‹ ErnestChapitre 2 sur 4 · SI · texte numérisé non relu

SI

comptais sur des amis, que j'en voulais avoir? Vous vous êtes figuré , parce que je suis jeune, que je ne devais pas avoir l'expérience du monde , que je rêvais mille choses qui ne sont pas, et ne savais pas mille choses qui sont. Rassurez - vous , monsieur, vous vous êtes trompé, et, si vous voulez faire mon éduca-tion , vous avez pris trop de peine : mon éducation est faite. Oui, monsieur, quoique j'aie peu vécu , je ne suis pas si niais que de me laisser prendre à certaines amorces un peu trop grossières. Ces grands mots que les hypocrites font briller aux yeux des ignorans, je sais ce qu'en vaut l'aune, monsiem\ Désintéressement ! vertu ! abnégation ! ce sont là de beaux songes, des bulles de savon, rien de plus, monsieur; et je ne suis plus un enfant , je ne joue plus aux bulles de savon : je connais le monde tel qu'il est; je sais que l'égoïsme le plus étroit en est la base ; que les démonstrations les plus séduisantes ne cachent que

pièges, mensonges, infamies. Je sais qu'au fond de toutes choses le mal fait son lit, comme les chenilles dans le calice des roses. Je sais que les hommes sont menteurs, vils, méchans; que leur sourire est faux, leurs caresses perfides; qu'il n'y en a pas un dont les lèvres ne parjurent le cœur, et que tous les beaux sentimens qu'ils étalent sont autant d'appeaux pour les cailles qui veulent bien s'y laisser prendre. Voilà pourquoi, monsieur, je ne crois pas à l'amitié. Je vous le répète, je n'ai à Paris ni famille ni amis : j'y vais sans projet, sans espérance fixe, ne m'appuyant sur personne que sur moi, sur moi seul.

En disant ces mots, le jeune homme à l'habit vert se rejeta violemment en arrière ,

et croisa d'un air déterminé ses bras, comme

s'il eût voulu ajouter :

— Là, c'est fini, je crois; il n'y reviendra plus.

-^ u -- Il se trompait pourtant. Pendant qu'il parlait^ son interlocuteur avait plusieurs fois laissé courir entre l'arc pincé , formé par ses deux lèvres, un de ces sourires ironiques qui tiennent le milieu entre le mépris et la pitié. Quand il eut fini, celui-ci reprit :

— Si jeune , et déjà avoir une pareille opinion des hommes ! Tout à l'heure , monsieur, je vous demandais si vous aviez lu de mauvais livres ; maintenant , je serais tenté de croire que vous avez reçu de mauvaises leçons.

— Je ne reçois de leçon de personne , répliqua aigrement le jeune homme.

— A la bonne heure !

Ces derniers mots terminèrent un entretien qui commençait à fatiguer à la fois les deux interlocuteurs.

— Cest un fou que ce petit jeune homme , 1. 3

— V\ — pensa le voyageur à la casquette de crin, tle'cidé a se renfermer de nouveau dans sa silencieuse insouciance ; ce qui signifiait : Conçoiton que cet enfant-là n'ait pas voulu satisfaire ma curiosité?

— Je lui ai crânement rivé son clou , pensa de son côté le jeune homme à l'habit vert, tout fier d'avoir à la fin imposé silence à un ad versante aussi opiniâtre ; cela voulait dire : Eh ! eh! tout jeune que je suis, je ne suis pas si facile à brider !

Ainsi, des deux côtés, l'égoïsme trouvait son compte; d'un côté, sous la foraie d'une rancune ; de l'autre, sous la forme d'une vanité satisfaite : à dater de ce moment-là , les deux voyageurs furent ennemis. Il y a dans le monde une infinité d'inimitiés pareilles , dont on ne sait pas la cause , et dont on est loin de soupçonner l'intensité; inimitiés qui résultent d'un rien, d'un mot, d'un contact à faux, et,

— 35 ^ pour ainsi parler;, d'un frottement à rebrousse-» poil, et qui sont pourtant les plus cruelles de toutes et les plus envenimées. L'inimitié de nos deux voyageurs était de celles-là.

Aussi gardèrent-ils le silence , chacun dans son coin; l'un dévorant, autant qu'un pareil homme pouvait dévorer, la rancune de sa curiosité inassouvie ; l'autre savourant la satisfaction de son triomphe, et murmurant sa superbe réplique :

— Je ne recois de leçon de personne.

Le fait est pourtant que cette réplique, dont il se glorifiait si pompeusement , n'était qu'un petit mensonge; il avait véritablement reçu des leçons.

A Caen, d'où il venait, il s'était hé avec un homme que ses affaires amenaient souvent dans le pays. C'était un homme d'une haute

^ 36 — intelligence et d'nn esprit droit. Comme il avait beancoup vécu, non pas à la façon de ceux qui prennent pour des leçons de l'expérience le vin qu'ils ont bu et les folies qu'ils ont faites, mais à la façon des natures distinguées, c'est-à-dire par la pensée et en dedans, il connaissait les hommes et les appréciait à leur juste valeur. Ayant trouvé beaucoup plus de mal que de bien dans le monde, il le disait, sans amertume et sans colère; c'était un fait qu'il constatait simplement, s' abstenant des déductions , et surtout des déclamations emphatiques. Il affirmait ce qu'il avait vu, uniquement parce qu'il l'avait vu , et ne laissait jamais percer dans ses affirmations aucun retour personnel ; dans le jugement qu'il portait sur les choses , il montrait le plus grand désintéressement ; n'espérant rien réformer, il acceptait ce qui était ; philosophe pratique et fataliste à la fois : on le nommait André Rom- . bault.

Les doctrines de cet homme avaient séduit notre jeune voyageur; il en avait fait son profit. Seulement , comme il n'avait ni la haute raison, ni le jugement solide de celui qui les professait , il les avait arrangées a sa taille. x\ la réflexi on libre et désintéressée du maître, l'élève avait substitué Tamertume et la passion , à l'abnégation la colère; iie comprenant pas le système qu'il voulait adopter, il l'avait exagéré et par conséquent faussé ; en le prenant pour lui, il l'avait enrichi de toutes les fantaisies d'une imagination mal assurée, et de tout cela il était résulté je ne sais quel mélange monstrueux de lieux communs entremêlés de vérités, [qui, dans la bouche d'un tout jeune homme, faisaient un contre -sens pénible. C'était chose à la fois grotesque et affligeante que d'entendre la bouche fraîche et rose de cet enfant lancer l'anathème contre la société qu'il ignorait, contre les hommes qu'il n'avait pas eu le temps de connaître , et, dans sai'age

de dostriiclion , nier tous les bons sentimcns, tous les instincts généreux, la vertu, la loyauté, l'amitié même , ce sentiment auquel tous les jeunes geils croient encore quand ils ne croient plus à l'amour. Ainsi une bonne semence , tombant par hasard dans un terrain mal préparé , avait produit de mauvais fruits. Le sage professeur avait un fou pour disciple , un enfant niant tout sans avoir rien examiné ; se débattant contre les entraînemens de son âge avec la même ardeur que d'autres s'y laissent aller ; dénigrant l'humanité , se créant des monstres partout, et les pourfendant de sa parole : en un mot , un don Quichotte renversé.

