCALPEL d'uN PENSEUR 391
et elle, il y a un abîme. Il domine la nature humaine. Il est prodigieusement loin des autres hommes, et, à cette condition, il est près d'eux. Il est distinct de la foule ail-delà de toute expression, et, à cette condition, il est son ami intime.
« Enfin, si nous ciierchons le sommet de la solitude, notre pensée découvre la croix qui fut dressée sur le Calvaire.
« Pourtant le Crucifié réconcilie toutes choses, et attire tout à lui^. »
i Plateaux de la Balance, p. 276.
Si, comme Hello cherchant à exprimer Gœthe en un mot qui le résumât tout entier, je cherchais le mot qui résume Hello lui-même et l'exprime en raccourci, dans sa vie, dans sa pensée, dans son style, je crois que j'écrirais le mot : Gloire.
Au front de ce grand inconnu, de ce grand méconnu qui fut Hello, voilà un mot qui a Tair d'une ironie.
Je le crois exact.
Gomme homme, il est incontestable que c'est sous cette face, la face glorieuse, qu'il a conçu la vie et le bonheur. Il voudrait la gloire, non point cette réputation dont il a dit qu'elle ne valait pas une fraise mûre, non point la réputation, mais la gloire! Il voudrait le rayonnement universel de celte vérité que Dieu lui a donnée à réj)andre, qu'il voit outragée au dehors, ignorée, ridiculisée, rapetissée, souvent par ses défenseurs eux-mêmes, tan-
dis qu'elle est splendeur et immensité telle qu'il la conçoit. La Vérité, c'est la Gloire, et il veut que cette identité apparaisse, il veut la Gloire pour la Vérité. Et ce désir, qui est le fond même de son àme, ce désir qui est son devoir et sa passion tout ensemble, il en vit et il en meurt.
Il meurt parce que cette parole qu'il porte eu lui et qui serait le pain d'un siècle (car chaque siècle a son pain) tombe dans le silence, dans l'insouciance de ce siècle affamé qui ignore sa nourriture. Il meurt parce que l'enthousiasme et la vie — mots synonymes, dit-il quelque part — manquent sur notre planète froide; parce que la gloire, qui s'étale là-haut radieuse dans l'azur, s'éteint dans les âmes; parce qu'enfin Dieu lui-même, qui a pour quelques êties sublimes des raffinements de cruauté et d'amour, semble appesantir sa main :
« Quoi de plus affreux qu'un aigle en cage ? Ses pauvres ailes se blessent aux barreaux trop serrés. Son pauvre regard, plein de douleur et de reproche, redemande les espaces dont il a faim et soif. Et pourtant ce n'est là que le symbole.
M Et moi, s'écrie le prophète-roi dans les Paroles de Dieu, moi qui ne peux pas supporter le spectacle d'un aigle en cage, je suis la réalité dont je ne peux pas supporter l'oml^re, et mes pauvres ailes et mes pauvres yeux supportent la réalité dont je ne peux |)as supporter l'ombro sur les ailes et sur les yeux de l'aigle !...
« ... Si mon âme ne rend pas gloire, elle risque de
faire le contraire. Toute création pousse le même cri : Délivrez ! Délivrez 1
«... Une tradition bretonne nous parle d'un mendiant, presque idiot, nommé Salomon, qui ne savait dire que deux mots : Ave Marin, puis : Salomon mangerait bien du pain. C'était là sa façon de demander l'aumône : Salomon mangerait bien du pain, s'il en avait.
« Le pain de l'àme humaine est de rendre grâce et gloire : c'est là sa faim et sa soif. Elle est à genoux, à la porte de l'église, comme Salomon le mendiant à la porte du riche, et elle dit dans son langage : Salomon mangerait bien du pain !
« Je suis faite pour la lumière et pour l'immensité,
« Délivrez, délivrez ; que ma parole sorte enfin de moi, joyeuse, libre et puissante ! Oh ! je chanterais bien, si je pouvais !
