VIA
«Ernest, qu' avez- vous ? » mais là s'étaient bornées les découvertes de sa perspicacité : elle avait attribué ce reste de crainte à la mémoire de l'humiliation passée ; aussi , sans s'arrêter plus longuement à ces symptômes qui ne l'inquiétaient pas pour l'avenir, se contenta-t-elle de tirer une clé de sa poche , et la présentant avec un charmant sourire au jeune homme :
— Voici la clé de votre chambre, lui ditelle : cette fois c'est pour toujours !
Rentré dans sa chambre , Ernest Marquet s'occupa à régler dans son esprit les détails du combat qui devait remplir le reste de sa journée. Comme il n'avait pas même huit jours de salle, l'épée ne pouvait pas lui convenir. Au pistolet il n'était pas plus exercé; mais il y avait de nombreux exemples des plus habiles tireurs touchés par les plus maladroits :
tant d'accidens pouvaient déranger la main, faire dévier la balJe, la part du hasard lui paraissait enfin si grande , qu'il s'en tint au pistolet comme à l'arme qui contrariait le moins Pomnipotence du jugement de Dieu. Ce premier point réglé, il passa à l'éponge sa figure souflrante et ses yeux rougis par la fatigue, et s'habilla de la tête aux pieds avec cette coquetterie toute particulière au malade , et aux jeunes gens que la vanité n'abandonne jamais dans les positions les plus critiques ; puis , en se regardant dans sa glace , il fut content de sa physionomie, trouva que la pâleur lui allait bien , et que , si une femme le voyait en ce moment, elle ne pourrait manquer de s'apitoyer sur son sort ; et une fois lancé sur cette voie, il épuisa tous les lieux communs de cçtte élégie si connue, qui se nomme tantôt : la jeune captive ; tantôt : le jeune malade ; tantôt (particulièrement sous la restauration) : le jeune poète
Mourir si jeune ! Quand le ciel lui souriait^ quand la blonde espérance le prenait par la main, et l'introduisait dans le chœur des illusions fleuries ! Mourir à vingt ans , quand l'amour venait de lui poindre au cœur , quand il avait encore devant lui un si bel avenir ; être
flétri avant l'âge, moissonné dans sa fleur !
Mourir les mains pleines de roses, le cœur plein de désirs! etc. etc. etc
Dans l'essor de ses réminiscences poétiques, il n'oublia pas le tombeau sacramentel , entouré de cyprès , où devait reposer sa jeune dépouille. Il n'oublia pas ni les violettes effeuillées, ni l'ombre voilée, ni les beaux yeux qui versent des pleurs : ces beaux yeux étaient nécessairement ceux de Mariette.
Loin de prétendre que cette disposition d'esprit élégiaque, à laquelle Ernest Marquet s'abandonnait, lui soit particulière, nous affirmons au contraire qu'elle est commune à
tous les jeunes gens , et que tous lui ressemblent en des circonstances pareilles ; il n'en est pas un qui en face d'un danger , quel qu'il soit, ne se complaise à ces évocations d'outre tombe, et ne tienne à se décerner les honneurs de cette plaintive apothéose , représentée par des cyprès et par les pleurs de la femme aimée. Nous en avons vu qui, en se chantant eux-mêmes et sans témoins cette complainte de la vanité aux })rises avec la mort , s'attendrissaient jusqu'aux larmes, comme à la représentation de quelque tragédie , tant ce rôle de victime précoce, de jeune martyr, d'épi fauché avant la moisson , leur semblait touchant, sublime et irrésistible : ils étaient à la fois spectacle et spectateurs, acteurs et public ; et tandis que le personnage acceptait son sort héroïquement, sans hésitation, sans faiblesse, le public était là qui pleurait.
Ce fut par un effet de ce phénomène de don-
blement que quelques larmes lonil)èrent lenlemciK des yeux d'Krnest, pendant que, debout devant sa cheminée, il examinait sa figure empreinte de résignation et de fierté : il se trouvait intéressant, noble dans sa conduite, grand enfin! et ses larmes étaient les larmes du public applaudissant l'acteur.
