‹ ErnestChapitre 1 sur 4 · L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

Àcr/wreiir du Cubinrt litl,';;iii;!, Colleclion uniK>ciseltp Acs meille tn romum ino'iernr.t,

Rue Saint- Jaoquns, 38.

CABJMETDE UCTURI

LiL raine aiicienne el ir.oa

E.Desbois&Fils

.Rue Huquerie,7C" BORDE

Sur la route de Gaen à Paris, une diligence, rapidement emportée par cinq de ces vigoureux chevaux normands qui semblent, littéralement, raser le sol et exhaler le feu de leurs naseaux , roulait à grande volée entre une

double et continuelle perspective de prairies I. 1

verdoyantes et de pommiers en fleurs. Il était midi : le soleil brillait de tout son éclat, et illuminait ces charmans horizons, un peu assombris d'ordinaire par le ciel nuageux qui les surplombe , ces bouquets d'arbres, coquettement jetés à la crête des coteaux, ces mai sons peintes avec leurs tonnelles de rosiers et de chèvrefeuilles, qui depuis Caen jusqu'à Lisieux se succèdent comme les files d'une armée en bataille. De temps en temps, aux deux portières du coupé et de l'intérieur, apparaissaient quelques figures de voyageurs admirant sans doute les prestigieux accidens du chemin , et aspirant d'air frais et pur ce qu'il en fallait à leurs poumons pour neutraliser l'air embrasé de leur cage.

Le cabriolet, ou' pour parler la langue technique des grandes routes, l'impériale était occupée par un voyageur seul, qui, ainsi posé sur la cime de la lourde voiture , formait le

point culminant de ce spectacle roulant qu'on nomme une diligence.

Il était étendu plutôt qu'assis, les jambes alongées, la tête penchée en arrière, et se laissait aller aux caprices du chemin et aux ondulations quelquefois un peu brusques du lourd équipage, avec cette aisance qui caractérise les gens habitués aux voyages. Il exhalait nonchalemment la fumée d'un cigarre, qui, en s'échappant de sa bouche, s'envolait en petits nuages bleuâtres et se confondait avec le bleu du ciel. Soit qu'en lui F étoffe d'un touriste manquât et qu'il fût naturellement insensible aux beautés de la nature, soit que ce spectacle, que nous venons d'indiquer, lui futdéjà connu, et que les pommiers normands eussent étalé trop souvent devant lui leurs diadèmes de fleurs , rien ne le détournait de cette occupation, ni le bruit des grelots que les chevaux secouaient vigoureusement, ni la voix du

— A — postillon^ ni les plus beaux sites de la vallée d'Auge, ni les têlesde petites fdles normandes, qui , de temps en temps , apparaissaient audessus des haies , surmontées de cet énorme bonnet de coton, plaie hideuse qui défigure la plus belle partie de la France , contraste grotesque qui, sous un ciel transparent, dans une contrée opulente et magnifique , avec de la verdure de tous côtés et du soleil au-dessus de la verdure , ferait croire que dans F harmonie générale l'homme seul est en dissonnance, et que Dieu s'est trompé en faisant une pareille création pour une pareille créature.

Dans cette attitude insouciante et molle, les yeux à demi fermés, le cou bien appuyé sur les épaules, comme si à sa tête un appui eût été nécessaire, avec sa casquette de crin à visière qui protégeait sa face contre les ardeurs de Tair et les envahissemens de la poussière, le voyageur dont nous venons de parler repré-

sentait exactement cette jouissance continue de la personnalité satisfaite, qui, détachée des objets extérieurs^ indépendante de toutes les circonstances de temps et de lieu^ indifférente à tout ce qui ne touche pas directement son essence^ se replie, se ratatine pour ainsi dire, et trouve en elle-même la source et la fm de tout bonheur : bonheur non pas d'homme , mais de chat.

Quoi qu'il en soit de cette accusation lancée à vue de nez contre un personnage que nous ne connaissons pas encore , les chevaux continuaient à galoper , la vallée d'Auge à étaler son océan vert inondé de soleil , et les petites Normandes à montrer au-dessus des haies , entre deux têtes de bœufs immobiles et insouciantes , leurs bonnets de coton et leurs figures éveillées et curieuses. La diligence avançait rapidement, et sans la côte qui domine Lisieux, on aurait déjà distingué les mai-

sons cle briques et le clocher de la petite ville.

