LE CORPS ET LAME EN LITTÉRATURE
que nous avons pris vul sur les hauteurs, il est temps de redescendre, et puisque j'ai parlé d'incarnation littéraire, je ne puis donner de ce mot, qui est le nom du vrai style, un commentaire plus vivant que ces deux pages de \ Homme ^ qui feront coup double en montrant à la fois la théorie et la pratique, un écrivain en acte, dans la philosophie de l'écrivain.
Le style de l'écrivain et celui de rhéteur ditfèrent donc, comme une fleur d'ég-lantier qui brille dans un buisson diffère de l'imitation qu'on en peut faire avec du papier.
Le premier sera org"anique, le second sera mécanique.
Le style organique, c'est la parole vivante au service de l'idée vivante. Le style mécanique, c'est un arrangement de mots fait au profit de certaines conventions. Le style organique va au cœur des choses et tranche dans le vif; le style mécanique glisse à côté d'elles; on dirait qu'il a peur de dire, parce que sa conscience est mauvaise. Le premier est libre, franc, déterminé, hardi: il est sans peur comme il est sans reproche. Le second est timide, faux, indécis, lâche et menteur. Le premier est essentiellement personnel ; il exige que l'homme pense et parle comme il pense ; qu'il croie actuellement, intimement, vivement, tout ce qu'il dit (i). Le second glane de tous côtés
(i)De là, le charme d'un La Fontaine. (C // se fait lapin, et lapin de bonne foi. Voilà tout son secret. Ce n'est pas assez pour un homme, mais c'est quelque chose. » {L'Homme, p. 4io.)
344 ERNEST IIELLO
quelques fleurs flétries qui ont déjà servi mille t'ois; il est composé de vieux lambeaux.
J'appelle le premier org-anique, parce qu'il sort vivant de l'idée, comme la fleur sort du g-erme; sa beauté est le rayonnement extérieur de la beauté intérieure qu'il nous révèle; il sait mettre en saillie, en relief, en évidence, tous les aspects de la pensée : il fait éclater les splendeurs latentes; il promène partout la lumière de la parole ; il illumine les sentiers, il met le feu aux poudres, afin que la détonation et la flamme réveillent les endormis.
Pas plus que la littérature et la forme n'entraînent nécessairement la philosophie et la pensée, la philosophie, hélas! (messieurs les Allemands nous l'ont appris, et bien d'autres) n'implique pas toujours la littérature, et si les rhéteurs, si les poètes pèchent par légèreté, comme les oiseaux, les penseurs, il faut l'avouer, prennent lourdement leur revanche. Comme les protestants, dont Hello a dit qu'ils ont « abandonné l'imagination de l'homme, oubliant que le Créateur avait fait les couchers de soleil et avait chargé les nuits resplendissantes de dire à l'homme un mot de sa splendeur, » (i) les philosophes perdent de vue cette vérité, eux, les esprits purs, que l'homme a des yeux et des oreilles; ils négligent le culte extérieur et restent, comme le Dieu de Renan, dans la catégorie de l'idéal.
Ce protestantisme du style a son châtiment dans sa froideur, comme le protestantisme du temple. On sent que, pour ces idéologues con-
(i) L'Homme, p. 28.
traints de s'abaisser à la matière du lang-ag-e, les mots sont une pâte incolore, inodore et insipide, où ils trempent au hasard leurs idées pour leur faire ce qu'il faut vaguement de corps à une idée pour apparaître en ce monde. Mais ce n'est pas un corps, c'est un fantôme algébrique. Ce n'est pas du style, c'est du dictionnaire, au mot sécheresse.
Surtout ce n'est pas un style. Un style, c'està-dire un homme, au sens unique du mot.
Ernest Hello a ces deux gloires. // est écrivain, quoique penseur (j'allais dire parce que penseur, car en lui les deux ennemis se réconcilient dans l'union la plus profonde, l'unité); et il est UN écrivain.
Il est lui.
Quand un homme a conquis son style, dit-il quelque part, il perd, comme les souverains, le plaisir de Tincognito. Il se trahit dès qu'il apparaît.
En ce sens, le style est la marque, non plus seulement littéraire, mais personnelle. C'est l'individu, si ce n'est pas toujours l'homme.
Le style, c'est l'explosion de notre personne: c'est notre création. L'idée que nous exprimons, nous ne la créons pas.
Mais nous créons notre style.
Notre style, c'est la signature de notre personne
apposée sur notre idée ; notre style, ce sont nos armoiries; c'est notre empreinte, notre effig-ie, notre couronne qui se frappe d'elle-même sur le métal chaud, sur le métal encore en fusion.
Quel est donc le style d'Hello?
Je n'ai pas la prétention d'en faire l'analyse minutieuse, la vivisection détaillée, encore moins d'en donner la recette. La mort a des recettes, la vie n'en a pas. Mais lisez vous-même, car Hello l'a dit :
Si le conseil de la rhétorique, le conseil d'imiter les sTands écrivains ou ceux qu'elle appelle ainsi, est un conseil ridicule, le conseil de se les assimiler serait un conseil sérieux. Il peut se faire, en effet, que, en vous plongeant dans le o-énie d'un g-rand homme, vous en soyez pénétré, imprégné; que quelque chose de lui passe en vous, à la condition toutefois que vous le méritiez et que vous présentiez aux rayons une surface pénétrable. Cela ne peut se faire par la copie, par la découverte dun procédé, mais par une communication intime de chaleur et de vie. L'homme ne se nourrit pas comme les animaux inférieurs, par juxtaposition ; il se nourrit par assimilation. Or, Técrivain donne son style, c'est-à-dire sa parole, c'est-à-dire lui-même. Il est permis de s'en nourrir.
Sa parole, c'est-à-dire hii-mème : jamais homme ne vérifia mieux cette identité qu'Hello. Nous avons vu sa théorie sur ce point :
L'homme doit :
Vivre dans la vérité; Penser comme il vit ; Et parler comme il pense.
Eh bien, sa théorie, c'est sa pratique.
Il vit dans la vérité;
Il pense comme il vit;
Et il parle comme il pense.
La qualité maîtresse de sa vie, c'est la franchise, — la franchise dans toute sa grandeur.
La forme habituelle de sa pensée, c'est la grandeur, — la grandeur dans toute sa franchise.
Eh bien, son style a la franchise de sa vie et la grandeur de sa pensée.
Peut-être y aurait-il ici, dans cette étude comparée d'Hello, des harmonies de détail très fines à constater, car certaines nuances de Thomme éclairent certains procédés de l'écrivain.
Par exemple :
Hello (je parle de l'homme) manqua toute sa vie, à un degré rare, de cette qualité qui est un défaut, mais fort prisé en. ce monde: l'habileté. Ou peut-être en avait-il le dédain, car l'habileté est une petitesse pour une grande âme (i).
(i)« lia le çcût de la rouerie! cliosc épouvantable. Son idéal, c'est le renard! » dira-t-il de La Fontaine avec indignation.
Peut-être même ce dédain (car tout se tient dans Hello) s'étendait-il du penseur à l'homme et tenait-il aux profondeurs mêmes de ses conceptions philosophiques. A vrai dire, ce n'était pas l'haÎDileté qu'il méprisait, mais cette habileté inférieure et séparée, parodie Milg^aire et maladroite (car Machiavel est un maladroit pour Hello) de l'habileté supérieure qui est la sag-esse même et qui ne s'égare pas, parce qu'elle marche suivant l'harmonie universelle (i).
Je trouve dans le Croisé du 8 juin 1861, sous la signature d'Ernest Heilo, ces lignes que j'intitulerais la philosophie de l'habileté:
Tomber dans le piè^'e qu'on a tendu, tel est le sort commun.
Dans l'ordre des idées, tout se dément et se trahit, excepté la vérité pure.
Le mensonge se ment à lui-même; après avoir trompé, il finit par se tromper. Après avoir nié la vérité au profit d'une certaine erreur, il finit par nier cette erreur même au profit d'une autre. Luther nie l'autorité du Pape au profit de la sienne; Carlstad nie l'aulorité de Luther au profit de la sienne, et ainsi de suite
Ce dédain de l'habileté vulgaire, je le retrouve
(i) « Jamais lÈtre ne se démenl ni ne se tourne contre luimême, c'est le néant qui se trahit. » [U Homme, p. SSy.)
35o ERNEST HELLO
— infiltré de l'homme au penseur, et du penseur à Técrivain — jusque dans ces procédés de style, si Ton peut appeler procédés de style les instincts d'expression d'une grande àme.
L'un des procédés naturels de ce style vivant et pensant, c'est l'absence des procédés artificiels et, en particulier, de a l'art heureux des transitions », comme il disait avec un sourire
— de ces fameuses transitions classiques qui tuaient le pauvre Despréaux, lequel y voyait le « plus difficile chef-d'œuvre » de son métier littéraire.
C'est un des caractères de l'Ecriture que l'absence sublime des transitions, dit l'auteur des Paroles de Dieu (i). Les transitions sont une des lâchetés de la rhétorique, une des formes que prend, dans le langage humain, le respect humain.
Le style d'Hello n'a rien de ces lâchetés ou, si vous le voulez, de ces habiletés, de ces politesses de phrases souples et insinuantes qui font glisser l'indolence du lecteur d'un point à un autre en lui évitant les secousses.
Il est brusque comme les bonds de l'esprit. Au lecteur de suivre, s'il a des jambes ou des ailes.
J'ai dit qu'il avait du talent, écrivait Barbey d'Au-
UN GRAND STYLE 38 ï
revilly, et ce n'est peut-être pas du talent qu'il faut
dire^ car c'est plus et c'est moms qu'il a Le talent,
à le bien prendre dans son essence, est quelque chose de continu, de rvthmé, d'intég-ral, qui a je ne sais quelle larg-eur fluviale, laquelle peut se précipiter ici pour s'alang-uir là, mais qui présente toujours une surface étendue et, à proprement parler, Ernest Hello ii'a pas cela. Je ne m'imag-ine pas qu'il s'étende jamais beaucoup dans un livre, avec le développe^ ment limpide et continu qui fait le livre. Mais il jettera des pasi^es autour de lui, et, si elles ne sont pas obscures et ténébreuses, elles étincelleront de g-énie ! Il procède par feuilles détachées. Il est intuitif et rapide comme l'intuition, et, de fait, qu'y a-t-il de
plus rapide, de plus vite /)rt55e qu'un reg^ard? , Il
est quelquefois sublime, mais le sublime, non plus, ne dure pas Le sublime, c'est le coup de foudre!
^jme ^Q Fotitenay disait du doux platonîden Joubert que son âme avait un jour rencontré son corps et qu'elle s'en tirait comme elle pouvait.
