INSPECTEUR DES FINANCES
rue de la Chaussée-d'Antin , 68.
Par une coïncidence que nous ferons remarquer en passant , en ce qu'elle a trait à nos observations antérieures sur le caractère du voyageur à la casquette de crin , les trois dernières lettres de son nom étaient précisément les trois premières du mot latin qui signifie chat: fêles,
La bourse que Philippe RulM avait donnée à Ernest contenait trois louis , trois pièces de cent sous et quelques menues monnaies. En arrivant à Paris, Ernest ne se coucha pas ; il avait à lui une journée tout entière^ une de
— ^^ — ces journées dont les jeunes gens sont si friands.
Après son déjeuner , il prit une demi-tasse de café noir et un petit verre de Cognac pour faire oublier à son estomac le goût insipide du gros cidre. Il se fit apporter un cigarre de la Havane pur : ce furent ses expressions. Il le fuma à petites bouffées , comme un Indien savoure l'opium dans son houcka. Après le déjeuner, il alla se promener sur le boulevart Italien, admirant les toilettes des femmes avec tout l'enthousiasme d'un exilé long- temps étouffé au milieu d'une popidalion de bonnets de coton, pressant le pas pour rattraper celleci , le ralentissant pour attendre celle-là , dé vorant du regard toutes celles qui n'avaient pas un cavalier au bras. Il s'arrêta devant les carreaux des marchands de gravures et des marchandes de modes , tout étonné de ne pas entendre une voix sèche et sifflante crier der-
rièrc lui : «Montez à votre rhanibre, monsieur, c'est votre devoir.» En quelques heures, il absorba })lus de jouissance qu'un commis marchand n'en absorbe pendant dix ans en province. Son pantalon de nankin même, quoique souillé de poussière et passé du ton serin au ton grisâtre , ne l'embarrassait pas : il le portait dignement. N'était-il pas maître de lui ! En ce moment, s'il avait rencontré son père, il l'aurait salué de la main.
A cinq hernies, il entra dans un restaurant couvert de dorures , but une bouteille de vieux mâcon, mangea une meringue à la Chantilly pour dessert el prit une seconde demi-tasse de café noir. Après dîner, il alla à l'Opéra pour la première fois de sa vie , arborant entre ses lèvres , en guise de drapeau, le cure-dent qu'il avait pris au restaurant , et applaudit à outrance Fanny Elssler dansant la cachncha. Il lui sembla qu'elle lui souriait particulièrement.
Enfin, saturé de bonheur, il s'alla coucher à l'hôtel des Messageries , dans une petite chambre qu'il avait retenue le matin, et rumina pendant son sommeil toutes les voluptés de sa journée : le déjeuner , le dîner , les Parisiennes , et surtout les irritantes séductions de cette cachiwha si prometteuse.
Le lendemain, à dix heures du matin, il se rendit chez Philippe Ruffel. Celui-ci l'attendait dans un petit salon de garçon , luisant de propreté et remarquable par une symétrie minutieuse. Le parquet était nouvellement ciré et frotté ; les fauteuils , époussetés avec le plus grand soin , se faisaient vis-à-vis avec une précision rigoureuse; les chaises, placées à une égale distance F une de l'autre, s'adaptaient hermétiquement à la corniche qui surplombait la frise basse ; la pendule , en albâtre à colonnes , occupait le milieu de la cheminée et coupait en deux lignes égaler la
glace (jui lui servait de carte de fond. Aux deux côtés de la pendule , deux vases d'albâtre aussi , semblables à des guérites sur un talus de rempart , se regardaient comme les deux ronds-points parallèles d'une allée tracée par Le Nôtre. Sur les meubles , pas un atome de poussière ; sur les rideaux en mousseline empesée, pas une tache. Tout dans ce salon accusait un esprit d'ordre eiï'royable, vous n'y eussiez pas trouvé un angle à vous reposer , une courbe à suivre : tout était droit, carré , rectiligne ; ce qui faisait dire à un des amis de Philippe , que son salon était le meilleur sujet qu'on pût trouver, et qu'il était rangé comme une jeune fdle. Ce salon faisait mal à voir, comme tout ce qui est minutieux, étroit et sec : on eût voulu y lancer un dogue en furie pour bouleverser l'ornement de la cheminée , et imprimer ses crocs dans le velours des fauteuils.
Philippe Rufïel complétait le sens de ce salon. Il était , non pas enveloppé , mais ficelé dans une robe de chambre à carreaux louges et noirs , qui dessinait exactement ses formes. Ses favoris s'aplatissaient sur les joues comme deux bordures de persil autour d'un carré de jardin, et gardaient religieusement l'empreinte du mouchoir qui les avait étouffés pendant la nuit. Ses cheveux étaient lisses , ses ongles bien faits , ses dents brillantes de blancheur, passées qu'elles étaient à la poudre de charbon. C'était enfin un de ces personnages que le peuple de Paris aime tant à voir éclabousser de la tête aux pieds , quand ils ont un pantalon blanc.
En voyant Ernest Marquet , nous devons dire pourtant qu'il plia avec beaucoup d'adresse toute cette raideur aux nécessités d'un accueil qu'il voulait rendre le plus bienveillant |X>ssible. Un sourire cordial i)lissa son
front , et fit moutonner ses favoris unis comme la surface d'un lac. Il se leva , tendit la main à son protégé , et dit avec beaucoup de
laisser-aller :
— Allons déjeuner.
Le déjeuner était servi dans une salle à manger symétrique à l'égal du salon. La table était dressée et couverte d'une nappe éblouissante de propreté , ce qui rendait évident que Philippe Ruffel comptait lui-même avec sa blanchisseuse et examinait avec le plus grand soin son linge , quand celle-ci le lui rapportait. Les assiettes , les couteaux , les verres , les fourchettes , étaient disposés avec un ordre qui eût fait honneur à la vieille fdle de province la plus exercée au service de table , à une de ces vieilles filles dont les petites villes disent : Elle fait bien les honneurs de chez elle. Rien ne louchait , rien ne boi-
^ 105 — tait, tout était droit et aligné . Au milieu de la table fumaient des côtelettes de mouton , rosées et cuites à point ; autour des côtelettes étaient disposés des radis y du beurre , des anchois et du thon mariné , de façon à figurer les quatre angles équilatéraux d'une étoile à pelotonner du coton. Cette précision dans les détails rappela péniblement à Ernest Marquet les habitudes de son patron le négociant de Gaen. Sa journée échevelée de la veille l'avait dégoûté on ne peut plus de cette existence régulière et monotone que les jeunes gens désignent ironiquement sous le nom d'existence pot-au-feu. Heureusement le déjeuner le fit revenir de cette impression; il fut grand, quoique simple ; le vin était bon , et Philippe ne l'épargna pas à son convive. Le café ne fit pas défaut. Le café que Brillât-Savarin aurait dû substituer au fromage dans son fameux aphorisme: Un dîner sans fromage est une belle femme à laquelle il manque un œil. Aprè^
le cafc y Philippe fit a[)porter par une vieille femme de ménage , qui pendant tout le repas s* était trémoussée sur les flancs de la table , deux petits verres qu'il remplit d'une liqueur mi-partie de curaço, mi-partie d'anisette , qu'on nomme rosolio, liqueur de nonne, et pendant qu'Ernest Marquet sii^otait son petit verre , il lui dit d'une voix douce : — Voulez-vous que nous causions , maintenant?
Ernest était admirablement disposé à entendre tout ce que son nouvel ami pouvait avoir à lui dire ; il était lié à son égard par deux sentimens consanguins, la reconnaissance du cœur et la reconnaissance de l'estomac. L'excellent vin du déjeuner, le café , le
rosolio avaient fait à sa pensée une espèce d'oreiller très doux sur lequel elle était disposée à s'étendre ; il se trouvait dans un état de béatitude, non pas céleste à la manière des béatitudes de romans, mais très délicieusement terrestre : sa peau était moite, son regard transparent , son cerveau allégé et flottant , il n'en sentait plus le poids. Aussi , se rappelant l'axiome que Philippe lui avait cité à Evreux avec une sorte d'emphase : à savoir qu'en amitié celui qui donne est l'obligé de celui qui reçoit , il augmenta le total des obligations que Philippe lui avait déjà d'un petit verre de rosolio de plus, qu'il se versa luimême et sans invitation préalable ; ce après quoi il se pencha, souriant, et les lèvres à demi fermées , sur le dossier de son fauteuil , en disant :
— Causons ! causons tant que vous voudrez , et ne doutez pas du plaisir que j'aurai à
VOUS entendre, si votre morale est aussi douce que votre
11 acheva sa phrase en promenant sa langue sur ses deux lèvres encore imprégnées d'huile d'orange et d'anis ; il était légèrement gris.
— Avant tout, permettez-moi de vous adresser une question , dit sérieusement Philippe Ruffel, sans paraître s'apercevoir du voile semi-bachique qui voltigeait sur les idées de son convive : me croyez-vous réellement votre ami ?
— Si je vous crois mon ami! dit Ernest avec chaleur, pouvez-vous me demander cela , homme généreux ? dites plutôt mon protecteur, mon ange gardien, mon sauveur!
Ah ! vous m'avez réconcilié avec la vie , qui jusqu'ici m'avait semblé amère, avec les hommes, que je croyais tous méchans, tous
plongés dans la matière , tous enfoncés dans les calculs de leurs miséra])les passions. Oui , je vous crois, mon ami, et en échange de cette amitié dont vous m'avez déjà donné tant de preuves , je vous offre , moi , une reconnaissance inaltérable, un dévoûment à toute épreuve. Vous pouvez disposer de moi en toute circonstance ; pour vous , je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang : entre vous et moi c'est à la vie , à la mort.
En achevant cette phrase toute faite, qu'il avait prononcée d'un ton déclamatoire et en se redressant sur son fauteuil, il passa de nouveau sa langue sur ses lèvres parfumées.
Philippe Ruffel dissimula un sourire , et reprit du même ton sérieux qu'à son début :
— Ne craignez de ma part aucune récrimination : commenter le passé , le presser pour
en exprimer un blâme , c'est-à-dire une conclusion négative, ceci est tout simplement une niaiserie ; c'est le propre des animaux ruminans, des bœufs ; des chameaux et des imbécilles. Avez-vous eu raison ou tort de quitter Gaen comme vous l'avez quitté , de prendre au tragique une accusation dont il est impossible que votre patron ne revienne pas? là n'est pas la question. Ce qui est, est, et j'ai toujours professé le plus profond respect pour le système des faits accomplis. J'accepte donc votre situation telle qu'elle est : vous avez quitté Caen et vous êtes à Paris. Maintenant , qu'allez-vous faire? là est la question. Vous m'avez dit en route que vous n'aviez aucun parti pris , aucun projet arrêté ; vous vous êtes embarqué comme le philosophe de Genève , portant tout votre bagage en sautoir ; mais aujourd'hui que la première fougue est passée , que pendant deux jours vous avez eu le temps de réfléchir aux suites de votre coup
de tôte , et de mettre de Veau dans le vin de votre exaltation , vous devez comprendre qu'à Paris comme ailleurs il faut une position , et que voulût-on ne vivre que de pain et de pommes , il faut que chaque jour apporte au moins sa pomme et son pain. Avez-vous une vocation secrète ?
— Ma foi non î dit ingénument Ernest Marquet ; je voudrais vivre heureux , tranquille , comme j'ai vécu hier, sans patron et sans bellemère ; mais d'autre vocation, je ne m'en connais pas. Guidez-moi , vous , mon sauveur ; conseillez-moi, ce que vous me direz de faire, je le ferai. S'il faut travailler, eh bien ! je travaillerai; je ne reculerai devant aucune tache, si rude qu'elle soit , pourvu que je conserve mon indépendance , et surtout votre amitié. Je suis jeune , je suis fort , que me faut-il de plus ? Tai des bras^ je m'en servirai.
Cette dernière phrase , refrain ordinaire
des gens acculés (|ni vculonl se donner du courage et défier l'avenir, est cerlainement un des non~sens les plus inconlestables de la langue française , attendu q\\ avoir des bras ne signifie rien sans la manière de s'en servir. Aussi , quand on demande à ces gens-là qui ont des bras ce qu'ils en veulent faire, se trouvent-ils nécessairement fort embarrassés. C'est ce qui arriva à Ernest Marquet , lorsque son interlocuteur lui adressa précisément cette terrible question :
— Que voulez-vous faire de vos bras? Avoir des bras , ajouta-t-il , c'est beaucoup , mais ce n'est pas assez. Le tailleur de pierre qui vit de ses bras a une scie au bout , le peintre en bâtiment qui vit de ses bras a une brosse au bout, le menuisier qui vit de ses bras a une varlope au bout. Vous avez des bras, c'est déjà bien : mais la scie ? la brosse ? la varlope ? Savez-vous ce qu'on peut faire de ses ])ras ,
— lu — quand on n'a qu'eux? On peut les croiser, pas autre cliose.
— Mais j'ai été trente mois chez un négociant, dit Ernest Marque t : je sais écrire, je sais chiffrer.
— A la bonne hejire, continua Philippe, dites que vous avez des bras et une plume au bout ; dites que vous êtes en état de faire une addition , de relever un bordereau , d'occuper une place ; maintenant il ne vous manquera plus que la place , ce à quoi nous aviserons.
Ernest jeta sur son interlocuteur un regard humide de reconnaissance. Cet homme était pour lui l'incarnation de la générosité et du désintéressement ; il le considérait comme un bon génie placé tout exprès sur i impériale d'une diligence normande pour venir à son aide et le tirer d'eml^arras. Volontiers il lui
eût dit comme autrefois les apôtres au Christ : Maître, ordomiez que ma barque se remplisse de poissons, et ma barque se remplira.
— J'ai réfléchi, continua Philippe, aux confidences que vous m'avez faites, et dans les événemens qui ont amené votre fuite de la maison paternelle, j'ai f^t deux parts, celle du vrai et celle de l'exagération. Puisque vous me permettez de vous parler franchement , je .vous dinli que la seconde me paraît plus considérable que la première. Votre père est violent, j'en conviens; mais moi qui le connais, et qui depuis tantôt deux ans suis à même de le voir et de Fétudier tous les jours, je puis vous assurer que la violence chez lui ne passe pas Fépiderme, et que jamais, même dans les occasions lesi.'^plss graves, elle n'altère le cœur. Je puis vous assxner enOn , qif à part ses accès de colère, c'est le meilleur des hommes el lé meillem' des pères. Certes, mon jeune
aniij s'il olait rnncuneierj il aurait dû «^aidoi' la mémoire tic vos rébellions et poursuivre à soixante lieues de dislance Tcnfant qui s'était éloigné delui : jamais il n'en a été ainsi. Chaque foisqu il était question de vous, et il en était souvent question, je l'ai vu s'attendrir, devenir penseur, et ramener sur son front chauve les quelques mèches de ses cheveux blancs pour ^cacher le pli que votre souvenir lui creusait au front. Il disait bien encore, en parlant de vous : C'est une mauvaise tête ! mais il le disait si bas qu'on voyait bien que cela lui coûtait à dire. Quand il recevait une de vos lettres, il la lisait le soir a vos sœurs lentement, tristement aussi , mais affectueusement; ce n'était plus la colère qui dominait en lui , c'était le regret, la douleur presque; il se plaignait de votre froideur ; il ne comprenait pas comment un fils pouvait écrire si rarement et si indifféremment à son père , et il vous adressait encore un reproche : Il ne chaiigera pas, mur-
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— J17 — murait-il; mais on miinmiraiil cela il soupirait ; et un jour vous saurez ce que vaut un soupir venu du fond d'une poitrine de vieillard, d'une poitrine qui n'a plus guère de soupirs à dépenser.
Le soir , quand la famille se réunissait au salon après le dîner , quand nous formions un cercle autour de lui, enfans et amis, si par hasard il apercevait un fauteuil vide , il devenait rêveur, son regard ne quittait plus le fauteuil. En ce moment-la, croyez-moi, il songeait à celui qui aurait du occuper cette place, à l'enfant absent, au fleuron détaché de sa couronne de père , au joyau qui manquait à son écrin ; il songeait à vous , à vous qui l'avez quitté , à vous son fils , et peut-être se laissait- il aller a la crainte de mourir avant de vous avoir revu. Sa mélancolie était parfois si grande, que nous en étions elï'rayés, nous qui en devinions le motif ; la conversation mou-
raitj loules les bouches se lennaient, toutes les têtes s'an'aissaieiit comme la sienne, et le silence aurait duré toute la soirée sans le dé- Yoûment de votre sœur aînée. Elle se levait doucement, s'approchait de son père, collait ses deux lèvres à son oreille et lui disait tout bas : Mon père , il reviendra ! . . .
Et alors il souriait, lui, votre père !...
Croyez-moi, une pareille tristesse et un pareil sourire doivent faire oublier bien des violences et pardonner bien des injustices.
Philippe s'arrêta, et se prit à examiner la figure d'Ernest Marquet. Apportait-il dans cet examen l'âpreté d'un exploiteur; qui spécule sur le feu des sentimens, ou seulement cette sorte d'intérêt que la force accorde à la faiblesse? Nul n'aurait pu résoudre une semblable question.
Pour Ernest, il était visiblement attendri ; les images de tendresse paternelle que son interlocuteur venait de lui retracer avaient fait vibrer en lui la corde de l'amour filial détendue , mais non brisée.
— Tout ce que vous dites, est-il vrai? demanda-t-il en passant le revers de sa main sur ses deux yeux, où perlait une larme; quoi ! mon père songeait à moi , il regrettait de ne pas me voir auprès de lui ? Quoi ! il était triste quand il se représentait l'exil , et il souriait quand ma sœur lui parlait du retour : vous avez été témoin de tout cela vous , monsieur , vous avez entendu ses soupirs , vous avez compris ses regrets ?. . .
Philippe répéta les mêmes détails en changeant les expressions , et en leur donnant une forme plus concise ; Ernest était heureux , il ne se plaignait pas de la redite.
— Mon pauvre prie !... jcpril-il, (|uaiid Plîilipix' eut achevé son résumé , voici deux ans et demi que je ne l'ai vu , et je serais bien heureux de l'embrasser une pauvre fois ; mais cehi ne se peut pas, absohuiient pas. Du reste, quand vous le verrez , dites-lui que je ne lui en veux pas du mal qu'il m'a fait, que j'excuse ses violences, que je lui pardonne.
