‹ Ernest Hello; l'homme, le penseur, l'£ecrivain. Avec portraitChapitre 2 sur 9 · L'ENFANT · texte numérisé non relu

L'ENFANT

Ernest Hello est né à Lorient, le 4 novembre 1828, dans la maison qui fait l'angle du Cours des Quais et de la rue de la Cale-Ory.

Cette maison était alors occupée et appartenait à M. J. Rotinat, son grand-père maternel.

Il est de mode aujourd'hui, dans les études psychologiques, morales, littéraires et autres, de tout expliquer d'un homme ou d'une œuvre par le milieu natal et les influences de l'air ambiant, comme il était d'usage, autrefois, de n'en tenir aucun compte. Un. homme, une œuvre apparaissaient comme des créations libres de l'intelligence humaine ou divine; aujourd'hui, ce sont des pro^ ductions de la terre.

La vérité, comme toujours, est dans la synthèse et la conciliation des deux systèmes opposés.

Un homme est une création divine et une production terrestre ; le génie est à la fois une étoile et une fleur.

La fleur, vous pouvez la toucher et la suivre jusqu'à sa racine. Cet enfant qui vient de naître n'est pas né dans l'abstrait ; il est né en France, le pays du bon sens et de la clarté d'esprit, dont il réfléchira les rayons en les renforçant de sa puissance. Il est n é en ce coin de France qu'un poète a nommé :

La terre de granit recouverte de chênes,

sous ce ciel habituellement voilé de mélancolie et de tristesse ; et, si un tempérament aussi universel, aussi catholique, dans le sens vaste du mot, que celui d'Hello peut être appelé breton, nous retrouverons dans cette âme quelque chose de la tristesse de ce ciel et de la granitique solidité de cette terre.

Ce n'est pas que l'enfant naquit robuste ; sa santé était frêle, ses os menus, fragiles, et sa mère, justement effrayée par une atteinte de croup, qui, à l'âge de cinq ans, menaça cette tremblante existence, l'entoura de soins excessifs qui augmentèrent sa délicatesse. Cette susceptibilité constitutive, aggravée peut-être par l'éducation première, et qui allait faire de sa vie un long malaise et de ses moindres souffrances des supplices, cette

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fragilité physique, comme pour narguer les thèses a priori de nos matérialistes, était l'écorce d'une âme qui devait se révéler fière, indépendante, debout, comme dit le poète,

Debout devant toutes les tyrannies, Pour Dieu seul à genoux.

C'est à Kéroman qu'Hello fit ses premiers pas.

Kéroman est un assez vaste domaine, à quelques minutes de Lorient ; il se compose : d'une maison antique et modeste flanquée d'une grosse tour, c'est là le château ; de plusieurs jardins enfouis dans la haute verdure ; puis de basses-cours, de fermes où l'on parle breton, de belles futaies de chênes et de châtaigniers séculaires où le pauvre, en hiver, trouve du bois mort, l'été, de la cire et du miel déposés dans le creux des vieux arbres par les essaims des industrieuses abeilles, et parfois même un abri, dans quelque maisonnette gracieusement concédée.

La mer est tout près ; les landes l'avoisinent et l'enserrent.

C'est dans ce milieu patriarcal, sur cette terre à la fois douce et sauvage, que grandit le petit Ernest, entre son père et sa mère, c'est-à-dire l'honneur et la dignité. Un simple trait nous les fera connaître :

M. Hello appartenait à la haute magistrature. En 1848, lors du procès Barbès devant la Haute-

Cour de justice de Bourges, l'émincnt magistrat nourrissait l'ambition, bien permise et justifiée, d'ailleurs, par sa science et la sincérité de ses convictions politiques, d'être l'un des magistrats choisis pour composer ce tribunal exceptionnel. Mais, s'il avait ce désir, il avait aussi une crainte : celle d'arriver à son but par un chemin, je ne dirai pas déloyal, mais simplement habile. Il redoutait le bon vouloir de ses amis, autant et plus qu'il ne redoutait la malveillance de ses ennemis. Son ambition était dominée par la résolution inébranlable de ne point faire un pas, de ne pas dire un mot qui tendît à la satisfaire; ce n'était pas assez, il redoutait le zèle de ses amis et, prenant contre eux, à cet égard, des précautions d'un rare courage dans leur simplicité et leur droiture, il s'enferma chez lui, s'interdisant toute visite au dehors, n'en recevant aucune, fier de sa maladresse comme d'autres le sont de leur habileté.

Il fut élu, car son nom s'imposait, le mérite et l'honneur étant, en somme, l'habileté suprême.

Son fils Ernest le dira un jour et le pratiquera jusque dans son style et jusqu'à sa mort.

Mme Hello était une noble dame quelque peu solennelle, portant haut la tête, aussi bien que le cœur, fort distinguée, d'un grand esprit, fort instruite, très digne dans son attitude morale et physique et, d'ailleurs, fort jolie.

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A la mort de son mari, sa qualité de veuve de conseiller à la Cour de cassation lui donnait droit à une pension qui lui fut offerte, en effet, par suite d'une estimation du domaine de Kéroman établie par son notaire et ses amis et quelque peu inférieure à la valeur réelle. Mme Hello se fâcha, rectifia les chiffres et perdit sa pension en sauvegardant la vérité.

Vivante image de l'honneur et de la dignité qui s'étaient penchés sur son berceau, qui lui avaient donné le sang de ses veines, Ernest Hello les manifesta de bonne heure dans sa puissante nature.

On cite de cet enfant des mots superbes, celui-ci, par exemple : son père, alors procureur général à Rennes, avait écrit au roi Louis-Philippe au sujet d'un condamné dont il demandait la grâce. N'ayant pu l'obtenir, il s'en affligeait devant sa famille, et son fils Ernest, lui, s'en étonnait.

— Comment, papa, vous ne pouvez donc pas tout ? Vous ne pouvez pas faire grâce à ce pauvre homme ? (Faire grâce était un mot qui paraissait magnifique à cet enfant et faisait battre son cœur.)

— Non, mon fils, dit M. Hello, cela dépend du roi.

— Ah ! le roi est au-dessus de vous ? Et audessus du roi qu'y a-t-il ?

— Au-dessus du roi il y a la loi.

— Et au-dessus de la loi ? reprit Ernest.

— Ah ! au-dessus de la loi, répondit M. Hello, il n'y a plus que Dieu.

— Eh bien ! s'écria l'enfant, c'est à Dieu que je veux obéir.

Il a généreusement tenu parole.

Mais ne sentez-vous pas déjà le philosophe dans cet interrogateur ingénu qui veut aller au fond des choses et vers la puissance ? Ce besoin du dernier mot et de l'absolu, qui fit la gloire et le tourment de cette âme pour laquelle le mot de saint Augustin semble avoir été écrit, ce radicalisme d'une pensée qui creuse jusqu'à ce qu'elle trouve le divin, percent ici sous la naïveté enfantine comme un bouton près d'éclore.

La vraie philosophie est pratique : la vraie philosophie, c'est la sagesse ; la pensée n'est rien si elle n'est la prémisse intellectuelle d'une conclusion morale :

« Eh bien ! c'est à Dieu que je veux obéir. » Une des grandes thèses d'Hello sera celle-ci : l'idée la plus pratique, c'est l'idée la plus haute. Lamétaphysique est la plus pratique des sciences.

Mais de métaphysique il n'était point question encore dans le langage du jeune Hello, bien qu'il en fût question dans sa pensée, ou, tout au moins, dans son âme.

A cinq ans, ce petit cœur, déjà, avait une pas-

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sion : l'amour de la vérité. Sa prodigieuse mémoire faisait l'orgueil de sa mère, qui lui avait appris l'histoire avant qu'il sût lire. Un jour, jour de réception dans la famille, on était à table; la conversation vint à tomber sur je ne sais quel fait historique dont on recherchait la date. Le plus docte des invités venait de renseigner les convives, quand le petit Ernest, qui s'agitait sur sa chaise au bruit de ces discussions, cria tout à coup, bravant sa timidité et les reproches certains de sa mère :

— Ce Monsieur se trompe ; et il donna la vraie date.

Le petit Ernest avait raison ; réflexion faite, on se rangea à son avis et on reconnut l'erreur commune. Mais qui fut grondé, le soir, par sa mère ? Ce fut Ernest.

— Mon enfant, tu ne devais pas reprendre un vieillard respectable.

— Mais, maman, puisque c'était vrai, puisqu'il se trompait ! s'écria Ernest.

Voilà l'homme. C'est bien lui qui écrira un jour : « La vérité ! mais c'est elle qui est la béatitude! » Jamais le jeune Hello ne mentit.

Jusque dans ses manifestations les plus innocentes (lui, aurait dit les moins coupables), il abhorrait le mensonge, il en fuyait jusqu'à l'apparence, à ce semblant qui s'appelle la plaisanterie ou l'hyperbole.

Lui, qui avait le sens profond du ridicule et de la gaîlé des choses, lui, qui plus d'une fois poussa l'esprit et même le comique, naïf ou mordant, jusqu'à l'éloquence, jusqu'à l'épopée, n'aimait pas le plaisant. Peut-être y sentait-il la trivialité, et, outre cette frivolité un peu perverse de l'esprit qui se complaît dans le faux et s'y amuse, une sorte de goût de la bêtise qui offusquait son besoin d'intelligence, son respect de la pensée, sa passion de lumière, ce qui revient encore (car c'est le fond de cette âme) au culte de la vérité et de la justice.

Cet amour jaloux et ardent dominait toutes ses amours. Le trait suivant en fait foi.

Ernest avait quatre ans et s'amusait fort à un exercice de sa façon qui consistait à faire le tigre.

Dans un accoutrement bizarre, le cou hérissé de longues plumes de paon en guise de crinière, le bambin se jetait à quatre pattes poussant des rugissements dont sa mère voulait bien s'épouvanter.

— Est-ce que je suis effrayant? demandait le petit monstre.

— Ah ! oui, tu es effrayant !

Et, devant un bond du fauve, Mme Hello prenait la fuite avec des gestes de terreur.

Le tigre se prenait au sérieux, croyant à la frayeur de sa mère.

Un jour qu'il y avait du monde au salon, le tigre voulut expérimenter sa puissance et mettre

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en fuite les visiteurs qui retenaient sa mère et l'empêchaient de s'occuper de lui autant qu'il l'aurait désiré.

Il s'habille, se hérisse, ouvre la porte et se présente en rugissant, puis fait un bond...

Tout le monde le trouve charmant, on s'extasie sur ses beaux yeux bleus, ses longs cheveux bouclés et ses joues roses; on accable de caresses l'animal féroce

Le tigre reste confondu et dit à sa mère :

— Maman, pourquoi m'avez-vous trompé, moi qui suis un petit enfant !

Sa voix, déjà harmonieuse et pénétrante, avait l'accent du reproche et d'un étormement scandalisé. Mme Hello mère a souvent raconté que jamais rien ne pénétra plus son cœur que ce juste reproche de son enfant.

Ce n'était pas seulement un rêve de puissance qui s'évanouissait pour Ernest, c'était la confiance en sa mère qui subissait une atteinte.

Elle ne lui avait pas dit vrai, et voilà ce qu'il ne pouvait comprendre.

La gloire ! autre idéal futur de la grande âme d'Hello, ou plutôt splendeur du même idéal: la vérité. Car cet homme dont l'esprit, nous le verrons, ne s'éparpillait pas dans nos petites catégories et nos mesquines séparations, cet homme dont

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la vie fut un long rêve d'adoration de la chose unique et sublime en qui la gloire et la vérité et toutes splendeurs ne font qu'UN, Hello qui ne séparait rien ne séparait pas la Vérité de la Gloire. La Vérité, à ses yeux, avait droit à la Gloire ; la Gloire était due à la Vérité.

Ce simple mot jette une lumière sur la vie de ce grand philosophe, et si, pour l'heure, la tête du petit enfant ne renferme pas encore ces associations d'idées supérieures, si son esprit ne s'élève pas à ces hauteurs de la suprême Synthèse, déjà nous pourrions trouver épars dans sa jeune âme tous les rayons qui plus tard formeront son soleil.

Qui sait ? son jeu du tigre était peut-être un jeu de gloire, de gloire mal entendue, puisqu'il la plaçait dans l'épouvante.

Un peu plus tard, l'écolier avait sur ce sujet des idées plus nobles déjà, plus vraies.

Sa mère entendait parfois, dans la petite pièce où il aimait à s'enfermer, un vacarme de démon. Les chaises étaient renversées, les meubles s'ébranlaient ; puis, c'étaient des cris, des trépignements d'enthousiasme ou de colère, des bruits de fer... et d'enfer.

Un jour, brusquement, elle ouvrit la porte

Ernest était là, au centre de la mêlée, rouge, essoufflé, l'éclair dans les yeux, le front rayonnant, les lèvres frémissantes...

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— Que fais-tu là? lui dit sa mère.

— Maman, dit-il, je suis les trois cents Spartiates !

N'est-ce pas épique, ce mot, ce rêve de gloire d'un écolier de huit ans !

Je crois le retrouver, ce même rêve, cette fois sous forme gracieuse, dans ce trait naïf d'une de ses petites lettres d'enfant :

« Nous nous promenions, en bande joyeuse, quand nous avons vu arriver ma cousine Elise et sa nourrice. Élise m'a distingué. Nous avons joué ensemble, toute la soirée, aux échecs et aux dames. Elle pleurait quand je disparaissais, et elle riait quand je revenais... »

Cela est fort touchant, mais c'est surtout très glorieux: « Elise m'a distingué!... »

Le reste de la lettre est d'une simplicité enfantine qui témoigne que les faveurs d'Elise n'avaient pas exalté outre mesure chez le jeune vainqueur le sentiment de lui-même :

« Mon cher papa, nous t'embrassons tous, ainsi que ma tante et Elise. Donne-moi des nouvelles de la caille d'Emile ; demande à Louise si elle a conservé les petits os de poissons qui servent à faire des fleurs.

Cette simplicité, sans laquelle on n'entre pas dans le royaume de la gloire, nous la retrouverons sous une forme supérieure dans le style et dans la pensée d'Hello. Carie génie et l'enfant se touchent,

comme les extrêmes, et peuvent se donner la main.

Dès sa plus tendre enfance, Ernest aima l'étude. Sa mémoire prodigieuse la lui rendait facile. C'est lui qui, un jour, chargé par son père de le remplacer à une réunion en Sorbonne où un discours en grec devait être prononcé, rapporta mot pour mot le discours à son père.

Une traduction, publiée par les journaux, montra que pas une virgule du texte n'avait échappé à l'indéfectible mémoire d'Ernest. C'est lui qui, ayant à faire une citation de Delille dont il avait feuilleté dans sa jeunesse les nombreux volumes, pria quelqu'un de la lui chercher. « Voyez, dit-il, tome VII, page 240 : » Et elle était là !

Ce fut à Rennes que le jeune Ernest commença ses classes, son père y étant procureur général. L'enfant prodige fut immédiatement remarqué pour ses aptitudes intellectuelles qui forcèrent cependant l'admiration plus que le respect de ses condisciples. Cette race est sans pitié, et le grand Hello eut, toute sa vie, besoin de rencontrer la bienveillante intelligence, celle qui devine ; mais, en général, les enfants ne devinent pas; ils ne ménageaient pas le pauvre petit.

Mais, déjà, la fierté luttait chez l'enfant contre une certaine gaucherie, naturelle à ceux de son espèce. Un jour, elle l'emporta. Maltraité par de méchants gaillards qui menaçaient d'en venir à

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des brutalités, Ernest les regarda en face : « Vous êtes les plus forts, leur dit-il, vous pouvez me tuer, je ne me défends pas ; mais, moi, je vous méprise ! »

Le mépris d'Hello, paraît-il, était déjà quelque chose, car les agresseurs lâchèrent leur victime. Une chose pouvait cependant le rendre ridicule aux yeux de ces bambins, c'était la peur qu'il avait des chiens. Pour ne pas rencontrer un pauvre toutou, le toutou le plus inoffensif, il aurait pris un long détour ; il se serait écarté de sa route, et, si enfin il fallait braver la rencontre, ce n'était pas sans tremblement.

Cependant on vint vite à le respecter. Ses camarades l'estimaient pour sa bravoure d'esprit, pour sa vaillance, pour sa sagesse qui le fit, plus d'une fois, choisir pour juge et arbitre dans les querelles du lycée.

Plus tard il pèsera les réputations dans les Plateaux de la balance.

Son père ayant été nommé conseiller à la Cour de cassation, le jeune Ernest termina ses études à Louis-le-Grand, où son appétit de gloire, s'il en avait, dut trouver à se satisfaire, car ses succès y furent ininterrompus. Jamais second, toujours premier, sauf une fois.

Le second était un romancier des plus en vue de notre temps, qui a rempli les journaux de sa prose prosaïque et joyeuse, et qui a écrit des livres dont

on a fait grand bruit et desquels on ne parle - plus...

Un jour, par bienveillance pour le brave garçon qui s'escrimait de son mieux, le maître demanda au triomphateur Hello la permission de passer sur „ la tête du second la couronne du premier.

Hello, qui avait la passion de la justice, mais aussi l'enthousiasme de la miséricorde, sur laquelle il écrira plus tard de si grandes choses, n'hésita pas à faire un généreux abandon.

Voilà comment, une fois, Hello ne fut pas premier.

De grands prix obtenus aux concours généraux couronneront ses études, et peut-être, un matin, lisant Vauvenargues, le jeune vainqueur sourit-il à cette pensée : « Les rayons du printemps sont « moins doux que les premiers regards de la <( gloire. »

A quinze ans, lauréat du prix d'honneur, invité par le ministre Villemain au grand bal de l'Instruction publique (son premier bal), il eut, dans cet éblouissement des lustres et des toilettes, un battement de cœur, au moment ou, priant son père de lui indiquer sa danseuse, il s'entendit répondre : — Le choix t'est permis.

Son cœur battait-il pour l'éphémère plaisir de danser avec la danseuse de son choix? J'en doute. Mais il pouvait choisir !

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Ce palais était à lui pour un instant et il pouvait choisir sa reine!

Son cœur battit au sentiment de la beauté de la gloire, la gloire du choix et de la liberté dans la grandeur.

Les vacances du jeune Ernest se passaient à Kéroman, le manoir paternel perdu au fond de la Bretagne.

Peut-être, si le collégien n'avait pas quitté cette fourmilière qui s'appelle Paris, la pensée d'Hello n'eût pas eu toute sa grandeur. Mais, au sortir de Paris, il gagnait l'Océan. Il allait respirer sous les grands chênes.

Ces brusques passages de l'activité fiévreuse à la vie paisible, de la foule où l'esprit s'excite, mais où le sens de l'unité s'émousse, à la majesté du désert, où l'âme reprend possession de sa propre majesté; ces alternatives d'agitation et de recueillement, de société et de solitude, sont peut-être ce qu'il y a de mieux pour la formation de la pensée. Les hommes peuvent aiguiser V es prit, mais Y Esprit souffle dans le silence et l'espace.

Le détail aiguise le regard, les grands horizons le reposent et l'élargissent.

Hello l'écrira un jour: «La myopie physique est

ERNEST HRLLO

très rare à la campagne, parce que la campagne étend le domaine du regard. » Il se passe pour la vue intellectuelle un phénomène analogue : la pensée a besoin du large pour s'y développer tout entière. Il suffit du bosquet à la fauvette, et de Paris au littérateur; il faut l'Océan au penseur, même avant qu'il pense.

LE JEUNE HOMME

Noble et fier d'une fierté et d'une noblesse sucées avec le lait du berceau, avec le parfum des chênes de Kéroman et les souffles de l'Atlantique, l'âme fermée à tout ce qui est bas ou simplement puéril, l'esprit ouvert aux vastes espoirs, aux grandes idées,

Ayant devant les yeux l'azur de ses vingt ans, Et le sourire de l'aurore

le jeune homme entrait dans la vie en vainqueur, déjà chargé de couronnes. Voici comment le dépeint, au moment où elle le vit pour la première fois, celle qui devint sa femme après avoir été dix ans son amie, la confidente de ses joies candides et de ses peines déjà profondes.

« La candeur ardente de son visage le faisait rayon^

i V. Hugo.

ner'au milieu des autres hommes et son éclat rendait terne toute autre physionomie. Bien qu'il fût laid, il semblait beau ; son front et ses yeux étaient superbes ; le nez et la bouche défectueux ; mais l'innocence brillait sur ce front d'une coupe large et hardie ; une ardeur fulgurante éclatait dans ses yeux bleus. Ses mouvements, son geste étaient vifs, décisifs, dominateurs. La douceur et l'harmonie de sa voix saisissaient le cœur. Cette impression était si triomphante que ses plus cruels ennemis en ont subi le charme vainqueur. Ses cheveux bouclés, toujours en désordre, d'une belle couleur brune foncée, ajoutaient, par le pli que leur laissait prendre son insouciance, à l'étrangeté frappante et dominatrice de toute sa personne. »

Il était évident que ce jeune homme serait quelqu'un. Palpitant d'une vie intense, fougueuse, et ne voulant la dépenser qu'à la gloire du Vrai, il se sentait armé pour combattre et pour triompher. Se faire une carrière, au sens courant du mot, lui importait peu. Pour condescendre au désir paternel, il fit son droit et fut reçu après les plus brillants examens.

Mais, un soir, il entra chez son père et, déposant sa robe devant le conseiller : « Je ne la porterai plus, dit-il ; j'en prends ici l'engagement irrévocable. Je sors de la Conférence ; on y a posé la question de savoir si un avocat, connaissant l'injustice d'une cause, peut la défendre en conscience. Ils ont voté l'affirmative. Ils ne me compteront pas parmi eux ! »

LE JEUNE HOMME

Ce fut un bonheur. — Hello avocat ! Lui, l'ennemi mortel de la moindre atténuation du Vrai, l'intransigeant chevalier de l'Idée totale ; lui, qui dira un jour dans un cas difficile: « La question est délicate, donc le seul moyen de la résoudre est la franchise absolue; je ne connais ni ne veux connaître aucune autre habileté 1 ! » Ame toute de feu et de lumière, il se sentait attiré par une ambition plus vaste et plus haute ; il cherchait sa voie sans la trouver encore, mais rejetait d'instinct tout ce qui pouvait rétrécir l'horizon intérieurement contemplé. Avocat, il devra l'être, car l'homme profond est universel, mais avocat au sens superbe et philosophique du mot : avocat de la Vérité, à la barre de l'Esprit humain.