« Salomon mangerait bien du pain ^. »
Cet affamé de splendeur écrivait un jour à un ami : « La vie éternelle ne pourrait-elle pas commencer dès ce monde, avec une lueur déjà vive de lumière et de joie ? » Peut-être, si l'on voulait! Si seulement les bons s'entr'aidaient! Mais il meurt abandonné, trahi ; comme son Maître, il meurt sur la croix. La vie éternelle, la vie enthou siaste, ne devait commencer pour lui qu'après le dernier soupir. Mais sa pensée nous reste, et sa pensée est glorieuse.
Sa pensée est, comme sa vie, glorieuse, je ne dirai
' Paroles de Dieu, p. 137.
pas dans son obscurité (car sa philosophie est la lumière même), mais dans son austérité. Je viens de dire que c'était sous la forme de la gloire qu'il concevait la vie et le bonheur : c'est sous la forme de la gloire aussi que l'Idée lui apparaît. Pour lui le vrai nom de l'orthodoxie, c'est Grandeur et Magnificence. Et c'est parce que la raison et la grâce de Dieu lui ont fait voir dans le catholicisme toute grandeur et toute magnificence, qu'il est catholique, c'est-à-dire universel .
Il y a de la gloire dans sa conception du Vrai et du Bien, qui seuls existent, et du Mal, qu'il accule au néant. Il y en a dans sa conception de l'Art et de la Science, de la Critique et de l'Histoire. Il y en a dans l'audace de ce regard qui ne se baisse pas devant le soleil, et dans l'humilité de cet homme anéanti devant Dieu.
Il y a de la gloire jusqu'en son bon sens et sa logique :
« Retournez votre raisonnement : le christianisme a eu le passé, donc il aura l'avenir. Est-ce que l'univers va changer de Dieu ! Pensez-vous que le Créateur, fatigué, va remettre ses pouvoirs à un successeur quelconque? Or, si Dieu ne change pas, la religion ne changera pas. Celle qui a été vraie une minute sera vraie tant que Dieu sera Dieu. Craignez-vous que l'homme ne dépasse Dieu, que nos progrès ne l'étouffent, et que l'infini ne soit plus assez grand pour nous '. »
' Philosophie et Athéisme, p. 348.
Dites s'il n'y a pas de la gloire intellectuelle dans sa philosophie de la Croix, reliée aux plus hautes questions de l'Art, de la métaphysique hégélienne et des mathématiques transcendantes (mais il faudrait tout lire pour voir à fond) :
a La farce est jouée ^ disait en mourant Octave Auguste, empereur du monde. Il avait raison. Qu'avait été la vie d'Auguste, sinon une série d'actes isolés, sans résultat, une dépense inutile ? Et qu'est-ce qu'une farce, sinon un fait sans but?
« Tout est consoimné^ disait la Vérité en mourant, et la Vérité disait vrai. La vie de Jésus-Christ avait été lacté par excellente ; elle avait réconcilié toutes choses avec Dieu. Elle est la note suprême de la grande harmonie. La croix a consommé l'œuvre *. »
«... Examinons rapidement la synthèse universelle :
« Quelle est la forme absolue de l'opposition morale ? C'est l'être infiniment parfait maudit de Dieu.
« Quelle est la forme absolue de l'opposition métaphysique ? C'est la vie universelle subissant la mort.
« Quelle est la forme absolue de l'opposition géométrique ?
« C'est la rencontre de deux parallèles.
« Un jour, par ordre du proconsul romain, un arbre fut abattu dans une forêt ^. C'était un sycomore. Les ouvriers galiléens reçurent l'ordre de le tailler. Ils ne le taillèrent pas sans peine. Il leur fallait réaliser le plan géométrique aperçu par Dieu dans le Verbe, qui allait être cloué sur ce morceau de bois. Sur ce bois, en effet, fut cloué le Verbe fait eliair. Le corps fut dressé verti-
1 Philosophie et Athéisme, p. 360.
2 Ibid., p. 389.
calement : lig-ne de vie ; les bras furent étendus horizontalement : ligne de mort. Ainsi se résuma le sacrifice, qui contient la vie et la mort réconciliées.
« Toutes choses s'embrassèrent dans un baiser immense. Car le bois du sycomore fut croisé. Ses lignes, parallèles tant que l'arbre avait vécu, tant que les racines avaient été en terre, se coupèrent à angles droits, à angles égaux. L'arbre prit la forme d'une croix et fut transporté sur la montagne.