Dans ces derniers mots il y avait un reste de l'effet produit sur le cerveau d'Ernest Marquet par les fumées du vin et du rosolio qu'il avait bus. A jeun , il n'aurait pas pardonné à son père.
— Et pourquoi , demanda Philippe , ne lui diriez-vous pas vous-même ce que vous me chargez de lui dire?
— Mais vous savez bien vous-même que
^ 121 — cela ne se peut pas^ répondit vivement Ernest, sans pressentir la tournure que son interlocuteur voulait faire prendre à l'entretien.
— Je suis heureux , reprit celui-ci , d'être déjà parvenu à dissiper les préventions qui vous faisaient considérer votre père comme un maître et presque comme un ennemi.
— Comme un maître souvent violent , et quelquefois injuste ; mais jamais comme un ennemi.
— Il est d'autres préventions, continua Philippe , en essayant de déguiser sous un air de stoïcisme et de froide impartialité l'embarras qui se trahissait dans sa voix , des préventions d'une autre nature, et qui sont peut-être plus difficiles a vaincre ; il est une personne...
— Voulez-vous parler... d'elle? dit Ernest,
sans atlendro h\ fin de la phiase, et en appuyant avec hauteur et colère sur ce mot elle. S'il en est ainsi, veuille/ ne pas aller plus loin. Tant que vous m'avez parlé de mon père, je vous ai écouté avec intérêt, avec émotion même, car au fond du cœur je sens bien que si je suis une mauvaise tête, je n'ai jamais été un fds ingrat. Mais elle y monsieur, elle! oh ! je ne lui dois rien ; j'ai le droit de la haïr, et j'use de mon droit : entre elle et moi il n'y a pas de réconciliation possible. Quand vous m'avez offert votre amitié, vous savez que je vous ai répondu : A la vie , à la mort ; entre elle et moi, c'est aussi comme cela : à la vie, h la mort ! Je tiendrai mes deux sermens. Ainsi donc , au nom de l'amitié que je vous ai vouée, plus un mot sur ce sujet. Qu'il vous suffise de savoir que je comprends l'intention qui vous anime , et que je vous en remercie. Vous vous disiez : « Je ramènerai un fils égaré à son père, je réconcilierai la famille, je paci-
fierai le foyer. » Noble tâche , monsieur, et (ligne de vous ! Malheureusement elle est au dessus de vos forces. Tenez , monsieur, laissez-moi jouir tranquillement de cette matinée, que votre bienveillance me fait si douce. Je veux bien séparer à vos yeux ces deux sentimens que vous vouliez confondre , comme je les sépare dans mon esprit ; je vous propose de boire à la santé de mon père ; et quant à elle, bouche close, monsieur ; rayons son nom de notre conversation ; biffons-la : c'est une fausse note, c'est une faute d'orthographe.
~ Buvez donc à la santé de votre père , dit froidement Philippe en effleurant des lèvres son petit verre de rosolio encore intact ; mais, monsieur, quoique je n'espère plus combattre avec succès des préventions auxquelles vous tenez si fort , vous me permettrez d'exprimer mon opinion , sinon pour vous , qui ne voulez pas la peser^ du moins pour moi , qui tiens à
— 12^1 — établir la vérilé, telle qu'elle peut être , sans exagération , mais sans amoindrissement.
Ernest Marquet fit un geste d'assentiment qui signifiait : Vous êtes trop mon ami pour que je vous empêche d'exprimer une opinion quelle qu'elle soit, si cela vous est agréable; mais je vous assure que vous l'exprimerez en pure perte , et que je suis bien décidé à n'en pas faire mon profit.
En dépit de cet avertissement muet qui, • dans la situation donnée , ressemblait au geste de Popilius laissant tomber le pli de sa toge , Philippe continua ainsi :
— Tout en blâmant votre rancune en ce qu'elle a de trop âpre , je ne prétends pas la heurter de front ; je ne prétends pas me poser ici en juge d'appel , et casser de mon autorité suprême l'arrêt que vous avez porté. Ne voyez
en moi qu'un honinio désintéresse qui^ avant de se décider sur les choses , tient à les discui ter. Je ne dis pas que j'aie trouvé la vérité , ^ mais je la cherche ; aussi, monsieur , vous è;]^résenterai-je mes observations sous la forme de l'hypothèse : c'est la forme la moins blessante et la moins orgueilleuse ; en ceci elle me convient doublement , pour vous d'abord et pour moi ensuite.
Dans les mille acciden^*^omèstiques qui vous ont servi à motiver cette haine contre votre belle-mère, que vous prétendez irréconciliable, ne se peut-il pas faire que tous les torts n'aient pas été de son côté? N'avezvous rien à vous reprocher vous-même ? Ses tracasseries de tous les jours , <jui ont fini par vous rendre odieuse la maison paternelle , ne les avez- vous jamais provoquées , et , autant que possible , ne les lui avez-vous pas rendues? FJle s'est posée tout d'abord comme
voire ennemie naturelle , soit ; mais , avant qu'elle ne fut votre ennemie, n'étiez-vous pas déjà le sien? Avant qu'elle n'eût mis le pied sur le seuil de la maison de votre père , ne la détestiez-vous pas ? Sans la connaître , ne lui prêtiez-vous pas tous les défauts , toutes les mauvaises passions ? Avant de lui avoir parlé^^ vous abhorriez déjà le son de sa voix ; vous vous la retraciez revêche , acariâtre , sans noblesse de pensée , sans délicatesse de cœur ; vous lui prêtiez un bec comme aux oiseaux de proie et des griffes comme aux harpies : elle devait égratigner en embrassant et souiller tout ce qu'elle toucherait. Enfin, pour vous , qui saviez à peine son nom , c'était un idéal de laideur , un résumé de toutes les noirceurs physiques et morales ; vous en faisiez ce qu'on fait ordinairement d'une belle-mère, * et, vous me l'avez avoué vous-même, vous auriez été fâché que votre idéal ne se réalisât pas. Si un seul des défauts que vous lui oc-
troyiez si libéralement lui avait, par aventure, manqué, vous en auriez spulïert comme d'un mécompte , vous vous seriez cru volé. Ce que je dis là , monsieur , c'est vous-même qui le dites ; je vous répète, et rien de plus. Rappelez-vous vos conversations avec votre vieille bonne, qui, elle aussi, détestait d'avance la nouvelle maîtresse que votre père allait lui donner; rappelez-vous avec quelle avidité vous accueilliez sesrenseignemens passionnés, ses commérages de cuisine; rappelez-vous comme toutes les mauvaises passions de votre cœur tressaillaient d'aise quand votre vieille bonne disait en parlant de votre future belle-mère : C'est une fille de rien , c'est une grisette ; et pourtant votre vieille bonne mentait.
Ici Ernest, qui jusqne-la avait écouté son interlocuteur avec une indifférence affectée, l'interrompit vivement :
— Elle disait vrai ! s'écria-l-il; oui^ certes, c'est une fille de rien, une grisette.
— Plus tard , nous verrons qui a raison de | vous ou de moi ; c'est un point de fait à débattre entre nous. Pour maintenant, laissezmoi continuer. Je ne blâme point votre vieille bonne ; comme vous , elle était guidée par un sentiment naturel , elle obéissait a cet instinct spécial des domestiques, qui adorent toujours le maître qui s'en va , pour détester d'autant le maître qui va venir.
Mais, écoutez où je veux arriver : Au milieu de ces haines amoncelées contre une seule tête , de ces colères sourdes qui grondent déjà et menacent , de ces regrets du passé qui se tournent en aigreurs contre l'avenir ; dans cette maison tout hostile , et où les meubles, ces témoins vivans du temps qui n'est plus, où les pierres même semblent fui-
miner des acciisalioiis et lancei* des anathemes, voici que tombe mie jeune feaiine, pétulante et vive comme tout ce qui est jeune , disposée à aimer, mais aussi disposée à haïr, car la haine et l'amour sont deux sentimens jumeaux qui se touchent. Or, pour dessiller tous ces yeux aveugles et qui veulent l'être ^ pour vaincre toutes ces répugnances, pour calmer toutes ces irritations , savez-vous ce qu'il lui faudrait? tout simplement être parfaite ; il faudrait le courage qui supporte , le désintéressement qui désarme , la patience qui courbe les épaules et se laisse flageller ; il lui faudrait toutes les vertus humaines et divines , et encore elle succomberait à la tâche , car il lui resterait toujours un vice indélébile, son titre de belle-mère. Mais si , à cette femme, vous reconnaissez le droit qu'a toute femme de n'être pas une sainte , vous étonnerez-vous trop qu'au lieu de plier elle se redresse, qu'elle accepte le combat qu'on lui
offre , qu'elle rende coup pour coup, morsure pour morsure ? et ne comprenez-vous pas que ces torts, qui sont très réels, ne lui appartiennent pas tout-à-I'ait en propre, qu'elle est plutôt entraînée que coupable , que son caractère est dominé par h situation , et qu'enfin, dans la maison de son mari , en face de son beau-fils et de ses belles-filles, elle est comme sur un champ de bataille, oii il faut tuer pour ne pas être tué ?
Ce que venait de dire Philippe Ruifel ne manquait , certes , ni de justesse au fond , ni d'entrain dans le développement ; il avait été parleur habile, avocat distingué ; sa plaidoirie en faveur des belles-mères eût fait battre des mains en cour d'assises, quoiqu'en cour d'assises comme ailleurs les belles-mères ne soient pas aimées. Pourtant , tous ses efforts échouèrent. Aux foudres de cette éloquence, Ernest Marquet n'opposa que sa force d'inertie; contre
elles il s'était fortifie conformément au système de Vauban sur la défense des villes : au lieu de ces remparts de pierres où les boulets font des trouées, il avait élevé autour de son cœur des talus de gazon , et les boulets de Philippe Ruffel s'y enterraient.
— Mon ami, dit-il, pendant que celui-ci reprenait haleine, je suis très désolé de la peine que vous vous donnez. Certes , si je n'étais déjà convaincu de l'intérêt véritable que vous me portez, la chaleur que vous venez de montrer dans un but de réconciliation m' en convaincrait de reste. Malheureusement, je vous le répète , Foeuvre que vous avez entreprise est l'œuvre impossible : jamaisje ne dormirai sous le toit de mon père tant qu'elle y sera. Or, maintenant que vous avez compendieusement débattu le point de droit , vous plairait-il en venir à ce point de fait, que vous avez réservé, est-e//e (il persistait dans son insultante pré-
— 132 — '1 leiilion : ellv), ainsi (jiio le disait ma vieille bonne, une iillc de rien? Est-e/Ze^ oui ou non, wxid grise II '''^
— Absolument non , dit Philippe Ruiïel ; Yous devez savoir aussi bien que moi que mademoiselle Sophie Bréchemin, femme de votre père , est fille d'un adjudant de place sous l'empire, et qu'après la mort de son père et de sa mère , elle a été très bien élevée par ses deux tantes, Elisabeth et Félicité Bréchemin, deux demoiselles fort respectables.
— Fort respectables en effet, répliqua Ernest Marquet , et qui s'entendaient merveilleusement en affaires matrimoniales. Nierezvous que ces deux demoiselles, fort respectables , n'aient circonvenu mon père par tous les moyens possibles, per fas et nefas, pour lui faire épouser, sans doty leur charmante nièce, dont elles étaient embarrassées suffisamment,
et qui parlageait , à leur grand crève-cœur, la pâtée destinée à leurs serins et à leurs chats?
— Et vous n'hésitez pas à adopter une pareille version , et vous croyez à l'emploi de
semblables moyens à votre âge , jeune
homme!...
— J'ai vingt ans sonnés , dit Ernest Marquet, en se redressant avec cet accent de vantardise qui reflétait assez bien cette nature mi-partie enfantine , mi-partie bravache que nous avons essayé de peindre.
— Est-ce encore votre vieille bonne qui vous a dit cela ? demanda Philippe , laissant percer cette fois sous son masque bienveillant une intention demi-railleuse.
— Quand il en serait ainsi , qu'importe ? Cela
est-il Yiaiou faux? Là, ce me semble, est toute la question.
— Thaï is Ihe question !, . . dit Philippe, contimiant à railler. Tout a l'heure vous parliez latin; comprenez-A^ous l'anglais?
Ernest Marquct e'tait trop convaincu des excellentes dispositions de Philippe à son égard pour suspecter d'une arrière-pensée de dépit ou de malveillance cette pointe d'ironie qui échappait à l'homme que, d'après son cœur, il saluait déjà comme un messie ; aussi se contenta-t-il de répondre en souriant et de sa voix la plus douce :
— j'ai fait mes études au collège de Charleiïagne, et non pas à l'Université d'Oxford, voilà pourquoi je me contente d^ vous répéter en français , Est-ce vrai ? Est-ce faux?
Philippe VvSîe ne répondit ps. Le fait est
que celte foisErnestMarquet avait frôlé le vrai, et il ne voulait pas se mettre en contradiction trop flagrante avec des faits qui pouvaient en définitive demeurer acquis aux débats.
Voici la vérité sur le compte de Sophie Bréchemirij épouse en secondes noces de M. Marquet, et belle-mère d'Ernest Marquet, de Lise Marquet, sa sœur aînée , et de Marie Marquet (son nom s'écrivait avec l'orthographe anglaise : Mary), la plus jeune des trois enfans
du même lit. Sophie Brëchemin était, en efï'et, comme l'avait mentionné Philippe RulTel avec emphase j la fille d'un soldat du temps de l'empire, parvenu jusqu'au grade d'adjudant de place. Sous l'empire, il avait fait son métier, c'est-à-dire qu'il avait reçu et distribué des horions, battu les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, conquis des villes et gagné des batailles, lui cent-millième ; en défalquant les canons, il avait un millionième de part dans la gloire de l'empereur. A la restauration, il s'était retiré dans une petite ville de province pour y manger ses 1,500 fr. de revenu, formés d'une part de 1,200 f. qui composaient la pension de retraite de son grade, et d'autre part de 300 fr. attribués à la décoration de la Légion-d' Honneur, qu'il avait obtenue étant soldat. Dans les premiers temps de la restauration, chaque officier de l'empire était sûr d'avoir une cour dans la petite ville où il daignait s'abattre ; on le hissait sur un piédestal,
on le mettait en avant, on se cachait derrière son habit impérial , pour faire des niches au gouvernement. C'était une manière d'opposition qui avait alors pour représentant dans la presse le Constitutionnel, journal progressif à la façon des écrevisses, qui ne trouvait pas de meilleur moyen pour aller en avant que de rebrousser en arrière, et qui aurait rendu ridicule la gloire elle-même. Dans sa petite ville, l'adjudant de place Bréchemin eut son parti, son armée comme tous les autres ; il lutta contre le sous-préfet, contre le curé, et dans cette lutte continue , il gagna sa bataille d'Austerlitz, en faisant décréter par le conseil municipal que la procession ne sortirait pas de l'église le jour de la Fête-Dieu. A dater de ce jour-là , sa puissance fut au comble, il tenait les clés de l'église, il avait bloqué le saintsacrement ; aussi fut-il décidément proclamé, à dater de ce jour-là , chef de file par tous les mécontens de l'arrondissement. On le con-^
— 1^0 — sulta sur les affaires administratives ; on lui dénonça les empictemens du clergé et les arrêtés vexatoires des maires blancs, par opposition sans doute aux maires tricolores. Il tint correspondance : il fit drapeau.
Sophie Bréchemin passa avec son père les huit premières années de sa vie. On pense donc que , sauf les excellens principes politiques qu'elle pouvait recueillir de la bouche de son pèrCj elle ne reçut qu'une éducation primaire très incomplète. L'adjudant de place avait bien autre chose a faire qu'à s'occuper de sa fille ; il lui apprenait à maudire les Bourbons (il n'avait pas prévu la branche cadette ) et à se moquer des prêtres, selon les rites du chique impérial : n'était-ce pas assez ? Aussi, à huit ans, Sophie Bréchemin était-elle libérale ; mais elle ne savait pas lire.
L'adjudant de place fut arrêté par la mort
— l/ll — au milieu de ses triomphes, et Sophie, privée de son père, fut recueillie par ses deux tantes, les demoiselles Bréchemio. Elle n'avait jamais connu sa mère, qui était morte jeune, et qui de son vivant, s'il fallait ajouter foi aux cancans, avait rempli le poste de vivandière, poste glorieux, mais que le Constitutionnel ne pouvait parvenir à réhabiliter tout-à-fait dans l'opinion. Ainsi cette petite fdle, dans les veines de laquelle coulait du sang de soldat et de vivandière, fut appelée à grandir et à se compléter sous la direction de deux vieilles filles. Ses tantes lui donnèrent toute l'éducation qu'elles avaient, c'est-à-dire qu'elles lui apprirent à lire couramment, à écrire passablement, et à tricoter des bas de laine, ce qui ne l'empêcha pas d'être à dix-sept ans une charmante fille très éveillée j très gentille, et ne demandant pas mieux que de parvenir.
Ses tantes qui , comme toutes les vieilles
;— 142 — filles, ('laioiit des diplomates terminées par une chaufferette, remarquèrent la gentillesse de leur nièce, et résolurent de seconder ses heureuses dispositions, en s'occupant sérieusement de son établissement. Elles tendirent leurs filets avec une adresse merveilleuse, et se mirent à pêcher aux maris pour le compte de Sophie Bréchemin. Le résultat de cette pêche fut aussi heureux qu'elles le désiraient. M. Marquet connaissait depuis long-temps les demoiselles Bréchemin : après la mort de sa femme, se trouvant isolé, il alla les voir d'abord par intervalles assez rares ; peu à peu , comme elles étaient de son âge , qu'elles le recevaient bien , qu'elles le choyaient et lui prodiguaient toutes ces chatteries de paroles que certains vieillards aiment à l'égal des enfans, il s'accoutuma à se laisser dorloter, et finit par mordre en plein a l'hameçon. Sa première année de deuil écoulée, il prit l'habitude d'aller tous les soirs chez les demoiselles
Bréchemin faire sa partie de piquet à trois. Cette partie était égayée par l'aspect de Sophie qui voltigeait sur les flancs de la table de jeu. Sans être jolie, elle avait cette gentillesse qui affriande plus que la beauté ; ses mouvemens étaient souples et décidés, sans être trop hardis ; ses yeux d'un beau gris couvaient une flamme encore voilée, et quand elle attachait en souriant ses regards sur M. Marquet, il se sentait tressaillir : alors il la prenait par la taille et lui tapotait doucement les joues. Les deux demoiselles Bréchemin, qui voyaient très bien où devait conduire ce manège, s'y prêtaient sans trop d'affectation, et le soir, en se couchant , l'aînée disait souvent à la cadette :
— Cette petite n'est pas sotte ! vous verrez qu'elle fera son chemin.
