L'HOMME
Cette haine du monsieur, de la médiocrité en cravate blanche, n'empêchait pas Hello d'être — à ses heures — un homme du monde plein de gaîté, d'aisance et de réparties, si bien que ses conversations étaient, au dire de tous ses amis, plus étonnantes que ses œuvres.
« De très bonne maison, dit d'Aurevilly, il a le ton de ceux qui ont le bonheur — car c'en est un encore — d'être bien nés. A le voir passer dans la rue, distrait parce qu'il est préoccupé, traînant son infortuné pardessus qui croule de son bras vers la terre, le chapeau en arrière comme un Anglais — ayant la seule piété qu'eût jamais Sainte-Beuve, la piété de son éternel parapluie, — la tête au vent dans ses longs cheveux ébouriffés, on ne dirait jamais ce qu'il devient le soir dans un salon. Spirituellement laid, quelque peu voûté et la tête de côté comme Villemain avec son nez à l'ouest, illustré par Balzac, il n'a pas la méchante physionomie de cet affreux cuistre, parvenu en trois temps, mais la bonne humeur qu'on n'attendrait pas
l'homme
d'un homme qui n'arriverait peut-être pas en trentesix. »
M. Charles Buet complète cette esquisse par le croquis suivant :
« D'une taille moyenne, fort maigre, les épaules très larges et un peu courbé, un profil très net, parfaitement découpé et qu'on dessinerait, semble-t-il, d'un trait ; le nez long, droit, carré du bout ; la bouche large, les lèvres charnues qui trahissent la bonté, le menton proéminent et rond, qui annonce la volonté ; le front développé, les tempes unies et sans rides, encadrées des boucles flottantes de cheveux bruns, et les yeux, sous des sourcils épais, d'un arc très pur. Mais ces yeux, ne les peindrait pas Goncourt, le plus raffiné des analystes; des yeux gris d'opale, ou plutôt couleur d'aiguemarine, ternes parfois, et parfois reluisant d'un éclat surnaturel, ayant comme un reflet d'or ou de gemme ; des yeux regardant en dedans et non plus miroirs de l'âme, mais miroirs "pour l'âme qui s'y contemplait; des yeux candides d'enfant ignorant les choses de la vie, innocent des fautes d'autrui... Et lorsque d'aventure le regard de ces yeux daignait se poser sur les choses extérieures, on y lisait un perpétuel ébahissèment ; il devenait vite profond, scrutateur, fouilleur; il pressentait le mensonge, devinait la parole à peine éclose sur les lèvres.
« La voix aussi n'était point ordinaire. Tantôt basse, grave, très vibrante, et tantôt grêle, aiguë, vociférante. Hello psalmodiait certaines phrases, en glapissait d'autres à tue-tête ; et le geste accompagnait le verbe éloquent : un geste unique, ramenant, par un croisement des mains, des épaules, un manteau royal ; ou le bras étendu, avec autorité, ponctuant de grandes
estafilades dans le vide, les mots toujours véhéments et toujours précis.
« Car le langage d'Hello ne cherchait aucune fioriture dans la rhétorique. Sa qualité maîtresse était la précision. Froidement, nettement, tout ainsi qu'un mathématicien zélé à la démonstration d'un théorème, il parlait, par périodes saccadées, poursuivant au vol son idée, malgré les interruptions et les incidents. On eût alors tiré le canon, qu'il ne l'eût pas entendu. Obsédé par la pensée, il allait tout droit comme le boulet de ce même canon, sans que rien pût le distraire... Il m'a bien souvent regardé, puisque je fus un moment de ses familiers : je suis sûr qu'il ne m'a jamais vu... »
Dans un discours au Lycée de Lorient (le 2 août 1887), M. Arthur d'Haucour nous fait de son glorieux compatriote, du Pascal de Kéroman, comme il l'appelle, le curieux portrait que voici :
« Cet homme extraordinaire avait dans la physionomie je ne sais quoi d'étrange qui éveillait la curiosité et commandait le respect : ses yeux, bien que d'une douceur extrême, lançaient parfois des regards indignés, même vers les étoiles, et cela parce qu'elles portent des noms de démons ; sa voix, grêle et perçante, prenait tout à coup d'harmonieuses et persuasives inflexions, quand il s'animait et voulait convaincre ; son dos était légèrement voûté, comme s'il portait un fardeau sur les épaules : c'était le poids de ses profondes méditations.
« A Paris, où il passait l'hiver, on faisait cercle et silence autour de lui pour l'écouter. Ici, pendant l'été,
l'homme
dans une anse de notre rade, et sous l'ombre des vieux chênes, il écrivait ces livres étonnants... »
En effet, Parisien et Breton, il y a des deux dans Hello.