Du reste, cette espèce de jeunes gens n'est pas rare, et beaucoup , s'ils peuvent être de bonne foi, se reconnaîtront dans le portrait que je viens de tracer. Le proverbe populaire : Il n'y a plus d'enfans ! est surtout vrai en ce

sens-là ; on est honteux de la jeunesse comme autrefois on en était fier ; on veut parler et penser comme les hommes , sinon comme les vieillards ; on ramasse les malédictions banales contre la société, qui traînent de tous côtés , et on s'en fait un extrait de naissance antidaté. On n'est plus jeune dès l'instant qu'on méprise l'humanité à l'égal des vieux. Les hommes véritablement forts savent ce que vaut l'humanité et ne le disent pas ; les enfans ne le savent pas et le disent.

Heureusement cette manie de vieillesse prématurée est passagère comme toutes les manies ; au bout d'un an ou deux les plus forcenés de ces hyroniens imberbes perdent un peu de leur férocité et reviennent peu à peu des jeunes gens comme les autres , sans affectation de scepticisme , sans parti pris d'anathème ; pour les retourner, il suffit d'un talisman bien simple : un louis par jour dans la poche, ou un minois de grisette.

^ ko -^ Notre jeune homme h l'habit vert attendait sa métamorphose ; mais en l'attendant il était la conséquence la plus absurde d'un système raisonnable au fond. Autant André Rombault était dans le vrai, autant, lui, il était dans le faux. Les doctrines ne sont pas comme le thé qui, h la sixième eau, est toujours du thé; en passant d'une bouche à une autre , elles s'altèrent et se corrompent : l'antidote devient poison.

Le silence que les deux voyageurs s'étaient imposé dura jusqu'à Evreux où la diligence s'arrêta pour le dîner. Le voyageur à la casquette de crin descendit lestement, en homme qui connaît le prix desinstans et qui respecte son estomac ; mais lejeune homme a l'habit vert resta dans son coin, immobile ; et, tandis que le conducteur ouvrait les trois portières de sa voiture, il n'abaissa pas même un regard sur les voyageurs qui se dirigeaient avec em-

pressement vers la salle à manger de l'hôtel.

— Ne dînez- vous pas ? lui demanda le conducteur s'y dirigeant à son tour.

— Je n'ai pas faim, répondit-il.

Depuis le moment où la diligence l'avait recueilli sur la route , cinq heures pourtant s'étaient écoulées, temps plus que suffisant, même en omettant la double influence de l'air et du mouvement, pour ouvrir les voies digestives d'un estomac moins jeune que le sien.

Mais quand tous ces carnivores (comme il les appelait dans sa pensée) eurent disparu sous la porte cochère de l'hôtel qui fait face à la cathédrale, il promena du haut en bas ses regards pour s'assurer qu'aucun témoin n'était resté, sauf quelques enfans qu'attire toujours le bruit des grelots, et saisissant son petit paquet, que le conducteur avait placé sous la bâche , il en lira un morceau de pain et une

pomme dans laquelle il se mit à mordre à belles dents, non sans renfoncer dans sa poitrine un grand soupir qui voulait s'en échapper : signe de détresse sans doute, appel à un dîner meilleur.

Il était au plus fort de ce travail auquel , malgré son chagrin si violent en apparence , il se livrait avec beaucoup d'ardeur, lorsqu'une apparition imprévue produisit sur lui l'effet de la tête de Méduse ; il pâlit et rougit tour-àtour, honteux d'être ainsi surpris en flagrantdélit de misère , et fit les plus grands efforts pour dissimuler le quartier de pomme qu'il commençait à broyer entre ses dents. Cette apparition terrible n'était autre que le voyageur à la casquette de crin qui le considérait d'un air railleur. Presqu'au même instant, la voix du conducteur qui l'interpellait acheva sa déroute ; ses mâchoires, tout à f heure si actives, devinrent complètement immobiles. Au lieu

— as — d'un témoin , il en avait deux ; tout à l'heure peut-être il en aurait dix , toute la diligence saurait le menu de son repas.

— Vous faites là un mauvais dîner , monsieur, lui dit le conducteur usant de son francparler , un morceau de pain et une pomme crue ! M'est avis qu'une moitié de poulet à la broche vaudrait mieux.

Le jeune homme chercha dans sa tête une réplique foudroyante à cette interpellation qui ressemblait au contact d'un fer rouge appliqué sur sa blessure ; mais , embarrassé d'une part par le sentiment de sa position, de l'autre par la présence de son ennemi , la casquette de crin, il fut réduit à garder la leçon, lui qui n'en recevait jamais.

— Du reste , continua le conducteur , les voyageurs sont libres même de mourir de faim, pourvu que leur nom soit inscrit sur

notre feuille de route, et le prix de leur place déposé dans notre bourse. Voulez- vous me payer, monsieur?

Je ne pourrais exprimer le trouble et la désolation qui se peignirent en ce moment sur les traits du jeune homme. 11 déboutonna son habit machinalement, et, sans avoir la conscience de ce qu'il faisait , enfonça ses deux pouces dans les goussets de son gilet , et ses pouces ainsi placés, il demeura dans cette attitude sans lever les yeux, sans proférer une seule parole.

— Voulez-vous me payer , monsieur ? répéta le conducteur ; cela est d'usage , les voyageurs de rencontre paient h moitié route.

Cette seconde interpellation resta quelque temps sans réponse, comme la première. A travers ses cils abaissés, le jeune homme avait jeté un coup d'œil sur son ennemi, dont

— /i5 — cette scène semblait satisfaire la rancune; aussi lui fallut-il faire un effort suprême , et appeler à lui tout son courage pour parvenir a articuler ces mots d'une voix mal sonnante :

— Je n'ai pas d'argent î

— Pas d'argent î répéta le conducteur ; et vous allez à Paris, et vous avez pris une place dans ma voiture sans la payer !

— Ecoutez , dit le jeune homme d'une voix basse, mais cette fois pénétrée; quand vous m'avez rencontré, j'étais mourant de fatigue et de chaleur. En passant à côté de moi vous m'avez crié : Youlez-vous monter ? Et moi , involontairement, je vous jure, j*ai avancé le bras plutôt pour exprimer un désir qu'une volonté. Aussitôt votre voiture s'est arrêtée, j^aicédéàla tentation, je suis monté; mais monsieur est là pour vous dire que je me suis repenti presque aussitôt de mon action ? car ,

à peine assis , je pleurais. Du reste , je suis prêt à faire ce que yous voudrez ; je vais descendre.

