‹ Ernest HelloChapitre 7 sur 8 · LA LARGEUR D ESPRIT · texte numérisé non relu

LA LARGEUR D ESPRIT

les contradictions apparentes dans l'ampleur d'une puissante harmonie. Pour l'ignorant, la vie, la science, l'art sont des choses sans rapport entre elles; l'ignorant, bien loin de s'élever à la conception de l'unité de ces trois choses, conçoit à peine l'unité de chacune d'elles ; la musique pour lui n'a rien de commun avec la peinture, à plus forte raison avec la morale ou l'astronomie. Une pomme qui tombe n'a rien de commun avec les astres, et la loi sidérale avec la loi évangélique. Chaque chose apparaît au vulgaire comme une spécialité isolée des autres, comme un enclos muré et le monde est un amoncellement de prisons, comme la philosophie un amoncellement de systèmes.

Mais le penseur, l'esprit large, sent la fraternité universelle des idées, l'identité divine des choses ; il enlève la limite, fait tomber les murs de séparation, et la lumière, la vaste lumière unique et totale, ruisselle partout. Voilà ce que j'appelle un philosophe! Un philosophe qui est en même temps un poète et un grand poète (car, dans la paix des hauteurs, ces contraires humains sont réconciliés, philosophie et poésie ne font qu'un) ; Hello est poète sans cesser jamais d'être philosophe, philosophe austère et splendide. Il est grand poète parce qu'il est grand philosophe, car le lieu de l'unité est aussi le lieu de la splendeur : c'est Dieu.

Dieu, c'est la suppression absolue des limites.

C'est l'esprit large par essence, l'Infini. Donc l'esprit étroit, voilà l'ennemi... L'erreur et le mal sont des étroitesses. Hello poursuit partout l'étroitesse : il la poursuit en morale, en métaphysique, en littérature, dans la vie, dans la science, dans l'art. La philosophie d'Hello est une chasse à l'esprit étroit, comme son cœur est un cri d'indignation méprisante contre la médiocrité et la petitesse. Car en lui l'homme et le penseur,' le cœur et l'esprit ne font qu'un.

Il faudrait ici prendre un à un tous les volumes d'Hello et en serrer la pensée en un mot qui. sous ses faces multiples, l'exprimerait tout entière.

Ce mot serait, je crois. Largeur. Nous allons en voir le rayonnement dans les directions diverses.

Dans la vie et dans Tàme, le manque de largeur, l'esprit étroit, s'appelle Végoïsme, Temprisonnement en soi-même.

« L'ég-Qïsme, dit Hello, occupe dans l'ordre moral la place qu'occupe dans l'ordre intellectuel l'étroitesse.

a L'égoïsme est la borne par excellence, dit-il ailleurs. L'amour-propre est le sentiment qu'éprouverait le néant s'il se repliait sur lui-même pour se complaire en lui au lieu d'aspirer à l'être. Le ridicule découle de ce sentiment, qui est son essence même'. »

Hello a une expression pittoresque et vulgaire pour exprimer cet état d'àme étroite et séparée, cette demeure isolée et noire de l'égoïsme : il l'appelle le chez soi. (Voir dans les Plateaux de la Balance, au chapitre Isolement et Solitude.)

Devenir universel., devenir catholique, sortir de l'isolement, ce qui ne veut pas dire de la solitude,

' Plateaux de la Balance, p. 26i.

sortir de soi par la foi et l'amour, par la communion au genre humain et à Dieu, en d'autres termes faire tomber la borne de l'égoïsme pour se convertir, à rinfmi, telle est la morale d'Hello. Je pourrais la définir d'un mot : largeur d'ame.

Beaucoup de gens, quand on parle de morale, surtout de morale religieuse, ont sous les yeux une douairière rigide, ennemie de l'élan et des aspirations jeunes, dont elle se plaît à rogner les ailes avec ses ciseaux rouilles. Telle n'est pas, certes, la conception d'Hello :

a On recommande quelquefois aux hommes de borner leurs désirs, s'écrie-t-il. Conseil stupide, absurde, infâme ! Nos désirs sont faits pour se dilater dans l'infini. »

Et ailleurs :

« Quelques-uns ont dit : Laissez là les grands désirs ! Faites des affaires. Que les jeunes gens soient des hommes pratiques, des hommes positifs. Le remède de l'ennui, c'est le bon sens...

« Quand la froideur veut étouffer le désir de l'homme, elle se déguise et se fait appeler le bon sens. Alors elle dit à l'homme : Contente-toi de rien ^ . »

Et ailleurs dans une étude sur Hoffmann :

« Les gens qui parlent au nom du bon sens comme nous venons d'entendre parler \Yalter Scott compro-

> L'Homme, p. 382.

LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 247

mettent le bon sens. Ce sont eux peut-être qui donnent à beaucoup de jeunes gens le goût de la folie, en leur faisant croire que le sens commun est un sot. Pour guérir les hommes de la folie, le vrai moyen, Tunique moyen est de leur montrer que toute beauté, tout amour réside dans l'ordre, que l'ordre est la loi qui régit tout, surtout la splendeur, surtout le feu ' . »

De là une conception des passions originale et splendide. On reproche d'ordinaire aux passions de pécher par excès. Hello se garderait bien de leur opposer pareil grief, peu philosophique, peu profond. Il leur reproche précisément le contraire : de pécher par défaut., — comme il reproche aux mauvais romans non pas Fexcès d'amour, mais « l'absence d'amour ^ ».

« L'homme qui a égaré ses désirs, écrit-il, loin d'avoir désiré trop, a désiré trop peu. Il n'a pas porté assez haut ses regards. Le vulgaire croit qu'égarer ses désirs, c'est être trop ambitieux. C'est le contraire qui est vrai. Egarer ses désirs, c'est manquer d'ambition, c'est vouloir se contenter de ce qui n'est pas infini ^. »

Et ailleurs :

La maladie naturelle de la passion consiste à adorer un objet fini (je souligne le mot « fini >> et non pas le mot « adorer »). I^a passion est un arrêt de développement du désir, qui cherche à se satisfaire dans ce qui est

1 Plateaux de la Balance, p. 353.

« L'Homme, p. 384.

• Plateaux de la Balance, p. 42.

borné, n'ayant pas la force de s'élancer au delà : « Les passions humaines pèchent par défaut d'ambition. »

C'est dans ce même chapitre des Passions au XIX* siècle^ que je trouve, comme conclusion, ce cri sublime :

« Le sang de Thomme n'a pas suffi ; c'est le sang de l'Homme-Dieu qu'il faut boire ! »

En somme, ce qui est mal dans le désir passionné, ce n'est ni le désir ni la passion, ni le feu, ni l'élan, ni rien de ce qui fait la hardiesse et la beauté ; ce qui est mal dans la passion, c'est la petitesse de son objet, c'est le ridicule de cet ouragan qui se borne à soulever une paille, mais l'ouragan est sublime. On sent que, dans les convictions d'Hello, tout ce qui est beau est bien, et toute sa morale est dans la synthèse de ces deux grandes idées, que le vulgaire isole et sépare, les opposant l'une à l'autre. Une des erreurs les plus dangereuses et les plus populaires, est cette séparation, cette scission de l'Être, comme l'appelle quelque part notre philosophe. Croire que le mal est beau, croire que le bien est froid; mettre d'un côté la vertu, raisonnable, plate, ennuyée, la douceur niaise, la sainteté morose, de l'autre la joyeuse vie, le crime grandiose, la révolte fière, voilà le préjugé par excellence.

« Il y a des gens, dit Ilello, qui voudraient faire

croire que les criminels sont de grandes âmes, ardentes et égarées, qui ont envahi les domaines du mal, parce qu'elles étaient trop grandes pour être emprisonnées dans le bien. On fait croire facilement ces choses-là au pauvre monde, La vérité est qu'en général les criminels sont des hommes mous, flasques, froids, qui glissent dans la boue et qui glissent dans le sang.

« L'erreur dit souvent à riiomme : Donne, si tu le veux, ton approbation à la vérité, à la bonté, à la pureté, à la sainteté, mais donne-moi ton admiration^ car je suis la révolte, et la révolte est belle.

« Voilà le mensonge qu'il faudrait marquer d'un fer rouge. La révolte! C est elle qui a fait de l'Ange admirable, de Lucifer le magnifique, ce monstre que nul de nous ne pourrait voir sans mourir, tant il est laid! Laid, entendez-vous, laid ! Je ne dis pas seulement coupable, je dis laid !

« Les mélodrames de 1830, dont le goût semble revenir, croient la vertu bonne et le crime beau. »

Ecoutez encore {Croisé, 4 août 1860) ce que Hello dit de Luther. La page est belle et porte ce titre : la Grandeur :

« Quand Luther entra à la diète de ^Yorms, on dit que Charles-Quint se leva du trône impérial au moment où il aperçut ce moine avec sa soutane percée au coude.

« Est-ce qu'il y aurait donc de la beauté dans le mal, et de la grandeur dans la révolte ? Jamais.

« Mais, en ce jour solennel, Luther allait dire à Dieu : Oui ou Non. Il pouvait se repentir, et ce qu'il y avait de grand dans son attitude, c'était la majesté du repentir possible ; tous sentaient que les deux routes s'ou-

vraient devant Luther ; si Charles-Quint eût été certain d'avance du choix misérable que le moine allait faire, il ne se fût pas levé de son trône, il eût dit seulement : Voilà un entêté.

« Et rien n'est plus opposé à la grandeur que Tentêtement.

« Mais il se leva, parce qu'il respectait en Luther la liberté humaine en face d'un grand acte ; il respectait cette grande occasion de dire cette grande parole : J'ai failli ! Il vit d'avance, sans peut-être s'en rendre compte, le Tfiiagnifique spectacle de Luther à genoux, et il en frissonna intérieurement. La certitude du crime consommé eût détruit chez les spectateurs, non seulement le respect, mais l'émotion, car le crime est froid.

« Après le triomphe du mal et du néant, il n'y eut plus, j'en suis sûr, pour les spectateurs, que de l'ennui.

« Mais, dans le premier moment, Charles-Quint avait salué, en la personne de Luther, cette sublime prérogative de l'homme : le pouvoir de s'humilier. »

L'Humilité ! Hello ne nous la présente jamais que dans une splendeur de fierté éblouissante. Car en lui les extrêmes se touchent : Fhumilité et la fierté ne font qu'un, comme l'orgueil ne fait qu'un avec l'étroitesse, la bassesse et la honte. La vertu des humbles n'a rien de commun avec « la honteuse niaiserie qui, sous prétexte d'humilité, oublie de désirer et de vouloir les grandes choses ».

« L'humilité, écrit l'auteur des Paroles de Dieu, l'humilité est la racine, la condition, l'aliment, la substance des choses sublimes. Plus elle est profonde, plus

LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 231

elle est insatiable de magnificences. Plus elle est radicale, plus elle est dévorante. Plus elle est intime et plus elle est avide.

« La plus humble des créatures a demandé et hâté par ses vœux l'événement auquel l'orgueil n'aurait pas osé penser, l'Incarnation du Verbe.

« Près de l'humilité de la Vierge, l'orgueil est timide. »

Et plus loin, à propos de la colombe de rÉcriture, qui a posé son nid dans les lieux escarpés :

« Albert le Grand, dit-il, voit ici une allusion aux lieux d'où furent précipités les anges rebelles : l'humilité se tient debout sur l'escarpement des hauteurs terribles ; l'orgueil est trop faible. »

Nous venons de voir l'Humilité et la Grandeur. Admirons une autre synthèse, celle de la pureté et de la magnificence :

« Sémiramis fut grande et large dans son amour pour les splendeurs de l'architecture : Ninive devint superbe. Mais la tentation orientale qui attaque le cœur de la magnificence s'empara d'elle.

« Le cœur de la magnificence, c'est la pureté. La corruption vainquit Sémiramis. »

Et ailleurs, parlant de Judith :

« Judith est la parole que l'Écriture dit à l'oubli des hommes qui croient voir dans la sainteté l'effacement des couleurs et la niaiserie qui accepte tout, sans détester ce qui lui est contraire. Le tremblement de la crainte (de Dieu) est la magnificence de la sécurité. La chasteté de

Judith est fière, sublime, humble, sans timidité et sans embarras. Triomphante et éblouissante, elle illumine le camp d'Holùpherne, comme la lumière traverse la boue. Est-ce que jamais un rayon de soleil a eu peur d'un ruisseau? »

Aussi la Vierge toute pure, la Reine immaculée qui vient de la Montagne blanche, ose abriter les pécheurs dans son manteau :

« Ceux qui viennent des bas-fonds et des boues du ravin peuvent courir sans crainte au-devant d'elle, car la Vierge vient du Liban et sa blancheur n'a peur de rien * . »

Ce dernier mot est superbe. Toute vertu, sous la plume d'Hello, toute forme du Bien, se revêt de magniiicence ; il la creuse jusqu'à son contraire, et Fétincelle jaillit :

« La miséricorde ? qui donc la vengera du visage niais qu'on lui donne très souvent ? Quand donc comprendra-t-on qu'elle est inséparable d'une haine active, furieuse, dévorante, implacable, exterminatrice et éternelle, la haine du mal ? Quand donc comprendra-t-on que pour être miséricordieux il faut être inflexible... »

Et la douceur :

« Beaucoup de petits livres et de petites images ont donné à la Vierge Marie une douceur affadissante, une douceur niaise qui n'a pas l'airde garder au fond d'ellemême l'énergie d'avoir horreur, la sainte puissance

1 Paroles de Dieu, p. 250.

LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 233

d'exécrer. Cette exécration du mal est la plus rare des vertus et la plus oubliée des gloires ' . »

La Vierge est douce comme la colombe, mais terrible comme une armée rangée en bataille :

« Là où l'horreur manque, dit notre grand hégélien orthodoxe, il n'y a ni amour ni lumière. L'horreur est la lueur de feu que lait dans l'air le glaive de l'amour quand on le brandit au grand soleil ^. »

L'àme d'Hello se plaît à ces contrastes qui sont la splendeur des choses, peut-être parce qu'ils en sont l'essence intime. Car l'humilité est bien vraiment la grandeur, et la Vierge est bien véritablement la première puissance du monde.

Au fond les extrêmes se touchent : c'est par la reconnaissance de notre rien que nous attirons l'Etre en nous ; c'est au moment oii une pauvre fille obscure dit : « Je suis la servante du Seigneur », qu'il est fait en elle de grandes choses.

« Vous-même, par vous-même, qu'étiez-vous, dit Hello à la Vierge mère de Dieu, sinon le néant? Mais vous avez reconnu cela si profondément que la lumière transportée d'amour vous a embrassée dans une étreinte inconnue et vous a pénétrée absolument. »

[Croisé, 4 août 1860.)

IIcUo a creusé beaucoup la philosophie de l'Hu-

1 Paroles de Dieu, p. 238, 3 Ibid., p. 237.

milité; il l'a creusée jusqu'à ce point profond où elle devient la grandeur, où le néant, en un sens sublime, devient l'être.

« Car le Néant et l'Infini s'attirent, dit Hello (voilà l'hégélianisme vrai) ; l'abîme appelle l'abîme... Il faut donc, continue-t-il (j'emprunte cette philosophie de l'humilité au manuscrit des Méditations inédites), il faut donc que l'homme descende dans le dernier fond de son abîme, se sépare, lui, néant, de l'être qu'il a reçu, contemple sa nudité et crie d'une voix inconnue: Je ne suis pas, je ne suis pas ! Seigneur, ayez pitié du néant ! »

Il faut qu'il demande, la tète entre ses genoux, dans le silence profond du rien.