Environ deux cents pas en avant de la diligence , sur le bord des fossés qui encaissent la route, marchait languissamment et en traînant la jambe, un tout jeune homme qui, par l'exiguité de ses formes et de son équipement, rappelait la gravure connue sous le nom de Y Enfance de Jean-Jacques Rousseau ; il était petit, maigre, effilé, et le chapeau, pointu par le haut, qui couvrait sa tête, donnait à sa personne, vue de dos, l'apparence exacte d'une aiguille. Un habit vert étriqué et collé sur les hanches, un pantalon de nankin trop court , des bas blancs et des souliers enrubannés comme les souliers d'un premier communiant formaient, avec le chapeau déjà relaté , un costume juvénilement grotesque. N'eût été la poussière qui couvrait ses bas et ses souliers, et la sueur qui collait ses cheveux sur ses

tempes, ont l'eût pris pour quelque fils de fermier allant à une assemblée voisine. Mais comment concilier son air de fatigue avec l'idée d'une fête^ d'un plaisir espéré? Ajoutez à cela que , comme Jean - Jacques arrivant chez M""' de Warens, il portait sur son épaule, suspendu à un bâton , un paquet médiocrement enflé, et qui semblait pourtant contenir toute sa gar dérobe.

Pendant que la diligence avançait à grand train derrière lui , le pauvre piéton retourna plus d'une fois la tête d'un air d'envie et de regret, comme si entre la rapidité de l'équipage et la lenteur de son allure il eût établi une comparaison nécessairement désavantageuse à cette dernière. Puis à chaque fois il se remit en marche avec un air de résolution qui laissait pourtant percer le sentiment d'un secret malaise et comme d'un désir luttant contre une impossibilité. Lorsque la diligence ne fut

plus qu'à une vingtaine de pas de lui, il s'arrêta encore, fit face à la route, et laissa tomber h plein son regard, depuis le poitrail jusqu'au sabot , sur les cinq normands qui galopaient avec furie et faisaient jaillir sous leurs vingt pieds mille étincelles. Ce spectacle semblait l'enivrer et l'accabler à la fois ; le cou tendu , l'œil fixe , il paraissait vouloir s'accrocher du regard à la crinière flottante des chevaux et galoper avec eux. Son imagination les suivait dans l'espace et les enfourchait de la pensée. Un coup de fouet du postillon lui fit bondir le cœur ; il avança la jambe droite , et par un mouvement convulsif il porta le bras en avant, comme pour dire : Emmenez-moi avec vous. Mais aussitôt sa jambe se replia sur ellemême et son bras retomba. En ce moment le front des chevaux atteignit la ligne horizontale de son œil.

— Où allez-vous? lui cria le conducteur.

— A Paris.

Cette destination contrastait d'une façon assez étrange avec le costume de celui qui l'annonçait : aller de Caen à Paris avec un habit vert et un pantalon de nankin !

— Voulez-vous monter?

A cette question, le corps du jeune homme frissonna des pieds à la tête , son regard se troubla , et , comme entraîné par un instinct irrésistible, il étendit de nouveau le bras en avant. C'en était assez ; les chevaux s'arrêtèrent , et les roues de la voiture tremblèrent sur leur essieu.

— Donnez-moi votre paquet, dit le conducteur ; bien ; maintenant, mettez votre pied ici, puis là ; allons, vous y voilà î

— M'y voilà ! soupira le jeune homme en se blottissant dans le coin vide du cabriolet, les yeux baissés , la figure pourpre , pendant que

le postillon faisait de nouveau claquer son fouet et lançait ses chevaux.

Dans cette exclamation murmurée entre les dents et à demi-voix, il y avait de la surprise, de la honte, du bonheur et des remords à la fois. Pauvre enfant, pour une place de diligence, si étonné, si heureux, et aussi , peutêtre, si coupable!...