Mais il sécha bien vite ses yeux et reprit son impassibilité, lorsque, la porte de sa chambre s'étant ouverte , il aperçut sa bellemère, madame Marquet. Contrairement à son habitude, elle était entrée sans avertissement préalable ; sa figure était animée, ses cheveux un peu en désordre, sa bouche légèrement crispée.
— Ernest, dit-elle en entrant, je sais tout!
— Tant mieux, dit celui-ci, car je voulais tout vous apprendre.
— Je sais que , pour venger l'honneur de Lise compromis ^ vous allez vous battre , risquer votre vie qui commence à peine : oh, vous êtes un héroïque enfant !
— Parlez bas, dit Ernest, si mon père vous entendait! Qui vous a appris ce que vous savez ?
— Lise elle-même, Lise que j'ai trouvée dans sa chambre, toute malade et pleurante, et qui m'a tout avoué.
— Encore une fois tant mieux. Ce qu'elle a fait, je voulais le faire : à l'issue du déjeuner, j'ai cherché l'occasion de vous parler en secret, et si je l'eusse trouvée, je vous aurais tout avoué comme elle. N'êtes- vous pas ma providence, mon ange de miséricorde; ne vous dois-je pas tout le bonheur que j'ai goûté jusqu'ici; et dans mes afflictions, a qui aurais-je
recours si ce n'est à vous! Soyez bien sûre
que vous avez ma confiance tout entière et toute mon affection.
— J'ai votre confiance, j'ai votre affection, dit vivement madame Marquet , je puis donc me permettre de vous exprimer mes craintes : vous m' écouterez, vous suivrez mes conseils, n'est-il pas vrai?
Ici la figure d'Ernest Marquet reprit l'air sérieux qu'elle avait un moment abandonnée pour une expression plus tendre.
— Quels conseils voulez-vous me donner?
demanda-t-il.
— Ernest, ce duel, pour lequel vous êtes prêt , ne peut être qu'une épouvantable catastrophe ; refléchissez ! Voulez- vous compromettre la tranquillité de toute votre famille, le
repos (le votre père, la paix de sa conscience? Votre sœur a été faible (en disant cela elle baissait les yeux ^ comme doit faire toute femme qui parle de certaines faiblesses) , elle a cru aux sermons d'un jeune homme , elle y croit encore. Il n'est pas prouvé d'ailleurs que ce jeune homme veuille y manquer; mais vous avez poussé son orgueil dans ses derniers retranchemens : au lieu de chercher à le gagner par la douceur , vous avez voulu lui imposer votre volonté par la crainte; il s'est révolté, il le devait sous peine d'être accusé de lâcheté. Au fond, il aime Lise, et il réparera sa faute. Ernest, croyez-moi, renoncez à un projet qui peut avoir des conséquences désastreuses, ne vous battez pas !
Cette conclusion, toute prévue qu'elle était, causa au jeune homme une commotion assez violente. Ne pas se battre quand il y avait promesse des deux parts, dé jeté et reçu.
c'ctait-lii im de ces conseils qu'une l'cmme seule pouvait donner, mais qu'un homme Ê devait repousser sans discussion. Or Ernest, (|ui se piquait d'être un hommc^ se crut obligé de répondre péremptoirement à l'insinuation de sa belle-mère.
— Je suis désolé, dit-il, de ne pas pouvoir accéder à vos désirs ; Dieu sait si en toute autre occasion j'hésiterais un instant ! Mais ce duel qui vous afflige est convenu, il est nécessaire, et rien au monde ne saurait le prévenir. Quant aux craintes que vous venez d'exprimer, je suis heureux de pouvoir les dissiper. Non, je ne compromettrai ni la tranquillité de ma famille, ni le repos de mon père : l'honneur de Lise restera pur , son nom même ne sera pas prononcé. Tranquillisez-vous donc, et ne troublez pas par le spectacle d'une douleur que je redoute, la fermeté dont j'ai besoin en ce moment.
— Mais comment fcrez-vous pour cacher la vérité a votre père , quel prétexte trouverez-vous a votre querelle ? Oh ! mon Dieu , songez donc, si M. Marquet allait apprendre en même temps que son fils est mourant , et que sa fille est déshonorée!.... Pour lui aussi ce serait la mort !