« Les habitants de la rive gauche, nous dit Drumont, qui, lui, n'est que Parisien, connaissaient cette étrange figure d'Ernest Hello ; ils regardaient cheminer ce passant bizarre, avec ses cheveux en broussailles, son crâne énorme, ses yeux brûlant d'un feu intérieur, cet ensemble singulier qui lui donnait l'air d'un personnage d'Hoffmann. »
Cetaspect avait, paraît-il, fortement impressionné le futur auteur de la France juive, qui ne refuse pas, à ses heures, d'admirer Fauteur de V Homme et des Plateaux de la Balance, mais le voit surtout sous son aspect de passant.
« Pour moi, dit-il, je reverrai longtemps Hello passant par les rues avec celle qui fut la compagne dévouée de sa vie ; elle aussi a été un écrivain de talent 1 , et la Liberté a publié d'elle une Nouvelle émouvante que nous avait envoyée Dumas. »
Ce qui manque aux penseurs, c'est l'adresse...
« Avec un lingot d'or, on peut être embarrassé pour prendre un fiacre », dit encore Dr amont, à propos d'Hello. Telle est bien la situation du génie dans les petites affaires de ce monde. Ce qui lui manque, c'est la petite monnaie.
1 Le Chemin de la vie, Marguerites en fleurs, Récits villageois, etc , par Jean Lander.
Si là, d'ailleurs, se fût bornée en notre philosophe la contradiction bien humaine de la grandeur et de l'infirmité, elle ne dépasserait pas les proportions normales et vulgaires chez ceux de son espèce. Newton, qui pesait les mondes, ne savait pas faire cuire un œuf. En somme, n'y a-t-il pas quelque chose de gracieux, de touchant, en cette naïveté des grands hommes, en cette gaucherie du génie qui, comme l'aigle, ne sait pas marcher !
« La première fois que je vis Hello, raconte spirituellement M. Lasserre, c'était chez un maître de danse, — et Hello tombait. »
Le grand homme surprit un jour, en cet ordre d'idées, et sur son compte, un joli mot d'un paysan breton. L'auteur des Paroles de Dieu travaillait dans son pavillon désert, au bout du jardin de Kéroman, et dans le chemin deux paysans passaient :
— C'est ici chez M. Hello, fit l'un, en indiquant la muraille.
— M. Hello ? répliqua l'autre ; ah ! oui, ce M' sieur qui a l'air si bête et qu'on dit qu'il a tant d'esprit. — Le brave homme n'avait pas vu, levé sur lui, l'œil du penseur aux heures d'inspiration ; il se rappelait le promeneur distrait des rues de Lorient, tramant « son infortuné pardessus qui croule à terre » ; l'original des bords de la mer, sa
l'homme
vieille canne à la main, entrecoupant sa méditation de quelque geste immense.
Les grands esprits ont presque tous (Dieu le veut sans doute pour sauvegarder en eux la première des grandeurs, l'humilité) une tache de ridicule quelque part ; c'est le haillon qui perce à travers le manteau de pourpre, trahissant la misère humaine sous la splendeur royale. Chez quelques-uns et, peut-être ya-t-il là l'indice d'une exceptionnelle grandeur, la misère prend des proportions plus vastes, et cesse alors d'être ridicule pour devenir effrayante. Le fils de Dieu, qui, naturellement, n'était pas soumis à cette loi terrible de la disproportion humaine, le Fils de Dieu ne Fa-t-il pas divinisée quand il a voulu être appelé ver de terre ? Ver de terre et Dieu ! Le génie après cela n'a pas à se plaindre de ses misères. Mais l'une de ses misères, c'est de s'en plaindre.
Hello, qui est un des esprits les plus puissants du siècle, fut une des âmes les plus souffrantes, ou plutôt (car l'âme qui vit dans la lumière et l'amour, qui plane, comme celle d'Hello, dans la haute lumière et le grand amour, ne saurait être foncièrement malheureuse) eut une des vies les plus souffrantes, les plus gémissantes de notre époque. Ce gémissement qui, dans ses œuvres, est étouffé sous la force et la magnificence de sa pensée, mais qui fait le fond de
sa personne, car Mme Hello lui demandant un jour :
— N'est-ce pas, Ernest, que vous sentez votre valeur?
— Oui, répondit-il, je la sens et je la sais. Mais l'homme ajouta:
— Je sais aussi qu'elle n'est pas de moi, je n'ai à moi que mon gémissement.
Ce gémissement avait plus d'une cause, sortait de plus d'un abîme.
Et tout d'abord (car le corps aussi est un abîme), des profondeurs physiologiques d'une constitution exceptionnellement organisée pour la sensation douloureuse des moindres épines de la vie. Il sentait le cri de la faiblesse jusque dans la moelle de ses os, comme le prophète. On peut rire du génie incapable de supporter un mal de dents ou, la nuit, le tic-tac d'une pendule ; moi, je trouve beau qu'il y ait, dans le grand homme, sous les splendeurs de l'intelligence quelque misère exquise, et sous les raffinements du luxe les raffinements de la pauvreté.