M. Hello me fait l'efFet, lui, de ne pas s'en tirer du tout ! observe Barbey d'Aurevilly. Mais peu importe ! Il se tire très bien d'autre chose ; par eX:emple, dans ce livre de l'Homme que voici, il se tire très bien d'une foule de pages que je trouve fort belles. Je ne chicane pas sur le mot, belles de tout point, de substance, d'émotion, de poésie, de vérité, d'éclair. Il y a tou^ jours, quand il est bien lui — car, il ne faut pas l'on-
blier, il est inég-al, — il y a des moments où il s'interrompt d'être lui et où, comme le disait si drôlement Walter Scott avec sa charmante bonhomie, a le gentilhomme reste sous son nuage », — il J a toujours autour de sa phrase inspirée la petite flamme bleue que Virgile a fa.it frissonner autour des tempes du jeune Jules.
Je viens de dire : son style a la franchise de sa vie, j'ajoute : il a la grandeur de sa pensée.
Il est sa pensée même. Les rapports de la pensée et du style sont un des problèmes de la littérature. Nous en avons vu dans Hello la solution théorique qui est l'unité. Or, cette unité resplendit à toutes les pages de l'écrivain. L'écrivain, dans Hello, n'est que le penseur qui s'exprime (chose rare chez les penseurs). Son style, c'est sa pensée qui éclate dans toute Tâpreté de sa grandeur et souvent de sa magnificence.
Ce style, c'est l'esprit en parole. Pas d'ornements postiches, pas de fleurs artificielles, pas de fard littéraire, je dirais presque pas de vêtement. C'est la pensée nue, mais vêtue de sa lumière, ornée de son éclat, parée de sa splendeur : c'est la pensée nue et rayonnante.
La beauté de la fille du roi est intérieure, dit l'Ecriture; la beauté du style d'Hello est intérieure aussi. Il rayonne, mais du dedans. « Il fait éclater les splendeurs latentes. » Il est « vivant et pénétrant comme le feu et comme le
UN GRAXD STYLE 353
reo-ard », et dédaigne « les éiég'ances misérables ».
« Quand on complimente quelqu'un sur son style, on a Tair de le complimenter sur sa toilette. » (I) L'auteur de r Homme laisse la toilette aux dames et aux gommeux de la littétérature.
Ce n'est pas que l'imagination, même l'imafifination de détail — la plus charmante des deux, — manque à ce style de penseur, qui sort de l'idée comme la fleur sort de la fente aux flancs des Alpes. S'il y a quelque chose de rocailleux dans ces phrases courtes, hautes, abruptes, taillées à pic dans la pensée comme des aires sur Tabîme, on trouve des fraîcheurs et des pousses vertes au bord de ces ravins où circulent les lions.
Mais jamais Hello ne décrit pour décrire, comme nos paysagistes à outrance. Sa description, brève et sobre, c'est encore sa pensée, c'est son idée en couleur. Il est même rare (tant la pensée le presse) qu'il prenne le temps de la description matérielle, voire de la simple comparaison, cette description en raccourci. Il vole à l'expression la plus courte, la plus rapide^ la plus intense, sans s'attardera l'image, mais l'image jaillit de cette intensité même. Il
(i) L'Homme.
pense, et le mot suit, sculpté par la pression de l'esprit qui l'étreint, par la force de la pensée qui le serre. L'idée fait imag-e; la couleur (dans cette compénétration, dans cette unité de l'irttelligence et de l'imag^ination), c'est la lumière. Comme les grands peintres, comme le soleil, Hello peint avec de la lumière.
Et quel peintre! Ou mieux quel sculpteur! Lui qui ne s'attardait pas à l'imag-e ne craint pas de s'attarder à l'idée, qu'il fouille avec une vigueur patiente, un emportement calme, une lenteur fiévreuse; qu'il tourne et retourne entre ses serres de vivisecteur ardent, comme un aigle qui disséquerait sa proie avant de la dévoreré
Par un procédé qui lui est particulier, ce creiiseur d'idées fait briller l'idée en la creusant, comme on fait jaillir le feu de la pierre qu'on frappe.
Qu'il y en a qui brillent dans ce livre de V Homme! Qu'il y en a qui même y resplendissent ! Car resplendir et briller n'est pas la même chose ni pour Hello ni pour moi. Il en a marqué la différence dans une phrase sur les femmes qui les classe d'un seul trait, du reste : « Les femmes aiment ce qui brille — dit-il, — elles n'aiment pas ce qui resplendit. » Le li\Te de V Homme est partout semé de mots semblables. Il y est ditencore, dans cette manière qui semble celle de Rivarol : « L'art qui songe aux applaudissements abdique. Il met sa couronne sur le front delà foule. » C'est grand. Mais
voici qui est insrénieux dans sa clarté profonde : « Convention et fantaisie: la convention, c'est la fantaisie de plusieurs; la fantaisie, c'est la convention avec soimême. » Le charme puissant de ce li\Te de Y Homme est d'être, par de semblables traits, une sug*g-estion perpétuelle pour le cœur et pour la pensée.
A force de reg'arder les choses, il y aperçoit et
il y fait voir ce que personne n'y avait vu encore, — formica-leo d'idées, qui en fait tomber des milliers en creusant. Ecoutez-le parler de la tristesse de la poésie lég-ère. Ecoutez-le parler de Pascal, sur lequel il semble qu'on ait tout dit, et dont il dit, lui : « Il avait la peur; mais, s'il avait eu la crainte, il aurait eu la joie. » Écoutez-le enfin, et surtout, parler du déshojineur, qu'il définit :/>ro//z^//re et ne pas tenir, et laissez-le creuser dans sa définition pour en tirer le plus magnifique frasrment de ce livre, qui en a plusieurs de superbes et beaucoup aussi de charmants î » (i)
Après cela, que « la longueur de l'haleine », que « la composition, la rondeur savante et voulue de cette sphère qu'on nomme la composition » manquent en apparence à ce fouilleur d'idées sublimes; que la brièveté fulgurante et acharnée de ce style, que cette « percussion d'une lumière incessante et interrompue », que cette « successoin d'éclairs » fatiguent certains yeux, c'est
(i) B.vRBEY d'Aurevilly, Les philosophes et les écrivains religieuse, p. 218 et 21 4-
possible. Nul en tous cas, mieux que ce philosophe poète — et poète par la précision mathématique de l'idée, par Tacuité profonde du reg-ard, poète par ce qui semble au vulg-aire le contraire de la poésie, poète à force d'être penseur, — nul écrivain n'a plus étroitement, c'està-dire ici plus larg-ement, serré le lien d'union des facultés ennemies (imag-ination et esprit philosophique), et mieux résolu, en littérature, le problème de l'unité des forces (i), la fusion des éléments opposés du style, de l'idée et del'imaçe, de la substance et de l'éclat (2), de l'austérité et de la splendeur.
J'ai nommé plusieurs fois dans ce livre la Trinité sainte, type de toute chose et par conséquent du style. Trois éléments le constituent, séparés dans les styles vulgaires, unis dans les grands styles : l'idée, l'éclat de l'idée ou l'image, la chaleur de l'idée ou le sentiment.
Ce troisième élément de la parole humaine, ce soufile d'âme (spiritiis) dont les orateurs abusent, dont les penseurs n'usent pas — quand les penseurs sont incomplets et les orateurs
(i) L'unité des forces physiques est une des gloires de ia science moderne.
(2) En théologie, le Père et le Fils sont les synonymes divins de ces mots. Le Fils est l'éclat de la substance du Père, et le lien est si étroit, la synthèse est si forte qu'ils ne font qu'L'n, et que l'éclat est consubstantiel, comme dans le style d'Hello ou de Pascal.
aussi, — Hello le possède comme Pascal, non pas, je le répète, à l'état séparé et vuîg-aire de mouvement extérieur des phrases, d'interjections et d'exclamations, mais à l'état synthétique et profond d'idée brûlante sous sa froideur de surface, comme elle est imagée dans sa sécheresse éclatante.
Mais peut-être convient-il ici de répondre à certaines préventions de lecteurs superficiels et d'entrer, par l'étude de ses défauts eux-mêmes, dans l'intimité de ce çrand style qui, semblable aux cœurs profonds dont Hello a parlé avec éloquence, ne livre pas au premier venu, ni à première lecture, ses secrets.
G" est le privilège d'Ernest Hello qui n'aimait pas les demi-mesures d'exciter, dans le cercle encore étroit de ceux qui ont en main ses ouvrag^es, des admirations enthousiastes ou des répulsions invincibles.
Il y a un chapitre de Y Homme qui a particulièrement fixé l'attention de l'auteur de la France juive :
L'écrivain, dit-il, qui a écrit le Veau d*or est l'égal des plus grands romanciers, dramaturges ou moralistes. Nul réaliste n'arriverait, au point de vue de l'art, à une pareille intensité d'effet. Nul prophète n'a donné un plus large coup d'aile. Nul n'est descendu plus avant dans les profondeurs; nul n'a vu de plus près, nul n'a vu de plus haut.
Cet éloge, qui fait autant d'honneur à M. Drumont qu'à Hello, prouve que les batailleurs eux-mêmes ont à leurs heures le sens du grand et du sublime.
<Je frisson de grandeur et de profondeur, vous le sentirez, si vous en êtes capable, chaque fois qu" Hello est bien lui : et, n'en déplaise à Barbey d'Aurevilly, Hello est presque toujours lui. Prêtez
36o ERNEST IIELLO
l'oreille : sous ces grandes phrases hautes, brèves, sèches, massives, il y a un battement, et cette montag-ne a un cœur. Battement invisible, c'est vrai, comme celui du cœur de l'homme: le penseur n'est pas une femmelette qui a son petit cœur au bout des lèvres — même s'il n'est plus dans la poitrine — et Pétale dans chacun de ses mots charmants. Hello a horreur du sentimentalisme, et vous savez pourquoi! Parce que c'est un manque d'amour. Le sentimentalisme, c'est le sentiment séparé, séparé de la raison, séparé de l'âme, séparé du cœur, et se tuant lui-même par cette séparation où il cherche sa vie, où il trouve sa mort. L'auteur de X Homme, des Plateaux de la Balance, des Paroles de Dieu, est certes un enthousiaste, un enivré (que serait la vérité si elle n'enivrait pas?). Mais la vérité est cette doctrine immense qui est la conciliation universelle et la fusion des contraires, et Venivrement de la vérité a ce privilège d'être la raison elle-même dans son austère équilibre. Sobria ebrietas, dit saint Paul. Ce vin a le don d'exalter à la fois le génie et le bon sens, comme l'amour et l'ordre, l'amour et la sainteté, ces deux contraires, et de faire du génie un bon sens sublime, du grand style un style simple.
Le style d' Hello est comme celui qu'il rêve :
Plein, terme et chaste, à la fois expànsif et contenu.
LES CRITIQUES 36l
Il porte avec lui cette pudeur des grandes pensées et des émotions profondes qui, d'autant plus calmes .qu'elles sont plus ardentes, ont de la discrétion jusque dans leur splendeur. Il a l'intégTité des corps durs qui
ont le feu caché dans leurs veines Ce style-là a
passé par le feu : c'est un rocher, c'est un diamant (i).