« La Vie et la !Mort se traversèrent, et, se coupant à angles droits, chantèrent une musique infinie, qui entraîna dans le même accord l'essence éternelle et les choses créés. Dieu, l'homme et la nature. Dieu le Père, revenu de sa fuite infinie, ne se repentant plus d'avoir fait l'homme, atteignit et embrassa la création sur cet épouvantable sommet. Il trouva encore une fois son œuvre bonne.
« Or, voici un poslulatum de mathématique transcendante :
Les Parallèles se rencontrent a l'infini
« Ominain ipso constant ^ Je le dis avec une sorte de terreur : la Vie et la Mort se tiennent debout ensemble [cum stant, constant) sur la terre et sous les cieux. »
N'est-ce pas là Hegel, dans toute la grandeur qu'il n'a pas eue, et qu'il aurait eue s'il avait été chrétien? — Hello a jeté sur Hegel des regards superbes. Gratry aussi l'a percé à fond ; mais le regard d'Hello est peut-être plus glorieux, car Gratry voit Hegel dans son néant, Hello le voit
* Toutes choses se trouvent en Lui.
dans sa lumière ! Il voit l'Hegel idéal, que le réel parodia d'une parodie grotesque. Voici qui est beau de profondeur :
« Si la contradiction devait toujours durer telle qu'elle est aujourd'hui, loin de constituer l'harmonie telle que Dieu la veut, elle en serait la négation définitive. Mais, résolue un jour dans Tunité par la sagesse absolue qui encadre le désordre dans un ordre plus large que lui, elle deviendra un accent de l'harmonie immense. 11 est faux que le bien et le mal soient identiques ; il est vrai que tous deux peuvent trouver place dans l'ordre absolu. L'enfer sera dans l'ordre où le péché n'était pas, et chaque chose fera sa partie dans le grand concert ^ »
Dans son style enfin, comme dans sa pensée, comme dans son âme, il y a de la gloire.
« La parole est l'explosion de la nature d'un être... Au jardin des Plantes, quand il fait résonner, en les secouant à coups de griffes et d'ailes, les barreaux de sa cage, comme s'il les brisait par la pensée, ou bien quand il tourne la tète, ou bien quand il lance sur l'espace interdit un regard de souverain détrôné, vous pouvez voir la parole de l'aigle ^. »
Ces lignes d'Hello le caractérisent assez bien. Il y a du regard d'aigle dans ce style, et de la sublime impatience. Car le style n'est pas uniquement dans les mots :
• Philosophie et Athéisme, p. 355.
3 j: Homme, p. 437.
LA GLOIRK 399
« Il est aussi, Hello l'a dit, dans les gestes, il est aussi dans les regards ; il est dans toutes les manifestations, y compris le silence. Le silence peut avoir un grand style. Le silence peut être une parole; le silence peut être même le sommet de la parole et son point culminant. En général, la parole, quand elle est élevée et solennelle, s'arrête, parce qu'à une certaine hauteuiles mots lui manquent. C'est le silence qui se charge alors de la continuer et d'exprimer l'inexprimable. Le silence ému est l'épanouissement suprênie de la parole; c'est le style par excellence ^ »
« Le génie, a dit Villiers de l'Isle-Adam, est essentiellement silencieux. »
Mais tout ceci, gloire du geste, du regard, du silence, exige, pour être saisi du lecteur, un certain recueillement, peut-être une certaine aptitude d'âme. De même qu'il faut aux vers des poètes, pour être entendus dans leur beauté, une certaine complicité d'harmonie dans l'oreille du lecteur, une sorte d'accompagnement musical que toute àme n"est pas apte à fournir, il y a, autour de la phrase d'Hello, presque toujours, comme une atmosphère glorieuse qui fait la splendeur de sa parole. Car cette splendeur n'est pas grossière et matérielle, comme le clinquant des journalistes : elle est surtout dans la pensée, et peutêtre même faut-il, pour le voir dans tout son éclat, regarder son style du haut de sa philosophie. De
' L'Homme, p. 434.
là seulement on en perçoit toutes les nuances et toutes les intentions ; de là seulement tous ces fra2:ments épars, toutes ces phrases coupées, tous ces membres détachés, beaux sans doute, mais étranges, apparaissent dans leur cohésion vaste que d'Aurevilly n'a pas vue, et dans l'unité qui fait leur gloire.