Le conducteur se tourna vers celui dont le jeune homme venait d'invoquer le témoignage (la plus grande preuve de courage qu'il eût donnée jusque-là)^ comme pour lui demander : Que faut-il croire ? et que faut-il faire ?

— Faites-le descendre! répondit impitoyablement la figure froide et railleuse de celuici, dont la rancune n'avait pas encore mangé à sa faim.

Le conducteur, qui n'avait pas les mêmes motifs de haine, et que d'ailleurs l'air de sincérité du jeune homme avait disposé à la bienveillance, ne jugea pas à propos de mettre le conseil en pratique, et il se contenta de dire :

— Mais ètes-vous sûr de me payer votre place à Paris ?

— Certainement, je paierai à Paris, dit le jeune homme , enchanté du moyen échappatoire qui hii était oflért , et sans trop réfléchir à l'avenir.

— Mais, monsieur, interrompit le voyageur à la casquette de crin, jetant le poids de sa colère dans la balance du jugement, n'a ni famille ni amis.

Cette observation fit monter de nouveau le rouge au visage du jeune homme ; les paroles qu'il avait imprudemment lancées dans un mouvement d'impatience se retournaient contre lui et le lapidaient. Le conducteur resta quelque temps indécis. A la fin, en homme qui aime mieux courir un hasard que de s'arrêter à une résolution extrême , il reprit :

— Voulez -vous me donner votre nom, monsieur ?

•^ Ernest Marquet, dît le jeune homme.

•^ li^ -^

Ce nom , qui ne produisit aucun effet sur le conducteur , en produisit un singulier sur le voyageur à la casquette de crin ; sa figure tendue jusque-là par une arrière-pensée de vengeance , s'amollit pour ainsi dire et prit une expression de curiosité qui n'avait déjà plus rien d'hostile ; il considéra le jeune homme avec une attention nouvelle, comme pour chercher dans ses traits une assurance qui lui manquait encore , et s'avançant près de la roue de la voiture :

— Monsieur, dit-il au jeune homme en adoucissant sa voix , voulez-vous me permettre de vous adresser une question, en vous priant de ne pas la prendre en mauvaise part. J'attache beaucoup d'importance à cette question; veuillez y répondre sérieusement comme je la fais. Le nom que vous portez est le nom d'un homme que j'estime et que j'aime : si vous appartenez à sa famille , je regretterai

— /»9 — de vous avoir traité jusqu'ici en étranger. Étes-vous parent , monsieur, de M. Marquet , ancien chef de bureau au miin^t^rje^ des finances ?

Ernest Marquet avait écouté ces paroles avec une sorte d'impatience dédaigneuse ? les derniers mots pourtant parurent lui causer une émotion qui n'était pas de la colère, et ce fut pour dissimuler cette émotion qu'il

se hâta de répli(Jlier aigrement :

— Je vous ai dit , monsieur, que je n'avais ni amis , ni famme.

— Permettez-moi 4^ vous dire que vous avez l'un et l'autre, n'espérez pas me donner le change; j'ai vu votre émotion, et je respecte votre silence ; mais , très certainement, vous êtes parent de la personne dont je parle.

— Soit, dit Ernest brusquement; du reste,

je ne vois pas pourquoi je vous cacherais là vérité : je suis le fils de M. Marquet, ancien chef de bureau au ministère des finances.

— Et comme je suis, moi, l'ami du père, je ne veux pas laisser le fils dans l'embarras. Ne rougissez pas , jeune homme, à Dieu ne plaise que je veuille humilier votre fierté; oubliez mes questions qui vous ont tant importuné, comme j'oublierai vos réponses tant soit peu dures; plus de rancune, devenons amis, et ne repoussez pas la main qui cherche la vôtre.

En disant ces mots , le voyageur à la casquette de crin , s' élevant sur le marche pied de la diligence , tendait en effet sa main au jeune homme qui hésitait à la prendre.

— La place de monsieur est payée, àjdutat-il en s' adressant au conducteur qui regardait cette scène avec étonnement , et dites à

la fille qu'elle mette un couvert de plus. Ernest Marquet hésitait toujours à prendre la main qu'on lui ofl'rait.

— Eh bien! jeune homme, continua son interlocuteur, la mauvaise opinion que vous avez des hommes en général s'étend-elle jusqu'à moi? Croyez- vous queje veux vous tendre un piège ; apercevez-vous un serpent caché sous les fleurs du dîner que je vous offre, anguemin herhâ ? Ferez-vous comme les enfans qui boudent contre leur ventre ? Une pomme crue et un morceau de pain, c'est un mauvais repas pour un jeune homme; je vous en offre un meilleur, ne le refusez pas. Je vous le répète, je connais votre famille, j'aime votre père, rien n'est plus naturel que mon invitation, acceptez-la comme je vous la fais, cordialement.

Vaincu par tant d'instances, conseillé par

— ;Vi —

liiiistiiicl (11111 appétit de vingt ans qui se révoltait intérieurement contre les privations d'un régime cénobitique, Ernest Marquet laissa tomber sa main dans la main de son nouvel ami.

— Allons donc ! s'écria celui-ci avec joie, descendez maintenant ; nous causerons après dîner.

Ernest Marquet descendit et suivit son amphitrion dans la salle à manger de F hôtel. Une fois les scrupules de sa conscience apaisés, et la défiance qui lui restait vaincue, il dîna de bonne grâce, partagea sans faire la grimace une excellente bouteille de bordeaux , que le voyageur à la casquette de crin fit servir à son intention , et , en sortant de table, toute sa froideur avait disparu , au point que sous l'influence du vin généreux qui réchauffait ses entrailles , il

se disait, en remontant à sa place sur l' impériale, qu'après tout les hommes étaient peut-être moins noirs qu'André Rombault les faisait.

Lorsque tous les voyageurs furent remontés en voiture et que le postillon donna de nouveau le signal du départ, le voyageur à la casquette de crin tira de sa poche un excellent cigare qu'il présenta à son compagnon ,et quand Ernest Marquet l'eut allumé ,

il lui dit, comme un camarade à son camarade :

— A présent, si vous voulez, racontez-moi votre histoii'e.

— Je le veux bien, dit Ernest Marquet; vous vous conduisez trop amicalement avec moi pour que je ne tienne pas à reconnaître au moins par ma confiance la bienveillance que vous venez de me montrer : en guise de remercîmens, je vous dois mes chagrins.

Ces paroles marquaient décidément le mouvement de réaction qui s'opérait entre les deux voyageurs. Leurs sentimens haineux , après avoir grossi par degrés et s'être amoncelés comme des nuages dans le ciel , se dissolvaient tout d'un coup, un rayon de soleil les avait fait fondre. Tous deux , quittant à la fois le coin qui avait servi de retranchement à

leur rancune, se rapprochèrent sur le milieu de la banquette ; la fumée de leurs cigares se mêla au-dessus de leurs têtes et leur forma une commune auréole bleuâtre , symbole de fusion 7 d'harmonie et de paix.

