III. SON STYLE
Le style d'Hello est l'inégalitémême. Son œuvreressemble à l'anthologie d'un grand écrivain, où la prose de l'éditeur remplirait les vides. M. Léon Bloy, qui a le goût des images somptueuses, a pu écrire : « Ses livres, hélas ! sont parfois ocellés de platitudes comme la queue maléficiée d'un paon extraordinaire. » D'où vient cette inégalité ? Du manque de « métier >> tout d'abord, et la raison pourrait dispenser de toute autre. Hello a beau se payer de distinctions, sous le nom de « rhétorique w, c'est, à bien peu près, l'art d'écrire qu'il méprise et qu'il veut ignorer. On s'en aperçoit trop. Quand sa pensée est de premier ordre, elle se condense d'elle-même en des pages d'une vigueur et d'une densité admirable; mais le moindre affaiblissement de l'idée se traduit par une éclipse totale du style. Le bienfait de la rhétorique, au sens excellent et loyal du mot, est de conjurer ces désastres, en assurant la tenue suivie du style aux endroits où la seule force de l'idée n'y suffirait pas.
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Faute de cet art trèsle'gitime, Hello tombe dans d'incroyables gaucheries.
Les répétitions surtout lui sont habituelles. On dirait parfois qu'il se fait un jeu de reprendre la même idée sous des formules presque identiques. Ce défaut tient, je crois, à la nature de son esprit, qui n'avance point d'une marche égale, mais d'un mouvement brisé, et par saccades. Devant chaque idée, il s'arrête longuement, et la scrute dans une immobile contemplation ; puis il passe, d'un saut brusque, à un autre objet. Avec ces points d'arrêt delà pensée coïncident les répétitions. Il est remarquable que cette habitude de style se retrouve chez la plupart des écrivains mystiques, dont l'esprit a précisément la démarche intuitive.
Comme Hello procède par intuitions juxtaposées, on ne s'étonnera pas que son style manque de liaison. Il est trop souvent discontinu, et comme bâti à pierre sèche. Et assurément, si « l'art des transitions » n'était qu'une recette pour unir d'un lien factice des pensées disjointes, Hello aurait le droit de le mépriser. Mais chez les bons écrivains, c'est tout autre chose : l'art de manifester par la continuité du style la cohésion logique des idées. On ne le néglige pas sans dommage.
Tous ces défauts, qui sautent aux yeux, n'empêchent point qu'Hello, là où il est excellent, ne soit mieux qu'un bon écrivain. Et s'il est vrai que les oeuvres littéraires ne vivent que par le style, certaines pages de lui sont assurées de ne pas mourir. Ce qui le tire hors de pair, c'est la vertu mj'stérieuse de l'accent. Il avait reçu le don indéfinissable et suprême de faire passer dans les mots la vibration de l'âme. Quand un homme tient ce talisman, toutes les gaucheries ne pourront faire qu'il n'ait sans peine un grand styie. Au contraire, que ce don seul vienne à manquer, et la plus fastueuse rhétorique est frappée de mort. C'est là le vice secret de tant de « parfaits magiciens » de la creuse magnificence. Sans fracas d'épithètes, avec des mots très simples, Hello pénètre en nous à des profondeurs que ces dresseurs de décors ne soupçonnent pas.
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Le voyageur perdu dans un hois de pins, et qui voit à travers les troncs d'arbres les dernières lueurs du soleil couchant colorer à l'horizon les derniers nuages, se souvient profondément. Il se souvient des soire'es les plus paisibles de sa maison ; il se souvient du feu qui pétillait dans la cheminée ; il se souvient des rires qu'on entendait peut-être dans la chambre ; il se souvient aussi, il se souvient surtout des larmes. [L'Homme, p. 167).