Ce genre de gloire et de profondeur échappe par sa nature à la citation, forcément brève. On ne cite pas un volume. Mais, pour ne parler que des bp.lles pages^ même détachées et déracinées de leur contexte intellectuel, que de rayons encore à ces lambeaux de la royale crinière ! Ce n'est pas de la lumière seulement, comme dans Gratry, ce chaste et blanc lumineux, c'est de la lumière dorée, fauve. Il y a du lion dans cette lumière.
J'ouvre Philosophie et Athéisme :
« De tout temps l'homme a rêvé une bataille dans laquelle il vaincrait Dieu. Et, certes, il ne s'est pas trompé complètement. La vie est cette bataille. Seulement l'homme a mal vu le tableau. Il n'a pas trouvé le point. La lumière ne venait pas d'en haut. Il a choisi pour champ de bataille la haine au lieu de choisir l'amour. Les Titans, voulant escalader le ciel, n'avaient pas complètement tort. Jésus-Christ invite à la violence et ne promet Dieu qu'à son vainqueur. Celui qui voit tout du même coup d'œil dit de la même voix : « Devenez semblables à ces petits enfants », et: « Esca-
• Philosophie et Athéisme, p. 362.
« ladez le ciel. » Prométhée n'avait pas réussi, c'est qu'il avait oublié de s'allier Dieu, cet adversaire adoré qu'il faut supplier en le combattant. Les efibrts des hommes, grands et petits, qui ont voulu la conquête sans vouloir le sacrifice : Manfred, Faust, don Juan, ont abouti à l'inutile, au crime, au ridicule. Mais un enfant de douze ans, qui fait sa première communion, peut être utile aux hommes et forcer Dieu à se rendre. »
Voilà le style d'Hello.
Et cette autre paj^e, qui eût frappé Hegel, car il y a d'étonnantes conciliations de contraires dans les mystères du christianisme :
« L'humanité, qui hait l'injustice, aime pourtant l'idée du juste souffrant et mourant pour tous. Vous pouvez ne pas 'comprendre, mais vous ne pouvez pas ne pas voir. Dieu frappe son Fils innocent, qui représente les hommes coupables, et voilà la solidarité. Dieu pardonne aux hommes coupables pour l'amour de son fils innocent, et voilà, avec la solidarité, le triomphe personnel de l'individu. Je n'explique pas, je constate.
« Et que faisait au moment décisif cette victime ? Frappait-elle un grand coup ? Non ; elle le recevait. Et que font les religieux? que font les carmélites? Rien, n'est-ce pas ? Les paratonnerres aussi perdent leur temps sur les monuments. Supprimons ces pointes de fer. Que faisait Jésus-Christ sur la croix r* Il avait les jambes clouées et immobiles. Je le répète, l'Action par laquelle l'Homme-Dieu a fermé le combat et vaincu son Père a été la Passion. Cette attitude de crucifié, signe sensible de l'extrême impuissance, symbole de la Passion, a été l'attitude de la victoire choisie par le
triomphateur doux et terrible dont les coups visaient à Dieu'. »
Dans la vérité, tout est sublime, y compris le mal et l'enfer, cris de gloire terribles. Dans Hello, qui puise l'idée aux sommets, le sublime abonde, non seulement le sublime de conception, mais le sublime d'expression qui, d'ailleurs, chez lui, ne fait qu'un avec le premier. On cite les mots immortels de saint Augustin : <( Aimez, et faites ce que vous voudrez. » — « La paix est la tranquillité de l'ordre. » — « Vous voulez fuir Dieu? Fuyez en Dieu ! » Mais ces mots-là sont le pain quotidien du style d'Hello : « Dieu, cet adversaire adoré qu'il faut supplier en le combattant, » — « La paix, c'est la victoire sûre d'elle-même. » — « Le cœur de la magnificence, c'est la pureté. » — « Il est temps de devenir humbles, car il est temps de devenir fiers. » — Ecoutez-le parler du rire de C homme qui a renoncé à la joie : « C'est une des formes les plus tristes du sanglot humain. « Ecoutez-le parler du Miracle, dont nous disons, nous, qu'il trouble l'ordre, et dont il dit, lui, qu'il trouble le désordre de ce monde. Voyez-le creuser l'Honneur (l'honneur qui donne ce qui est dû) jusqu'au Pardon (pardonner : donner au delà)^ jusqu'à la Gloire :