Et c'est une àme !
C'est bien une âme qui a écrit l'éloge des larmes que nous citions plus haut :
Les larmes sont le langage le plus profond du
cœur.
Il y a de ces larmes-là dans les grandes pages d'Hello. C'est la rosée de la montagne.
Tout le monde peut-être ne sentira pas cette rosée. Car il en est de la fraîcheur, de la poésie, de la tendresse, de la vie, du mouvement dans Hello, comme de ses qualités intellectuelles, qui demandent du lecteur une certaine profondeur d'àme pour être senties et comprises. Plus en efYet la vie est intense, plus sa surface est immobile, sesapparencescalmes.il faut entrer, pour sentir.
Les formidables chocs des cavaleries, des artilleries européennes n'équivalent pas (c'est la science qui Taffirme) la puissance de la sève au
t,i) h' Homme, p. !\i2.
printemps dans les branches du lilas ou de la vigne. Et pourtant, quel silence! Quel recueillement de la force! Il y a de ces silences pleins, dans Hello (i), qui en disent plus que bien des paroles vides, que bien des paroles pleines! Il y a de ces immobilités plus rapides que nos mouvements. C'est le sommeil de la foudre ; c'est le calme électrique.
On a fait à Hello un autre reproche que celui de la froideur. On le trouve obscur. Bien que ce second reproche n'émane pas, plus que le premier, de lèvres mag-istrales, il est bon d'en dire quelques mots.
Je suis un amateur de clarté, et cet amour me donnerait la haine de ces assembleurs de nuages qui s'appellent les philosophes, si je ne savais que la philosophie est la lumière même et la limpidité du vrai. Or, je le déclare, nulle part, je n'ai vu plus lumineuse cette lumière, plus limpide cette limpidité, qu'en ce miroir aux transparentes profondeurs : le style d'Ernest Hello. C'est bien de lui qu'on peut dire avec Vauvenargues : « La netteté est le vernis des maîtres, »
(i)« Il y a du silence dans le style de Tacite, » dit Hello, qui se peint lui-même en ce portrait, comme en beaucoup d'autres, que j'avais réunis sous ce titre : Hello peint par lui-même. Mais ce volume est déjà trop long-.
et avec Victor Hugo, en remplaçant bonté par clarté, et le cœur par V esprit :
La bonté, c'est le fond des natures aug-ustes : D'une seule vertu Dieu fit le cœur des justes, Comme d'un seul saphir la coupole du ciel !
Mais il y a deux sortes de clarté, comme il y a deux sciences (la croyante et l'incrédule), comme il y a deux styles (l'organique et le mécanique j : il y a la grande et la petite clarté. N'est-ce pas Voltaire qui disait, se jus^eant luimême : « Je suis comme les petits ruisseaux, qui sont clairs parce qu'ils sont peu profonds. » Il y a une petite clarté superficielle qui. elle, n'est pas le vernis des maîtres, mais le vernis des mots, qui n'est pas Téclat des profondeurs, mais le petit jour des apparences, qui ne vous facilite pas la réflexion, mais vous en tient quitte, parce qu'elle ne vous offre que des surfaces, battues par la routine lourde ou effleurées par la fantaisie lés^ère. Hello a dit :
(( On parle quelquefois du bon sens de Voltaire : voici ce que c'était que ce bon sens : c'était la faculté de n'apercevoir pas les choses supérieures. >»
Eh bien, la petite clarté, c'est cela : c'est Fart de ne pas toucher aux choses profondes.
Cette clarté néerative, cette clarté du rien, le
penseur ne peut l'avoir puisqu'il pense. Voilà pourquoi ceux qui ne pensent pas trouvent Hello obscur.
Hello n'est pas seulement clair, il est simple, — comme la vérité catholique est simple. Mais ici encore il y a deux sortes de simplicité^ dit l'auteur de Philosophie et Athéisme:
La simplicité fausse, celle qui plaît au plus grand nombre, n'offre qu'un terme à l'esprit, ne présente qu'un côté des choses (i). Le xvui® siècle avait cette apparence de simplicité. Voilà pourquoi Voltaire passe généralement pour un auteur clair, bien ([u'en réalité il soit absolument inintelligible. Mais, pour s'apercevoir qu'il est inintelligible, il faut avoir soi-même de l'intelligence. Quand on n'en a pas, et qu'on rentre ainsi dans la grande majorité des hommes, on le croit clair, parce qu'il ne fait ni n'exig-e aucune réflexion.
La simplicité vraie présente à l'esprit trois termes : deux termes qui s'opposent (2), et le troisième en qui ils s'harmonisent. Mais, comme cette simplicité-là est vraie et profonde, elle demande des âmes vivantes qui puissent se l'assimiler. Elle paraît obscure à ceux qui haïssent la lumière.
Qu'est-ce que le coup de foudre, sinon le choc de deux électricités?
(i) De là, les hérésies et les erreurs.
(2) Par exemple, l'unité et la trinité en Dieu, l'humanité et la divinité dans le Christ.
Hello est simple, mais « sa simplicité a la permission de ressembler à celle de la foudre, quand deux nuages électriques se rencontrent dans l'espace un jour d'orage. » ( i )
Avez-vous remarqué, dans les lignes qui précèdent, ce mot : « Pour s'apercevoir que Voltaire est inintellio-ible, il faut avoir soi-même de 1* intelligence. » Le mot est profond et c'est le cas de redire avec Hello : « 0 vérité du paradoxe, vérité méconnue comme toutes les vérités! » Oui, ce paradoxe est vrai : avec plus d'intelligence, nous ne comprendrions pas l'erreur, qui, vue à fond, est l'absurde, comme avec plus de cœur nous échapperions au sentimentalisme et à la fascination des bagatelles. Nous aurions cette incapacité sublime de voir et d'aimer ce qui n'est pas, et nous verrions Dieu, le génie et la lumière.
Le contraire arrive, et pour nos yeux nocturnes, antilumineux, c'est la clarté qui est obscure. Pour ces yeux-là, et ces yeux sont en nombre depuis que Hegel et Kant, vengeant la foi sans le savoir, ont éteint la raison moderne, pour ces yeux-là, Dieu n'est pas, le soleil n'est pas, et je ne réponds point que pour quelquesuns d'entre eux cette vérité noire ne leur parût évidente. Car Hello l'a dit, et c'est un de ses
(i) L'Homme, p. I\i2.
mots les plus superbes : a L'iatellig-ence comprend Pêtre, rininteliig-ence comprend le néant. »
Eh bien, ce qui est vrai de Dieu est vrai du g-énie, surtout du g-énie catholique, le plus lumineux de tous. Et ce que je dis de l'athée, je le dirai, proportions gardées, de l'homme médiocre et vulg^aire. Le roi de la critique française au xix« siècle, Barbey d'Aurevilly, qui croyait à l'avenir d'Ernest Hello, aimait à le faire lire à ses amis, ne craig-nant pas d'affirmer que la taille intellectuelle d'un homme lui était donnée (entre autres mesures) par son degré d'admiration pour l'auteur de V Homme et des Plateaux de la Balance. Et ici le degré d'admiration, c'est le degré d'intelligence.
Sans aller aussi loin que le grand critique et le grand enthousiaste, je crois que Tobscurité reprochée parfois au Pascal de Kéroman est beaucoup plus (comme l'athéisme) dans l'œil étroit du lecteur que dans les pages du livre.
Pour jouir de cette clarté des hauteurs, on est mal à l'aise dans la cohue boulevardière des bavardages parisiens. Allez donc dire au pioupiou perdu dans la mêlée ou astiquant ses boutons de guêtres, que « la guerre est un essai fougueux d'embrassement », que le cœur nous bat au récit d'une grande bataille « parce que notre esprit s'assimile avec bonheur cette forme de l'universelle opposition » ; que « le sentiment de l'har-
moiiie est un pressentiment de l'éternité », que y( l'art est Texplosion de l'amour dans Tordre », que « la g-loire est la ma§"nificence de la paix », que (( la tristesse est le sentiment de la station », galimatias, pensera le pioupiou, et il n'aura pas
tort Sed non erathic lociis. On parle souvent
derinfluence des milieux, et peut-être touchonsnous ici à l'une des causes de l'impopularité d'Hello, en ce siècle tapag-eur et enfiévré. Tout livre a son milieu de lecture. Le milieu de lecture d'Hello, c'est le xx*" siècle (nul n'est plus g-randement, plus immensément actuel), mais le xx^ siècle vu de haut, d'un sommet, dans le silence du soir.
Je me trouvais l'autre jour, raconte notre philosophe, non pas au bois de Boulogne, mais dans la vraie campagne, à l'heure où le soleil descend à l'horizon, à l'heure où la paix descend sur la terre. La journée avait été chaude, la soirée apportait le rafraîchissement avec la plus douce splendeur que j'aie jamais vue et sentie dans notre atmosphère. L'air était si pur qu'il devenait splendide. J'étais sur une hauteur; je voyais les quatre horizons, et je sentais autour de moi le frémissement des épis de blé, caressés par la brise du soir.
Le silence profond qui se fait alors dans l'âme humaine est la réponse que nous faisons au calme de la nature
A ces heures de grâce, la reconnaissance de l'homme est de sentir la paix. Au fond de son
silence, il consent à elle, et regarde l'horizon avec les yeux de l'intelligence.
Je crois que le plaisir de l'horizon aperçu a sa source, non dans ce qui est vu , mais précisément dans ce qui n'est pas vu. L'horizon force l'homme à deviner, et au môme moment le soleil couchant qui chang-e la teinte du ciel et de la terre nous oblige à considérer toutes choses au point de vue de la lumière. La lumière pénètre jusqu'aux vieilles et lourdes charrettes qui traînent dans les champs. La lumière rassemble tout dans son harmonie. La beauté g-énérale absorbe les détails.
C'est l'art qui fait invasion dans la vie. L'art, en effet, est la force d'apercevoir les choses dans le tout dont elles font partie et de manifester l'harmonie, même en face de la dissonance. L'art est la transfiguration naturelle des personnes et des choses dépouillées de leur néant, et réintégrées, par l'amour, dans \di plénitude de leur être.
L'art est lils de la lumière, fils de la paix. Il est la parole de l'amour. Il est la force de voir l'invisible, le lieu de la beauté, et de contempler, dans la beauté f/énérale du plan, même les objets qui fie sont pas beaux. Dans la campagne, la lumière du soleil, à son lever ou à son coucher, est le symbole de l'art. Elle produit ces grands effets d' Iiarmonie qui révèlent la paix, où nous n'avions pas la force de la voir, pendant le combat de la journée. P]lle détruit cette illusion de l'ennui, qui consiste à détacher les objets du plan général, et à les montrer isolés dans leur insignifiance.