— Puisque vous connaissez ma famille , reprit Ernest Marquet, vous devez savoir que mon père s'est remarié depuis trois ans , deux ans après la mort de sa première femme , de ma mère ; j'avais alors dix-sept ans. Deux ans de deuil, c'était sans doute beaucoup pour le monde , pour moi c'était trop peu : le veuvage du fils durait plus long-temps que celui du mari. Lorsque mon père se détermina à convoler en secondes noces , la plaie que m'avait laissée au cœur la perte de ma mère était encore toute fraîche et toute saignante. Tout jeune que j'étais à l'époque de sa mort, j'avais senti, sinon compris, tout ce qu'il y avait de bonté, de délicatesse, d'amour tendre et ingé-

^ 58 — nieux dans cette chère femme, retournée trop tôt au ciel. Mes sœurs et moi lui devions tout notre bonheur d'enfans : elle nous avait protégés contre les violences inhérentes au caractère de notre père ; elle s'était interposée courageusement entre lui et nous ; les larmes qu'il faisait couler, elle les séchait; elle nous payait en sourires les reproches qui nous froissaient , les emportemens que nous avions à supporter. Combien de fois l'ai-je vue détourner sur sa propre tête l'ouragan qui menaçait la nôtre; nous, pauvres enfans, tout effrayés et tout tremblans , comme des poussins nous nous attachions aux plis de sa robe , nous nous mettions à l'abri auprès d'elle, nous réchauffions à son cœur nos cœurs meurtris et froids. Par ce peu de mots , monsieur, vous devez juger que ma mère était une véritable mère qui comprenait et acceptait sa mission, qui sentait qu'en mariage la femme n'est pas seulement la compagne, le soutien ,

— sole conseil du mari , mais qu'elle est surtout la protectrice, l'ange gardien desenfans, leur tutelle, leur rempart contre tous, même contre le père.

Lorsqu'un matin mon père nous fit venir, pies deux sœurs et moi, dans sa chambre, ej nous annonça du ton grave et impératif quj lui était ordinaire, qu'il allait se remarier, que nous allions avoir une autre mère ( ce furent les paroles dont il se servit ) , je ressentis une grande tristesse suivie presque aussitôt d'une grande colère. On accuse les enfans d'être oublieux, monsieur; eh bien, moi enfant, je ne comprenais pas qu'on pût oublier sitôt , il me semblait que la conduite de mon père était odieuse. J'aurais peut-être dû faire la différence des positions et me dire qu'il n'avait perdu, lui, qu'une femme, tandis que nous avions perdu, nous, une mère. Mais mon esprit était si troublé, j'avais d'ailleurs

si peu d'expérience ^ que j'étais incapable de ùire ainsi a chacun sa part. Mon père devait avoir les mêmes regrets que mes sœurs et moi , comme nous il devait à notre mère morte toutes ses pensées, toute sa reconnaissance et tout son amour ; il était à mes yeux conuue un quatrième enfant de ma mère : mes sœurs et moi considérions ma mère comme une sainte qu'on ne devait jamais comparer à une autre femme , et encore bien moins songer à remplacer. J'en voulais à mon père de ne pas penser comme nous , avec les mêmes raisons de le penser. Cette phrase surtout qu'il nous adressait et que je vous ai citée : Vous allez avoir une autre mère , me parut le comble de l'indignité , et , pour me servir d'une expression dont j'ai reconnu depuis la justesse, de la niaiserie du cœur. Quoi qu'il en soit, mon père ne s'aperçut pas d'abord de la douleur ni de la colère qui grondaient dans ma poitrine. Après avoir achevé sa confidence, il appela

mes sœurs à lui et les embrassa; quand ce fut mon tour d'être embrassé, je m'avançai les yeux baissés , dissimulant de mon mieux l'instinct de révolte qui couvait en moi ; mais, soit perspicacité rare de sa part , soit que ma figure obéît mal à mon commandement, toujours est-il que mon père remarqua en moi quelque chose d'extraordinaire.

— Qu'avez - vous , Ernest, me dit-il; la nouvelle que je viens de vous apprendre vous mécontente -t- elle , n'aurais -je pas votre agrément ?

— Mon père, répondis-je gravement, j'ai souvent entendu dire que Dieu ne donnait à l'enfant qu'une mère ; vous faites plus que Dieu.

Il me regarda d'un air sévère, et me repoussant de la maii^ $ans m' avoir embrassé:

— Allez, me dit-il, vous êtes un mauvais caractère , un mauvais fils.

Je me retirai les larmes dans les yeux , protestant contre cette qualification de mauvais fils que je ne croyais pas mériter.

— Quoi j pensais-je , je veux garder à ma mère mon cœur tout entier, et parce que je refuse d'abdiquer mon dévoûment filial au profit d'une étrangère, voilà que je suis un mauvais fils! Cela est- il juste?

J'étouffais , j'étais froissé , anéanti, je n'entrevoyais que du malheur pour l'avenir.

Ici, le voyageur à la casquette de crin interrompit Ernest Marquet , et lui demanda :

— Gonnaissiez-vous alors votre belle-mère ?

— Non, reprit le jeune homme; mais, de ce moment , je voulus la connaître , non pas

dans le dessein louable de m' amender sur son compte, si elle en était digne, mais dans l'espoir doux à ma colère d'avoir des armes contre elle et de justifier par des faits la vengeance qui m'animait. Je désirais qu'on me la peignît acariâtre, méchante, dirigée par l'intérêt plutôt que par l'affection; les plus mauvais renseignemens étaient ceux qui me convenaient le mieux. On me l'eût peinte comme un monstre, que la peinture ne m'eût pas semblé trop forte ; c'était ainsi que je la rêvais, que je la voulais : je fus servi à souhait. Il y avait dans la maison une vieille bonne , fort attachée à ma mère de son vivant , et par conséquent fort peu disposée en faveur d'une nouvelle maîtresse; ce fut à elle que je m'adressai, et je lui demandai quelle était Vautre mère que mon père allait nous donner.

— Pauvre enfant! me dit-elle en m' embrassant, je vous plains! Votre père vous

— e/i sacrifie. Celle qui est là-haul doit bien pleurer en ce moment de ce qui se passe. Qui aurait jamais dit que M. Marquet à son âge, à cinquante ans, se prendrait d'amour pour une fille de rien, pour une étourdie qui ne voit dans le mariage qu'elle contracte qu'un moyen d'avoir des chapeaux et des robes, et un passeport pour ses folies?

Ces renseignemens me comblaient de joie.

— Qu'est-ce donc que cette femme ? dis-je en insistant.