1 Philosophie et Athéisme, p. 363.
c( Quand l'Honneur entre dans le domaine du sublime, il prend le nom de Gloire, et la magnificence intervient. L'honneur donne ce qui est promis, c'est la justice. La gloire donne au delà de ce qui est promis : c'est la magnificence. »
Hello ajoute :
« Et qui sait si le grand homme, quand il accomplit l'acte de gloire, n'accomplit pas une promesse tacite, une promesse qui dit son vrai nom, la promesse de satisfaire un besoin rarement satisfait, le besoin de l'admiration qui implore à genoux quelque chose de sublime ? L'admiration est un pauvre qui demande son pain, comme les autres ' . »
Je n'ai pu lire ceci sans être ému et sans me rappeler ce mot du grand homme : « Le beau fait du bien ! » Hello fera beaucoup de bien par le beau. Car c'est encore lui qui a dit, au chapitre de la Charité intellectuelle^ ces mots si vrais :
« Parmi les hommes, il s'en trouve qui ont des besoins particuliers et exceptionnels, des besoins de lumière. 11 en est qui ont besoin de parole, et môme de parole splendide. Il en est qui ont besoin que la parole arrive à eux revêtue de magnificence ^. »
Hello est un de ceux qui satisfont ces besoins d'âme. C'est un riche qui donne de l'or. Il ne le cherche pas : ce qu'il poursuit, c'est l'idée et sa rigueur,
1 L'Hommey p. 53.
2 Plateaux de la Balance, p. 377.
c'est le royaume de Dieu et sa justice. Mais il ressemble àSalomon qui ne demandait que la sag:esse.
« Dieu a donné la sagesse qui lui remplissait la main. Quelque chose lui reste entre les doigts, quelque chose d'oublié. Il secoue cette poussière, et la richesse inonde Salomon, » dit Hello dans les Paroles de Dieu.
Car les vrais grands hommes, même les grands écrivains, ne visent pas à l'éclat. Mais l'éclat leur est donné par surcroît de la pensée et de l'amour, comme à cette onde bienfaisante dont parle le penseur, j'allais dire le poète, qui a écrit de la rosée ces paroles profondes :
« Que veulent dire les douces splendeurs de la rosée quand le soleil de mai jette sur le brin dherbe ses premiers rayons, mêlés aux chants de l'alouette et aux fleurs des fraisiers ?
« Peut-être disent-elles, dans leur langage très simple et très beau que ce qui est utile est magnifique ; que l'eau doit resplendir, puisqu'elle est nécessaire <, et que le soleil fait bien de la saluer, puisqu'elle a satisfait la soif des brins d'herbe ^. »
Si maintenant des hauteurs d'Hello, vie, pensée, style, nous descendions aux détails et à ce que j'appellerai les petits côtés de l'homme, du penseur et de l'écrivain, là encore le mot de ce chapitre éclairerait bien des choses.
Toutes les vertus où il y a de la gloire parce
• Et la vérité aussi.
qu'il y a de la grandeur: générosité, bonté, pardon (pardonner, donner au delà!), noblesse, fierté, obéissance aussi, mais à Dieu seul, car servir Dieu, c'est régner, et comme le disait un jour Louis Veuillot : « Je suis fier, ma fierté a des exigences; elle veut que je me mette à genoux; » toutes ces vertus glorieuses, Hello les avait dans le sang. Sans le christianisme il eût été droit à l'orgueil, comme aussi sans le christianisme, observe d'Aurevilly, il fût allé droit au paradoxe. « Il irait là comme une flèche. Mais le christianisme, qui nous sauve de tout, qui donne du bon sens à ceux qui n'en ont pas, » et de l'humilité à ceux qui la dédaignent, « l'a sauvé de ce danger du paradoxe » et de ce péril de l'orgueil, « qui tenteront toujours les gens d'assez d'esprit pour l'avoir audacieux » et superbe. Hello aurait eu l'orgueil s'il n'avait reconnu que l'humilité est plus glorieuse, comme il eût méprisé le bon sens s'il n'avait fini par découvrir que le génie n'est que le bon sens sublime.