Mais Hello a, dans son âme même et dans les hauteurs de son âme, d'autres sources de tristesse et de souffrance. Il a été soumis aux douleurs, non soupçonnées du vulgaire, que souffre l'être doué du privilège de voir plus haut et plus loin que la foule. « L'ange de l'isolement frappe tout ce qui
l'homme
s'élève, » a dit quelque part notre philosophe : « Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur1. » C'est lui aussi qui a écrit : « Toute souffrance supérieure trouve les hommes impitoyables » et « quiconque ne parle pas la langue commune est mis hors la loi ».
Il fut accusé d'orgueil, d'ambition, d'égoïsme ; et rien n'était plus loin de lui, affirme quelqu'un qui l'a vu de près.
« Ses chagrins avaient le tort d'être de trop haute lignée : on n'y croyait pas, mais il était simplement triste, son âme était traversée d'un glaive, à la vue de l'avilissement où tombaient les hommes, ses semblables, en outrageant la vérité, en méconnaissant la beauté.
« Des cris d'indignation s'échappaient des lèvres de cet enthousiaste penseur, continue le même témoin 2, quand il entendait exprimer une idée basse ou vulgaire,
1 « Plus il est homme de génie, plus il est homme.
« En tant qu'homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu'homme de génie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.
« En tant qu'homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être maladive, certainement incommensurable à vos pensées.
« Et le fer dont sont armés vos peti's bras font des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et les coups redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le sang d'un autre.
« Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements singuliers.
« Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas. » {Plateaux de la balance, p. 393.)
2 Mme de Gastellan, auteur d'une notice sur Hello.
et, lisant dans un journal cette phrase qu'il estima criminelle : « Le malheur de notre temps, c'est qu'il ne meurt pas assez d'hommes de génie à l'hôpital, » sa douleur fut immense. « Comment ! s'écriait-il, il y a un être à visage humain qui a pensé cela, et moimême je suis un homme ! Entre cet être et les autres hommes il y a une parenté ! Ah ! je voudrais être anéanti ! »
Et, en fait, l'injustice le faisait mourir, soit qu'elle écrasât lui-même ou les autres, ceux qu'il appelait ses frères, les hommes à grandes idées. Il en a rencontré quelques-uns qui sont morts inconnus, absolument inconnus.
« A proprement parler, disait-il, l'injustice me tue, j'en suis mort ; dans un sens très intime, cela est vrai, on a tué en moi ce qui est moi, ce qui eût été moi ! »
Qu'il y ait dans ce dernier cri une part de sentiment et de ressentiment personnel, au sens étymologique du mot, c'est vraisemblable. Hello avait conscience de son génie, et ce génie, fait pour la lumière et pour la gloire, subit trente ans, quarante ans, le supplice de l'obscurité et de l'oubli. Car, en dépit des rares cris d'enthousiasme poussés çà et là par quelques esprits d'élite, et des alinéas laudatifs perdus dans les bibliographies des journaux, les œuvres et le nom môme dllello sont restés inconnus du grand public, inattentif aux magnificences de pensée et d'expression mises au
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service de la plus sainte des causes. L'inconnu en a souffert, et l'écho de sa souffrance a retenti dans quelques-unes de ses plus belles pages : la Charité intellectuelle ; Caïn, qu 'as-tu fait de ton frère? l'Indifférence.
« Les deux victimes les plus ordinaires de l'Indifférence sont le Malheur et le Génie.
« Le Malheur et le Génie parcourent le monde en mendiants : nulle part, ils n'ont droit de cité. Pour eux, la foule est un désert, c'est à eux qu'il faut demander comment tue l'homicide par omission.
« La passion est la mère des crimes par action. L'indifférence est la mère des crimes par omission.
« Il n'y a que ces deux mendiants, le Malheur et le Génie, qui sachent apprécier la tournure de ce passant pressé qui s'appelle l'Indifférence. L'Indifférence est une personne qui n'a pas le temps. Elle a toujours d'autres affaires.
« La Charité est celle qui a le temps...
« Si on priait une toupie ronflante de s'arrêter par complaisance, de peur de blesser quelqu'un, elle répondrait: — Je n'ai pas le temps. Voyez quel bruit je fais et comme je tourne vite !