Le premier occupant de la banquette que le jeune homme venait partager avec tant d'hésitation et d'embarras, s'était à peine ému de cet incident, d'ailleurs fort peu remarquable, que les conducteurs de diligence signalent par ces simples mots : Un voyageur de plus ! Ses jambes s'étaient un instant détendues pour laisser passage à l'arrivant, puis elles avaient repris leur position première. L'apparition d'un nouveau personnage ne pouvait guère le toucher que dans le cas où elle lui aurait im-

posé une gène personnelle. Or, ce cas-là n'existant pas 5 et comme, la banquette étant faite pour trois, on pouvait facilement y tenir deux^ sans contraite, sans inconvénient, sans que les jambes de l'un empiétassent sur les jambes de l'autre ; tout compte fait , il n'avait rien à dire. Aussi enfonça-t-il sa casquette de crin un peu plus avant sur sa tête, et, après, se rétablit-il dans son coin, sans même jeter un regard sur son compagnon. Son cigarre venait de linir , et il s'abandonnait tout entier , la bouche entr'ouverte et les yeux à demi-fermés, à ce far niente délicieux , à ce demi-sommeil sensuel que nous appellerons la digestion des fumeurs. Il n'entendit pas l'exclamation du piéton devenu son co-propriétaire : son trouble, ses angoises visibles , la rougeur qui couvrit ses joues, Pair d'humilité profonde avec lequel il se blottit dans le coin opposé, se faisant petit et s' aplatissant comme s'il se fût senti embarrassé de lui-même, l'attitude pensive

qu'il garda pendant quelques instans, son regard effaré, sa tête penchée sur sa poitrine, et enfin, le mouvement de ses deux mains qui se portèrent précipitamment sur sa figure, probablement pour en dissimuler l'expression : le voyageur à la casquette de crin ne remarqua rien de tout cela , n'essaya de rien remarquer. Que lui importait? Au delà du coin qu'il avait droit d'occuper, il ne voyait rien, n'avait rien à voir ; ce coin-là était son domaine , son empire ; et pourvu qu'on laissât à son coin ses limites légales, le reste du monde lui était étranger, il ne s'en souciait pas. Ceci, du reste , doit nous confirmer dans l'opinion que nous avons précédemment émise sur le voyageur en question , à savoir qu'il avait l'habitude de voyager. Tout voyageur est essentiellement égoïste, et celui-là semblait pratiquer l'égoïsme à sa dixième puissance; il en paraissait être la personnification complète et absolue, la multiplication sous toutes ses faces,

— u — la racine carrée. Du reste, sa figure exprimait, autant que possible, le sens que nous attachons à son caractère : ses traits étaient réguliers mais sans saillies et sans lumière ; son nez, correct d'ailleurs, manquait de finesse ; dans ses lèvres s'était réfugiée toute l'expression de " sa physionomie, elles seules lui donnaient une signification, et cette signification c'était une sorte de sensualité paresseuse et étroite , un instinct de bonheur concret et borné, un épanouissement quasi-bestial, mais non pas dans l'acception grossière et tranchée du mot. Ainsi que nous l'avons déjà dit , cet homme devait tenir de la race féline : le courage même ne devait pas lui manquer pour défendre un bien acquis, une position commode et confortable : un chat disputerait même contre les crocs d'un dogue le coussin duveté sur lequel il s'étend au coin du feu , l'estomac chaud et plein ; quand on le dérange, il se souvient qu'il a des dents et des griffes, et il en use. Ajou-

— iU — ions à celte description du personnage , et comme complément indispensal)le , qu'il devait être gourmand (le chat est gourmand, dit BulTon), et employé, ce qui est le dernier trait caractéristique du chat-homme !

A Lisieux, pendant que la diligence était arrêtée pour relayer, sa quiétude fut un instant troublée par le bruit d'un long soupir étouffé, suivi, quelques momens après, par un sanglot retentissant. Ce soupir et ce sanglot venaient évidemment du coin opposé au sien ; il releva la tête, fixa un regard terne et sans bienveillance sur son compagnon de route , qui tenait toujours sa face obstinément cachée entre ses deux mains, et ce fut tout. Peu lui importait qu'à côté de lui il y eût une douleur profonde, un désespoir qui n'avait plus la force de se comprimer. Le jeune homme à l'habit vert, aussitôt que l'autre eut repris sa position , passa ses dix doigts , avec une sorte de rage, sur ses

- 15 'yeux pour renfoncer les larmes qui les rougissaient ; puis e'eartant ses deux mains^ il jeta a son tour un regard sur le voyageur à la casquette de crin , regard timide et défiant : il craignait que la manifestation de sa douleur n'eût provoqué la curiosité de son compagnon ; et il y a des chagrins qui ne redoutent rien tant que la publicité et même les consolations. En voyant celui-ci de nouveau immobile ;, les jambes alongées , les cils abaissés , dans l'attitude d'un homme profondément étranger à tout ce qui l'entoure, il respira plus hbrement, essuya de nouveau ses yeux, et osa même avancer son corps à deux pouces des parois du cabriolet, contre lesquelles il s'était jusque-là aplati : c'était de sa part un grand acte de courage.