Il se mit, vers le même temps, poussé par son insatiable curiosité intellectuelle, à l'étude d'une science dont le seul nom eût fait sourire le scepticisme ignorant du siècle dernier, et ferait fuir à grandes enjambées nos jeunes étudiants modernes; mais Hello était intrépide. Cette intrépidité eut une récompense digne d'elle. La théologie catholique, ignorée et dédaignée, enfouie sous la montagne de nos railleries et de nos ignorances, fut pour ce jeune et libre penseur la révélation d'un nouveau monde. Il fut ébloui. Il put dire : « Ciel! »

1 Hello, Lacordaire,

mais comme Colomb avait crié : « Terre ! » Car ce n'était pas un rêve, c'était une réalité, c'était une science qui apparaissait à ses yeux, et la plus belle, la plus lumineuse, la plus vaste et la plus sublime des sciences, la science d'En-Haut. Ces dogmes méprisés, où l'œil voltairien et superficiel ne voyait que de maigres étincelles clouées au plafond de la crédulité populaire comme les clous d'or du cercueil humain, ces étincelles étaient des mondes, étaient les soleils de l'Infini ! Le firmament s'entr'ouvrait, ruisselant de splendeurs comme dans l'Astronomie moderne, déroulant comme elle jusqu'au-delà des bornes les plus lointaines où l'intelligence fatiguée puisse reposer ses ailes, les perspectives et les magnificences d'un Univers quelque peu plus large que la boule des chimistes et des physiciens. 11 s'opéra, dès lors, dans la pensée du jeune philosophe, une révolution analogue à celle qui, dans l'ordre astronomique, substitua au vieux système étroit de l'erreur et du préjugé la vaste et superbe conception de Newton et de Copernic. Je vous dirai que l'astronomie moderne m'est toujours apparue comme une image splendide de la philosophie véritable. J'aime tous ces horizons ouverts, cette largeur d'esprit pour qui la terre est petite, tant les cieux sont grands ! L'astronomie moderne, c'est le triomphe du ciel. C'est le triomphe du grand, du beau, de la poésie, de

LE JEUNE HOMME

l'enthousiasme, de l'affirmation, de l'immensité.

Et voilà la philosophie d'Hello, en image ! Mais n'anticipons pas.

Et, d'abord, rendons justice. Deux hommes ont exercé à cette époque sur l'intelligence du jeune Ernest une influence lumineuse et fortifiante dont la trace est difficilement visible, car le génie est original et ne se souvient pas de ses maîtres — en a-t-il des maîtres? — Il a du moins des amis; saluons en passant Lacordaire et Gratry.

Gratry, le plus large, le plus synthétique, le plus catholique, après Hello, des penseurs du xixe siècle.

Lacordaire ! le moine-roi dont le trône était à Notre-Dame. Ecoutez l'enthousiasme du jeune auditeur des Conférences :

« Que de fois, le dimanche, à la sortie de Notre-Dame, le soleil m'a paru beau ! Que de fois j'ai conduit à Notre- Dame, de gré ou de force, les amis dont je voulais contraindre l'attention et l'admiration ......

« Je me prêtais à l'action oratoire du P. Lacordaire avec avidité. Quand on est affamé, on n'examine pas son pain, on le dévore.

« Je suis allé, un jour, à lui dans sa cellule ; je lui ai dit : « Mon Père, je vous remercie. » Je lui envoie encore aujourd'hui, de l'autre côté de la tombe, la même parole : « Mon Père, je vous remercie !» . .

« Dans ma profonde et monstrueuse ignorance, j'asso-

ciais, je m'en souviens, la pensée du christianisme à la pensée de l'ennui... Je croyais que la beauté, l'émotion, la puissance, l'ardeur, la jeunesse, la force, l'action, l'amour, je croyais que toutes ces choses étaient les négations vivantes et brûlantes du christianisme. Je croyais que le christianisme était la pierre d'un tombeau posé sur la téte de l'homme... et qu'un chrétien était une brute dressée, le dimanche, vers midi, à aller dans une église pendant une demi-heure.

« ... Le P. Lacordaire m'obligea à modifier ce portrait... »

Mais Lacordaire lui-même, ce n'était pas assez pour Hello.

« Son demi-jour apprivoisa nos ténèbres, dira-t-il de l'illustre conférencier, et, s'il ne nous introduisit pas dans le sanctuaire, il habitua nos yeux à supporter les rayons qui environnent le temple. »

Mais l'esprit profond veut pénétrer. Le génie est intime avec la vérité, il veut entrer dans le sanctuaire.

Le sanctuaire, c'est la théologie.

Plus tard, jugeant le grand orateur du haut de son impartialité, il écrira ce qu'un autre n'aurait pas le droit d'écrire :

« Au point de vue de la pensée, le P. Lacordaire est extérieur et superficiel. Il a exprimé, à propos du christianisme, beaucoup d'idées intéressantes ; il n'a jamais rien sondé. Il s'est promené autour du christianisme ; il n'a pas plongé ses regards dans l'intérieur des choses. En général, ses théories sont des tableaux, non

LE JEUNE HOMME

des doctrines, et ces tableaux, s'ils représentent la Vérité, peuvent certainement porter cette inscription : Vues prises du dehors. Il ne pénétrait pas dans la citadelle de la Lumière. »

Hello voulut pénétrer. C'est alors qu'il entreprit, sous la direction d'un théologien émérite, l'abbé Baudry, plus tard évêque de Périgueux, les fortes études dont nous parlions tout à l'heure.

L'éminent professeur de Saint-Sulpice s'intéressait fort à cet élève, qu'il instruisait seul chez lui, en dehors des cours du Séminaire, qui répondait à ses leçons avec une ardeur inspiratrice et auquel il témoigna toujours une grande amitié, voyant en lui, disait-il déjà, un homme parmi les hommes.

La théologie catholique, nous l'avons dit, eut sur l'esprit du jeune Hello une influence décisive. Il y trouva ce qu'il cherchait, ce qu'il fallait à cet œil et à cette envergure : le sublime espace, la haute et vaste lumière.

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement,

a dit le prosaïque Boileau. Ce n'est pas seulement à sa pensée que cette habitude des régions supérieures, cette familiarité avec le soleil, donnera une force, une précision, une ampleur, une clarté magnifique ; c'est, par là même, à son style. Car, plus on monte, plus la lumière est simple et, à la fois, plus universelle ; plus elle éclaire toutes

choses d'un unique et riche rayon ; l'ensemble s'illumine, et, du même coup, le détail, la phrase, le mot. Le soleil dans les cieux n'a qu'à lancer un regard, pour faire resplendir ici-bas tous les brins d'herbe.

Un autre résultat plus considérable encore, plus intime, de ses études de théologie transcendante fut de laisser dans l'âme du jeune homme une impression si puissante de la vérité et de la beauté du catholicisme que sa foi, trempée dans cette lumière, en sortira invincible. Hello connaîtra bien des douleurs, et jusqu'à des tentations peutêtre, mais jamais le doute n'effleurera cette intelligence de sa mortelle piqûre. C'est que la grande source du doute, c'est l'obscurité de la Foi. Or, puisée à une certaine hauteur, la Foi devient lumineuse. Ce n'est plus la formule qui traîne à terre, épaisse et lourde comme le caillou du chemin, comme lui insignifiante et stérile. Ce n'est plus la lettre qui tue, quand elle n'est que la lettre. C'est un esprit vivant et ardent. Et cet esprit, le nôtre le reconnaît; il peut s'y mirer et y voir sa ressemblance. Et, plus ils montent tous deux, plus ils s'éclairent : ce n'est plus ce dogme noir qui faisait rire dans la rue, et ce n'est plus cette raison moqueuse prenant ses quolibets dans la boue du ruisseau. Ils s'expliquent en gravissant la montagne, font échange de regards et de reflets, — et

LE JEUNE HOMME

au sommet c'est la réconciliation, j'allais dire c'est la transfiguration. Le calvaire est devenu le Thabor. Chez Hello, la Raison est glorieuse, et glorieuse de la Foi. Car la Foi a changé de nom ; c'est la Lumière.

Cela, c'est tout le problème des temps modernes et toute la philosophie de l'avenir : la réconciliation, sur les sommets, de la Raison et de la Foi transfigurées dans la lumière.

J'ai souvent pensé que cette philosophie conciliatrice et synthétique, cette grande philosophie humaine et divine, pourrait être d'une utilité suprême dans l'éducation de la jeunesse. Cette éducation, quand elle existe, est trop souvent superficielle, purement morale chez les uns, vaguement ou étroitement religieuse chez les autres. Ce jeune homme est bon, mais que sait-il? Un peu d'algèbre, un peu de physique — (c'est bien insuffisant, la physique et l'algèbre), — s'il est chrétien, un peu de catéchisme, sitôt appris sitôt oublié. Il a fait sa philosophie, ce qui veut dire qu'il n'a point fait de philosophie, car puis-je appeler de ce nom auguste les pâles abstractions jargonnées sur les bancs d'école entre la chimie et l'allemand, et dont le résultat le plus clair est l'obscurcissement de la pensée ? L'âge de la liberté arrive, l'âge des passions, hélas ! A quelle profondeur l'idée morale est-elle enracinée dans cette âme pour qu'elle

résiste aux coups de vent ? — Il a la foi, ditesvous ? — Et si la foi est emportée avec le reste ? Je sais tel livre, tel article de revue qui peut, dans un esprit faible ou en une âme défaillante, tuer la foi peut-être pour jamais.

Si elle est faible ?

Oui, sans doute, mais n'est-elle pas faible, quelle que soit la bonne volonté, quand il faut lutter contre l'intelligence ? Et c'est la lutte de tous les instants, en ce siècle où les quatre vents de l'esprit mauvais sont déchaînés. Il faut être fort pour se jouer dans la tempête et planer sur l'ouragan. Qui te sauvera, jeune homme?

La Science ! La Science à l'état sublime, la Science même de Dieu !

SON MARIAGE

Il y a entre le mariage d'un homme et sis destinée un rapport mystérieux; on y voit, le degré d'intérêt que Dieu prend à une existence.

« Ernest n'avait que dix-huit ans, raconte Mme Hello, quand je l'ai vu pour la première fois. J'en avais vingt-quatre. Mon père et ma mère habitaient, en ce moment, la petite ville de Guingamp. M. Hello, conseiller à la Cour de cassation, sa femme et l'unde ses fils se trouvèrent, au temps des vacances, chez une de leurs parentes qui y demeurait aussi. Nous ne les connaissions pas, lorsque, un soir, une réunion où me conduisit mon père amena ma première rencontre avec celui dont la vie fut ma vie.

On dansait. Dès qu'Ernest entra, je fus frappée de sa physionomie.

Rien en lui n'était ordinaire : son regard était pénétrant, lumineux et doux ; toutes les audaces

de la jeunesse, toutes les audaces de la candeur, éclataient sur son front ; la confiance et l'ardeur de son attitude modeste fixèrent au plus haut point mon attention.

Certainement j'étais en face de Quelqu'un. Un intérêt puissant me subjuguait et, quand mon père vint, à minuit, me rappeler qu'il était l'heure à laquelle j'avais coutume de quitter le bal, je le priai de me laisser, sans lui en cacher la raison.

Il fut convenu que des amies me reconduiraient chez ma mère et je restai. Quant à lui, il ne m'avait pas remarquée, pas regardée, pas invitée à danser; je lui demeurai tout à fait inconnue.

J'avais appris qui il était, comment et chez qui il se trouvait à Guingamp, et j'avais su, en même temps, que la famille Hello devait repartir le lendemain même pour Paris.

Au moment où nous prenions congé, mes amis et moi, du maître de la maison :

— Vous avez fait une conquête, me dit-il, devinez ?...

— Ah ! qui donc?

— M. Hello... père.., ajouta-t-il avec malice. Il vous trouve un air d'intelligence et de réflexion peu ordinaire;... il vous trouve distinguée, mais il dit ce mot-là d'une manière bien flatteuse pour vous !

— C'est une conquête sérieuse, celle-là, répondis-je.

SON MARIAGE

Une année s'écoula, que j'employai de mon mieux à faire la connaissance des parents de la famille Hello. Je fus bientôt en relation avec eux. On me lisait les lettres d'Ernest et l'intérêt que j'y prenais fit bientôt de moi l'amie de sa tante et de ses cousines.

Lorsqu'il revint aux vacances suivantes, il comprit l'intérêt que m'avaient inspiré ses pensées et ses projets et je devins la confidente de ses luttes et de ses tristesses. Ce jeune homme, presque un enfant, était dévoré d'une soif de vérité, d'un désir de voir le règne de Dieu triompher et s'établir sur la terre ; il souffrait d'une douleur peu connue et bien incomprise à la pensée que Dieu est oublié dans le monde! Je le recevais avec l'assentiment de ma famille, qui, malgré quelques représentations, que j'écartai victorieusement, permit entre lui et moi cet échange d'expansion, de sa part, de conseils et d'encouragements, de la mienne.

A la fin des vacances, nous étions grands amis.

Il demanda la permission de m'écrire.

Ma mère gardait sur ce point un silence inquiétant... Mais mon père plaidait avec moi ma cause près de ma mère :

— Tu parles, lui disait-il, avec admiration des gens qui ont de vieux amis, des amis de vingt ans, de trente ans... Eh bien! ma chère amie, pour avoir des amis de vingt ans, il faut s'y prendre

vingt ans d'avance... Ça, vois-tu, ajoutait-il plaisamment, c'est comme pour le gigot de mouton : quand on l'aime froid, il faut le faire cuire la veille... Soyons conséquents si nous voulons que notre fille ait, un jour, un vieil ami ; il est temps de s'y prendre... et elle ne saurait pas mieux choisir.

Il se plaignait et je le consolais; il m'exposait ses plans, ses efforts, ses douleurs ; sa vie était en haut, hors des proportions accoutumées ; il souffrait du contact avec les opinions vulgaires et se pliait difficilement au joug des idées courantes. Son père était magistrat distingué, haut placé, en vue par ses opinions. Ernest avait fait son droit, il était reçu avocat; mais, saisi d'une indignation que soulevait en lui sa passion de la justice, il avait renoncé à embrasser une carrière que son père eût souhaité de lui voir adopter. Plein d'une foi ardente, Ernest me la montra dès nos premiers entretiens.

Fille d'un officier, élevée dans des principes d'honneur surtout humain, j'étais loin d'avoir la religion qu'il aimait et pratiquait hautement. Mais il y conquit mon âme et, quand dix ans plus tard, il m'eut offert de devenir l'inséparable compagne de sa vie : — « Je ne demande, me disait-il, que la seconde place en votre cœur, ma chère Zoé... La première appartient à Jésus-Christ. »

SON MARIAGE

Tel était Ernest Hello à vingt ans. Mais continuons le récit de Mme Hello :

« Ma mère faisait observer qu'Ernest faisait chez nous de trop fréquentes visites et que cela pouvait prêter à de fâcheux propos... — Car enfin, disait-elle, personne ne peut savoir à quel point ce jeune homme est exceptionnel et même unique.

— Voyons, disais-je, je suis laide, je ne suis pas riche; non vraiment, je ne suis pas. riche ! Je ne me marierai donc pas, c'est plus que probable. Il faut bien cependant que la vie serve à quelque chose : je serai l'amie fidèle et dévouée d'Ernest Hello... Nous serons de vieux amis.

— Entendez cela! disait ma mère en souriant à mon père : voilà les idées que vous mettez dans la tête de votre fille ! »

Quelques mots préliminaires sont nécessaires ici, pour expliquer comment furent possibles les rapports, absolument exceptionnels et hors de toute tradition, qui allaient s'établir entre Ernest Hello et Mlle Zoé Berthier.

Douée par Dieu de facultés intellectuelles remarquables, d'un caractère droit, d'un cœur prédisposé aux plus exquises délicatesses, apte à tout comprendre, à tout supporter, à tout ressentir, Mlle Zoé Berthier avait reçu une éducation fort dissemblable des éducations ordinaires et qui lui

donnait, parmi les autres jeunes filles, une physionomie personnelle très accentuée. Elle tranchait entre toutes, comme trancherait, à côté des Heurs d'une serre, quelque plante agreste et puissante, éclose dans le sol vierge de la montagne, colorée par les rayons du soleil, ayant demandé son parfum à la brise qui passe et sa vigueur à ses propres luttes contre l'intempérie des saisons.

Elle était fille d'un officier supérieur, le commandant Berthier. Peu d'hommes, dans l'armée, possédaient le haut mérite, le savoir varié, l'imperturbable raison, l'esprit original, la philosophie pratique et l'heureuse humeur de ce militaire. Son mâle courage, à la fois bouillant et calme, son dévouement toujours prêt, sa présence d'esprit au sein du péril, faisaient de lui un homme de Plutarque. Devant le devoir à remplir et le danger à affronter, il avait le sang chaud, car sa décision était plus prompte que l'éclair ; dans l'exécution, il avait le sang-froid, car il se mouvait sans trouble au milieu des plus mortelles occurrences.

Digne épouse d'un tel mari, Mme Berthier, la mère, était une très grande âme, — dans le sens purement naturel d'un tel mot, mais dans toute l'étendue de ce sens. Si la foi ne l'avait point éclairée, rien n'avait altéré en elle cette clarté intime qui illumine toute créature humaine qui vient en

son Mariage

ce monde, et, comme les sages de l'antiquité, elle marchait à la lueur de ce flambeau, dans une voie sans détour. Elle y avait conduit sa fille, ou plutôt elle l'avait amenée à s'y élancer spontanément, se bornant à la relever, si elle faisait quelque faux pas.

Les entretiens avec son père, maintes fortes lectures avaient formé l'esprit de Zoé ; l'exemple et les leçons de sa mère avaient formé son âme. L'école de la liberté avait formé son caractère, lui donnant le sentiment de sa propre dignité, lui enseignant le rapide et sûr discernement des choses et des personnes.

Son éducation se composa aussi de ce que, par insouciance ou dédain, on lui laissait ignorer. Elle connut peu cet ensemble de conventions qui forment le code des lois mondaines et se pénétra, en compensation, de l'amour de la vérité.

A la table de famille, dans le cercle des amis, voire même des indifférents, on lui permettait de tout dire... Aussi, en plus d'une occasion, Zoé avait-elle été une enfant terrible. Mais, si elle eut, un jour ou l'autre, le malheur de choquer quelque oreille susceptible, elle avait pris en même temps la coutume de parler pour exprimer sa pensée, telle que cette pensée naissait au fond d'ellemême, contenant quelquefois sa parole par charité, ne l'employant jamais pour mentir, jamais pour flatter, jamais pour se glorifier.

Faute d'une autre religion, on lui avait, dans le > milieu militaire où elle vivait, inculqué le culte

de l'honneur, Elle avait d'instinct une horreur profonde pour tout ce qui n'est point honnête.

— Puisque tu dis à tout le monde tout ce que tu penses, sache ne rien faire non plus que tu ne sois prête à dire à tout le monde, lui répétait souvent sa mère.

Dès l'enfance, elle allait seule dans la rue, sans être accompagnée.

- — Eh quoi ! s'écria un jour le colonel en la rencontrant qui trottinait loin du logis avec un panier à la main, vous voilà tout isolée dans la rue ! Où donc est la personne qui vous garde ?

— Je me garde moi-même, répondit la petite Zoé, avec une majesté fïère.

Elle grandit à cette libre école, justifiant ce principe de sa mère :

— Quand une fille a le cœur haut placé, elle peut sortir seule : elle sera respectée.

Zoé recevait également de Mme Berthier d'autres leçons d'une exceptionnelle nature.

A l'âge où elle commençait à être une jeune fille, sans cesser encore d'être une enfant, elle aimait passionnément à courir et à jaser avec ses compagnes : elle était alerte ; elle était vive ; elle était pleine de saillies imprévues.

C'était à Auch, où son père se trouvait alors en

SON MARIAGE

garnison. Précédant un peu les parents, au pas moins agile, Zoé Berthier, en compagnie de quelques-unes de ses amies, allait entendre la musique sous les ombrages du cours d'Etigny, où se réunissait à cette heure la société fashionable de la ville. Or il advint que, sur le chemin de ce bourdonnant essaim de fillettes, un vieux pauvre en cheveux blancs, courbé par l'âge et les infirmités, suivait la même direction. Il portait à son bras une misérable besace trop peu gonflée, hélas ! des aumônes reçues, lourde néanmoins pour sa faiblesse : ce bissac traînait de temps en temps sur le sol, par suite des secousses que lui imprimait la marche saccadée du mendiant, qui boitait inégalement des deux côtés. La tête de ce bonhomme Misère était coiffée d'un chapeau sans fond. L'un des pans, presque entièrement déchiré, d'une redingote en guenille lui faisait comme une queue qui balayait la poussière. Il était arrivé, lui aussi, au bas du grand escalier du cours d'Etigny et se disposait à le gravir.

A l'aspect de cet accoutrement bizarre, le petit groupe des jeunes filles ne put s'empêcher de rire, et il s'en trouva qui, sournoisement, se mirent à imiter en charge et en parodie la démarche de l'homme en haillons.

Tout à coup, Mme Berthier, qui suivait avec les autres parents à une légère distance, presse le pas

et apparaît brusquement, en proie à une généreuse indignation :

— Comment ! s'écrie-t-elle, vous vous riez des choses les plus respectables qui soient au monde : la vieillesse, la pauvreté, la souffrance, le malheur !

Et, avec un de ces accents qui triomphent de toute résistance, elle ajouta, s'adressant à sa fille :

— Allez, Zoé, allez à l'instant et faites-vous, s'il se peut, pardonner votre indignité. Offrez votre bras à ce pauvre. Aidez-le à porter sa besace ; aidez-le à monter cet escalier. Agissez de façon que je n'aie pas à rougir de mon enfant; — allez, hâtez-vous !

Les yeux de cette mère brillaient sans doute d'un irrésistible feu, car Zoé, sans hésiter une seconde,, quitta le petit groupe, devenu muet; et, toute couverte de confusion, retenant ses larmes, elle courut au mendiant, prit sur ses bras la besace, et, saisissant, de sa main étroitement gantée, la main du vieillard, monta avec lui l'escalier.

Quand elle eut franchi la dernière marche, une de ses compagnes, tout à l'heure rieuse comme elle, la rejoignit, le visage tout ému et bouleversé, la regardant en silence. Et, au moment où, reprenant son fardeau, le pauvre s'éloignait en remerciant la « charitable demoiselle », cette jeune fille, la pressant dans ses bras :

SON MARIAGE

— C'est bien, ce que tu as fait là, Zoé!... Oh! ta mère ! voilà une mère !

Et toutes deux, demeurant enlacées, fondirent en larmes.

Cette journée, cette grande journée, fut en effet une journée de larmes. La promenade ne put avoir lieu, Zoé et Laure ne cessant de pleurer. Mme Berthier, retournée en sa maison, leur fit entendre les plus nobles paroles qui eussent jamais frappé leurs oreilles.