Mais la plus belle imagination des demoi-
selles Brécliemin , le chef-d'œuvre de leur diplomalie de vieilles filles, fui d'apprendre le piquet h leur nièce ; el il y eut une soirée décisive, celle 011 la pi us jeune des deux sœurs dit h M. Marquet :
— Le piquet voleur est plus amusant que le piquet à trois, voulez-vous le jouer?
— Nous n'avons pas de quatrième , dit M. Marquet, qui donna dans le piège avec une ingénuité véritablement charmante.
— Nous en avons un, répondit Félicité.
En même temps, Sophie , en mâchant un sourire entre ses dents, vint s'asseoir à la table de jeu et se mit à mêler les cartes.
— Sophie sait jouer le piquet à quatre, dit Elisabeth toute triomphante.
— lZi5 — Cette partie de piquet quotidienne , où Sophie Brécliemin joua son rôle, appris ou non, avec beaucoup d'adresse et de bonheur, décida de son sort. Au Heu d'être, comme autrefois, im accessoire, un personnage épisodique, elle devint une utilité, un élément constitutif de cette société composée de deux vieilles filles et d'un homme enclin à la friandise des sens. Ce que cette partie de piquet renfermait de combinaisons profondes , de pièges attirans et de séductions enflammantes, les vieilles Bréchemin seules le savaient. D'abord Sophie était toujours là , auprès ou vis-h-vis de M. Marquet, ce qui est à considérer quand on spécule sur la passion d'un homme âgé, qui a nécessairement besoin d'être stimulée assidûment, sous peine de s'éteindre. Ensuite, en donnant les cartes, la main souple et blanche de Sophie effleurait parfois la main de l'ancien chef de bureau , qui, prenant plaisir a ces hasards-la, avait très
— U6 — rarement les coudes an corps, et envoyait assez volontiers ses mains au devant des cartes que Sophie lui donnait. De plus, en baissant la léle pour regarder son jeu, Sophie découvrait une partie de son cou, qu'elle avait admirablement blanc et onduleux, remarque que M. Marquet ne manquait pas de faire par dessus l'épaule des vieilles Bréchemin. Enfin Sophie ne jouait pas toujours le jeu, elle avait des distractions, se trompait dans la donne, jetait du carreau sur du trèfle, et cela lui valait des réprimandes de la part de ses tantes, et surtout de M. Marquet trouvant toujours un plaisir très vif à gronder cette espiègle jeune fille , qui se dépitait, rougissait, jetait les cartes sur la table avec fureur. Ces colères de Sophie Bréchemin finissaient quelquefois la partie ; alors il y aA^ait brouille, il fallait que M. Marquet fît la paix : il prenait la main de la boudeuse, la pétrissait entre ses deux mains , d'abord tout entière , puis doigt à doigt, lentement, comme on
— l/i7 — égrène un chapelet. La scène se terminait ordinairement, grâce à F intervention de l'une des tantes, qui disait à Sophie :
— C'est assez bouder, petite ; fais la paix avec M. Marquet.
Le gage du traité de paix était un baiser appliqué par M. Marquet sur les joues roses de Sophie.
Ce fut à la suite d'une infinité de scènes de cette nature que M. Marquet, tout doucement poussé par les demoiselles Bréchemin , attiré de plus en plus par la gentillesse de Sophie , se décida à rompre le ban de son veuvage.
Ce fut ainsi que mademoiselle Sophie Bréchemin, fille d'un adjudant de place et d'une vivandière, devint l'épouse, en secondes noces, de M. AugustinMarquet, chef de bureau retraité et possesseur de trois cent mille francs placés
— Ui8 —
enrejUesiir VvUil, qiii^ moyennant les reports qu'il enlejulaità merveille, lui rapportaient dixsept mille livres de rcvemi. Ce fut encore ainsi qu'elle se trouva la l)elle-mère de trois enCans, dont Faîne n'était pas de beaucoup moins âgé qu'elle, Ernest, Lise et Mary Marquet.
Or, après les détails que nous venons de donner et que Philippe Ruffel connaissait parfaitement, on comprendra pourquoi il persistait à ne pas répondre à son interlocuteur, qui, pour en finir le plus tôt possible sur le compte de sa belle-mère, continuait à le presser vivement entre sa double interrogation : « Ce que je vous dis est-il vrai ou faux? Sophie Bréchemin est-elle une grisette ou non? Ses respectables tantes , les demoiselles Bréchemin, ont-elles ou non circonvenu mon père? » Par malheur ^ l'histoire était là pour décider ces différentes questions , et Philippe Ruffel n'osait pas mentir en face de l'histoire.
Aussi garda-t-il quelque temps le silence pendant qu'Ernest Marquet se livrait en aveugle à sa joie de triomphateur. Cette joie fut de courte durée.
— Mon jeune ami , reprit Philippe , il est véritablement fâcheux que vous persistiez dans votre haine du passé et que vous vous obstiniez à ne rien oublier. Pour n'avoir pas su oublier j une dynastie de rois s'est perdue : prenez garde qu'il ne vous arrive ce qui est arrivé à la branche aînée des Bourbons. Je suis forcé de vous prévenir, par exemple, que votre obstination doit nécessairement neutraliser les excellentes intentions qui m'animaient en votre faveur.
— Quoi? déjà !... dit tristement Ernest.
Déjà ! voulait-il dire , cette main généreuse qui devait me soutenir m'abandonne; déjà cette protection qui devait assurer mon ave-
^ 150 — nir se relire de moi et me laisse aller au fil de l'eau î
— Ne m'accusez pas , continua gravement Philippe; ne croyez pas que mon cœur se referme sitôt, que ma bonne volonté recule et se replie. Est-ce ma faute, à moi , si vous la paralysez? Il était bien convenu entre nous que, pour vous faire vivre, il fallait trouver un moyen de vous utiliser, vous créer une position, vous trouver une place ; j'espérais pourvoir à cette nécessité-là ;je dirai plus, j'en étais sûr. Mais, pour cela, certaines conditions étaient indispensables : on ne confie pas un poste, quel qu'il soit, au premier venu ; on ne donne pas une place à un jeune homme qui ne tient à rien , dont personne ne revendique la responsabilité, qui n'a aucune garantie de parenté à offrir en cautionnement de sa capacité et de sa délicatesse. Si je m'avise de demander une place pour vous dans mon ministère , où
— 151 -^ j'ai du crédit, où je suis presque en faveur, on me demandera naturellement : Quel est celai que vous nous recommandez ? A quoi tient-il ? Est-il d'une famille honorable? Ses antécédens sont-ils à l'abri du reproche? — Que rëpondrai-je ? Que vous appartenez à une famille honorable, mais que vous êtes brouillé avec cette famille ; que vous avez pour père un homme justement estimé, mais que vous avez fui la maison de cet homme, et que vous n'y rentrerez jamais. Vous sentez vous-même que la position n'est pas tenable, ni pour vous ni pour moi. La caution naturelle d'un jeune homme qui sollicite un emploi, n'est-ce pas son père? Cette caution-là vous manquant, que signifiera la mienne? Dans une position pareille, j'engagerais inutilement ma considération personnelle, j'userais à faux mon crédit, et cela sans profit, sans possibilité de réussite. Réfléchissez t
Ernest rélléchissait , en elï'et. Au soufllc de celte protection que Phili})pe lui avait promise, il s'était doucement laissé emporter, comme ces ballons d'enfant (j^u'un souffle lance pour un instant dans l'espace : le souflle cessant, le ballon tombait. Quoi ! pensait-il avec amertume, parce que j'ai une belle-mère qui m'humilie, qui m'a forcé de déserter le foyer jxiternel, il sera dit que tout le monde me repoussera, que je n'aurai ni du pain à mon appétit , ni de l'eau à ma soif, qu'il me faudra mourir à la peine, mourir misérablement ; et pourtant, n'ai-jepas la volonté et le pouvoir de me frayer une route par moi-même, de faire ma trouée dans le monde?
Troublé par ces tristes réflexions , il jeta sur Philippe un regard où se peignaient les inquiétudes de son esprit. Tout ce que vous me dites est-il vrai? semblait-il demander;
est-ce bien voire dernier mot? N'y a-t-il plus a en revenir?
— Débattez-vous tant que vous voudrez contre la fin de non-recevoir que je vous expose, ajouta Philippe , qui avait parfaitement compris le sens de ce regard, vous n'y échapperez pas, elle vous écrasera. Descendez jusqu'au dernier échelon l'échelle des positions sociales, partout vous la retrouverez avec sa tyrannie et sa rigueur d'exclusion ; partout où I vous irez demander un morceau de pain , on vous répondra : Quelle garantie offrez-vous en échange du morceau de pain que vous demandez ? Vous avez vme famille , sans doute ; étayez-vous de votre famille. Pour que la société vous accueille , montrez-nous les liens qui vous attachent h cette société. Enfant, que votre père vous prenne par la main et vous présente, sinon n'attendez de nous ni pitié ni confiance.
— Ainsi (lonCj dit Ernest Marquet avec accablement, je n'ai pas d'avenir possible , pas d'espoir : toutes les carrières me sont défendues , toutes les issues me sont fermées ; on me repousse de partout , on me poursuit , on m'accide ; ne me reste-t-il donc pour refuge que la mort ?
— Ou pis que cela , interrompit Philippe d'une voix ferme; la misère! et Dieu vous garde delà misère h Paris!.. Vous êtes trop jeune et vous avez trop peu vécu pour savoir ce que ces deux mots accolés ensemble , misère et Paris , renferment de souffrances inouïes j d'épouvantables déchiremens: c'est tout un drame , mon ami . et un drame horrible ; pour vous en faire comprendre l'horreur, il faudrait vous peindre la vie de tous ces jeunes gens sans appui et sans famille comme vous voulez être, qui, dans l'hiver , cherchent un abri dans les passages contre les at-
teintes du froid , et à Theure où tout le monde dîne j fuient dans les quartiers isolés, de peur qu'on ne les rencontre et qu'on ne leur demande : Où dînez-vous ? Et ces contrastes perpétuels, ces humiliations de toutes sortes, cette nécessité constante, pour se faire une ressource précaire, de mentir, d'user de fraude , de vivre de rapines ; et ces longues heures passées à l'affût d'une pièce de vingt sous qu'on ne rendra jamais : si je vous disais tout cela , vous frémiriez ; mais assez sur ce sujet, n'est-il pas vrai? Je vais me résumer sans phrases, les phrases sont de trop. En province , il y a des pauvres, mais il n'y a des misérables qu'à Paris. Or, un pauvre est à un misérable ce que 1 est à 1,000; comptez, mon ami.
Ce tableau d'une certaine variété de la misère parisienne ne paraîtra certainement pas chargé à tous ceux qui ont tant soit peu longé
cet cgout inCccL où grouillenl tant do jeunes gens marques pour l'infamie , et qui épuisent, en l'attendant, toutes les tortures physiques et morales. Tel que Philippe l'avait présente , il produisit sur Ernest Marquet une impression profonde. Toute cette crâner ie qu'il avait rapportée de Caen à Paris s'en alla en même temps que les fumées goguenardes de sa demi-ivresse ; sa tête s'affaissa , ses bras se détendirent des deux côtés du fauteuil oii il était assis. Il aurait été mal venu à répéter maintenant sa phrase favorite : J'ai des bras et je m'en servirai ; c'est tout au plus s'il en avait.
Bien convaincu que le coup adressé par lui à la faiblesse du jeune homme avait pénétré jusqu'aux entrailles, Phihppe Rufl'el continua :
— Au fond de votre rancune ^ de votre répugnance inébranlable à réintégrer la maison paternelle , il y a un sentiment que je vous
demanderai la permission de dénoncer. Ce sentiment j c'est rorgueil ; oui , l'orgueil (Ernest avait fait un mouvement): laissez-moi achever. Il vous semble qu'en faisant une démarche auprès de votre père après votre exil volontaire , après vos trente mois d'absence supportés sans murmure , ce serait vous avouer vaincu ; vous vous comparez à l'esclave rebelle qui , le front dans la poussière , les genoux brisés , crie à son maître : Me voici devant vous , humilié et repentant , faites de moi ce qu'il vous plaira , vous m'avez à votre discrétion et merci. Vous craignez un mot de reproche, un geste, un regard; vous avez peur de rougir, d'être insulté jusque dans votre défaite ; vous redoutez la pitié , mille fois pire que la vengeance.
Cette observation était si juste , elle mettait si complètement à nu les replis les plus cachés de son cœur, qu'Ernest Marque! ne
158 — put s'cmpeclicr de licssaillir en répondanl vivement :
— Comment savez- vous cela ?
— Mon Dieu! dit Philippe, n'ai-je pas eu vingt ans comme vous ? ne sais-je pas ce que c'est que les ressenti mens , les blessures de la vanité et les conseils de l'orgueil, qui nous fait reculer devant une démarche que notre intérêt rend nécessaire ? Mais , voyons , parlons raison et finissons-en. Si on prenait l'engagement de vous épargner ces humiliations que vous redoutez si fort , si l'on vous disait : Vous craignez de rentrer comme vaincu dans la maison de votre père ; eh bien ! vous y rentrerez en vainqueur ; faites vos conditions vous-même et elles seront acceptées : au lieu de subir des lois , c'est vous qui en dictex^ez ?
La proposition était décisive, adroite, et devait réussir. En laissant Ernest Marquet
libre de faire lui-même ses conditions et de poser en quelque sorte son ultimatum , elle offrait un magnifique appât à son orgueil. De cette sorte , sa réintégration n^était plus une concession octroyée par la force à la faiblesse et au repentir, c'était un acte discuté et consenti des deux parts, sur un pied d'égalité complète, un traité conclu de puissance à puissance.
— Êtes- vous prêt, ajouta Philippe Ruffel, à me dire les conditions que vous mettrez à votre retour?
— Quoi ! vous vous chargerez d'une pareille mission , dit Ernest avec une effusion de reconnaissance. Gomment reconnaître tant de bonté , comment vous remercier dignement ?
— En acceptant ma proposition franchement. Oui, je serai votre porte parole, votre plénipotentiaire; et soyez certain que jamais
ambassadeur n'aura rempli plus consciencieusement sa mission. Je m'engage sur l'honneur à ne conclure de traité qu'aux conditions que vous m'avez prescrites ; et si une seule était repoussée, je déposerais mes pouvoirs entre vos mains j en vous disant : On n'a pas voulu de votre paix , mais du moins l'honneur est sauf.
Philippe RufTel avait employé à dessein les termes les plus pompeux pour se mettre, au moins par l'expression, au niveau d'un débat véritablement très sérieux au point de vue de son interlocuteur, et empreint d'un certain caractère de solennité. Il attendit avec une inquiétude visible la réponse de celui-ci , qui , après quelques instans donnés à l'hésitation , se décida à parler ainsi ;
— Les conditions que je pouvais désirer, vous les avez admirablement prévues: pas
un mot , pas un geste , pas un regard qui rappelle le passé; oubli et pardon complets. De la part de mon père , un peu de tendresse pour l'avenir ; de la part A' elle , de ma he lie-mère ( il prononçait ce mot pour la première fois) , rien que de l'indifférence, mais une indifférence impartiale et la promesse d'une neutralité absolue.
— Est-ce tout? demanda Philippe.
— Je n'ai pas le droit d'être plus exigeant, répondit modestement Ernest.
— Ainsi voilà qui est convenu , reprit Philippe ; affaire terminée ! A la bonne heure ! vous êtes décidément un très aimable garçon , et vous pouvez compter sur moi. Maintenant , bonne espérance ! revenez me voir demain , j'aurai une réponse. Je crois bien fermement
qu'elle sera favorable. Pour nous rendre I. li
les Dieux propices , ajoula-t-il en souriant , je propose une libation dernière.
— Dits faventibus , dit Ernest à qui la joie de Philippe se communiquait ; aux Dieux d'abord , et puis au bon génie qui m'éclaire et me guide : duci et amico 1
Le protecteur et le protégé vidèrent gaîment ensemble un petit verre de rosolio ; et quand Ernest quitta Philippe , il était si léger, si plein de confiance et rasait si allègrement le pavé des rues , qu'une vieille femme qu'il avait coudoyée murmura en souriant : — Voici un jeune homme qui en est à son premier amour, il a des ailes à ses souliers.
Le lenc témak; Ernest Marque! substitua à son panti ilon de nankin, Tunique pantalon blanc qu', il avait rapporté de Caen, brossa avec soin son chape au en soie et son habit vert , épou isseta les r osettes de ses souliers , qui , proba iblement , t Iguraient les ailes que
nous savons, et il se rendit chez Philippe RuT- Tel. En le revoyant , il lui trouva la iiguni rayonnante et l'air joyeux d'un jeune diplomate qui vient de mener à bien sa première négociation.
— Tout est arrangé , dit celui-ci ; on sous- , crit à vos conditions. Cette accusation de vr>i qui vous pesait tant n'existe plus; votre p patron a écrit de Caen à votre père , pour reconnaître Terreur qu'il a commise à votre égard. Bref , on vous accorde tout ce qu e vous demandiez et quelque chose de plus , . votrei père est heureux de votre retour ^ il vous appelle de tous ses vœux, et vous ré serve un beau baiser, bien paternel, à deux mains et à cœur ouvert. Quant à votre belle-] [nere , au lieu de l'indifférence que VC/US récla miez, elle est toute disposée à vous donner, son affection. Le temps a aplani bien des ( lifiicultés, effacé bien des souvenirs : comme ^ ^rous le di-
sîez , oubli profond et complet. Vos deux sœurs sont aux anges ; quand vous n'étiez pas là , elles se sentaient incomplètement heureuses ; maintenant qu'elles vous auront , rien
■ Ernest était étourdi de ce dénoûment , qui, en un clin-d'œil , sans concession et sans efr fort de sa part, changeait sa situation.