Ainsi que le remarque fort bien M. Charles Buet, « Ernest Hello avait deux vices en exécration : l'avarice et l'envie, » sur lesquelles il a épuisé les fureurs patientes d'un scalpel qui s'est, on peut le dire, assouvi ?<\iy ces deux cadavres. Pourquoi cette haine spéciale? C'est que l'envie et l'avarice sont les deux formes infâmes de la petitesse morale et de cette médiocrité qu'il poursuit partout, comme
une ennemie personnelle, de traits gaîment implacables. C'est que l'avarice et l'envie sont les deux pôles de la bassesse, les deux vices les plus antipathiques à la grandeur et à la gloire.
Il crut hériter, un jour, d'une fortune considérable. Mais, ayant un doute, que d'autres eussent écarté comme fâcheux, sur la parfaite honorabilité de cet or, il dressa une liste de pauvres et était résolu à le leur distribuer. Quelqu'un l'assurant de la bonne origine du quart au moins de cette fortune : '< Non. répondit-il, tout cela est peu clair. D'ailleurs pourquoi être riche ? Pour donner. Eh bien ! le but est atteint. »
Tout ce qui resserre le cœur de l'homme lui était antipathique. « Admirable nature, comme il l'a dit d'un autre, qui ne pouvait concevoir ni supporter la vie sans la joie. » La joie! exaltation glorieuse du cœur ! La joie et la gloire, mots qui Fémotionnaient. Ce sont les mots du ciel. Admirable nature qui ne pouvait se passer du ciel, même sur terre.
On lui a reproché son horreur de la souffrance. La souffrance ! mot épouvantable, qui n'était pas dans le dictionnaire de Dieu.
« Je viens d'être malade, écrit-il à un ami. J'entends par là plus malade qu'à l'ordinaire. Malade ! il est impossible d'exprimer en langue humaine ce que ce mot contient pour moi de tentations et de désespoirs ! Être malade, c'est, pour moi, être en enfer ! »
Ah ! c'est que la souffrance, elle aussi, cette humiliation incompréhensible, cette mort vivante, est l'ennemie de l'être et de sa gloire, et qu'il faut être Dieu pour les unir sur la Croix! La souffrance pour qui va au fond, pour qui la regarde dans son horrible idéal, dans son affreuse splendeur, c'est l'enfer. Or Hello allait au fond toujours, et le moindre effleurement du monstre lui donnait le frisson de l'abîme.
Eloï, EInï, lammn sabartani /... Il faut lire dans les Paroles de Dieu le commentaire de ce cri du désespoir de Dieu même.
Au reste, et ici nous passons de l'homme au penseur, où tout vient retentir chez Hello, il ne faudrait pas croire que cette terreur de la souffrance fût seulement une impression physique et trahît chez cet homme un manque absolu de courage corporel ' .
Quand il souffre, et physiquement, c'est surtout dans son intellifjenre qu'il souffre. Ce qui exaspère sa souffrance, c'est une idée, et l'idée de la gloire.
Non pas de la sienne. Je doute qu'un mal de dents ne vous guérisse pas de la vanité ou de l'ambition, tant qu'il dure.
Ce qui exaspère la souffrance, chez Hello, c'est
' Sa mort l'a bien prouvé : horribles soiiUrances et pas une plainte.
l'idée de Dieu ! C'est la peine de ne pouvoir chanter sa gloire, avec sa voix d'écrivain et de penseur, c'est la terreur de douter de sa bonté, qui est sa gloire suprême.
« Je passe ma vie à demander la santé, et, quand je suis malade, l'échec de mes immenses prières me conduit à de telles tentations contre la foi et à de tels désespoirs que peut-être aucun homme n'en a connu de semblables... Priez de toutes vos forces et faites prier pour moi. » (Lettre à M. Duval.)