— Mon père vivra ! . . . Et maintenant je vous demande encore une fois de me laisser toute ma fermeté. Adieu!...
— Ainsi il est décidé ! s'écria M""' Marquet , se parlant à elle-même, rien ne le peut fléchir. Et passant tout à coup de la forme indirccle à la forme direcle de F interpellation : Ernest, conlinua-t-elle^ quelques mots encore , ce seront les derniers. Dans des circonstances aussi graves que celles où nous sommes , une femme ne peut guère avoir d'autorité et préleiidre donner des conseils; mais il y a un
homme de raffection duquel vous ne pouvez douter^ un lionune dont vous ne révoquerez pas en doute l'expérience et la sagesse, un homme que votre père estune , et que vous aimez, j'en suis sûre...
— De qui voulez- vous parler ? interrompit Ernest.
— De M. Philippe Ruffel, dit M"' Marque
— Certes, vous avez raison de vanter l'expérience et la sagesse d'un pareil homme, dit Ernest, et de ne pas mettre en doute TafTection que je lui porte et la reconnaissance que je lui garde ; je lui en donnerai une preuve aujourd'hui même , dans un instant, en allant le trouver.
— Pour le consulter ?...
— Pour le prier de me servir de témoin.
— Alors , dit M"'' Marquet , promettez-moi de lui tout conter, et d'écouter les remontrances qu'il vous fera, de suivre ses conseils si vous les trouvez sages. C'est im homme, lui, et on peut sans rougir suivre les conseils que donne un homme. Me le promettez- vous?
— Je vous le promets, dit Ernest, sans hésiter à prendre un engagement qui , dans son opinion, était tout-à-fait illusoire, car il ne supposait pas que les conseils de personne au monde pussent le faire changer d'avis.
— Tenez , ajouta M'"" Marquet, en remettant au jeune homme un papier plié et cacheté, qu'elle avait jusque-là tenu caché dans sa main , vous lui remettrez cette lettre , c'est la suprême recommandation d'une femme bien inquiète à l'homme qui seul peut nous sauver tous.
Ernest prit la lettre que M'"' Marquet lui
— 3n() — prcscntail, et la reconduisant doucement jus- ([u à la porte :
— Vous êtes faible comme un enfant, lui dit -il avec un sourire de supériorité affectueuse , ayez donc plus de courage ; un duel ! c'est la moindredes choses ! Avec votre souvenir, et les encouragemens de Philippe , je ne puis pas manquer d'être victorieux; au lieu de vous attrister , préparez la couroime du triomphateur.
Pauvre chère femme!... ajouta-t-il, quand la porte se fut refermée sur sa belle-mère , comme elle est émue! comme elle s'intéresse a moi ! Philippe aussi sera ému quand je lui expliquerai la nature du service que j'ai a lui demander, lui aussi voudra m' empêcher de me battre ! car il m'aime aussi , lui ! Oh ! ce n'est pas lui qui m'aurait joué comme ce misérable Max; ce n'est pas lui qui se serait servi de
mon amitié comme d'un masque, et qui ne m'aurait amadoué par ses caresses, étourdi par ses protestations que pour m' égorger plus sûrement : c'est une amitié véritable
que la sienne, amitié désintéressée, amitié sainte!..*
Dans la position où Favait placé la trahison de Max, cette invocation a l'amitié produisit sur Ernest Marquet l'effet d'une huile adoucissante versée sur une plaie vive : il avait besoin de croire à la générosité de Philippe pour se consoler de la bassesse de Max; l'amitié perdue lui faisait comprendre le prix de l'amitié qui lui restait. Échauffé par de pareilles pensées, exalté par le bruit de ses propres paroles , il prit la carte de visite qu'il tenait de Philippe Ruffel , et qu'il avait glorieusement insinuée dans le cadre de sa glace comme un trophée consacré par la reconnaissance u
«IcvoiJincnt ilésiiiléressé, et rélevaiilàla haulonr df» sa (r((> :
— (Jui . lu es un véritable ami, s'éoria-l-il, la (ignre illuminée au reflet de la foi intérieure, aussi, heur ou malhem*. je te réserve la meilleure place dans mon cœur. Si je vis, à toi ma vie, sans partage, Philippe, ô mon ami! Si je meurs, a toi mon dernier soupir !