« Quand l'homme ne voit plus que son néant. Dieu ne le voit plus que dans sa miséricorde. «

Dans un fragment étrange sur Prométhée^ je retrouve la même très profonde philosophie. Ecoutez le secret de la toute-puissance humaine :

a II faut donc conquérir la foudre. Cette conquête est le sujet du drame de la création. Depuis le jour où Jéhova déploya cet univers, les intelligences créées pensent à conquérir la Foudre. Prométhée a seulement commis une erreur de méthode. Il a cru que le néant réduirait la foudre à l'obéissance en disant : « Je suis celui qui suis ; » la foudre qu'il voulait tenir a fondu sur lui, mais pour le foudroyer.

« Quand le néant dit : Je suis celui qui ne suis pas, — la Foudre fond encore sur lui, mais pour lui obéir au nom de l'Etre. »

LA MORALE ET l'ESPRIT LAR^E 255

Ainsi le néant attire l'Infini. Hello dit ailleurs à propos du pauvre :

« Dans les Ecritures, il y a généralement des mots qui s'appellent ; quand on voit paraître l'un deux, l'autre va venir. — Quand le nom du pauvre arrive, le nom de Dieu n'est pas loin. »

Et ailleurs :

('. Quand il s'ag^it d'entendre le nom de Dieu, la poussière est toujours là ^ »

Comme Pascal, j'allais dire comme Hegel, Hello se plaît dans les profondeurs de ces divins paradoxes, où, loin de s'exclure, les contraires s'appellent, ovi « la Misère et la Gloire contemplent toutes deux le face à face de leurs abîmes ^ » ; oii la Prière, style humain par excellence, cri de détresse et de triomphe à la fois, nous entr'ouvre une logique nouvelle :

« Terre et Ciel, vous ne pouvez pas mépriser celui qui vous parle, car // est faible, en vérité/ »

Obéissez-moi, car je suis faible ! C'est la Logique à l'état sublime.

« Si quelque chose sur la terre, dit Hello, pouvait donner une idée de la grandeur de Dieu, ce serait de le voir reculer devant les larmes. Les larmes, signe suprême de faiblesse et de défaillance, sont les armes

' Parolea de Dieu, p. 52.

^ Ib., p. 164.

contre lesquelles ne résiste pas la force toute-puissante. Les larmes sont terribles ; elles ne souffrent pas de réplique ; les raisons ne valent pas contre elles ; les arrêts de fer qu'a rendus la Justice fondent devant leurs flammes... »

Écoutez encore cette philosophie divinement hégélienne, profondément catholique, des larmes :

« Les larmes sont le signe de la faiblesse, et c'est pour cela qu'elles sont données dans l'Ecriture comme le signe de la puissance \.. On dirait que cette faiblesse suprême produit la force... L'histoire de Joseph est

pleine de larmes, elle est donc pleine de victoires ^

Que de larmes dans les fondements de l'Eglise... Les larmes de Jésus ont coulé : la résurrection (de Lazare) n'est pas loin^. »

« Les larmes, remarque-t-il ailleurs, précèdent les grandes manifestations de la puissance. »

Et il y a les Héros des larmes :

« L'héroïsme elles pleurs peuvent dans les pensées du monde habiter aux deux extrémités des choses. Mais, dans les pensées vraies, une de ces choses ne s'étonnera jamais du voisinage de l'autre "•. »

Dans la pensée d'Hello, et c'est ce qui en fait l'originalité et la grandeur, une chose ne s'étonne jamais du voisinage de l'autre, si éloignée soitelle en apparence, et les contraires cohabitent rap-

1 Paroles de Dieu, p. 466.

2 Ib., p. 397.

3 Ib., p. 474.

* Ib., p. 431.

proches par la puissante main de l'unité conciliatrice.

« Dans le Cantique des Cantiques^ dit l'auteur de Paroles de Dieu^ deux caractères me frappent, deux caractères que Ion ne s'attend pas à rencontrer ensemble : l'austérité et l'enivrement. »

J'en dirais autant de notre penseur lui-même : deux caractères me frappent dans sa morale, dont la largeur unit ces deux pôles séparés pour le commun des hommes par tant de milliers de lieues : la raison dans toute sa rigueur, et la vie dans toute sa flamme; la loi, inflexible comme le rail de fer du chemin qui ne dévie pas, et le bond de Fàme, rapide comme l'élan de la locomotive ardente. Hello réalise en lui le type idéal, le type complété, par conséquent, de ce xix* siècle « ardent, mais égaré, qui, à cause de son égarement, ne sait que faire de son ardeur ». Ernest Hello a de son siècle toutes les ardeurs, toutes les aspirations ; mais il a de plus la Lumière qui préserve de l'égarement, la Foi qui donne un but à l'ardeur. Il a l'audace, mais il a la boussole ; il a l'amour, mais il a la pureté. La pureté, il le sait bien, est la sœur du désir ; et « plus le désir porte haut, » ajoutc-t-il, plus un homme, plus un siècle est ambitieux dans ses visées, « plus la sagesse lui est indispensable * ».

1 L'Egliso est d'une sagesse surhumaine. Saint François d'Assise, ne Foublions jamais, était un homme de bon sens, tandis

« Plus la navigation est hardie et lointaine, pluâ l'étoile polaire est nécessaire à fixer'.

« Pour aborder l'infini, Fliomme a besoin de guides qui connaissent ce pays-là ; sans quoi la folie est le nom de l'abîme qui attend ceux qui veulent monter sans suivre la route tracée par Celui qui connaît la carte des hauteurs, car Dieu seul sait la voie qui mène à Lui, et il n'a dit qu'à l'Eglise le secret sacré. »

Mais, pour être enfant soumis de l'Eglise, l'homme va-t-il sacrifier quelque chose de sa force et de sa dignité virile, de ses ambitions superbes et de ses audaces de cœur ou de regard ?

C'est précisément le contraire. Il va pouvoir être audacieux impunément. Et, puisque nous parlons de morale, il va pouvoir aimer, il va pouvoir vivre. L'esprit étroit, l'esprit superficiel et voltairien n'a pas la force de concilier ces extrêmes : l'amour et l'ordre, la vie et la loi, la liberté et l'obéissance. 11 croit incompatibles ces antipodes, comme il croit incompatibles l'Unité et la Trinité en Dieu. Le voltairien, pour être libre et fier ^ sépare sa morale de l'Église et de toute loi religieuse, comme le viveur, pour mieux vivre, je veux dire pour vivre plus., sépare sa vie de la morale et même de la pensée. Et qu'arrive-t-il ? Il arrive ce que vous savez. On

que ceux qui veulent monter, en dehors de l'Eglise, sur les hauteurs de l'Aniour touibcat dans les bas-fonds du caprice et du désordre. » {L'Homme^ p. 208.) ' L'Homme, p. 209.

LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 2o9

connaît la fierté de Voltaire, et, quant au viveur, écoutez Hello :

(( Quand un jeune homme a fait sur sa route beaucoup de bêtises, qu'il a perdu beaucoup de temps, qu'il a des dettes, qu'il est sot, médiocre, inutile et ennuyé, on dit qu'il a heaiicoup vécu.

« Il faudrait dire qu'il est beaucoup mort. Ce qu'il a fait c'est le rien; il n'a rien fait. Il a laissé fermenter le rien; le néant a produit le néant, l'ennui est venu, et voilà tout.

« Le néant est une racine qui produit l'ennui pour fleur, et pour fruit le désespoir.

« Le désespoir, c'est l'ennui qui arrive à maturité: aussi ceux qui ont vécu beaucoup finissent volontiers par se pendre ' . »

Voilà la vie séparée, digne sœur de la morale indépendante.

Ecoutez encore :

(( Voici comment certains hommes conçoivent la conversion. Ils croient que la conversion, c'est le refroidissement. Ils croient que les jeunes gens doivent jeter leur feu, pendant un certain temps, mais qu'à un autre âge il est temps de se convertir, c'est-à-dire de s'ennuyer suivant certaines règles. Ils ne s'aperçoivent pas que le contraire est vrai exactement. Se convertir, c'est se tourner vers le Dieu qui est un feu dévorant. Se convertir, c'est s'associer au transport des joies.

« Se convertir c est se tourner vers l'amour^ demander à Dieu de nous prêter sa vie afin d'aimer divinement.

- L'Homme, p. 19.

260 ERNEST EELLO

Se convertir, c'est se livrer sans mesure et sans réserve aux ardeurs inextinguibles de Tamour immense *. »

Et ailleurs [Croisé. 22 juin 1864 ) :

« Peut-être la vanité deviendrait-elle presque impossible si les hommes avaient une idée de leur grandeur. La voix de la gloire ferait taire en eux la petite voix de l'amour-propre.

« Dieu veut vous faire vivre de sa vie, il veut se donner. Lui, l'Infini, et vous défend, tant vous êtes grand, de vous contenter à tnoins. Il vous dit le prix de votre rédemption afin que vous sachiez ce que vous valez : il vous ordonne des joies et des gloires dont il faut devenir capable de supporter la pensée, et vous, dans vos plus beaux rêves d'ambition, vous, jeune homme, frère de saint Jean, vous aspirez à devenir l'émule de tel ou tel imbécile qui depuis vingt ans parle sans rien dire. A la fin du carnaval on promène un bœuf dans les rues de Paris, et la foule suit le bœuf, et, s'il y avait ce jour-là quelque part dans un coin, une assemblée de saints et de grands hommes, les saints et les grands hommes resteraient seuls, et la foule suivrait le bœuf... Jeune homme, dont la voix a le droit de s'unir au Sanctus des Séraphins, pourquoi voulez-vous devenir le rival vaincu du bœuf gras ! »

Il y a un malheur : l'homme ne s'aime pas assez.

« L'homme ne s'aim,e pas ! Voilà le grand mot. Sainte Catherine de Gênes dit que l'amour-propre

• Plateaux de la Balance,, p. 40.

LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 261

devrait s'appeler la haine propre. Qu'est-ce, en effet, que l'amour-propre, sinon le sacrifice que l'homme fait de lui-même à la vanité ? L'homme ne s'aime pas, et Vhomme doit s aimer beaucoup^ car il doit aimer beaucoup son prochain, et il doit aimer son prochain comme lui-même '. »

On saisit bien ici l'esprit de la morale d'Hello, esprit de largeur qui n'exclut rien, — pas même l'égoïsme, en ce que l'égoïsme a damour^ ne lui reprochant que de ne pas en avoir assez. Et ceci nous ouvre un horizon sur la nature du Bien et du Mal d'après le grand philosophe.

Le Bien, c'est tout simplement Vêtre sous toutes ses formes : lumière, ardeur, vie, beauté, action, joie, élan, expansion, charité ; le Bien, c'est tout, c'est l'amour et c'est l'ordre, c'est la liberté et c'est la loi, c'est l'activité et c'est le repos, c'est la synthèse de toutes les formes de l'être, même les plus opposées, car pourquoi les contraires s'excluraientils ? (Je dis les contraires et nonles contradictoires.) Le Bien, c'est la synthèse universelle.

Et qu'est-ce que le mal?

L'exclusion. Bien.

Le mal absolu n'existe pas, car c'est le néant. Il n'y a pas de Dieu du Mal. Pris dans les êtres bornés qui seuls ont pu lui donner naissance par la lutte de l'être et de la limite en eux, le mal est la

> L'Homme, p. 229,

complaisance de l'être dans sa limite, c'est le rétrécissement volontaire de Fètre, c'est la tendance au néant.

Le Bien, c'est la tendance à l'Infini. C'est l'enfant ouvrant ses bras à Dieu.

Le Bien dit : « Oui^ Seigneur, » à Celui qui est la Plénitude.

Le mal dit : Non.

Le mal est essentiellement négatif. Il est « le rien », et aucune face de l'être, ni la joie, ni la beauté, ni la force, ni l'activité vraie, ne saurait lui appartenir. C'est là une des vérités les plus profondes de la morale, et qu'on oublie.

« Parmi les personnes vertueuses, il y en a quelquesunes, j'ai honte de le dire, qui croient que leur vie aurait plus d'intérêt, plus de variété, plus de liberté, si le mal se mêlait plus souvent au bien dans leur pratique journalière. Ces pauvres gens s'abstiennent quelquefois du mal, parce qu'ils croient devoir s'en abstenir ; mais ils s'en abstiennent sans le mépriser; ils s'en abstiennent avec une sorte de regret. Quelque chose d'euxmêmes reste avec lui quand ils le quittent ; ils ne le désertent pas à tous les points de vue. Ils ne savent pas combien il est fade, comment il est ennuyeux. Ils n'ont pas horreur de lui ' . »

Et plus loin :

« Beaucoup de gens croient qu'il faut, par vertu, s'abstenir du bonheur, parce que le bonheur est dange-

' VHomme, p. 74.

LA MORALE ET l'esPRIT LARGE 263

reux. Ils ne savent pas qu'il faut, par vertu, s'abstenir du malheur, parce que le malheur est dangereux * . »

Ces préjugés, qui ont de lamentables suites, se glissent dans les âmes par la fente que notre psuiseur appelle la « déchirure de l'Unité ». On perd de vue cette évidence qui est la philosophie même, qui est la pensée même : à savoir que l'Etre est Un ; que le Bonheur ne peut pas être d'un côté et le Bien de l'autre, comme se l'imaginaient l'Epicurisme et le Stoïcisme, ces deux moitiés de morale; qu'il n'y a pas à choisir entre le bien et le bonheur, entre la religion et la joie, entre le bon et le beau ; qu'il faut tout prendre, et qu'il n'y a rien à chercher ailleurs, parce qu'il n'y a rien en dehors de la Plénitude.

Si le mal est essentiellement négatif et mort, la morale est essentiellement vivante et positive. Il faut agir. « L'ardeur! voilà, en effet, la ligne de démarcation qui coupe en deux la race humaine ; le trait qui sépare les morts et les vivants est un trait de feu. » L'ardeur n'exclut pas son antipode, le calme, l'ordre, la paix, bien au contraire ; l'ardeur n'est pas la passion, elle est l'action, ce qui n'est pas la même chose, car l'action est bonne et la passion est mauvaise.

En quoi la passion est-elle mauvaise? Est-ce en

' L'Homme, p. 7o.

ce qu'elle agit trop? Répondre ainsi serait ne pas connaître notre philosophe. C'est précisément le contraire :

« En effet, la passion ne fait rien, elle défait, elle détruit. Elle est le contraire d'une œuvre édifiante. Pour agir il faut se posséder. La passion pourrait être définie : la perte de soi-même.

« La passion soustrait l'homme à la souveraineté de l'ordre et le place sous l'empire du caprice.

V Sous l'empire du caprice, on peut bien se remuer, et même on se remue beaucoup ; mais, on n'agit pas. on s'agite seulement. Celui-là seul édifie qui construit suivant les lois de l'équilibre ; les autres peuvent remuer, amonceler, placer, déplacer et replacer des pierres : ils ne bâtissent pas, la tour de Babel est là pour le prouver. La confusion règne partout où régnent les passions. Jamais elles ne parlent : elles crient toujours.

« Les actions sont les paroles vivantes que prononce, dans l'universel accord, la voix musicale de lunité.

« Les passions sont des hurlements que vocifèrent, comme dans un charivari, les voix discordantes de celui qui s'appelle Légion.

« Ce qui caractérise l'action, c'est la fécondité. Ce qui caractérise la passion, c'est la stérilité. Rien de plus curieux que de voir combien de choses résultent d'une action simple, et combien de choses avortent qui semblent devoir sortir d'une passion compliquée. La passion est inquiète, remuante, agitée, tracassière ; elle veut et ne veut pas, elle interroge, elle s'interroge, elle doute, elle affirme, elle adore, elle renie, elle s'enthousiasme, elle se moque ; elle va subitement de la présomption au désespoir, du désespoir à la présomp-

LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 263

tion ; elle s'indigne contre les autres, elle s'Indigne contre elle-même ; elle se vante, puis se calomnie ; elle s'exalte et se rabaisse ; elle s'accorde tout, se refuse tout, se prodigue et se réserve, se livre successivement à tous les emportements les plus contraires, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée, ruinée, sans vie, sans souffle, lançant les dernières ruades de la bête féroce blessée ; et de tout cela que résulte-t-il ? Rien que du bruit.