Au même :
« Vous me dites que la maladie est fréquente chez les chrétiens. Vous savez qu'il y a des voies différentes. Les âmes ont diverses aptitudes. Or la mienne serait la joie. Mon âme ne pourrait vivre et se développer que dans la joie et l'action de grâces. Or c'est le contraire qui est tombé sur moi. Ma maladie n'a pas seulement d'horribles effets physiques. Elle a d'horribles effets intellectuels et moraux. Non seulement elle m'empêche de travailler comme j'en ai besoin; mais elle m'empêche d'aimer Dieu. Elle me donne une effroyable tentation de doute, de blasphème et de désespoir. Elle anéantit mon âme. Le souvenir de mes prières non exaucées arrête en moi l'essor d'une prière nouvelle. Il me semble que ma prière est rejetée de Dieu. Rien n'a plus de goût, ni le travail, ni rien au monde. Si vous saviez comment j'ai prié, et si vous saviez mon caractère, vous comprendriez Ihorreur de ma position. — Ma maladie n'est pas mon seul chagrin. J'en ai d'autres du côté de mes amis, du côté de la publicité. Je suis un des fondateurs de la Revue du Monde catho-
lique. Mon dernier article y a attendu près d'un an avant de paraître !
« Quant à l'elfet de ma maladie sur mon âme, c'est simplement l'enfer. Il me semble que je suis abandonné de Dieu. » (20 juin 1880.)
Les saints eux-mêmes ont eu de ces heures terribles. Mais qu'elles devaient être noires pour Hello, pour cet affamé de joie et de splendeur !
Il avait de la gloire divine, de la Gloire, un tel besoin — et si pressant — qu'il eût voulu la voir éclater d'un coup et instantanément sur lui-même et sur le monde ! « Ce serait la grande époque... s'écrie-t-i] ; ce serait la grande fête de l'intelligence et de l'amour... » Mais ceci, est-ce la terre ou le ciel ? — En attendant, il cherche, il épie partout les rayons brisés de cette gloire immense, et l'on peut dire que sa vie et son œuvre n'en sont que la poursuite ardente, avide.
M. Lasserre a une page charmante sur ce besoin sublime de la pensée d'Hello :
« Son génie, dit-il, a le culte des saints et sa plume incomparable a écrit sur eux des pages immortelles. Et, cependant, suivant le courant de sa nature, s'il rencontre un saint qui ne soit que saint, il cherchera encore et ne sera point satisfait. Il lui faut dans ce saint la grandeur telle qu'il la comprend, la grandeur et la gloire A côté de saint Vincent de Paul, il aura une certaine inquiétude inassouvie et son esprit se tournera de lui-même vers les splendeurs de Moïse ;
vers l'éclat de Salomon dont la surhumaine sagesse donnait audience aux rois de la terre ; vers ces grands thaumaturges et ces terrihles chefs de peuples qui ont passé sur la terre, le front illuminé d'un signe visible, commandant aux remparts de tomber, à la terre d'engloutir les pervers, aux dix plaies de frapper l'Egypte, au soleil de s'arrêter, aux Océans de s'ouvrir.
tt Faut-il le dire ? Oui, puisque je le pense. Dans cet ardent besoin de gloire et de grandeur, visible dès icibas, je suis convaincu qu'Hello doit faire un énergique effort sur lui-même pour ne pas être mécontent que Jésus-Christ ne soit pas venu, à l'époque de son incarnation, comme il viendra en son second avènement, alors qu'il apparaîtra dans son éclat infini, alors que les soleils disparaîtront devant sa lumière '. »
Non pourtant ! Car Hello était trop grand philosophe pour ne pas croire à la beauté supérieure du plan divin tel qu'il est, et au rôle splendide du mal et des ténèbres. Lui qui a donné du drame en littérature cette définition qui est toute une philosophie : « Le drame, c'est l'opposition entre l'idéal et le réel manifestée par la lutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par Vépreiive. Dans le dénoûment doivent apparaître Tharmonie, la conciliation ; le dénoûment, c'est la part de Dieu, » — il avait trop le sens dramatique pour ne pas comprendre, dans la vie comme au théâtre, la beauté de y épreuve et de la souffrance, en attendant « la part de Dieu ». — « La souffrance, disait-il encore,
' Préface de VHomme, p. xvin.