De quel vin généreux ces deux âmes furent-elles abreuvées ce jour-là?...

La nature de Zoé avait-elle une particulière ouverture à de tels enseignements ? Peut-être, car le soir de cette scène du pauvre se passa dans des effusions inoubliables, dont le souvenir, toujours vibrant, rend encore ses yeux humides toutes les fois qu'elle en parle, — après un demi-siècle écoulé !

Sans doute, il faut le dire, une grande humiliation, dans cette publique épreuve, avait envahi

le cœur de Zoé Mais, il faut le dire aussi, le

sentiment de la justice, subitement implanté en son âme d'une main ferme, avait prévalu; la grandeur de la bonté et de la charité, tout à coup entrevue, avait haussé son horizon et lui avait montré désormais des sentiers peu frayés et sublimes, que lie connaissent point les vallées du monde.

L'enfant, ainsi nourrie d'une pareille moelle de lion, n'était-elle pas préparée à comprendre, un jour, ce fort, pourtant si faible, Ernest Hello?

Quand ses amies échangeaient avec elle des rêves d'avenir :

— Moi, s'écriait l'une, j'épouserai un général.

— Moi, disaient les autres, j'épouserai un magistrat, un grand artiste, un poète, un millionnaire... Et toi, Zoé?

— Moi, répondait-elle, j'épouserai un pauvre homme que je trouverai malade au bord de la route.

Combien de fois, dans un lointain avenir, Ernest Hello devait-il dire à sa femme, dont on lui avait rapporté cette parole du temps passé :

— Et, en effet, Zoé, vous avez épousé un homme que vous avez trouvé malade au bord du chemin. Vous lui avez rendu et conservé la vie pendant plus de trente ans.

Nous serions incomplets si, voulant donner une idée de cette jeune Zoé Berthier, toujours par voies et par chemins, selon le hasard des garnisons où les ordonnances ministérielles promenaient le régiment de son père, nous omettions de parler de ce que cette âme si élevée avait, en même temps, de matériellement pratique. Sa mère, sachant que

SON MARIAGE 39

sa fille pourrait être sans fortune, car la famille ne possédait que la solde d'officier et quelque lopin de terre au pays maternel, sa mère avait voulu que Zoé pût vivre un jour de son travail et lui avait enseigné la plupart des métiers de femme. Elle coupait et cousait ses robes comme une habile tailleuse ; elle brodait comme une fée ; elle connaissait Fart de la tapisserie comme jadis la reine Mathilde ; elle savait dresser un menu et exécuter un plat comme un maître queux. La même main, qui n'avait qu'à se promener sur les touches du piano pour en faire jaillir des flots d'harmonie, n'était pas moins remarquable à faire rôtir un poulet. Zoé avait appris à tenir la maison, à gouverner la basse-cour, le verger et le jardin. Rien ne lui était étranger. Entrait-on dans un magasin, elle appréciait avec autant de compétence qu'un chef de rayon la qualité des étoffes. Au marché, elle jugeait sûrement d'un coup d'œil la valeur et le prix de chaque denrée. Était-on malade? Elle était médecin, et, en dépit des lois qui défendent le cumul, elle était, en même temps, pharmacien et admirable infirmière.

L'ordre et l'économie lui permettaient d'avoir du temps pour tout et d'être généreuse envers tous.

Ce qu'il y avait de profondément caractéristique en cette puissante nature, c'est que Zoé Berthier,

comme ce roi fabuleux qui changeait en or tout ce qu'il effleurait de ses doigts, donnait un sens supérieur aux détails les plus vulgaires.

Henri Lasserre nous a raconté qu'il alla, un matin, à Auteuil, frappera la porte d'Ernest Hello. En traversant le vestibule, il aperçut dans la cuisine Mme Hello très affairée. Elle tenait à la main la chair encore crue d'un bifteck, qu'elle venait de tailler.

— Eh quoi? dit Henri Lasserre avec surprise, vous dont les pensées sont si exquises et si empreintes de poésie, dont le style est si délicat, êtesvous, ainsi que Gendrillon au logis, une princesse de Tidéal se cachant, dès qu'elle rentre en son château, sous la vulgaire enveloppe d'une cuisinière?...

— Mon cher ami, répondit-elle gravement, la poésie et l'idéal peuvent parfois habiter la cuisine, tout aussi bien que l'atelier de l'artiste ou le cabinet de l'écrivain. Voyez ce bifteck ! Avec quel soin j'en ai enlevé tout ce qu'il pouvait contenir de muscles ou de parties cartilagineuses; je l'ai paré, pour employer l'expression du métier. Moi-même, je l'ai coupé de l'épaisseur voulue ; je viens d'amener parfaitement à point le feu du fourneau. Je vais surveiller avec sollicitude cette cuisson, en même temps que les pommes se gonfleront à l'instar des beignets dans la friture bouillante...

SON MARIAGE

— C'est fort bien ! dit Henri Lasserre en souriant, mais la poésie et l'idéal?...

— La poésie et l'idéal, les voici. Si, au lieu d'apercevoir tout à l'heure ce bifteck succulent sur son assiette, Ernest y faisait la pénible rencontre d'une viande filandreuse, moitié incuite et moitié calcinée, avec laquelle il serait obligé de livrer une sourde et silencieuse bataille et qui opposerait à ses armes, à sa fourchette, à son couteau, à ses dents, une résistance passive, il sortirait de table fatigué de la latte. Son estomac, juge sévère, lui répéterait à toute minute que la conquête ne valait pas le combat, et se plaindrait intérieurement comme une conscience physique. Et lorsque Ernest, après une promenade troublée par cette nature de remords, viendrait à prendre la plume, les idées ne trouveraient pas en lui un instrument préparé pour les recevoir : les cordes de la harpe trop tendues ou relâchées ne vibreraient point, et le génie du grand musicien serait, à cause de cela, impuissant à nous charmer et à nous élever par sa merveilleuse harmonie. Tandis qu'avec le bifteck tendre et saignant qui bientôt lui sera servi, comme un objet d'art, dans son cadre de pommes soufflées, il n'y aura pas de duel dans le champ clos de l'assiette : mon mari sera tout entier à l'étincelante conversation que vous connaissez. La paix habitera dans son estomac, Son

oreille, durant la promenade, écoutera, avec un recueillement dont rien ne le détournera, les mélodies de la nature et la grande voix de ses propres pensées. Assis ensuite en son fauteuil, à sa table de travail, il sera merveilleusement disposé à écrire, à traduire dans son incomparable langue les plus hautes conceptions de l'esprit. Et moi, qui suis la gardienne de ce beau génie, j'aurai de la sorte collaboré à son œuvre, j'aurai ma part cachée dans ses inspirations. Le couteau de cuisine que vous voyez entre les mains de la femme d'Ernest Hello est pour elle un moyen de tailler la plume de son mari. Et c'est ainsi que dans les mystérieux labeurs des créations de ce monde le plus humble peut servir au plus grand.

Henri Lasserre se plaît à raconter cette histoire. Il nous a semblé bon de la raconter à notre tour.

Nous avons, en cela, anticipé sur les événements, mais nous tenions à présenter la vraie physionomie de Zoé Berthier, qui devait occuper dans la vie d'Ernest Hello une place si grande.

Il semblait qu'elle eût été créée pour le comprendre, le compléter, le suppléer.

Vivant totalement dans le domaine de la pensée, Hello ignorait, comme un enfant, maintes choses de la terre, et il lui advenait, souventes et souventes fois, de ne tenir aucun compte de celles

SON MARIAGE

qu'il n'ignorait point. Livré à lui-même, ilnesefût jamais aperçu, dans son unique préoccupation de ce qui est éternel, que ses vêtements n'étaient point inusables. S'attardant au banquet des idées, il eût ajourné, en plus d'une occasion, jusqu'à huit heures du soir le déjeuner du matin. Quant à ce que l'on nomme les « affaires », les « intérêts », les « marchés », les « ventes », les « achats », il éprouvait à s'en occuper, voire même à en ouïr parler, une répugnance invincible, qui n'avait d'égale que son inexprimable incapacité en ces matières. A l'endroit précis de la tête où le comptable Barrême avait une bosse fort proéminante, Hello avait un creux très prononcé. Quoiqu'il possédât en maître la langue française, il ne parvenait pas à s'expliquer certains mots, employés d'une certaine façon. Alors que le mot « livre » signifiait pour lui « œuvre intellectuelle, poème, littérature, philosophie », il lui paraissait abominable de profaner ce nom sacré par des expressions comme celle-ci : les livres de compte, les livres de la maison, la tenue des livres.

D'une entière hardiesse dans les régions de la pensée, il était prompt à se décourager et à s'abattre devant les difficultés et les obstacles que lui opposaient les mille incidents de l'existence, les intelligences ennemies, et les inintelligences

passives et obstinées. Quand il était malade, il se troublait et voyait tout au pis. Quand il se portait bien, il compromettait sa santé, abusant du travail.

Lorsqu'un jour, sur le chemin de la vie, Ernest Hello rencontra Zoé Berthier dont l'âme partageait ses enthousiasmes et ses aspirations, dont l'esprit s'harmonisait en tout à son propre esprit, dont le caractère et la force lui étaient un soutien, ils se trouvèrent l'un et l'autre si pleinement d'accord par leurs affinités et, par leurs contrastes, si intimement unis, si véritablement et si profondément de race et de sang identiques qu'ils se considérèrent, en effet, comme d'une même famille, c'est-à-dire comme frère et sœur, — la sœur, qui était l'aînée de trois ou quatre ans, regardant parfois autour d'elle pour chercher parmi les jeunes filles celle qui pourrait rendre Ernest heureux, tandis qu'Ernest se demandait aussi si, dans le monde qu'il connaissait, il serait possible de découvrir un mari digne de Zoé.

Ce bizarre malentendu devait durer plusieurs années.

Reprenons.

L'échange des lettres continuait plus assidûment que jamais, quand la famille Berthier dut quitter la Bretagne pour aller à Nancy.

SON MARIAGE

« Je l'écrivis à Ernest, raconte Mme Hello ; nous devions traverser Paris, je l'avertis du jour où nous y arriverions. Il était là, nous attendant, à l'arrivée, ma mère et . moi.

— Vous allez changer de toilette, nous dit-il, et vous viendrez chez ma cousine, Mme de Gaspérini, elle vous attend à dîner.

— Non, répondis-je, c'est impossible ; ma mère est fatiguée, nous n'irons pas.

— Mais, repartit Ernest, mon père, malade, s'est tenu debout pour vous recevoir!

— C'est autre chose, repris-je avec joie ; je suis prête à l'instant.

M. Hello nous invita à dîner pour le lendemain. J'étais fort émue, je me demandais avec anxiété ce que pensait la famille Hello, je ne savais pas si M. Hello était au courant de ma correspondance avec son fils ni s'il en connaissait les termes. Je ne savais quelle opinion il se formait de moi. Le lendemain, après le dîner qui eut lieu en famille, chacun déclara la manière dont il comptait employer la soirée.

— Quant à vous, nous dit Ernest, je vous conduis au Français. Rachel joue et je me fais une fête de vous la faire entendre.

Ma mère s'excusa sur sa fatigue passée et son voyage à venir, encore long pour arriver à destination, mais elle ajouta:

— Si vous voulez vous charger de reconduire ma fille à l'hôtel après le spectacle, je vous la confierai.

Ce fut ainsi convenu ; chacun pensa à ses préparatifs et se retira pour les faire. Ernest sortit aussi, ma mère était partie; je restai seule avec le conseiller ; il était fort malade ; nous étions dans son cabinet.

— Mademoiselle, me dit-il après un silence, vos lettres sont là (il ouvrait un tiroir) ; je les ai lues; je vous connais et je vais vous montrer l'opinion que m'ont fait concevoir de vous les lettres que vous écrivez à mon fils. Aimez-vous beaucoup mon fils Ernest?

— Oui, Monsieur, beaucoup.

— Ecoutez-moi. Vous voyez un mourant. Pour vous qui ne devez pas me revoir, je suis à mon lit de mort. Vous connaissez mon fils : il est jeune, ardent, sincère; il a trouvé en vous une amie précieuse ; avec une nature comme la sienne, tout peut arriver. Il sera peut-être ingrat, léger; il peut s'écarter, il reviendra pour oublier encore; tout, tout est possible. Voulez-vous me promettre, quoi qu'il arrive, de lui garder votre amitié, de ne tenir aucun compte de rien et de lui être fidèle, comme un ami ?

Je le promis, non sans une émotion très vive. A ce moment de l'entretien que sa simplicité,

SON MARIAGE

sa grandeur et sa solennité ont gravé pour toujours dans mon cœur, Ernest rentra.

La soirée s'écoula pour nous ainsi qu'il l'avait projeté, et, de retour à l'hôtel, je dis à ma mère:

— J'ai engagé ma vie.

— Tout au plus ton amitié, dit ma mère.

— Non, tu me connais, c'est ma vie. Je sais que je n'épouserai pas M. Hello ; tout me sépare de lui.

Alors, je racontai en détail la scène de la promesse par laquelle je m'étais liée et fis part à ma mère de ma résolution de consacrer ma vie au soutien et à la consolation de cette existence troublée par la seule ambition et la recherche de l'Idéal.

Quelques années après, nous habitions Paris; les entretiens avaient pris la place des lettres ; avant cette réunion, j'avais revu Ernest à Niort, où mon père était en garnison; puis, une fois encore, à Kéroman, où sa mère m'avait invitée à passer un mois. La santé d'Ernest Hello s'ébranlait, son père était mort. Le voyant dans une situation de fortune modeste, Mme Hello souhaitait voir son fils embrasser une carrière où il pût trouver honneur et profit ; mais son esprit n'était pas fait pour se prêter aux calculs de la vie, et ce seul mot: gagner de l'argent^ l'exaspérait.

Il céda toutefois aux désirs exprimés par sa

mère et, pour lui prouver sa soumission, il accepta de donner des répétitions, en attendant mieux ; c'était pour lui une dure contrainte. Il souffrait et il s'inquiétait ; sa tristesse devenait plus grande ; il commençait à entrevoir les obstacles de la vie et la dureté des hommes.

Un soir que nous étions ensemble :

— Je voudrais, me dit Ernest, vous adresser une demande.

— Eh bien ! je vous écoute.

— Je voudrais être sûr que vous ne refuserez pas.

— D'où vous vient tant d'hésitation?

— C'est que ce que je veux vous demander est très difficile.

Il était sur le point de partir pour la Bretagne et je m'imaginais qu'il avait à me recommander la surveillance de l'impression d'un ouvrage qu'en ce moment-là il allait faire paraître.

— Mon hésitation vient du prix que j'attache à votre réponse, continua-t-il.

— Mais je n'ai pas coutume de vous faire désirer les services que vous pouvez réclamer de mon amitié. Parlez donc! Vous ne pouvez rien me demander de mauvais, et moi je ne veux rien vous refuser de ce qui est bon. Vous voyez que, si ce que vous voulez dépend de moi, vous êtes assuré de l'obtenir. Parlez-moi sans hésiter et sans craindre un refus. Que voulez-vous?

SON MARIAGE

— C'est que la chose est grave ! J'ai à vous demander si vous consentiriez à vous marier avec moi !

— Mais c'est impossible! m'écriai-je, yavez-vous pensé ? Votre mère, avec beaucoup de raison, n'y donnera pas son assentiment : tout est contre moi. J'ai six ans de plus que vous, je suis loin d'être riche et je suis laide! Par son refus, je me verrai forcée d'écarter vos visites ; vous recevoir ne me sera presque plus possible, et voilà notre belle amitié compromise.

— Ah ! dit Ernest, si ma mère n'avait pas dû, demain, venir vous répéter la parole que, le premier, j'ai voulu vous dire, vous ne l'auriez pas entendue. Je vous en prie, répondez-moi !

— S'il en est ainsi, repris-je, oui, je le veux bien.

— Je suis certain, me dit Ernest, que vous êtes née pour éclairer ma vie.

Mme Hello vint en effet, et nous eûmes, ma mère et moi, avec elle, un entretien sérieux: elle avait dû souhaiter, pour son fils, un autre mariage. J'étais sans beauté, sans fortune, et non plus de la première jeunesse. Ernest devait prétendre à une alliance plus considérable... et mieux assortie. Nous allâmes, ma mère et moi, au-devant de toutes les objections que pouvait soulever dans l'esprit de sa mère la résolution d'Ernest.

— Ce sont les raisons contre, nous répondit Mme Hello, mais vous avez négligé de me parler des raisons pour : laissez-moi donc vous les faire connaître. Je me joins à mon fils pour vous prier d'accueillir favorablement sa demande.

Alors je priai Ernest de partir avec sa mère, ainsi qu'il en avait l'habitude en cette saison. Il était fort souffrant et, pendant son absence, il m'écrivait comme de coutume ; il me parlait de ses études, de ses tristesses, beaucoup de sa santé. Et, lorsque ma mère me demandait en riant si Ernest était galant comme un véritable chevalier français :

— Hélas! ma pauvre maman, lui disais-je, de chevalier français il n'est point question, et de galanterie encore moins !

Je lui montrais les lettres bien faites pour la surprendre.

— Ce n'est pas ainsi, disait-elle, que les choses se passaient de mon temps! Et je ne sais pas, ajoutait-elle, si tu as ce qu'il faut pour épouser un homme de cette valeur. Ce qu'il lui faudrait, ce serait une femme supérieure; réfléchis bien, il lui faudrait une femme supérieure.

Avant la fin des vacances, Ernest arrivait et me pressait d'accomplir ma promesse. Il ne voulait pas de retard. Mais, lui disais-je en riant, il faut remplir les formalités, faire les publications; il faut donner à votre mère le temps de revenir. Au-

SON MARIAGE

jourd'hui, il est déjà tard, ma mère attend à dîner un ami ; nous pourrons à peine parler de nos affaires.

— C'est un ami fâcheux, que je voudrais voir bien loin, dit-il ; de mon côté tout est prêt. Où sont donc vos papiers?

— Peut-être ici ou là; et j'indiquai la place.

Je m'occupai dans la maison. Ernest avait disparu ; il ne revint qu'à l'heure du dîner. Il avait oublié sa colère contre l'ami de ma mère, avec lequel il fut aimable, et, le soir, avant de nous quitter, il me dit :

— Nous sommes plus avancés que vous ne le pensez. J'ai trouvé vos papiers et j'ai tout emporté. Ma mère reviendra et nous nous marierons.

Mme Hello revint et le jour fut fixé; mais, avant ce moment, la mère d'Ernest me prit à part et me dit :

— Je crois de mon devoir, Zoé, de vous faire connaître le résultat d'une consultation sur la santé de mon fils : il est fort malade. Andral lui donne six mois de vie !

— Hélas! Madame, dans six mois je serai donc veuve ; mais rassurez-vous ; d'ici là, je vais donner tous mes soins à Ernest, et j'espère avec l'aide de Dieu prolonger sa vie.

— J'ai soigné Ernest, ma chère Zoé.

— Sans doute1 mais trop, et de là sa faiblesse.

C'est dans ces conditions que, le 12 novembre 1857, dans l'église d'Auleuil, sans pompe, à huit heures du matin, avec une assistance qui ne s'étendait guère au-delà des témoins, je fus mariée à Ernest Hello.

Un déjeuner eut lieu chez ma belle-mère, et à trois heures je rentrais chez moi avec ma mère et Ernest et je devenais garde-malade. Dieu bénit mes efforts : trente ans plus tard, le 14 juillet 1885, une des dernières paroles qu'il m'adressa fut celle-ci :

— Maman Zoé, vous m'avez fait vivre trente ans ! Vous avez été une mère pour moi, une femme bonne, un ange dans le vrai sens de ce mot.

C'est ainsi que, par une suprême bonté, il déposait dans ma mémoire des paroles qui devaient, plus tard, être une consolation ou, tout au moins, un adoucissement à ma désolation.

Un ange ! Hello en avait besoin, comme tous ces grands misérables qui s'appellent les grands hommes, plus que tout autre peut-être. Les forts sont si faibles ! Mais ce que Y ange ne dit pas, c'est l'ingénieux dévouement, ce sont les petits riens, parfois sublimes, dont sont faits ces trente et un ans si vaillamment conquis sur la mort; c'est la façon dont elle sauva, dont elle sauvait, tous les jours, « son pauvre enfant » qui l'appelait : « Maman Zoé, » sentant bien qu'il lui devait l'existence,

SON MARIAGE

ce sont tous les cailloux anguleux qu'elle excellait à écarter de son chemin, toutes les épines dont elle brisait la pointe sur ses doigts pour lui en éviter la piqûre. Depuis que, le jour de son mariage, elle s'était engagée à vivre de sa vie, elle s'était emparée du soin de la gouverner. Après avoir rappelé Hello à l'existence, elle n'avait pas abdiqué. « J'avais hâte, dit-elle, de soigner à ma mode l'enfant malade qui depuis m'a toujours appelé maman Zoé, et ce mot maman Zoé fut toujours pour moi ce qu'il y eut de plus doux au monde. »

Sans entrer dans le détail de cette mission maternelle de l'épouse, il serait intéressant de constater l'influence exercée sur la vie et la pensée d'un grand homme par celle qui fut la compagne de sa vie et de sa pensée.

Hello avait deux frères, dont l'un, l'aîné, de douze ans plus âgé que lui, est mort à Kéroman, le 2 octobre 1882. Il était conseiller à la Cour d'appel de Paris. Magistrat intègre, s'il en fût, raide et brusque dans son langage et ses manières, et cachant une compatissante bonté, facile pourtant à découvrir, avec le même soin que d'autres mettent à cacher leurs vices, fort estimé au Palais pour son inflexible droiture, et, de plus, très éloquent.

Son autre frère vit encore. Il est prêtre.

Je devrais m'arrêter là pour ne pas mettre son

humilité et sa modestie à une trop rude épreuve. Mais les terribles événements de 1870 et 1871 ont rendu son nom, non pas célèbre, mais populaire. Sur les champs de bataille, pendant la guerre, et dans Paris, pendant la Commune, il exposa mille fois sa vie, au profit de nos soldats et, s'il put en sauver plusieurs, il ne fut ni moins dévoué ni moins heureux au milieu des terribles événements de Paris. Un grand nombre de ceux que la misère et l'égarement rendaient dignes de pitié lui durent la vie. Chose remarquable! Il ne quitta pas un seul jour l'habit ecclésiastique.

— S'il faut mourir, ce n'est pas une affaire ! disait-il.

MADAME HELLO

« Le nom d'une femme est l'histoire de deux vies : la sienne et celle de son mari. »

C'est notre philosophe qui a dit cela, parce qu'il le savait mieux qu'un autre. Nul ne fut à la fois mieux compris et mieux complété par celle que Dieu donne à l'homme pour le compléter et le comprendre.