Alors il lui vint dans l'esprit que ses soupirs et ses sanglots avaient été réellement entendus ; mais que son compagnon, en homme qui

— lésait vivre, voulait ménager le secret de sa douleur en feignant de l'ignorer. Cette idée substitua dans son cœur la reconnaissance k la crainte. Son regard se posa de nouveau sur le voyageur à la casquette de crin d'un air profondément pénétré : il se sentait obligé envers un homme qui voulait bien ne pas s'être aperçu de sa tristesse, et ne pas lui demander compte de ses sanglots.

Cettte idée si douce, que comprendront tous ceux qui ont ressenti ces pudiques chagrins de jeune homme, que comme certains bonheurs on voudrait cacher à tous les yeux, ne fut malheureusement pas de longue durée. Malgré son air de somnolence, le voyageur à la casquette de crin avait remarqué tous les mouvemens du jeune homme ; il l'avait aperçu détachant son corps des parois du cabriolet, essuyant ses yeux rouges, et attachant sur lui son regard imprégné de reconnaissance. Sa

curiosité^ qui avait résisté au premier choc, s'était éveillée ; il avait vu dans tous ces symptômes d'agitation concentrée une promesse de distraction, un interrogatoire à faire subir, un passe-temps à se donner; il y trouvait son compte : l'égoïsme, si apathique qu'il puisse être, n'exclut pas la curiosité. C'est pour cela même, et pour cela seulement, que les malheureux ne manquent jamais de confidens.

Ce fut donc un sentiment de curiosité égoïste qui inspira cette question, adressée d'ailleurs d'un ton très poli et presque mielleux :

— Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, à vous demander d'où vous venez.

Ces quelques mots produisirent sur l'esprit du jeune homme à l'habit vert l'effet d'un coup d'épingle sur un ballon. Tout cet échafaudage de discrétion généreuse, de délicatesse subtile qu'il avait si rapidement bâti, s'écroula net.

La réaction fut instantanée et violente ; il comprit que SCS sanglots avaient été jusqu'aux oreilles d'un étranger , et que cet étranger-là n'était ni plus bienveillant^ ni plus délicat que les autres; que sa curiosité une fois éveillée, il tenait à la satisfaire ; qu'une fois sur la voie d'une douleur mystérieuse, il tenait à en écarter tous les voiles , à la connaître, à la scruter , quitte après à passer outre quand ses désirs seraient remplis. Aussi ouvrit-il les yeux bien grands pour assurer son questionneur qu'il n'y restait plus de larmes , et ce fut avec une sécheresse très intentionnellement marquée qu'il répondit :

— Je viens de Caen, monsieur; il me semble d'ailleurs que le fait seul répondrait tout aussi bien que moi à votre question : vous ne m'avez pas rencontré , que je sache , sur la route de Falaise.

— Vous me permettrez de vous observer ^

monsieur y qu'entre Caen et Lisieux il existe de nombreux villages ; vous auriez pu venir d'un de ces villages. La diligence vous a en effet rencontré sur la grande route de Caen ; mais nous étions déjà à huit lieues de notre point de départ , et il n'était guère raisonnable de croire qu'à midi, jeune comme vous êtes et faible comme vous paraissez l'être , vous aviez déjà fait huit lieues à pied , par une chaleur de vingt degrés . ^^^^ ^^

— Cela est pourtant ainsi , dit le jeune homme en se renfonçant de nouveau dans son coin comme pour échapper par ce mouvement de recul à une nouvelle question.