« L'action, cependant, est calme, vise au but et l'atteint. Un homme saint qui fait un pas agit plus qu'une multitude passionnée qui se débat pendant la durée des siècles ■*. »

Mais, s'il repousse la passion en ce qu'elle a de négatif et d'inactif, Hello réserve ses plus rudes coups à un ennemi plus subtil de la morale et de l'action (pour lui ces deux mots sont synonymes) à l'ennemi muet, mais radical : je veux parler de l'inaction pure et simple.

La faute par inaction ! Le crime par omission ! Pour Hello, c'est le crime suprême.

« L'Évangile nous dit sur quelles paroles sera jugé le genre humain. Ces paroles, mille fois étonnantes de simplicité et de profondeur, tant le monde croit les connaître. Mais combien sommes-nous à les connaître réellement ?

« J'avais faim et vous m'avez donné à manger... »

« J'avais faim et vous m'avez donné à manger !

« La récompense éternelle est promise à l'acte; le

^Plateaux de la Balance, p. 110.

châtiment éternel à l'absence de l'acte, à l'abstention. Car Dieu est ante pur.

La charité est toute en acte.

Mais voici ce qui arrive. L'homme est paresseux.

« L'homme ordinaire ne se donne pas la peine de haïr, car la haine est une fatigue, mais il ne se donne pas la peine d'aimer, car l'amour est un repos laborieux.

« Alors il se persuade que le bien est un état négatif; qu'il suffît, pour faire le bien, de ne rien faire ; que ceux-là seuls sont coupables qui ont l'énergie du mal et son initiative passionnée.

« Ils arrivent ainsi à admettre, au moins implicitement, que le mal est l'action, que le bien, c'est l'abstention, le sommeil, la négation pratique, la limite du mal, en un mot.

« Ainsi Satan se moque d'eux au point de leur persuader que c'est lui qui est l'acte pur, et que Dieu est une restriction. »

Or Dieu est F Infini, et Satan est le prince du néant. Que fait ce dernier? II fait moins que rien, il détruit. Ne l'oublions jamais, le bien est essentiellement activité et plénitude^ le mal est essentiellement le vide.

Et c'est pourquoi son dernier mot, c'est l'ennui, en attendant le désespoir.

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir ' !

i Alfred de Musset.

C'est qu'au fond du gouffre le mal se dévoile dans sa nature intime, il se découvre et dit : Je suis le néant.

Je viens de citer Musset : un de ceux qui ont le plus contribué en ce siècle à la légende de lapoésie du mal, à l'hérésie de la scission entre le Bien et le Beau. Il a commis ce crime de séparer dans les imaginations liumaines ces deux idées : la Joie et rOrdre. Mais ce crime au fond n'est qu'une duperie, car la poésie du désordre, la joie du mal, vous venez d'en entendre le dernier mot dans ce cri suprême qui résume sa vie et son œuvre et que je viens de citer. D'ailleurs, voici la remarque essentielle à faire : D'oii vient la poésie, d'où vient la joie dans l'àme, et les vers du plus charmeur, du plus enivrant de nos poètes ?

Du mal ? du désordre ?

Point du tout, mais de l'amour. Or l'amour déborde d'autant plus de poésie et de joie qu'il est plus profond et plus pur. L'Amour est d'autant plus le Beau qu'il est plus le Bien. Voilà ce qu'on oublie, et ce qu'Hello nous rappelle :

« Toutes les splendeurs, dit-il. toutes les magnificences, toutes les profusions, toutes les richesses, semblent, dans la pensée du vulgaire, accompagnées d'une idée de désordre.

« Cette erreur énorme et étrange est réfutée par toutes les splendeurs, par toutes les magnificences, par toutes les richesses, par toutes les profusions de la

création et par toutes celles de l'art humain, par toutes celles de la poésie, par toutes celles de la musique. Elles s'appuient toutes sur l'ordre, sur le nombre, le poids et la mesure, comme une cathédrale ou comme un palais sur ses fondements '. »

Cette idée est de celles qui reviennent le plus souvent sous la plume et à la pensée de notre philosophe. Je la retrouve dans l'Homme, au livre de rAri :

« La poésie et la musique, qui vivent d'amour, ont leurs racines dans les mathématiques, inflexibles et absolument exactes, comme si l'Amour et l'Ordre, qui quelquefois nous semblent ennemis, mettaient je ne sais quelle affectation à se proclamer unis dans ces hautes manifestations d'eux-mêmes 2. »

Et comme la loi de l'Art est en même temps la loi de la Vie, qui, elle aussi, doit être harmonieuse et musicale, la morale d'Hello pourrait se résumer en cette phrase d'un de ses plus beaux articles du Croise : « L'Amour et l'Ordre sont les deux pôles de la Vie ^. »

Vamour, c'est l'élan, l'ardeur, la générosité, l'enthousiasme, l'inspiration, l'expansion libre de

i Paroles de Dieu, p. 193.

* L'homme, p. 314.

3 « S'il s'agit d'un artiste, le désordre chez lui est monstreux. La musique a pour essence les mathématiques, le vers trouve son harmonie dans les rigueurs de sa loi.

« L'artiste doit vivre dans l'austérité de l'ordre ». {L'Homme, p. 370.)

toutes les puissances de l'homme ; ce sont toutes ces forces vives, toutes ces spontanéités splendides, qui menacèrent un moment, nous l'avons vu, d'opérer dans l'àme du jeune Ernest, comme elles l'ont fait dans l'âme de son siècle, la rupture de cet équilibre universel dont le catholicisme est la traduction religieuse.

Vordre, c'est la sagesse, le bon sens, la loi, la voie. C'est le rail dont a besoin la vapeur, non pas pour aller moins vite (je ne crois pas avoir jamais lu le mot frein dans Hello), mais pour aller au but. L'ordre, c'est l'autre face de la réalité, la face austère, — et ces deux contraires, l'Amour et l'Ordre, bien loin de s'exclure ou de se nuire, ou même de s'atténuer l'un par l'autre, s'appellent et se vivifient; et leur séparation, c'est leur mort, car le libertin est-il dans l'amour? et le pharisien estil dans l'ordre?

Le mariage de l'Ordre et de l'Amour est la vérité complète et féconde, d'oii naît la Morale, comme la Religion et l'Art,

« Parmi les hommes vulgaires, a dit Hello, les uns croient que lArt est un exercice soumis à certaines règles et dont on vient à bout au moyen de certaines formules ; les autres le prennent pour un fou, qui a le désordre même pour condition, pour essence. »

On pourrait appeler les premiers les pharisiens, les seconds les libertins de l'Art.

Esprits étroits, bien qu'en sens contraire, les uns veulent se passer de l'amour et de la vie, et par là même rapetissent l'Ordre jusqu'à la convention et à la ?'ègte ; les autres veulent se passer de l'ordre et de la loi. et par là même rapetissent l'Amour et l'inspiration jusqu'à la fantaisie et au caprice.

L'école classique et l'école romantique personnifient assez bien ces deux tendances exclusives. Mais admirons d'abord le portrait du grand artiste d'après Hello, de l'artiste libre et vivant, opposé

l'art et l'esprit large 571

à l'artiste médiocre et étroit, enfermé dans un système, quel que soit d'ailleurs ce système.

'^ a Quand il trouve que son exécution est vivante,

c'est-à-dire pleine de sa pensée, imprégnée, humide, ruisselante de feu, l'homme de génie s'arrête aussi, mais il s'arrête malgré lui, triste et vaincu dans son triomphe. Pour l'artiste ordinaire \ qu'il le sache ou non, la loi est formule. Voilà pour(]uui il peut se satisfaire ; son programme peut être rempli.

« Pour l'homme de génie la loi est vie, vie et lumière. Aussi son océan n'a pas de rivage ; il sait que la formule, quelquefois féconde ou, du moins, utile dans la science, est absolument stérile dans l'art. Il faut la sueur du front pour que les champs de la vie soient labourés. Nulle formule ne crée, ne fait produire ; nulle formule ne suspend à la vigne pendante la grappe de raisin. L'habitude du génie est de substituer en toute chose la vie à la formule. Et c'est là le secret de l'étonnement qu'il cause. Ceux qui le voient passer étaient persuadés, sans en avoir conscience, que la loi était une formule et s'aperçoivent, en le regardant, (ju'elle est vie et lumière.

« ici nous apparaît marquée en traits de feu, entre les uns et les autres, une ligne de démarcation. Parmi ceux qui se disputent, se partagent ou ne se partagent pas l'admiration du monde, les uns ont été les hommes de la formule; les autres, les hommes de la vie.

a Les artistes pour qui la loi est formule, se satisfont eux-mêmes, ai-je dit ; j'ajoute qu'ils satisfont un instant le public.

(' La formule est une recette qu'il suffit d'appli({uer.

' LHomme, p. 304, 2" éd.

Il y a un certain nombre de règles pour faire une bonne tragédie : quand les règles sont observées, la tragédie est faite et bien faite. Quand la règle est substituée à la loi, le métier est substitué à l'art, le mécanisme est substitué à l'organisme et le procédé remplace la vie. Avec un peu de patience on saisit le procédé. On ne saisit la vie que quand elle se laisse saisir.

« La loi résulte de la nature des clioses. La loi de l'art est l'expression de l'ordre dans le domaine de l'art.

« La règle résulte d'une convention arbitraire. Elle est l'expression des habitudes substituées à la vie, des modes substituées aux lois.

« Il y a dans l'esprit humain une tendance étroite qui le porte à secouer le joug de la loi, laquelle le met en rapport avec l'universalité des choses, pour se circonscrire dans la règle, laquelle est son œuvre et l'isole de l'universalité des choses. Circonscrit dans la règle, l'homme s'abrite derrière la formule. Remplaçant la vie par une mécanique, il a remplacé l'amour par un programme. La vie ne se trouve jamais assez de surabondance ; la mécanique est satisfaite dès quaucune pièce ne lui manque. L'amour se trouve incomplet, parce qu'il se compare à l'infini dont la pensée veille au fond de lui, même quand il dort. Le programme n'exige plus rien quand les conditions qu'il indiquait sont prescrites.

« De là, le succès facile des hommes mécaniques ; leur talent est à la portée de tout le monde. Pour l'apprécier, il suffît de connaître les conditions du programme qu'ils ont rempli. Se dispensant de penser à l'infini, ils en dispensent leurs écoliers, et l'admiration de ceux-ci est une récompense qu'ils ont bien méritée.

« Pour apprécier les unités mécaniques de Boileau, il suffit de savoir compter jusqu'à trois. Pour sentir l'unité vivante et organique dont elles sont la parodie,

il n'y a pas de procédé : il faut la sentir, il ne faut savoir compter que jusqu'à un.

« En o-énéral, les règles mécaniques séduisent le vulgaire par l'appât grossier de la difficulté vaincue. L'homme médiocre aime les règles nombreuses, comme il aime une haie placée à dessein devant un cheval au galop. Il ne jouit pas du cheval, mais il jouit de l'embarras ridicule et laid, où la sottise humaine va placer le noble animal : il aime les tours de force.

« Or plus les règles sont nombreuses, plus l'homme médiocre croit qu'il y a mérite à les observer. 11 ne s'aperçoit pas que ces règles sont des faux-fuyants, des tangentes par lesquelles l'artiste, incapable de créer, échappe honteusement à la seule difficulté qui vaille la peine d'être vaincue, à la lutte réelle, sérieuse et glorieuse dans laquelle, saisissant la matière corps à corps et lui imposant l'action de la forme, il dégage et produit la beauté.

« L'homme de génie ne se donne pas la peine de violer les règles factices: il les oublie, voilà tout, et l'homme médiocre le trouve désordonné, parce que sa vue ne porte pas jusqu'à la loi, sous l'empire de laquelle l'homme de génie est placé. »

L'amour et l'ordre, en d'autres termes la vie et la loi, tels sont donc les deux éle'ments de l'Art, et comme nous venons de le voir, ces doux ne font qu'un. Car, si l'amour, la vie, l'inspiration, ignorent les recettes et les règles, ces ])aro(lios mes- <[uines de l'ordre, l'ordre lui-même fait partie de leur splendeur, et plus la vie est ardente, plus sa loi est austère. Le vers, cette splendeur singulière faite d'enthousiasme et d'arithmétique, nous four-

nit de cette vérité une application magnifique et mystérieuse.

Voici une des plus belles pages d'Hello ; je la cite, non pas comme belle page, mais comme échantillon des idées artistiques du Maître et de l'esprit de sa philosophie tout entière :

« Le grand poète n'est pas seulement grand écrivain. 11 est quelque chose de plus : il est ministre d'un mystère que je vais constater.

« Si l'on vous disait qu'il est une forme de langage particulièrement adaptée à la poésie qui vit d'enthousiasme, vous répondriez peut-être : Cette forme de langage doit être la plus libre de toutes, toutes les entraves doivent tomber devant elle, et le poète ne relève que de son inspiration.

« Or, c'est le contraire précisément. Il semble que l'homme ait pris à tâche de compliquer les difficultés, d'inventer pour l'esprit qui s'envole des chaînes inconnues. Le vers est une création mystérieuse dont l'habitude seule nous empêche de nous étonner.

« Qu'est-ce que la rime ? Un hasard en apparence. Si jamais personne n'eût fait un vers, et si quelqu'un vous disait : Commencez; sans doute, à ne consulter que le raisonnement, vous déclareriez la chose, non pas difficile, mais impossible. Comment espérer que la phrase, sans violer la pensée, ramènera naturellement au bout de chaque ligne la consonance exigée ; que la ligne aura douze syllabes, que les rimes masculines et féminines alterneront et que ces exigences inouïes de la forme, qui devraient contrecarrer le sens commun, amener un jeu grotesque, une série de propos inter-

rompus, revêtiront l'idée d'un manteau royal qu'elle regretterait toujours, s'il n'était venu s'offrir à elle? Ainsi contrainte et comprimée par sa loi, la poésie se dilate avec ampleur et surabondance : elle est l'expression de nos désirs les plus intimes, les plus ardents. La parole puiserait-elle aussi dans le sacrifice une force d'élévation ? Ainsi éteinte en apparence, la poésie est la splendeur de la parole humaine ; ainsi rétrécie, elle enveloppe tout; ainsi captive, elle est le chant de la délivrance.

« Le vers est condamné au rythme qui représente pour lui l'esclavage du temps et de l'espace. Et, grâce à cet esclavage, la poésie éclate dans sa liberté, elle domine le temps et l'espace, elle nous oblige à sentir en frissonnant le voisinage de l'éternité qu'on oublie*. »

Voilà le vers, voilà l'amour et Tordre, la vie et la loi.

« Que Dieu, s'écrie Hello, nous donne des hommes de génie assez amhilieux pour s'oublier, assez grands pour être humbles, assez humbles pour être grands, qui restituent aux choses leur majesté perdue -. »

L'humilitd de l'artiste ! Nous sommes là au point d'union de l'Art et de la Vertu, car la profondeur est le lieu de la synthèse : dès qu'elle creuse, la pensée touche à tout, les extrêmes se rapprochent, l'Art et la Morale ne font plus qu'un. Les idées artistiques d'Hello sont des idées morales, comme

1 L'Homme, p. 307.

2 L'Homme, p. 313.

ses idées morales, nous avons pu l'entrevoir, sont des idées artistiques. La pensée qui termine son chapitre d'esthétique littéraire : « L'homme est si petit qu'il se complaît en lui, mais il est si grand qu'il ne se satisfait qu'en Dieu, » cette pensée est la théorie du Bien, comme elle est la théorie du Beau.

Comme la Morale, l'Art pour Hello est une ascension, une ouverture du côté de l'Infini, une échappée vers la Splendeur.