« Dans le conflit des affaires, la chose qu'on oublie le plus, c'est l'importance respective de ces différentes affaires. Les hommes ne daignent pas y réfléchir, mais leur intérêt les pousse à donner leur attention aux choses en raison inverse de leur importance. Une aventure du demi-monde remplira Paris, qui n'aurait pas, pour les plus grands événements de la pensée, une seconde d'attention. L'indifférence lui permettra de raconter en détail les toilettes d'une courtisane et la
couleur de ses cheveux. L'indifférence écrira et lira avec attention les détails de sa dernière aventure et de sa dernière moquerie. L'indifférence dévorera cette aventure sans lendemain : car l'indifférence est capable de passions, pourvu que le néant soit seul en jeu.
« Mais qu'un grand acte s'accomplisse le même jour et sollicite une place au soleil, la plus petite, la plus humble, car la grandeur est timide... l'indifférence n'a pas le temps. Elle est impitoyable...
« Elle a pour ceux qu'elle égorge une haine instinctive, elle leur reproche d'être égorgés. Elle trouve que les gens assassinés sont ennuyeux, ils crient. Et même s'ils étouffent leurs cris dans leur poitrine, on devine encore qu'ils ont envie de crier : c'est déjà beaucoup trop, et l'indifférence qui les assassine ne leur pardonne pas cette tentation de crier qu'elle leur suppose et qui la gêne.
« Si l'assassiné parle, il a tort ; s'il crie, il a tort ; s'il se tait, il a tort ; s'il trouvait le moyen de n'être plus, de n'avoir jamais été, de supprimer son existence dans le présent, dans l'avenir, et même dans le passé, alors l'indifférence lui reprocherait son anéantissement comme bizarre, exceptionnel et peut-être orgueilleux ! »
Le cri d'une âme profondément blessée éclate en ces lignes. La justice sera tardive, mais nous ne doutons pas qu'elle ne soit rendue.
« Regardez, dit encore Hello, regardez les noms de tous ceux qui sont parvenus non pas à la réputation, mais à la gloire : lisez leur histoire. Interrogez-les ; ils vous répondront qu'ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, plus de force qu'il n'en fallait pour créer mille chefs-d'œuvre. Ils ont passé des heures, qui
l'homme
auraient pu être belles et fécondes, à subir le supplice de l'injustice sentie ; ils ont dépensé le plus pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait le travail fécond de l'Art ; le découragement leur a volé mille fois, à eux et au monde, leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes ardeurs ; que d'heures, qui auraient pu être des heures de génie, des heures de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l'espace, qui auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles de tristesse et d'accablement ! Or cela a peut-être été l'ouvrage de la petite critique qui restait indifférente. Elle a pris pour tâche d'éteindre le feu sacré qu'elle était chargée d'entretenir. Puisset-elle être enterrée vive 1 ! »
Et ceci encore :
« Ignorez-vous que l'artiste qui veut créer souffre toujours horriblement ? Songez-vous qu'il ne réalise jamais ce qu'il voulait réaliser ? Songez- vous que tout chef-d'œuvre est nécessairement un sacrifice ? Songezvous que le grand artiste livre une bataille avec la certitude de la perdre, qu'il est condamné à manquer toujours son but, son but étant la beauté absolue qu'il lui est ordonné de poursuivre et défendu d'atteindre dans son œuvre. User sa vie, et se demander si on ne l'use pas inutilement ; commencer son œuvre et douter d'elle ; tout craindre, et marcher comme si l'on ne craignait rien ! L 'inspiration exige le bonheur, et il y a pourtant des hommes qui ont travaillé dans la tristesse, dans la nuit, dans la douleur, qui ont imposé silence à leurs cris, qui ont négligé leurs souffrances, pour ne pas
i L'Homme, p. 294, 2e éd.
devenir stériles, qui ont produit, parce qu'ils voulaient produire, alors même qu'ils ne le désiraient plus.
« En vain le grand artiste essayerait d'ailleurs, de se répandre autour de lui. Ses pairs ne sont pas de ce monde. Il faut qu'il traverse les terrains glacés de la solitude.
« Quand elle le voit de loin, la petite critique (je veux bien reconnaître qu'elle ne sait ce qu'elle fait) le pique avec mille épingles, pour voir, en jouant, combien de gouttes de sang il lui reste encore à verser 1 . »
On s'est mépris sur cet amour de la gloire qui est un des traits saillants de la physionomie d'Hello et forme avec son obscurité un des plus frappants contrastes de cette étrange figure, à la fois étincelante et éteinte, où la splendeur du regard se noie dans la mélancolie du front. On a cru voir dans cette passion de la célébrité une petitesse, et dans l'insuccès de cette passion constamment malheureuse un ridicule qu'on n'attendait pas de cette grande âme. Hello serait-il un orgueilleux ? se demandaient les gens à courte vue.