— On nous attend tous deux aujourd'hui pour dîner, ajouta Philippe; c'est moi qui vous présenterai à la famille.
Pourtant, en dépit de tant d'assurance, lorsque , vers quatre heures , Ernest Marquet monta avec Philippe Ruffel dans le fiacre qui allait le conduire à la maison de son père , il ne put se défendre d'une émotion profonde ; si rassuré qu'il dût être , son orgueil luttait encore. Philippe eut besoin de lui répéter plus
— 16(5 — d'une fois, pondant le trajet, que les détails de cette première entrevue étaient réglés d'avanee , qu'elle ne présentait absolument aucun danger, qu'il en faisait son affaire personnelle. Quand le fiacre s'arrêta et qu'Ernest reconnut la maison paternelle , ses forces lui manquèrent , ses jambes fléchirent : il se laissa glisser le long du marchepied, et pendant que Philippe soldait le prix de la course , il s'appuya sur un des côtés de la voiture pour ne pas tomber. Philippe regretta de n'avoir pas apporté avec lui son flacon de rosolio , pour donner du cœur à ce pauvre jeune homme qui défaillait. Il lui prit le bras , l'entraîna sous la porte cochère , et F aida à monter jusqu'au deuxième étage , dont la famille Marquet occupait les appartemens.
La porte d'entrée était entrebâillée , Philippe la poussa , et tenant toujours Ernest sous le bras, il arriva avec lui jusqu'à la porte du
salon , qu'il ouvrit brusquement. Toute la famille Marquet y était réunie : M. Marquet, M"" Marquet (la belle-mère), JVP'Lise et Mary Marquet , plus deux étrangers , deux jeunes gens y qui se levèrent à la vue du jeune homme, ainsi que M™® Marquet et ses deux filles. M. Marquet seul resta assis dans le fauteuil qu'il occupait^ au milieu d'un cercle de fauteuils occupés par les autres acteurs de cette scène d'intérieur.
Pour Ernest, il ne vit rien de tout le mouvement qui s'opéra à son arrivée ; il n'entendit ni le bruit des fauteuils que les assistans, à son arrivée , avaient légèrement repoussés , ni même la voix de Philippe , qui , debout derrière lui , le gouvernait vers le milieu du salon, et lui glissait à l'oreille ce mot réconfortant : « Du courage ! » 11 tenait les yeux baissés, tremblant, retournant entre ses mains son chapeau , et redoutant , comme un conscrit
le premier coup de feu , l'expression terrible ilu premier regard.
— Courage donc, répéta Philippe à voix basse , ne voyez-vous pas votre père qui vous tend les bras ? allez donc Tembrasser.
Ernest se hasarda à lever les veux , et vit en effet son père dans l'attitude que son introducteur venait de lui peindre. M. Marquet avait le corps penché en avant , les mains ouvertes j et il regardait son fils avec tendresse ; sa figure avait perdu dans ce moment-là son empreinte de sévérité ordinaire. La vue de son père ainsi disposé à le presser sur son cœur enleva rapidement Ernest , il se précipita vers le vieillard , qui l'embrassa avec effusion. Mais quand il fut dégagé de l'étreinte paternelle , sou émotion reprit le dessus ; le danger de l'entrevue n'était pas encore passé, restait la belle-mère. Il l'aperçut debout à
côté de son père , et baissa de nouveau les yeux. Dans ce moment, il entendit la voix bienveillante de Philippe Ruffel , qui lui disait doucement :
— Allons donc , n'ayez pas peur , elle aussi serait heureuse de vous embrasser.
On eût dit que M™« Marquet avait entendu les paroles prononcées par Philippe , quoique dites à voix trop basse pour être entendues , car au moment même où celui-ci finissait de parler, elle s'adressa au jeune homme d'un Ion caressant :
— Ernest, ne me reconnaissez-vous pas? fit-elle.
Ernest Marquet tressaillit au son de cette voix qui ne lui rappelait dans le passé que des humiliations et des souffrances. Il ne répondit pas et regarda son père avec hésitation.
— Va donc l'embrasser, dit M. Marquet, avec le ton doucement ému d'un père qui demande à son enfant, non pas de lui obéir, mais de le faire heureux ! . . .
rr-r AUcz douc , Tcprit Ruiîel en poussant légèrement Ernest , regardez-la; elle vous attend , elle vous sourit , elle va pleurer si vous ne l'embrassez pas.
Ernest Marquet céda à l'impulsion que lui donnait le bras de Philippe, et se laissa aller vers sa belle-mère , qui lui tendit ses deux joues.
-^Charmante femme! dit avec entraînement M. Marquet.
Philippe , qui était toujours derrière Ernest , posa la main avec dextérité , et de manière à ne pas être vu , sur la tête du jeune homme , et il l'abaissa doucement jusqu'à ce que ses
deux lèvres eussent louché les deux joues de la belle-mère. En se retournant, un peu ému de ce baiser qui signait une réconciliation que sa vanité peut-être n'aurait pas désirée si complète, Ernest se vit assailli par ses deux sœurs, qui l'embrassèrent à leur tour et lui firent fête à la manière de toutes les soeurs du monde , en le taquinant.
— ^^Voyez donc, dit Lise, l'aînée des deux soeurs, s'il n'a pas l'air d'un écolier qui vient I passer les vacances chez son père , avec son habit vert et son pantalon blanc qui lui descend à peine jusqu'à la cheville.
— Avez-vous eu le prix de sagesse, mon petit frère ? ajouta Mary, la plus jeune.
Ernest contemplait ses deux sœurs avec un véritable enthousiasme; il les trouvait grandies, formées , toutes deux très belles , quoique avec
un caractère de beauté tout différent. ïl admirait la figure expressive et ardente de Lise , ses grands yeux noirs , ses cheveux dont les l)oucles , tombant en flots des deux côtés du cou , formaient un cadre d'ébène à cette magnifique copie des types italiens. De ce premier moment , il comprit que Lise , qui n'avait d'ailleurs qu'un an de moins que lui, devait être plutôt admirée et servie, que dominée et protégée par lui, et il rejeta ses idées de protection sur sa petite Mary, qui, moins grande, moins imposante que sa sœur, n'excluait pas toute idée de faiblesse. J'aurai soin d'elle, pensait Ernest; c'est moi qui la formerai, qui dirigerai sa pensée, jeune encore. Lise sera ma sœur, Mary sera mon élève.
Il n'y eut pas jusqu'aux deux jeunes gens étrangers qui assistaient à cette réintégration d'un fils dans la maison paternelle , qui ne voulurent prendre leur part de la fête ; tous
deux vinrent h Ernest, et le plus grand des deux lui dit :
— Permettez-nous, monsieur, de vous souhaiter aussi la bienvenue , et quoique vous ne nous connaissiez pas encore , permetteznous de nous compter dès à présent au nombre de vos amis.
Ernest leur pressa les mains ; jamais tant de cœurs n'avaient volé au devant du sien ; les amitiés lui pleuvaient.
Pendant ce temps, la vieille bonne d'Ernest, sa vieille Nanon, avait entrebâillé la porte du salon , et examinait la scène qui se passait d'un air moitié satisfait , moitié revêche. Contrairement à ses projets de démission, elle avait continué à servir M. Marquet après son mariage , mais sans renoncer à la haine qui l'animait contre V usurpatrice, ainsi qu'elle appelait M"" Marquet. Depuis deux ans et
— 17^ — demi, elle soutenait avec acharnement une de ces luttes sourdes , où les vieilles domestiques déploient tout ce qu'elles ont d'astuce et d'énergie, lutte qui se produisait, tantôt par un silence dédaigneux , tantôt par un geste, tantôt enfin par quelques paroles aigres-douces, semblables aux grognemens d'un chien gêné dans son collier. Elle se vantait de n'avoir jamais obéi à Vusurpatrice , et voici comment elle pouvait s'en vanter: lorsque M"' Marquet lui donnait un ordre , elle affectait de ne pas l'entendre, et attendait que M. Marquet le lui répétât ; alors seulement elle s'exécutait, en prétendant qu'elle obéissait à monsieur et non pas à madame de laquelle elle n'avait pas d'ordres à recevoir. Ainsi , elle mettait à couvert son honneur de vieille domestique rancunière. Ernest aperçut sa tête jalouse entre la paroi du mur et l'angle de la porte , et marcha vers elle en disant gaîment :
— Et toi aussi!
La vieille Nanon embrassa orgueilleusement Feiifant qu'elle avait élevé (elle se plaisait à répéter qu'elle avait élevé M, Ernest) y et^ trouvant dans cette circonstance un moyen de payer un tribut de reconnaissance à son ancienne , à sa légitime maîtresse , et de blesser du même coup \ usurpatrice , qui devait souffrir quand on lui rappelait le souvenir de celle qu'elle avait remplacée :
— Comme il est grandi ! dit-elle ^ et beau ! c'est tout le portrait de sa mère !
Ernest Marquet put enfin s'asseoir, et prit place entre ses deux sœurs ; mais aussitôt assis , il se cacha la tête entre les deux mains, et ne prit aucune part à la conversation, qui commençait à descendre à un diapazon de tendresse plus tempéré.
— Qu'avez-vous, Ernest ? demanda M"" Marque! avec un intérêt marqué.
— Qu'as-tu? répéta M. Marquât.
— Ma foi, je suis trop heureux, et je pleure, répondit naïvement le jeune homme , écartant les deux mains, et laissant voir sa figure baignée de larmes et souriante.
— Ernest, reprit gravement M. Marquet, il y a deux personnes ici que vous devez bénir , même avant moi. Celle-ci d'abord (il montrait sa femme ) qui , à la première nouvelle de votre retour à Paris, s est dévouée pour désarmer ma colère, et m'a presque imposé la loi d'oublier le passé comme elle l'oubliait ellemême ; celle-là ensuite (il montrait Phihppe ) et avec part égale dans votre reconnaissance. Souvenez-vous, Ernest, que Philippe n'est pas seulement un ami dévoué , c'est un modèle
que vous devez toujours avoir devant les yeux : inspecteur des finances à trente ans ! ... à l'âge où je n'étais encore qu'employé à dix-huit cents francs d'appointemens !... lui seul peut vous pousser; ne roul)liez point.
— Assez, mon ami, dit M"' Marquet, ne voyez- vous pas que vous faites rougir M. Philippe. Le dîner est-il prêt? ajouta-t-elle en s'adressant à Nanon , dans l'intention de couper court à ce débordement d'éloges qui embarrassait visiblement la modestie de Philippe RuifeL
La vieille bonne, fidèle à son système de résistance au premier degTé de juridiction , affecta de ne pas entendre.
— Nanon, reprit M. Marquet, n'entendezvous pas ce que madame vous demande : le dîner es t-il prêt?
— Oui, monsieur, dit la vieille bonne, en faisant une grimace qui s'adressait dans sa pensée à Yusurpalrice,
— Voulez- vous servir? dit madame Mar-
et.
Nanon ne bougea pas.
— Décidément, cette pauvre Nanon est sourde, reprit de nouveau M. Marquet, il faudrait un porte-voix poui* lui donner des ordres.
Et il se mit à crier à la façon d'un gabier qui hèle un navire en vue sous le vent :
— Hé ! Nanon , n'entendez- vous pas que madame vous prie d'aller servir ? Allez donc !
— Depuis vingt-cinq ans que je suis au service de monsieur, monsieur sait bien que
je ne me suis jamais fait tirer l'oreille pour faire ma besogne.
— Messieurs , la main aux dames , dit quelques instans après M. Marquet, et passons dans la salle a manger. Ernest, la main à Sophie ; vous , Max , la main à Lise; vous, Charles , à Mary ; quant à Philippe , il se contentera de me donner le bras , quoique la tâche soit peut-être moins agréable.
— Je ne m'en plains pas , répondit Philippe en passant sous son bras le bras du chef de famille.
Le dîner fut charmant : on fit assaut de bonne humeur. Ernest fut placé à côté de sa belle-mère qui le combla de prévenances. Elle avait toujours l'œil sur lui , allant au devant de ses désirs , et le servant immédiatement après son père. Comme M. Marque t en faisait l'observation, et réclamait la préséance:
— Ces mossiouis ne s'en plaindront pas , (lit Sophie ; l^rnest n'cst-il pas le héros de cette fête ? je devrais le servir avant vous , mon ami.
Au dessert, Nanon apporta majestueusement une magnifique charlotte russe escortée de biscuits à la cuiller et d'œufs de tortue.
— Voici le plat d'Ernest, dit M" ' Marquet ; c'est pour lui que je Tai fait faire; je me suis rappelé que la charlotte russe était une de ses préférences ; n'est-il pas vrai, Ernest ?
— Vous le gâtez, dit M. Marquet ; vous verrez qu'un de ces jours il vous causera du chagrin : tout enfant gâté est un enfant ingrat !
— Fi! le vilain ! dit Sophie en faisant une charmante moue, qui vient troubler notre fête ptir d'odieux pronostics !
ft
^ 181 -" Ernest était ébloui ; ses pieds ne touchaient plus la terre ; il se sentait doucement enlevé sur un piédestal resplendissant devant lequel tous les cœurs venaient abjurer leur antipathie passée; lui autrefois le paria de la maison, il en était le héros et l'idole ; sa belle-mère n'avait d'attention que pour lui , c'était pour lui qu'elle avait ajouté une charlotte russe au dîner; elle allait jusqu'à favoriser ses faiblesses.
Après le dîner , on passa de nouveau dans le salon ; Ernest donnait toujours la main à sa belle-mère , et comme celle-ci lui demandait :
— Etes- vous heureux , Ernest ?
— Oh ! bien heureux , dit celui-ci du fond des entrailles.
Le fait est qu'il n'en pouvait plus de bonheur.
Dans le salon , un pupitre était dressé avec des bougies aux deux côlés.
Ernest accosta le plus jeune des deux jeunes gens qui avaient dîné avec la famille , et que son père avait nommé Louis ^ et lui demanda à quoi devait servir ce pupitre.
— C'est le ténébreux qui va lire des vers de sa composition , ainsi qu'il en a l'habitude tous les dimanches.
— Qui appelez-vous le ténébreux ? demanda Ernest étonné.
— Voici mademoiselle Mary qui va vous expliquer cela, répondit Louis; c'est elle qui a imaginé ce nom-là.
En effet, Mary s'était approchée des deux jeunes gens.
— Qui appelles-tu le ténébreux? demanda Ernest.
— Ah! Usait cela! dit Mary en riant. J'appelle le ténébreux, continua-t-elle , M. Max d'Herbelot, celui qui t'a fait une petite allocution avant dîner. C'est un jeune homme qui habite notre maison , et qui est regardé par toute notre famille comme un génie , et que je trouve j moi, parfaitement ennuyeux , contrairement à l'avis de Lise , qui se querelle toute la journée avec moi à son propos. Je me suis avisée de l'appeler le ténébreux, parce qu'il est tout nuages, tout mystère et tout obscurité ; il affecte de ne jamais rire , et prétend qu'il a eu en sa vie tant de chagrins , tant de peines profondes , que la source du rire s'est desséchée dans sa poitrine. Il a vingt-cinq ans pourtant et bon appétit, je t'assure. M. Louis prétend (ne m'imposez pas silence, monsieur Louis) que sous son manteau de poète poitri-
naiie il cache une très grande prétention au titre d'homme à bonnes fortunes. Vous souvenez-vous, monsieur Louis , de ce que vous me disiez un jour : C'est un homme qui préférerait un verre rempli de larmes qu'il aurait fait couler à un verre plein de vin de Champagne.
— Le fait est, dit Louis que lagaîté de Mary conniiençaità gagner, qu'il a des singularités de caractère très amusantes à étudier : par exemple, ce que disait mademoiselle Marj^ sur sa tristesse affectée , rien n'est plus vrai ; il a toujours l'air de porter avec lui tout un monde de douleurs, et il est ires affligé quand on lui dit : Vous avez bonne mine ! — Vous trouvez? répond-il d'un ton dédaigneux; cela m'étonne bien.
— C'est à mourir de rire, reprit Mary qui souffrait avec peine qu'on rognât sa part de
malices ; tous les dimanches , quand il vient dîner à la maison , je ne manque jamais de lui dire : Vous avez bonne mine aujourd'hui, monsieur Max. Aussi Je n'ai pas déplus grand ennemi. Et son costume pittoresque, Ernest, voila qui est original !
— Qu'est-ce donc encore que cette folie ? demanda froidement Ernest.
— Folie en effet, dit Mary. Croirais-tu que M. Max a imaginé de représenter par les détails de son costume , et surtout par ses cravates, ses péripéties intimes et ses nuances de sentiment. Il a des cravates de toutes les couleurs pour exprimer les difterens états de son ame. Quand il a une cravate bleue, c'est qu'il en est aux pensées douces (n'est-ce pas cela , monsieur Louis? ), aux riantes chimères, aux désirs bleus et fugitifs comme l'azur du ciel ; ja cravate blanche veut dire qu'il s'est reporté
par le souvenir aux temps de son enfance, il a redescendu le courant de la vie : il a douze ans ce jour-làj et il fait sa première cônnnunion ; la cravate grisf.tre signifie brouillard intérieur, temps gi is , pensée en demi-deuil ; la cravate noire enfin, sale, effîloquée, enroulée comme une corde autour du cou, deuil complet, désespoir, de profundis. Le jour de cravale noire, si je lui disais qu'il a bonne mine, il me sauterait à la figure. Aujourd'hui , par exemple , nous sommes heureux : il a une cravate ponceau, cela veut dire qu'il y a fête carillonnée dans son cœur.
En ce moment, M. Max d'Herbelot, qui s'était installé devant le pupitre, prononça à haute voix le titre de la pièce de vers qu'il allait lire :
MON suicide!
— Il paraît, dit en riant Louis à Mary, que
-^ 187 — la fête dont vous parliez tout à l'heure est tout simplement la fête des morts.
— Silence ! dit Mary, Lise nous regarde et me fait de gros yeux !