Car telle est bien, ce me semble, résumée en deux mots, la double mission de l'épouse : en comprenant l'homme, elle entre dans sa vie; en le complétant, elle l'enrichit de la sienne.

Et j'observe en passant qu'il y a là de quoi préciser la règle des dissemblances et des ressemblances entre époux. Le mariage doit-il être l'union des contraires ou l'union des semblables ? Les deux. Mais dans quelle mesure? Dans la mesure exacte de la double mission que je viens d'indiquer. Car telle est la loi : différer assez pour se

compléter, se ressembler assez pour se comprendre.

Mais, si telle est la loi de tout mariage assorti, combien plus des mariages supérieurs, des mariages princiers. J'entends les princes de l'intelligence, car les autres se soucient peu de cette loi et obéissent à d'autres convenances que les convenances philosophiques. Si le dernier des hommes a besoin d'être compris et complété, combien plus l'homme supérieur, inférieur aux autres à tant d'égards, et supérieurement inférieur, profondément incomplet et inégal, bordé de vides énormes, comme la haute montagne; — avec cela assoiffé d'intimité, aimant la gloire parce que la gloire peut-être est une intimité immense. Plus l'homme est grand, plus il a besoin d'être compris et complété, et plus aussi il est difficile à compléter et à comprendre. Delà, sans doute, le nuage qui assombrit le front des grands hommes.

Hello, qui rêvait d'intimité universelle, de communion du genre humain à sa pensée, eut du moins la gloire, enviée parfois des plus illustres, d'être compris à son foyer. Si, comme je le crois, celle-ci pour Hello n'est que le présage de l'autre, qui sait s'il ne devra pas l'honneur de faire vibrer le cœur des hommes, à cette intimité conjugale qui le soutint trente et un ans contre le découragement toujours prêt à l'envahir. Eugénie de

MADAME HELLO

Guérin parle en son journal « d'un appui à hauteur d'âme » : Mme Hello fut pour son mari cet appui à hauteur d'âme. Plus heureux que Jacob, il eut mieux qu'une pierre où reposer sa tête, sa tête lourde du poids de ses pensées, il eut un cœur ; mais cela peut-être ne lui eût pas suffi, il eut une intelligence.

Parcourant, un jour, quelques feuilles manuscrites d'Ernest Hello, tombées des plus hautes cimes de cet esprit, j'y lisais cette remarque sur les rapports de la raison et du sublime : « L'acte sublime n'est pas raisonné, l'acte raisonné n'est pas sublime. » Puis, au bas de la page, cette note : « Serait-ce parce que l'acte sublime est une directe impulsion de Dieu? » Signé: Zoé. La note était de Mme Hello.

Il est vrai que Mme Hello se connaissait en sublime pour l'avoir pratiqué, mais un peu comme M. Jourdain dans Molière, sans le savoir. Le grand homme qu'elle appelait « son pauvre enfant » souffrait, nous l'avons dit, d'une susceptibilité physique étrange et excessive, lui rendant très difficile le sommeil réparateur et profond qui était pour lui une nécessité et une impossibilité tout à la fois. Le moindre bruit, le cri d'un animal, un roulement inaccoutumé de voiture, le sifflet obstiné d'un gamin l'énervaient parfois au point de compromettre sa nuit entière, et par là même la journée du lende-

main. En ces organisations exceptionnelles, où la ïHpindre impression retentit jusqu'à l'âme, où, comme le dit le poète, un parfum éveille la pensée, il semble que l'esprit soit en quelque sorte à fleur d'épiderme et sursaute au moindre choc. Nul ne sait ce que F aboiement d'un chien peut nous ravir de chefs-d'œuvre !

Mme Hello s'élevait-elle à ces considérations? Sans doute, car nous avons vu que la ménagère en elle était doublée d'un philosophe, et d'un philosophe très pratique : « Nul ne sait ce que peut une côtelette tendre sur l'esprit d'un homme, me ditelle un jour. C'est ainsi que j'ai collaboré aux œuvres d'Ernest, et j'ai toujours pensé à écrire un livre dont le titre eût été : Philosophie de la cuisine.

« J'amusais beaucoup Ernest avec ce livre, car ce livre, je le lui ai parlé, si je ne l'ai pas écrit, et avec cela je l'ai bien amusé. Quand je le trouvais plus souffrant et plus triste que de coutume, je lui disais, avec beaucoup de gravité et un air capable, un chapitre de la Philosophie de la cuisine, et je le faisais rire comme un fou. Il avait un ami, M. Pradié, grand philosophe, lui aussi, et député de l'Aveyron, qui prenait beaucoup de plaisir à entendre cela et à voir de quelle façon je soufflais sur les nuages gris amoncelés sur lé front d'Ernest. Il me disait que je devrais écrire — ex professo —

MADAME HELLO

un livre pour les femmes et sur les femmes. Oui, oui! disait Ernest ; mais son livre pour les femmes serait, enfin de compte, un livre pour les hommes. »

Toujours est-il, pour en revenir au sublime — et aux chiens — (car tout se touche en ce monde, et comme le dira le réaliste Hello dans l'histoire si touchante du vieux Tobie : « La queue du chien remue, et le Saint-Esprit veut que cela soit raconté aux siècles futurs »), — toujours est-il que, certaine nuit, des hurlements plaintifs et prolongés menaçaient de troubler douloureusement le repos ducher malade. Que fait Mme Hello ? Elle descend, on était en plein hiver, traverse le chemin, se rend compte de la direction des cris, va droit à la maudite bête qui continuait derrière un portail ses aboiements furieux, et, prenant le morceau de viande dont elle avait eu soin de se munir, se met à lui en jeter de petits morceaux par-dessous la porte mal jointe. L'effet fut prompt, mais c'était toujours à recommencer. Enfin, après avoir passé cinq heures de nuit, dans la neige, à amuser un chien, elle revint vers son mari qui s'éveillait dispos, après un de ces sommeils bénis qui rappelaient au biblique penseur des Paroles de Dieu le repos du septième jour : « Le sommeil est une certaine ombre du Sabbat qui tombe sur la terre 1. »

1 Paroles de Dieu, p. 5.

Si j'ai cité ce trait, c'est moins à la louange de Mme Hello, dont je n'ai pas à retracer la vie, qu'à la gloire de celui qui inspirait de pareils actes. Peutêtre faut-il, pour les accomplir, le contact habituel du sublime, et, pour ma part, je ne connais pas de penseur plus habituellement sublime qu'Hello. L'enthousiasme est l'air qu'il respire et qu'on respirait autour de lui. Hello est un héroïque de la pensée.

Sa femme était faite pour le comprendre, mais elle était faite aussi pour le compléter. Sans elle, je ne sais si l'idée, l'enthousiasme, l'ivresse de la pensée pure et sublime, n'auraient pas emporté l'aigle, non certes à de plus hauts sommets, mais, au contraire, dans le précipice où le génie peut sombrer. Car la vérité est un superbe équilibre : Hello le dira un jour. Peut-être, jeune, livré à lui-même, eût-il été exposé à rompre au profit de l'Inspiration et par conséquent au préjudice de l'Inspiration elle-même (les penseurs me comprennent), ce délicat équilibre.

Il semble qu'il y ait dans la vie des faits insignifiants et décisifs à la fois. Toute l'existence, toute la pensée d'Hello,ont peut-être dépendu d'une heure. Le jeune Ernest avait pour ami intime un certain M. de G... qui le fascinait par l'éclat d'un talent véritablement prestigieux. Car Hello, qui a dépensé contre la médiocrité et la routine de si

MADAME HELLO

superbes colères, qui avait en exécration la médiocrité et la routine, avait alors en adoration le génie, comme il l'eut toujours en vénération ; et l'éclat, la splendeur de la forme et de l'inspiration personnelle le séduisaient en sa jeunesse au point de se faire tout pardonner. Que n'eût-il pas pardonné à M. de G... ? Je n'en veux pour preuve que ce simple mot, surpris à l'une de leurs conversations intimes. Adulé dans les salons, entouré d'un cercle d'admirateurs, et surtout d'adoratrices, M. de G... avait fini par se marier; mais il se plaignait de ce que l'amour de sa femme « ne suffisait pas à V inspirer dans ses œuvres ». — « Eh bien, lui dit un jour Hello, eh bien ! prends-en une autre. » Voilà un mot monstrueux ! mot étrange dans la bouche de celui dont la vie était alors, ce qu'elle fut toujours, un modèle d'honneur et de pureté morale. Je veux bien n'y voir qu'une boutade, mais provoquée et quasi légitimée aux yeux des deux amis par le principe du droit divin de l'Inspiration, idole à laquelle on pouvait tout sacrifier. Est-ce que l'artiste, l'écrivain, ont à. se soucier des lois morales? Vous voyez poindre ici toutes les théories à la mode, théories de l'Art pour l'Art, de la Religion de l'Art, du Dilettantisme, du Réalisme, etc., mots sonores qui se résument en un mot : l'Art séparé. Et, si l'on allait au fond des choses, l'Art séparé, c'est l'Art

détruit. Quant à la morale du système, elle est admirablement résumée par le mot brutal d'Ernest : « Eh bien ! prends-en une autre. »

Nous ne suivrons pas M. de G... dans la voie des conséquences de son principe : sa vie perdue et stérile ne devait que trop justifier l'inquiétude maternelle qui veillait heureusement sur le jeune Hello et sut le détacher à temps d'une amitié dangereuse et séduisante, longtemps entretenue par l'apparente malveillance de sa mère, qui s'attachait à faire ressortir tout le mal sans vouloir tenir compte d'autre chose ; grande maladresse près de celui qui déjà disait : La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes.

Cette maladresse frappait beaucoup celle que M. Hello avait choisie pour amie à son fils... Elle aussi avait en antipathie M. A. de G... Elle ne le cachait pas à Ernest, mais, avec lui, elle admirait certaines choses fort belles qu'il avait écrites et disait tristement :

— Gomment cet homme ne voit-il pas qu'il se perd et que le désordre avilira sa vie.

Avec une nature passionnée comme celle d'Hello, tout était possible, tout pouvait arriver, ainsi que l'avait prédit M. Hello père. Mais Ernest fut sauvé, et l'auteur de V Homme ne songera-t-il pas à cet épisode de sa jeunesse, quand il écrira au chapitre de la Charité et de la clairvoyance du cœur :

MADAME HELLO

;< Voyez une mère : je la suppose bonne et intelligente. Elle redoute pour son fils une certaine relation; il y a une fréquentation qu'elle voudrait rompre ; une approche qui la fait trembler. Et pourtant l'homme devant qui elle sent le malaise de la crainte semble l'ami de son fils. Rien ne justifie en apparence cet avertissement sans parole qui ressemble à une antipathie capricieuse, qui menace et ne s'explique pas. En général, quand ce fait arrive, le moment ne se fait pas longtemps attendre qui justifie la terreur. L'enfant était menacé. La mère le sentait sans le savoir, et l'horreur d'une chose absolument inconnue était née en elle. Cette horreur était née sans connaissance ; elle était née pleine de lumière et vide de science. De quoi l'horreur du mal était- elle née? Elle était née de l'amour1. »

Mais est-ce bien de sa mère qu'il parle ici? N'estce pas, plus encore, de celle qu'il appellera : « maman Zoé » et qui, déjà, à cette époque, l'entourait d'une sollicitude presque aussi maternelle et plus délicatement intelligente ? La mère était sage, mais entière, comme presque toutes les femmes, en ses façons d'apprécier hommes et choses, négligeant de faire en celui qu'elle redoutait pour son fils la juste part du bien et du beau, cherchant à s'imposer à ce dernier par la violence du sentiment plus qu'à l'attirer à la vérité par la persuasion de l'esprit et la claire vue des choses. Or Hello, non par orgueil ou dureté de cœur,

1 UHomme, p. 82.

mais par besoin d'intelligence, ne cédait complètement qu'à Fidée. 11 ne refusait pas de se rendre, mais n'avait pas encore compris pourquoi il devait se rendre. Ce fut le rôle de l'amie de le lui faire saisir, et, connaissant Ernest Hello, je crois deviner que ce fut clans un éclair philosophique que s'opéra ce que je pourrais appeler sa conversion. Non pas qu'on lui parlât philosophie proprement dite ; mais un mot suffit aux penseurs, ce mot ouvre un horizon qui ne se referme plus.

Quel est le mot qui, enrichissant tout à coup l'esprit d'Ernest d'une idée nouvelle et féconde, va, non pas certes rétrécir, mais, au contraire, agrandir son âme, ouvrir à sa pensée des perspectives immenses et créer en quelque sorte la moitié de cette âme et de cette pensée ?

C'est, je crois, ce simple mot : Tordre.

Une parole amie, sans le lui dire peut-être, lui avait fait entrevoir ceci : que l'Inspiration n'est pas tout, que le Génie n'est pas tout, que la Splendeur n'est pas tout. Qu'y a-t-il en outre? Il y a FOrdre, il y a la Loi : la Loi de l'Inspiration, la Loi du Génie, la Loi de la Splendeur. Non pas l'arrêt, non pas la règle, la vieille règle classique et morte des pédants et des littérateurs, mais la Loi, la Loi vivante et éternelle qui a ses racines dans les profondeurs des choses et, loin de gêner leur expansion splendide, en est la condition essentielle.

MADAME HELLO

Tout ceci s'éclaircira par la suite. En attendant, voici une page de la lettre à la fois profonde et touchante qu'Hello converti adressait à son ami perdu :

<( ...Je te répondis : « Eh bien! prends-en une autre. » C'est ainsi que j'étais. Je ne savais pas que la condition de Vam.our, c'est tordre. Je ne savais pas que la musique, la plus émouvante des splendeurs, est en même temps la plus mathématique, et qu'en dehors de Tordre il n'y a rien, et que l'inspiration, qui est d'autant plus pure qu'elle est plus calme, est l'affirmation vivante et brûlante de Y ordre éternel au lieu d'en être la négation.

« En apparence je méprisais la forme. En réalité, je l'adorais, puisque je sacrifiais ton âme, terrain vivant d'où devait sortir ton œuvre, au profit de cette œuvre, forme morte si on la sépare de l'âme dont elle n'est que l'expression. Quand je voyais en toi un défaut bien étrange, je m'agenouillais devant comme si cette bizarrerie eût été de la grandeur. Pauvre malheureux enfant que j'étais ! J'aurais voulu régenter le genre humain, et je ne savais pas que la grandeur réelle est de penser, de dire, de faire la vérité depuis le moment où l'on met ses bas le matin, jusqu'à celui où on les quitte le soir. Je ne savais pas que ce qui est grand, c'est le courage de faire tous les jours son devoir , si plat qu il soit, et que celui qui étouffe une mauvaise pensée est bien plus souverain que s'il remuait le ciel et la terre sans être maître de lui.

« Je suis changé, j'espère. Et toi, mon ami?... »

L'Ordre dont elle avait réchauffé l'idée et l'amour dans le cœur d'Ernest, Mme Hello ne se contenta

pas de l'avoir suggéré à l'inspiration du grand homme, elle en fit la base de la vie de son mari et l'appliqua en règlement pratique. Car, si l'Ordre dans la pensée est une des splendeurs de la philosophie, l'Ordre, dans la vie et dans les mêmes détails de la vie de chaque jour, fait la force et la valeur de l'existence. On peut même dire, en ce sens, que l'Ordre, c'est la santé, et que la première loi de la métaphysique est aussi la loi première de l'hygiène. C'est à lui peut-être que le pauvre malade de 1857 dut ses trente et un ans d'existence, tant il est vrai que l'Ordre et la Force, ces deux manifestations opposées d'une chose unique en son essence suprême, l'Ordre et la Force (qu'elle soit intellectuelle ou physique), bien loin de s'exclure, comme cela semble au vulgaire, sont faits pour s'embrasser et s'unir pour le bien-être, comme pour l'honneur de l'homme, et qu'au lieu d'entraver l'élan de la sève libre de la nature, la Loi, la Loi vraie, qui en Y ordonnant la renforce, est un des éléments essentiels de la conservation des êtres et de l'équilibre vital. I? Ordre, qui fait la puissance des armées rangées en bataille (remarquez ces antithèses), fait aussi dans les luttes de la vie, depuis la vie organique jusqu'à la vie glorieuse de la pensée, la puissance des combattants et leur victoire définitive. M. de G..., qui peut-être aurait eu le génie d/Hello, a disparu sans laisser

MADAME HELLO

d'autres traces qu'un faible et fugitif souvenir dans l'esprit de rares amis. Hello a vécu, et il vivra.

C'est qu'en lui, sous le penseur débordant et enthousiaste, sous l'homme du monde fin et spirituel, il y avait le bénédictin austère. Je ne parle pas de dignité morale : pour ceux qui le connaissent, son nom est synonyme de dignité morale et chrétienne. Je parle de régularité pratique. Ses heures étaient réglées comme des heures de couvent, mais sans raideur inflexible. Levé tous les jours à six heures, il priait et entendait la messe de sept heures (le grand Hello allait à la messe, et tous les jours) ; puis, après un frugal déjeuner, il se retirait dans son cabinet pour prier encore, méditer, écrire et lire. Il en sortait à midi, déjeunait avec sa femme, et restait jusqu'à trois heures auprès d'elle, causant et aussi se plaignant, car, s'il ne fut pas toujours malade, toujours il fut souffrant.

De trois à six heures, il faisait des visites ou en recevait, le plus souvent en compagnie de sa femme. Ils étaient fort connus et les gens du peuple, en les voyant passer au bras l'un de l'autre, disaient, avec un sourire où dominait le respect :

— C'est Paul et Virginie; — et si des amis le rencontraient seul, leur premier mot était : — Où donc est Mme Hello ?

Rarement il veillait au-delà de dix heures, distrait par les entretiens intimes avec Mme Hello qui

excellait dans l'art de conter agréablement et qui s'appliquait à fixer son attention sur les choses gracieuses de la nature, afin d'y reposer son esprit trop tendu.

— Vos récits sont pour moi comme un bain salutaire et parfumé, lui disait-il; j'y puise la paix et le repos.

Quelquefois, des admirateurs et des amis se joignaient à eux. Jamais il n'écrivait ou ne lisait le soir ni la nuit ; la sollicitude très tendre et très sévère de sa femme exigeait qu'il se couchât et qu'il dormît.

A Kéroman, il travaillait dans un pavillon situé au fond d'un grand jardin et perdu dans la verdure. Ce pavillon, dont le rez-de-chaussée sert de remise aux outils de jardinage, a, au premier étage, deux pièces : une assez grande et une très petite. C'est dans ce réduit qu'Ernest Hello priait et écrivait toute la matinée. Les fenêtres du pavillon sont ouvertes sur la mer, au midi et à l'ouest. Au nord et à l'est, elles ouvrent sur le jardin ; un escalier extérieur en pierre conduit au premier étage. De très vieux ormeaux l'abritent de leurs rameaux couverts de mousse. C'est là, au fond de cette Bretagne que les Anciens nommaient la fin de la

MADAME HELLO

terre (dont nous avons fait Finistère), entre un bois de chênes et l'immensité de l'Océan, que furent écrites ces pages où se reflètent à la fois, dans la pensée et dans le style, la profondeur des horizons et la précision des habitudes. On sent que, plus d'une fois, en ces matinées du pavillon, l'imagination du grand Hello, ou plutôt son intelligence (chez lui les deux ne font qu'un), ont dû suivre de leur regard idéal l'écume de gloire du vaisseau de Colomb, parti à la conquête d'un monde :

Ces Colombs dans leur main profonde Pèsent la terre et pèsent Tonde Comme à la balance du Ciel, Et, voyant d'en haut toute cause, Sentent qu'il manque quelque chose A l'équilibre universel K !

Mais la vie aussi est un équilibre, et le penseur ne tardait pas à s'en apercevoir, car midi sonnait, et il venait d'entendre la voix de sa femme l'appelant à dîner, tandis que le vieux chat de la maison, venu au-devant de son maître, lui sautait sur l'épaule et le ramenait au logis, qui, lui aussi, est une réalité comme l'Amérique.

Aussi jamais Hello, nous le verrons, ne se perdra dans le vague, ne s'évanouira dans ses pensées, comme les fameux déséquilibrés de la raison

i V. Hugo,

pure, de la raison abstraite et séparée; et, de même que Mme Hello, unissant en elle Marthe eL Marie, la ménagère consommée et la femme intellectuelle, écrivait de la même main qui venait de jeter le grain aux poules, ces charmantes nouvelles où l'idéal est précisément dans la réalité de chaque jour, et la poésie dans la prose du devoir simple et vulgaire, — la philosophie d'Hello, à la fois très réaliste et très idéale, sera toujours pratique sans cesser d'être profonde; et n'est-ce pas à son propre mariage qu'il devra l'union et le mariage, dans les hauteurs de sa pensée, de la grandeur et du bon sens? Seul, il eût eu la grandeur, — bien que diminuée par son enflure même et appauvrie par ses excès. Seul, il eût compris le génie, au moins cette moitié du génie qui s'appelle la puissance :

« Le génie est un certain coup d'aile et un certain coup d'œil. Il est un coup d'œil fixé sur un éclair et plongeant dans un abîme...

« Un des caractères du génie, c'est d'être extrême en toutes choses. Il est violent par nature et intolérant par essence... »

Puis, rejetant avec mépris le mot de Buffon, de « Buffon qui parle du génie comme un aveugle des couleurs » et ose l'appeler une longue patience :

« Parler de patience à propos de génie, c'est une erreur qui touche au prodige... Autant vaudrait engager un dindon à devenir un aigle. »

MADAME HELLO

Après avoir essayé lui-même de l'enfermer en mille définitions, après l'avoir comparé au désir :

« Le désir est une des forces qui ressemblent le plus au génie. Peut-être le désir est-il le génie en puissance, Peut-être le génie est-il le désir en acte. — Mais, s'écrie-t-il, le génie fait éclater toutes les formules. Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut supporter d'autres. Son nom est le Génie, son atmosphère est îa Gloire.

« Il brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits ; et, quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le héros juif : il emporte avec lui sur la montagne les portes de sa prison. »

Hello n'avait besoin de personne pour sentir ces choses et admirer le génie. Mais, seul, eût-il compris le bon sens? Eût-il écrit la page suivante?

« Qu'est-ce que le bon sens ?

« C'est l'équilibre.

« ... La justice tient une balance à la main. Il a toujours été impossible de la représenter autrement.

« Le bon sens (si jamais on fait son portrait) devra tenir, lui aussi, une balance à la main.

« Car le bon sens est une sorte de justice intellectuelle exercée vis-à-vis des choses.

« Le bon sens pèse et mesure.

« Il tient compte de tout, voilà son caractère.