Ecoutez :

« L'artiste, l'artiste digne de ce nom, donne de l'air à l'âme humaine. L'Art, dans une certaine mesure, et dans un certain moment, est la force qui fait éclater la voûte du souterrain où nous étouffons. De quel levier dispose-t-il donc? Quelles masses a-t-il a son service? La parole, la musique. 0 faibles choses ! un peu d'air battu par des lèvres de chair.

« Pauvres notes fugitives, pauvres syllabes qu'emporte le vent, majestés invisibles, que vous êtes puissantes ! Vous remuez la terre, et le ciel vous écoute. Dans les instants solennels où nous vous appartenons, l'âme a de l'air : elle respire, elle prend conscience d'elle-même. Elle dit : Oui, mon Dieu, je suis grande et je l'avais oublié. Par vous l'âme humaine goûte les prémices de sa délivrance. Elle s'étonne alors de ses oublis habituels; elle s'étonne de ne pas se rappeler toujours ce qu'elle se rappelle instantanément. La lumière accidentelle lui découvre la profondeur des ténèbres ordinaires. En face du réveil, elle ne comprend plus que lui et ne se souvient du sommeil que pour s'en étonner.

l'art et l'esprit large ^n

Elle s'étonne d'avoir pu oublier les types, au point de s'ensevelir dans les accidents, dans la laideur. Une porte épaisse et lourde, la porte de notre prison, nous masque notre grand amour; elle nous en dérobe quelquefois jusqu'au souvenir. Mais tout à coup l'horizon apparaît, large et profond, lointain, chargé d'éclairs, ruisselant de feu. Emporté par la parole et la lumière, enlevé sur les ailes croisées de ces deux aigles, l'Art a passé, il a traversé, il a détruit : le mur s'est écarté un instant, déchiré par la puissance impondérable, par la vapeur d'encens, comme une nuée ouverte par la foudre...

Terminons par ce remarquable aperçu de Tart grec et de l'art moderne, de l'art purement humain et de l'art qu'a touché l'Infmi :

« Possession de la beauté satisfaite et jouissant d'elle-même, tel est le fondement du Parthénon.

« Aspiration immense de l'amour non satisfait, tel est le fondement de la cathédrale de Cologne ' .

« ... Le caractère de l'art grec, qui est l'art classique, est un rapport d'équation entre l'idée et la forme. La beauté est le but, la beauté est l'instrument ; l'idéal de l'artiste est réalisé. Il n'était pas trop haut pour être atteint. L'art exprime complètement une beauté que l'artiste trouve dans son âme, mais qu'il peut mettre à la portée de son bras. Le marbre n'est pas brisé ; il est façonné élégamment. L'horizon ne s'étend pas derrière l'œuvre ; le temple ne s'élève pas. La colonne élégante et régulière détermine le caractère de l'esprit qui a élevé cet édifice sans grandeur. La

' Philosophie et Alhéixme, p. 283.

prière entraîne avec elle vers le ciel tout ce qu'elle touche parce que l'ascension est de son essence. Mais le temple grec, sans voix, sans désir, trahit, par l'aplatissement de son sommet, la limite de sa pensée. Le temple grec ressemble à une habitation humaine, comme le dieu qu'on y adore ressemble lui-même à l'homme.

« L'art moderne, s'il est vraiment moderne, travaille la matière presque sans la regarder ; il s'en sert comme d'un moyen : il a pour principe et pour fin l'idée...

« D'où vient que l'auréole accordée aux saints par la société moderne, l'art antique ne l'avait pas inventée pour ses dieux ? C'est parce que l'auréole est le rayonnement visible d'une vertu invisible, la traduction de l'âme en lumière. Lauréole suppose une splendeur cachée dont elle devient la parole. C'est la joie qui se fait visible. C'est le caillou qui déclare l'étincelle latente en lui. Mais, si la forme dit tout, si elle ne cache rien au fond d'elle, si Jupiter apparaît tout entier, si la beauté s'offre aux yeux tout entière, si le souffle invisible ne la pénètre pas, si le mystère n'a pas de place en elle, l'auréole n'a pas de sens, puisqu'elle n'est le reflet de rien, puisque le feu intérieur est absent. L'art grec a encore pour caractère l'inflexibilité. Il y a quelque chose de fatal dans la beauté même de la ligne grecque. Elle ne s'incline pas vers la faiblesse. Elle ne sourit pas. Sa pureté est rigoureuse, sévère. Sa sculpture est sans douceur, sans pitié. On dirait que le marbre a peur de rien relâcher de ses droits *.

« L'art grec est représenté par la sculpture, qui n'a

* Philosophie et Athéisme, p. 288.

l'art et l'esprit large 279

rien de transparent. La sculpture, c'est la matière à son maximum de densité. L'art moderne tend à rapprocher la matière de la transparence, pour la faire entrer dans la liberté de l'esprit...

«... Dans l'art moderne * l'idée dérange la forme. Xe pouvant être contenue par elle, elle la brise en éclatant, et la forme brisée laisse apercevoir derrière ses ruines un horizon immense. Quand le sublime apparaît, toute chose aspire autour de lui à une sorte d'anéantissement. Les mots voudraient mourir devant l'idée. L'idéal, parce qu'il a conscience d'être ineffable, se réfugie dans sa hauteur. Placé trop haut pour recourir à la beauté extérieure, il renonce à elle, il s'abstient presque de la forme ; il ne lui demande que le signe rigoureusement nécessaire à sa manifestation intelligible. Il apparaît seulement : il néglige de resplendir. L'indifférence est le caractère propre de cette beauté suprême qui, abdiquant la limite jusqu'à un certain point, s'abdique ellemême pour se retrouver dans les régions supérieures, où se retrouvent les puissances qui ont abdiqué en bas.

« Les athées préfèrent l'art grec, l'art classique à l'art moderne. Ils préfèrent de beaucoup la beauté placide de Jupiter à la maigre image d'un supplicié tiraillé ■par quatre clous. Ce sont leurs propres expressions.

« C'est qu'en effet le Crucifix est sur la terre une terrible apparition. C'est le brisement de la forme qui éclate sous les coups de l'idée.

« C'est le sublime. »

' l'hilosopliie et Athéisme, p. 290.

« Parlons de la critique telle qu'elle est, et de la critique telle quelle devrait être.

« Si je dis à la petite critique qu'elle est médiocre et niaise, je ne l'étonnerai pas beaucoup. Les hommes prennent assez bien leur parti d'être médiocres, dans la conviction où ils vivent qu'on ne peut pas être autre chose, à moins de tomber dans l'exagération.

« Mais, si je lui dis qu'elle est cruelle, je l'étonnerai, car, ne se prenant pas au sérieux, elle ne prend pas au sérieux les blessures que fait sa main froide et gantée. Si je lui dis qu'incapable d"éditier quoi que ce soit, elle est capable de détruire beaucoup ; que, sans force pour donner la vie, elle a la vertu de donner la mort, à force d'être faible, et que, pour cesser d'être cruelle, il faudrait devenir intelligente, alors, ne sachant plus ce que je veux dire, elle me répondra que je vais un peu loin. Elle me dira qu'elle n'a pas l'intention de donner la mort. — Eh ! je ne vous parle pas de vos intentions ! Je sais bien que vous n'avez pas d'intentions; mais voilà précisément ce que je vous reproche : vous devriez en avoir.

a J'insiste sur la cruauté delà critique inintelligente,

parce qu'il faut appuyer sur les vérités utiles. Il faut dire à celui qui va juger que l'élévation, la largeur et la profondeur ne sont pas pour lui des objets de luxe, mais des lois.

« Offrez au critique vulgaire un chef-d'œuvre inconnu ; il prendra votre avis avant d'oser donner le sien. Avant d'avoir une opinion il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de courage ^ ».

Voilà la petite critique. Voici maintenant la grande, celle qu'on pourrait appeler de ce nom superbe :

La Conscience de TArt.

u Le plus souvent, dit Hello, nous sommes invisibles à nous-mêmes , destitués de nous-mêmes, l'homme ne se reconnaît qu'à la lueur d'un éclair. L'éclair interrompt la nuit, brille et s'éteint, et l'homme vit d'un souvenir, en attendant le prochain éclair.

« Or, quand l'éclair passe SHr l'Art, c'est la Critique qui s'éveille. Il faut venger ce mot, critique, du sens négatif et restrictif qu'on a attaché à lui. Il signifie discernement. Or, le discernement est une œuvre de lumière.

La Critique est la conscience de tArt.

« Quand l'Art se voit et se sent, quand il dit: J'existe, me voici, son cri de joie, c'est l'essor de la Critique qui

1 L'Homme, p. 291.

2 L'Homme, p. 29S.

se lève. Aussi vit-elle d'enthousiasme et non de négation. On se la figure toujours tournée vers le néant, je la vois tournée vers l'être. 11 est temps qu'elle admire.

« Une des prérogatives du génie, c'est que l'enthousiasme, qui seul a le don de le sentir, a seul aussi le droit de le juger. La médiocrité, qui est privée de ce sens, n'aperçoit en lui que le côté négatif, le défaut ; elle le juge comme un magistrat juge un coupable. Aux yeux de la médiocrité, le génie est le coupable par excellence; et même si la médiocrité ne trouve pas dans les leçons qu'elle sait par cœur le texte qui le condamne, peu importe, il est condamné d'avance par une loi sans formule, faite tout exprès pour lui. La grande critique vit d'admiration, la petite de chicane. L'enthousiasme manque en ce monde : que la critique s'emploie tout entière à le rallumer, et elle deviendra vivante. Qu'elle apporte sa pierre à l'édification d'une jeunesse nouvelle, de la jeunesse que le monde attend, car la jeunesse manque sur la terre.

« Là où l'amour n'a aucune place, il n'y a rien ni de vrai, ni de beau, ni de fécond : le caractère de la critique négative, c'est l'absence d'amour. Que la critique s'éveille à l'amour de l'infini, et la face de l'art sera changée, car, si elle aime l'infini, la critique aura des vues d'ensemble.

« Le premier mot de l'homme médiocre qui juge porte toujours sur un détail, et ce premier mot est toujours faux — fût-il vrai. — Il est faux par la place qu'il occupe, faux par l'importance qui lui est donnée, faux par l'isolement où il reste. Il a l'air d'exclure tout ce qu'il ne dit pas, il a l'air de compter pour tout ce qui n'est rien, et pour rien ce qui est tout.

« Le grand critique se place assez haut pour saisir du même coup d'œil le tout et les parties. Nul ne peut

LA CRITIQUE ET l'eSPRIT LARGE 283

juger ce qu'il ne domine pas. — L'engouement vulgaire entraîne la partialité. L'enthousiasme supérieur entraîne l'impartialité, qui est la gloire du juge.

« L'enthousiasme donne le courage, et le courage a deux accents. Il admire ce qui est beau, il flétrit ce qui ne l'est pas ».

Citons encore cette belle page :

« Le grand critique cherche le grand poète, comme le fer cherche l'aimant. Ne me demandez pas lequel des deux domine l'autre; je ne leur assigne pas de rang. Je les enveloppe dans le même respect, dans la même admiration.

« La critique est une des plus hautes formes de 1" Art. Le critique féconde le sol et proclame les lois. Il a découvert le poète; il le couronne. Tous deux ont subi l'épreuve, tous deux ont osé, combattu, souffert. Tous deux ont eu l'honneur d'exciter les mêmes colères. Ceux qui s'inclinent par convenance devant les réputations les ont également détestés. Qu'ils soient donc confondus dans la même gloire ! Laissons-les se rencontrer et s'embrasser sur les hauteurs du courage et sur les hauteurs de la joie.

« Celui qui peut dire à un travailleur inconnu : Mon enfant, tu es un homme de génie ! celui-là mérite l'immortalité qu'il promet. Comprendre c'est égaler, a dit Raphaël 2. »

Puis, élargissant encore, et au-delà du domaine artistique et littéraire, le champ de la critique ainsi glorifiée, le penseur ajoute :

1 L'Homme, p. 298.

2 L'Homme, p. 299.

« Elle doit être partout où il y a une grandeur en péril, elle a passé le cap de Bonne-Espérance avec Vasco de Gama. Tous les accents, toutes les harmonies sont permises à sa parole ; il lui est permis d'aimer, il lui est permis de soutenir. Elle avait sa place près de Christophe Colomb cinq minutes avant que le cri : Terre! terre ! n'ait retenti sur le pont du navire béni. Voilà même sa vraie place ; voilà son labeur, sa destinée, sa gloire. Fidélité, fidélité ! voilà sa devise triomphante. La fidélité, c'est la durée conquise enfin par l'enthousiasme. La critique doit être fidèle comme la postérité, et parler dans le présent la parole de l'avenir.

« La critique doit commencer, près de l'homme qui attend, le rôle de l'humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants. Elle doit faire les noms, faire les gloires. C'est elle qui lance les rayons. Cette palme ne vaut-elle pas la peine d'être cueillie? Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, debout et vaillant, qui puisse, après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié ni trahi, regarder en face Chistophe Colomb ' ! »

i L'Homme, p. 300.

La petite critique exclut l'admiration et l'enthousiasme ; la petite science exclut la religion et la foi. Car il est une petite science comme une petite critique, et ces petites choses sont essentiellement négatives, comme les roquets sont essentiellement rageurs. Il en est, en effet, de la Science comme de la Morale, comme de l'Art, comme de l'homme lui-même, lequel peut s'enfermer en soi par l'égoïsmc et l'étroitesse, ou s'ouvrir humblement et superbement à l'amour et à l'Inlini. La petite science peut ôtre athée, la grande science est naturellement religieuse.

« Un homme, dit Hello, peut connaître une multitude de faits, le nom des batailles, leur date, la nomenclature des rois, etc.. et ignorer radicalement Tliistoire. Car l'histoire n'est pas un composé de faits : elle est un esprit qui procède des faits en tant que matière et de leur intelligence en tant que forme.

« De la même manière, un homme peut avoir une

multitude de connaissances en physique, en chimie, en astronomie, en mécanique, en géologie, et ne pas posséder la Science, et ignorer les lois de la création. Car la Science n'est pas l'assemblage des connaissances multiples. Elle est un esprit qui procède des êtres en tant que matière et de leur intelligence en tant que forme. Certainement la boussole était connue 2602 ans avant Jésus-Christ. Les Syriens fabriquaient du verre dès l'an 1640, toujours avant l'ère chrétienne, et la fabrication du verre suppose une grande familiarité entre l'homme, le feu et l'air; elle suppose l'homme vainqueur du feu et de l'air, et, pour les vaincre, il faut les bien connaître. En 520, Anaximène de Milet inventait le cadran solaire ; les tapisseries, eu 521, étaient déjà belles à Pergame ; l'Egypte, en 250, avait des horloges à eau; en 220, Archimède faisait la magnifique invention du miroir ardent, etc. etc.

« Certes, toutes ces choses attestent de nombreuses et belles connaissances. Et pourtant, chose admirable, la Science des anciens « est à peu près nulle, parce que ces connaissances ressemblent à des membres disloqués et non pas à un corps, parce que l'ordre qui doit leur donner l'unité était si absent ou du moins si incomplet qu'elles n'atteignent pas ce lieu central où les connaissances se rejoignent les unes les autres et prennent le nom de Science, en apercevant leur commune origine. La Science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle, parce qu'elle saisit- les choses dans le lieu de l'Unité. Or, les connaissances physiques des anciens ne les rapprochaient pas de la lumière, parce qu'elles étaient des accidents de l'intelligence, plutôt que des rayons convergeant vers un centre. Elles n'éprouvaient pas le besoin de s'unir pour

LA SCIENCE ET l'eSPRIT LARGE 287

chanter TUnité de Dieu. Elles se prêtaient à la division du ciel comme à la division de la terre; la division ne les gênait pas. Or l'Unité est le chiffre de la Science.