— Rien du tout , une grisette , dit ma vieille bonne de l'air du plus profond mépris ; elle grugera la fortune que votre digne mère vous avait laissée , elle dévorera votre avoir , elle vous réduira à la misère. Pour moi , je sais bien que je n'assisterai pas à un pareil pillage ; je quitterai une maison où je ne restais que

— 65 -^ que par allachement pour madame ( elle eouliniiait ii appeler ma mère, morte, comme elle l'appelait de son vivant, madame); et je ne verrai pas une étrangère , une intrigante , gaspiller sous mes yeux le pain de trois pauvres enfans qui n'ont plus leur mère !

Vous jugez de l'effet que produisirent sur moi ces paroles de ma vieille bonne elles vissèrent au cœur ma haine contre ma future belle -mère; mais, incapable d'agir, sans moyen de résistance , sans espoir de succès , je dévorai ma rage , et j'attendis l'époque du mariage avec une résignation morne et un sombre désespoir, me disant que désormais c'en était fait de mon bonheur.

Le mariage se fit ; et dès les premiers jours,

ma belle-mère s'aperçut quelle avait en moi

un ennemi irréconciliable. Dans la crainte de

mon père , je n'osais pas déclarer ouvertement 1 ù

mon antipathie : mais par un geste , par un regard , par l'accentuation toute particulière de ma voix , je trouvais le moyen de protester contre toutes les actions, contre toutes les paroles de ma belle-mère ; j'aurais voulu pouvoir la rendre odieuse à mes sœurs , et surtout à mon père , autant qu'elle me l'était à moi-même. Comme elle était jeune et impatiente , elle ne tarda pas à me rendre la haine que je lui portais ; la lutte devint plus vive , plus acharnée de jour en jour, toujours sourdement et à huis-clos de mon côté , du sien directement et d'aplomb. Comme elle était la plus forte par sa position, et que d'ailleurs mon père l'appuyait , je devais nécessairement succomber ; tous ses coups portaient , tandis que les miens, adressés dans l'ombre et d'une main mal assurée , ne faisaient que l'égratigner en passant. Quand ses moyens d'attaque ne lui suffisaient pas, elle appelait à elle sa réserve: cette réserve, c'était la col^e de

mon père, dont elle me menaçait, dont elle m'écrasait sans pitié; il y avait alors entre mon père et moi des scènes d'une violence extrême; il me prodiguait les noms les plus cruels, les épithètes les plus dures, et il entremêlait ses reproches d'éloges pompeux adressés à sa femme. C'était, disait-il, un ange de bonté ; elle était la première à demander grâce pour moi quand j'étais en faute; elle nous aimait , mes sœurs et moi , comme ses propres enfans. Ces éloges redoublaient ma rage; je devenais furieux, je m'emportais, et mon père finissait la scène en m'intimant l'ordre de rentrer dans ma chambre et d'y rester enfermé pendant quinze jours. En effet, alors ma belle-mère intercédait pour moi, mais avec un air de pitié si ironique , que je lui en voulais plus k elle de sa pitié qu'à mon père de sa sévérité : son intercession était pour moi comme la merci du vainqueur envers le vaincu, comme la protection orgueilleuse que la force

accorde ii la faiblesse ; après m'avoir inipriiné son pied sur la tête, elle le retirait dédaigneusement, et moi, comme le serpent, je ne pouvais pas la mordre au talon. Je me rappelle qu'un jour à table, en m' adressant à elle, je l'appelai : Madame! C'était le dernier cri de ma résistance humiliée et furieuse.

— Pourquoi ne dites-vous pas : Ma mère ? me demanda mon père en fixant sur moi un regard de commandement.

— Comment appellerais-je l'autre , répondis-je , celle d'autrefois ?

Mon père se leva ; il était pâle.

— Vous êtes un malheureux , me cria-t-il : et il allait me fouetter le visage avec le bout de sa serviette.

Cette fois, comme toujoiu^s, ma belle-mère

•^ 69 — s'interposa entre lui et moi ; la scène avait été assez loin pour sa vengeance , et elle plâtra une réconciliation dont je fus obligé de la remercier. C'était sa tactique ordinaire : quand elle ne m'écrasait pas de sa haine, elle m'humiliait par ses bienfaits.

Un seul fait vous fera apprécier le degré d'intensité qu'atteignit peu à peu notre mutuelle inimitié ; c'est un de ces faits mesquins en apparence , mais qui , dans la vie domestique , n'en ont pas moins une importance incontestable. L'appartement que mon père occupait était situé au second étage et se composait d'une salle à manger , d'un salon , d'une cuisine et de deux chambres à coucher , l'une pour mon père et sa femme , l'autre pour mes deux sœurs. Comme on n'avait pas trouvé de place pour moi dans le même local que le reste de la famille, on m'avait logé à l'étage audessus, dans une petite chambre que j'occu-

})ais iiioine du vivant de mamèie. Celte chambre était devenue pour moi un refuge contie les tracasseries de mon intérieur, contre la violence de mon père et les taquineries rampantes de ma belle-mère. Je m'y étais attaché comme un malheureux s'attache au dépositaire de ses secrets , au confident de ses douleurs ; c'était là que , le soir , au coin du feu, je me laissais aller aux mille pensées contradictoires qui assiégaient ma cervelle, et que , las d'un présent qui m'accablait , j'appelais de tous mes vœux un avenir de liberté et de bonheur. Par suite d'un long usage , je m'étais identifié avec tous les meubles de cette chambre, avec son papier, avec ses fenêtres basses qui donnaient sur la cour de la maison; à tous ces objets j'avais donné une part de ma vie , et à leur tour , par reconnaissance , ils semblaient prendre une voix pour me consoler , pour me distraire dans mes préoccupations , pour me fortifier dans mes luttes. Cette

chambre , monsieur , vous me permettrez de vous la décrire j car enfui je vous parle de moi, et ma chambre était un peu moï aussi. Elle était de forme oblongue , basse au point que debout, avec mon chapeau, je touchais le plafond ; un papier à dix-huit sous le rouleau, semé de fleurs bleues sur un fonds gris , tapissait les quatre murs, et un tapis de moquette couvrait le plancher. Ce tapis, c'était une de mes plus chères superstitions et comme le monument central de ce musée de jeune homme riche de ses misères ; ce tapis avait appartenu à ma mère quand elle était demoiselle , il avait couvert le plancher de sa chambre comme il couvrait celui de la mienne ; ma mère elle-même , avant sa mort , se complaisait à me rappeler l'origine de ce vieux tapis délabré, et toujours avec une sorte d'attendrissement que je partageais de mon mieux. Il était terne , sans couleurs , usé presque jusqu'à lt1 transparence ; mais , tel , je ne l'aurais

pas échangé contre le plus niagnili(iuc tapis turc; et j'imagine que dans toutes les familles il y a de ces vieux meubles respectés et bénits, qu'une génération lègue à l'autre , et je dis que ce respect de certains meubles qui relient le passé au présent est une religion véritable qui ne doit trouver d'incrédulité que dans les mauvais cœurs.