De telles phrases, expressives par leur seul dessin mélodique, ne sont pas rares chez Hello. Il aurait plus souvent encore cette intimité d'accent, s'il se mettait moins en peine d'être solennel. C'est une attitude où il était malheureusement enclin, et qui l'a rendu parfois un peu ridicule. Sans cette affectation pompeuse, on verrait mieux qu'il ne manquait pas de grâce. Il n'en fait pas étalage, il la cache même derrière ses dons supérieurs ; il la possède pourtant. Je sais de lui des passages exquis de fraîcheur naïve, tout parfumés d'un charme évangélique et pur.
Quoiqu'il ne le cherchât point, et que peut-être il n'en sût rien, il avait de l'esprit aussi : non l'esprit de mots, mais ce tour ingénieux qui aiguise une observation en épigramme : « Il [l'homme médiocj^é) est ami de tous les principes et de tous leurs contraires. « Toutefois les traits ne sont point dans sa manière; chez lui, Tesprit se montre plutôt sous la forme de l'ironie continue. Il est fâcheux qu'un même mot serve à désigner des choses aussi différentes que l'obscène ricanement des cyniques, le sourire égoïste et lassé des dilettantes qui regardent les hommes du haut de Sirius, et la sainte colère de l'idéaliste en armes au seuil de ses croyances. Hello ne connaît que celle-ci; son ironie toute généreuse est une indignation qui se contient. Grave et parfois massive, c'est une arme très spéciale, sans légèreté, mais non pas sans force, et dont les coups portent.
Mais le style d'Hello est avant tout un style de poète. Ses images, qui ne sont pas très variées, sont expressives à merveille. Il sait, d'aventure, trouver une comparaison fraîche et familière; mais sous l'influence
évidente de la Bible, et par un choix qui décèle son attrait pour la splendeur, il se complaît surtout dans les images grandioses. En ce genre, il en a qui sont d'un éclat et d'une grandiloquence admirables.
Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie. Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d'or.
On dirait que la lumière ne se trouvant pas assez pure pour subsister devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du trône et porter plus haut que les regards le repentir des soleils. [Angèle de Foligno, préface p. xxi.)
Ici, image, accent et rythme, tout est d'un lyrique. Chez Hello, le lyrisme est sans cesse prêt à sourdre. C'est la force cachée qui anime ses phrases d'une pulsation mystérieuse; c'est lui qu'on sent frémir, ainsi qu'une source captive, à travers la vivante paroi de son style, et qui jaillit parfois et s'épanche en larges nappes imprévues et magnifiques.
Peut-être est-ce la vraie gloire d'Hello d'avoir été souvent le poète de la joie. Nous saurions mieux le prix d'un tel titre, si le romantisme n'avait légué à notre temps un goût un peu partial pour les formes élégiaques de la poésie. A moins pourtant de changer la'nature des choses, on ne fera pas que « les chants désespérés » soient « les chants les plus beaux ». Gardons-nous de prendre la passion pour la beauté. Certes, il est admirable de créer une harmonie avec des sanglots; et les poètes qui ont su transfigurer les larmes portent des noms justement glorieux; mais toute oeuvre qui a la douleur pour dernier mot laisse désirer, si haut qu'elle nous élève, une ascension plus libératrice; et parmi les chantsjhumains, ceux-là sont magnifiques entre tous qui traduisent le tressaillement auguste de l'âme aux approches de la joie supérieure. C'est pourquoi l'auteur du Paradis et celui du Cantique <3«5o/e// l'emportent sur tous les élégiaques. N'est-il pas de leur famille, et ne tient-il pas une place insigne entre les poètes de la joie, celui de qui plusieurs pages sont comparables à celle-ci :
O réalité suprême, notre résurrection et notre paix, donnez-