Cette espèce de fuite n'eut pas le succès qu'il en attendait. Si nos lecteurs ont bien compris la donnée première sur laquelle nous avons établi le caractère du voyageur égoïste, ils comprendront qu'une fois lancé à la poursuite d'une satisfaction personnelle, il ne

devait pus facilement s'arrêter. Lente à se mettre en mouvement , sa volonté , une fois ébranlée j marchait droit son chemin, franchissant les obstacles, escaladant les barrières ; à défaut de l'entrain des hommes d'imagination ou de sentiment , il avait la ténacité des hommes exclusivement personnels; il ressemblait en ceci aux bœufs de labour : une fois le sillon tracé , il y pesait , sans trêve ni relâche, de toute sa force et tout son poids.

— 11 vous a fallu sans doute , reprit-il , des motifs bien graves pour vous déterminer à partir ainsi , seul , et portant votre bagage sur votre dos, comme un pèlerin (un sourire accompagna ces derniers mots) ; d'autant plus que la diligence aurait pu se trouver complète , et votre position, en ce cas , devenait embarrassante. De Caen à Paris , il y a soixante lieues.

— J'aurais fait les soixante lieues, dit brus-

quement le jeune homme à l'habit vert.

— A pied , monsieur ?

— A pied; et je n'en serais pas mort.

— Ainsi vous étiez décidé , coûte que coûte, à gagner Paris ?

— J'ai déjà répondu à votre question.

Le jeune homme était si visiblement importuné , que son intorlocuteur se crut obligé de s'en apercevoir. Aussi , pour engager de nouveau la conversation interrompue , usa-t-il d'une figure de rhétorique désignée sous le nom de précaution oratoire :

— Monsieur, reprit-il, si vous ne voyez dans mes questions , qui vous déplaisent peut-être , qu'une expression de curiosité banale , je suis prêt à me taire. Mais permettezmoi de vous dire que j'ai trente ans, que la vie m'a par conséquent apporté plus d'expé-

rience qu'à vous , qui êtes jeune et encore au début de la carrière. 11 sera donc plus bienveillant et plus juste d'attribuer mes paroles à rintérét naturel qui s'attache à la jeunesse , qu'à un misérable sentiment dont mon âge et mon expérience de la vie doivent me défendre. Certes , vous conviendrez qu'un jeune homme qui voyage seul ^ qui fait huit lieues à pied^ qui paraît triste et n'a pas trop de ses deux mains pour cacher ses larmes ; vous conviendrez que c'est là quelque chose d'assez étrange pour justifier mes questions. Ainsi, monsieur, s'il vous reste encore de la défiance, rassurez-vous, et quoique nous nous connaissions à peine , ne me traitez pas trop en ennemi. Vous allez à Paris! et si j'en crois votre agitation qui se trahit malgré vous , votre inquiétude, votre douleur même dont j'ai eu la preuve , ce n'est pas là une résolution ordinaire que vous avez prise ; elle a dû vous coûter bien des perplexités , puisqu'elle vous

coûte maintenant tant de regrets ou de craintes. Voyons, pourquoi allez-vous à Paris ? Qui vous y mène ? Est-ce l'espérance qui vous y pousse ou le désespoir qui vous y chasse? Est-ce Paris qui vous attire , ou Caen qui vous repousse ? Quelque amourette peut-être, quelque sentiment de cœur froissé ? Je connais cela y moi , j'ai vécu ! Je sais comme la tête se monte , comme le cœur se gonfle , comme on souffre , comme on embrasse les partis les plus désespérés ! Est-ce une maîtresse infidèle que vous fuyez ? dites ; ou bien fuyez-vous un père grondeur qui contrarie vos goûts et pèse, de tout le poids de sa vieillesse avare et grondeuse , sur votre jeunesse riante et prodigue ? ou encore êtes-vous entraîné, comme tant de jeunes esprits, vers ce Paris , centre de tout bien , réceptacle de tout mal, océan de boue et de lumière, de gloire et d'infamie? Etes vous entraîné par une force secrète et irrésistible vers ce pôle

— 2/i — aiinanlc, qui attire des contrées les plus ignoi^^es de la France tout ce qui souffre, tout ce qni rêve, tout ce qui se passionne, tout ce qui espère? Avcz-vous lu de mauvais livres?

Le jeune homme avait écouté avec une sorte d'indifférence, moitié défiante, moitié ironique , ce couplet débité par l'orateur en casquette , du ton emphatique et complaisant d'un homme qui jouit de s'entendre parler ; et avec une naïveté étudiée ou réelle qui déconcerta le questionneur , il se contenta de répondre au dernier pohit d'interrogation par un autre point d'interrogation :

— De quels mauvais livres voulez-vous parler ?