Un de ceux qui ont le mieux compris sa nature intellectuelle, Barbey d'Aurevilly, a été trompé lui-même — et longtemps — sur ce point de sa nature morale. Les hommes comme Hello ne prennent pas la peine de s'expliquer sur euxmêmes. Ils ressemblent à l'Ecriture sainte « qui
1 VHomme, p. 309.
l'homme
parle de trop haut pour justifier son langage », dit Fauteur des Paroles de Dieu, et manque des habiletés, lui dit: des lâchetés de la rhétorique. Eux aussi sont trop hauts pour justifier leurs actions. On les accuse, les pauvres grands, et ils ne s'en doutent même pas.
« Pensifs, ils regardent ailleurs, »
comme chante le poète. Donc Barbey d'Aurevilly s'étonnait avec les autres et ne se gênait pas pour faire part de son étonnement.
« Un penseur de sa force, disait-il, aurait de la grandeur à dédaigner la gloire, et un mystique comme lui devrait l'oublier ou ne pas même se douter qu'elle existe, et il raffole de cette misère. »
A diverses reprises, il revient à ce reproche. Mais voici ce que je lis dans le dernier de ses articles du Constitutionnel sur Hello :
« Il ne prend pas, lui, si haut qu'il soit, son parti de cette accablante destinée. L'influence qui pourrait s'échapper de lui, repoussée, revient sur lui et l'écrase... Il est souvent descendu — et dans quel trouble ! — de cette colonne où ne monte pas vers lui le regard des hommes, pour se livrer à la recherche violente, haletante, presque furieuse, d'une renommée sur le désir ambitieux de laquelle tout le monde s'est mépris, et moi-même. D'aujourd'hui seulement on ne s'y méprendra plus ! Le livre d'aujourd'hui vient, en effet, de révéler dans un de ses plus beaux chapitres — le cha-
pitre de la Charité intellectuelle, — le secret de cette ardente préoccupation de la gloire, opposée si longtemps dans M. Hello à l'humilité calme du chrétien ; et, en le lisant, ce chapitre, on comprendra enfin que ce qui semblait un vulgaire sentiment humain traînant encore dans une grande âme dévorée de christianisme, était, au contraire, tout ce qu'il y avait au monde de plus chrétien, puisque c'était le sentiment exaspéré d'un apostolat impossible 1 . »
Le grand critique, qui n'était pas an saint, avait mis du temps à comprendre l'étrange amour d'une publicité « qui n'est pas, dit-il, comme pour nous profanes écrivains, la publicité de l'amour-propre, mais celle de la charité ». N'est-ce pas lui pour- - tant qui avait dit tout d'abord : « Le caractère du talent de M. Hello, c'est de ne rien faire comme personne. » Il aurait pu deviner que c'était aussi le caractère de son âme.
Hélas ! cette originalité n'est que le devoir même. La publicité est le premier devoir de l'écrivain, parce que son premier devoir est la charité. La publicité, c'est la charité de l'écrivain. Hello avait vu cette chose très simple (mais il n'y a que les grands esprits qui voient les choses très simples), et, par une harmonie très simple encore, il conformait son acte à cette évidence, avec l'ardeur qu'il mettait à tout. Dire le Vrai et le répandre,
1 Non possumus non loqui, dit l'Apôtre.
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telle fut la flamme de sa vie. Après avoir avec enthousiasme fait son devoir de vérité, il allait avec le même enthousiasme faire son devoir de charité. Il voulait jeter son or à la foule. Au rebours de l'égoïste Fontenelle, auteur de cette phrase qui eût fait bondir Hello: « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir, » il voulait ouvrir la main et nous enrichir tous. Cette splendeur qu'il sentait en lui, sous son front, dans sa pensée, dans son style, ces magnificences de la vérité éternelle exprimée par le génie pour les hommes du xixe siècle, il aurait voulu les verser sur eux ; ne pas crier dans le désert, comme Jean-Baptiste ; ne pas parler aux pierres, au sable, aux nopals rabougris, aux maigres sauterelles, mais qu'il y eût des oreilles pour entendre et des mains pour applaudir le mot ({ri aujourd'hui il faut dire au monde.
Car l'homme supérieur a l'intuition savante du besoin de son époque : il est assez haut et assez profond pour puiser dans l'éternité le mot du présent, le mot actuel par excellence que l'homme du jour ordinaire serait incapable de prononcer, le mot psychologique qui répond à un état d'âme universel et, d'un trait, éclaire tout. Hello, lu et compris, illuminerait l'esprit moderne.
Voilà pourquoi il voulait la gloire : non par égoïsme, mais par amour. « Il faut, a-t-il écrit,
que les passions soient remplacées chez nous par V ardeur de la vérité. » Et ce qu'il a écrit, il le pratiquait.