c'est l'opposition sentie ; la joie, c'est l'harmonie pressentie. » Il savait môme (« et si leur témoignage nous étonne, dit-il naïvement, qu'importe ? » ) que « les saints trouvent la joie dans la souffrance », et il savait aussi le pourquoi de ce divin paradoxe : « C'est qu'ils sont entrés déjà dans le domaine de l'harmonie. » Comme penseur il savait ces choses, et les pratiquait aux heures où la pensée était maîtresse ; mais l'homme par moment s'impatientait de la patience du philosophe, et de sa sainteté. L'écrivain aussi s'impatientait des transitions du style et des lenteurs de la phrase, et cette impatience, comme celle de l'homme, a sa gloire et sa beauté. En somme et en définitive, nous ne sommes pas faits pour la souffrance ni pour la rhétorique. Nous sommes faits pour la joie et la lumière.
<( La souffrance, quand elle arrive, n'intervient que comme moyen ; elle conduit à la joie, à moins qu'elle n'apparaisse comme châtiment éternel; mais alors elle a un caractère à part, magnifique et rayonnant. Elle entre dans la grande joie de la justice sans lin, sans fatigue et sans défaillance. Cette joie, les condamnés ne la sentiront jamais; mais la Justice mange son pain *. »
Pour ne pas finir par ce mot. terrihle de gloire, celui-là ! laissez-moi terminer par cette page char-
i L'Homme, p. 72.
mante sur la philosophie du voyage et la mélancolie humaine :
« On veut, comme le pigeon de La Fontaine, voir.
« Voir quoi ?
« Je n'en sais rien, ni vous non plus.
« S'il y avait une chose ici-bas qui valût la peine d'être recherchée pour elle-même, cette chose-là dispenserait d'en chercher d'autres, et mettrait fin au voyage de l'homme. Mais, cette chose, je ne la connais pas, ni vous non plus.
« A Paris donc, l'homme qui va partir caresse l'idée de son voyage et ne voudrait pas être arrivé déjà au but. En route, il espère voir.
« Quand il est monté en chemin de fer, habituellement il regrette la diligence d'autrefois, la vue des chevaux, la voix du postillon, etc. Si le chemin de fer l'abandonne à moitié chemin, et s'il finit la route dans une vieille voiture, il pense aux avantages du chemin de fer. Il trouve bien lente la vieille voiture, et désire habituellement le relai suivant. J'ai mille fois vu et commis cette innocente niaiserie de désirer le pro^^hain village de la route, comme si au relai m'attendait le bonheur.
« Après le relai, comme le bonheur manque à ce rendez-vous, le désir d'être arrivé au terme même du voyage se fait sentir, et, quand on est arrivé, quand on est définitivement descendu de voiture, quand on touche au but, une impression de tristesse se dessine dans l'âme. C'est que l'attente, quelle qu'elle soit, est toujours trompée ^ »
L'Homme, p. 125,
Le sera-t-elle toujours, et que cherche l'homme? Ecoutez la réponse : Hello s'y reflète tout entier, homme, penseur, écrivain, mieux que dans le portrait (fort ressemblant d'ailleurs et fort artistique) qui ouvre ce volume :
« Celui qu'il cherche est Celui qui Est.
« Celui-là est l'unique nécessaire, et le malaise inquiet qui nous entraîne sur tous les chemins n'est autre chose que le sentiment et la douleur de son absence.
« Mais le mont Blanc, franchi et dépassé, ne le montre pas, dans l'horizon nouveau, aux yeux avides du voyageur. La neige vierge qui couvre le dernier sommet de l'Himalaya, la neige inaccessible, la neige qui ne se laisse ni toucher par la main ni admirer par le regard, cette neige elle-même n'a pas vu sa face.
« Car si elle l'avait vue, elle serait devenue un ruisseau de feu. < »
1 L'Homme, p. 128.