— Je parle de ceux qui représentent Paris comme un paradis terrestre où toutes les fleurs germent, où toutes les âmes s' épanouis-

sent. Je parle de ces livres qui font de Paris un asile pour toutes les gloires en herbe, pour toutes les célébrités à venir, pour tous les bonheurs expectans , un Eldorado fantastique peuplé des plus séduisantes chimères , où tout est miel et lose , or et soie , où chaque pavé enfante des trésors, et où ceux-là seuls meurent de faim , qui ne veulent pas se donner la peine de se baisser pour en prendre. Défiez-vous de ces songe- creux -là, jeune homme : Paris n'est pas ce qu'on le fait dans les livres, les couronnes y sont aussi chères qu'ailleurs, et les enfans n'y naissent pas tout habillés. Que j'en ai connu de ces aventuriers provinciaux qui tombent à Paris, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, avides de spectacles éblouissans ; ils étaient fiers et confians , ils marchaient tête haute à la conquête de leur toison d'or ; rien ne pouvait les arrêter : ils avaient un magnifique théâtre pour leur génie, un horizon pour leurs ailes ; et, au

bout d'un an , adieu les beaux rêves î et mes fiers aiglons s'en retournaient à leur nid de province tout honteux et tout déplumés ! Les pauvres ! Voilà ce qui advient de toutes ces folies que les poètes et les romanciers infusent dans les jeunes têtes; on avait laissé ses sabots à la barrière , et voilà qu'il faut les reprendre pour s'en retourner Gros-Jean comme devant.

I flu Jjbioq ^011: ssJni lio

^î'ît^^.^^: rînrfTi: n:r "•

En achevant sa tirade , Y honorable orateur renfonça sa tête entre ses deux épaules avec un mouvement de droite et de gauche semblable à celui des paons qui se rengorgent. Sans doute il était suffisamment content de son éloquence, et une fois cette satisfaction

donnée à cette partie de l'ëgoïsme qu'on nomme la vanité , il lui restait à faire la part de cette autre partie du même instinct qu'on nomme la curiosité. Aussi reprit-il le fil de son interrogatoire, perdu un instant au milieu du tourbillon de ses phrases sonores , et avec la netteté d'un président des assises qui résume les débats d'un procès :

— Eh bien! est-ce un amour contrarié? ou un père contrariant? ou l'instinct de l'avenir et Famour de la conquête?

Tels étaient , en effet , les trois points de son interrogatoire , dégagés de leur entourage redondant.

— Il commence à me fatiguer , pensait le jeune homme ; suis-je par devant un tribunal , qu'on veuille tordre ma pensée ainsi que le fait ce monsieur ?

Et croisant sur sa poitrine les revers de son habit , comme pour faire un rempart à son secret contre une investigation trop entêtée :

— Rien de tout cela ! répondit-il d'une voix légèrement émue.

— Ainsi, continua l'interrogeant person-» nage , vous allez à Paris sans idée arrêtée j sans but, sans projet?

— Nous verrons bien, pensa encore l'habit vert, si cela durera long-temps. Je déclare qu'à dater de ce moment je vais lui répondre de façon à le dégoûter.

Et, découpant chaque mot l'un après l'autre;

— Oui, monsieur, répondit-il; je vais à Paris, sans idée — arrêtée — sans — but — sans — projet.

— Et qu'y comptez-vous faire î

— Je ne sais pas.

— Mais vous y avez probablement une famille ?

— Je n'en ai pas : je n'en veux pas avoir.

V habit vert appuya sur ce dernier membre de phrase, et pendant qu'il le prononçait, sa figure prit une expression farouche qui contrastait remarquablement avec ses traits encore un peu joujBflus , et empreints de ce caractère juvénile que les écrivains d'autrefois exprimaient par ces mots consacrés : les grâces du printemps, f»

— Mais vous avez au moins des amis?

A ces derniers mots, la figure du jeune homme, déjà assombrie par la famille, se crispa et devint presque farouche. r

— Des amis ! s'écria-t-il avec une sorte de violence, des amis! Qui vous a dit que je

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