LES CRITIQUES 36ç)
A l'heure dont je parle ~ quand la paix se
faisait dans la nature, — dans les salons de Paris, de graves imbéciles, qui se croient importants, degTaves porsonnag-es en cravate blanche, se disputaient certainement sur les nouvelles du jour dont ils ne comprennent pas le sens et qui ne sont pour eux que des commérag-es. Cependant la création disait un mot du
grand amour La paix profonde tombait du ciel,
et remontait et redescendait, et la création semblait dire à l'homme :
— Pourquoi ne chantes-tu pas, toi qui pourrais avoir conscience de ton chant? Pourquoi cette discorde stérile, amère, inutile, toi qui pourrais comprendre l'harmonie que tu ferais? Si tu n'entends pas l'enseig-nement de la Parole, écoute celui du Silence.
Mais l'humanité n'écoutait pas.
Cependant la fête continue.
Bientôt les étoiles s'allument, et, à leur clarté, il n'y a plus d'horizon.
Dès que la nature est en paix, la o-loire éclate.
Après le calme de la soirée, la splendeur de la nuit.
Dans l'âme humaine aussi, dans l'àme éclairée, dès que la paix retentit, la gloire va resplendir.
Car la Gloire est la magnificence de la Paix (i).
Eh bien! je le répète, il y a dans Hello, aux heures pacifiques, quelque chose de cette gloire
(i) Croisé, 24 août 18O7.
de la lumière. Mais, pour en recueillir les rayons, il faut être comme lui sur la montagne.
Un troisième reproche, voisin du précédent, adressé à notre auteur, est le manque d'ordre et d'unité. « C'est un penseur à bâtons rompus, » dit Barbey d'Aurevilly, qui ajoute, il est vrai : (( Mais ces bâtons-là sont du cèdre coupé au sommet du Liban. » A mon humble avis, le grand critique s'est contenté ici d'une vue superficielle, et l'unité profonde, l'ordre supérieur qui se cachent sous le désordre apparent de la pensée et de la phrase d'Hello, ont échappé à ce coup d'œil étincelant, mais rapide, qu'il jetait sur les hommes et les œuvres. — Je ne parle pas ici seulement de cette « unité de foi et de doctrine » que Barbey d'Aurevilly reconnaît à notre philosophe et qui lui donne, dit-il fort bien, « cette vertu d'ensemble, de conséquence et de cohésion sans laquelle un homme n'est jamais rien de plus que la marionnette de son talent ou de son génie ». Je parle de l'unité littéraire, de l'ordre artistique.
Hello n'est un inhabile et un maladroit qu'en apparence. Nous parlions tout à l'heure de son dédain des transitions. Cela peut donner à son style un air de bizarrerie qui déconcerte. Comme Pindare (car le philosophe lui aussi — le vrai — est un inspiré), comme le chamois des montagnes
(car, ne l'oublions pas, nous sommes en montagne), Hello bondit d'une idée à Tautre, sans souci des g-ouffres et des ponts et des « lâchetés de la rhétorique ». Style de chamois, ou, si vous préférez, style d'aigle. Mais ces bonds, qui n'ont du caprice que la forme, ne s'exécutent pas au hasard : ce désordre est celui de la pensée riche et pleine qui jaillit en tous sens sous la pression dé l'esprit, mais pour mieux s'exprimer et s'épanouir dans son unité puissante.
Je ne saurais mieux comparer la phrase concise et synthétique d'Hello qu'à sa philosophie même, cette concentration universelle. On dirait qu'habitant le point central de l'unité où tout se pense à la fois, il veuille tout dire en un mot, comme Dieu même qui n'a qu'un Verbe, et que cette ambition sublime fasse éclater la langue humaine, impuissante à contenir dans sa faiblesse la plénitude de l'Eclair total.
C'est notre penseur qui l'a dit : « Le temps et Tespace gardent les barrières de ce monde et saisissent tout ce qui veut entrer » (i): la parole n'échappe pas à cette loi de la division et de la lenteur. Elle a besoin de la multitude des mots et de la longueur des phrases. Il semble qu'Hello parfois veuille s'en passer, et réaliser dans son style le grand problème
(i) L'Homme, p. 2j.
3^2 ERxNEST HKLLO
moderne de la suppression du temps et de l'espace. Dire le plus de choses possible dans le moins de temps possible : c'est le style à la vapeur, la parole-esprit, pour qui les distances n'existent pas.
Sentinelle de Londres, êtes-vous là? demande le télégraphe électrique, pour avertir en Ang-lcterre celui qui doit répondre ; et la parole humaine franchit la Manche instantanément (i).
Les transitions sont inutiles.
En pareil lang-ag-e, avare de mots, de ces mots qui sont des termes, hélas! des bornes pour la pensée qu'ils expriment, mais en l'emprisonnant, le silence joue forcément un g-rand rôle,
La pensée est si belle, quand il la contemple, non encore réalisée, dans son unité et son intégrité, sans s'être sali les mains à la matière multiple, pour la constater une fois de plus incapable, insuffisante et cependant indispensable à ses projets! Ecrivain, peintre ou sculpteur, voilà que, quand il prend dans sa main tremblante l'instrument qui réalise, il écoute la pensée, prête son ministère, travaille, contemple son œuvre et la trouve imparfaite. C'est qu'il n'a pas réalisé son idéal. L'idéal demande encore, et n'avant plus rien à donner, l'artiste, les mains vides, pleure et demande pardon. Il a abaissé sa pensée, pour lui
(i) L'Homme, p. 297.
LES CRITIQUES SjS
donner une fio^ure. Il lui a posé une limite, il l'a déterminée. Il a renoncé à l'immense dans lequel il la contemplait. 11 a attenté à son idéal (i).
Hello y attente le moins possible, ce qui n'empêche pas la précision presque mathématique de son lang-age, mais précision lumineuse, vaste, poétique, qui laisse flotter autour des paroles une atmosphère de silence. Gratrv parle, quelque part, de ce qu'il appelle le grand sens des mots, transparents jusqu'à l'âme et quelquefois jusqu'à Dieu. Hello emploie les mots dans leur grand sens.
Efforcez- vous, dit encore l'auteur des Sources, parlant de l'Evang-ile, de trouver dans les discours du Christ, qui d'ordinaire semblent passer brusquement d'un objet à un autre, l'unité puissante et vivante qui les caractérise. Ames yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces discours, c'est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même.
S'il n'était blasphématoire de rien comparer à l'Evangile, je traduirais par ce texte mon impres-
(i) L'Homme, p. 298.
sion de lecteur des grands écrivains, des grands
penseurs, surtout catholiques, et surtout d'Hello.
Mais lisez lentement. Les lettres sont grandes.
LE SCALPEL D'UN PENSEUR
Si le matérialisme, qui n'est que la moitié grossière de la vérité totale, est aujourd'hui en faveur, au point qu'une sorte d'association d'idées soit établie dans l'esprit public entre matière et science (d'où la défaveur de la religion et de la philosophie), le scalpel a certainement salarie part de responsabilité dans cet entraînement vers l'en-bas, entraînement léî^itime sans doute en sa partie positive, car la nature, vue de près, est admirable, et j'aime le savant de la matière. Mais la matière n'est pas tout. Ce monde-là n'est que le prélude d'un autre :
Je me sens plein d'une àme étoilée et profonde,
a dit splendidement Hug-o. L'àme! Ce nouveau monde a ses poètes, mais il a aussi ses savants, et dans cet abîme humain, plus réel que l'autre, plong-e le télescope des Platon et des Bossuet, Herschells et Newtons de cet autre ciel, tandis que, laissant à ces aigles de l'esprit les immensités d'en haut, le microscope des La Rochefoucauld et des Molière s'en va dans les recoins du cœur sonder les petitesses d'en bas.
3^6 ERNEST IIELLO
Hello fait partie de cette double phalang-e d'esprits sid^limes et fins, vastes et précis, au long reg-ard, à la subtile analyse, et, si la langue humaine parlait juste, elle rappellerait un savant de Tàme et un savant complet, car, s'il a le télescope, il a le microscope aussi. Ce penseur, qui a l'air parfois d'être mêlé aux étoiles, est un vivisecteur délié, et brutal de précision réaliste. Vous doutez de Tàme? Lisez Hello. Elle est là, sous le scalpel.
Personne peut-être, dit Charles Buet, n'a poussé plus loin qu'Ernest Hello l'étude des plus fugitives sensations psychologiques. Il procède à peu près comme les savants qui étudient à l'aide du microscope les microbes et les bacilles. Il soumet l'âme à la plus minutieuse expérimentation. Souvent on s'est moqué de ces poètes modernes, tels que Mallarmé et Verlaine, qui ne veulent plus même du sentiment et n'en recherchent que la nuance. Ainsi procède notre philosophe, avec la précision d'un naturaliste (i).
Xi La Bruyère, ni Pascal, ajoute Henri Lasserre, ni Tacite, ni Shakespeare, ni Balzac n'ont scruté avec cette vigueur et cette finesse les abîmes de l'âme ou ses détours les plus cachés. Ce qu'ils disent semble superficiel à côté des profondeurs étonnantes dans lesquelles descendent les terribles analyses d'Hello. Lisez r Avare d'Hello et lisez l'Avare de Molière ou de Plante: Plante et Molière vous sembleront des enfants.
{i) Revue contemporaine, 20 août 1880.
LE SCALPEL d'uN PENSEUR 3;7
Barbev d'Aurevilly n'est pas moins explicite. Le lecteur excusera la longueur de la citation, car elle est elle-même un chef-d'œuvre. Il s'asrit des Confps errfraordinairos.
De ces contes-là. il en est un surtout incomparable qu'il est impossible de comparer même à ceux qui paraissent les plus beaux après lui. Il commence le volume et, en le commençant, il l'écrase, car, en continuant de lire, on ne rencontrera plus rien de pareil
Ce conte est intitulé Z?/f/o?'/c, et le sujet en est l'avare. l'avare pur, l'avare complet, l'avare jusqu'aux dernières profondeurs : en un mot qui dit tout. Tidolatre
DE l'or.