« Il y a, dit Hello, et la remarque est profonde, il y a entre l'idée d'un Dieu Un et l'idée de la Science quelque affinité plus grande que l'affinité évidente et visible^ »

I Les Anciens n'avaient pas ou plutôt avaient perdu la Science, parce qu'ils avaient perdu l'Unité de Dieii.

« Quant à ceux qui l'avaient gardée, ils avaient gardé l'idée de la Science. Platon la possédait. Lisez, dans ss. République, la fameuse allégorie de la caverne, vous y verrez Fidée de la Science, parce que l'Unité intervient.

« L'homme antique, continue le grand observateur, a toujours regardé la nature avec une terreur mystérieuse et inavouée, comme une ennemie qu'il fallait sacrifier à la colère du ciel, sous peine d'être sacrifié lui-même, et qu'il fallait sacrifier sans la connaître, de peur d'attenter aux secrets qu'elle garde.

« Les animaux n'apparaissent guère dans l'antiquité que comme les instruments de la guerre, ou comme la matière du sacrifice. Virgile commence à les regarder d'un autre œil, sans peur et en ami. Mais aussi Virgile attend le grand réconciliateur. 11 commence à se pencher sur la nature pour la voir de près ; mais aussi il annonce les siècles nouveaux, et, ce qui est bien remarquable, il les annonce dans une églogue,

' V Homme, p. 18i.

comme s'il tenait à chanter le grand événement tout près de la création qu'il aime, comme s'il voulait annoncer la grande paix au milieu du repos de la campagne, faire retentir la voix des traditions orientales à côté de bœufs qui mugissent, et célébrer dans une étable la venue de Celui qui allait naître entre un bœuf et un âne.

« Jésus-Christ naît, l'homme n'a plus peur de la nature. Il commence à la regarder comme son domaine, comme le champ qu'il doit exploiter...

« Quand la croix eût été dressée sur le Calvaire, une paix incompréhensible descendit non seulement sur les hommes, mais sur toute la création... La Science s'ejihardit, leva la tête sur la terre et étudia... C'est que la Science est la paix des connaissances entre elles. Elle est la paix des connaissances réconciliées...

a L'immense édifice de la science moderne commença bien plutôt qu'on ne le supposait il y a cinquante ans. Je me garderai bien de dire que le moyen âge ait tout fait. Mais il faut rendre justice aux siècles comme aux hommes. Le moyen âge a travaillé immensément ' . »

Il a creusé l'Idée dont la nature est l'Image. II a, par des génies comme saint Augustin, comme saint Thomas d'Aquin, vastes synthèses vivantes de la philosophie et de la révélation, créé la Théologie catholique.

« Or, dit Gratry, je crois pouvoir vous assurer que,, quand vous aurez commencé à comprendre la théologie

1 Vllumuie, p. 185.

catholique, vous serez profondément étonné de l'ignorance et de l'aveuglement de notre siècle à l'égard de ce foyer de lumière, auquel aucune autre lumière dans le monde ne saurait être comparée... Vous verrez aussi que la théologie catholique (la science de Dieu) implique réellement toutes les sciences... Vous verrez que, par le fait, la théologie catholique directement inspire tout le grand mouvement scientifique moderne, créé parle xvii® siècle '. »

Mais déjà le ver de l'athéisme était au cœur du fruit qui allait mûrir.

« A partir de Descartes, où l'œil perçant d'Hello aperçoit le germe de mort, à partir de Descartes, la science eut la pensée de se séparer de Dieu... Le jour où le crime fut accompli, la science tomba foudroyée... Alors les nations virent un spectacle extraordinaire, mais non pas inouï ; les sciences se détachèrent de Dieu et, par une justice qu'elles n'évitèrent pas, se détachèrent les unes des autres. Leur adhérence réciproque fut détruite, quand elles cessèrent d'adhérer à l'unité de Dieu. Ne tenant plus à lui, elles ne tinrent plus entre elles.

Elles se livrèrent néanmoins à une multitude de recherches, elles possédèrent des connaissances nombreuses. Elles étudièrent, avec un soin minutieux et un travail infatigable, les manières d'être des choses, mais elles perdirent l'unité qui constitue la Science et qui est le nom de sa gloire.

Elles crurent même (il faut parler d'elles au pluriel) que la science philosophique pouvait gêner lesconnais-

i Les Sources, p. 175.

î L'Homme, p.^194.

sances de détail qui étaient devenues l'objet de leur ambition, que l'Être était un rêve dont la préoccupation pouvait gêner ceux qui avaient le microscope à la main pour regarder les êtres. Elles ne descendirent pas d'un seul bond à ce degré, elles mirent deux siècles à faire cette chute qui dura du xvi® au xviii* siècle, de Descartes à V Encyclopédie. L" Encyclopédie représente l'état des sciences détachées de Dieu, détachées de la science, penchées sur les animalcules microscopiques, niant tout ce qu'elles ne voient pas, ne comprenant rien aux petites choses qu'elles voient, parce qu'elles ont perdu la clef des êtres, mais cherchant à découvrir les détails de la création ; heureuses et fîères, quand, à fo rce d'aveuglement, elles croyaient trouver dans un fait qu'elles voyaient mal l'occasion de railler une vérité qu'elles ne voyaient pas ^

« L'esprit du xviii^ siècle fut un souffle empoisonné qui semblait avoir la propriété de s'infiltrer à travers les pores dans le sang et de faire tomber en pourriture la substance qu'il pénétrait. Ce souffle toucha la Science ; elle disparut pour faire place aux sciences. Ce souffle toucha l'Art : il disparut pour faire place aux arts. L'élément spirituel, qui garde l'unité, s envola, et la substance des êtres, abandonnée de Tesprit, s'en alla en poussière. Florian représenta la littérature, Boucher et Fragonard représentèrent la peinture. Voltaire représenta la philosophie, les Encyclopédistes représentèrent la Science. C'était la poussière qui régnait.

« Ainsi se montra la loi des rayons du cercle.

« Plus ils s'éloignent du centre, i>lus ils s'éloignent les uns des autres.

« Ainsi, plus les branches de la Science et de l'Art,

1 L'Homme, p. 191.

qui sont les rayons d'un cercle, s'écartent de la Vérité, plus elles s'écartent les unes des autres, et, quand elles ont tout à fait perdu de vue la vérité, elles se perdent de vue les unes les autres.

« Le xviii^ siècle laissa l'Europe parfaitement convaincue que les sciences et la religion étaient contradictoires, qu'il fallait choisir, que les hommes d'esprit choisissaient les sciences, que les autres choisissaient, par bassesse et par peur, la religion '.

« Le grand siècle, celui qui aura faim et soif de plénitude, dit Hello, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Religion et de la Science.

« Et, d'abord, il faut que les Sciences constituent la Science... En effet, les hommes comme Humbold ont énormément travaillé. Ils ont amassé et même réuni d'innombrables matériaux; ils ont préparé, couru, regardé, constaté, amoncelé... Ils ont amené, comme des ouvriers^ la nature sous les yeux de l'homme.

« Maintenant il s'agit de comprendre... »

Il s'agit d'abord de comparer. La comparaison des Sciences, sur laquelle l'auteur des Sources a écrit d'immortelles pages, cotte comparaison qui déjà faisait dire à Leibniz : « Il y a de la morale, de la géométrie, de la musique partout, » et à Hegel: « Tout est identique », ce rapprochement des? sciences jetterait sur chacune d'elles des clartés qui en illumineraient les profondeurs. Alors s'inaugurerait cette science d'ensemble qui, en se rapprochant de l'Unité, se rapprocherait de Dieu.

> L'Homme, p. 199.

La science est chose sainte et chose théologique. Plus on la creusera, jjIus on y verra resplendir, incrusté en ses entrailles, le reflet des grands dogmes qui sont tout le christianisme : Unité, Trinité, Incarnation. La nature est un reflet divin. Plus on l'approfondira, plus on y découvrira ces deux choses : qu'elle n'est qu'un reflet, mais qu'elle est un reflet divin. Est-ce que la physique la plus moderne, en train de faire évanouir la Matière, est-ce que la critique la plus moderne, on train de faire évanouir la Raison, ne nous prêchent pas, comme la théologie même, que le fond des êtres, isolés de Dieu, est le néant pur? La grande vertu chrétienne, l'Humilité, va devenir scientifique. Mais en même temps, et tandis que l'être du monde s'évanouit, l'Etre de Dieu va s'affirmer, et par le monde. Est-ce que l'histoire naturelle, à mesure qu'elle avance, ne nous montre pas partout, plus ingénieuse, plus magnifique à chaque pas, l'idée directrice, l'Intelligence ? Est-ce que l'Astronomie ne nous dévoile pas l'Ordre immense, dans sa terrifiante splendeur ? Est-ce que, dans cette nuit et dans ce néant, il n'y a pas de quoi adorer ? Oui, car il y a l'Être. Oportet illum crescere, me autem minui, semble dire la Nature en s'abîmant devant Dieu.

Voilà le dernier mot de la Science. C'est le dernier mot de la Sainteté.

LA SCIENCE ET l'eSPRIT LARGE 293

En terminant, je dirai de la Science tout entière ce qu'Hello dit magnifiquement de l'électricité :

« L'électricité ressemble à un effort de la matière pour devenir esprit. On dirait l'élan de la matière qui veut franchir ses frontières et sortir de chez elle. On dirait que la matière, par l'électricité, essaye d'avoir une extase \ »

Vu dans la Science, c'est le monde entier qui semble franchir ses frontières et sortir de chez lui. Ce n'est plus lui qui est là, mais la Pensée, qu'il exprime. Vu dans la Science, le monde s'anéantit devant Dieu. Il est en extase.

1 L'Homme, p. 169.

Comme la petite science, l'histoire étroitement comprise (ou pour mieux dire incomprise) exclut la philosophie et la religion. L'histoire séparée est insignifiante et peut être sceptique.

«Mais, dit Hello, dès que le terrain monte, dès qu'on arrive sur une hauteur, dés que le regard s'étend, la Croix apparaît.

« L'Histoire est une montagne du haut de laquelle l'homme regarde le globe dans son présent et dans son passé. C'est la Croix qui éclaire le grand paysage, c'est elle qui dirige le regard, c'est elle qui oriente le voyageur. »

Comme la Science, l'Histoire est essentiellement moderne et chrétienne.

« Il faut à 1 Histoire une certaine somme de lumière pour qu'elle puisse voir et écrire: le degré de lumière est déterminé par la proximité ou l'éloignement de Jésus-Christ. Que sait-elle et que peut-elle nous dire des destinées de l'Océanie? que sait-elle de l'ancienne

l'histoire et l'esprit large 295

Amérique, de l'ancienne Russie? Si le Japon moderne a une histoire, il la doit à ses martyrs. Leur mort a rendu aux temps historiques le lieu qui a eu l'honneur de la voir. Les missionnaires portent avec eux l'Histoire à travers les mers.

« L'Histoire va vers la Croix, comme le fer vers l'aimant. L'histoire courait jadis vers la croix à travers le temps, l'histoire court maintenant vers la croix à travers l'espace. Quand la croix paraît, la barbarie recule, et l'histoire s'avance. Les actes qui s'accomplissent en présence de la croix s'accomplissent sur la montagne, en vue des peuples. Les actes qui s'accomplissent en présence de la Croix perdent le caractère de l'isolement et entrent dans l'ordre universel, dans la communion générale *. »

Un acte est /uslork/ue dans la mesure oii il communie à cet ordre universel.

Puis, dans une esquisse rapide, à la Bossuet, ou mieux à la Tacite (car il y a du Tacite et du Bossuet dans Hello), le penseur note en quelques traits l'histoire du monde : le peuple juif séparé de tous les peuples par une ligne si marquée « qu'elle ressemble à l'épée flamboyante d'un ange gardien qui combat » ; le peuple juif partout semé comme une graine mystérieuse, mais sans rien perdre de lui-môme au milieu de ses vainqueurs dont il fait plus ou moins la conquête :

« Nabuchodonosor proclame le Dieu de Daniel ; ' Plateaux de la Balance, p. 86.

Cyrus avoue qu'il doit rebâtir le Temple ; Alexandre se courbe devant le grand prêtre et rend gloire au Dieu qu'il ne connaissait pas ; Auguste lui fait offrir des sacrifices dans le sanctuaire de Sion, et Platon s'inspire de la vérité. Par les mouvements du peuple juif à travers les peuples, la vérité circulait et s'infiltrait plus ou moins dans l'univers ; l'attente se répandait, la terre se préparait sans le savoir. »

• Puis, autour de la race choisie, voici groupés les vastes empires : l'Egypte et la science ; la Phénicie et la richesse ; l'Egypte, où « Moïse fit, parmi les hiéroglyphes et les symboles, la partie humaine de son éducation », et « but le suc de la terre en attendant le Sinaï » ; la Phénicie, qui donne au Temple de Salomon ses cèdres, symbole de sa gloire, car « tout retourne à Dieu, les richesses et les âmes », Mais les Pharaons sont morts, Tyr expire dans les bras d'Astarté, la Vénus orientale, « l'écueil des nations qui aiment la beauté sans avoir le cœur pur », et le roi de Macédoine « vendra les cendres de cet immense bûcher d'or et d'argent ». L'Histoire abandonne la Phénicie comme elle a abandonné l'Egypte : « Elle passe et va a Jésus-Christ. »

Voici venir l'Assyrie, vaste instrument des colères divines.

« Dès que sa mission est finie, dès qu'elle a terminé le châtiment des autres, l'Assyrie termine son œuvre en subissant le sien. Surprise au milieu d'un festin, elle

l'histoire et l'esprit large 297

nous indique par là son genre de mort. La main terrible apparaît. Elle écrit trois mots ; Daniel parle, Cyrus entre. »

L'Assyrie devait châtier le peuple juif, la Perse devait le délivrer. Cyrus accomplit la volonté du Seigneur.

« Peu d'hommes sont aussi historiques^ car peu d'hommes ont autant travaillé au plan dicin. 11 ouvre le drame de la Perse \ Alexandre le fermera. Ces deux figures se regardent, comme deux statues de marbre, placées au commencement et à la fin d'une galerie. Alexandre ne ressemble qu'à la tempête, mais Cyrus ressemble à la foudre. 11 arrive pendant la nuit, pendant l'orgie, pendant le sommeil des précautions. Il entre quand les portes sont fermées : il entre comme un voleur. 11 convertit les obstacles en moyens. 11 fond sur sa proie, et rien ne l'annonce, excepté les doigts qui écrivent trois mots sur la muraille.

« Il entre au nom du Seigneur. Il est terrible et miséricordieux. 11 règne, il délivre.

Hello n'aime pas la Grèce. « Elle prépara la langue, elle fit faire au monde sa rhétorique, mais elle ignora le sublime. » Voilà le grand crime pour Hello. — « Quand Platon est sublime, il est oriental ; quand il est subtil, quand il se joue misérablement dans les arguties de la rhétorique, il est grec. La Grèce fut une école. » Sa classe faite, « la Grèce s'enterre sous ses dis-

1 Plateaux de la Balance, p. 68.

putes... et Alexandre, qui la dévore, va se faire dévorer lui-même par ses vices, après avoir ravagé la terre comme un torrent. »

« Rome ! — Rome passe le niveau sur toutes les nations vaincues; elle jette dans le même trou toutes les têtes coupées et charge la terre de boire le sang. Quant à elle, elle emporte sa proie, comme le tigre, et non comme l'aigle. Elle mange et ne regarde pas. C'est une force aveugle qui promène la justice sans la comprendre, et absorbe, sans savoir ce qu'elle fait, les peuples qui n'ont plus de mission. Elle possède et établit l'ordre dans la mesure où l'ordre peut exister sans amour.

« Appuyée sur cet ordre et sur un certain nombre de vertus qui ressemblent un peu à des machines de guerre, la Rome de la louve prépare Tunité, fraye la voie et, croyant travailler pour elle, dispose le monde pour Celui qui doit venir : ses vertus étaient le triomphe intérieur de la force, son action fut le triomphe extérieur de la force.