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moi la Joie pour que je craigne votre Nom. Car vous seul, ô Dieu qui sondez les cœurs, vous seul connaissez la profondeur de cette parole : Lœtetur cor meum, ut timeat nomen tuum. Vous savez par quels liens mystérieux, de'licats et sublimes, sont unies la joie et la crainte, et de quelles façons, si la joie m'abandonne, la crainte de votre Nom m'abandonne au moment même. Jéhovah qu'invoque Elle sur le mont Carmel, Jéhovah qui êtes ce que vous étiez alors, Jéhovah qui serez ce que vous êtes éternellement, Jéhovah qui savez seul votre plénitude et ma défaillance, Jéhovah, Dieu fidèle, qui avez promis de donner à ceux qui demandent, je demande la joie, je demande la crainte de votre Nom. Jéhovah, écartez de moi la tristesse et la peur. Car je suis si misérable que je peux avoir peur de quelqu'un ou de quelque chose, — et si j'ai peur, je cesse de craindre. Si j'ai peur d'un autre, je cesse de vous craindre; la tristesse et la peur méprisent votre Nom. O Celui qui Êtes, donnez-moi la crainte et la joie, afin que je sente vivante en moi la signification de votre Nom sans égal; délivrez-moi de tout mal passé, présent et à venir... Délivrez-moi des souvenirs qui font peur, délivrezmoi des menaces de l'ennemi ! Que je meure à la mémoire des cauchemars d'autrefois ! A timoré inimici eripe animam meam. Que votre Nom écrase celui qui veut provoquer la peur et étouffer la crainte; que votre Nom règne et domine dans la la liberté de nos âmes affranchies !
Que votre Nom nous abrite dans les rayons de sa gloire souveraine, afin que, sans peur et pleins de crainte, nous l'adorions en sécurité dans la forteresse de la lumière I Amen à la joie et à la crainte !... [L'Homme, p. 106-7).
' Hello, de son vivant, a passé presque inaperçu; d'autres catholiques, en ce temps-là, couvraient sa voix de leur voix impérieuse et sonore. Ils se sont tus, et voici que s'élève chastement dans le silence son plain-chant de moine poète. L'auditoire d'Hello s'accroît tous les jours. Auprès des meilleurs écrivains du jeune idéalisme, son prestige est à peine moindre que celui de Villiers de l'Isle-Adam. J'ai
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surpris maint thème d'Hello dans lesnocturnes que M. Maeterlinck, d'un archet languissant, de'veloppe en sourdine; et j'en reconnais plus d'un à travers les variations de rhe'torique forcenée où s'amuse la virtuosité de M. Léon Bloy. M. Camille Mauclair le cite volontiers. « Hello, l'oxygène méconnu de notre atmosphère intellectuelle », écrivit un jour M. René de Gourmont. Ainsi, l'influence d'Hello ne cesse de grandir; et si l'on ne peut espérer que la foule monte jamais jusqu'à son oeuvre, d'accès abruptet crénelée de mysticisme, du moins une élite, nombreuse déjà, la visite de fréquents pèlerinages. Désormais il est permis de prédire qu'Hello n'aura pas en vain rêvé de gloire.
Tel que nous l'avons vu, puissant et gauche, étroit et profond, ignorant des sciences humaines et révélateur de l'àme, Hello laisse l'impression d'un esprit très original et vigoureux, qui ne fut ni étendu ni souple : génie incomplet à qui manqua le talent. Génie toutefois, si un don d'intuition voisin du prophétisme suffit pourmériter ce grand nom. Faute des facultés déductives qui l'eussent équilibré, faute aussi d'une culture moins inégale, il déconcerte l'admiration par (i'étranges défaillances. Sa pensée eut toujours quelque chose de fragmentaire, et qui évoque invinciblement l'image d'un miroir brisé. Mais la matière en fut noble, et le cristal plus qu'un autre lucide et pur, afin de réfléchir toute lumière; et les débris en restent assez larges pour que les hommes, penchés sur eux, y puissent encore mirer leur stature entière, et voir passer par instants, plus lointaine que le reflet de l'âme et que la figure des cieux, l'ombre sans forme d'une grande Présence mystérieuse.
Lyon. — Imprimerie Emmanuel Vitte, rue de la Quarantaine, i8.
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