Malgré cet avertissement , les deux jeunes gens continuèrent a faire de malignes observations pendant la lecture.
— Nous nous sommes trompés sur le sens de la cravate ponceau, dit Mary ; ponceau, cela veut dire : déchirement, égratignures, larmes de sang,
— Je connais les vers que le ténébreux récite, dit le complice de la jeune fille.
— Comment cela?
— Vous savez bien que le ténébreux ne fait jamais ses vers lui-même ; il trouve plus sim-
pie de les emprunter il d'autres. Ce sont des vers pris dans les revues qu'il vous apporte tous les dimanches. Du reste, c'est économique, il vous épargne un abonnement.
— Et il se proclame poète! ajouta Mary.
— Pourquoi pas? dit le jeune homme ; il est poète en dedans, poète de sentiment ; c'est une lyre qui n'a pas de cordes, mais c'est toujours une lyre ; d'ailleurs il ne fait pas de vers, mais il fait des poèmes : ses cravates n'en sont-elles pas?
— Silence ! dit Ernest Marque t , qui , placé derrière les deux jeunes gens, supportait avec peine leurs railleries.
C'étaient les premières paroles méchantes qu'il entendait dans cette bienheureuse journée toute consacrée aux joies de famille et aux effusions des cœurs ; dans l'atmosphère chaude
oïl son esprit se dilalair, elles lui faisaienireftet d'un courant d'air froid. Il en voulait à sa sœur Mary de cette impression pénible qu'elle lui causait.
— Voyez donc mon frère qui nous impose le silence ! dit Mary gaîment ; nous ne pourrions donc plus rire des vers et des cravates du ténébreux ! De qui sont les vers qu'il lit^ monsieur Louis?
Ernest se pencha à l'oreille de sa sœur, et lui dit presque avec colère :
— Mary, vous êtes une méchante fdle î
— Là , là ! mon bon petit frère , répondit Mary en se retournant, ne vous fâchez pas si fort, je ne le ferai plus. Lise aura en vous un bien précieux auxiliaire , elle qui ne soutire pas qu'on se permette la plus légère plaisanterie sur le comple du ténébreux»
En ce moment le lecteur achevait sa péroraison poétique. Quand il eut tourné le dernier feuillet de son manuscrit , M. Marquet donna le signal des gratifications d'usage à fégard des poètes et des musiciens amateurs.
— Max, dit-il, vos vers sont encore mieux que ceux de dimanche dernier.
— Il n'y a pas de raison, observa l'incorrigible Mary, pour que le ténébreux ne deyieime pas le plus grand poète du monde : tous les dimanches mon père dit la même chose.
— Vos vers sont charmans , dit Philippe ^ RufFel à Max ; je m'étonne que vousnelesfassiez pas imprimer.
— Ils le sont, parbleu, bien ! dit Louis bas à l'oreille de Mary; il n'y a que le nom qui manque.
Ernest se leva et s'avança vers le ténébreux, 11 avait à cœur de le dédommager des railleries dont il avait été l'objet, quoiqu'elles ne l'eussent pas atteint directement.
^ — Monsieur, lui dit-il , vos vers sont véritablement fort beaux.
— Fort beaux, dit madame Marquet qui saisissait toutes les occasions de partager l'avis de son beau-fils.
— Et je serais heureux , continua celui-ci , de lier plus ample connaissance avec un homme qui exprime si noblement de nobles pensées.
Lise seule ne joignit pas son suflrage au suffrage de son père, de Philippe Ruffel et d'Ernest; mais il était évident qu'elle était heureuse des comphmens qu'on adressait au
lénébrcux:, su figure rayonnait, cl elle remercia Ernest parmi regard de la démarche qu'il venait de faire.
— Vos vers sont beaux comme Vanliquo , dit à son lonr Louis Maremnc; qui s'était approché; quand on les entend on croirait les avoir déjà lus , et on les prendrait pour un écho.
— Que voulez- vous dire? demanda Lise, rompant pom^ ia }>remièrefoisle silence.
Le jeune homme continua :
— Un écho des soullfrances que nous ressentons tous, et que le poète seul sait exprimer.
— C'est dommage qu'ils soient si sombres, ajouta Mary en s' adressant au ténébreux. Vous avez pourtant une bien bonne mine aujourd'hui.
Ce dernier trait, qui blessait le ténébreux à l'endroit du cœur, c'est-à-dire de la vanité , confirma Ernest Marquet dans l'idée que décidément sa plus jeune sœur avait un mauvais esprit et un mauvais caractère ; il souffrit de cette conviction comme d'une dissonnance dans une masse d'harmonie : Mary seule faisait ombre dans ce tableau de désintéressement et de cordialité dont il savourait chaque détail avec lant de délices.
— Mon cher frère , dit Lise à Ernest en lui pressant la main droite entre ses deux mains , veux-tu me faire un plaisir?
— Certainement, répondit Ernest; je suis prêt à tout faire pour toi. Et il compléta mentalement sa phrase en ajoutant : Pour Mary, c'est diflérent, je ne l'aime plus.
— Fais-nous danser comme înitrefois, con-
tinua Lise ; ton violon est ici, je vais te Taller chercher.
Au bout d'un moment elle revint avec le violon d'Ernest; celui-ci se plaça dans un coin du salon pour ne pas gêner les danseurs, et attaqua la ritournelle d'une chaîne anglaise.
Philippe Ruffelj sur l'invitation de M. Marquet, prit la main de Sophie.
Le ténébreux s'empara de Lise ; Mary resta à Louis Maremne. Il manquait un quatrième ^ et sans cela le quadrille ne pouvait se former.
— Mon ami , dit madame Marquet , faitesmoi vis-à-vis.
— Avec qui? dit M. Marquet; toutes les dames sont prises.
— Je vais chercher Nanon, dit Lise en riant.
Nanon arriva toute rouge : Lise lui avait fait part des projets qu'on avait sur elle ; elle, était raide et jetait sur madame Marquet un regard moitié colère, moitié triomphant ; elle ne savait pas encore si elle devait considérer l'invitation que Lise lui avait faite comme une raillerie ou un honneur.
— Mademoiselle Nanon, voulez- vous me faire l'honneur de danser avec moi? dit M. Marquet, se prêtant avec beaucoup de bonne humeur à cette plaisanterie imaginée par sa fille et acceptée par sa femme.
La vieille fille se laissa aller , et la contre-
k danse commença. On remarqua seulement
" qu'à la chaîne des dames Nanon évitait de
donner sa main tout entière h V usurpatrice :
elle protestait tout en dansant. Cette contre-
p danse fut suivie de plusieurs autres. Dansl'in-
tervalle d'un quadrille à lautre , Ernest fut
l'objet des aUciitions les plus délicates de la part de Lise et de madame Marquet ; c'était tantôt l'une , tantôt l'autre qui apportait un verre de sirop au musicien, et qui lui passait un mouchoir sur le front pour en éponger la sueur. Jamais Vert-Vert au milieu de ses nonnes ne fut plus fêté, plus choyé, plus caressé.
— Ernest , reposez- vous , disait la bellemère.
— Buvez-moi ce verre d'orgeat, disait la i
sœur.
— Comme il a chaud, ce cher enfant! ajoutait madame Marquet.
— Excellent frère! reprenait Lise.
Pendant un des rares momens où le musicien demeurait seul, Louis Maremne s'approcha de lui, et lui dit d'une voix grave :
— Vous nous croyez bien méchans, votre sœur Mary et moi, un jour vous reconnaîtrez votre erreur. Je ne peux pas causer longuement avec vous : rappelez-vous seulement qu'autrefois^ avant d'envoyer les victimes k l'autel du sacrifice, on les couronnait de fleurs; pendant qu'on égorgeait Fualdès dans la maison, deux orgues jouaient des airs de valse sous les fenêtres.
— Que voulez- vous dire ? demanda vive- L ment Ernest , sur le cœur duquel ces paroles
mystérieuses venaient de tomber comme un glaçon.
— Ernest , une dernière contredanse ! cria Lise à l'autre bout du salon.
Louis de Maremne alla se mettre en place ; tout en jouant du violon, Ernest réfléchit aux paroles qu'il venait d'entendre; mais son
cœur, pendant toute cette journée, ^s'était troj) abandonné pour que le soupçon pût y pénétrer du premier coup. Aussi le résultat de ses réflexions fut-il seulement un sentiment d'antipathie plus prononcé contre Louis de Maremne et sa sœurMary.
La contredanse Unie , madame Marquet vint à lui, et lui dit en souriant malignement :
— Voulez- vous venir avec moi? Je vais vous montrer votre chambre.
Et , prenant un flambeau , elle marcha devant lui , monta au troisième étage , et s'arrêta devant une petite porte dont elle tenait la clé.
— Est-ce là ma chambre ? demanda Ernest, qui reconnaissait la porte de cette chambre,
— 199 -^ dont H avait été autrefois exilé par sa bellemère, et dans laquelle sa belle-mère voulait le réintégrer elle-même.
— En désirez-vous une autre ? dit madame Marquet en poussant la porte.
Lorsque Ernest entra son cœur tressaillit ; après tant d'émotions douces , Témotion qu'il éprouva en ce moment couronna dignement la fin d'une journée si remplie. Oh ! c'était bien sa chambre telle qu'il l'avait quittée : rien n'y manquait, pas un meuble, pas un accessoire ; il reconnut le papier gris à fleurs bleues, le lit à droite de la porte , avec sa flèche, et le rideau de mousseline blanche qui flottait à la tête et au pied de la couchette ; il retrouva son tapis de moquette usé et sans couleur, son tapis, legs maternel , dont les déchirures mêmes lui étaient chères ; les rideaux de croisée, les flambeaux, la pendule qui, après deux
ans et demi, retardait toujours. 11 embrassa tout du regard, jusqu'aux deux clous fichés dans le mur, auxquels il suspendait son archet et son violon.
— Oh! merci, merci, dit-il à sa belle-mère, en fixant sur elle ses yeux flambans de joie , vous m'avez compris ! . . .
Et comme elle allait se retirer, il l'embrassa spontanément cette fois.
Quand il fut seul dans sa chambre (avec quel enthousiasme il disait : Ma chambre ! ) , le premier soin qu'il prit fut d'introduire dans le cadre de la glace qui surplombait sa chemimée, la carte que Philippe Rutfel lui avait remise sur l'impériale de la diligence, en le quittant pour vingt-quatre heures : à ses yeux, cette carte ainsi mise en évidence était une espèce d'ex voto consacré par la reconnais-
sance à Tange sauveur, au génie tutélaire.
Puis il se coucha et s'endormit, saturé de bonheur, oubheux du passé , plein de foi en Tavenir.
Les premiers mois qui suivirent la restauration d'Ernest Marquet , ainsi qu'il appelait lui-même sa réintégration , furent véritablement une lune de miel : on eût dit que la baguette d'une fée avait touché toute la famille, et qu'elle avait transformé la violence de son
porc on (loureur et en tolérance, l'aigreur de sa belle-mère en afîection, toutes les amertumes enfin de sa vie passée en délices et en caresses. L'amitié que M'"" Marquet ( Sophie Bréchemin) lui témoignait était un perfectionnement et presque une exagération de l'amitié naturelle : elle se produisait tous les jours par des attentions que l'enfant le plus gâté n'oserait pas exiger de sa mère. Ernest avait-il un désir, M"' Marquet le devinait; tout ce qu'il ne disait pas, elle le comprenait avec une sagacité merveilleuse. A table, Ernest continuait à être placé près d'elle, et c'était à lui que s'adressait de préférence tout ce qu'elle avait d'insinuant dans la parole, de gracieux dans les procédés. 11 y avait toujours dans le menu du dîner un plat particulièrement destiné à Ernest, et cette convention tacite finit tellement par avoir force de loi, que lorsque M. Marquet voyait arriver Nanon vers la fin du dîner, d'un air solennel, il ne
manquait pas de dire eu souriant : Voici le plat d'Ernest. Lise , la sœur aînée, était de moitié dans les prévenances de sa bellemère; elle cajolait son frère, elle le courtisait presque. Dès les premiers jours de son arrivée, elle lui offrit une magnifique paire de bretelles, or et soie, brodées de sa main, ce qui émut tellement celui-ci , que les larmes lui en vinrent aux yeux : il n'était pas habitué à tant de galanteries et de mignardises. Mary seule conservait vis-à-vis de lui une espèce de froideur, non pas froideur absolue, car elle aimait son frère et le lui témoignait ; mais ses témoignages n'avaient pas le caractère passionné ou courtisanesque qui distiguait les relations de la belle-mère et de la sœur aînée. Cette retenue de Mary parut à Ernest de mauvais augure, et il accusa Mary de mauvais cœur : elle faisait tache dans son existence.
De son côté, Philippe Ruffel n'avait pas
oublié ses promesses , il s'était sérieusement occupé de caser son protéi^^é, et il y avait réussi. Un mois après son arrivée à Paris, Ernest Marquet entrait au ministère des finances, dans la direction de la dette inscrite , en qualité de surnuméraire ; deux mois plus tard il avait huit cent francs d'appointemens , plus la promesse d'une gratification, ainsi qu'il est d'usage; au bout de deux autres mois, enfin, il obtenait son épaulette d'officier et passait au nombre des employés à cent francs par mois. Philippe Ruffel le pilotait avec un dévoûment tout particulier à travers ces mille détours que les employés nomment la route de l'avancement ; c'était lui qui se chargeait de toutes les démarches, qui cherchait les recommandations nécessaires, qui faisait intriguer auprès des chefs de division, des directeurs et du secrétaire général. Ernest n'eut qu'à se laisser faire, et il passa rapidement sur le ventre d'un grand nombre de ses cama-
rades , pauvres diables qui épuisaient toutes les tortures du purgatoire, c'est-à-dire du surnumérariat , et qui , en voyant briller audessus de leur tète l'étoile du nouveau venu, disaient d'un air d'envie à Ernest :
— Il faut que vous soyez bien appuyé, monsieur , et que vous ayez des protecteurs f bien puissans. Il n'y a ordinairement que par les femmes qu'on avance aussi lestement ; ne seriez- vous point d'hasard le cousin de la maîtresse du ministre , ou son petit amant ?
Ainsi il ne manquait rien à son bonheur, pas même des envieux. Le jour où Ernest obtint cent francs par mois d'appointemens, il y eut grand dîner à la maison : Philippe Ruffel , Max d'Herbelot et Louis Maremne furent invités. Ernest reçut les félicitations générales, et son père lui-même lui témoigna une vive satisfaction.
— Ernesl, lui dit-il, je suis conlent de • vous; vous avez vingl-un ans, et vous voilà déjà dans une position que bien des employés de vingt-cinq ans envient; j'espère qu'avec l'aide de notre excellent Philippe vous ne vous en liendrez pas là.
L'anniversaire de la naissance d'Ernest tombait précisément ce jour là. A la fm du dîner, madame Marquet et Lise se levèrent, à peu près en même temps, sortirent un moment, et revinrent d'un air mystérieux se placer auprès de lui : l'une et l'autre l'embrassèrent ; ' et la belle-mère lui présenta une bourse en point de filet , ouvrage de ses mains , pendant que la sœur aînée déroulait une magnifique cravate de satin noir brochée à fleurs, toute pliée et ourlée. Mary seule ne l'embrassa pas, et ne lui offrit rien : elle n'avait pas songé au jour de naissance de son frère. Autant le procédé de sa belle-mère et de sa sœur aînée
— 20§ — émut délicieusement l'ame d'Ernest ouverte à toutes les émotions , autant l'oubli de Mary l'affecta douloureusement : c'était donc chose décidée que Mary n'avait pas pour lui la même affection que le reste de la l'amille, et que celle qu'il voulait si généreusement adopter pour son élève , ne lui gardait aucune reconnaissance des bons sentimens qui l'animaient. Il fit des reproches à Mary , qui les entendit avec insouciance j et même avec une sorte de distraction ironique. Ernest lut blessé au cœur ; il se rappela alors l'espèce de familiarité qui existait entre sa plus jeune sœur et Louis Maremne, et les paroles qu'il avait entendu prononcer par celui-ci le jour même de son arrivée. De ce moment son antipathie pour Louis Maremne, auquel il attribuait le mauvais esprit qui dirigeait sa sœur, lut irrévocablement décidée. Tous les torts de Mary, il les lui attribuait; il lui semblait qu'elle et lui faisaient schisme dans la famille , et for-
inaient bande à part , et il résolut de couper court à cette ré voile secrète d'une minorité aveugle ou méchante qui prenait plaisir à contrarier l'union d'une majorité sympathique.
Par suite de cette résolution , il s'ouvrit le soir même à sa belle-mère, qui partagea l'avis d'Ernest et trouva moyen, en adoptant son opinion, de flatter encore sa vanité. Elle lui dit que la résolution qu'il avait prise et les remarques qu'il avait faites prouvaient un excellent jugement et un grand caractère ; qu'elle aussi avait remarqué le penchant de Mary à suivre en tout point les instigations de Louis Maremne, esprit faux , sceptique , et qui cachait, sous un air de profonde indifférence , beaucoup d'aigreur et de fiel ; qu'il était urgent, en effet, de rompre une familiarité qui pouvait devenir dangereuse pour Mary, et qui, en admettant qu'elle ne gâtât pas son cœur, pervertissait au moins son esprit.
Il fut décidé j séance tenante, que Louis Maremne ne serait plus invité aux dîners du dimanche, mais qu'on ne préviendrait pas Mary de cette mesure, crainte de la pousser à une révolte ouverte.
Louis Maremne, d'ailleurs , ajouta madame Marquet, n'avait pas de position dans le monde, et son exclusion d'une famille aussi honorable que la famille Marquet était pour ainsi dire commandée ; on ne pouvait recevoir dans une maison, où se trouvaient deux j eunes personnes en âge de mariage, un jeune homme sans parens, au moins à Paris , un artiste sans nom , qui étudiait, disait-il^ la peinture, qui n'avait encore rien produit , et ne s'était pas voulu charger, quoiqu'on l'en priât, de faire le portrait de Lise : preuve de modestie et d'envie sérieuse de ne pas gaspiller son avenir, selon Mary, mais preuve d'impuissance plutôt et d'orgueilleuse incapacité.