A ce mobile se rattache le culte qu'il avait pour le génie. Il a dit du génie de superbes choses. Lisez, dans les Plateaux de la Balance, Les uns et les autres, l'Homme médiocre, dans l'Homme, et un de ses plus beaux articles : « Un homme de génie est quelque chose de plus que des milliards d'hommes de talent, etc. » Hello a l'enthousiasme du génie, comme de la gloire. Mais pourquoi? Sans doute, parce qu'il en sent profondément la beauté, vivante en lui-même, et que, suivant le mot, retourné, de Raphaël, égaler c'est comprendre. Mais aussi, mais surtout, à cause du poids que pèse dans les destinées du monde la mission sociale de la pensée confiée à un homme pour le compte du genre humain. L'homme de génie porte dans les plis de son manteau de pourpre la vie ou la mort d'un siècle, car tôt ou tard l'idée s'impose et la philosophie fait l'histoire. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour saisir l'importance dans la pensée d'Hello — importance pour le bien ou pour le mal — des encouragements donnés au génie :
« Un homme de génie, dit-il, ne travaille pas pour lui seul. Il est, par le seul fait de son existence, le bienfaiteur du genre humain.
l'homme
« Il lui prépare le pain et le vin. Il lui ouvre des sources. Il lui découvre des sentiments nouveaux. Christophe Colomb n'est pas seulement le bienfaiteur dunouveau monde. Il est aussi le bienfaiteur de l'ancien monde.
« Il est le bienfaiteur de ceux à qui il demande, pour découvrir l'Amérique, l'aumône d'un navire. Et ceux qui lui refusent l'aumône demandée se donnent la mort à eux-mêmes, encore plus qu'à lui-même. Et remarquez que ceux qui donnent la mort à un homme de génie, à un acte de génie, à un livre de génie, donnent la mort à toute la postérité qu'aurait cet acte et qu'aurait ce livre. Comptez toutes les grandes pensées, comptez tous les sentiments généreux, qui peuvent naître d'une œuvre de génie.
« Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime postérité.
« Vous qui découragez le génie, vous êtes l'homicide de toutes les âmes qui auront besoin de lui dans le présent et dans l'avenir. Vous égorgez tous les aigles qui l'attendaient pour ouvrir leurs ailes, vous égorgez toutes les colombes qui attendaient son souffle pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs { ! »
Des encouragements au génie ! Est-ce que la nature morale, j'allais dire la nature physique du grand homme à la fois si fort et si faible, n'apparaît pas dans ce mot? L'encouragement suprême, c'est la gloire, et voilà pourquoi, outre le motif que nous disions plus haut, Hello voudrait la
1 Plateaux de la Balance, p. 396.
gloire : comme une excitation sublime1 à remplir plus splendidement sa mission. Vous avez lu ce qu'il dit de Renan et de Victor Hugo, qui ont été « multipliés par l'admiration, exaltés au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à leur f nature de donner ».
« Oui, s'écrie-t-il, ceux qui ont encouragé Voltaire et Rousseau ont fait Voltaire et Rousseau, ont fait leur talent et fait leur œuvre. »
Déplorant dans ses tristes résultats l'indifférence habituelle des catholiques pour leurs grands hommes, il ajoute :
« Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du mal, ont donné tout ce qu'ils pouvaient donner, soutenus, encouragés, vivifiés par leurs amis.
« Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du bien, sont morts de chagrin, assassinés par l'indifférence de leurs amis.
« Et ce crime a pour châtiment la diminution de la vérité parmi les hommes, et tous les malheurs qui sortent de ce malheur. »
Ici Hello pousse un cri splendide, un des plus terribles qui soit sorti d'une bouche humaine. Mais, comme il exprime, à mon avis, plus le penseur que l'homme, je préfère, en ce chapitre, vous
1 II ne s'agit pas d'excitation de la vanité, mais d'excitation de l'esprit.
l'homme
citer cette jolie colonne de son article sur les Journaux, où se trahit la nature impressionnable, avide d'encouragement et d'appui, et d'intimité intellectuelle, de cette âme pourtant si fièrement trempée :
« Une belle page est écrite. A qui est due cette belle inspiration? A vous peut-être, lecteur, qui ne vous en doutez pas. Vous avez peut-être, dans une autre occasion, encouragé l'homme qui était chargé de porter la parole devant vous et pour vous et pour la vérité.
« Cet encouragement retourne vers vous aujourd'hui sous la forme d'une inspiration superbe, dont vous avez été vous-même l'instigateur. La flamme que vous avez allumée revient à vous, plus ardente et plus glorieuse.
« Si vous aviez négligé dans une autre occasion le noble et grand devoir de fournir le bois à la flamme qui veut éclairer, cette flamme serait morte d'inanition, et elle ne viendrait pas aujourd'hui vers vous, fière et brûlante, vous rendre avec usure la vie que vous lui avez donnée.