A gauche de la porte , en entrant , était un lit composé d'une couchette en bois de noyer, de deux matelas , d'un traversin et d'un oreiller. C'était ma mère qui avait pris soin d'arranger ce lit tel qu'il était. A cheval sur un bâton doré , un rideau de mousseline blanche à fleurs descendait à la tête et aux pieds. Ma mère avait elle-même coupé , ourlé , cousu ce rideau. C'était ma mère qui avait pris la mesure du couvre-pied de percale blanche, et qui avait fait les taies d'oreiller garnies de mousseline a fleurs comme les rideaux. Le soir , quand je

me couchais, le cœur gros des larmes qui pendant la journée s'étaient amassées dans ma poitrine , en étendant autour de moi le rideau de ma llèche , il me semblait que je m'enveloppais du souvenir de ma mère ; dans chacun de ses plis je cachais une pensée , je puisais une consolation. C'était un grand soulagement pour moi de sentir qu'il y avait dans la maison un coin dont j'étais le maître , que la rancune de ma belle-mère n'avait pas encore envahi , et que je pouvais peupler à mon gré de regrets et d'illusions.

En face du lit était une petite cheminée à dessus de marbre grisâtre comme la tenture , et sur cette cheminée une mauvaise pendule en acajou qui ne marquait jamais l'heure précise, et retardait toujours au moment du dîner , ce qui , en me faisant arriver à la table après tout le monde, m'attirait souvent de graves reproches. Mais malgré cela, ou peut-

— 7^ — être à cause de cela, j'aimais celte pendule. Certains meubles ne sont-ils pas comme certains amis qui sont chers par leurs défauts mêmes ? Avec la pendule deux flambeaux de cuivre et deux petits magots en porcelaine peinte complétaient l'ornement de la cheminée. Tel était le luxe principal de la chambre. Ajoutez à cela un double rideau de mousseline blanc à chaque croisée , pareil au rideau du lit , plus deux fauteuils recouverts en étoffe de soie et laine , et quatre chaises de paille , et vous connaîtrez ma chambre comme si vous l'aviez habitée. Encore un détail , un seul ; à gauche de la cheminée étaient accrochés un violon et son archet qui me servaient à faire danser mes deux sœurs et ma belle-mère , le dimanche , quand mon père était en bonne humeur, et qu'il m'ordonnait d'y mettre les autres.

Après les particulantés que je vous ai dites,

Je n'ai pas besoin, monsieur, de vous expliquer longuement la nature du sentiment qui m'attachait à ma chambre, c'était de l'amour; hors d'elle il me semblait que je ne pourrais pas vivre , et je me disais souvent que le jour où je me verrais forcé de m'asseoir auprès d'une autre cheminée que la mienne ^ de dormir dans un autre lit, et de me tromper d'heure à une autre pendule , ce jour-là serait le dernier de ma vie.

Pendant la journée je restais enfermé dans ma chambre, et j'y vivais en paix; mais à dîner, j'étais contraint de me rencontrer avec ma belle-mère, et là pas de fuite possible. Ma belle-mère attendait donc le moment du dîner pour donner cours à ses provocations sourdes , à ses attaques déguisées , qui finissaient toutes par de véritables batailles où la voix de mon père faisait l'office du canon. Or, un jour j'arrivai dans la salle à manger

un peu plus lard encore que de coutume : ma pendule avait abusé du privilège que je lui accordais; on avait desservi le potage. Mon père ne me fit aucune observation , ce qui me sembla de mauvais augure; j'avais tellement rhabitude d'être réprimandé à tout propos, que, quand je ne l'étais pas, j'avais peur, il me manquait quelque chose. La figure de ma belle-mère me parut horriblement menaçante, elle souriait. Vers la fin du dîner elle s'adressa à moi , et me dit d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre naturel :

— Ernest, à dater de ce soir, vous ne coucherez plus au troisième, je vous ai fait préparer une autre chambre.

Je fus littéralement abasourdi, jamais je n'avais ressenti une pareille douleur , ma poitrine se gonflait, les larmes me montaient aux yeux.

Mon père piit la parole à son lour :

— Vos sœurs, dil-il, sont maintenant trop grandes pour coucher dans la même chambre , une d'elles prendra la vôtre.

Je ne répondais rien ; les mains croisées sur mon cœur, j'essayais d'en comprimer les battemens, j'étouffais.

— Qu'avez-vous? continua mon père, ne dirait-on pas que la complaisance qu'on vous demande est un sacrifice au-delà de vos forces? Il est incorrigible, ajouta-t-il, en s' adressant à ma belle-mère, dont je voyais à travers mes cils abaissés l'épouvantable sourire; nous n'en ferons jamais rien de bon.

Alors, monsieur, je voulus répondre; je sentais monter à mes lèvres toutes mes superstitions qu'un seul mot venait de dértuire, toute ma passion d'enfant pour cette chambre

qu'un caprice de ma helle-mère m'extorquait brutalement; j'allais me plaindre de cet acte qui me dépossédait comme d'un empiétement tyranni(|uej d'un abus d'autorité injustifiable, d'un vol presque; mais mon émotion était trop forte , les mots expirèrent sur mes lèvres, et mes sanglots, débordant tout h coup , couvrirent et emportèrent l'espèce de murmure confus, seule protestation que j'étais parvenu à faire entendre.

— Levez-vous et sortez , me dit mon père sèchement.

Je me levai, toujours en sanglottant ; je jetai sur mon odieuse belle-mère un regard furieux, et fermai bruyamment la porte de la salle en m' écriant :

— 0 ma mère ! . . . ma mère ! . . -

Je rentrai dans ma chambre, dans cette

chambre qu'il fallait abandonner, le cerveau en feu et la poitrine déchirée ; je me jetai sur mon lit, les dents serrées , hors d'état de penser ; puis je me levai et marchai dans ma chambre au hasard. Une tristesse profonde succéda alors à ma rage; je ne sanglottais plus, je pleurais. Je m'arrêtai devant ma cheminée et j'arrosai de mes larmes tous les ornemens qui m'étaient si chers, la pendule, les flambeaux, les deux petits magots de porcelaine ; je leur disais adieu comme s'ils eussent pu me comprendre , je les prenais à témoin de l'iniquité dont j'étais victime. Un instant j'eus la pensée de les briser, parce qu'il me semblait que j'allais mourir, et qu'eux aussi devaient mourir avec moi. En m' éloignant vivement pour échapper à cette tentation, mes pieds s'accrochèrent dans une des fissures du tapis de moquette , legs de ma mère ; de ce moment mes regards et mes pieds s'y fixèrent ; j'aurais voulu m'y clouer pour qu'on ne pût nous

enlever l'un sans l'aiilre; vrai, monsieur, en ce moment on aurait pu tracer une ligne de craie autour de mes deux pieds et m'appuyer un pistolet sur la poitrine , je serais resté dans le cercle, et mort.