« Bâtissez la plus haute des tours, inventez une architecture qui ait le sublime lui-même pour essence.

« Créez des hommes de génie pour dresser le plan des monuments que vous rêvez et qui vont être exécutés suivant cette architecture.

« Créez des ouvriers de fer, sans négligence et sans fatigue, dignes des artistes que vous venez de créer.

« Créez une matière nouvelle, un marbre tel que n'en avaient jamais vu ni révé ceux qui ont construit le Parthénon. Procurez-vous un marbre idéal.

« Je vous place dans de belles conditions. Vous pouvez; vous voulez ; vous aimez ; vous pensez.

« Vous pensez à tout, une seule chose exceptée.

« Vous oubliez Y équilibre.

« Et l'enfant qui, pour se reposer d'une leçon de lecture, fait, sur sa table, un château de cartes, en retenant son haleine, a fait plus que vous. »

Écoutez encore :

« D'où viennent les fautes contre le bon sens ?

« Elles viennent de la prédominance exclusive et jalouse d'une de nos facultés au préjudice des autres.

« L'orgueil, qui tire tout à lui, ruine la justice, parce qu'il méconnaît les droits d'autrui. C'est le rayon qui veut se faire centre.

« La folie vient presque toujours d'une idée fixe qui méconnaît les droits des autres idées.

« L'imagination, qui doit donner aux objets, dans Pâme et dans le style, leur couleur, l'imagination qui prépare aux souverains rêvés leur manteau de pourpre et d'or, l'imagination qui donne à l'intelligence la richesse et la splendeur, pourvu que l'intelligenee existe, saine, robuste, active et nourrie, peut aussi, si l'intelligence est trop faible pour supporter ses dons, l'étouffer, au lieu de l'orner, sous des parures écrasantes.

« La loi de l'équilibre a été violée. Le bon sens manque...

« Le bon sens, qui ressemble dans l'ordre intellectuel à ce qu'est dans l'ordre de la mécanique l'équilibre,

MADAME HELLO

ressemble aussi à ce qu'est dans l'ordre physiologique la santé.

« La santé est l'équilibre des forces ; la maladie est la diminution de l'équibre ; la mort est sa rupture.

Ainsi le bon sens, c'est la santé intellectuelle. Quant au génie, il n'est autre chose, d'après Hello, que la force même de cette santé et ce que les physiciens appelleraient son maximum. Le génie n'est que la splendeur de l'équilibre et du bon sens.

C'est désormais à toutes les pages de la pensée d'Ernest Hello que nous retrouverons cette idée de l'équilibre et du bon sens. Il est juste de remonter aux sources des idées, comme à celles des fleuves, et les sources portent bien souvent des noms féminins. Cherchez la femme, disent les psychologues. Cette chose exquise, le sentiment de la mesure, peut-être Hello ne l'aurait-il pas eu seul! J'ai dit qu'il avait apporté la foi du Christ à sa fiancée en don de joyeux avènement, mais eûtil compris sans elle tout ce qu'il y a à' équilibre dans cette foi et dans cette croix, jusqu'à l'équilibre des excès? L'homme, depuis la chute, est un déséquilibré misérable.

« Tantôt l'homme adore sa raison, dira notre penseur, tantôt il la méprise. Il va par soubresauts, parce qu'il est le jouet du temps et des accidents.

« Dans le premier cas, le christianisme lui défend de s'adorer ^ dans le second cas de se mépriser... Quand

l'homme veut se découronner, c'est le christianisme qui lui garde sa couronne.

« Et ce qui arrive pour la raison est vrai de la volonté : là aussi le chef-d'œuvre est l'équilibre.

« Le découragement et l'orgueil se succèdent et .s'engendrent avec une facilité épouvantable. Tantôt l'homme croit qu'il peut tout, même sans l'aide de Dieu ; tantôt il croit qu'il ne peut rien, même avec l'aide de Dieu. Cependant le christianisme, de sa voix immuable, dit toujours à la nature humaine combien elle est grande et combien elle est misérable.

« La négation fatigue le christianisme sans le troubler, elle le fatigue de ses cris vagues et contradictoires. Mais jamais elle n'a eu, jamais elle n'a, jamais elle n'aura l'impossible consolation de voir la parole de Dieu faiblir, ou la parole de Dieu exagérer ' . »

Pour clore ce chapitre avec un peu de magnificence, laissez-moi vous citer une page, inédite, je crois, sur la chose où Ton s'attendrait le moins à trouver la mesure du bon sens et la rectitude de la loi. Je veux parler de la Magnificence même, de l'Exubérance, du Sublime. Vous verrez que, là encore, l'Ordre, un Ordre supérieur, se cache sous la beauté.

« L'exubérance est chose superbe, mais la beauté qu'elle étale est le secret d'une loi qu'elle cache... Les nuits étoilées parlent de magnificence. Quand le regard s'évanouit au milieu des soleils, sans pouvoir les comp-

1 Extrait d'un article intitulé Décembre,

MADAME HELLO

ter, l'esprit s'abîme avec profondeur dans le sentiment d'une richesse inouïe.

« C'est alors que nous sommes en face de la suprême exactitude ! Ces astres de feu, qui jouent dans leurs plaines énormes, règlent ici nos horloges. Quand il est temps de s'endormir, ce sont eux qui nous préviennent, et la complaisance parfaite avec laquelle ils nous disent l'heure rend plus belle, plus splendide, plus attendrissante, la traînée de feu qu'ils font dans le ciel. L'homme est si bien fait pour la loi que la découverte ou le sentiment d'une loi nouvelle remue en lui la source des larmes. Nos paupières se mouillent quand la magnificence veut bien nous montrer quelque chose de sa paix intérieure... »

L'Ordre? Il est jusque dans la tempête :

« Rien n'est mathématique comme une tempête. Ces branches et ces feuilles, qui semblent tournoyer à l'aventure et exécuter, sans que personne marque la mesure, une danse échevelée, obéissent à des lois rigoureuses comme une addition. L'orage est un fidèle qui obéit à un signe, dès que son maître commande. Le mouvement, l'électricité, l'Océan qui se soulève, les fureurs du vent qui a l'air d'avoir perdu la tête, comme dit Victor Hugo, tout cela travaille dans le poids, dans le nombre et dans la mesure, et il n'y a pas d'horloger qui fasse une montre avec plus de précision que les astres ne font la lumière et que le tonnerre ne fait la terreur...

« Les choses les plus extrêmes trouvent leur beauté quand elles font la paix, et quand, par leur nature, elles répugnent éternellement, comme par exemple le bien et le mal, la paix résulte de cette répugnance éternelle-

ment garantie, éternellement satisfaite par l'éternelle séparation. C'est pourquoi la considération de l'enfer est pacifique au plus haut point.

Mais ne nous perdons pas sur ces hauteurs. Vite, redescendons du sublime, car voici M. Renan. Hello a trente ans. Son premier livre va paraître.

« LE CROISÉ

Le 4 avril 1858, à l'heure où les airs retentissaient du bruit joyeux des cloches pascales, deux jeunes gens se rencontraient à la sortie de la messe sur les parvis de Notre-Dame de Paris. L'un, aux traits accentués, au teint pâle, ascétique, n'avait pas encore atteint sa trentième année. L'extraction celtique s'accusait vigoureusement en cette physionomie énergique et rêveuse. Le regard pénétrant, doux, singulièrement vif, fouillait l'âme avec une rare puissance ; on était vu, on était deviné. L'autre, un éphèbe de vingt-quatre ans, Normand d'origine et Parisien de tempérament, présentait le singulier contraste d'une figure candide, naïve, éclairée par deux yeux où brillaient la malice, l'étincelant esprit, que la bouche railleuse accentuait encore. Les premières paroles du Celte subjuguèrent le Normand, et ils se mirent à causer sous ce ciel de Pâques, avec cet accent de fête et

cette abondance de cœur que donne la jeunesse, quand la jeunesse est sous le feu d'une grande idée.

Deux jeunes hommes et une idée: cela suffit pour bouleverser le monde. Car, pour être fort, il suffit d'être jeunes et d'être trois, comme la Trinité éternelle. Etre deux, ce n'est pas assez, il faut qu'au-dessus des deux amis plane l'idée aux ailes frémissantes, la céleste colombe qui est l'aigle de l'enthousiasme ; il faut entre eux le souffle procédant de l'un et de l'autre comme une respiration sublime et mutuelle : alors c'est l'union, alors c'est la force.

Quelle était donc la grande idée qui passionnait les deux jeunes hommes et jetait entre eux, au sortir de la cathédrale, le germe d'une de ces associations fécondes d'où naissent les œuvres et les révolutions ?

Etait-ce donc une question sociale ? artistique ? littéraire ? scientifique ? religieuse ?

C'était plus qu'une question sociale, artistique, littéraire, scientifique ou religieuse. C'était la question (n'est-elle pas unique?), la grande question actuelle et éternelle, une et multiple, à la fois religieuse et sociale, artistique et littéraire, théologique et scientifique.

Ce n'était pas une idée, morcelée et spéciale, c'était l'Idée, l'idée universelle et catholique. Car

LE « CROISÉ

remarquez le mot : catholique veut dire universel.

Ce qui passionnait ces jeunes gens, au sortir de la cathédrale en fête, c'était le catholicisme, mais le catholicisme entrevu dans une lumière nouvelle, immense et splendide, dorant toutes les sphères de la pensée. Ce qui les passionnait, c'était tout, c'était le monde, le monde des lettres et des sciences, le monde des arts et des idées, le monde de l'Art vu, non pas dans le pêle-mêle des détails, à la façon de l'érudit ou du chimiste, mais dans l'ampleur de cette Unité aux mille faces et aux mille harmonies qui n'a que deux noms capables de l'exprimer tout entière :

Univers; Catholicisme.

Ils cheminaient sous le soleil d'avril, nos deux jeunes penseurs, éblouis de la grande idée. La capitale s'éclipsait à leurs yeux. Ils ne voyaient plus que leur rêve ; et ce rêve, c'était la réalité suprême, car c'était la Vérité, la Vérité dans une nouvelle splendeur. Eclairs joyeux de l'intelligence! Si les rayons d'aurore sont moins doux que les premiers regards de la gloire, quel lever du soleil vaut ce lever de lumière inondant l'esprit étonné de sa soudaine illumination?

Le rêve se précisait : il prenait la forme d'un journal, distribuant, chaque matin, la parole éclatante au public enthousiasmé, émiettant la vaste

idée aux humbles et aux petits, ou la jetant en blocs superbes aux puissants et aux aigles. La capitale s'abreuvait à ce fleuve de haute pensée qui, par elle, se répandait dans la vie du monde. Et là-bas, dans le lointain bleu, le monde apparaît transformé.

Illusions divines de la jeunesse, que vous manquet-il bien souvent pour devenir des réalités ? Peu de chose ; et de ce peu de chose parfois dépendent les destinées universelles !

Assurément, je ne vais pas prétendre que le journal d'Hello et de son ami, Georges Seigneur, eût transformé le monde, même avec le temps qu'il n'a pas eu. Il faut s'attendre au déchet que le réel ne manque jamais de faire subir à l'idéal. Mais je vois que, sous l'enthousiasme de ces illusions juvéviles, plus judicieuses, plus perspicaces que nos sagesses de vieillards moroses, se cachait une vérilé profonde.

Le vrai journal existe-t-il? H y a des journaux, certes ! Il y a beaucoup de petits journaux, à grand format, si vous le voulez. Mais n'en sommes-nous pas au temps dont parle M. Lasserre en sa préface de r Homme ?

« Il y avait un grand journal, le plus grand qui eût jamais paru, car c'est par millions et par millions qu'il comptait ses lecteurs parmi le plus grand des peuples, et ce grand journal du grand peuple, c'était le Petit Journal. »

LE « CROISÉ

— Non, certes, qu'il n'y ait dans le journalisme contemporain de sérieux mérites, — trop sérieux parfois, car la jeunesse, l'enthousiasme, manque. Je parle de la jeunesse des idées. Les idées d'ailleurs ont peu de profondeur ; on reste dans les surfaces, on fait de la politique : on est conservateur, royaliste, républicain, — pendant que la Vérité catholique et universelle, aussi républicaine que royaliste, aussi progressive que conservatrice, agonise sous les coups les plus profonds, les plus radicaux qui lui aient été portés depuis le commencement des siècles.

« Nos ennemis, dit fort bien Hello [Courrier de Bruxelles, 16 août 1882), nos ennemis nous attaquent radicalement par le fond des choses. Ils visent au eœur : ils savent que là se distribuent les coups mortels.

Les conservateurs, au contraire, sont très souvent portés à croire que le point principal du combat, c'est le détail. Ils ne voient pas toujours qu'en toute occasion, en toute lutte, en toute crise, ce qu'il y a de principal c'est le principe.

Le principe sauvé, l'application locale viendra toute seule.

Voltaire a renversé la société chrétienne et même la société humaine.

Comment s'y est-il pris ? Est-ce que, par hasard, il a violemment attaqué les gouvernants et les gouvernements ?

Mais, au contraire ! Il a été le plus plat des valets et le plus commode des flatteurs.

Voltaire n'a jamais articulé une parole contre les puissances établies. Seulement il a ébranlé les principes sur lesquels repose la société, et la société s'est écroulée.

Si Voltaire avait employé sa vie à lutter sur un point, son nom serait oublié.

Mais il s'est attaqué à la foi chrétienne elle-même, et la société s'est sentie atteinte et endommagée dans le principe de vie. »

Soyons juste : il en est parmi nous pour faire à la Religion l'honneur que lui faisait Voltaire, et la défendre pour elle-même : il est des journaux religieux. Mais, je ne sais si je me trompe, je trouve en ceux-là même quelque chose de petit, d'incomplet, d'effacé, qui ne laisserait pas soupçonner que ce qu'ils défendent, c'est l'objet de l'enthousiasme du génie, c'est la cause universelle, c'est l'Idée totale faite de toutes les splendeurs. Ils sont « catholiques », mais au sens étroit de ce mot qui est la Largeur même, au sens terne de ce mot qui est la Lumière et la Synthèse des lumières. En est-il un qui, marchant à la tête de son siècle, guidant ses élans, lui parlant de la Vérité dans la langue même de ses passions transfigurées, fasse dire du Catholicisme incarné en lui: « Voilà le Progrès! voilà la Liberté et la Science ! voilà le xixc siècle idéal! » Car la vérité, qui contient toutes les idées, contient tous les siècles; le christianisme n'est pas un pieux suicide, mais la vie universelle. L' Ave-

LE « CROISE

nir de Lamennais et de Lacordaire avait inauguré ce programme, en y mêlant ] 'hérésie : le Croisé n'eut pas le temps de le remplir.

N'importe, gloire aux deux audacieux qui allaient tenter une grande œuvre ! Gloire à Hello et à son ami, Georges Seigneur, qui rêvaient la vaste croisade intellectuelle des temps modernes et partaient à ]a conquête du siècle pour y planter la Croix.

N'avez-vous pas remarqué ceci : les grandes choses sont, d'ordinaire, non seulement annoncées, mais essayées longtemps avant l'heure ? Ces traits précurseurs sont comme les ébauches de l'œuvre. En avant des triomphes, il y a des essais de triomphes et des essais malheureux souvent ; précédant les armées victorieuses, il y a les avantgardes sacrifiées. Le Croisé, dont je vais retracer la courte mais glorieuse carrière, a fait comme le héros de Morat ou de Salamine : il a crié : Victoire ! — et il est tombé mort.

Il semble parfois, dans les affaires de ce monde, et peut-être de l'autre, que tout dépend d'un point insignifiant et essentiel à la fois. Ici le point insignifiant, mais essentiel, était l'union des deux amis que nous avons rencontrés sur le parvis de Notre-Dame: Ernest Hello et Georges Seigneur, qui différaient assez pour se compléter, qui se ressemblaient assez pour se comprendre, étaient probablement prédestinés à faire ensemble de

très grandes choses. Le saint curé d'Ars, que Georges Seigneur était allé consulter au sujet de leur idée, les lui avait prédites; mais, par un instinct remarquable, l'homme de Dieu avait subordonné toutes ses promesses à une condition, à laquelle il paraissait attacher une importance excessive : « Soyez fidèle, lui avait-il dit, à l'amitié qui vous lie et qui doit toujours vous lier à M. Hello. Soyez unis. » Georges Seigneur lui avait lu une page d'Hello intitulée : la Croix ; le curé d'Ars avait été vivement impressionné, car Hello, qui semble bizarre aux lecteurs vulgaires, a ce privilège d'émouvoir quiconque a dans l'esprit ou le cœur, comme Fa bien dit M. Lasserre, « quelque quartier de noblesse », — ne fût-ce qu'une belle simplicité. Quant à la sainteté, elle ressemble trop au génie pour ne pas le comprendre, et le bon curé avait été ému : « C'est très beau, c'est admirable ! » répétait-il quand la lecture fut achevée.

Il encouragea vivement les projets des deux amis, insista sur l'union qui fait la force et qui ferait le succès, et demanda, joyeux, à être inscrit, premier abonné du nouveau journal. Hélas ! le bon curé mourait quand parut le premier numéro, le 4 août 1859.

Grâce à l'activité des fondateurs, les premières difficultés furent rapidement aplanies. Cependant les fonds manquaient encore. Dans la chambre où

LE « CROISE

les deux jeunes gens délibéraient sur cette question vitale, un enfant de quatre ou cinq ans, Edmond Hello, le neveu d'Hello, fils de son frère aîné, Charles Hello, alors conseiller à la Cour d'appel de Paris, vit leur embarras et, après avoir bien réfléchi, à la manière des enfants, finit par en comprendre la cause. Il sortit aussitôt, courut dans la pièce voisine :

— Grand'mère, donnez-moi dix sous, je vous en prie !

— Pour un jouet ?

— Non, pour un pauvre.

L'aumône obtenue, Tentant vint la déposer, grave et souriant, dans la main de Seigneur. Ce fut le premier capital du Croisé.

Je ne sais si le petit donateur attira sur le journal les faveurs du public; mais, à partir de ce jour, les fonds ne manquèrent plus. Les abonnements ne tardèrent pas à arriver, puis à affluer, après lecture des premiers numéros et des articles du rédacteur en chef.

On ne s'attendait pas à un tel éclat de pensée, à une telle magnificence de conceptions et d'expressions. Hello, du coup, avait empoigné ses lecteurs. D'ailleurs, Hello et Seigneur avaient su grouper autour d'eux des collaborateurs de mérite : qu'il nous suffise de citer les noms de Léon Gautier, Jean Lander, P. Ventura, L. Veuillot, Marie Gjerz,

Dubosq de Pesquidoux, Oscar Haward, Paul Vrignault, Firmin Boissin, Louis Moreau, Marc Viguié, Louis de Juvigny, etc. etc., et enfin un homme, un profond penseur, resté inconnu, dont les écrits, sans nul doute, paraîtront un jour pour le bien de l'humanité et pour la gloire de son nom. Numa Boudet ne fut pas seulement l'admirateur d'Hello, il fut et il est resté son ami, il lui a été fidèle jusqu'à la tombe et au-delà de la tombe. Le respect de l'un fait escorte à la mémoire de l'autre pour l'honneur de l'un et de l'autre, sans altération, sans défaillance et sans oubli.

Une ébauche d'association de la jeunesse catholique et philosophique, un cercle enthousiaste et lumineux se formait spontanément autour de la grande Idée, qui commençait à jeter de beaux rayons.

Hello publiait sur l'Art et le Style des articles éclatants de cette netteté superbe qui est le vernis des maîtres, comme l'exactitude est la politesse des rois. Tous les sujets modernes s'illuminaient tour à tour, creusés à des profondeurs où l'accord de toutes les questions, l'harmonie de toutes les sciences, apparaissaient dans l'unité de la science universelle et de la question catholique.

Les amis du Croisé se réunissaient souvent. Hello était l'âme de ces réunions familières, où la magnificence de sa pensée éclatait en mille traits d'esprit.

LE (( CROISE

Il ressemblait sur ce point, non sur d'autres, à Lamennais, dont Maurice de Guérin disait à sa sœur : « Les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes s'échappent de lui sans nombre. Son génie s'en va comme cela quand il ne travaille pas : de sublime il devient charmant. »

Une autre attraction des soirées d'Auteuil, grâce à Hello, c'étaient les lectures. Il lisait admirablement ; son organe était harmonieux, tendre, pénétrant, vibrant, passionné. Il aimait à lire des pages inédites de ses amis morts inconnus, à les venger de leur vie obscure et de l'indifférence du vulgaire, en les offrant à l'admiration d'un public d'élite. Ces lectures étaient une véritable fête pour l'esprit, mais surtout quand il consentait à se lire lui-même, ou à lire Victor Hugo, dont il égalait la magnificence.

C'était le beau temps du Croisé, le beau temps d'Ernest Hello.

« A travers la fumée du combat, s'écrie un ami de ce glorieux moment (Oscar Haward, feuilleton du Monde, 4 août 4885), au milieu de la mêlée contemporaine, nous apercevons encore et nous apercevrons longtemps cette Tour d'ivoire d'où Hello et Seigneur, plongés dans leurs rêves divins, voyaient l'Unité de Dieu s'emparer delà terre, et la terre rajeunie s'ensoleiller de miracles. Songes sacrés, visions surnaturelles qui éblouirent notre jeunesse et dont notre âme, après vingt ans de désillusions, n'est pas encore désenchantée ! »

Comment l'édifice a-t-il croulé, qui s'élevait si beau? Quomodo cecidisti ? ... — Question mystérieuse, à la fois mesquine et profonde. Hello ne pensera-t-il pas au Croisé quand il écrira plus tard :

« Les bâtiments qui s'élevaient s'écroulent, quand l'Amour-Propre se glisse par une fente entre deux pierres. J'ai été témoin de cette catastrophe. L'Amour- Propre arrête et empêche ^Edification, dans le sens précis de ce mot. L'Amour-Propre détruit les monuments. Il rase les temples et les palais. En style oriental, je l'appellerais: le Père des ruines. »

Quel fut le coupable ?

Le coupable ne fut pas Hello. Le coupable fut celui-là même qui avait appris de la bouche du saint curé d'Ars la condition du succès : « Soyez fidèle à l'amitié qui vous lie et doit toujours vous lier à M. Hello. Sovez unis. »

Tant que l'union avait duré, le succès était allé grandissant. L'union cessa, et ce fut la chute. L'auteur de Philosophie el Athéisme put voir là une triste confirmation de sa théorie métaphysique : qu'en tout ordre d'idées la séparation c'est la mort.