« Toute vie est un échange. La vie universelle est un échange universel. Le règne végétal et le règne animal se communiquent l'un à l'autre l'air respirable, c'est-à-dire la vie. Il faut que chacun donne, il faut que chacun reçoive, il faut que chacun se sente responsable de tous les autres. Il faut que les passions qui peuvent soutenir ailleurs d'autres hommes soient remplacées chez nous par l'ardeur de la vérité, par l'autorité de la justice, par les munificences de la solidarité. »
Qu'aurait été le génie d'Hello dans une atmosphère de sympathie universelle, sous le feu des
regards de tout un peuple? Qu'eût-il été dans une atmosphère de gloire? Il prétend, dans un de ses articles, qu'un des plus grands penseurs catholiques des temps modernes, celui dont il a dit à propos des triomphes de Voltaire :
« Au commencement de ce siècle, Joseph de Maistre exposait avec une grande profondeur et une grande magnificence les plus hautes vérités de Tordre universel.
« Quel accueil a-t-il reçu des conservateurs ?
« Ses livres ne trouvaient pas d'éditeurs, et luimême grelottait à Saint-Pétersbourg, sans manteau. Ses livres, que tous auraient dû se disputer l'honneur de faire connaître au monde, ne semblaient ni aussi importants, ni aussi intéressants, ni aussi actuels que le moindre événement de cette époque agitée.
« Si cependant les conservateurs avaient fait aux Soirées de Saint-Pétersbourg l'accueil qu'elles méritaient, qui sait s'ils n'en auraient pas été singulièrement récompensés depuis soixante ans.
« Si les croyants avaient reçu de Maistre comme les incroyants ont reçu Voltaire, que serait-il arrivé? »
Mais tout ceci est en parenthèse... Hello, disaisje, prétend que Joseph de Maistre, dans un milieu d'indifférence semblable au sien, « n'a fait que le squelette de son œuvre, n'a dressé que le plan du monument qu'il était chargé de bâtir » : Hello n'aurait-il fait, lui aussi, que le squelette de son œuvre ?
C'est probable, car « le triomphe seul, dit-il, donne à un homme la plénitude de son génie...
l'homme
Les hommes de la vérité périssent parce qu'ils ne développent pas les germes de lumière et d'ardeur qui ne fleurissent, qui ne s'épanouissent chez l'homme supérieur que sous l'influence auguste, victorieuse et puissante de la joie. » La joie ! la joie et le triomphe, la joie et la gloire ! les deux grands besoins de l'âme d'Hello ; — comme les deux grands besoins de son esprit, trahis et traduits par son style, sont la splendeur et l'enthousiasme, l'enthousiasme qui est la joie de la pensée, la splendeur qui en est la gloire. Et dans Hello, remarquez ceci, les deux ne font qu'un : la gloire c'est la joie.
Mais il faut saisir à fond cette nature originale d'Hello, qui a pu sembler orgueilleuse, égoïste même, aux yeux qui n'ont pas sondé cette âme, je dirai presque cette philosophie... Car cette âme est une philosophie vivante ; c'est une synthèse très haute, où les mots n'ont plus le sens étroit, et les choses la place exclusive, et les personnes même les limites jalouses, sans lesquelles ne saurait les concevoir notre intelligence médiocre, trop éloignée du point central où tout se tient dans l'unité. L'âme d'Hello, comme son langage, est une vaste synthèse où joie, triomphe, amour de la vérité, amour de l'humanité, sont synonymes; où l'intérêt de l'un, c'est l'intérêt de tous, et le succès d'une idéele salut du genre humain ;
où la poursuite de la gloire est l'acte de charité du génie, et la joie du grand homme le sourire universel. On a dit de Dieu qu'il a fait tout pour sa gloire : Dieu ne serait-il qu'un égoïste ? Eh non ! Dieu est la bonté même, parce que sa gloire c'est notre bonheur. La gloire d'Hello, qui est encore celle de Dieu, eût été le bonheur d'un siècle.
Ah ! si Hello avait aimé la gloire en égoïste et pour elle-même, il avait assez de génie pour l'acquérir. Il lui suffisait d'apostasier, de passer dans le camp « de ceux qui distribuent les triomphes ».
« Alors, lui dit Barbey avec éloquence, vous verriez le sourire s'arrêter sur les lèvres impertinentes des sceptiques, et l'éclat de rire bête ravalé par la bouche ouverte des incrédules et des blasphémateurs. Alors, continue le grand critique, alors Hello, ce fanatique de gloire, non pour lui, mais pour ses idées, parce que la gloire serait pour elles une toute-puissante propagande, aurait de cette gloire, désirée, convoitée, poursuivie en vain, autant qu'il en faudrait pour satisfaire l'orgueil d'un homme, qui n'aurait que de l'orgueil.