A la suite de cette invocation , loisque les regards d'Ernest Marque!, ((ui s'étaient fixés au plafond, représenlant du ciel en cette occasion , redescendirent sur la carte de visite . au lieu du nom <le Pliilippe Ruffel . ils rencontrèrent les quelques lignes, écrites sur le verso par une main de femme, qui avaient occupé son imagination pendant le trajet de Passysur-Eure à Paris. Ces (pielques lignes, que nous cjoyons devoir rappeler au lecteur. j
étaient celles-ci :
« \ oHs ('(('S un i/f^cltcn' jn'oif:')-! Je vois Ut me i'( naithe que rous , et Je ro^fs le prouverai en a lia ni vous voir ve soir. Prépavez un Lfrand feu cl des sandwichs.
y> A lui (Un était souligné) devant le monde; /fiais , en réalité, à vous , rie^i qu'à vous, »
La vue de ces quelques lignes ^ qu'il embrassa d'un seul coup d'œil , lui arrachèrent un de ces sourires particuliersaux jeunes gens à l'idée d'une intrigue d'amour. Mais, par une singulière coïncidence, ses regards, en obliquant, (ombèrent sur la lettre que sa bellemère \^enait de lui remeltre. et qu'il tenait dans sa main gauche^ et avec une prodigieuse rapidité de confrontation, il reconnut ((ue les deux écritures se ressend)laient. Cette ressemblance le frappa d abord comme un éclair, et sans qu'il put s'en rendre compte : il réunit toutes Icî» foi'ces de sa volonté pom* repousser
— 3^0 — celte lumière fatale; mais, en dépit de luimême, ses yeux et sou esprit s'obstinèrent à continuer l'expertise commencée. Il eut beau se mettre en défiance contre les preuves d'une révélation qu'il redoutait, les rapports qui existaient entre les deux écritures devinrent plus frappans a l'examen ; les deux écritures affectaient les mêmes formes irrégulières et incorrectes; certaines lettres comme lesp et les 5, qui laissent le plus de liberté aux caprices de la main , avaient le même caractère bizarre et personnel , il devint évident que la même main avait tracé les deux billets.
La conclusion de cet arbitrage en matière d'écriture, fait par Ernest Marquet avec tout le soin minulieux d'un expert assermenté, était foudroyante. Il n'y avait pas moyen de Tesquiver ou de Fadoucir. D'une part, si M"' Marquet avait réellement écrit la lettre, c'était elle aussi qui avait tracé les lignes mys«-
lérieuses sur la carte de Philippe Ilullel ; et d'une autre part , le texte de ces lignes était formel^ celait évidemment le fragment d'une correspondance de maUresse à amant; donc M"" Marquet était la maUresse de Philippe Ruffel.
Un seul faux-fuyant restait à Ernest, c'était de croire que M" 'iMarquet n'avait pas écrit elle-même la lettre qui lui servait en ce moment de pièce de conviction , et qu'elle avait emprunté, par motif de convenance, une main étrangère. Mais cette main alors était coupable, et quelle était-elle? Ernest Marquet, en s' engageant dans cette voie des inductions où à chaque pas son pied se heurtait , se sentit frissonner ; il y avait déjà un déshonneur dans sa famille, allait-il en trouver deux , aurait-il deux injures à venger au lieu d'une? Pour sortir de cette perplexité, il ne s'arrêta pas aux moyens diplomatiques , qui consistent h
touniei* '('-. «lillirh't s au Won <(♦* h*> aborder en l'ace, soi espril él lil trop tendu poiiiactrepur un reini'<l. si (oni( {\\\"\\ pnl rir.' : il Noulaii la riaifé avant loiil . il en avait soil. Aussi, se préei[)ilant bruscph^UMMit hors de sa ehambre, il entra dans I appart^njent de son père, et se dirigea rapidement vers le salon : \i • iMarquet s'y trouvait seule.
FIN X>U PRFJWIER VOLUViE.
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