J'ai dit que le coupable avait été Georges Seigneur. Mais peut-être n'est-ce là qu'une vue superficielle, car, si nous allions au fond, nous toucherions à des choses étranges. Les coupables

LE « CROISE

sont parfois des victimes. Plus haut que l'homme, disons mieux, plus bas que l'homme, plus bas que nos amours-propres mêmes, et plus bas que nos folies, au-dessous de nos erreurs et de nos sottises, se cache un ennemi — Providence du mal. — C'est lui, c'est elle, cette Providence horrible, mais supérieurement habile et puissante, qui constamment tient en échec la force illuminatrice et christianisatrice du monde, et se met en travers des grands efforts et des grandes œuvres qui pourraient amener ici-bas le règne de Dieu. Notre siècle a vu tous ses beaux élans paralysés et rompus par elle. Creusez notre histoire contemporaine, vous l'y trouverez tapie dans les profondeurs secrètes. C'est elle qui a séparé le moine Luther de l'union catholique et a ruiné la république chrétienne. C'est elle qui dit tout bas mort et néant, en criant tout haut : Vie et progrès ! Nous la retrouvons entre Hello et Seigneur préparant de loin la séparation des deux amis d'une façon mystérieuse que je n'ai pas mission de redire ici et sur laquelle M. et Mme Hello ont gardé le silence.

Ce qui peut se dire, c'est le chagrin d'Ernest Hello. J'ai souvent pensé que les grands hommes et surtout les grands chrétiens devaient exciter, dans l'invisible monde de méchanceté qui nous enveloppe, des haines spéciales: de là, une persécution occulte, et ces coups surprenants qui, par-

fois pour toujours, mutilent leur vie. Du choc qui brisa leur union, leur vie à tous deux fut mutilée. Seigneur, oublieux des sommets, alla échouer dans la politique et ensevelir sa pensée dans les plis d'une feuille bonapartiste.

Hello supporta-t-il mieux l'épreuve? se demande Oscar Haward dans l'article déjà cité.

« Sans la digne et noble femme qui apaisait ses rancœurs et calmait ses révoltes, la nostalgie du Croisé l'aurait de bonne heure emporté. »

Ceci manque d'exactitude, car, si le Croisé emportait quelque chose de la jeunesse d'Hello et de son enthousiasme extérieur, il lui laissait sa grandeur intacte et la puissance de sa pensée devenue plus profonde. Il lui laissait son aine, en ce qu'elle avait de plus sérieux et de plus pathétique, et, si la rupture fut un deuil pour Hello, elle ne fut ni une chute ni un amoindrissement. Un nuage en resta sur le front du grand homme, mais pas une flétrissure !

Je puis même dire que ce cœur resta jeune, comme en témoigne le dernier mot de cette belle et triste histoire, mot généreux comme l'âme de celui qui Fa prononcé. C'est de Kéroman qu'averti par un ami, Hello l'adressa à Seigneur mourant, à Seigneur qu'il avait pleuré longtemps avant sa mort et qui, en ses derniers instants, eut le désir de recevoir une assurance de pardon et d'oubli.

LE (( CROISE

Voici la lettre par laquelle Ernest Hello répondit à l'expression de ce désir :

« Mon cher et ancien ami, mon cher Seigneur, j'apprends par Laverdant que vous souffrez beaucoup. Je saisis cette occasion, quoiqu'elle soit triste, pour vous envoyer mes remerciements. Vous avez été mon compagnon d'armes, à cette époque de ma vie dont le souvenir me fait monter les larmes aux yeux, l'époque, malgré tout, glorieuse du Croisé.

« Je me souviens toujours, je me souviens avec plus de profondeur que je ne puis le dire, je me souviens de vos efforts et de votre dévouement. Je me souviens du petit cahier rouge, le Croisé de la seconde année, que vous m'apportiez le vendredi, et de nos promenades au bois de Boulogne, et de nos conversations qui étaient, malgré tout, malgré l'état actuel des choses, malgré l'apparence plus puissante sur nous que la réalité, qui étaient très souvent pleines de lumière et de vérité.

« Revoyez-moi, retrouvez-moi, souvenez-vous de votre ancien ami. Que l'ennemi qui nous a séparés cesse de se réjouir de son triomphe, qu'il tombe dans son piège.

« Vous souvenez-vous du chêne qui était le rendezvous de toutes nos promenades ? Vous souvenez-vous, Georges Seigneur, des paroles que nous avons dites et des soupirs que nous avons poussés? Vous souvenezvous des prières que nous avons faites ensemble ?

« Rentrez, si vos souffrances vous le permettent, dans l'esprit de ces heures de lumière et sachez que ce sont les seules heures de notre vie dont je veuille me souvenir désormais. »

Seigneur put lire cette lettre dans un moment de

lucidité, et, avec un sentiment d'indicible émotion, il dit, après l'avoir lue, qu'il mourait heureux.

Ayant, dans un de ses articles, décrit les splendeurs de l'éloquence de Lacordaire, Hello termine en nous disant quel est à ses yeux « le titre de noblesse et la plus sûre grandeur de ce prêtre : Rome, un jour, parla contre son désir, et le P. Lacordaire s'agenouilla ». Hello, sauvé toujours de toute hétérodoxie par la profondeur même de sa pensée et de son bon sens philosophique, n'a pas eu la gloire de s'agenouiller dans l'humiliation volontaire. Il n'a pas eu la gloire du repentir, mais il a eu celle du pardon, et, à mon avis, la preuve la plus haute de sa grandeur, ce n'est pas d'avoir écrit CHo?nme, c'est d'avoir pardonné.

LE JOURNALISTE UNIVERSEL

Le Croisé mort, Hello eut pour tribune la presse entière, ne voulant s'inféoder à aucun parti politique ni à aucune nuance du catholicisme dont Fintégrité lui était à cœur comme celle de la Pensée elle-même. Il y a dans le parti quelque chose d'étroit qui gênait l'envergure de cet esprit fait pour planer au-dessus de nos divisions toujours plus ou moins mesquines. A la Chambre, il eût fait probablement comme Lamartine, il eût siégé « au plafond », si ce mot, qui convenait bien à la légèreté du poète, n'était une offense à la gravité du philosophe. Je m'imagine difficilement, d'ailleurs, Hello député, ou même orateur, bien qu'il eût dans la conversation l'éloquence de l'idée. C'est assez de se le représenter journaliste et dans le très grand sens du mot, car les professions de ce bas monde ne pouvaient convenir à cet homme que dans leur acception la plus haute et seulement

par leurs sommets. Le classique reporter, le vulgaire chroniqueur, « faisant chaque matin la récolte des riens, qui courent par milliers pour servir cette pâture à cinquante mille affamés », comme il dit avec son ironie, ne sont ses confrères que de nom.

Cette industrie qui consiste à nourrir de néant l'humanité, cet art de parler pour ne rien dire, il les ignore profondément. Ce qui ne lui est pas moins étranger, ce sont les coteries mesquines, les cancans de bureaux, les mille petites taquineries, les milles petites infamies qui s'agitent dans Farrière-boutique d'un journal. Il eût plus d'une fois à en souffrir, si peu qu'il entre-bâillât la porte.

Veuillot lui-même, l'héroïque Veuillot, « qui n'a jamais tremblé devant rien, dit Barbey d'Aurevilly, excepté devant les talents qui auraient tenu à honneur de combattre à côté de lui pour la cause de l'Église », Veuillot, ou, pour mieux dire, son entourage, prit peur un jour du talent d'Ernest Hello, dont il avait pourtant magnifiquement salué l'aurore. « Il est dangereux d'être trop grand; cela rend l'abonné rebelle, » disait Veuillot. Hello, dont la nature ne se courbait pas, comprit qu'il n'était pas fait pour pratiquer le journalisme autrement qu'en amateur éclectique. Dès lors, cherchant l'espace et l'air libre, refusant de s'emprisonner

LE JOURNALISTE UNIVERSEL

en aucun moule, sa voix jeta un peu partout quelque fragment de ses éclats sonores, et si en France, terre classique de la frivolité et de la routine, cette voix, d'ailleurs trop rare, ne conquit pas la célébrité, elle n'en impressionnait pas moins, chaque fois qu'elle retentissait entre un premier-Paris et un fait divers, tout lecteur capable de ne point passer, sans un frisson, dans le voisinage du génie. Car Hello, le penseur Hello, est un journaliste supérieur, et je ne sais si ses articles, recueillis des mille coins de la presse et groupés en volume, ne constitueraient pas, aux yeux du public, son plus beau titre de gloire.

Ici, en effet, l'idée, sans être moins puissante que dans les œuvres philosophiques, apparaît néanmoins dans une lumière plus accessible, plus près de terre en quelque sorte et plus humaine, moins sidérale et moins transcendante.

L'article intitulé : La Ville où Von nya pas le temps a pour thème une pensée profonde, mais il la prend sur le ton léger :

Je n'ai pas le temps !

Il n'a pas le temps !

Nous n'avons pas le temps !

Vous n'avez pas le temps !

Voilà le cri de Paris.

Et, dans l'article sur George Sand, cette réflexion sur le mariage :

« Ce pauvre mariage est admirablement placé pour être écrasé d'ennemis... Dans le grand combat universel, le mariage joue le rôle que jouait le cimetière d'Eylau dans la bataille d'Eylau. »

Et cette fin d'article où le sublime se cache sous le familier:

« Je causais avec un peintre naturaliste

— Comment avez-vous choisi ce modèle ? Avez-vous trouvé cela beau ?

— Beau? me répondit le peintre ! Qu'est-ce que cela? Avez-vous jamais vu le beau ? C'est comme si vous veniez me parler de Dieu.

Ceci est le mot de la fin. »

Cette familiarité dans le grandiose est un des charmes d'Hello journaliste.

Un autre caractère très remarquable et très rare de ces inspirations au jour le jour, c'est leur éternelle actualité. Ceci, je le sais, est un mérite commun à toutes les œuvres du même auteur, dont l'intérêt sera plus vif peut-être pour la postérité que pour les contemporains. Si je le note dans les articles, c'est qu'on ne s'attend pas à l'y rencontrer. Le journalisme vit d'actualités, et, d'ordinaire, les actualités passent. Peut-être appartientil au génie de dégager des actualités qui passent l'Actualité qui ne passe pas. La question d'Orient, par exemple, est une question très actuelle; mais c'est, en même temps, une des questions éter-

LE JOURNALISTE UNIVERSEL

nelles de l'Histoire vue des sommets. Ecoutez Hello :

« Dans les moments les plus vulgaires de l'histoire humaine, l'Orient et l'Occident semblent s'oublier.

Dans les moments les plus solennels de l'histoire humaine, l'Orient et l'Occident se regardent.

Dans les moments décisifs, l'Orient et l'Occident. se touchent.

... Napoléon Ier eut de vives aspirations vers l'Orient: « Constantinople, disait-il, c'est l'Empire du monde. »

Et il ajoutait : « J'ai manqué ma destinée. »

... La question qui unit et qui divise les Orientaux et les Occidentaux est bien supérieure à une question politique. Elle est du nombre de celles que la Providence s'est réservées. Elle a les caractères d'un secret, et je dirai presque qu'elle a les proportions d'un mystère.

En général , l'analyse est plus spécialement le domaine de l'homme ; la synthèse touche de plus près les choses divines...

L'Orient et l'Occident s'appellent. S'ils s'unissaient, l'Occident entrerait dans le repos, l'Orient dans le travail.

Les fils de Noé se retrouveraient en présence, à genoux sous la même> bénédiction. »

Voilà la question d'Orient envisagée dans toute sa grandeur.

L'Orient ! le penseur y voit la solution, non seulement de la question politique, mais de la question sociale, de la question ouvrière. L'article intitulé : Les Embarras de l'Europe va nous montrer

de quelle façon magnifique et supérieure ce large esprit traite les questions du jour.

« L'Europe pèse sur elle-même parce que le temps est venu pour elle de se donner et de se répandre.

Voici une loi générale : l'individu qui ne pense qu'à lui se ruine, s'affaisse, se consume, se détruit...

Or il y a en ce moment, dans le xixe siècle, quelqu'un qui s'affaisse, c'est l'Europe.

L'Europe penche la tête parce qu'elle s'affaiblit. L'Europe s'affaiblit parce qu'elle ne fait pas tout son ouvrage.

Son ouvrage, c'est la civilisation du monde entier...

Elle pèse sur elle-même, parce que le temps est venu pour elle de se donner et de se répandre.

Pour se sauver, il faut qu'elle tende la main à ceux qui meurent faute de nourriture, il faut qu'elle fasse à l'Orient l'aumône de la civilisation. Son égoïsme serait son arrêt de mort. Elle n'a pas de travail à donner à tous les bras qui en demandent, parce que l'Occident ne suffit pas, et les bras qui demeurent inactifs devraient se tourner vers l'Orient. En Orient, tout est à faire. L'Orient demande pour se régénérer les hommes dont l'Occident ne sait que faire et que l'Europe ne sait comment nourrir.

Toute la loi morale a son retentissement dans le monde matériel.

S'il est clair au point de vue des idées que l'Europe doit civiliser l'Orient, cela est nécessaire au point de vue des faits, et si cette vérité devient évidente pour les penseurs, c'est que la pratique de cette vérité devient nécessaire pour les hommes.

Et qui sait si l'économie politique ne trouverait pas en Orient la solution des problèmes qui l'agitent?

LE JOURNALISTE UNIVERSEL

De toutes parts on cherche du travail. Regardez donc la Mappemonde, si vous voulez trouver la place du travail ! Qui donc en Europe serait encore inoccupé, si les Européens cultivaient l'Orient ? Les bras de l'Europe, comme sa téte, sont chargés de cultiver le monde et ne peuvent trouver qu'à cette condition, dans un large et fécond exercice, la santé et le développement. »

Tout cela est magistral de simplicité et d'unité, car tout est embrassé, et d'un regard.

Un recensement de population est un fait assez prosaïque, et celui de décembre 1881 n'a rien de spécialement digne de l'attention de la postérité. Voyez pourtant comme la main d'Hello sait agrandir ce qu'elle touche. Et tout d'abord il est impressionné par la beauté d'un fait banal et insignifiant pour l'œil vulgaire :

« Le recensement, dit-il, a un caractère sérieux et même solennel. Ce sont les nations qui font leur inventaire. Il me semble voir le général des généraux passer en revue son armée... La vie est un combat, et personne n'en peut douter au xixc siècle. Le recensement oblige chaque individu à dire son nom devant le genre humain ; chacun de nous répond : Présent, et cette revue militaire ne manque pas d'une certaine grandeur. »

Mais cette grandeur ne suffit pas à Hello.

Hello possède au suprême degré ce que Gratry nomme si bien Y élan philosophique, le bond de l'esprit vers les sommets. D'un coup d'aile il est

en Judée. Ce recensement banal de décembre 1881 le reporte, à travers les 1881 ans qui nous en séparent ou plutôt qui nous y unissent, au recensement fameux du décembre divin.

Il y a 1881 ans qu'une femme se présentait au recenseur, et le recenseur se posait peut-être la question s'il devait inscrire l'enfant. Oui sans doute, (( il faut qu'il compte, lui comme un autre... Qu'aurait dit le recenseur s'il avait été prophète? » Qu'aurait-il dit s'il avait vu les siècles s'ouvrir au berceau de cet enfant, et l'incroyant de nos jours, par cela seul qu'il date une lettre, avouer qu'il est chrétien ! L'œil d'Hello se plaît à ces grands spectacles . L'Empire romain lui apparaît dans la majesté de sa paix universelle : l'Orient et l'Occident se touchaient. Dans l'universelle hôtellerie, il y avait place pour tous les peuples, il y avait place pour tous les dieux, « mais il fallait à cet enfant une place si énorme que les panthéons des dieux et les hôtelleries des hommes se fermaient à son approche instinctivement ». Alors, dans ce bout d'article qui est un coin d'épopée, Hello voit « Rome dans sa placidité victorieuse , la Grèce dans la curiosité brillante de son travail intellectuel, la Judée dans sa fierté intérieure et dans sa tristesse immortelle, toutes trois travaillant du même travail, toutes trois oubliant du même oubli cet enfant qui allait naître ». Cet enfant qui allait naître ne

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préoccupait personne : « Les siècles se disposaient à dater de sa naissance, et les hôtelleries ne se disposaient pas lui à offrir un refuge. »

Cela est beau et sera toujours beau, car cela, c'est Dieu.

Nous voilà au cœur des choses, au cœur de l'Histoire, et de la Religion, et de l'immortelle Poésie de la Religion et de l'Histoire ; — tout cela à propos du recensement banal de 1881. Voilà comment dans le fait du jour on peut mettre de l'éternité.

J'ai intitulé ce chapitre : le Journaliste universel. Universel il le fut, il Test (car j'aime à parler d'Hello au présent) dans tous les sens de ce mot. IL l'est non seulement par la diversité des journaux auxquels il collabore : l'Univers, le Monde, le Constitutionnel, le Moniteur, Paris- journal, la Civilisation, le Gaulois, le Courrier de Bruxelles, le Propagateur de la Nouvelle-Orléans , eurent tour à tour l'honneur de publier sa parole. Il l'est, non seulement par le caractère de son inspiration, essentiellement universelle et catholique, et par sa façon d'approfondir les sujets qui leur donne l'actualité de tous les temps. Il l'est encore par la variété des questions traitées et la souplesse d'une voix qui sait parler dans toutes les gammes.

Une nouvelle Année, la Fête des Rois, le Carnaval, le Carême, Pâques, le mois de Mars, la Pente-

côte, les Ouvriers de Babel, l'Actualité, les Actualités de l'Erreur, le Sens du mot « laïque », le Sens du mot « Liberté », les trois Sociétés, la Ville où l'on ri a pas le temps, les Devoirs de la Critique, la Paix, la Presse, Rencontre de la Science et de l'Art, un Regard à l'Orient, les Embarras de l'Europe, la Réalité, Laissez les Morts ensevelir leurs Morts, le libéralisme, la Caricature, la Folie, les Grands Hommes, le Dimanche, le Suicide, les Journaux, M. Pasteur à l'Académie française, les Hommes pratiques, la Revue des Deux Mondes, le Saint Homme de Tours, le Denier de saint Pierre, M. Taine, Victor Hugo, Napoléon, Alfred de Musset, etc. etc. ; — peut-être n'est-il pas une idée, pas une question grave, pas un homme illustre en ce siècle, sur qui Hello n'ait dit son mot, et toujours ce mot est le mot décisif, parce que c'est le mot profond. Pour ma part, je sais tel alinéa de ce journaliste penseur qui, sur les problèmes enchevêtrés dont la discussion embrouille le monde moderne, a, d'un trait, jeté en mon esprit plus de clarté que des volumes. L'article sur la Liberté, par exemple, est magnifique de précision et de lumière. L'article sur le Libéralisme est un morceau magistral, dont nous reparlerons. Les Actualités de l'Erreur, le sens du mot « iMÏque », sont décisifs de netteté et d'évidence.

LE JOURNALISTE UNIVERSEL

« Plus de religion ! partout des laïques ! « C'est comme si l'on disait :

« Plus de régime militaire, plus d'armée, partout des soldats ! »

Le dernier Aveu de M. Renan [Courrier de Bruxelles, 25 février 1882) est pétillant d'ironie éloquente :

« Il n'y a pas d'exemple, dit M. Renan, qu'une pensée ou un sentiment se soient produits sans cerveau.

« C'est absolument comme s'il disait : Il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait existé sans corps. »

Et, plus loin, résumant l'œuvre entière de M. Renan, il la met dans le mot de Théophile Gautier: « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien. Cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent. »

L'ironie atteint les proportions de l'épopée et de la philosophie de l'histoire dans l'article qui a pour titre les Ironies de Dieu :

« La philosophie du siècle dernier était sentimentale au dernier point. C'était une bergère de Vateau. Elle aimait les champs, les prés... Elle n'avait à la bouche que des paroles d'amour. Elle bégayait aussi fort agréablement le doux nom de l'innocence. Elle rêvait la fraternité. Oh! comme elle aimait tous les peuples, cette douce Philosophie ! Elle n'eût jamais écrasé une mouche. Un insecte souffrant lui eût arraché des larmes. Elle n'eût pas contemplé la détresse d'un papillon sans verser des torrents de pleurs.

« Toutes ces douceurs réunies n'empêchèrent pas V)3 d'éclater.

« Tout au contraire !

« Toutes ces douceurs réunies firent éclore 93, comme le bouton fait éclore la rose.

<( Plus de Dieu, plus de maître ! L'homme est affranchi. Il ne relève que de lui-même. Les peuples sont frères. Plus de guerres ! plus d'armées! plus de tyrans! Des philosophes en pleurs célébrant la liberté, la fraternité, la paix universelle. On s'embrasse à s'étouffer. Les échos de la terre ne répéteront plus que le baiser des nations se jetant au cou les unes des autres.

« O bergers ! ô bergères ! O Paul ! ô Virginie !

« Tout à coup, un jeune artilleur très silencieux prend Toulon, puis l'Italie, puis la France, puis l'Europe... La terre fait silence devant lui comme devant Alexandre, et, dans ce silence épouvanté, une voix brève retentit qui prononce des phrases courtes :

« Soldats, je suis content de vous. »

C'est de ce même Napoléon qu'Hcllo a dit ce mot solennel: « Il a montré aux hommes ce que ces gens-là voient rarement: l'attitude gigantesque. » Heilo aimait l'attitude gigantesque, car il a luimême dans l'esprit quelque chose de cette attitude. De là peut-être sa sympathie pour Victor Hugo, avec lequel il a de grandes affinités artistiques. » (Paris- Journal, 7 mars 1882.)

Le lendemain des quatre-vingts ans suffirait à en faire preuve.

« Le jour même d'une fête, on n'apporte que des fleurs.

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« Le lendemain, il est permis d'apporter des réflexions.

« La fête est chose gaie, mais elle est chose grave. « Le premier jour, la gaieté domine ; le lendemain, la gravité.

« Le premier jour, c'est la fête du jour présent.

« Le lendemain, c'est la fête du jour éternel.

« Le premier jour appartient aux petits enfants. La voix de Jeanne et de Georges est la musique de ce jour-là.

« Le lendemain appartient à l'âme humaine. Si elle a des regrets et des désirs, elle est admise aies exprimer.

<( Le premier jour est la fête de l'homme tel qu'il est.

« Le lendemain, c'est la fête de l'homme tel qu'il devrait être.

« Le premier jour, on le regarde.

« Le lendemain, on le contemple. »

Une seule chose enthousiasme Hello plus que le génie, c'est la sainteté.

« Essayez de dire saint Napoléon. Impossible ! La langue humaine ne veut pas.

« Cependant, sur l'ordre de l'Eglise, on va dire : saint Benoît-Joseph Labre. Et la langue humaine ne va pas se cabrer. La langue humaine obéira.