M. Marquct ratifia volontiers l'ostracisme prononcé contre Louis Marcnnie par Sophie et Ernest. Lise , (]ui avait à cœur l'affaire du portrait, s'en montra satisfaite ; et Max d'Herbelotj qui parfois avait eu à souffrir, sinon des railleries , au moins de la froideur du jeune peintre, partagea la satisfaction de Lise. Louis Maremne était décidément un fumeron qu'on faisait bien de bannir du foyer Marquet. Mary M seule souffrit de cette mesure , mais ne s'en plaignit pas : elle ne fit aucune question et ne parut pas même remarquer l'absence du peintre proscrit au dîner du dimanche. A Ernest | seul elle trahit le froissement de son ame par cette observation faite d'un ton mélancolique:
— J'ai peur que tous les amis qui vous restent a la maison ne valent pas celui que vous avez chassé î . . .
La mesure provoquée par Ernest eut des
conséquences fâcheuses; par suite du respect obséquieux que madame Marquet aÛ'ectait pour les désirs et les opinions de son beaufils, elle montra à l'égard de Mary moins de tolérance qu'elle n'en avait montré jusquela; elle la prit pour objet de ses taquineries, et la dénonça presque à l'anima d version de son père. Enfin Mary joua h peu près dans la maison le rôle qu'Ernest avait joué h son départ, sur elle tombèrent toutes les mauvaises humeurs de M. Marquet , toutes les tracasseries de Sophie Bréchemin . et toutes les méchancetés de Lise.
Comme toutes les puissances, Ernest avait des courtisans , et il faisait plus de mal encore par ses courtisans que par lui-même. Mary accepta ses souffrances sans faiblesse et môme avec une sorte de gaité. Un jour qu'à duier elle avait supporté une de ces avanies qui fondaient sur elle de trois cô-
— 21/1 — lés h la fois, elle ditii Ernest en souriant:
— Jadis, frère, tu avais ici le sort de Cendrillon avec des habits d'homme : l'emploi me va mieux à moi qui porte une robe et des papillotes ; tout est en vérité pour le mieux.
Un fait fera comprendre à nos lecteurs l'espèce de suzeraineté absolue qu'Ernest exerçait dans sa famille , et la douceur des jours emmiellés que le patronage de Philippe RufTel lui avait assurés. Un jour, à table, Ernest avait exprimé un goût très piononcé pour les fleurs et surtout pour les camélias. Le lendemain, quand il revint de son bureau, en entrant dans sa chambre, il trouva sur la cheminée, entre la pendule et les flambeaux, deux vases de porcelaine peinte remplis de camélias. C'était là plus qu'une attention de mère : une maîtresse n'aurait pas fait mieux , et je dis de
ces maîtresses qui comprennent les calineries de l'amour^ une femme déjà sur le retour, par exemple.
Deux fois par semaine madame Marquet apportait à Ernest en secret deux billets de spectacle^ tantôt pour un théâtre, tantôt pour l'autre ; mais toujours pour le théâtre le mieux choisi. Uun était destiné à son père, l'autre à lui-même. Voici le tour que Sophie Bréchemin avait donné à cette galanterie, la première fois qu'elle s'en était avisée.
— Votre père, dit-elle à Ernest, travaille trop, et s'occupe trop peu de son plaisir; il lui faut des distractions : toutes ses soirées , il les passe avec M. Philippe h préparer les numéros du journal qu'il a entrepris ; je ne veux pas de cela. Si je lui disais que j'achète moi-même les billets de spectacle que je lui donne , il se fâcherait ; car il n'entend
— 21(5 — pas qu'on dépense ainsi son argent, il croirait l'aire tort à ses enfans. Dites-lui donc (jue ces billets vous ont été donnés; c'est un pieux mensonge que je vous demande, et j'espère que vous ne refuserez pas de vous en charger pour moi et pour votre père.
Le travail de M. Marquet n'était pourtant pas aussi excessif que Sophie Bréchemin le croyait ou voulait le faire croire. En prenant sa retraite , M. Marquet , encore tourmenté par un besoin d'activité , avait en effet créé un journal mensuel, journal administratif, et dont la confection n'exigeait guère que des recherches et des calculs ; il avait choisi Philippe Ruffel pour l'aider dans ce travail , et le travail se partageait de la manière suivante entre les deux collaborateurs : tous les jours au sortir de table, M. Marquet disait à Philippe, qui dînait tous les jours avec lui : Allons travailler, Philippe. Mais ime fois enfermé daUv^
son cabinet, M. Marque t s'enfonçait dans un fauteuil, et après avoir essuyé de lire quelques pages , il croisait ses deux mains sur sa poitrine, et s'endormait du plus profond sommeil; ce sommeil durait deux heures. A son réveil M. Marquet trouvait sur son bureau le travail fait par Philippe , le parcourait rapidement , en numérotant les pages , et disait en se frottant les mains à son collaborateur qui se gardait bien de sourire :
— Nous avons bien travaillé aujourd'hui, Philippe, les abonnés seront contens.
On voit que le travail de M. Marquet n'était pas de nature à compromettre sa sanlé. Ernest, qui n'était pas au courant de ces petits détails , accueillit la ruse de sa mère comme une prévenance de la plus haute délicatesse, et s'y prêta avec ferveur. Deux fois par semaine il conduisait son père au spectacle . et quand
son père, en sortant, lui témoignait (ju'il était content de sa soirée, lui aussi était content de la sienne , car il avait pris sa part d'une bonne action.
L'amitié de Max d'Herbelot fut pour Ernest comme le complément de tant de bonheur. Le ténébreux avait donné un démenti aux observations malignes de Mary sur son compte, en se montrant dès Fabord franc et ouvert avec son nouvel ami. Il occupait à l'entresol de la maison , habitée par la famille Marquet, un charmant appartement de garçon , très confortablement meublé; et comme il avait une fortune suffisante, il vivait bien, et n'était pas un méchant compagnon, sauf les jours de ténèbres , où il portait une cravate noire, soupirait et se plaignait de douleurs névralgiques ; encore cela ne lui arrivait-il que devant les étrangers. Dans le téte-à-tete il ressemblait à peu près à tout le monde , faisait du thé
au coin de son feu, et fumait du tabac turc dans une longue pipe. 11 invita très gracieusement Ernest à regarder son foyer comme un foyer commun, auprès duquel il serait toujours le bien-venu; et par suite de cette invitation, qu'Ernest accepta cordialement , une grande intimité s'établit entre les deux jeunes gens : plusieurs fois même Max témoigna à son jeune ami plus d'intérêt que celui-ci n'eût été en droit d'en exiger.
— Mon cher, lui disait-il, assurez-vous bien que vous avez en moi un ami dévoué, et qu'en toute occasion vous pouvez compter sur moi. Il m'est doux d'avoir rencontré dans cette vie, où les bons sentimens sont froissés à chaque pas, et où les nobles cœurs sont réduits à l'isolement, une ame sympathique, une fraternité de tous les instans.
Et il terminait cette profession de foi en
mettant h la disposition d'Ernest, en toute occasion, son crédit, s'il en avait jamais , et sa bourse , si Ernest voulait lui faire le plaisir d'en user, ce qu'il espérait bien.
Un si noble langage et un si charmant désintéressement étaient bien faits pour inspirer une vive reconnaissance à celui qui en était l'objet. Aussi Ernest ne manqua-t-il pas de placer dans son cœur le nom de Max d'Herbelot à côté de celui de Philippe Ruffel ; au lieu d'un ami il en avait deux maintenant, deux soutiens, deux protecteurs.
Cette seconde protection, qu'Ernest Marquet acceptait comme la première avec reconnaissance, se produisit clairement par le fait que voici :
Un jour, assis au coin du feu , à côté de Max d'Herbelot, Ernest racontant pour la vingtième
ibis les soulïrances de son passé, en les comparant aux douceurs do sa vie présente , finit une magnifique tirade où il résumait énergiquement tout son bonheur par ces mots prononcés à pleine poitrine :
— Pour être heureux, que me manque-t-il? Rien.
— Si fait, dit Max d'Herbelot, il vous manque quelque chose.
— • Quoi donc? demanda Ernest étonné.
— En dépit de vous-même, continua Max, et au milieu de tout ce bonheur que vous dépeignez si vivement, ne vous est-il pas arrivé de sentir un vide au cœur ? Quand vous entendez la douce voix d'une femme résonner à votre oreille, son harmonie ne réveille-t-elle pas dans les profondeurs de votre ame un écho vague et mystérieux ?
— Je n'entends jamais que la voix de mes sœurs, dit naïvement Ernest : leur voix n'est pas une voix de femme.
— Mais au théâtre , par exemple , reprit Max, quand on parle d'amour, ne pensez- vous pas que celui-là serait bien heureux à qui on adresserait , mais non pas des lèvres seulement, toutes ces tendres paroles qu'une femme, payée pour les dire, adresse à un homme, payé pour les entendre ? Ne pensez- vous pas , puisque la fiction nous cause déjà une émotion secrète, que la réalité doit nous apporter bien du bonheur?
— Oh ! si fait! si fait, dit en rougissant Ernest, à qui les séductions de la cachucha, qui l'avait tant impressionné , revinrent en mémoire.
— Vous voyez bien qu'il vous manque quelque chose : une maîtresse !
— En avez-vous une, vous? demanda Ernest.
Le ténébreux se prit à sourire d'un air mystérieux ; et sans répondre directement à cette question qui lui semblait trop naïve :
— Parlons de vous, dit-il ; voici le temps des bals masqués, c'est l'époque climatérique des cœurs : en ce moment toutes les femmes sont sous les armes, et les plus cruelles même sont disposées à s'attendrir. Voulez-vous suivre mes conseils?
— Certainement.
— En tout?
— Les yeux bandés.
— A la bonne heure. Vous viendrez donc au bal masqué avec moi.
— Et quand cela ?
— Le plus tôt possible; flimanche prochain.
— Mon père voudra-t-il me le permettre? dit Ernest en hochant la tête d'un air d'incréduUlé.
— Je me charge de lui . répondit le ténébreux avec assurance.
Cette affirmation causa à Ernest une grande joie mêlée d'étonnement. Il n'y avait donc pas que Philippe qui eût de l'ascendant sur son père; Max d'Herbelot aussi possédait le secret d'amollir son obstination et de tempérer sa violence. Cependant il lui restait encore quelques doutes ; et lorsque le lendemain, après le dîner, Max d'Herbelot se présenta dans le salon oii toute la famille était rassemblée, Ernest ne put s'empêcher de trembler à l'idée de la demande que celui-ci allait faire en son
nom. Un bal masqué, c'était une nuit dehors, une nuit tout entière d'indépendance; c'était, au point de vue paternel, le premier pas dans la carrière des folies et des fautes , et M. Marquet , à l'égard des folies des jeunes gens, avait toujours montré un rigorisme excessif.
— Monsieur Marquet , dit Max d'Herbelot sans hésitation, j'ai une très humble supplique à vous adresser : voulez- vous permettre à Ernest de venir avec moi au bal masqué dimanche prochain ?
— Je suis désolé, dit M. Marquet, de vous refuser; mais il n'est pas convenable qu'un jeune homme passe la nuit hors de la maison paternelle. Je ne dois pas transiger avec la morale.
— Je m'attendais à cela! pensa Ernest, qui tenait obstinément les yeux baissés.
Il y eut un moment de silence à la suite de ce refus si nettement formulé.
— Mon ami , dit madame Marquet à son mari, notre Ernest a maintenant vingt-un ans accomplis.
— Sonnés, ajouta Lise.
— A son âge, reprit la belle-mère, il est naturel qu'on recherche les distractions, les plaisirs ; il faut que jeunesse se passe.
— Les passions y dit Rousseau , ajouta Max d'Herbelot, sont un mauvais levain qui fermente tôt ou tard. Les comprimer, ce n'est pas les éteindre, c'est les fortifier et les aigrir.
— Je ne vois pas qu'il y ait beaucoup de mal à aller au bal masqué une fois, dit Lise.
— Mon ami, reprit madanie Marquet , c'est
moi maintenant qui relève la supplique de M. Max; c'est en mon nom que je vous dis : Laissons notre Ernest aller au bal. N'avezvous pas été jeune, mon ami? Ne vous souvenez-vous pas des folies que vous avez faites ? Allons ! ne froncez pas le sourcil ; je les sais, moi ; vous les avez racontées à votre femme.
— Laissez-vous fléchir, père ! dit Lise , en allant embrasser M. Marque t d'un air câlin.
— C'est convenu, n'est-ce pas? dit madame Marquet.
— Pas encore. Qu'en pensez-vous , Philippe? Trouvez-vous convenable qu'un aussi jeune homme qu'Ernest se jette déjà dans un monde bruyant et insensé?
La réponse de Philippe fut attendue avec anxiété par tous les assistans, sauf Mary, qui dans toutes les discussions comme dans toutes
les joies de la famille, ne jouait plus qu'un rôle (V étrangère.
— Madame le veut , dit Philippe en montrant madame Marquet ; Lise le veut, Max le veut, Ernest le veut aussi J'imagine : laissezvous aller.
— 11 ira au bal! dit Lise en frappant dans ses deux mains.
— Je me charge de son costume , dit madame Marquet.
— Part à deux, répliqua Lise ; nous lui ferons un costume de débardeur, en velours , avec des boutons argentés, et tous mes rubans de cou y passeront.
— Je lui prêterai mon cachemire pour lui servir de ceinture, dit madame Marquet.
— Je lui ferai ses papillotes, dit Lise.
— Ce sera charmant, dit madame Marquct, aussi folle que sa belle-fille.
— Allez donc remercier votre père , monsieur le débardeur, dit Philippe.
Après avoir remercié son père avec effusion, lorsque Ernest revint à sa place, Max d' Herbelot le prit à part et lui glissa ces mots à l'oreille :
— Je vous l'avais bien dit.
— Et vous , ma petite sœur, demanda Ernest à Mary, dont l'air soucieux contrastait péniblement avec l'expression de bonheur répandue sur toutes les physionomies , ne me féliciterez- vous pas ?
— Je vous admire , dit gravement Mary ; vous avez apparemment un talisman en votre
possession ; je prie le ciel qu'il ne soit pas de verre comme la pantoufle de Cendrillon. Que deviendriez-vouSj s'il venait à se briser ?
— Mademoiselle Mary, dit Max en riant, se souvient du festin de Balthasar ; et si elle savait l'hébreu , elle n'aurait pas manqué de prononcer les trois mots sacramentels : Mané^ teken, phares.
— C'est un faux prophète que Mary, ajouta vivement madame Marquet ; laissez-la dire , Ernest, et moquez-vous de ses prédictions.
Fidèles à leur promesse , Lise et madame Marquet s'occupèrent avec acharnement de préparer le costume d'Ernest : la chemisette bleue, le pantalon de velours et le bonnet de police à galon argenté. Le samedi soir, Lise mit des papillotes à son frère pour remplacer
la perruque poudrée, qui eût fait lort au débardeur de ses cheveux blonds. Cette scène des papillotes fut charmante , et rappela la scène de la toilette du page dans le Mariage de Figaro. Le lendemain, dès huit heures du soir, Ernest s'enferma dans sa chambre , et prit le plus grand soin à s'habiller. A dix heures, quand il parut au salon , ce fut une acclamation générale.
— Parfait ! s'écria Lise.
— Tournez-vous donc devers ici, ajouta madame Marquet en le faisant tourner sous toutes ses faces ; attendez que je vous attache votre ceinture , là ! voyons , mettez un peu votre poing sur la hanche, et prenez l'air crâne. A la bonne heure!... il a vraiment la tournure d'un charmant petit mauvais sujet.
— Est-ce que vous aimez les mauvais sujets? demanda M. Marquet à sa femme.
— Si je ne les aimais pas serais-je de mon sexe? répondit tout bas madame Marquet ; puis elle ajouta : Lise , allez donc voir sur ma table à ouvrage , vous y trouverez quelque chose que je destine à votre frère.
Lise revint au bout de quelques instans avec un gros bouquet à la main.
— Permettez , reprit madame Marquet , c'est à moi de l'armer chevalier.
Et en lui présentant le bouquet , elle l'embrassa sur les deux joues : c'était l'accolade.
Max d'Herbelot n'était pas costumé ; il avait voulu laisser à son ami tous les honneurs de ce triomphe de famille. Pour tout signe caractéristique, il portait une cravate bleue semée de petits bouquets blancs ; ce qui lit penser à Mary que l'ame de Max d'Herbelot célébrait intérieurement ses Pâques fleuries.
— 23^1 — Quand il fut minuit, Max dricrhelot et sou compagnon s'apprêtèrent à partir. On retourna encore Ernest, on le complimenta, on s'extasia sur sa bonne mine ; madame Marquet lui chanta à demi- voix l'air des Noces de Figaro^ en appuyant sur chaque vers :
Mon enfant, suis la voix qui t'appelle, Va cueillir une palme nouvelle, A l'amour, à l'honneur sois fidèle Comme un brave et galant chevalier...,
— Amuse-toi bien, dit Lise.
— Sois sage, dit M. Marquet.
— Adieu, dit Mary sèchement.
Mary faisait décidément l'office des oiseaux de mauvais augure ; elle seule jetait au milieu des fêtes ses sinistres avertissemens.
En route, Max d'Herbelot dit à Ernest :
— Avec votre jolie figure et le charmant costume que vous portez, il est impossible que vous n'ayez pas de succès. Je vous présenterai ce soir à deux dames de ma connaissance, et retenez bien mes paroles. L'une est grande et a la voix forte : ne vous occupez pas trop de celle-là, mais ne la négligez pas non plus , car elle est la compagne, l'amie intime de celle que je vous destine ; et l'amie d'une grisette est aussi puissante que la femme de chambre d'une grande dame : elle peut nous perdre quand on ne sait pas la gagner.
— Celle que vous me destinez est donc une grîsëtte? demanda Ernest.
— Oui , mais la plus jolie , la plus agaçante des grisettes ; vous la verrez d'ailleurs. Elle est petite, elle est mignonne. Quand elle file à travers les quadrilles ou se lance tête baissée dans le tourbillon du galop , c'est une mer-
— 2:^6 — veille, c'est un démon, une sylphide. Comme son amie, elle portera ce soir un costume de hussard. Tâchez d'être aimable avec elle ; surtout pas de timidité, pas de sentiment ; jouez rondement votre jeu. D'ailleurs je serai là, et je vous seconderai ; pour ce soir vous êtes mon élève, mon protégé.