Au flamboiement infernal de cet avare, tous les avares connus, observés ou inventés par des sfénérations de erénies, Harpasron, Schylock, tony Fraster (de Kenilworth), Grandet, pâlissent, s'effacent, et rentrent dans le néant devant l'avare que voici ! En comparaison du Ludovic d'Ernest Hello, ils ne sont plus avares que comme les eunuques sont des hommes . . . Et ils sont, en effet, des eunuques d'avares, mutilés dans leur personnalité d'avares par un sentiment qui n'est pas l'avarice et qui se mèlo à leur passion
pour les rendre adultères de l'or Harpasron est
amoureux. Schylock est encore plus juif qu'avare. D'ailleurs, il aime sa fille. Tony Fra.ster et Grandet aiment aussi leurs enfants, et souillent noblement du sentiment paternel l'immonde pureté de leur amour de l'or. Ludovic en a. lui, l'amour intégral; il a la virerinité farouche de l'avarice, sans partaere avec
3;-8 ERNEST UELLO
aucun sentiment humain. Il l'aut voir dans Ernest Hello quel est cet effroyable, diabolique et déifiant amour! Néron, qui se vautrait, à plat ventre nu, sur des monceaux d'or comme sur des monceaux de chair vivante, et qui s'y pâmait de volupté, n'est qu'un Onan sordide dans des frénésies d'écolier. Nous avons mieux. Quelle création fulgurante et sinistre ! Jamais on n'a creusé plus avant; jamais on n'a saisi plus vaste! L'humanité finit par craquer dans l'avare d'Hello et elle disparaît dans la monstruosité absolue. Le conteur de ce conte, qu'aurait admiré Shakespeare, qui seul aurait pu le mettre à la scène (et encore ce n'est pas bien sûr ! parce que le théâtre ne peut pas dire tout, comme le conte), passionne son récit d'une analyse plus passionnée que le récit même dans son acharnement, et cette analyse déchire tout et met tout en pièces, fibre à fibre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus dans cet avare, dans ce vampire de l'or, qui le sucerait et l'avalerait, une seule fibre, une seule fibrille à montrer et à expliquer ! Il n'y a que neuf cercles à l'enfer du Dante. Mais le Dante de ce formidable conte descend dans l'âme de son avare les dix mille cercles de l'enfer d'une âme d'homme à qui Dieu en le créant avait mis de son infini dans la poitrine. C'est un peu
plus que l'autre enfer!
Le pathétique de tout cela est si g-rand qu'on ne s'aperçoit de la beauté de ce conte inouï qu'à la réflexion et long-temps après qu'il est lu. C'est alors seulement qu'on se replie sur soi-même et qu'on admire.
Ce qui me frappe le plus dans ces dissections
LE SCALPEL d'uX PENSEUR 3^9
savantes, c'est qu'elles sont, à la fois, vibrantes d'émotion trafique et pleines d'une pensée profonde: c'est qu'elles sont drame et philosophie tout ensemble.
Ce livre, ditHello de ses Contes, commence et finit par la recherche du nom de Dieu. Ludovic, matériellement avare, cherche le nom de Dieu matériellement. Le g-rand monarque asiatique, idolâtre de lui-même et avare en esprit, cherche le nom de Dieu spirituelle ment. Ces deux mauvais riches ont trouvé dans l'oubli du pauvre la perte de leurs richesses. Au milieu du volume, dans: Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? une foHe intelligente frappe un autre mauvais riche, qui a repoussé l'homme de g-énie, au jour de la détresse.
Devant la porte de tous les trois, le Lazare était assis blessé et suppliant. Pour avoir oublié le Lazare, Tu n perd son or, l'autre sa raison, le troisième sa majesté.
Dans les Deux Étrangers, la pensée est plus haute encore peut-être, et plus o-randement actuelle. C'est le drame de la science. Celui qui a écrit cela a touché le fond du mystère humain.
Mais ce n'est pas seulement dans les Contes que s'exerce et s'ébat cette puissance d'analyse, aussi prodigieuse en Hello que sa puissance de synthèse. C'est à chaque page de ses œuvres qu éclate cette double faculté, cette vue de près et de haut, ce fin dans le grandiose, cette dis-
38o ERNEST HELLO
section ardente et pensante. Pour ne parler que littérature^ j'ajoute qu'un des procédés ordinaires de l'analyse dans Hello, c'est le parallèle, le contraste, mais un contraste autrement profond que l'antithèse de Hug-o, avec laquelle il a néanmoins des analogies frappantes de forme et d'éclat dans la forme. Comme le poète qui, lui aussi, est un penseur, le penseur qui, lui aussi, est un poète, mais plus profond, rapproche les rayons et les ombres. Pour mieux montrer, il compare, il heurte et excelle à faire jaillir Tétincelle du choc des deux électricités. Mais, je le répète, dans Hugo, l'antithèse, qui en soi est un procédé légitime et de nature, l'antithèse, qui est toujours une beauté (parce qu'elle est une forme de l'universelle opposition), dégénère trop souvent et devient la fantaisie, la manie arbitraire des contrastes d'apparence et des oppositions de hasard. Car il en est de l'antithèse comme de l'esprit : l'esprit, qui est la finesse du bon sens, peut devenir la pointe de la folie ou du paradoxe. Dans Hello, l'antithèse, qui est l'esprit de la vérité, sort toujours de la nature des choses, jamais du caprice personnel. Ce n'est pas ce qui en ternit l'éclat ou en émousse les angles vifs, tout au contraire : les plus curieux, les plus étonnants contrastes, ce sont les contrastes vrais. Rien n'est fin comme la vérité, si rien n'est grand comme elle.
LE SCALPEL d'uN PENSEUR 38l
H faut lire dans les Paroles de Dieu la scène superbe de ce possédé qui hurlait nu dans les cimetières, terrifiant la foule et que Jésus délivra : « Et ils virent celui qui avait été tourmenté par le démon, assis, vêtu et sain desprit, dit le texte: et ils furent saisis de crainte. Ce magnifique remplacement de la peur par la crainte inspire à Hello les réflexions suivantes, que je cite à cause de la profonde analyse psychologique et antithétique qu "elles renferment.
Voilà un homme qui faisait peur parce qu'il était agité et nu; c'était le possédé, l'hôte des sépulcres. Le voilà assis, calme et vêtu, et ti muer mit. Et la crainte saisit les hommes. Ce mag-nifique remplacement de la peur par la crainte ouvre une fenêtre sur l'adoration.
La peur est le sentiment de resclavasre ; c'est le tremblement éo'oïste, étroit et servile, qui naît du daijorer aperçu ou pressenti.
La peur est la chose qui naît de l'angoisse, à propos d'un danger fini, déterminé, ordinairement matériel. Elle est absolument contraire à la gloire, et nulle majesté n'est sentie dans son voisinage. Elle est bestiale, instinctive et fait penser à un animal menacé ou menaçant.
La crainte est le frisson qui vient du voisinage ou de l'attouchement de la majesté. La crainte est fille du sanctuaire. La crainte éclate devant la grandeur, devant la gloire. La fumée qui sort des profondeurs du temple, l'obscurité sublime, le silence, trois fois
3S'2 ERNEST IIELLO
auguste, voilà les sources iroîi coule le fleuve de la crainte pour se jeter bouillonnant dans l'océan de la g'ioire. La peur redoute et déserte; la crainte tremble et aime; la peur maudit; la crainte est une bénédiction, bénédiction reçue et bénédiction donnée. La crainte tressaille et frissonne. L'adoration est au fond d'elle (i).
Il faudrait tout citer de ces analyses grandioses et fines, de ces portraits de choses peintes par contrastes et par contraires : psycholog-ies comparées du repentir et du remords, de la paix et de rindifTérence, du silence et du mutisme, de Faction et de la passion, du désir et de l'envie, de la réputation et de la gloire. Il y a dans tous ces tableaux plus que des traits déliés ou éclatants, plus que du dessin et de la couleur : il y a une philosophie latente. Toute chose a sa parodie, et Dieu même a la sienne, car le démon est la parodie de Dieu. C'est là une vérité fondamentale, dont l'oubli engendre la confusion des idées, sans parler des autres périls. Hello nous la rappelle et rend du même coup à l'esprit et à la langue un service que reconnaîtra tout lecteur quelque peu doué du sens et du besoin de clarté profonde. Où le vulgaire ne voit qu'une nuance (la crainte et la peur par exemple), il y a souvent un abîme : Hello nous
(i) Paroles de Dieu, p. •îfjO.
LE SCALPEL D UN PENSEUR
le montre. Où le vulgaire voit un abîme (la crainte etla joie ), iln'y a souvent qu'une nuance: Hello nous l'indique. Rien que par la précision mag-istrale de son vocabulaire, expression de Tordre (i), il fait la lumière dans ce chaos intellectuel où l'être et le néant, la réalité et la parodie s'embrouillent et se mêlent pour nous tromper; et. dégafireant chaque idée, chaque mot, de sa contrefaçon g-rossière, de sa caricature animale ou diabolique, de son néant misérable, il nous laisse entrevoir dans les hauteurs, au-dessus des complications contradictoires de tout ce néant d'en bas, la conciliation possible de toutes les idées et de tous les mots dans la synthèse universelle de Dieu.
Car, notez-le, il n'est pas d'idée absurde, il n'est pas de sentiment vil, qui ne soit la désiradation d'un t>^e divin, d'une idée vraie, d'un sentiment noble, comme il n'est pas d'homme ou de siècle qui ne soit beau, vu dans sa lumière, comme il n'est pas de mot infernal qui n'ait son équivalent céleste, et ce sont ces équivalents supérieurs, ce sont ces types divins que célébrait Platon et qui attirent à leur éclat celui que Lamartine appelait le Platon chrétien. « Je viens de causer avec Platon chrétien, » dit un jour le
(i) <f La philosophie, c'est la lançrue bien faite, « disait, je crois, Condillac.
384 ERNEST UELLO
^Taiid poète au sortir d'un entretien avec Hello. Car Hello, ce réaliste, est un idéaliste aussi. De là, Tantithèse, dans ses portraits d'hommes ou de choses. Son procédé littéraire a sa racine dans les profondeurs. Citons, pour finir, le parallèle de V isolement et de la solitude.
L'homme d'affaires égoïste, qui coudoie ses ennemis dans la foule affairée et pressée des égoïstes, n'a pas la solitude, mais il a V isolement.
L'anachorète du désert vivait dans la solitude, personne moins que lui n'était isolé, il était on communion avec l'humanité, dans son passé, dans son présent, dans son avenir, car il était uni intimement à Celui en qui communient les êtres
Celui qui saurait au juste de quelle façon se dissout le corps abandonné par l'àme, pour devenir la proie des insectes rampants, multiples et ténébreux, frémirait peut-être d'une horreur inconnue à l'aspect d'une âme séparée des âmes et de la vérité vivante, séparée de YY.^Msq. L'isolement, c'est la solitude sans Dieu.
Par la solitude, au contraire, l'homme se rouvre aux sources dévie (i).
Puis, song-eant à une chose qu'il connaissait bien, la solitude du g-rand homme, et, s'élevant de là au sommet de la solitude, au Dieu abandonné lui-même, il ajoute :
(Il Plateaux de la Balance, p. 970.
LE SCALPEL D UN PENSEUR
Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur. L'homme de g-énie a habituellement dans sa vie une phase de solitude. Il est en g-énéral abandonné et trahi pendant un certain temps. Pendant ce temps se préparent les effusions de vie qu'il lancera sur le monde. Les grands hommes sont en général mis de côté, délaissés, au moins dans certains moments, par les hommes ordinaires. Or, ces grands isolés deviennent les liens qui unissent entre eux les hommes ordinaires. Du fond de leur solitude, ils lancent dans la société humaine les grandes découvertes, les grandes œuvres qui en deviennent le ciment. Le vaisseau qui va unir les continents quitte d'abord le rivage et s'isole de la terre : transportez cette vérité dans l'ordre surnaturel : le prêtre catholique est l'ami intime de l'humanité. Pourquoi donc ? C'est qu'entre lui et elle, il v a un abîme. Il domine la nature humaine. Il est prodio-ieusement loin des autres hommes, et, à cette condition, il est près d'eux, il est distinct de la foule au delà de toute expression, et, à cette condition, il est son ami intime.
