‹ Ernest Hello, l'homme, le penseur, l'écrivainChapitre 14 sur 15 · LE CORPS ET LAME EX LITTERATURE · texte numérisé non relu

LE CORPS ET LAME EX LITTERATURE

la rhétorique, si brillante soit-elle?Ouel est donc le vrai nom du style?

Le voici :

Le style est une incarnation.

Je m'arrête sur ce mot qui ouvre un horizon vaste.

Le style, qui n'est ni la forme, ni l'idée, est l'incarnation de la forme dans l'idée, leur synthèse vivante, leur unité humaine et personnelle.

Le style, comme Thomme, est fait d'un corps et d'une âme.

La forme, c'est le corps; l'idée, c'est l'àme.

Leur union, c'est le style.

Quand je dis leur union, je ne dis pas assez : c'est leur unité qu'il faut dire. Dans le vrai style, le corps et l'àme ne font qu'un : l'idée, matérialisée, est tout imag^e; le mot, spiritualisé, est tout expression.

Or, il y a là, dans cette simple question littéraire de la compénétration mutuelle de l'idée et du mot, de l'esprit et du sig-ne, de l'àme et du corps, plus qu'une question littéraire. Il y a là toute la philosophie, toute la théolo^-ie catholique.

Ouvrons Ph ilosoph ie et A théisme à la pag-e i o5 :

L'homme véritablement un, composé d'une âme et d'un corps réellement et vraiment unis, voilà la base de toute philosophie vraie.

L'homme véritablement deux, composé d'une âme

SJo ERNEST HELLO

et d'un corps non pas unis, mais juxtaposés, voilà le fondement de toute philosophie fausse.

C'est précisément la distinction entre le style vrai et le style faux :

Le premier serre de si près la pensée qu'il fait corp^ avec elle. Vous ne pouvez le détacher d'elle, admirer l'un sans l'autre et penser la même idée sans vous s :'rvir des mots qu'elle-même semble avoir choisis pour s'exprimer. Le second est une draperie flottante qui se joue autour de la pensée sans la toucher jamais.

Toutes les erreurs philosophiques sur Thomme consistent ou à nier son âme (matérialisme), ou à oublier son corps (idéalisme), ou à méconnaître leur unité avec Platon, Pylhagore, la métempsychose, Descartes même, qui fait du corps une machine et de l'àme une pensée pure, illusion aisément détruite par les modernes études de psychologie physioloe;"ique, études éminemment favorables aux doctrines de saint Thomas d'Aquin et d'Hello.

De même, toutes les erreurs littéraires consistent à nég-liger ou la forme, ce qui est détruire l'art, ou le fond, ce qui est Tavilir, ou leur union intime, leur unité vivante, ce qui est l'habitude des rhéteurs et des pédants.

Je disais tout à l'heure que cette question philosophique de l'âme et du corps, que cette ques-

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tioii artistique et littéraire était, de plus, une question théolog-ique et relierieuse.

Est-ce que l'idolâtrie et l'incrédulité ne sont pas les deux o-rands phénomènes antichrétiens qui résument les deux tendances antique et moderne? Or, qu'est-ce que l'idolâtrie antique et la superstition qui en subsiste encore? Qu'estce que l'incrédulité moderne, et la sophistique g"recque qui l'annonçait déjà?

Il faut lire, il faut méditer les pages de Philosophie et Athéisme consacrées à l'admirable synthèse de Vesprit et du signe, de l'âme et du corps en relig-ion. Tout se résume pour Hello dans le mot fameux de saint Paul : « L'invisible par le visible. » Adam a connu cet ordre admirable et admiré par Dieu même : les sig-nes sensibles avaient devant lui une transparence qui le conduisait au type invisible. Mais Adam pécha : ce fut l'heure du brisement.

La mort est la séparation de l'àme et du corps. <lu sificne et de l'idée. L'erreur naquit : dès lors, les uns. daus l'oubli complet de l'iuvisible, adorèrent des sigues sensibles qui ne sig-nihaient plus rien. Les autres, dans l'oubli complet des réalités visibles, adorèrent une sagi'esse tronquée ou absolument fausse, qui sortait tout armée de leur cerveau.

La sophistique adora une certaine sasresse et s'égrara sur elle.

L'idolâtrie adora certains objets matériels et s'ég-ara

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sur eux, jusqu'à ce que le Messie attendu des Juifs et désiré des nations vînt rétablir l'harmonie perdue, et fonder l'Eglise en qui réside Vesprit qui vivifie, et vivifie par le signe sensible, par le sacrement.

L'incrédulité méprise le signe sensible, dit fort bien Hello. Il y a dans ce mot toute l'histoire du protestantisme, père de l'incrédulité moderne. Le protestantisme, cet idéalisme religieux, est le culte de Vidée, comme le judaïsme, cette antique figure, jadis expressive, morle aujourd'hui, est le culte de la forme. Seule, la religion catholique, vraie religion humaine [i) et complète, s'adresse à Thomme tout entier, corps et âme. « Elle tient compte de tout; elle ne verse d'aucun côté, elle possède un équilibre divin. »

C'est ainsi qu'en tout ordre de questions, la vérité s'appelle largeur, unité, plénitude. La vérité est catholique. Nous pourrions ici, si ce livre était autre chose que l'effleurement rapide d'une grande âme, nous élever au sommet de la théologie orthodoxe, appliquer à l'incarnation divine la formule de l'incarnation humaine et de l'incarnation littéraire, la grande formule de l'esprit large, en proie toujours aux mêmes mutilations, aux mêmes hérésies de l'esprit étroit.

Mais, puisque c'est d'une question de style

(i) Et, par conséquent, divine.

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