« ... J'appelle tous les hommes, tous les écrivains, tous les journaux, depuis les Débats jusqu'à V 'Intransigeant, et je les supplie de m'expliquer ce fait :

« Comment se fait-il qu'ils connaissent aujourd'hui le nom de Benoît-Joseph Labre? »

Hello, dont l'intelligence est ouverte à tout ce qui est lumière, a sur la Science moderne des vues

splendides. L'article intitulé: Rencontre de la Science et de PArt, prouve qu'il sentait la poésie de la vapeur et de l'électricité. Par instants un souffle épique passe à travers son admiration qui en devient grandiose.

« Le genre humain a déclaré la guerre à l'espace, et, l'espace vaincu, l'homme marche à pas de géant. L'espace se défend, il recule d'un pas, puis d'un pas, puis d'un autre pas. La vapeur s'est tournée contre lui et il s'est senti perdu. L'électricité est venue au secours de la vapeur, et l'espace s'est senti désespéré. L'homme est vainqueur. »

Ceci ne l'empêche pas de voir le Défaut de la Cuirasse : c'est le titre d'un très joli article (Univers, 6 juillet 1883), car Hello a de jolis articles, bien qu'en même temps très beaux.

« La science discute sur les microbes, je l'en félicite et l'en remercie. Mais l'homme continue à mourir de la fièvre typhoïde.

« Effroyable ironie ! L'homme visite l'homme et lui parle. Le chemin de fer rapproche les corps, le téléphone rapproche les voix. Et l'homme touche l'homme pour le frapper, et l'homme coudoie l'homme pour le haïr de plus près. Les hommes s'embrassent, mais c'est pour s'étouffer.

« La science facilite et précipite les agglomérations humaines, mais elle est impuissante à réconcilier deux ennemis, et même, et surtout, deux amis. Les engins de mort sont multipliés et perfectionnés mille fois plus que les instruments de vie. L'art de tuer est mille fois

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plus sûr du succès que l'art de guérir. La vraie émulation, la vraie fraternité, c'est la fraternité des artilleries. L'artillerie peut se passer du christianisme ; aussi sa prospérité est sincère.

« Mais, par ailleurs, la fraternité, en dehors du christianisme, est un mot qui cache un piège. Hors du christianisme la fraternité est simplement la chose qu'on réclame des autres. Au lieu d'être un don, elle est une exigeance. Elle est la fureur de l'égoïsme qui crie, et que crie-t-il ? Il crie : Dévouez-vous, déyouezvous ! adorez-moi, ou je vous tue ! »

Pour achever de faire connaître Hello sous la variété de ses aspects de journaliste universel, je termine par ce charmant croquis, plus profond qu'il n'en a l'air et que l'occasion qui l'a fait naître (car ce fut simplement le passage d'un M. Caraguel du Charivari aux Débats) . Vous verrez qu'il y a dans Hello un La Bruyère, mais un La Bruyère penseur, philosophe jusqu'au bout des ongles, qui n'en sont pas pour cela moins aiguisés :

Le Charivari et le Journal des Débats

« Qu'est-ce que le Journal des Débats, sinon le Charivari revêtu d'un masque tragique?

« Le Charivari, c'est le Journal des Débats qui se déshabille; le Journal des Débats, c'est le Charivari qui fait toilette et qui va en soirée.

« Le Charivari et le Journal des Débats représentent le même individu à deux âges différents, la même plante à deux degrés divers d'épanouissement.

Le Charivari, c'est la jeunesse ; le Journal des Débats, c'est la maturité.

« Le Charivari, c'est la fleur; le Journal des Débats, c'est le fruit. Et voilà ce qui explique la destinée de M. Caraguel.

« Sans le Journal des Débats, le Charivari manquerait d'aplomb. Sans le Charivari, le Journal des Débats manquerait de légèreté. Le même esprit les anime.

« La caricature qui orne le Charivari révèle la substance cachée derrière la philosophie qui orne le Journal des Débats. Sans cette caricature, cette philosophie serait inintelligible ; c'est la caricature qui, en montrant son principe, révèle sa nature. En étudiant la caricature du Charivari, on surprend la philosophie des Débats dans le travail de sa formation. Le Charivari, comme un enfant terrible, révèle les secrets de la maison. Les choses qui dans le Charivari se passent des fantaisies de caricature se passeront plus tard dans le Journal des Débats des fantaisies de philosophie... »

Mais c'est trop considérer Hello par le petit bout de la lorgnette. Le journaliste, c'est l'auteur en miniature, j'allais dire c'est l'auteur en pièces. Il est temps de jeter sur les grandes œuvres, où sa ressemblance peut se refléter plus largement, un coup d'œil non point encore de penseur, mais d'historien et de bibliographe.

LES ŒUVRES

En 1858, on voyait aux vitrines de toutes les librairies catholiques un ouvrage intitulé: Renan, l'Allemagne el l'athéisme au xixe siècle. C'était le premier livre d'Hello. Il avait alors trente ans, et le coup d'essai était un coup de maître.

« Je me souviens encore de l'émotion qu'excita ce livre parmi certains groupes parisiens vers 1858, dit M. B. dans le Polybiblion. M. Renan, déjà au plein de sa réputation, venait de publier les Études d'histoire religieuse. Un jeune homme se levait et le terrassait par la simple et profonde acuité du regard. Hello, ce jour-là, sentit tomber sur lui comme un premier rayon de la gloire. »

Georges Seigneur, qui avait corrigé les épreuves du glorieux volume, chantait, à son tour, dans La Question divine, la défaite du dragon Renan par l'archange Hello...

Puis ce fut tout.

« Regardez les ennemis de l'Eglise, s'écrie Hello

no

dans une noble tristesse. Quels triomphes leur sont ménagés ! Comme Voltaire et Rousseau, Victor Hugo a été exalté par les siens, au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à sa nature de donner. Il a été multiplié par l'admiration... Et M. Renan! Son léger talent, fait de finesses et de nuances, ne semblait pas fait pour une si grande fortune ; mais il attaquait l'Église et il a été porté aux nues. Il est peut-être étonné lui-même de la grandeur de ses succès, et compare le sort qu'il a eu au sort qu'il aurait eu s'il était resté fidèle ! Cette comparaison est épouvantable. Lecteurs conservateurs, lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité : Vous avez parmi vos écrivains des hommes de plus haute taille que M. Renan. Vous avez ce qu'il fallait pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu ! Vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. Vous n'avez pas mis en évidence les aînés de votre famille. Vaincu en droit, M. Renan est vainqueur en fait, et il se félicite probablement d'avoir choisi pour amis ceux qui distribuent les triomphes. »

Parmi les hommes qui, à la première heure du moins, ont rendu justice à Hello, n'oublions pas d'en mentionner un qui bientôt allait l'abandonner comme les autres, mais qui ne l'abandonna pas sans l'avoir reconnu et acclamé :

« Le moment des revers nous semble arrivé pour l'auteur des Etudes d'histoire religieuse, écrivait Louis Veuillot dans ï Univers du 12 janvier 1859. Voici un jeune homme avec un tout petit livre de moins de 200 pages in-8°, qui, dans la moitié de ce court travail,

LES ŒUVRES 111

réduit à très peu de chose * l'essencô philosophique de M. Renan.

M. Hello est jeune, il débute; la critique peut s'exercer sur ses idées et sur son style. Méconnaître sa valeur comme penseur et comme écrivain nous paraît malaisé...

Il y a de grands coups donnés d'une main prompte dans les nuages de la sophistique moderne, qui en font sortir, non pas des éclairs, mais de beaux torrents de belle clarté. Nous aimons cet esprit vaillant, cette parole hardie, ce dédain des demi-vérités qu'une apologétique intimidée oppose comme en demandant pardon aux audaces de l'erreur. »

Le rude polémiste ne fait qu'un reproche au jeune écrivain, c'est d'être trop bon pour M. Renan en avouant « le charme de cette parole humaine qui s'est tournée contre la Parole étemelle ». Hello, en effet, qui avait le culte de la justice et le sens exquis de l'art, n'aurait eu garde d'ôteràM. Renan son seul et vrai mérite : le charme de la phrase. Ne faut-il pas quelque chose pour recouvrir le néant ?

Hello, qui, sans avoir besoin des séductions de la phrase (car il n'a pas, lui, à recouvrir le néant, il n'a qu'à exprimer l'être), n'en est pas moins un styliste de premier ordre, publia en 1861 un petit volume intitulé le Style. C'était la collection des

1 A rien même ; car voici la conclusion : « Que nous reste-t-il donc à adorer ? Le néant. C'est du néant que M. Renan affirme ce que nous affirmons du Verbe : Omnia in ipso constant. »

très remarquables articles parus dans le Croisé sur ce sujet creusé magnifiquement par sa plume.

Le Style est un chef-d'œuvre. Aussi sommesnous tout à fait de l'avis du journal le Monde (7 juin 1861) :

« Ce livre, dit-il, devrait être entre les mains de tous les professeurs. Il mérite de remplacer toutes ces rhétoriques, où Ton apprend, avec tant d'ennui, à dissimuler sa pensée sous le vêtement de la phrase, au lieu de la présenter dans la belle franchise de son austère nudité. »

Tout le programme du style est dans ces paroles d'IIcllo :

« Jusqu'ici l'esprit humain a cru très souvent que, pour réaliser le beau, il fallait se déguiser, et le déguisement qu'il a pris s'est nommé l'Art. L'Art a été le jeu qu'il a joué, quand il a voulu parader devant luimême, suivant certaines conventions.

Il faut qu'un homme de génie se lève, parle, soit écouté et dise :

Je veux que désormais l'Art soit sincère.

Je veux que l'Art cesse d'être le déguisement de l'homme, pour devenir son expression.

Je veux que l'Art soit l'explosion simple, naïve et sublime des splendeurs de l'intelligence. Pour que l'Art soit beau et que sa beauté soit vraie, je veux que l'Art désormais dise les choses comme elles sont.

Dieu voudra, si je ne me trompe, que cette voix soit entendue1. »

1 L'Homme, p. 423.

LES ŒUVRES

Les deux opuscules dont nous venons de parler, Renan et le Style, sont fondus aujourd'hui dans des ouvrages plus vastes : le premier, dans Philosophie et Athéisme ; le second, dans la troisième partie de l'Homme.

En 1868, Hello, qui est un philosophe complet et, par conséquent, un mystique et un contemplateur, un mystique à grand vol, un contemplateur au profond regard, publia une traduction de la bienheureuse Angèle de Foligno, celle qu'on a appelée la Thérèse de l'Italie et dont Hello dira dans Philosophie et Athéisme :

« Si Angèle de Foligno, au lieu d'être la bienheureuse Angèle, avait le même génie dans une direction profane, toutes les nations seraient pleines de sa gloire. »

Pour ma part, je ne sais rien de plus divinement suggestif que ces pages qui nous ouvrent sur l'inaccessible splendeur, et aussi sur l'humaine nature, des échappées que ne soupçonne pas la myopie matérialiste du siècle. Parfois un mot, un cri de cette âme privilégiée vous révèlent tout un monde. Hello aimait ces confidences pleines d'éclairs sur l'infini et sur l'homme, ces drames de l'âme aux prises avec Dieu, toute cette vie supérieure de la Sainteté, où l'Amour, la Métaphysique, la Foi, la Raison, la Poésie, toutes nos gloires se donnent rendez-vous sur un sommet.

Parlant d'un antre ouvrage d'Hello, les Physionomies de Sai?ils, Barbey d'Aurevilly se plaint, comme jadis l'admirateur de Démosthône, de la brièveté de ces esquisses :

« Pourquoi un jour, dit-il, ne s'élèverait-il pas de la miniature historique jusqu'à la grande peinture d'histoire. La flamme qu'il a dans l'esprit, je ne voudrais pas la voir passer si vite sur des sujets qu'elle pourrait magnifiquement dévorer — 11 doit y avoir, ajoutait-il, dans l'histoire de l'Eglise, des sujets tentateurs pour une plume si cathol quement osée. »

Eh bien, Angèle de Foligno, dont nous parlons, et Rasbrock dont nous allons parler, sont précisément ces sujets tentateurs, ces motifs de grande peinture psychologique qui attirèrent la main d'un traducteur de génie. Ce sont de véritables épopées philosophiques.

« Ces épopées, dit un publiciste, ne sont pas le récit fatigant de combats matériels comme dans Homère, c'est la psychologie vivante de la conscience humaine, ce sont les drames réels de l'âme en lutte avec ellemême pour la conquête de l'Infini. »

Hélas ! il a suffi d'un mot pour faire oublier les auteurs et les héros de ces épopées spirituelles. « Ce sont des mystiques, » a-t-on dit, et tout a été dit. Des mystiques ? Ce sont des philosophes ! Voilà la vérité. De grands philosophes et de grands poètes, comme doivent l'être des possédés de Dieu.

LES ŒUVRES

L'année suivante (1869), notre sublime chercheur ouvrit à la pensée philosophique une seconde mine d'or par la traduction d'un livre inconnu, dont Mme Hello, fort habile en ce genre de négociations, parvint, non sans peine, à obtenir pour son mari l'exemplaire unique enfoui sous la poussière jalouse de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Voici comment Louis Veuillot, dans V Univers du 3 février 1869, signale cette œuvre et cette traduction. Ce jugement peut étonner, mais il ne dit que la vérité :

« M. E. Hello nous donne une magnifique suite de son beau travail sur la bienheureuse Angèle de Foligno ; c'est la traduction des Œuvres choisies de Rusbrock. Nous avons dans Angèle le drame tragique et la conquête de la vie contemplative ; ici, nous en possédons le tableau tranquille et rayonnant, quoiqu'au fond peutêtre plus émouvant encore.

« Rusbrock (l'ermite de la Vallée Verte) était illettré. C'était un humble prêtre flamand du xive siècle. Néanmoins, si Ton considère l'ordre des génies, l'inculte Rusbrock comme théologien, partant comme philosophe et comme poète, surpasse Bossuet autant que Dante, par exemple, surpasse Boileau. Devant les mystères de l'homme et de Dieu, Bossuet cherche, raisonne et, pour dire le mot, tâtonne ; Rusbrock connaît, décrit ou plutôt chante et contemple. Ce mystique illettré de l'âge obscur est chez lui dans le sublime, parle de ce qui lui est familier ; le docteur du siècle savant reste dehors. C'est Bossuet qui n'entre pas, qui n'ouvre pas, qui ne voit pas. Bossuet tisse des mots. Rusbrock jette

à flots les lumières. Il semble que Bossuetsoit ce grand vent qu'on entendit du Cénacle ; les courtes paroles de Rusbrock sont les langues de feu, le feu vivant et enseignant.

« Nous n'entreprendrons pas l'analyse de ce petit volume, où tous les mots sont des flammes, et toutes les flammes des idées... M.Helloa traduit Rusbrock comme il avait traduit Angèle. C'est la même vigueur et la même habileté, le même éclat naïf, étrange et puissant. Pour un ordre de pensées que le langage vulgaire ne porte pas, il s'est créé une langue qui est tout à la fois parfaitement à son auteur, parfaitement à lui-même et parfaitement française. »

Habitués que nous sommes à nos petites séparations superficielles et mesquines, nous pouvons être surpris qu'un philosophe, un des philosophes les plus indépendants, les plus personnels, les plus clairvoyants des temps modernes, ait débuté par des traductions, et des traductions d'auteurs mystiques perdus dans les brumes du passé. Nous ne voyons pas le rapport entre les hauts problèmes de la théologie chrétienne et la critique philosophique ou littéraire, entre les méditations d'un moine ou les visions d'une sainte du moyen âge et la réponse aux dernières questions du jour. Nous n'avons pas l'air de nous douter que le fleuve où nous buvons, qui passe entre nos quais, porte nos bateaux et lave notre linge, a sa source dans les montagnes abruptes d'où coulent la vie et la fécon-

LES ŒUVRES

dite de la terre. Nous ne savons pas que la science, la science actuelle, épanouie en merveilles d'industrie, de bien-être et de civilisation, était tout entière en germe dans le cerveau synthétique et profond de quelques génies du xvne siècle qui tous étaient des théologiens, et qu'une méditation sur la Trinité a mis Képler sur la voie de l'Astronomie moderne. Ecoutez Hello répondre à ceux qui pensent avoir mieux à faire dans les terribles complications de notre xixe siècle que de la théologie et de la mysticité.

« Le vulgaire croit que les grands principes éternels sont bons à amuser, pendant les jours de paix et de tranquillité, quelques docteurs armés d'un bonnet qui argumentent les uns vis-à-vis des autres.

« Eh bien ! voilà l'absolu contraire de la vérité.

« Les principes éternels, les vérités primordiales sont l'actualité suprême des jours de crise et de danger. Ils possèdent le secret du salut. Le salut est là, non pas ailleurs.

«... Mais, malheureux, c'est avec la lumière, la chaleur et le blé qu'on fait le pain ! Les Ilots de soleil qui tombent sur la moisson dorée ne ressemblent pas précisément à un morceau de pain. Et cependant qu'est-ce qu'un morceau de pain, sinon un rayon de soleil pétri dans la matière terrestre par le travail de l'homme ? * « Tel livre qui est l'œuvre d'un penseur et qu'on a oublié parce qu'il était l'œuvre d'un penseur, contenait peut-être la solution de mille difficultés pratiques, contre lesquelles on se heurte vainement parce qu'on regarde d'en bas, au lieu de contempler d'en haut.

« Aujourd'hui, comme du temps de David, le salut vient de la montagne K . »

Cette habitude, théologique et mystique, mais très pratique par cela même, très stratégique, de regarder du haut des monts donne au regard de certains penseurs une étendue et une portée qui en fait parfois des prophètes. Un ami d'Hello, M. Lasserre, conte à ce sujet une anecdote qui va couper agréablement les longueurs de cette nomenclature bibliographique.

« C'était aux plus beaux jours du second Empire et d'une corruption morale qui peut-être nous a valu nos défaite^, et ce qui les a suivies. Corruption dorée, qui souriait à l'Europe dans les fêtes splendides de l'Exposition de 1867, en pleine prospérité, en plein triomphe. « Travaillant dur, semaine et dimanche ; vendant cher ; gagnant gros ; contents de sentir le sol solide, sous leurs pieds, les laboureurs labouraient, les commerçants commerçaient, les agioteurs agiotaient. Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes.

« C'est alors qu'errant un jour avec un camarade dans les jardins cosmopolites de l'universelle Exposition, je rencontrai un homme. Oui, c'était un homme. Sa tête, étrange et fulgurante, sa tête aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux yeux qu'on ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semidouce et terrible, de cette lumière supérieure que les

1 « La nécessité suprême de l'esprit, qui est la justice et la vérité, devient la nécessité suprême de la vie. Le christianisme n'est plus seulement la nécessité morale du monde ; il est devenu la nécessité matérielle. »

LES OEUVRES

hommes ont appelée le Génie. Le front était vaste comme la pensée. Le dos, légèrement voûté comme celui d'Atlas, semblait courbé sous le poids de quelque invisible Univers.

« Cet homme m'aborda, et, faisant un geste fatidique, me dit gravement ce seul mot :

« — ■ Mon ami, je m'étonne.

« Je le regardai comme pour lui demander ce qui causait sa stupeur, car c'était bien la stupeur que traduisaient manifestement les traits assombris de sa vivante physionomie. Il reprit :

« — Je viens de passer levant les Tuileries, et elles ne brûlent pas encore !

« Cet homme, c'était Hello.

« — Il est fou, me dit mon compagnon.

« Hélas ! le fou était un prophète. »

Cette profondeur du regard qui vient de son élévation, nous la retrouvons, aiguë et vibrante, dans toutes les œuvres du traducteur à'Angèle et de Rusbrock. Trempé de bonne heure dans la haute lumière qui est la lumière de Dieu, la lumière catholique et universelle, l'aigle aura l'air de descendre quand il se posera, éclatant, sur nos sommets. Le chef-d'œuvre d'Hello, t Homme, porte à chaque page la trace de cette serre lumineuse, qui se souvient des soleils.

L'Homme d'Hello, aussi bien que l'homme luimême, est divisé en trois parties, qui embrassent tout dans leur ampleur : la Vie, la Science, l'Art,

— comme les dieux d'Homère en trois pas faisaient le tour du monde. L'univers des idées, des grandes idées actuelles et éternelles, s'agite dans ces pages, ou plutôt s'y éclaire d'un unique et triple rayon. C'est simple, c'est magistral. « Plus de lumière ! » demandait le vieux poète mourant. Hello a répondu, et de façon digne du grand poète. Il a donné la lumière royalement.

Détail que je note en passant : ce livre était sous presse à Paris, lors du siège de 1871 et des horreurs qui suivirent. Il est né dans les crises et les douleurs de la patrie ; peut-être y a-t-il eu, mêlées à son encre d'imprimerie, quelques gouttes de sang. A la hauteur où il plane, il n'a pas l'air de le savoir. Seul un mot de la préface trahit l'émotion patriotique de l'auteur :

« A l'heure où je parle, dit-il, il y a quelque chose d'étrange et de terrible à parler. Entre le moment où j'écris et le moment où vous lirez, que se passera-t-il ? Le secret de Dieu est entre ma plume et vos regards. La destinée de ce livre dépendra des événements que l'avenir garde. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret qu'il est terrible, ce qu'il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m'étonne de parler. Quand le poids de l'air, quand les tourbillons de la poussière, quand la couleur du ciel et de la terre, cette couleur particulière qui précède l'orage, quand ces signes se produisent, un certain silence se fait non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, j'allais dire

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sur les plantes. On dirait que la sève circule plus silencieusement sous Técorce des chênes menacés, et les oiseaux n'osent plus faire entendre leur voix légère. Une certaine obscurité oppresse leurs petits cœurs. »

Mais, ajoute Hello, « la Parole est un acte : c'est pourquoi j'essaye de parler ». Et le philosophe, comme le soldat, comme la sœur de charité, fit son devoir de citoyen. Qui sait si les plaies les plus profondes ne se pansent pas avec de la lumière ?

Au-dessus de l'homme, il y a le Saint, qui est l'élévation divine de l'homme. Les Physionomies de Saints parurent en 1875. Certes, le sujet n'était pas neuf, qu'importe ? Hello l'a dit à propos du génie :

« L'homme de génie n'est pas celui qui pense ou du moins qui pense toujours autre chose que les autres hommes; mais, quand il pense les mêmes choses, il les pense autrement... Il peut dire ce que tout le monde a dit avant lui et dire une chose étonnante. Comment cela ? C'est son secret. La griffe du lion laisse son empreinte »

Les Vies de Saints abondent. Mais, très souvent, les pieux auteurs de ces pieuses biographies nous présentent des héros monotones et uniformes, tous parés des mêmes vertus, recouverts du même manteau et tous vêtus du même habit de con-

1 Plateaux de la Balance, p. 245.

vention taillé clans le môme drap et coupé sur le même patron.