Je passai ainsi deux grandes heures en proie à la plus violente agitation. Au bout de ces deux heures, la porte de ma chambre s'ouvrit , et ma belle-mère avança sa tête , éclairée par la lumière d'un bougeoir qu'elle tenait à la main.

— Voulez-vous que je vous conduise à votre nouvelle chambre? me dit-elle.

Je portai vivement la main en avant comme pour la repousser ; mais heureusement un éclair de raison vint luire à travers les sombres inspirations de mon imagination en délire ; je marrêtai , et , jetant un dernier re-

gard sur ma pauvre chambre ^ je sortis ^ renfonçant par orgueil les larmes qui suintaient encore entre mes paupières.

Peut-être j monsieur, un événement qui me fut si douloureux vous paraît-il futile; pour le bien juger , jugez-le à mon point de vue : ma chambre c'était ma patrie , et en la quittant je compris tout ce qu'un proscrit doit souffrir.

Je ne fermai pas l'œil de la nuit, reprit Ernest Marquet, après quelques instans de silence , et je roulai dans ma tête mille projets différens. Le principe seul ne changeait pas : ce principe était que je ne pouvais plus vivre dans une maison où chaque jour m'apporlait

SOU liuuiilialioii. Enliiij quand le soleil glissa ses premiers rayous à travers les croisées de ma nouvelle chambre, ma résolution était prise j mon plan arrêté. Je plongeai jusqu'au cou ma tête dans l'eau froide , pour effacer les dernières traces des larmes qui l'avaient sillonnée ; je tenais à avoir un extérieur digne et une physionomie à la hauteur du rôle que j'allais jouer. Je m'habillai et allai droit trouver mon père. 11 me reçut d'un air sévère, assis dans un grand fauteuil et enveloppé dans une robe de chambre d'une teinte sombre.

— Mon père , lui dis~je d'une voix ferme , je ne peux plus rester ici ; je veux quitter cette maison , où je suis h charge à tout le monde.

Il me regarda d'un air étonné , et se mit à siffler entre ses dents d'une façon moqueuse.

— Mon père , conlinuai-je , ce que je vous

■- 85 -dis est chose sérieuse , et je vous prie de vouloir bien me traiter non comme un enfant, mais comme un homme.

— Un homme , me dit-il , un homme ! Eh bien! monsieur, ne savez-vous pas qu'un homme n'a besoin ni de l'appui, ni de l'agrément de personne. Un homme se suffît à luimême ; faites donc ce que vous voudrez.

— Adieu , mon père ! répondis-je sans hésiter.

Il me retint du geste : son regard laissa percer de l'inquiétude; mon air de détermination l'effrayait, et malgré son orgueil, il sentait ses entrailles de père s'émouvoir.

— Et que prétendez-vous faire, monsieur, me dit-il ; où voulez-vous aller ?

— Où je veux aller? je n'en sais rien; mais

— 8fi —

< erlaineinenl je vous débarrasserai de la vue d'un enfant que vous n'avez pas eraint d'appeler un mauvais fils. Je me ferai soldat ou matelot.

J'ai toujours pensé qu'en ce moment mon père était véritablement ému , et que sur un mot de plus il m'aurait ouvert ses bras ; mais malheureusement ma belle-mère entra : il reprit son attitude sévère , et me dit avec sécheresse :

— Ainsi y vous voilà bien déterminé à quitter cette maison ?

— Irrévocablement.

— J'ai pour ami d'enfance un négociant qui demeure h Caen ; je vous adresserai à lui ; vous partirez ce soir , et j'espère que si vous nous revenez , vous nous reviendrez meilleur et plus soumis.

En prononçant ces mots , il regardait ma

belle-mère , qui l'approuva de la tête. Pour moi y à qui tous les partis paraissaient bons , pourvu que je quittasse une odieuse maison , j'acceptai la proposition de mon père , et me retirai. Deux heures après, mes paquets étaient faits. Mon père me donna une centaine de francs pour mes frais de voyage et une lettre de recommandation pour son ami, le négociant de Caen. Avant de partir , j'embrassai mes sœurs , et , le soir , j'étais en route pour le chef-lieu du département du Calvados. Il y a de cela deux ans et six mois.

Ces deux ans et six mois , je les ai passés à Caen chez le négociant auquel mon père m'avait recommandé, non pas heureux, mais résigné. Et savez- vous ce qu'il faut de résignation pour rester deux ans et demi chez un négociant de province ? Les négocians de province en sont encore , vis-à-vis de leurs commis , au système pratiqué , il y a trente ans ,

par les petits marchands de Paris : depuis le matin jusqu'au soir y ils les accablent sous le poids de leur autorité , ils les étouffent , il les écrasent. Le soir , dans l'été , après une journée de chaleur accablante , et quand le magasin est fermé , si le commis s'asseoit sur le pas de la porte , vient le négociant , qui lui dit : — Remontez dans votre chambre. — Mais , monsieur, j'ai manqué d'air tout le jour ; j'en ai besoin pour vivre. — Remontez sous les plombs de votre mansarde et étouffez-y; c'est votre devoir. Dans l'hiver , si le commis veut réchauffer cinq minutes au poêle commun ses doigts crevassés d'engelures : — Remontez dans votre chambre, monsieur, dit encore le négociant. — Mais j'y gèle , mon-* sieur. — Gelez-y 5 c'est votre devoir.

Oh ! j'ai regretté bien souvent de ne m' être pas fait soldat ou matelot , comme je le voulais. Au moins, on a la chance d'une balle ou d'un

coup de mer : on meurt ; on ne s'effiloque pas» Mais enfin, je dévorais mon frein sans me plaindre , et quand j'écrivais h mon père , je lui mandais que j'étais content de mon sort.

Mais hier , monsieur, voici ce qui m'est arrivé : mon patron m'a accusé de l'avoir volé ; volé ! monsieur. Et j'ai eu beau protester de toutes mes forces , invoquer mon passé si pur, mes deux ans et demi de souffrances immaculées, il m'a répété le mot deux fois : Volé!

Ici Ernest Marquet s'arrêta , jeta son cigare, dont la fumée le poussait aux larmes déjà trop prêtes à venir , puis il continua d'une voix lente :

— Or , le fond de ma pensée le voici : c'est que ma belle-mère n'est pas étrangère à ce qui s'est passé ; c'est que son bras m'a atteint à soixante lieues de distance , et que mon pa^

Iron a servi d'instrument à sa haine. Maintenant je vous répète ce que je vous ai dit , je vais à Paris. Quy ferai-je? Je n'en sais rien , je n'y ai pas d'amis et encore moins de famille; car vous comprenez , monsieur, que pour moi ma famille ne compte pas. Jamais je ne me présenterai devant mon père sous le coup d'une accusation qu'il accueillerait peut-être, et dont je rougirais de me défendre ; jamais je ne m'exposerai à la vengeance insatiable de ma belle-mère , ou à sa pitié mille fois plus insultante que sa vengeance. En quittant la maison paternelle , je me suis dit : Jamais je n'y rentrerais Aujourd'hui, avec plus de raison et d'énergie qu'alors, je dis encore : Jamais !