— Merci, dit Ernest en riant ; si mon éducation ne se fait pas , ce ne sera pas faute de maîtres qui s'en chargent.
Max d'Herbelot tint sa parole; il présenta Ernest aux deux hussards ; il le posa de telle façon qu'il lui évita les premiers embarras d'une nouvelle connaissance. Pendant toute la soirée il ne fut occupé que de lui , il le mit en relief, il ponctua ses paroles, il les accentua de manière à les rendre plus aimables , plus significatives qu'elles ne l'étaient en effet ; il lui prêta de l'esprit, de la grâce , du tact. Er-
nesl n'eut qu'à se laisser faire : il se sentait doucement porté sur des ailes qui battaient d'elles-mêmes sans aucun effort ; il eut tous les honneurs de la soirée, et yers la fin du bal il entendit le plus petit des deux hussards qui disait à Max :
— Il est gentil, votre ami ; mais je ne sais pas si je lui plais.
— Certainement, répondit Max : c'est pour vous qu'il est venu ici ; il vous admire, il vous aime !
— Pourquoi ne m'en prévient-il pas luimême ?
Enhardi par ces paroles , échauffé par le mouvement de l'orchestre , par l'agitation du bal, par ce spectacle attirant du galop , qui passait et repassait sous ses yeux avec son
mélange de couleurs, ses variétés d'aHihules , son entrain joyeux, et ces mille regards flamboyans sous le masque, Ernest s'approcha doucement derrière la grisette , et lui appliqua sur le cou un baiser, en disant d'une voix tremblante :
— Vous voilà prévenue, maintenant !
— Bravo ! dit Max triomphant ; Chérubin n'aurait pas fait mieux.
Ce baiser termina victorieusement cette première nuit d'abandon. Ernest rentra chez lui ivre d'amour, et dit à Max en le quittant :
— C'est à vous que je dois tout le bonheur qui m'est arrivé ce soir ; je ne l'oublierai jamais!
Huit jours après, il ne lui manquait plus rien , il avait une maîtresse ! Une maîtresse ,
mot cabalistique qui fait bondir tous les jeunes cœurs , rêve d'enfant qui devient une réalité splendide. Ernest avait été un enfant jusquelà : une soirée de bal masqué venait de le sacrer homme.
Un sentiment de vanité satisfaite , qui n'est pas le moins grand charme d'un premier amour, doubla le bonheur du jeune homme, et il s'abandonna tout entier au courant de cette vie délicieuse que ses amis et sa famille lui avaient faite. Il ne lui restait plus rien de son amertume d'autrefois; il était redevenu crédule, ses illusions refleurissaient. A la sortie de son bureau , ayant rencontré un jour André Rombault, il lui dit :
-^ Mon ami , je crois que vous faites les hommes plus noirs qu'ils ne le sont en effet.
— Vous êtes donc bien heureux ! répondit
— 2/i0 — celui-c i on lui romoUant son adresse : venez me voir quand vous serez moins heureux.
Ernest ne réllëcliil pas même à la portée de ces paroles; il ne s'arrêta pas à l'idée de retour qu'elles lui faisaient pressentir: son cœur était plein, il n'y avait plus de place pour le soupçon ni pour la crainte.
Et pourtant le retour était proche : toutes ces joies entassées l'une sur l'autre allaient s'écrouler une à une ; cet échafaudage de bonheur allait tomber pièce à pièce : la base craquait.
Un soir, vers dix heures , renfermé dans cette chambre qui lui était si chère , Ernest Marquet étudiait sur le violon une sonate de Boscherini, lorsqu'un coup , appliqué légèrement à sa porte, vint l'interrompre au milieu de son étude musicale. Max n'avait pas l'ha-
bitude de frapper quand la clé était sur la porte : ce ne pouvait donc pas être lui. Quoi qu'il en soit, le jeune homme n'ayant aucune raison de craindre quelque visite désagréable, répondit à l'appel extérieur par un seul mot prononcé d'une voix très calme :
— Entrez.
La porte s'ouvrit , et Ernest recula , tout ébahi, à la vue d'un costume de hussard complet, perruque poudrée , pantalon de velours rouge collant , bottes à la Suwarow , veste bleue, triple rangée de boutons : mascarade complète. Celle qui portait ce costume ( c'était évidemment une femme ) n'avait pas même oublié le masque ; et pendant qu'Ernest reculait de surprise, elle riait sous sa barbe de satin.
— Vous ici. Mariette! dit le jeune homme, le premier uïoment d'étonnement passé; vous, h cette heure, ei avec ce costume!
— ïu m'as reconnue^ pclit, dit le hussard eu dénouant rapidement les cordons de son masque; eh bien^ oui, c'est moi-même!
— Que vousarrive-t-il donc? qu'avez-vous de si pressé à me dire ? Vous est-il survenu quelque malheur? Répondez, répondez donc^ Mariette! vous me faites mourir avec votre silence et votre mine rieuse.
— Ferme le verrou de ta porte, petit.
— Pourquoi ?
— Parce que ! . . . Dépêche-toi. . . A la bonne heure, nous voilà maintenant à l'abri de toute surprise. Fais-moi une cigarette.
— Mais exphque-moi d'abord...
— Je t'expliquerai après.
Et Mariette prit des mains d'Ernest la ciga-
rette que celui-ci avait commencée, la tortilla elle-même entre ses doigts, la pinça aux deux extrémités avec l'adresse d'une Andalouse ; puis, s' asseyant sans façon dans un fauteuil , au coin du feu , elle lança ces mots avec sa première bouffée de fumée :
— Assieds-toi près de moi, et écoute : Je t'avais prévenu qu'hier j'allais au bal masqué: tu me l'avais permis, n'est-ce pas? Ce matin, en rentrant, devine ce que je vois ! la porte de ma chambre toute grande ouverte. J'entre : oh! petit, quel spectacle! Tous mes meubles étaient enlevés, ma commode , mes chaises, mes rideaux : place nette. Il ne me restait plus qu'un matelas qu'on m'avait laissé comme par charité. Ma première pensée fut que j'étais volée ; mais le moyen de croire sérieusement qu'un voleur eût opéré un déménagement aussi complet ! On n'enlève pas une commode comme une montre ; les voisins auraient
entendu (]ii bruil^ on aurait aireté mon voleur. Cependant je nie mets à erier^ c'était mon droit; on se réveille dans la maison , et j'appren(]s d'une voisine que mon propriétaire a lait le coup, et que c'est lui qui, aidé de deux commissionnaires, a procédé à mon déménagement sans ma [)ermission. Oui, petit, il avait tout emporté pendant la nuit, jusqu'à mes robes , le vieil avare! jusqu'à mes cbiftbns de femme. Qu'en veut-il donc faire? veut-il les mettre? Vois-tu sa vieille tète de quatre-vingts ans enca(irée dans un bonnet de tulle à petits tuyaux? Je ris, mais au fond je suis furieuse. Je suis allée le trouver, je voulais lui ari'acher les yeux ; il m'a répondu froidement qu'il me rendrait mes meubles et mes eftels quand je lui aurais payé les trois termes que je lui devais.
Mais an moins , lui disais-je . rendez-moi une robe; je ne peux pas sortir pendant le joui' avec mon costume de hussard : je ne peux
— 2^5 — pas aller avec une sabretache au côté porter mon ouvrage à mes clientes.
Rien, il n'a voulu rien entendre ! Voilà pourquoi je viens à toi, à dix heures du soir, en costume de hussard. Mais cela ne peut pas durer, je ne peux pas porter toute ma vie l'unit'orme, et exercer la couture dans une guérite. Ernest, mon petit, tu peux me sauver: n'estce pas que tu me sauveras?
En disant cela, elle s'était rapprochée d'Ernest, et, pétrissant sa tête entre les deux mains, comme un enfant fait de la tète d'un jeune chat, elle l'embrassait au front de l'air le plus câlin du monde. La scène faisait tableau, et Gavarni l'aurait ainsi crayonnée : un jeune homme, enveloppé dans une robe de chambre (présent de madame Marquet), étourdi, le regard étonné, se laissant pétrir machinalement la tète par deux mains impatiente
— 2^6 -■ le front par deux lèvres lutines; puis un hussard de contrebande, h peine posé sur son fauteuil, le cou tendu, l'œil mutin, l'air belliqueux d'une grisette parisienne, semblable à un perroquet qui s'acharne contre une noisette rebelle.
— Que voulez- vous de moi? disait le jeune homme.
— Je veux que tu paies les termes que je dois, disait le hussard.
Telle fut en effet la question qu'Ernest adressa à Mariette, et la réponse que celle-ci lui fit, en ajoutant d'un ton résolu :
— Ernest, il me faut deux cents francs pour demain matin, sans quoi je suis perdue ! Pour que mon propriétaire me rende ce qu'il m'a pris, il faudrait plaider, et, encore une fois,
je né peux pas aller à l'audience du juge de paix avec un costume de hussard.
Il n'y a que les tout jeunes gens pour prendre au sérieux ces petits embarras de la vie féminine. Ernest n'aperçut pas le côté plaisant de ce drame de grise tte ; son front se plissa^ et son œil soucieux sembla chercher au plafond un fil où s'accrocher.
— Mais je n'ai rien, petite, rien!
— Alors bonsoir, dit Mariette en se levant.
— Où vas-tu ? demanda Ernest Marquet avec une sorte d'effroi, et se rappelant la fin de madame de LignoUes dans les Amours du chevalier de Faublas,
Je vais chercher de l'argent ailleurs.
Pourtant, au lieu de sortir, elle se rapprocha, se posa doucement sur les genoux d'Er-
nest, prit entre ses deux doigts une mèche de ses cheveux, et lui appliquant ses lèvres à l'oreille :
— Tu as un moyen de me sauver.
— D'avoir les deux cents francs que tu me demandes ?
— Oui ; tu n'as qu'un mot à dire, Max te les prêtera.
— Tu crois?
— J'en suis sûre. Si tu savais tout le bien que Max pense de toi, comme il t'aime, comme il serait heureux de te rendre service ? Allons, c'est convenu ; va parler à Max tout de suite , je t'attendrai ici. Va, petit , sauve ta Mariette du déshonneur, du désespoir peut-être. Oh ! je t'aime, va!^
Pour conclusion, elle l'embrassa. En ce mo-
— 2A9 — ment un coup léger frappé à la porte répondit au bruit du baiser.
— Silence ! dit Ernest, en se détachant des bras de la grisette.
— C'est lui! c'est Max! dit Mariette avec joie ; c'est le ciel qui l'envoie ! Ouvre-lui , petit j ouvre vite !
La supposition de Mariette ne manquait pas de vraisemblance : Max, en effet, venait souvent ainsi le soir rendre visite à Ernest Marquet. Du reste, Mariette ne donna pas le temps à celui-ci de réfléchir, et tira lestement le verrou de la porte.
— Mon père! dit Ernest en reculant, pendant que Mariette, reculant de son côté , rajustait sur le coin de l'oreille son bonnet de police que le soubresaut avait dérangé.
M. Marquet, en entrant^ ne (it aucun geste, ne piononc'a aucune parole; seulement il regarda fixement son fils. Sa figure avait retrouvé en ce moment l'air sévère d'autrefois ; sa rigueur assoupie se réveillait menaçante.
— Monsieur, dit-il gravement , votre embarras , l'embarras de madame ( il désignait Mariette sans la regarder) j constatent assez vos torts pour que je n'aie pas besoin de vous les reprocher longuement. Du reste, pour être juste , je dois prendre ma part de vos torts. Si, au lieu de vous traiter avec une indulgence coupable, j'avais usé d'une sévérité nécessaire, ce qui arrive aujourd'hui ne serait pas arrivé. Les enfans ne connaissent pas les limites qui séparent le plaisir permis du plaisir défendu , et on peut se fier à eux pour changer en licence la liberté qu'on leur laisse.
— » Monsieur, dit Mariette , qui souffrait de
— 251 -^ voir accuser Ernest d'une faute dont seule elle était coupable, monsieur votre fils est innocent. Je suis venue chez lui sans le prévenir ; moi seule mérite votre colère.
M. Marquet ne détourna pas les yeux en entendant ces paroles , et continuant à les fixer sur son fils :
— Allez reconduire madame, monsieur. Ernest fit un signe d'hésitation.
— Allez donc, continua M. Marquet; quand on reçoit de pareilles femmes dans la maison paternelle, on n doit pas rougir de les accompagner.
— Rougir ! . . . pareilles femmes ! dit Mariette à qui la colère commençait à venir, colère de grisette ou de gamin qui^ une fois lancée , ne s'arrêterait pas devant un canon. Et pourquoi rougirait-il , s'il vous plaît , et qu'entendez--
VOUS par cette expression : de pareilles femmes? Eh bien! oui , je suis venue voir monsieur votre fils; oui, je suis sa maîtresse; après? Ai-je volé pour qu'on me traite comme une misérable? Allez donc me dénoncer au préfet de police, monsieur, pour avoir violé le domicile d'un jeune homme de vingt-un ans : il vous rira au nez. Est-ce qu'il m'est défendu par la loi d'avoir un amant , si cela me convient?
— Ernest! dit M. Marquet furieux, et ne voulant pas se compromettre dans une discussion qui lui répugnait comuie une mésalliance, ne ferez- vous pas taire cette femme ?
Mariette croisa les bras sur sa poitrine, et vint se poser résolument devant l'ancien chef de bureau.
— Cette femme, monsieur, dit-elle, ne craint pas de vous regarder ; cette femme ne craint
pas de vous déclarer qu'en ce momeni-ci elle vaut mieux que vous, car les injures que vous lui adressez elle pourrait vous les rendre au double ; le mal que vous lui faites, elle pourrait s'en venger ; et elle ne se venge pas , et elle se tait, quand elle pourrait parler !
— Ernest, répéta M. Marquet , entendezvous qu'on menace votre père ?
— Je ne le menace pas, je lui fais grâce.
— Grâce ! . . .
— Oui, grâce. Ah! vous me regardez maintenant ; le rouge vous monte au visage , vous voila franchement courroucé. A la bonne heure, je vous aime mieux ainsi. Tenez, monsieur, on ne gagne rien à nous attaquer, nous autres, et vous feriez mieux, au lieu de vous occuper de noire conduite, de surveiller celle des personnes qui vous touchent de près.
— 25a — Ces derniers mots produisirent une impression simultanée, quoique^ diverse, sur le père et le fils.
— Mariette... dit l'un.
— Expliquez-vous, dit l'autre.
— Je ne m'expliquerai pas , répliqua Mariette. Seulement il y a peut-être plus de mes pareilles que vous ne croyez; et j'en sais, que vous ne soupçonnez pas, dans votre famille.
Mariette s'arrêta; et, portant sa main à son front d'un air insolemment ironique, elle fit un salut militaire à M. Marquet, et ajouta:
— Bonjour, monsieur, portez- vous bien.
— Reconduisez donc madame, dit M. Marquet à Ernest , je vous l'ordonne.
Celui-ci passa devant son père , qui ferma derrière lui la porte en lui disant :
— Ernest , vous ne rentrerez jamais dans cette chambre.
Quand Ernest Marquet fut dans la rue, son premier mouvement fut de saisir vivement Mariette par le bras :
— Mariette, lui dit-il, les paroles que vous venez d'adresser à mon père veulent une explication : vous ne me la refuserez pas, à moi !
— A toi ! dit Mariette en regardant Ernest dont le visage en feu accusait un commencement d'émotion profonde ; non, je ne t'expliquerai rien, je te ferais trop de peine.
Et se dégageant lestement de ses bras , elle lui prit la tête, l'embrassa au front et disparut en ajoutant de loin :
— Petit, ne te désole pas ; c'est une frime que i'ai inventée pour vexer monsieur ton
père. Je ne sais rien ; dors tranquille , et ne fais pas de mauvais rêves.
En dépit de cette recommandation , Ernest Marquet resta dans la rue, immobile et tourmenté, insensible au contact de la pluie qui tombait et de l'air froid qui lui soufflait au visage. Le baume adoucissant que Mariette avait voulu appliquer sur sa blessure manquait d'efficacité: le coup était porté, la plaie saignait. — Il y a peut-être plus de mes pareilles que vous ne croyez^ et j'en sais, que vous ne soupçonnez pas , dans votre famille : que signifiaient ces paroles ? contre qui se dressait cette accusation? Tandis qu'Ernest retournait cette question dans sa pensée, le premier nom qui lui vint à l'esprit fut celui de Mary. Il n'hésita pas à imprimer au iront de sa plus jeune sœur la tache que Maiîette avait jetée sur la famille entière, sans préciser particulièrement les coupables. Si un serpent s'était glissé dans la mai-
~. 257 — son paternelle , si un artisan d'infamie avait dresse ses embûches dans l'ombre, ce ne pouvait être que Louis Maremne, le railleur jeune homme , qui l'avait fatigué de ses avertissemens incompris. Cette conclusion, qui dévouait une victime à son antipathie et à sa vengeance, prit bientôt la consistance d'une accablante réalité; du premier soupçon, il monta coup sur coup , et sans transition , jusqu'au dernier degré de la certitude. — Oh! les infâmes! s'écria-t-il en se frappant le front; oh ! ma sœur ! oh ! le misérable ! Voilà donc pourquoi lui et elle semblaient élever une barrière entre eux et le reste de la famille ! Ce pacte qui les unissait, c'était un pacte de honte ! Coupables de la première faute , ils en acceptaient la solidarité ; la familiarité qui régnait entre eux n'était autre que la familiarité de complice à complice !
Ces douloureuses rétlexions jetèrent Ernest
Marquer clans un épouvantable aliatlemcnl ; mille projets se heurtaient dans sa tête, mille aiguillons lui torturaient le cœur. Dans une situation pareille , que résoudre ? quel parti prendre? Accabler Mary de reproches, la confondre, l'écraser sous le poids de sa faute , à quoi bon ? Que pouvait faire une jeune fille en présence d'une accusation aussi précise? Rien que courber la tête et pleurer. Les larmes de Mary lui étaient-elles nécessaires? avait-il soif de larmes? Non, mais de vengeance !