« Elle fut renversée par le sang des martyrs ^ . »

' Plateaux de la Balance, p. 74.

Hello n'est pas un philosophe, si vous entendez par philosophie une manière d'être, séparée et sèche, de l'esprit et du langage : la raison pure et la langue abstraite. Il est un grand philosophe, et il n'est même que cela, si la philosophie est tout, si elle est l'approfondissement et l'illumination de toutes choses, l'Unité vivante, la manière d'être universelle et totale.

Car il en est de la Philosophie comme de l'Histoire, comme de la Science, de la Critique, de la Morale et de l'Art : il y a la petite philosophie et la grande.

Le petit philosophe est ce raisonneur de profession qui n'a qu'une faculté dans l'âme, la faculté raisonnante. Les autres sont éteintes ou atrophiées. Par ce petit bout de sa lorgnette, il contemple, non, il lorgne la vérité, c'est-à-dire l'abstraction. Il discute les preuves de l'existence de Dieu, afin

do savoir si l'Etre peut exister. Il Taccorde ou la refuse : concedo, npgo. Il dit : Je pense, donc je suis. Il ferme les yeux pour ne pas voir le monde, pour ne pas voir Dieu, et dit : Moi. Moi seul et c'est assez...

Et pendant ce temps-là le brin d'herbe tressaille, L'aube pleure et le vent gémit,

comme chante le poète. Mais j'oublie que la poésie n'existe pas pour le petit philosophe, ou du moins la poésie n'a rien à voir dans la philosophie, qui est une chose à part, — à part de la vie, à part de la beauté, à part de la religion et de la morale, toutes questions fort respectables sans doute, mais en dehors de la métaphysique.

« Sonnez, cloches, » s'écrie Renan... (Vous connaissez le morceau que j'ai cité dans ce volume.) Renan espère bien que le Christianisme sonnera toujours dans le monde, car il est la religion même ; mais que voulez-vous ? la vérité est ailleurs. La Religion est bonne, mais c'est la Philosophie qui est vraie. — Je lisais l'autre jour dans la Revue des Deux Mondes (1" juin 1891) un article au reste remarquablement impartial de Taine sur l'Eglise catholique. Il appelait (je parle de ces hommes au passé, car ils vont mourir), il appelait la Foi « l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de

lui-mèmo, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés », et reconnaissait, parlant de l'Eglise, que « sa chaleur est nécesmire dans le monde ». Mais pour Taine (il était physicien pourtant!) la chaleur et la lumière n'ont aucun lien de parenté, et, si l'Eglise est « la maîtresse dirigeante de la morale efficace », la Science est « la maîtresse enseignante des vérités positives », Vous le voyez : pour Taine, le bien et le vrai n'ont rien à démêler ensemble. Oh ! il est bon d'être chrétien, c'est si « consolant » !... Mais la vérité^ c'est la chimie. Or, dans la cornue, on ne trouve que des atomes : la Rédemption et l'Eucharistie n'y sont pas. Donc...

Voilà les petits philosophes.

Hello avait un mépris de penseur vaste pour ces étroitesses de la pensée séparée et qui se tue par sa séparation même, car la séparation, c'est la mort, comme c'est l'irréligion. Est-ce que Renan pense? Que pense-t-il ? Au fond, le néant, rien.

La vraie pensée est l'union de toute chose. La pensée fausse est la séparation universelle. Ah ! c'est alors que « la vérité est triste », comme l'a écrit M. Vacherot. Triste comme la mort, car c'est la mort même : le cadavre est une dissociation. C'est alors que la philosophie s'en va d'un coté (et quelle philosophie !) la religion de l'autre,

302 ERNEST HKLLO

que la vie isolée se perd dans l'égoïsme de la vie, que l'art séparé se perd dans l'égoïsme et la vanité de l'art pour l'art. Il est des gens qui font des vers pour faire des vers, d'autres qui vivent pour le plaisir de vivre, d'autres qui pensent pour le plaisir de penser. Pour ceux-ci la philosophie est un jeu, comme le billard, et, suivant le mot de Renan, ne tire pas à conséquence. La pensée s'enferme chez elle, dans ce chez soi qu'a maudit le grand Hello, et n'en sort, pas plus que les cartes ne sortent du tapis vert. — Eh bien ! voulez-vous savoir où mène ce jeu égoïste de la pensée isolée ? Kant l'a dit, lui qui en a fait l'immortelle expérience : au subjectivùme^ c'est-à-dire au scepticisme universel.

« L'Allemagne dit quelquefois le dernier mot, » observe Hello dans un de ses livres ^ : Kant a dit le dernier mot de la raison pure, c'est-à-dire de la raison isolée, séparée de Dieu et du monde, séparée, dans l'âme elle-même, du cœur, du sens moral, de toute autre faculté. Ce dernier mot, c'est le doute absolu, c'est le noir universel.

Le père du rationalisme. Descartes, avait commencé cette vaste expérience. Il l'avait commencée de bonne foi et dans l'intérêt de la philosophie même. Lui, physicien et même théologien, comme

1 Plateaux de la Balance, p. 243.

LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 303

tous les grands penseurs du xvif siècle, lui. savant et chrétien, qui croyait au monde et à Dieu, il a voulu faire abstraction de sa double foi, de sa foi scientifique et religieuse, se cloîtrer dans sa pensée pure, fermer les yeux et dire : Cogito^ ergo sum.

Dès lors la philosophie est allée s'isolant de la religion et de la science, de la théologie et de la physique, et de la morale elle-même, sans parler de la poésie et de l'art, et du cœur, qui ne se souciaient pas de demeurer en si maussade compagnie '. Si bien que le philosophe aux yeux crevés et enchaîné dans sa caverne d'ombres finit par oublier l'étymologie de son nom, qui est sagesse et amour, pour devenir ce sophiste sec et froid, remplaçant la plénitude splendide et harmonieuse de l'Etre par le vide inintelligible du néant contradictoire, et aboutissant à ce Credo de l'athéisme au xix" siècle dont Hello nous donne la formule et le résumé :

« Je crois en Dieu 2, je l'adore; mais il n'existe pas. Je crois en riiumanité ; je l'adore ; mais l'humanité est une folle ((ui ronge un os de mort pour essayer de s'en nourrir. Son pain quotidien, c'est le néant, c'est

1 On pourrait dire de cette philosophie séparée ce qu'Hello dit de la science séparée aussi : « La Science laisse quelque chose à désirer, comme par exemple la vie, l'amour, la respiration. » [UHomme, p. 24.)

'^ Philosophie et Athéisme, p. 275.

l'erreur. Je crois en l'âme humaine, je l'adore; mais un a bien fait de déclarer que nous n'en savons pas assez pour affirmer son existence. Je crois en la science humaine, je Tadore; mais la notion de Tàme lui échappe comme celle de Dieu. J'adore le bien ; mais peut-être le mal, représenté par Satan, a-t-il autant de droit que lui à mon adoration. Je veux sortir de moi-même, m'anéantir, vivre dans un autre que moi, adorer; mais l'humanité est le seul Dieu véritable, et je suis mille fois au-dessus de l'humanité, qui vit d'erreur, puisque, moi, je découvre son erreur. Mais, comme je n'aperçois pas de vérité qui puisse remplacer les erreurs humaines, il me reste à adorer en moi, sans rien conclure, la critique toute seule, c'est-à-dire la négation universelle divinisée. » La raison est détruite, la philosophie est détruite, et par elles-mêmes. C'est le suicide de la raison et de la philosophie.

L'antipathie d'Hello pour Descartes a ici sa racine très profonde. Dans le Croisé du 22 septembre 1860, sous ce titre : Réponse à un de nos lecteurs (qui avait fait rapologie du doute méthodique), je trouve ces réflexions d'Hello :

« L'entreprise de Descartes ^ est profondément contraire à la raison. La raison nous est donnée pour dire : Oui, non pour douter. La raison qui doute se trahit.

« Pendant que Descartes s'amuse et se fatigue à douter, les roses s'ouvrent, les fraisiers portent des fraises, les moissons se préparent ; elles préparent la gerbe d'or qui deviendra le sang de Dieu.

1 Croisé, 22 sept. 1860.

LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 30o

« Si Dieu se prêtait au nihilisme provisoire que Descartes s'impose à lui-même, les cœurs ne battraient plus, la respiration universelle serait suspendue, le soleil ne donnerait plus de lumière, la terre attendrait pour produire que ce philosophe sorte de son cabinet pour lui affirmer qu'elle existe. Pauvre Descartes ! pauvre enfant ! laisse là ton jeu puéril : pendant que tu doutes niaisement et subtilement, le Dieu que tu voudrais mettre à l'écart fait battre ton cœur et te répond. »

La philosophie est une affirmation '. La philosophie est une foi. Le vulgaire oppose ces deux mots et les croit inconciliables; il oublie cette vérité capitale, à savoir : que toute science est une foi.

Depuis la simple vue physique des choses, qui est une foi aux sens, jusqu'à leur connaissance supérieure, qui est une foi à la raison; depuis la science proprement dite (la conception astronumi([ue de l'univers par exemple), qui est une foi au calcul et à mille données très souvent fort délicates, jusqu'à la foi proprement dite, qui elle aussi est une science (lisez les apologistes, ces savants de la foi), jusqu'à la grâce, qui, elle aussi, est une connaissance expérimentale (demandez aux saints, ces expérimentateurs de la plus sublime des forces), partout et en tout ordre de choses, physique, scientifique, philosophique, reli-

' Et la première des fiffiruiations est celle-ci : non pas : Je suis, mais : ï'Èl'-e est. L'Être est : voilà l'évidence et la certitude absolue.

gieux, un certain degré de foi, une certaine humilité, est la condition de la certitude et de la lumière.

Ceci est Tintime point d'attache de l'esprit et du cœur, le trait d'union mystérieux de l'intellectuel et du moral. La lumière est aux hommes de bonne volonté. On peut douter, si l'on veut. On peut douter de la raison. Kant l'a fait ; on peut la renverser, Hegel Ta fait. La raison a ses Voltaires. La matière elle-même a les siens, Berkley par exemple; et, quant à la science, j'en sais qui n'admettront jamais la pluralité des mondes ni môme le mouvement de la terre. Ils n'ont pas la foi, parce qu'ils n'ont pas la science, ils n'ont pas la science parce qu'ils n'ont pas la foi. Ces deux contraires se tiennent.

Et plus l'on s'élève sur l'échelle intellectuelle, plus ils se tiennent étroitement embrassés. Plus vaste est la lumière, plus grande doit être la part de la bonne volonté, c'est-à-dire plus l'âme doit s'ouvrir tout entière, esprit et cœur. Lisez les belles études de M. Ollé-Laprune sur la certitude morale. Pour croire à Dieu, peut-être faut-il être bon. Pour le j^omprendre, pourquoi ne faudrait-il pas l'aimer'? La sainte Vérité ne se livre qu'à rAinour.

1 « Aimer, c'est la moitié de croire, » a dit Victor Hugo.

LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 307

La vérité pleine ne se livre qu'à l'âme entière, épanouie en toutes ses facultés. La raison pure, cette mutilation de l'âme réduite à son squelette géométrique, ne suffit pas pour comprendre l'Infini. Ce n'est pas trop de toutes nos puissances. L'Infini est vivant, il faut être vivant; l'Infini est moral, il faut être moral; l'Infini est beau, il faut être artiste ; l'Infini est saint, il faut être saint, pour le saisir et l'embrasser. Il ne suffit pas d'avoir de l'esprit, comme Voltaire.

Un grand philosophe est, avant tout, une grande âme.

C'est, de plus, un grand esprit, capable d'englober de vastes ensembles dans son coup d'œil synthétique, ayant le sens profond de l'unité et de l'harmonie.

« Dans un fait, dit quelque part Hello, Voltaire n'a jamais vu autre chose que le fait lui-même ; encore ne l'a-t-il jamais vu, car il n'en a jamais vu que le côté petit, c'est-à-dire le côté apparent. 11 était l'ennemi-né de la lumière ; son paradis, c'était de ternir, de rapetisser et d'obscurcir. Écarter la lumière, écarter la grandeur, écarter l'unité, écarter la joie et l'admiration, telle fut l'œuvre de sa vie. »

Eh bien ! un grand philosophe, c'est le contrepied de cela. C'est un homme qui a le sens universel, un esprit qui n'écarte rien, qui harmonise tout.

Musicus Chris tus, dit quelque part un saint. Le catholicisme est l'harmonie universelle. Et c'est cela, la philosophie.

La vérité est un concert, c'est le Concert. Le philosophe est celui qui a l'oreille juste.

L'oreille juste, c'est le sens synthétique.

Ah ! les objections sont faciles contre la foi philosophique et religieuse; il est facile de discuter et d'ergoter, de rire et de sourire, mais pourquoi ? Parce qu'on s'arrête au détail, qui n'est à sa place que dans l'ensemble ; parce qu'on n'a pas le sens synthétique. La vérité est un superbe équilibre de loutes les forces combinées, de toutes les idées unies; c'est la synthèse musicale des lumières : il est facile, en n'écoutant qu'une note, en isolant une nuance, en ne prenant qu'une idée et en entourant ce point d'une poussière d'objections, de faire des railleries ou des systèmes. (Car, notez-le, qu'est-ce qu'un système? C'est un débris de la vérité, une note emprisonnée du grand concert. Elle est fausse, mais rendez-la à la liberté, rendez-la à l'ensemble et écoutez l'harmonie) ! Il n'y a qu'une philosophie, comme il n'y a qu'un ciel, contenant dans son immensité tous les mondes. Et certes non, le vrai penseur ne nie pas le petit monde étroit de chaque système; oui certes il est matérialiste, si le matérialisme est l'affirmation de la matière, de ses forces et de ses splendeurs. La

matière est un monde magnifique et qui croît de jour en jour en beauté sous le regard patient de la science investigatrice. Mais, si, sous prétexte qu'il est beau, qu'il est grand, ce monde-là s'imagine être le seul d^ l'univers intellectuel, et courbe autour de lui la voûte des choses, comme le système de Ptolémde, pour m'en faire une prison aux clous d'or; si, sous prétexte que le suçoir de ses punaises est un chef-d'œuvre et que ses feuilles de roses sont parfumées, le matérialisme veut m'endormir dans son doux lit de Procuste, en ne me laissant pour tout le reste que le droit au rêve ; si ce mondicule — mondicule dont les cailloux sont des millions et des milliards de soleils, mais mondicule quand même, si ce petit monde inférieur veut m'empêcher de lever les yeux et de saluer les mondes de l'infini, — je lui donne le coup de pied de Galilée, et comme Newton je lève les yeux et je salue avec Flammarion laplura/ité des mondes. Il y a d'autres mondes dans l'univers intellectuel que la matière et le matérialisme.

Je pourrais prendre un à im tous les systèmes et les dépouillant de leur esprit d'exclusion, délivrant les idées captives (car il y a une âme de vérité, dit fort bien Spencer, en toute erreur) des emprisonnements que l'esprit étroit leur impose, je reconstituerais par la réunion des philosophies éparses la philosophie universelle. Car on parie

beaucoup des contradictions des philosophes (et de là leur discrédit et le doute en bien des âmes). Mais, remarquez-le bien, ce ne sont pas les idées qui se contredisent, mais les systèmes, c'est-à-dire les prisons oii les idées sont retenues isolées et exclusives par l'esprit étroit. Élargissez les prisonnières, faites tomber les murs de séparation, et toutes ces idées partielles vont s'unir dans l'ampleur de l'universelle synthèse et constituer les faces multiples, les teintes opposées, mais harmonieuses, de la Philosophie unique et totale où tout est réconcilié.

Voilà pourquoi le grand Hello termine son Introduction par ces paroles :

« Nous essayerons démontrer comment l'erreur n'est jamais qu'une contre-façon, et comment la vérité, qui enveloppe tout^ est toujours plus large et plus belle que tous les systèmes et toutes les illusions.