Le voyageur à la casquette de crin avait écouté ce récit avec l'attention d'un homme qui connaît les personnages et apprécie les faits sans vouloir les rectifier. Quand Ernest

Marquet eut lance en guise de péroraison ces trois ou quatre jamais , échos de sa rancune récemment ravivée ^ il jeta à son tour son cigarre, et s' adressant à Ernest Marquet :

— Monsieur, lui dit-il , je n'ai pas le temps de vous exprimer longuement l'intérêt que je prends à votre situation ; je ne veux pas essayer de ramener votre esprit à des idées meilleures et qui me paraissent plus raisonnables. Plus tard, nous causerons, nous exa- ^ninerons ensemble ; nous ferons la part de la vérité et de l'exagération. Maintenant , je veux seulement vous assurer que vous n'arriverez pas à Paris aussi dépourvu que vous le supposiez ; vous y trouverez un ami , monsieur , un ami bien disposé à vous servir de tout son pouvoir. Mes affaires m'obligent de m'arrêter dans ce village que vous voyez à cent pas (il lui montrait quelques maisons entourées de haies vives) ; mais après-demain

je serai à Paris. Voici mon adresse, vous viendrez me voir.

En disant cela, il tira d'un petit portefeuille en maroquin une carte de visite qu'il présenta à Ernest.

— M'acceptez-vous pour ami ? ajouta-t-il ; allons, ne luttez pas contre votre premier mouvement qui doit être bon , car vous êtes jeune.

Ernest, en prenant la carte de visite, serra la main de son confident,

— Voilà qui est entendu , reprit celui-ci ; et pour être une amitié de grande route , notre amitié n'en sera pas moins sincère. Maintenant que vous m'avez serré la main, je puis en agir sans façon avec vous. Vous n'avez pas (l'argent pour passer votre journée de demain à Paris , voici ma bourse , prenez-la

sans rougir: en amitié celui qui donne est l'obligé de celui qui reçoit.

Ernest prit la bourse, et serra une seconde fois la main qui la lui offrait.

»— N'oubliez pas de venir me voir aprèsdemain j répéta l'obligeant voyageur; et s'adressant au conducteur: Arrêtez! cria-t-il.

Les chevaux avaient atteint les premières liiaisons du village. Ernest suivit long-temps des yeux son nouvel ami qui , aussitôt après être descendu de la voiture , avait pris un sentier de traverse conduisant dans l'intérieur du pays, dont les maisons qui bordaient la route n'étaient que les sentinelles avancées. Le mot d'am^ résonnait mélodieusement à son oreille , et le disposait aux douces rêveries* En une minute, sur ces trois mots si courts et si simples : J'ai un ami , il eut bâti l'édifice

le plus liant , lo [)^s magnifique château de

nuages qu'une imagination de vingt ans puisse créer; en ce moment, André Ronibault eut tort, il était croyant , il ne niait plus la générosité, le désintéressement des hommes : il avait un ami ! Ce poème intérieur achevé , ce qui dura juste le temps nécessaire à la baguette d'une fée pour élever un palais , son premier mouvement fut de jeter les yeux sur la carte qu'il tenait dans ses doigts : elle était douce et satinée ; mais la nuit était venue , et , malgré tous ses efforts , il ne put déchiffrer le nom qui s'y trouvait.

— Il fera jour demain , se dit-il , en serrant précieusement la carte de visite et la bourse de son ami dans la poche de son habit vert.

Et il continua à se promener dans ce délicieux jardin tout nouveau pour lui , le jardin

de l'espérance , et à y cueillir les fruits les plus savoureux.

L*aube le surprit ^ les yeux tout grands ouverts j la figure rose et fraîche, malgré les fatigues du voyage. Les jeunes gens ont ceci de particulier , qu'ils trouvent dans leur imagination une ressource même contre la lassitude du corps. J'ai vu un homme vigoureux voyager côte à côte d'une jeune fille frêle et presque maladive ; au bout de trois jours , la jeune fille était épanouie comme une fleur , l'homme était brisé. L'une avait rêvé, l'autre n'avait pu que penser: la rêverie vivifie, la pensée tue.

Le premier rayon du soleil fut le bien- venu pour Ernest Marquet ; il saisit de nouveau la carte de visite de son bienfaiteur, et son regard s'y abattit vivement ; mais , au lieu du nom qu'il espérait , il rencontra quatre ou cinq lignes d'une écriture fine, irrégulière.

(le ces écrilures caraclérisliques que les femmes se sont ai)propriées , comme si elles avaient voulu emprunter quelque chose ii tout ce qui vole , aux oiseaux quand elles marchent et quand elles aiment, aux mouches quand elles écrivent.

Il avait pris la carte à F envers , et en s'apercevant de son erreur , nous devons dire à son honneur que sa première pensée fut de fermer les yeux : ces hgnes étaient la propriété d'un autre ; les lire, c'était un abus de confiance , un détournement de propriété ; et, s'il y avait secret, devait-il profiter d'un hasard pour le connaître ? D' un autre côté , s'il y avait secret , il en serait quitte pour le garder. Lequel est plus méritoire , ou de ne pas s'immiscer dans un secret , ou de le garder quand on le possède? Ceci était un sophisme à la manière des pères jésuites , qui s'entendaient parfaitement à dissimuler le ml

SOUS les apparences du bien. Or , en vertu de ce sophisme , Ernest Marquet lut jcsuitiquement ce qui suit :

« Vous êtes un méchant jaloux ! Je vous aime et n'aime que vous , et je vous le prouverai en allant vous voir ce soir. Préparez un grand feu et des sandwichs.

» A lui (lui était souligné) devant le monde; mais, en réalité , à vous, rien qu'à vous. »

Contrairement à l'usage immémorial dans les romans , la lecture de ces quelques lignes ne produisit dans l'esprit d'Ernest Marquet aucune révolution dramatique ; il ne connaissait pas cette écriture , et la signature n'était représentée que par une espèce de signé hiéroglyphique , un gribouillage complètement en harmonie avec le caractère de l'écriture ; aussi ne s'arrêta-t-il pas à ruminer cet

incident. Son ami avait une maîtresse! Ai>rès? Il se contenta de sourire en homme qui veut se donner a lui-même une preuve de la finesse dont il se croit doué, et retourna la carte sur laquelle cette fois il lut :

PHILIPPE RUFFEL,

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