Enfin, si nous cherchons le sommet de la solitude, notre pensée découvre la croix qui fut dressée sur le Calvaire.
Pourtant le Crucifié réconcilie toutes choses et attire tout à lui (i).
{i) Plateaux de la Balance, p. 27O.
Si, comme Hello cherchant à exprimer Gœtlie en un mot qui le résumât tout entier, je cherchais le mot qui résume Hello lui-même et Texprime en raccourci, dans sa vie, dans sa pensée, dans son style, je crois que j'écrirais le mot : Gloire.
Au front de ce g-rand inconnu, de ce g-rand méconnu qui fut Hello, voilà un mot qui a Pair d'une ironie.
Je le crois exact.
Comme homme, il est incontestable que c'est sous cette face, la face erlorieuse, qu'il a conçu la vie et le bonheur. Il voudrait la g-loire, non point cette réputation dont il a dit qu'elle ne valait pas une fraise mûre, non point la réputation, mais la gloire ! Il voudrait le rayonnement universel de cette vérité que Dieu lui a donnée à répandre, qu'il voit outrao'ée au dehors, ignorée, ridiculisée, rapetissée souvent par ses défenseurs eux-mêmes, tandis qu'elle est splendeur et immensité telle qu'il la conçoit. La vérité, c'est la gloire, et il veut que cette identité apparaisse, il veut la aloire pour la vérité. Et ce
388 ERNEST IIELLO
désir, qui est le fond luèiiie de son âme, ce désir qui est son devoir et sa passion tout ensemble, il en vit et il en meurt.
Jl meurt parce que cette parole qu'il porte en lui et qui serait le pain d'un siècle (car chaque siècle a son painj tombe dans le silence, dans l'insouciance de ce siècle affamé qui ignore sa nourriture. Il m.eurt parce que l'enthousiasme et la vie — mots synonymes, dit-il quelque part — manquent sur notre planète froide ; parce (|ue la gloire, qui s'étale là-haut radieuse dans l'azur, s'éteint dans les âmes; parce qu'enfin Dieu lui-même, qui a pour quelques êtres sublimes des raffinements de cruauté et d'amour, semble appesantir sa main :
Ouoi de plus affreux qu'un aigle en cage? Ses pauvres ailes se blessent aux barreaux trop serrés. Son pauvre regard, plein de douleur et de reproche, redemande les espaces dont il a faim et soif. Et pourtant ce n'est là que le symbole.
Et moi, s'écrie le prophète-roi dans \es Paroles de BieUf moi qui ne peux pas supporter le spectacle d'un aigle en cage, je suis la réalité dont je ne peux pas supporterl'ombre, et mes pauvres ailes et mes pauvres yeux supportent la réalité dont je ne peux pas supporter l'ombre sur les ailes et sur les yeux de l'aigle!...
Si mon âme ne rend pas gloire, elle risque de
faire le contraire. Toute création pousse le même cri : Délivrez! Délivrez!
Une tradition bretonne nous parle d'un mendiant, presque idiot, nommé Salomon, qui ne savait dire que deux mots: Ave Maria, puis: Salomon /nanfferaif bien du pain. C'était là sa façon de demander l'aumône : Salomon mang-erait bien du pain, s'il en avait.
Le pain de l'àme humaine est de rendre grâce et ii'loire: c'est là sa faim et sa soif. Elle est à g-enoux. à la porte de l'Eg-lise, comme Salomon le mendiant à la porte du riche, et elle dit dans son lansrag-e : Salomon manarerait bien du pain !
Je suis faite pour la lumière et pour l'immensité.
Délivrez, délivrez; que ma parole sorte enfin de moi, joyeuse, libre et puissante! Oh! je chanterais bien, si je pouvais!
Salomon mansrerait bien du pain (i).
Cet affamé de splendeur écrivait un jour à un ami : « La vie éternelle ne pourrait-elle pas commencer dès ce monde, avec une lueur déjà vive de lumière et de joie? » Peut-être, si Ton voulait ! Si seulement les bons s'entr'aidaient! Mais il meurt abandonné, trahi; comme son Maître, il meurt sur la croix. La vie éternelle, la vie enthousiaste, ne devait commencer pour lui qu'après le dernier soupir. Mais sa pensée nous reste, et sa pensée est g"lorieuse.
Sa pensée est, comme sa vie, g-lorieuse, je ne
(i) Paroles de Dieu, p. 137.
dirai pas dans son obscurité (car sa philosophie est la lumière même), mais dans son austérité. Je viens de dire que c'était sous la forme de la gloire qu'il concevait la vie et le bonheur: c'est sous la forme de la gloire aussi que l'idée lui apparaît. Pour lui, le vrai nom de l'orthodoxie, c'est grandeur et magnificence. Et c'est parce que la raison et la grâce de Dieu lui ont fait voir dans le catholicisme toute grandeur et toute magnificence, qu'il est catholique, c'est-à-dire universel.
Il y a de la gloire dans sa conception du vrai et du bien, qui seuls existent, et du mal, qu'il accule au néant. Il y en a dans sa conception de l'art et de la science, de la critique et de l'histoire. Il y en a dans l'audace de ce regard qui ne se baisse pas devant le soleil, et dans Thumilité de cet homme anéanti devant Dieu.
Il y a de la gloire jusqu'en son bon sens et sa logique :
Retournez votre raisonnement: le christianisme a eu le passé, donc il aura l'avenir. Est-ce que l'univers va changer de Dieu? Pensez-vous que le Créateur, fatigué, va remettre ses pouvoirs à un successeur quelconque? Or, si Dieu ne change pas, la religion ne changera pas. Celle qui a été vraie une minute sera vraie tant que Dieu sera Dieu. Craignezvous que l'homme ne dépasse Dieu, que nos progrès
ue l'étouffent, et que liniini ne soit plus assez grand pour nous? (i)
Dites s'il n'y a pas de la g-loire intellectuelle dans sa philosophie de la Croix, reliée aux plus hautes questions de l'art, delà métaphysique hégélienne et des mathématiques transcendantes (mais il faudrait tout lire pour voir à fond) :
La farce est jouée, disait en mourant Octave Aug-uste, empereur du monde. Il avait raison. Qu'avait été la vie d'Aueruste, sinon une série d'actes isolés, sans résultat, une dépense inutile? Et qu'est-ce qu'une farce, sinon un fait sans but?
Tout est consommé, disait la Vérité en mourant, et la Vérité disait vrai. La vie de Jésus-Christ avait été l'acte par excellence; elle avait réconcilié toutes choses avec Dieu. Elle est la note suprême de la grande harmonie. La croix a consommé l'œuvre (2).
Examinons rapidement la synthèse universelle :
Quelle est la forme absolue de l'opposition morale? C'est l'être infiniment parfait maudit de Dieu.
Quelle est la forme absolue de l'opposition métàphysique? C'est la vie universelle subissant la mort.
Quelle est la forme absolue de l'opposition géométrique? C'est la rencontre de deux parallèles.
Un jour, par ordre du proconsul romain, un arbre fut abattu dans une forêt (3). C'était un sycomore.
[i) Philosophie et Athéisme, p. 348.
(2) Ibid., p. 36o.
(3) Ibid., p. 389.
392 ERNEST IIELLO
Les ouvriers g-aliléens reçurent l'ordre de le tailler. Ils ne le taillèrent pas sans peine. Il leur fallait réaliser le plan g-éométrique aperru par Dieu dans le Verbe, qui allait être cloué sur ce morceau de bois. Sur ce bois, en effet, fut cloué le Verbe fait chair. Le corps fut dressé verticalement : lig-ne de vie ; les bras furent étendus horizontalement: lig-ne de mort. Ainsi se résuma le sacrifice, qui contient la vie et la mort réconciliées.
Toutes choses s'embrassèrent dans un baiser immense. Car le bois du sycomore fut croisé. Ses lignes, parallèles tant que l'arbre avait vécu, tant que les racines avaient été en terre, se coupèrent à angles droits, à angles ég-aux. L'arbre prit la forme d'une croix et fut transporté sur la montagne.
La vie et la mort se traversèrent, et. se coupant à angles droits, chantèrent une musique infinie, qui entraîna dans le même accord l'essence éternelle et les choses créées. Dieu, l'homme et la nature. Dieu le Père, revenu de sa fuite infinie, ne se repentant plus d'avoir fait l'homme, atteignit et embrassa la création sur cet épouvantable sommet. Il trouva encore une fois son œuvre bonne.
Or, voici un postulatutu de mathématique transcendante :
Les Parallèles se rencontrent a l'infini.
Omnia in ipso constant (i ). Je le dis avec une sorte de terreur: la Vie et la Mort se tiennent debout
(1) Toutes choses se trouvent en li
ensemble (curu stant, constant) sur la terre et sous les cieux.
N'est-ce pas là Hegel, dans toute la grandeur qu'il n*a pas eue, et qu'il aurait eue s'il avait été chrétien? — Hello a jeté sur Hegel des regards superbes. Gratry aussi Ta percé à fond; mais le regard d'Hello est peut-être plus glorieux, car Gratry voit Hegel dans son néant, Hello le voit dans sa lumière! Il voit FHégel idéal, que le réel parodia d'une parodie grotesque. Voici qui est beau de profondeur :
Si la contradiction devait toujours durer telle qu'elle est aujourd'hui, loin de constituer l'harmonie telle que Dieu la veut, elle en serait la négation définitive. Mais, résolue un jour dans l'unité par la sagesse absolue qui encadre le désordre dans un ordre plus large que lui, elle deviendra un accent de l'harmonie immense. Il est faux que le bien et le mal soient identiques ; il est vrai que tous deux peuvent trouver place dans l'ordre absolu. L'enfer sera dans l'ordre où le péché n'était pas, et chaque chose fera sa partie dans le 2;"rand concert ( i ).
Dans son style enfin, comme dans sa pensée, comme dans son àme, il y a de la gloire.
La parole est l'explosion delà nature d'un être
I) Philosophie et Athéisme, p. 355.
Au Jardin des Plantes, quand il fait résonner, en les secouant à coups de g-riffes et d'ailes, les barreaux de sa cag^e, comme s'il les brisait par la pensée, ou bien quand il tourne la tête, ou bien quand il lance sur l'espace interdit un reg-ard de souverain détrôné, vous pouvez voir la parole de l'aigle (i).