« Tout ce qu'il y a de vrai dans les systèmes partiels et trompeurs vient de la vérité universelle.

« Nous essayerons de restituer à cette vérité universelle la splendeur qui lui appartient. 11 faut que la philosophie soit véritablement catholique ' . »

Entrevoyez-vous maintenant comment la philosophie, la grande philosophie, est une affirmation, sans que cela gêne en rien la pensée libre et les besoins de l'intelligence? Entrevoyez-vous laconci-

* Philosophie et Athéisme, p. 18.

liation de la Foi et de la Largeur d'esprit? La Foi, c'est la largeur d'esprit môme. Elle ne discute pas, c'est vrai (la discussion est chose subtile, qui mène à tout et ne mène à rien et n'a jamais converti personne; la discussion est la défroque usée de la vieille philosophie, l'esprit moderne n'y croit plus, et n'a pas tort) ; mais, notez-le, à quoi bon discuter quand l'affirmation est tellement large qu'elle englobe les discussions elles-mêmes, qu'elle enferme en son sein tous les systèmes, toutes les libres pensées ! Où se prendrait le doute, quand l'affirmation est universelle ? 11 y a là quelque chose de splendide, entrevu par les grands esprits du siècle, les Gratry par exemple.

Je ne sais si je me trompe, mais je pressens ici le germe d'une méthode nouvelle, applicable à tout, remplaçant la Discussion usée, acceptant les idées comme des faits ; essentiellement positive ; ne réfutant pas, complétant* ; ne rejetant des systèmes que la borne, l'esprit d'exclusion qui les force à s'anathématiser les uns les autres ; affirmant la matière avec les matérialistes, l'esprit avec

les idéalistes. Dieu avec les panthéistes, prenant è

tout le contenu positif de ces conceptions partielles, et conciliant les contradictions soudaine-

• Suivant le mot de M. Fouillée, qui a entrevu cette méthode et l'a fort bien distinguée de l'éclectisme.

ment évanouies, éclipsées, dans l'harmonie d'une lumière supérieure ^

N'est-ce pas là la méthode que cherche en tâtonnant l'esprit moderne, et qu'il parodie parie libéralisme, cette contrefaçon de la largeur d'esprit vraie ? N'est-ce pas elle que les hégéliens du milieu du siècle pressentaient sans le savoir, annonçant en pleine Revue des Deux Moiides une raison nouvelle, une logique nouvelle, qui ne concevraient plus l'erreur et la vérité comme autrefois ?

Est-ce à dire que la vérité change ? Non, mais on la concevra autrement, ou, du moins, ses relations avec l'erreur apparaîtront sous un nouveau jour, dans une lumière plus haute, vengeresse, j'allais dire dans une lumière de gloire. Car ce sera bien pour la Vérité « 1 ère de la gloire », suivant un mot mystérieux d'Hello, que je m'explique aujourd'hui.

Jusqu'ici la vérité et l'erreur, le Mal et le Bien apparaissaient comme deux Puissances indépendantes et rivales, inégales de droits sans doute (l'une étant vraie et l'autre fausse, Tune bonne et l'autre mauvaise), mais réelles toutes deux, aussi réelles l'une que l'autre, aussi positives, aussi vivantes l'une que l'autre, parfois aussi belles, et je n'assurerais même pas que pour la vie et la

1 J'ai développé ces idées plus longuement dans mon livre Au large !

beauté, pour les airs d'indépendance et de grandeur, le Mal n'ait ou, très souvent, l'avantage dans l'opinion publique et privée. En tous cas, le Bien avait à compter avec cette Puissance indépendante et rivale. La vérité discutait avec l'erreur, l'erreur ergotait contre la vérité. Elle parlait de ses /?/- 'inièrea, et, quand l'Eglise fulminait l'anathème, on accusait l'Eglise de foudroyer une idée. On l'accusait d'éteindre un rayon. On criait : Obscurantisme ! Eteignoir ! L'erreur grandissait avec les siècles, de plus en plus conquérante et fière. Par le schisme, par l'hérésie, par la philosophie, par la science, elle arrachait à l'Eglise de vastes lambeaux et déchristianisait l'Europe.

Aujourd'hui, l'Eglise est vaincue ; sa mort en apparence n'est plus qu'une question d'heures.

Eh bien ! voici le sublime : ce qui se préparait pour elle, par tant de défaites, — c'est son triomphe !

Et d'abord son triomphe intellectuel. Les hauteurs de la philosophie se dorent aujourd'hui d'une aube étrange. Il se trouve que l'Erreur, à force de parler et d'agir, a dévoilé son essence intime. Elle a fait sa synthèse et donné son dernier mot. Et voici que ses relations avec la vérité s'éclairent d'un rayon inattendu.

On a découvert ceci : L'erreur n'est rien !

\ L'erreur n'est rien, et la vérité est tout. J)ans le do-

maine intellectuel, tout lui appartient : tout est lirait

Toute idée est orthodoxe I tout rayon est catholique ! tout acte de génie et de pensée a droit divin de vi« et de gloire : car tout cela, c'est la Vérité, c'est la Philosophie, c'est la Science; et l'Eglise, l'Assemblée totale, c'est tout cela.

Mais alors où est l'Erreur, et quelle est son œuvre, et quelle est sa place ?

Le néant.

L'erreur est, en quelque sorte, l'esprit du néant qui travaille à détruire l'Etre. Son œuvre, c'est la diminution, le morcellement, la ruine : pas autre chose. Et cette ruine elle-même ne lui appartient pas, car c'est la ruine de Y Être.

L'erreur n'est rien. Et la Vérité, jusque dans ses défaites, jusque dans sa poussière, est la seule et unique réalité, la réalité universelle, triomphante jusque dans l'erreur et le mal. qui n'ont de vie et de force que sa vie et sa force, de grandeur et de charme que sa grandeur et son charme, d'idées et de rayons que son Idée et ses rayons, — brisés.

Je n'ai lu nulle part dans les ouvrages du Maître cette théorie formellement exposée : Hello n'est pas un professeur de métaphysique. Il ne l'a même appliquée méthodiquement à aucune branche spéciale, ni aux philosophies ni aux religions. Mais, s'il ne métaphysique pas, il pense, et c'est sa pensée que je traduis. Cette idée, dont je n'ai su don-

ner que la formule chimique, l'ébauche abstraite' circule à Tétat vivant dans l'âme et les œuvres et la tournure d'esprit du penseur, du chrétien et de l'homme même. On la sent dans son enthousiasme pour la Vérité qu'il conçoit comme l'Unité immense, comme le tout universel ; dans son mépris de l'erreur et du mal qui le choquent surtout par leur petitesse et leur néant ^ On la sent dans sa largeur, d'âme, d'esprit, de cœur, de style, toutes choses chez lui essentiellement vastes et synthétiques, unité superbe qui voudrait tout être, tout dire à la fois. On la sent dans les sympathies de sa pensée et de sa parole pour tout ce qui est grandeur, plénitiide (mot qui revient souvent dansHello), union, universalité, catholicisme, car tous ces termes (les seuls qui ne soient pas des termes^ des bornes), tous ces mots-océans sont synonymes, comme sont synonymes tous les mots-néant, tous les noms de l'erreur et du mal : exclusion, séparation, hérésie, étroitesse, vide, négation, mort,

La philosophie d'Hello est essentiellement positive, pleine, synthétique, affirmative, orientée!, vers l'être et la splendeur, — et ses colères et ses haines, bien loin de rien démolir ou de rien éteindre, ne sont que des formes de son enthousiasme et de son amour pour la Pensée pleine, pour

* « Un néant compliqué. » {L'Homme, p. 45.)

ridée intégrale, pour la Réalité universelle à défendre contre la vraie haine et la vraie colère, celle du néant fanatique qui, lui, vise à éteindre et à détruire, même quand il parle de lumière et d'amour.

Car, tandis que le faux libéral cache presque toujours un intolérant sectaire, il se trouve que. dans la philosophie d'Hello, l'intransigeance elle-même -est encore du libéralisme vrai. Ceci est très remarquable. La Lumière totale a le droit de repousser l'Eteignoir, et. en repoussant l'esprit étroit, la largeur d'esprit s'affirme et se défend. L'anathème peut être un acte profondément libéral et large : nous reviendrons sur cette idée importante où germe une réponse très simple et très neuve à des préjugés célèbres contre l'Eglise et Dieu même.

Dieu ! Puisque je viens d'écrire ce nom, je me tais. Les petits esprits peuvent discuter son existence, les bons esiprits peuvent la prouver : elle est, pour l'esprit large, au-dessus des discussions et des preuves. Pourquoi? Parce que l'idée de Dieu, précisément, réalise, à la puissance si/p?'é?Jîe, comme disent les mathématiques, le vœu philosophique de l'esprit large ; parce que Dieu, c'est la Philosophie de l'esprit large vivante et en personne ! Deus est om?iia emmenter, dit saint Thomas. Dieu est la perfection de la synthèse universelle, l'infini de tout, l'Infini 1 La conception intellectuelle ne peut s'enfler au delà: la Largeur d'esprit est satisfaite.

Ne sommes-nous pas déjà en pleine religion ? Nous venons de parler de foi, d'affirmation et de Dieu. Nous n'avions pu parler de la Science sans faire de la religion, de l'Histoire sans fairede la religion, de l'Art et de la Morale sans aboutir à la religion, car l'Etre Religieux par excellence est par excellence l'Etre Universel. Au fond, la Religion n'est pas autre chose que la relation universelle, le rapport de tout à Dieu.

En ce sens, la religion, c'est la philosophie même, dans toute sa profondeur ; c'est la science même, dans toute son étendue ; c'est l'art, dans tout son éclat; c'est la morale, dans toute sa sainteté. C'est l'acte unique de la création tout entière.

On se fait trop souvent de cette grande chose une bien petite idée. L'esprit de séparation et détroitesse, qui nous masque les largeurs et les magni-

ficences de Tunité universelle, nous habitue à concevoir et à pratiquer la religion comme un détail isolé, sans rapport et sans harmonie avec le reste, sans communion de sève avec tout acte et toute chose. Nous faisons à la religion sa part. Nous parquons la religion universelle. Catholiques, le dimanche; commerçants, la semaine...

Sans doute la religion ne doit rien détruire ; mais, au contraire, elle doit tout animer ^ Elle est l'àme. Elle est le but, Tunique but de la vie: tout le reste est moyen; aussi tout est grand : -qu'est-ce que le théâtre ? qu'est-ce que la presse? des moyens de sanctification modernes. Dans leur idéal, ils sont cela.

Il y a une manière étroite, partielle, séparée, d'entendre l'art, la morale, la science, la j)hilosophie, la religion.

Les petits esprits conçoivent de cette manière. Mais l'esprit large dit avec Leibniz, l'aïeul des Gratry et des Hello :v« Il y a de l'art, de la morale, de la science, de la philosophie, de la religion partout. »

De la religion partout ! A voir le monde en surface, on serait tenté de dire : de la religion nulle

• Le commerce est une forme de la religion. La religion doit prendre pour chacun la forme ordinaire de ses devoirs d'état, comme elle prend à certains jours la forme officielle du culte proprement dit.

part. C'est que la foule est médiocre. Mais regardez le Saint, regardez l'impie. Limpie n'a qu'un mot dans l'âme, Dieu, et sous son laïcisme de surface, sous ses neutralités apparentes, c'est Dieu qu'il poursuit par tous ses actes, par tous ses décrets s'il est au pouvoir.

Observez, vous qui avez des yeux, et dites si la religion n'est pas aujourd'hui, comme à toutes les heures solennelles, le fond même de la politique ^

Comme l'impie, le saint n'a qu'un nom dans l'âme. Dieu, et en le redisant toujours il ne le répète jamais, car c'est le mot universel. Il le voit dans l'art, et il peint à genoux ; il le voit dans la nature, et une fleur lui parle d'amour; il le voit dans la science, et la science s'illumine. Il le voit dans la poésie :

« Le sens de la nature est charmant dans saint François de Sales, dit quelque part Hello, et charmant pour cette raison même que la nature est pour lui, ce qu'elle est en effet, un moyen et non un but. Elle n'est jamais, comme il arrive aux faux poètes, la beauté même vers laquelle vont ses chants. L'amour de saint François la trouve sur sa route; il la trouve sans la chercher, tout simplement parce qu'elle est là; et, sans jamais s'arrêter à elle, il la traverse et l'emporte sur ses ailes vers le ciel où il va.

« Ainsi vue à la clarté d'En Haut, la création prend

' L'étude toute uiodernc de la Franc-Maçonnerie jette sur ce sujet des lueurs étrangement révélatrices.

un goût exquis, quelle n'a jamais chez les hommes qui Taiment pour elle-même et la fêtent au lieu de fêter Dieu. La création est une barrière quand elle n'est pas un marchepied. »

Pour le saint, tout est marchepied, tout est sacrement. Il va de tout à Dieu. Et ceci, n'est-ce pas la méthode philosophique elle-même, dans toute sa profondeur, et la méthode poétique et la méthode artistique ? (Car absolu, idéal, infmi, sont des noms de Dieu.) Et remarquez, en passant, comme tout aboutit à ce mot immense Dieu, comme tous les fleuves s'y jettent.

Vaste océan de l'être où tout va s'engloutir, s'écrie Lamartine. Dieu c'est le point de jonction de tous les sommets, de l'Absolu des philosophes, du Beau des artistes, de l'Infini des mathématiciens, du Réel des savants, de Lldéal des poètes ; c'est vraiment le rêve universel que nous faisons tous, le but de nos recherches multiples et de nos carrières diverses, qui viennent se fondre dans la religion qui est la carrière totale et le l'endez-vous de gloire des travailleurs de tous les mondes.

Hélas î combien tombent en chemin, et, perdus dans les détails absorbants d'une profession — athée, comme toute chose, si on la regarde d'en bas, — ■ n'arriveront pas à Dieu ! Esprits étroits, cœurs étroits surtout, qui ne veulent pas de l'immensité du ciel.

Car le cieL c'est Yimmensité (profonde philosophie (lu langage, profonde analogie de la physique et de la métaphysique I) Le ciel, c'est l'immensité qui renferme tous les mondes.

On se faisait du lirmament, avant les sublimes découvertes de l'astronomie moderne, une idée bien mesquine et bien étroite: le monde à en bas absorbait tout, et le paganisme régnait dans la science comme il avait régné dans la vie.

L'astronomie moderne fut le tiiomphe du ciel, la victoire de l'immensité. Eh bien ! le christianisme opéra dans l'ordre moral et religieux une révolution analogue: il ouvrit l'immensité, l'immensité sainte, la religion universelle.

Il inaugura le Catholicisme.

Le catholicisme ! mot qu'il faut creuser, car on y fera des découvertes !

Je me souviens encore de l'étonnement que j'éprouvai la première fois que m'est apparue dans sa lumière cette idée, je pourrais dire cet axiome de ma philosophie désormais : Toux est catholiole

Je pensaisun jour à tous ces systèmes ingénieux, brillants, grandioses, qui séduisent les hommes et les détournent de la foi, en ce siècle où les mirages abondent. Javais luTaine, j'avais lu Renan, Vacherot et la Hcrue des Deux Mondes. J'avais lu l'histoire des philosophies diverses et ondoyantes (jui, le long des âges, de Thaïes à Hegel, deConfuciusà

Littre^ ont bercé des générations d'esprits, en les heurtant parfois les unes contre les autres. Et je me disais, dans un de ces moments de doute voulu où Fintelligence prend ses ébats: Où est la vérité ?