«... Mais il restera le mystique Hello, avec son amour, son enthousiasme et sa foi. Il restera méconnu, inconnu ; et de ce que la gloire qu'il a attendue si longtemps ne lui vient pas, il se mettra à genoux une fois de plus, et ce sera tout !... Il en souffrira, mais qu'y faire ? Il faut avertir toute la littérature chrétienne quelle est livrée aux bêles, et à des bêtes qui n'en veulent pas. Pour les attardés qui parlent encore de Dieu, et qui bourrent leurs livres de ce vieux fagot avec lequel
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les hommes ne veulent plus se chauffer, il n'y a désormais, parce temps sans Dieu, que l'enterrement vivant du silence et le sacrifice des œuvres les plus belles et les plus pleines de lui à brûler comme un dernier encens sur l'autel secret des catacombes ! »
Voilà de grandes tristesses. Je sais bien que les catacombes ne sont pas un cercueil, mais un berceau, et qu'on en sort pour monter à la lumière... et au trône des Césars. Je sais bien que la pensée catholique, qui aujourd'hui a ses martyrs, est prête à envahir le monde, et qu'après la grande discussion des temps modernes elle apparaîtra victorieuse avec la Science, avec la Raison, avec la Lumière, à tous les horizons de l'esprit humain. Alors les martyrs auront leur tour. « Je crois à l'avenir de M. Hello, disait d'Aurevilly, qu'il sache attendre ! » Malheureusement Hello ne savait pas attendre. Il avait la magnifique impatience de la vérité et de la justice immédiate, comme les âmes du Purgatoire ont la brûlante impatience de la vision divine. La comparaison est plus juste qu'elle n'en a l'air, car Hello souffrait en ce monde, dont il a dit dans un sublime paradoxe : « L'indifférence voit Dieu partout, l'amour ne le voit nulle part; » et, si nous creusons sa souffrance, nous touchons ici à la cause suprême de la tristesse de cette grande âme : le besoin, pressant et poignant, de l'Infini et de ses magnificences.
Car Hello avait, au plus haut degré, ce sens qui est celui des philosophes et des poètes, des chrétiens et des artistes, qui fait le fond de la raison et de la foi, de la poésie et de la logique, et de toute âme et de toute intelligence : le double et unique sens de l'infini et du fini, du parfait et de l'imparfait, de l'être et de la limite. Et ce sentiment n'est pas chez lui vague et émoussé comme dans l'homme ordinaire : il sent l'être et l'infini jusqu'à l'enthousiasme, il sent la limite et l'imperfection jusqu'à la souffrance.
« L'homme supérieur, dira-t-il lui-même, incessamment tourmenté, déchiré par l'opposition de l'idéal et du réel, seat mieux qu'un autre la grandeur humaine, et mieux qu'un autre la misère humaine. Il se sent plus fortement appelé vers la splendeur idéale, qui est notre fin à tous, et plus mortellement endommagé par la vieille déchéance de notre pauvre nature : il nous communique ces deux sentiments qu'il subit. Il allume en nous l'amour de l'être, et éveille en nous sans relâche la conscience de notre néant 1 . »
Dans sa brillante introduction au livre de l'Homme, M. Henri Lasserre voit une faiblesse d'âme en cette impatience d'Hello en face de nos misères d'ici-bas, en face du mal et de la laideur, de la médiocrité et de la bassesse.
« Métaphysiquement, dit-il, il comprend d'une façon
1 L'Homme, p. 66*
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admirable et exprime lui-même, en un splendide langage, comment toutes ces dissonances aboutiront à la divine harmonie du règne éternel... Mais c'est en vain que son esprit est pénétré de ces vérités, son caractère ne l'est pas et réagit avec impétuosité, je dirai même avec fureur, contre certaines imperfections de ce monde déchu. Son esprit sait parfaitement que le vrai, le beau, le bien, auront la gloire définitive ; mais son caractère ne se résigne pas à attendre et voudrait que ce fût tout de suite. Son esprit voit clairement que le triomphe des méchants et des sots, des hommes médiocres, est éphémère et s'évanouira comme la brume du matin ; mais son caractère s'exaspère de cette victoire momentanée comme si elle devait être éternelle 4. »
Ce que M. Lasserre ne dit pas, c'est la beauté de cette impatience, et la force qui est dans cette faiblesse. Trop souvent nos résignations viennent de nos indifférences. Le sens de l'idéal est si puissant dans Hello que la résignation devient difficile. Esprit fait, en quelque sorte, pour la vie instantanée et divine [tota simul existens, comme dit saint Thomas), il s'étonne du temps, cette langoureuse attente. On a dit de Dieu qu'il est patient parce qu'il est éternel : mais c'est plutôt le contraire qu'il faudrait dire : Dieu ri est pas patient, car il est étemel. Sa vie est au-dessus du temps et de ses morcellements misérables ; il voit à terre ce ver et tous ses tronçons, et n'a rien à attendre