Ces lignes d'Hello le caractérisent assez bien. Il y a du regard d'aigle dans ce style, et de la sublime impatience. Car le style n'est pas uniquement dans les mots :
Il est aussi, Hello l'a dit, dans les gestes, il est aussi dans les regards ; il est dans toutes les manifestations, y compris le silence. Le silence peut avoir un grand style. Le silence peut être une parole ; le silence peut être même le sommet de la parole et son point culminant. En général, la parole, quand elle est élevée et solennelle, s'arrête, parce que, à une certaine hauteur, les mots lui manquent. C'est le silence qui se charge alors de la continuer et d'exprimer l'inexprimable. Le silence ému est l'épanouissement suprême de lu parole; c'est le style par excellence (2).
Le génie, a dit Villiers de l'Isle-Adam, est essentiellement silencieux.
Mais tout ceci, gloire du geste, du regard, du silence, exige, pour être saisi du lecteur, un certain recueillement, peut-être une certaine
(i) L'Homme, p. 427.
(2) Ibid., p. 434-
aptitude d'àme. De même qu'il faut aux vers
des poètes, pour être entendus dans leur beauté, une certaine complicité d'harmonie dans l'oreille du lecteur, une sorte d'accompag^nemeut musical que toute âme n'est pas apte à fournir, il y a, autour de la phrase d'Hello, presque toujours, comme une atmosphère g-lorieuse qui fait la splendeur de sa parole. Car cette splendeur n'est pas g^rossière et matérielle, comme le clinquant des journalistes : elle est surtout dans la pensée, et peut-être même faut-il. pour le voir dans tout son éclat, regarder son style du haut de sa philosophie. De là seulement on en perçoit toutes les nuances et toutes les intentions; de là seulement tous ces fragments épars, toutes ces phrases coupées, tous ces membres détachés, beaux sans doute, mais étranges, apparaissent dans leur cohésion vaste que Barl^ey d'AureA-iliv n'a pas vue^ et dans l'unité qui fait leur g-loire. Ce genre de gloire et de profondeur échappe par sa nature à la citation, forcément brève. On ne cite pas un volume. Mais, pour ne parler que des belles pages, même détachées et déracinées de leur contexte intellectuel, que de rayons encore à ces lambeaux de la royale crinière 1 Ce n'est pas de la lumière seulement, comme dans Gratry. ce chaste et blanc lumineux, c'est de la lumière dorée, fauve. Il y a du lion dans cette lumière.
J'ouvre Philosophie et Athéisme :
De tout temps riiomme a icvé une bataille dans laquelle il vaincrait Dieu. Et, certes, il ne s'est pas trompé complètement. La vie est cette bataille. Seulement l'homme a mal vu le tableau. Il n'a pas trouvé le point. La lumière ne venait pas d'en haut. Il a choisi pour champ de bataille la haine, au lieu de choisir l'amour. Les Titans, voulant escalader le ciel, n'avaient pas complètement tort. Jésus-Christ invite à la violence et ne promet Dieu qu'à son vainqueur. Celui qui voit tout du même coup d'œil dit de la même voix : « Devenez semblables à ces petits enfants, » et : « Escaladez le ciel. » Prométhée n'avait pas réussi, c'est qu'il avait oublié de s'allier Dieu, cet adversaire adoré qu'il faut supplier en le combattant. Les efforts des hommes, g-rands et petits, qui ont voulu la conquête sans vouloir le sacrifice : Manfred, Faust, don Juan, ont abouti à l'inutile, au crime, au ridicule. Mais un enfant de douze ans^qui fait sa Première Communion peut être utile aux hommes et forcer Dieu à se rendre (i).
Voilà le style d'Hello.
Et cette autre page, qui eiil frappé Hég"el, car il y a d'étonnantes conciliations de contraires dans les mystères du christianisme :
L'humanité, qui hait l'injustice, aime pourtant ridée du juste souffrant et mourant pour tous. Vous
(i) Philosophie et Athéisme, p. 3O2.
pouvez ne pas comprendre, mais vous ne pouvez pas ne pas voir. Dieu frappe sou Fils innocent, qui repré sente les hommes coupables, et voilà la solidarité. Dieu pardonne aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent, et voilà, avec la solidarité, le triomphe personnel de l'individu. Je n'explique pas, je constate.
Et que faisait au moment décisif cette victime? F'rappait-elle un qrand coup? Non; elle le recevait. Et que font les relisrieux? Que font les Carmélites? Rien, n'est-ce pas? Les paratonnerres aussi perdent leur temps sur les monuments . Supprimons ces pointes de fer. Que faisait Jésus-Christ sur la croix? Il avait les jambes clouées et immobiles. Je le répète, l'Action par laquelle l'Homme-Dieu a fermé le combat et vaincu son Père a été la Passion. Cette attitude de crucifié, sig^ne sensible de l'extrême impuissance, symbole de la Passion, a été l'attitude de la victoire choisie par le triomphateur doux et terrible dont les coups visaient à Dieu (ij.
Dans la vérité, tout est sublime, y compris le mal et l'enfer, cris de g-loire terribles. Dans Hello, qui puise l'idée aux sommets, le sublime abonde, non seulement le sublime de conception, mais le sublime d'expression, qui, d'ailleurs, chez lui, ne fait qu'un avec le premier. On cite les mots immortels de saint Aug-ustin : a Aimez, et faites ce que vous voudrez. )^ — « La paix
(i) Philosophii' et Athéisme, p. 363.
398 ERXEST HELLO
est la tranquillité de roidre. » — « Vous voulez fuir Dieu? Fuyez en Dieu! » Mais ces rnots-là sont le pain quotidien du style d'Hello : <( Dieu, cet adversaire adoré qu'il faut supplier en le combattant. » — « La paix, c'est la victoire stire d'elle-même. » — « Le cœur de la magnificence, c'est la pureté. » — (( Il est temps de devenir humbles, car il est temps de devenir fiers. » Ecoutez-le parler du rire de rhomnie qui a renoncé à la joie : <( C'est une des formes les plus tristes du san^-lot humain. » Ecoutez-le parler du miracle, dont nous disons, nous, qu'il trouble l'ordre, et dont il dit, lui, qu'il trouble le désordre de ce monde. Voyez-le creuser l'honneur (l'honneur qui donne ce qui est dvi) jusqu'au pardon (pardonner : donner au defà), jusqu'à la gloire :
Quand l'honneur entre dans le domaine du sublime, il prend le nom de gloire, et la magnificence intervient. L'honneur donne ce qui est promis, c'est la justice. La gloire donne au delà de ce qui est promis : c'est la magnificence.
Hello ajoute :
Et qui sait si le grand homme, quand il accomplit l'acte de gloire, n'accomplit pas une promesse tacite, une promesse qui dit son vrai nom, la promesse de satisfaire un besoin rarement satisfait, le besoin de
l'admiration qui implore à geuoux quelque chose de sublime? L'admiration est un pauvre qui demande son pain, comme les autres (i).
Je n'ai pu lire ceci sans être ému et sans me rappeler ce mot du grand homme : <( Le beau fait du bien ! » Hello fera beaucoup de bien par le beau. Car c'est encore lui qui a dit, au chapitre de la Charité inteJIpctuelle, ces mots si vrais :
Parmi les hommes, il s'en trouve qui ont des besoins particuliers et exceptionnels, des besoins de lumière. Il en est qui ont besoin de parole, et même de parole splendide. Il en est qui ont besoin que la parole arrive à eux revêtue de masrnificence fa).
Hello est un de ceux qui satisfont ces besoins d'àme. C'est un riche qui donne de l'or. Il ne le cherche pas : ce qu'il poursuit, c'est l'idée et sa rigueur, c'est le royaume de Dieu et sa justice. Mais il ressemble à Salomonquine demandait que la sagesse.
Dieu a donné la sagesse qui lui remplissait la main . Quelque chose lui reste entre les doigts , quelque chose d'oublié. Il secoue cette poussière, et la richesse inonde Salomon , dit Hello dans les Paroles de Dieu.
(I) L'Homme, p. .'i3.
12) Plateaux de la Balance, p. 877.
4oO ERNEST IIELLO
Car les vrais grands hommes, même les grands écrivains, ne visent pas à l'éclat. Mais l'éclat leur est donné par surcroît de la pensée et de l'amour, comme à cette onde bienfaisante dont parle le penseur, j'allais dire le poète, qui a écrit de la rosée ces paroles profondes :
Que veulent dire les douces splendeurs de la rosée quand le soleil de mai jette sur le brin d'herbe ses premiers rayons, mêlés aux chants de l'alouette et aux fleurs des fraisiers?
Peut-être disent-elles, dans leur langage très simple et très beau, que ce qui est utile est mag-nifique; que l'eau doit resplendir, puisqu'elle est nécessaire (i), et que le soleil fait bien de la saluer, puisqu'elle a satisfait la soif des brins d'herbe.
Si maintenant des hauteurs d'Hello, vie^ pensée, style, nous descendions aux détails et à ce que j'appellerai les petits côtés de l'homme, du penseur et de l'écrivain, là encore le mot de ce chapitre éclairerait bien des choses.
Toutes les vertus où il y a de la gloire parce qu'il y a de la grandeur : générosité, bonté, pardon (pardonner, donner au delà), noblesse, fierté, obéissance aussi, mais à Dieu seul, car servir Dieu, c'est régner, et comme le disait un
(i) Et la vérité aussi.
jour Louis Veuillol : « Je suis tier, ma fierté a .des exisfences ; elle veut que je me mette à g-enoux; » toutes ces vertus glorieuses, Hello les avait dans le sang. Sans le christianisme, il eiît été droit à l'oreueil, comme aussi sans le christianisme, observe Barbey d'Aurevilly, il fût allé droit au paradoxe. « Il irait là comme une flèche. Mais le christianisme, qui nous sauve de tout, qui donne du bon sens à ceux qui n'en ont pas » et de l'humilité à ceux qui la dédaisrnent. « l'a sauvé de ce danser du jiaradoxe » et de ce péril de l'org-ueil, « qui tenteront toujours les ÊCens d'assez d'esprit pour l'avoir audacieux » et superbe. Hello aurait eu roroueil s'il n'avait reconnu que l'humilité est plus glorieuse, comme il eût méprisé le bon sens s'il n'avait fini par découvrir que le g-énie n'est que le bon sens sublime.
Ainsi que le remarque fort lûen M. Charles Buet, « Ernest Hello avait deux vices en exécration : Tavarice et l'envie ». sur lesquels il a épuisé les fureurs patientes d'un scalpel qui s'est, on peut le dire, assouri sur ces deux cadavres. Pourquoi cette haine spéciale? C'est que l'envie et l'avarice sont les deux formes infâmes de la petitesse morale et de cette médiocrité qu'il poursuit partout, comme une ennemie personnelle, de traits g^aiement implacables. C'est que l'avarice et l'envie sont les
deux pôles de la bassesse, les deux vices les plus antipathiques à la candeur et à la gloire.