« Une des grandes erreurs du monde, dit Hello dans sa préface, consiste à se figurer les saints comme des êtres complètement étrangers à l'Humanité, comme des figures de cire toutes coulées dans le même moule. C'est contre cette erreur que j'ai voulu particulièrement lutter.

« Le monde surnaturel comme le monde naturel contient l'unité dans la variété, et tel est le sens du mot : Univers.

« J'ai essayé de rendre ces deux choses fidèlement... J'ai essayé de montrer que plusieurs saints sont plusieurs hommes et qu'il n'y a qu'un seul Évangile. »

Ajoutons que, pour montrer le côté humain de la Sainteté, Hello n'en diminue en rien le côté surnaturel.

« Là même est la plus grande beauté de ce livre, « aussi original, dit Barbey d'Aurevilly, de christianisme que de talent, car par ce temps de mœurs incrédules et superficielles, le christianisme entendu à cette profondeur semble une prodigieuse originalité ». Sans souci de ceux « qui cherchent dans l'histoire des faits à la taille de l'humanité, de ces faits parfaitement incapables de déconcerter le train-train ordinaire de leurs petites facultés », l'auteur des Physionomies « n'a pas embourgeoisé les Saints, ce qui est pis, je crois, que de les encanailler ! Les Saints de M. Hello ne ressemblent nullement aux saints juste milieu de MM. Augustin et Amédée Thierry, ces iconoclastes tempérés, qui n'en brisent point les grandes images, mais qui les liment. »

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Dédaigneux du rire de Voltaire, il « n'a pas cauteleusement usé de cette rubrique de l'impartialité moderne qui est de mettre les faits miraculeux embarrassants sous le couvert lâche et traître de la légende. Mais, comme on prend le taureau par les cornes quand on n'en a pas peur et qu'on se fie à sa force, il a pris les saints par leur auréole pour nous les montrer mieux, et cela lui a porté bonheur, car il semble qu'il lui soit resté sur les mains de V or pur de leur auréole.

« En cela, il a eu ce qu'il a mérité, M. Hello. Le surnaturel de sa foi a surnaturalisé son talent. Les choses du ciel ont donné à son genre d'imagination des teintes célestes. D'ailleurs, il n'y a de vraiment beaux que les livres brades. »

A cet égard, d'Aurevilly ne craint pas de mettre Hello au-dessus de Lacordaire :

« Quand on compare la Vie de saint Dominique à ce livre, qu'elle vous paraît décharnée !... Le laïque Hello est autrement ardent de foi et superbe d'enthousiasme que ce moine blanc qui, littérairement, a aux doigts de la rhétorique et — prélude de l'Académie future ! — de la rhétorique de Villemain !... Hello ébauche du pouce seulement quelques traits, mais, partout où le pouce a passé, il est resté de la lumière !

« Ces notices étranges et terrassantes de nouveauté, par ce qu'elles contiennent d'aperçus et d'illuminations inattendues, sont d'une rapidité étincelante. C'est une succession d'éclairs.

« 11 y en a trente-deux, et de toutes l'habile physionomiste a fait jaillir le trait, indiscerné jusqu'à lui et saisissant... Lavater voyait dans les visages là où les autres ne voyaient pas. M. Hello a de cette divination féconde. C'est le Lavater de la sainteté.

« Il vient de toucher d'un effleurement de feu trentedeux têtes de saints qu'il a rendues flamboyantes. »

Après cela, je ne jurerais pas que tout le monde fût de l'avis du grand critique, que je partage pleinement. Hello a ses aveugles. Son « flamboiement » est austère, intérieur, immobile vibrans. Certains yeux ne le voient pas.

Après le Saint, il n'y a plus que Dieu. Les Paroles de Dieu, parues en 1878, sont, pour ainsi dire, le livre sacré d'Hello. C'est le livre des grandes ombres mystérieuses et des grandes clartés, des profondeurs les plus profondes et des hauteurs les plus hautes.

« Nous voudrions, s'écrie un Américain (car Hello a des lecteurs en Amérique et des lecteurs fanatiques), nous voudrions pouvoir lire, étudier, méditer et approfondir cet ouvrage mystérieux en face du Niagara dont l'aspect et la voix sublimes nous mettraient dans le diapason où nous devrions être pour en admirer la biblique splendeur ! [Propagateur catholique de la Nouvelle- Orléans, 1878.)

Le lyrisme nous met toujours, à nous autres Français, un sourire au coin des lèvres. Ici, pourtant, le lyrisme n'est que l'explosion ardente d'un enthousiasme sincère. Car, s'il est peu de penseurs et d'écrivains plus inconnus, plus méconnus qu'Ernest Hello, il en est peu, en revanche, qui

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aient suscité des admirations plus vives, plus débordantes, plus spontanées aussi, je vous assure, car, si Hello faisait payer ses articles, jamais il ne paya ceux des autres. L'achat des louanges est un commerce où mettre un centime lui eût semblé monstrueux. J'admets bien que celui qui a défini les Paroles de Dieu « une voie lactée de sublimités et de profondeurs » ait pu dépasser la prudente réserve qu'impose le goût ; mais je gage qu'il n'a rien dit de plus que son sentiment, — et peut-être que la vérité.

Le titre lourd et classique : Commentaires de t Écriture sainte conviendrait mal à cette suite de variations éclatantes sur quelques textes sacrés. Car Hello, qui n'est pas dans ses Vies de Saints « un historien au nombre et au détail », comme dit Barbey, n'est pas non plus un commentateur au verset et à la ligne. Ses Paroles de Dieu sont, comme ses Physionomies, de simples esquisses, mais des esquisses qui font jaillir l'éclair, de la physionomie et de la parole.

L'Ecriture est pleine de magnificences ; mais ces magnificences sont voilées sous une simplicité telle qu'on ne les aperçoit pas. Gomme dit Hello, « l'Ecriture ne daigne pas se faire admirer ». Il faut que quelqu'un vienne nous dire : Regardez, il y a là des splendeurs. Il faut que quelqu'un dégage l'éclair.

Hello est excellemment l'homme de ce rôle.

Son génie, fait d'intimité et de grandeur, est chez lui en quelque sorte dans la magnifique simplicité de l'Ecriture. Écoutez comme il en parle :

« L'Ecriture est un abîme qui garde au fond de lui des prodiges de mystère. Une des choses qui m'épouvantent le plus dans la Bible, c'est sa simplicité. Si elle semblait profonde, sa profondeur serait moins effrayante. Mais cette simplité ! des paroles sans ornement, des faits sans ambition, des personnages sans prétention, des vertus sans enflure, des crimes sans déguisement ; et puis, derrière tout cela, des profondeurs à donner le vertige aux anges, à faire mourir le regard de l'aigle ! Ces paroles si simples, si brèves, semblent dédaigner l'admiration et s'exposer volontairement au mépris de l'homme stupide ; ou plutôt elles semblent, dans un oubli complet de l'admiration ou du mépris, tomber les unes après les autres sur une terre indigne d'elles, sans souci de l'accueil qui les attend...

« L'Écriture parle de tout du même ton... Elle nous dit du même ton qu'Alexandre fit la conquête du monde et qu'il se mit au lit.

« Pour elle ce sont deux choses aussi simples l'une que l'autre. Entre l'un et l'autre l'œil de Dieu ne voit pas de différence essentielle.

« Mais ce decidit in lectum, « il se met au lit, » est effrayant de brièveté.

<( Et jamais toutes les dissertations des philosophes n'ont exprimé la misère humaine comme ce mot jeté là avec la brutalité du fait, sans réflexion: Il se met au lit1. »

Ilello, qui est essentiellement occidental, fran-

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5çais, moaerne, parla précision du style et de l'idée, par la finesse perçante de l'analyse, par toutes les intentions savantes du penseur et de l'écrivain, a dans son génie des affinités de magnificence avec le pays de la lumière, de l'Himalaya et du Paradis perdu. Son culte du grand et du simple l'attire à ce berceau du monde, à cette poésie des époques patriarcales et primitives,

Où rien n'était petit quoique tout fût enfant,

comme dit Victor Hugo, qui lui aussi avait le sens biblique.

« Tout était jeune encore dans la mémoire, dans l'intelligence et dans le cœur de l'homme. Les forêts et les roses, l'océan et le tonnerre disaient de leurs voix diverses le nom du même Dieu et les oreilles de l'homme savaient encore entendre ].

« ... L'humanité s'attendrit comme un homme en face de ses souvenirs d'enfance. L'Ecriture présente à l'humanité des souvenirs d'enfance. Qu'ils sont graves, qu'ils sont profonds ! et quelle proximité de Dieu ! Les champs où Ruth glanait ressemblent-ils à d'autres champs ? n'ont-ils pas un parfum céleste ? la lumière qui les éclaire n'est-elle pas mystérieuse 2 ?., . »

Il faut lire dans Hello ces grandes pages calmes ou terribles qui s'appellent le Sommeil d'Adam, Rebecca à la fontaine, Moïse et l'intérieur du Désert,

Salomon dam sa gloire, Job ; Job, son cri; Job, sa parole et son silence ; il faut lire M ane Thécel Phares, l'Abîme ; David, les Cieux et les Étoiles; David et le Nid de Tourterelles, le Symbolisme dans l'Ecriture ; il faut lire: les Larmes dans l'Ecriture, pour voir battre le cœur de la Parole sacrée et goûter ce qu'on pourrait appeler les profondeurs du charme divin.

Je citais Victor Hugo qui, lui aussi, a senti la Bible; mais il Ta sentie, en quelque sorte, par le dehors ; il en avait le sentiment extérieur et imaginatif, j'allais dire décoratif et artistique. Hello en a, de plus, le sentiment vrai, le sentiment intime et religieux. Il ne porte pas seulement la magnificence et la simplicité comme un vêtement ; il est dans l'âme de la simplicité et de la magnificence. « Ce n'est pas un livre, dit M. des Houx dans le Constitutionnel, c'est une adoration. » Hugo a écrit Gain comme il a peint les Orientales. Les Orientales vraies, ce sont les Paroles de Dieu.

Il nous reste à parler des deux dernières œuvres d'Hello : les Contes extraordinaires (1879) et les Plateaux de la balance (1880).

« Voici un livre de contes, dit l'auteur dans sa préface. Il fait suite à mes autres ouvrages. Il n'arrive pas en qualité d'exception, comme un travail d'un genre à part. Il dit, en un autre langage, ce que j'ai déjà dit ; il

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escorte, il accompagne, il commente, il résume mes pensées et mes écrits.

« Ceux qui me connaissent me reconnaîtront.

« J'ai voulu donner le corps d'un récit aux vérités que j'exprime habituellement : ceux qui, dans mon livre de t 'Homme, ont lu le Veau d'or ne seront pas étonnés de lire Ludovic dans mon livre de Contes.

« La science sans Dieu et la science avec Dieu, étudiées aussi dans le livre de V Homme, seront reconnues par le regard intelligent qui se fixera sur les Deux étrangers, etc. etc.

« Le conte est la parole humble et solennelle, mystérieuse et bienveillante, des grandes vérités. »

C'est dire que les Contes d'Hello ne sont que l'incarnation plus vivante de sa plilosophie. Je dis plus vivante, car le style d'Hello donne par lui seul la vie aux idées. Les Contes ne font que leur donner une vie plus dramatique.

« Ce livre commence et finit par la recherche du nom de Dieu. » Malebranche disait à'Atfialie : « Qu'est-ce que cela prouve? » Hello veut que ses Contes prouvent sa métaphysique.

Barbey d'Aurevilly, le grand critique farouche, tout en admirant cette nouvelle forme prise par la pensée du grand homme, « ce tour de souplesse dans le talent, dont la force n'est pas toujours capable » et qu'on pouvait ne pas attendre d'un philosophe, se montre sévère pour quelques-uns de ces contes. Il trouve Hello inégal.

« La force en lui — une force intellectuelle par moments immense — tout à coup se fond en faiblesse ] . Où l'homme aigu, perçant, incroyablement, surnaturellement intuitif, a-t-il passé? Il procède par zigzags comme l'éclair. Son talent, c'est une vision qui foudroie et qui disparaît. Après la lumière, beaucoup d'ombre ! Plus qu'aucun écrivain, il fait penser aux deux vers de Quinault :

Il est beau qu'un mortel jusques au ciel s'élève, Il est beau même d'en tomber !

« Il a, aussi, cette dernière beauté : la beauté de la chute. Fait d'inégalités, il va haut et il tombe, — et parlois il se démantibule en tombant, mais il reste un démantibulé sublime.

«r .. Seulement cette inégalité, qui est le pied d'argile de la tête d'or, et qui existe entre ces contes, différents de sujet, n'existe plus dans ceux-là qui l'emportent nettement sur les autres. Ici le talent de l'auteur ne défaille pas une seule fois et il y plane au niveau de lui-même, toujours ! »

Barbey en trouve trois transcendants : Ludovic, les Deux Étra?igers ; Caïn, qu' as-tu fait de ton frère? Mais surtout et sur tous Ludovic! Ludovic, qui est peut-être ce qu'Hello a écrit de plus fort ; Ludovic cette prodigieuse étude « qui s'est fait drame comme le Verbe s'est fait chair » ! Nous reproduisons ailleurs le jugement tout entier de l'auteur des Œuvres et des Hommes, de l'impitoyable pourfendeur dont l'enthousiasme vaut de For.

1 « Corneille Favait, cette inégalité terrible. »

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Les Plateaux de la balance (1880). — « Je voudrais que la Critique vînt s'asseoir sur la montagne très solennellement. » Ce mot de l'auteur dans sa préface pourait servir d'épigraphe au volume. Il s'agit de critique dans ce livre.

« Mais cette critique, a dit quelqu'un, « est si grande et si haute qu'elle perd presque son nom sur la hauteur d'où elle regarde le monde. Elle trouve, pour parler comme Bossuet, sa sérénité dans sa hauteur. Elle combat énergiquement, mais le lieu du combat est si élevé que cette grande guerre ressemble à une grande paix. Les erreurs qui jonchent ce grand champ de bataille semblent célébrer les vérités devant lesquelles elles expirent. La Vérité chrétienne rayonne de tous les côtés, sur l'Art, sur la Vie, sur la Science, et les erreurs meurent presque avant d'être touchées ; elles meurent sous les rayons du soleil. »

Barbey parle, quelque part, « du côté divin de cette critique... » — « Je n'en connais pas, dit-il, qui voie les choses sous un angle de lumière plus hardiment ouvert et plus large. » Par ce temps de banalités plates, où tout est abaissé, les fronts comme le style, on est étonné de cette impartialité superbe où l'on sent la souveraineté du regard. « Plusieurs de ses jugements surprendront le lecteur ordinaire, » observe fort bien M. Adrien Duval dans sa Notice sur les Plateaux de la Balance. « Avec Hello on sort du convenu, on est arraché à

ses préjugés; il trouble notre quiétude intellectuelle, mais on l'écoute, il s'impose. » Lisez ce qu'il dit de Shakespeare, de la scène du balcon dans Roméo et Juliette. Son portrait de Gœthe est magistral : en quelques traits, en un trait, il nous donne l'esquisse philosophique de Gœthe (tâche malaisée) ; il nous peint ce qu'il a été, ce qu'il aurait dû être, car Hello, en vrai philosophe et en vrai poète, remonte toujours du personnage réel au type idéal du personnage : la grande critique vit d'admiration et sa colère elle-même n'est que son admiration indignée. Lisez le chapitre de la Charité intellectuelle, un des plus beaux du volume. Lisez ce fameux morceau sur la Réputation et la Gloire, qui à lui seul prouve le génie d'Hello ; et les Sables mouvants, où je cueille au hasard ces définitions profondes :

« ... Le romantisme est le désir de l'infini, destitué de Celui qui est Infini.

« ... L'homme a besoin de pâture: quand il n'a pas de pain, il s'empoisonne.

« ... Se convertir, c'est se tourner vers l'amour.

« ... L'homme a perdu la foi, il pleure: voilà Rousseau. Trop léger et, d'ailleurs, trop bas pour porter le sentiment de son malheur, il rit : voilà Voltaire. Voltaire et Rousseau sont les deux grimaces du désespoir. »

Et, plus loin, ce parallèle des deux siècles :

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« Le xixe siècle est affamé... On croyait, il y a cent ans, que l'homme pouvait vivre avec rien ; le xvme siècle s'est passé de nourriture; maintenant nous sentons que l'homme en a besoin. Il est clair qu'il ne peut vivre de rien, il est clair que Diderot et Voltaire ne rempliront pas son vide énorme!... Le xvme siècle était dans son élément quand il était dans le vide. Le xixe siècle n'a pas encore fait l'effort qu'il faut pour soulever la cloche pneumatique, mais au moins il étouffe, c'est déjà quelque chose. »

Citons aussi le chapitre sur l'Esprit de contradiction, qui nous ouvre une échappée sur la philosophie d'Hello, la grande philosophie de l'esprit large.

« Paul voit une chose d'un certain côté ; il la voit blanche.

« Pierre voit la même chose d'un autre côté ; il la voit noire.

« Tous deux ont raison, tous deux ont tort, car la chose est blanche d'un côté et noire de l'autre. « Elle est blanche! s'écrie Paul.

« Elle est noire! s'écrie Pierre.

« Et voilà deux ennemis * . »

La Lettre quun docteur, homme très sérieux, dut écrire à Christophe Colomb au moment où celui-ci s'embarquait pour l'Amérique est encore une personnification très piquante de l'esprit étroit, Fennemi-né du génie et du progrès.

(( Outre les volumes qui ont paru de son vivant, Ernest Hello, nous dit son éditeur, a laissé en quittant ce monde divers travaux à moitié inédits : des études, tantôt complètes et tantôt inachevées ; des articles, publiés çà et là dans de nombreux recueils ; des manuscrits plus ou moins considérables.

Si certaines de ces pages semblent ne plus avoir à l'heure présente tout leur intérêt d'actualité, elles n'en doivent pas moins survivre à telle ou telle circonstance qui les inspira. Car il en est peu qui ne contiennent des vérités profondes, des aperçus de génie, des splendeurs de forme, qui sont de tous les temps et de tous les lieux. Les laisser perdre nous semblerait une faute envers l'esprit humain.

« De là, la publication des œuvres posthumes d'Ernest Hello.

<( Toutes les intelligences, toutes les âmes supérieures nous en remercieront. »

Les œuvres posthumes d'Ernest Hello formeront trois volumes, qui seront édités séparément :

Le premier a paru : c'est Philosophie et Athéisme, qui est comme la condensation de la pensée du maître, sa systématisation méthodique, si Ton peut parler de système à propos d'une philosophie qui est la largeur d'esprit même, nous le verrons.

Le second volume se composera d'articles publiés dans des journaux et des revues, sur les sujets les plus variés ; nous en avons cité plus haut quelques passages.

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Le troisième, entièrement inédit, sera extrait de ses manuscrits.

J'ai eu l'honneur de feuilleter ces manuscrits, fragments épars d'une grande pensée , pages intimes, religieusement recueillies, recopiées et mises en ordre par les soins de Mme Hello, dont la main intelligente et l'œil exercé pouvaient seuls accomplir la tâche et sauver pour nous et pour la postérité toute une part des œuvres, la plus belle peut-être, d'un des plus puissants esprits du xixe siècle. J'ai cueilli au hasard dans ce « Musée secret », comme dit l'article du Nord, quelques parcelles, celle-ci par exemple, où s'entr'ouvre le mystère de la Création :

« Si j'étais infini, mes pensées deviendraient à mon gré des substances.

« Si j'étais infini, tout-puissant, mes pensées prendraient feu dans rimmensité. Elles l'embraseraient, elles seraient les astres du firmament. Leur réalité objective me montrerait en dehors de moi mes conceptions faites chair et flamme. Et si dans mon éternité je pensais le temps, je le verrais apparaître au sein de mon éternité.

« Je pense le néant, au fond de mon impuissance. Le néant reste le néant et rien n'arrive. Mais, si mes pensées étaient des puissances portant la foudre là où elles tombent, qu'arriverait-il le jour où elles heurteraient le néant?... »

Et ce portrait, vraie perle littéraire, où le génie

s'émiette en esprit, et en esprit d'Hello, ce qui est une espèce à part :

« Petit, petit, petit, mais non pas microscopique! Car le microscope donne des idées de grandeur ! Petit sans excès, sans violence, sans extrémité. Petit comme un monsieur et non pas comme un insecte. La petitesse en habit noir, en cravate blanche. Non pas la petitesse inexprimable, non. Il est à égale distance des deux pôles de l'Infini. Tout entier exprimable, limpide, évident, sans mystère et non pas sans secret. Absence totale de réalité ou divine ou humaine ou infernale. Pas d'homme ! Un monsieur. Il devrait être préfet à Orléans ou directeur des postes, mais directeur général, directeur à Paris. Pas un pli dans ses gants blancs ! Personnage discret. 0 médiocrité sans tache, blancheur éblouissante de la nullité absolue. Pour comble, il sait la grammaire! lia non pas du style, mais de la facilité. De la facilité et de la moralité. Ah ! perfection du monsieur ! Catholique par profession, correct comme une page d'écriture faite par un maître d'écriture, ou comme un quadrille dansé par un maître de danse. Au courant des affaires. Mesurant les choses et les personnes suivant l'importance qu'elles ont au Palais ou à la Bourse, ou dans les journaux! Pas un mot de trop, en aucune occasion. Il égorgerait bien une colombe ou un aigle: mais sans s'en apercevoir; et cela ne nuirait en rien à cette innocence parfaite qu'il porte en tout lieu, au journal, à dîner, à l'église, au ministère. Il égorgerait ce qui est sublime et ce qui est faible, mais sans jamais se compromettre. Voilà la chose dont il est incapable ! et, s'il assassine quelqu'un, ce sera pour ne pas aller trop loin dans une direction quelconque ! Ah ! faites ce que vous voudrez, soyez prophète ou galérien;

LES OEUVRES

couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, vous ne ferez pas un pli dans sa cravate ou sur son front ou sur sa lèvre; vous ne le ferez pas sortir de sa modération. Il est très doux. Vous ne ferez pas sortir de ses lèvres une expression plus vive qu'à l'ordinaire. Vous ne ferez pas entrer en lui une vérité quelconque ou une erreur non patentée. Car c'est un garçon bouché à l'émeri. Rien ne coule là par méprise. L'erreur en lui porte l'uniforme de la vérité. Elle est unie, plane, sans secousse, sans accès, sans violence. Elle est impeccable et officielle. Il est uni au faux hypostatiquement. »

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