La vérité, je la connaissais, j'y croyais comme j'y crois aujourd'hui. Mais, faut-il le dire? ce n'était pas sans un regard de curiosité sympathique pour toutes ces « belles erreurs », pour toutes ces fortes idées qui avaient le malheur d'être fausses. J'emploie mon vocabulaire d'alors, car je croyais en ce temps-là qu'il y avait des idées fausses. Je croyais à l'existence de splendeurs en dehors de la vérité, de splendeurs hérétiques et excommuniées. Je croyais qu'en dehors de l'Eglise il y avait des pensées, dangereuses, mais superbes, et le siècle des lumières, sans que je m'en rendisse tout à fait compte, me faisait peur et cependant m'attirait. A force d'entendre parler de science antichrétienne, de courants d'idées malsaines, de philosophie anticatholique, je m'étais dès l'enfance habitué l'esprit à cette dualité monstrueuse dont je rougis maintenant (bien qu'elle existe dans l'immense majorité des intelligences les plus chrétiennes, les plus pieuses), à cette dualité intellectuelle qui, sans mettre absolument d'un côté la philosophie et la science, de l'autre la religion, comme on faisait au siècle de Voltaire, fait néan-

moins à la vérité l'injure d'une comparaison, d'une lutte avec quelque chose, qu'on lui sacrifie sans doute si l'on est orthodoxe, et auquel on \di préfère^ mais qui n'en existe pas moins en face d'elle comme un ennemi réel, comme une réalité positive, bien que fausse et condamnée. Je m'imaginais de très bonne foi et le plus dévotement du monde que, lorsque l'Église lançait l'anathème à une erreur, elle lançait l'anathème à une idée, à un front, et je plaignais ce front de penseur. Je le condamnais avec elle, mais en regrettant qu'un rayon ait été éteint, et je me consolais en songeant au danger de certaines lumières (!).

Bref, j'étais catholique, mais je n'étais pas universel. Je n'avais pas encore traduit le mot.

Je l'ai traduit, tout mon progrès est là, et l'histoire va me fournir un terme de comparaison pour m'expliquer :

Historiquement, en effet, la vérité religieuse a commencé par être en quelque sorte une spécialité et comme la propriété nationale d'un petit peuple exclusif et jaloux ; puis elle a brisé son écorce et s'est répandue sur les cinq parties du monde ; de spéciale elle est devenue universelle. Voilà la marche matérielle du catholicisme ; voilà le premier pas du progrès.

Mais en même temps les idées se dressaient en foule contre l'idée catholique : hérésies, philoso-

phies, sciences. L'idée catholique semble avoir contre elle aujourd'hui toutes les forces intellectuelles conjurées, unifiées dans une immense synthèse, comme au jour où l'Empire romain se dressai!,, colosse, contre l'Eglise naissante. Que va-t-il se passer ?

Que s'est-il passé ? L'Empire romain est devenu le saint Empire catholique.

Eh bien ! dans l'ordre des idées, attendez-vous au même miracle : le moment terrible est le moment grandiose, et l'unité va se faire dans les domaines de l'intelligence. Au profit de qui? De l'idée universelle.

Et qui va dire: Je suis l'idée universelle?

C'est le catholicisme.

Le catholicisme apparaîtra comme la synthèse des lumières.

Quand on étudie les hérésies, on les reconnaît à cette marque : la mutilation de l'Idée, qui est chrétienne. L'erreur est une diminution. Quand on scrute les religions de l'Inde, du Japon, de la Chine, et tous les paganismes et toutes les idolâtries et tout ce qu'on oppose aujourd'hui dans les musées et les revues à la religion du Christ, on y trouve les fragments mutilés de nos vérités et de nos dogmes. Quand on rapproche les systèmes philosophiques divers opposés et contradictoires : matérialisme, idéalisme, athéisme, panthéisme, etc.,

LA. RELIGION ET l'eSPRIT LARGE 328

on voit se reconstituer la philosophie enseignée dans nos séminaires.

Qu'y a-t-il donc au fond des hérésies, au fond des erreurs religieuses ou philosophiques? Rien autre chose que la vérité, — la vérité blessée et meurtrie, mais la vérité ; rien autre chose que ridée -- l'idée mutilée; — et ce que l'Église anathématise en elles, c'est seulement, c'est uniquement la mutilation et la meurtrissure. Ce qu'elle anathéraatise, c'est le néant. Le reste ; elle l'adore, et le reste, c'est tout.

Le reste, c'est elle ; c'est l'idée divine et universelle.

Le reste, c'est Dieu.

Tout le contenu réel et positif des systèmes, des philosophies et des doctrines, toute pensée, tout acte d'esprit est catholique, est forcément catholique. Et, si nous passons de l'intellectuel au moral, nous pouvons ajouter que tout sentiment, tout acte du cœur est catholique aussi, est légitime comme toute idée est orthodoxe. Oui, tout acte est bon, car le mal n'agit pas, le mal ne fait pas, il défait. Le mal est dans le monde moral ce qu'est l'erreur dans le monde intellectuel: une force négative, une diminution d'être et de vie, une mutilation, une meurtrissure du Bien. Il n'est pas autre chose, et ce ([ue l'Lglise condamne en lui, ce n'est pas ce qu'il renferme de vie et d'être ; ce

qu'elle anathématise, ce n'est pas l'Elan, ce n'est pas le Cœur, ce n'est pas la Pensée et l'Amour, c'est la meurtrissure de ces choses.

Elle ne veut pas du culte de la raison avilie ou prostituée ; mais la raison humaine est sur ses autels, divinisée dans le Christ, et nous adorons la Raison-Dieu. Elle ne veut pas du culte de l'amour abaissé et animalisé, mais l'amour infini est sur ses autels, brûlant dans un cœur de chair, et nous adorons le Sacré-Cœur. Elle ne veut pas du culte de la beauté déshonorée et flétrie, mais elle a donné à Celle qui est toute belle et sans tache un trône au-dessus des Séraphins. Elle a divinisé la Raison, elle a divinisé l'Amour, elle a glorifié la Femme, Vierge et Mère.

Rien de ce qui est humain ne lui est étranger, ni la naissance, ni le mariage, ni la mort ; ni l'éducation ni l'enseignement ; ni même le manger et le boire. Elle consacre le pain et le vin, et les hommes deviennent des dieux !

Il y a là tout un panthéisme sublime. L'Eglise, bien loin de vouloir l'amoindrissement de l'homme, le rétrécissement de l'esprit et du cœ'ur, la diminution de la lumière, de l'amour et de la félicité — même terrestre, — rêve d'agrandir l'homme au contraire, d'exalter toutes ses puissances jusqu'au ciel et à la divinisation.

On a trop représenté l'orthodoxie comme un

frein, et la vertu comme un empêchement à la vie. Sans doute notre religion est une religion sévère ; mais sévère contre qui ? Contre l'erreur, contre le mal ; sévère précisément contre ces amoindrissements, contre ces diminutions de la pensée et du cœur, contre les obstacles à la grande lumière et à la grande joie humaine et divine. Sans doute, notre religion est une religion de combat, mais quels sont ses ennemis ? Les êtres du Néant, rien de plus: la Synthèse des lumières n'a contre elle que les ténèbres extérieures.

« \JEfjlise catholique, pour parler grec, dit l'auteur de t Homme, est une des institutions les plus inconnues qu'il y ait au monde... Son nom déplaît à bien des gens. Peut-être que, si on leur parlait de \ Assemblée universelle , ils éprouveraient une curiosité sympathique, un sentiment d'unité et de grandeur. »

C'est qu'alors on aurait traduit le mot, et la chose apparaîtrait.

Les hommes de ce siècle sentent vaguement que la vérité doit être V Assemblée universelle, qu'elle doit tout contenir. Or je me permets de poser cette simple question : Est-ce un effet du hasard qu'il y ait précisément une doctrine, une institution en ce monde qui s'appelle — en grec, il est vrai — l'Assemblée universelle.

Pour moi. fils du xix" siècle, je suis très frappé de ce fait, de ce simple fait grammatical, mais pro-

fond (car la grammaire, c'est souvent la philosophie). Observez ceci :

Tout ce qui n'est pas le catholicisme, le catholicisme total, porte un nom partieL comme si le mot voulait indiquer létroitesse de la chose. Le libéralisme ne voit que la liberté, le socialisme ne voit que la société, l'Etat ; le rationalisme ne croit qu'à la raison, le traditionalisme ne croit qu'à la tradition. Qu'est-ce que le sefisi/alisme ? he mot l'indique : la foi exclusive aux sens ; qu'est-ce que Vidéaiisme? La foi exclusive à l'idée. En histoire, les uns expliquent tout par l'inlluence des milieux, les autres tout par la liberté humaine. En morale, le stoïcisme ramène tout au devoir, l'épicuréisme tout au plaisir, l'utilitarisme tout à l'intérêt. En politique, tandis que les progressistes ne voient que le progrès (et par là même l'entendent mal), les conservateurs s'attardent aux vieux régimes. En littérature, l'imagination romantique exclut trop souvent le bon sens classique, qui l'exclut à son tour. Le poète ne voit que la poésie ^ comme l'enfant son jouet, et M. Flammarion l'astronomie. Ecoutez-le : « L'astronomie est {oui : en dehors d'elle il n'y a rien, à côté d'elle il y a... l'erreur. » Si l'esprit étroit pouvait parler, il prendrait là sa formule. Chacun vit dans son trou; l'un, dans sa

' On pourrait, je crois, expliquer par là toutes les opinions de Victor Hugo, en politique, en religion, en littérature.

cornue; l'autre, dans son ciel étoile! Et presque toujours rincrodulitc sort de cette étroitesse, car l'incrédulité est une myopie de l'œil, un défaut d'horizon. Delà, l'immense débordement d'incrédulité actuel, depuis que la science s'est enfouie dans la matière. La Science ainsi entendue est une vue étroite des choses, et parce qu'elle est étroite, et par ce qu'elle a d'étroit (non par le reste', elle est anticatholique.

Le catholicisme ! le voilà enfm le mot de l'esprit large, le grand mot universel, le seul mot universel de la langue.

Tout autre mot reflète un coin d'horizon, puis c'est la borne ; tout autre mot est un terme. Celuilà seul est le mot sans limites, le mot total, le mot divin. Ceci est une leçon de grammaire.

Tout autre mot exprime un détail, un détail isolé qui ne saurait enfermer l'idée divine. Et plus l'on va s'isolant dans le détail, plus l'on s'enfonce dans l'athéisme et le néant.

Disséqué jusqu'à l'atome, le monde s'évanouit en poussière, comme un brouilhird. Pourtant le monde matériel n'est qu'un composé d'atomes, mais d'atomes en relation et qu'il faut voir dans leur ensemble harmonieux. 11 en est de même des idées. — Eh bien ! le catbolicisme est l'ensemble de tous les rapports, l'harmonie de toutes les sphères de la pensée. C'est le point oii l'Art, la

Science, l'Histoire, la Morale, la Vie, la Religion, le bonheur, la matière et Tesprit, la nature et le surnaturel, Thomme et Dieu se rencontrent et s'embrassent, où le mal lui-même se fond dans les cris de la gloire.

L'esprit catholique est l'esprit même de la science, de la vraie et large science, qui est relation, religion universelle.

Prenez une vérité catholique quelconque, la Trinité par exemple : elle rayonne en tous sens, et partout vous retrouvez ses reflets. La Trinité, ce mystère suprême, est la première des lois scientifiques et générales. Au temps de Voltaire (mais que Voltaire est vieux aujourd'hui!) on se raillait agréablement de cette absurdité pieuse et l'esprit plaisantait dans les salons sur l'arithmétique de l'Eglise. Eh bien, la science a répondu à Voltaire, et la Trinité est partout. Elle est dans le Soleil, puissance de lumière et de feu, et dans l'àme, force de pensée et d'amour, car l'âme et le soleil se ressemblent, parce qu'ils ressemblent à Dieu. Elle emplit la philosophie et la physique sous les noms que je viens de souligner ou leurs analogues. Elle est dans la musique et l'accord parfait, dans l'espace et sa triple dimension, dans la géométrie et le triangle, dans la famille et la grammaire qui ont trois personnes ^ Elle est dans les puissantes

i Je, tu, il. Essaj'ez d'en concevoir une quatrième !

synthèses, ces accords parfaits du génie, et dans les petites fleurs. L'Univers tout entier n'est qu'un immense reflet, triple et un, le reflet de la Substance, de la Forme et de la Vie éternelles. — Voilà un premier échantillon de l'universel catholicisme.

Prenez un autre dogme: la transsubstantiation par exemple. S'il est catholique, il doit être universel. Il l'est en effet. La transsubstantiation est une des grandes lois de la nature.

L'humus s'épanouit en verts bourgeons, en fraîches corolles roses, et le papillon vient boire dans le calice entr'ouvert le suc du fumier changé en nectar. Ce qui appartenait à la chimie a passé dans le domaine supérieur de la physiologie végétale.

Voici le mouton qui paît dans la prairie silencieuse, tondant le gazon ras : que devient cette pâture ? Elle évolue d'une vie à l'autre, elle monte d'un degré encore, et se fait chair. A son tour l'homme dévorera cette chair de bete, qui va couler liquéfiée dans ses artères, s'imprégner de la nature humaine, s'élever à la pensée dans son cerveau, à l'émotion dans son cœur ! Ascension magnifique do la matière à ce sommet où l'esprit la transfigure! Mais l'ascension, va-t-elle s'arrêter là?

La science s'arrête, mais la Religion s'élance, et la transsubstantiation dogmatique n'est pas autre chose que le couronnement religieux de cette loi scientifique, dont la fameuse évolution de Darwin

n'est que la contrefaçon grossière et la grimace simienne.

Lisez le beau livre de M^"" Landriot sur TEucharistie. : vous y verrez que la Foi n'est que la Science à l'état sublime, et que la matière peut s'élever à Dieu même !

La communion, autre mystère, corollaire du précédent, n'est, elle aussi, que la conclusion céleste d'un phénomène universel. Pour vivre, en tout ordre de choses, ne faut-il pas communier ?

On peut dire, avec un jeune philosophe, que « le Dogme catholique tout entier n'est autre chose que la Raison à une expression supérieure, comme la morale catholique n'est que la morale naturelle élevée au-dessus d'elle-même et devenant la morale sainte, la Sainteté. On peut dire que le surnaturel tout entier est à la nature ce qu'est, dans la nature môme, le règne végétal au règne minéral, le règne humain au règne animal: une transposition glorieuse de Tau-dessous ^ » Tout monte à l'homme, dit la Science; l'homme monte à Dieu, dit la Religion, — et l'Homme- Dieu est le Résumé universel.

Mais qui songe à ces choses ? Je lisais ce matin dans un journal, à propos d'un Conseil d'administration quelconque : « Ces messieurs appar-

' Arlotto.

LA RELIGION ET l'eSPRIT LARGE 333

tiennent à toutes les nuances des divers partis réactionnaires : légitimistes, bonapartistes, orléanistes, cléricaux^ etc.. » Cette simple phrase, si naturelle que personne assurément ne l'a remarquée et n'y voit rien d'étonnant (que mon étonnement même), ce simple échantillon du vocabulaire et de la pensée courante à la fin du xix^siècle, ni'entr'ouvre les abîmes de mépris où le préjugé vulgaire se plaît aujourd'hui à plonger l'Eglise. L'Eglise, l'Eglise catholique, la Religion universelle, rapetissée d'abord en cléricalisme, puis transformée en partie en nuance des partis réactionnaires ! Tous les mots suent le dédain, et chacun le sien propre. Il y a cumul d'injures. Et ce mépris est devenu une conception, et la manière officielle de voir les choses infusée aux chrétiens eux-mêmes par les habitudes du langage ! Qui nous donnera de voir grand et large, et de délivrer l'Eglise (le ces mesquineries et de ces étroitesses ? Qui nous montrera le GaLholicisme enveloppant tout, comme le ciel? Qui nous traduira le mot catholique par le mot immense^ qui est sa traduction française et sa traduction moderne ?

Hello en a balbutié quelque chose. Ce fut son génie.

Ce sera sa gloire.

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