Il crut hériter, un jour, d'une fortune considérable. Mais, avant un doute, que d'autres eussent écarté comme fâcheux, sur la parfaite honorabilité de cet or, il dressa une liste de pauvres et était résolu à le leur distribuer. Quelqu'un l'assurant de la bonne origine du quart au moins de cette fortune : « Non, répondit-il, tout cela est peu clair. D'ailleurs, pourquoi être riche? Pour donner. Eh bien, le but est atteint. »
Tout ce qui resserre le cœur de l'homme lui était antipathique. « Admirable nature, comme il l'a dit d'un autre, qui ne pouvait concevoir ni supporter la vie sans la joie. » La joie, exaltation g-lorieuse du cœur! La joie et la gloire, mots qui Témotionnaient. Ce sont les mots du ciel. Admirable nature qui ne pouvait se passer du ciel, même sur terre.
On lui a reproché son horreur de la souffrance. La souffrance! mot épouvantable qui n'était pas dans le dictionnaire de Dieu.
Je viens d'être malade, écrit-il à un ami. J'eiilends par là plus malade qu'à l'ordinaire. Malade! Il est impossible d'exprimer en langue humaine ce que ce mot contient pour moi de tentations et de désespoirs ! Etre malade, c'est, pour moi, rtre en enfer!
Ah! c'est que la soullraiice, elle aussi, cette humiliation incompréhensible, cette mort vivante, est l'ennemie de l'être et de sa g"loire, et qu'il faut être Dieu pour les unir sur la croix! La souffrance, pour qui va au fond, pour qui la regarde dans son horrible idéal, dans son affreuse splendeur, c'est l'enfer. Or, Hello allait an fond toujours, et le moindre effleurement du monstre lui donnait le frisson de l'abîme.
Elfjï, Eloï, lamrna sabactani! Il faut lire
dans les Paroles de Dieu le commentaire de ce cri du désespoir de Dieu même.
Au reste, et ici nous passons de l'homme au penseur, où tout vient retentir chez Hello, il ne faudrait pas croire que cette terreur de la souffrance fût seulement une impression phvsique et trahit chez cet homme un manque absolu de courage corporel ( i ) .
Quand il souffre, et physiquement, c'est surtout dans son intelligence qu'il souffre. Ce qui exaspère sa souffrance, c'est une idée, et l'idée de la gloire.
Non pas de la sienne. Je doute qu'un mal de dents ne vous guérisse pas de la vanité ou de l'ambition, tant qu'il dure.
Ce qui exaspère la souffrance, chez Hello,
lu Sa mort l'a bien prouvé : horribles souffrances et pas une plainte.
5o4 ERNEST HELLO
c'est ridée de Dieu : C'est la peine de ne pouvoir chanter sa gloire, avec sa voix d'écrivain et de penseur, c'est la terreur de douter de sa bonté, qui est sa gloire suprême.
Je passe ma vie à demander la santé, et, quand je suis malade, léchée de mes immenses prières me conduit à do telles tentations contre la foi et à de tels désespoirs que peut-être aucun homme n'en a connu
de semblables Priez de toutes vos forces et faites
prier pour moi (i).
Au même :
Vous me dites que la maladie est fréquente chez les chrétiens. Vous savez qu'il y a des voies différentes. Les âmes ont diverses aptitudes. Or, la mienne serait la joie, mon âme ne pourrait vivre et se développer que dans la joie et l'action de grâces. Or, c'est le contraire qui est tombé sur moi. Ma maladie n'a pas seulement d'horribles effets physiques, elle a dliorriùli's effets intellectuels et moraux. Non seulement elle m'empêche de travailler comme j'en ai besoin, mais elle m'empêche d'aimer Dieu. Elle me donne une effroyable tentation de doute, de blasphème et de désespoir, elle anéantit mon âme. Le souvenir de mes prières non exaucées arrête en moi l'essor d'une prière nouvelle; il me semble que ma prière est rejetée de Dieu. Rien n'a plus de goût, ni
(i) Lettre à M. Diiv.il.
le travail, ni rien au monde. Si vous saviez comment j'ai prié et si vous saviez mon caractère, vous comprendriez l'horreur de ma position. — Ma maladie n'est pas mon seul chas-rin. .J'en ai dautres du côté de mes amis, du côté de la publicité. Je suis un des fondateurs de la Revue du 'monde rathoUque. Mou dernier article y a attendu près dun an avant de paraître !
Quant à l'effet de ma maladie sur mon àme, c'est simplement l'enfer. 11 me semble que je suis abandonné de Dieu 120 juin 1880).
Les saints eux-mêmes ont eu de ces heures terribles, mais qu'elles devaient être noires pour Hello, pour cet affamé de joie et de splendeur!
Il avait de la gloire divine, de la gloire, uu tel besoin — et si pressant — qu'il eût voulu la voir éclater d'un coup, et instantanément sur lui-même et sur le monde. << Ce serait la «rande
époque , s'écrie-t-il ; ce serait la «grande fête
de rintellierence et de l'amour » Mais ceci, estce la terre ou le ciel? — En attendant, il cherche, il épie partout les rayons brisés de cette Vloire immense, et l'on peut dire que sa vie et son œuvre n'en sont que la poursuite ardente, avide.
Henri Lasserre a une paî^e charmante sur ce besoin sublime de la pensée d'Hello :
Son génie, dit-il. a le culte des saints et sa plume
4oC EUXEST HELLO
ineoBaparable a écrit sur eux des pag"es immortelles. Et cependant, suivant le courant de sa nature, s'il rencontre un saint qui ne soit que saint, il cherchera encore et ne sera point satisfait. Il lui faut dans ce saint la g-randeur telle qu'il la comprend, lag-randeur et la gloire. A côté de saint Vincent de Paul, il aura une certaine inquiétude inassouvie et son esprit se tournera de lui-même vers les splendeurs de Moïse; vers l'éclat de Salomon, dont la surhumaine sag^esse donnait audience aux rois de la terre ; vers ces errands thaumaturges et ces terribles chefs de peuples qui ont passé sur la terre, le front illuminé d'un signe visible, commandant aux remparts de tomber, à la terre d'engloutir les pervers, aux dix plaies de frapper l'Eg-vpte, au soleil de s'arrêter, aux océans de s'ouvrir.
Faut-il le dire? Oui, puisque je le pense. Dans cet ardent besoin de gloire et de grandeur, visible dès ici-bas, je suis convaincu qu'Hello doit faire un énergic£ue effort sur lui-même pour ne pas être mécontent que Jésus-Christ ne soit pas venu, à l'époque de son incarnation, comme il viendra en son second avènement, alors qu'il apparaîtra dans son éclat infini, alors que les soleils disparaîtront devant sa lumière ( i ) .
Non, pourtant, car Heîlo était trop grand philosophe pour ne pas croire à la beauté supérieure du plan divin tel qu'il est, ef au rôle splendide du mal et des ténèbres. Lui qui a
(ir)f Préface de V Homme, p. i8.
donné du drame en littérature cette définition qui est toute une philosophie: « Le drame, c'est l'opposition entre l'idéal et le réel, manifestée par la lutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par V épreuve. Dans le dénouement doivent apparaître Tharmonie, la conciliation ; le dénouement, c'est la part de Dieu, » — il avait trop le sens dramatique pour ne pas comprendre, dans la vie comme au théâtre, la beauté de l'épreuve et delà souffrance, en attendant « la part de Dieu ». — « La souffrance, disait-il encore, c'est Topposition sentie; la joie, c'est l'harmonie pressentie. » Il savait même (a et si leur témoignag-e nous étonne, dit-il naïvement, qu'importe? ») que « les saints trouvent la joie dans la souffrance, » et il savait aussi le pourquoi de ce divin paradoxe : a C'est qu'ils sont entrés déjà dans le domaine de l'harmonie. » Comme penseur, il savait ces choses et les pratiquait aux heures où la pensée était maîtresse; mais l'homme, par moments, s'impatientait de la patience du philosophe et de sa sainteté.
L'écrivain aussi s'impatientait des transitions du style et des lenteurs de la phrase, et cette impatience, comme celle de l'homme, a sa gloire et sa beauté. En somme, et en définitive, nous ne sommes pas faits pour la souffrance ni pour la rhétorique. Nous sommes faits pour la joie et la lumière.
4o8 E11NK8T HELLO
La souffrance, quand elle arrive, n'intervient que comme moyen ; elle conduit à la joie, à moins qu'elle n'apparaisse comme châtiment éternel; mais alors elle a un caractère à part, magnifique et rayonnant. Elle entre dans la grande joie de la justice sans fin, sans fatigue et sans défaillance. Cette joie, les condamnés ne la sentiront jamais; maisla justice mange son pain (i).
Pour ne pas finir par ce mol, — terrible de gloire, celui-là! — laissez-moi terminer par cette page charmante sur la philosophie du voyage et la mélancolie humaine :
On veut, connue le pigeon de La Fontaine, voir.
Voir quoi?
Je n'en sais rien, ni vous non plus.
S'il v avait une chose ici-bas qui valût la peine d'être recherchée pour elle-même, cette chose-là dispenserait d'en chercher d'autres, et mettrait fin au vovage de l'homme. Mais, cette chose, je ne la connais pas, ni vous non plus.
A Paris donc, l'homme qui va partir caresse l'idée de son voyage et ne voudrait pas être arrivé déjà au but. En route, il espère voir.
Quand il est monté en chemin de fer, habituellement il regrette la diligence d'autrefois, la vue des chevaux, la voix du postillon, etc. Si le chemin de fer l'abandonne à moitié chemin, et s'il finit la route
(i) L'Homme, p. 72.
dans une vieille voiture, il pense aux avantasres du chemin de fer. Il trouve bien lente la vieille voiture, et désire habituellement le relai suivant. J"ai mille fois vu et commis cette innocente niaiserie de désirer le prochain villaere de la route, comme si au relais m'attendait le bonheur.
Après le relais, comme le bonheur manque à ce rendez-vous, le désir d'être arrivé au terme même du vovag'e se fait sentir, et, quand on est arrivé, quand on est définitivement descendu de voiture, quand on touche au but, une impression de tristesse se dessine dans l'àme. C'est que l'attente, quelle qu'elle soit, est toujours trompée (i).
Le sera-t-elle toujours, et que cherche rhomme? Ecoutez la réponse : Hello s'y reflète tout entier, homme, penseur, écrivain, mieux que dans le portrait (fort ressemblant d'ailleurs et fort artistique) qui ouvre ce volume :
Celui qu'il cherche est Celui qui Est.
Celui-là est l'unique nécessaire, et le malaise inquiet qui nous entraîne sur tous les chemins n'est autre chose que le sentiment et la douleur de son absence.
Mais le mont Blanc, franchi et dépassé, ne le montre pas, dans l'horizon nouveau, aux yeux avides du vovaereur. La neisre vierge qui couvre le dernier .sommet de l'Himalava, la nei^e iuacces.sible. la nei^-c
(i) L'Homme. [>. 120.
4lO ERNEST HELLO
qui ne se laisse ni toucher par la main ni admirer par le regard, cette neige elle-même n'a pas vu sa face .
Car, si elle l'avait vue, elle serait devenue un ruisseau de feu (i).
(i) L'Homme, p. 128.