Ce parti de vengeance fut donc celui auquel Ernest Marquet s'arrêta : se venger du séducteur, châtier ce Louis Maremne , serpent domestique, Tartufe d'alcôve, et cela sans bruit, sans scandale, à la manière des Sioux de Cooper, qui étouffent dans la gorge de leur ennemi le raie de mort qui pourrait trahir le secret de leur triomphe : oui, c'était là ce qu'il fallait faire ^ et la perte de Louis Maremne fut donc
— 25§ — conjurée. Ernest irait le lendemain chez lui, le provoquerait sans injures, froidement ; il se battrait avec lui, il le tuerait ; et au retour de ce duel, qui, dans l'esprit du jeune homme , prenait presque la forme et la certitude d'une exécution, il irait dire à sa sœur:
— Mary, vous aviez une souillure à votre nom, j'ai lavé cette souillure dans le sang; vous aviez formé un pacte honteux , je l'ai brisé : vous êtes libre maintenant , vous êtes pure aux yeux des hommes ; vous pouvez lever la tête, nul n'aura le droit désormais de vous faire rougir. J'ai fait cela, non pour vous, mais pour mon père dont vous déshonoriez le nom, pour une famille respectée et chérie dont vous compromettiez le repos. Maintenant que l'honneur est sauf, voici ce que j'ai à vous dire pour votre punition : Vous n'êtes plus ma sœur!...
Ces pensées, que nous traduisons k notre
manière, durent causer à Ernest Marquet une émotion bien grande, jmisqu'elles lui firent oublier poui' un moment l'espèce d'anathèine lancé contre lui par un ))ère en fureur : Ernesl, vous ne renlrerez phis dans cette chambre ! Au bout de (pielques instans de réflexion , il retrouva cet anallième dans sa mémoire, et pai' vint à embi'asser dun coup d'œil la double face de cette situation extieme qu'une minute lui avait faite. Ainsi, flunepart, le déshonneur de sa plus jeune sœur, de celle dont autrefois il avait voulu faire plus particulièrement son amie, sa protégée, son élève; et d'autre part, l'exil, tel qu'il Tavait déjà subi, l'exil honteux et chargé des malédictions paternelles. Accablé par le sentiment de ces deux misères , il s'appuya dans l'angle obscur d'une porte, et sentit des larmes couler lentement le long de ses joues. Tout cet échafaudage de bonheur, que tant de mains avaient contribué à établir, n'était-il donc quun édifice lanlaslique que le
premier coup de vent devait réduire en poudre? Déjà l'amour de son père se retirait de lui et le laissait retomber des hauteurs où tant d'amitiés, de dévoûmens désintéressés, de bons et sincères appuis, l'avaient aidé à se soutenir. Bien plus, sa situation s'était empirée de toute la différence qui sépare la détresse , mais fière et honorable , de la détresse flétrie : il avait maintenant une faute à punir, une injure k venger.
Cependant la pluie continuait à lui fouetter le visage , et le temps s'écoulait. Après les vagues projets de vengeance et ces déclamations intérieures qui ressemblent aux bouillonnemens d'une eau frémissante, il fallait en venir aux moyens d'application. Quand Ernest voulut formuler clairement le plan qu'il avait à suivre, il hésita, sa jeune tête n'était pas encore assez forte pour amener, du premier ppup, une idée à maturité, et passer sans tran-
silioa de la pensée à l'action. Comme presque tous h^sjemies gens, qui trouvent avec peine la fommle de leurs sensations, il sentait [)lutot qu'il ne réfléchissait. Se venger de Louis Maremne ! oui, sans doute, c'était là ce qu'il convenait de faire ; mais une fois le principe posé, les modes d'exécution pouvaient varier à l'infini. 11 aurait désiré un conseil pour le guider, une autorité supérieure pour le soutenir, et qu'une voix amie lui eût dit : Voilà ce qu'il faut faire. Il se défiait de lui-même. Cet instinct de la défiance, qui cherche un support , devait nécessairement l'amener à se rappeler ceux dont il avait mille fois éprouvé la bienveillance : Philippe Ruffel d'abord , son introducteur ; puis Max d'Herbelot , son excellent ami, si dévoué, si indulgent , si jeune homme encore vis-à-vis de lui , avec l'autorité d'une expérience plus mûre et d'une raison supérieure. Philippe habitait à quelque distance : l'aller trouver à une pareille heure ( il était
près d'une heure), cela ii'élait guère dans les convenances. Restait Max , qui habitait dans la maison même qu'il venait de quitter, qui se trouvait à sa portée, sous sa main : il résolut d'aller lui ouvrir son cœur.
— Celui-là ne m'abandonnera pas, pensaitil, c'est un ami sincère et dévoué ; et ce serait lui faire injure que de ne pas le mettre de moitié dans mes chagrins.
Par suite de cette conclusion , Ernest Marquet frappa à la porte de la maison paternelle, et en passant devant la loge du portier, il demanda à celui-ci si M. Max d'Herbelot était chez lui.
— 11 y est; répondit le portier.
«Ml
Nous avons dit que Max d'Herbelot occupait à l'entresol de la maison un petit appartement de garçon très confortable. Ernest Marquet s'arrêta donc à l'entresol , et porta vivement la main au bouton de la sonnette : aucune voix ne répondit de l'intérieur à son appel. Il sonna une seconde fois: rien,
— Il est cependant chez lui, pensa Ernest , se fondant sur la déclaration du portier; peutêtre est-il plongé dans l'engourdissement du premier sommeil : essayons encore.
Il sonna une troisième fois; toujours le même silence.
— Max, Max , dit-il h demi-voix , en appuyant sa bouche sur la serrure, ouvrez, c'est moi, c'est Ernest.
Rien encore.
— Il a le sommeil dur!...
Et il se mit à frapper avec une certaine violence ; mais ses efforts furent inutiles : l'intérieur de l'appartement resta calme et silencieux.
Après quelques minutes d'attente infruc-
tueuse, et sans chercher autrement à s'expliquer cet incident, il monta lentement les deux étages qui conduisaient à l'appartement de son père, et il s'assit sur la dernière marche, vis- à- vis la porte d'entrée, résolu à passer la nuit dans cette position , heureux , dans son malheur, de celte espérance que le lendemain on le trouverait là, pâle et transi de froid , et qu'il serait dit qu'un fils avait passé une nuit d'hiver à la porte du logement de son père. En ceci , il obéissait à cet instinct des enfans gâtés qui , pour se venger, n'imaginent rien de mieux que de s'imposer eux-mêmes quelque douloureuse privation , instinct de la faiblesse orgueilleuse qui proteste par le martyre contre ce qu'elle nomme la tyrannie, et que le peuple caractérise très spirituellement par cette expression proverbiale : Bouder contre son ventre!
— Je voudrais qu'il fît plus froid, se disait
Ernest ; je voudrais qu'il gelât à pierre fendre ; je voudrais que demain matin mon père sortît le premier, et me trouvât mourant à sa porte ; peut-être alors serait-il honteux de sa cruauté ; peut-être pleurerait-il, et ses larmes répareraient mon désastre.
Malheureusement pour Ernest , le thermomètre n'était pas à glace : seulement T air était humide, et une nuit passée dans ces conditions atmosphériques ne promettait que quelque rhumathisme pour l'avenir; c'était trop et pas assez : trop pour sa santé, et pas assez pour sa rancune. Quoi qu'il en soit, force lui fut d'accepter son sort tel que le ciel le lui faisait. Il posa ses deux coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête sur ses deux mains, et dans cette attitude du sphynx égyptien, il se mit h réfléchir profondément aux jnal heurs que lui présageait l'avenir. Il était au plus fort de cette douloureuse contemplation, qui,
peu h peu , [prenait le caractère de la fièvre, lorsqu'un bruissement de voix , semblable a un murmure de feuilles, vint le réveiller en sursaut.
— On a parlé, dit-il en se redressant vivement, et l'oreille tendue, l'œil fixe, il s'approcha de la porte qui donnait entrée dans l'appartement de son père. Ce n'était pas de là que le bruit de voix venait ; il se recula de quelques pas [)0ur attendre qu'un nouvel avertissement vînt lui apprendre la véritable direction du bruit qu'il avait entendu, et pendant quelque temps il attendit vainement.
Convaincu qu'il avait été induit en erreur par quelque hallucination de son esprit malade, il allait rcpiendre sur la dernière marche de l'escalier son attiUide de sphynx au désespoir, lorscpie le même murmure frappa de nouveau son oreille. Celte fois le bruit lui
venait obli(|U(3menl, et comme à travers une porte latérale donnant (''gaiement sur le pallier ; cette porte était celle d'une chambre occupée par sa sœur aînée, et séparée du reste de l'appartement. Saisi de vertige, il s'en approcha en tremblant, et crut distinguer une voix d'homme qui disait :
— Lise ! ne sais- tu pas que je t'aime ! . . .
— Il y a un homme là , murmura le jeune homme en mettant la main sur son cœur, dans la chambre de ma sœur bien-aimée , de celle qui, en toute occasion, m'a témoigné son dévouement : cela n'est pas possible ! non, je me suis trompé !
Cette possibilité qu'Ernest Marquet voulait s'obstiner à nier, lui fut confirmée à l'instant même par l'audition de ces paroles :
— Tues injuste, Lise; allons, sois confiante.
Celait bien la même voix d'homme qu'Ernest avait déjà cru entendre ^ qui venait de prononcer ces paroles ; il n'y avait plus à douter, un homme était réellement là , et cet homme tutoyait sa sœur.
Sans réflexion , sans se demander compte de ce qu'il allait faire, Ernest frappa à la porte : on ne répondit pas.
— Lise, ouvrez-moi, dit Ernest d'une voix à demi étranglée par la colère, à demi assourdie par la crainte du scandale qu'il voulait encore éviter; ouvrez, ajouta-t-il, je le veux, je vous l'ordonne.
On ne répondit pas davantage.
— Aimez - vous mieux que j'appelle mon père , que je fasse enfoncer la porte ? Pour mon honneur je le ferai, si vous ne consentez pas à m'ouvrir.
Cette menace produisit probablement un certain effet sur Lise Marquet , car presque aussitôt une voix de femme mal accentuée , comme celle d'une personne qu'on vient d'arracher au sommeil, répondit en traînant les svllabes :
— Qui est là? que me veut-on? qui frappe ici à une pareille heure ?
— Indigne mensonge ! dit Ernest , vous ne dormez pas^ et vous m'avez déjà reconnu. Allons, ouvrez î
— Mais. . . je ne le peux pas.
— Ouvrez ! répéta Ernest avec énergie.
Lise se tut quelques inslans , comme si elle se fût recueillie pour un dernier effort :
— Encore une fois, je ne le peux pas, je suis couchée ! . . .
— 27S — Cette invocation à la pudeur donna à Ernest une émotion violente.
— Elle est couchée , mâcha-l-il entre ses dents, et il y a un homme avec elle !
— Habillez- vous, reprit-il, et ouvrez-moi, ou, encore une fois, j'enfonce votre porte.
Il se fit dans l'intérieur de la chambre un léger mouvement : Ernest attendit quelques instans ; puis la porte s'entre-bâilla , et Ernest se glissa, la rage au cœur, dans cette chambre, dont jamais jusque-là il n'avait soupçonné la [Mireté. Mais la curiosité vengeresse qui le poussait ne trouva pas tout d'abord son compte : il faisait nuit noire, et Ernest, en entrant, se heurta contre le pied d'un fauteuil.
— Prends donc garde, dit Lise ; assieds-loi et explique-moi ce qui se passe. Que dirait mon père s'il savait qu'à une pareille heure tu
es ici , dans ma chambre? Cela est inconvenant !
— Inconvenant, soit, dit l^>nest qui cherchait vainement, à travers l'obscurité, à distinguer le fantôme qu'il cherchait. De quel côté êtes- vous, Lise? Je suis trop loin pour que nous puissions nous entendre.
— Mon Dieu î mon Dieu î dit Lise en pleurant, quelle scène vient-il me faire ! C'est à en devenir folle, c'est à en mourir/
— Est-ce qu'on meurt de honte ? dit amèrement Ernest Marquet.
En parlant ainsi il avait cherché la cheminée, et il y promenait ses mains avec une avidité fébrile.
— Que faites-vous, Ernest? demanda Lise avec un effroi dont elle ne fut pas maîtresse.
— De la lumière ! je veux de la lumière ! dit celui-ci en étoulfam.
— Et pourquoi cela ?. . . Mais qu'avez- vous , Ernest ? Vous me faites peur !
Au moment où elle achevait ces mots , un bruit semblable à celui d'une capsule fulminante qu'on écrase en marchant , lui arracha un cri de détresse , et la chambre se trouva illuminée.
— Dieu merci î nous allons voir clair, dit Ernest en approchant le bout enflammé d'une allumette de la mèche d'une bougie.
Et sans rien ajouter, il se mit à tourner sur ses jambes comme sur un pivot , de manière à embrasser dans une minute tout le contour de la chambre. L'homme qu'il cherchait n'y était pas. Alors il laissa tomber son regard sur
sa sœur, qui , assise sur le bord du lil , les deux mains pendantes el le regard fixe , semblait slupide à force d'étonnement et de frayeur.
— Yous voyez bien que vous n'étiez pas couchée! dit Ernest, remarquant que sa sœur portait sa toilette de la journée, et que sa coiffure elle-même n'avait subi aucune altération ; vous voyez bien que vous pouviez m' ouvrir, que vous ne dormiez pas , que vous m'aviez entendu : donc vous mentiez; pourquoi mentez-vous?
En disant cela, il se rapprocha de Lise, qui continuait à garder le silence, et lui prenant la main avec violence :
— Lise, ajouta-t-il à voix basse . il y a un homme ici ! Yous tressaillez ! Oh ! ne relevez pas la lète , n'essayez pas de nier, il y a un
homme ici, vous dis-je, un homme qui tout à l'heure vous assurait de son amour, un homme qui vous tutoyait, et qui n'est pas votre frère : voilà pourquoi je ne vous tutoie plus, moi. Le nom de cet homme, Lise? Entendez-vous? je veux savoir son nom î
Par un dernier effort , la jeune fille éleva son regard jusqu'au visage de ce jeune homme qui, vis-à-vis d'elle, se posait en juge :
— Ernest, lui dit-elle, je ne comprends rien à vos soupçons ; de quel homme voulez- vous parler? Vous voyez bien qu'il n'y a personne ici, que je suis seule. Laissez ma main, vous me faites mal !
— Son nom, répéta Ernest, le nom de cet homme ?
En ce moment , Lise , soit préoccupation soit douleur })hvsique , essaya de dégager sa
main, et détourna la tetc vers la porte d'un petit cabinet de toilette à moitié cachée derrière les rideaux du lit. Ernest suivit de l'œil la même direction, et abandonnant brusquement la main de sa sœnr :
— Il est là! dit-il; priez-le donc d'en sortir, s'il ne veut pas que je l'aille chercher.
Et il s'avança vers le cabinet , résolu de mettre à exécution sa menace. Lorsque la porte s'ouvrit, Lise poussa un cri , et Ernest se cacha le visage de ses deux mains. Dans l'homme qui sortait du cabinet, il avait reconnu... Max d'Herbelot.
Les trois personnages de cette scène nocturne gardèrent pendant long-temps le silence. Max attendait, Lise était anéantie ; pour Ernest, sa situation ressemblait assez à celle d'un voyageur qui, après avoir gravi jusqu'au sommet d'une montagne par des sentiers fleu-
ris, verrait tout-à-coup les senliers disparaître sous ses pieds, et se trouverait suspendu à la cime d'un rocher nu, à pic, et chercherait en vain quelques aspérités où se prendre pour regagner la terre flottant en bas dans un torrent de brume. L'apparition de Max d'Herbelot, à cette heure, dans la chambre de sa sœur, lui faisait l'effet d'une révélation terrible ; il en était ébloui à la fois et accablé ; il avait besoin de se recueillir et de rappeler à lui toutes les forces de sa raison pour faire convenablement face a un événement qui bouleversait d'un coup son passé et son avenir. D'une part, ne lui fallait-il pas rompre tout d'un coup avec les habitudes d'une amitié devenue plus douce de jour en jour; d'autre paît, n'avait-il pas bien des précautions à prendre, bien des écueils a étudier, avant de s'engager dans celte voie périlleuse où l'honneur de sa sœur et celui de toute sa famille était compromis , et d'une façon irréparable
peut-eire? Entre ces deux sensations extrêmes il ne trouva pas de place pour une pensée de réhabilitation, et ne songea môme pas à demander pardon dans son cœur à cette pauvre Mary, si injustement accusée, et dont une autre avait pris la place ; son ame était trop pleine pour contenir un remords outre sa colère.
— Monsieur, dit-il enfin, je vous demande pardon de vous avoir fait attendre si longtemps; mais vous concevrez qu'en présence d'une révélation aussi imprévue j'aie eu besoin de me recueillir, de me demander ce qu'il était convenable de faire. Je suis bien jeune , monsieur, et l'expérience ne m'a pas encore appris à trouver, au premier coup d'œil , une règle de conduite applicable à certains événemens ; outre cela, monsieur, j'avais besoin de revenir sur le passé et de me l'expliquer, afin de bien comprendre quel rôle nous jouons ici j
VOUS et moi : vous qui m'aviez offert si généreusement votre amitié^ votre protection , et que je trouve maintenant ici , ici ! Monsieur!... je voulais me brouiller d'abord avec Tami du frère, avant de parler comme je le dois à l'amant de la sœur. Je ne veux pas , monsieur^ revenir en détail sur nos relations ; je ne veux ni expliquer le motif de l'intérêt que vous paraissiez me porter, ni flétrir l' arrière-pensée qui se cachait sous votre générosité d'emprunt : une pareille discussion demanderait un talent d'analyse , un sang-froid que je ne puis avoir en ce moment. Il me suffira de vous dire que je comprends tout, que je vois tout, que vous vous êtes servi de moi comme d'un jouet, comme d'une poupée, que vous m'avez traité comme un mannequin qu'on expose sur la voie publique pour attirer les regards des passans. Voici maintenant ce que le mannequin doit vous dire : Ma sœur vous aime, et vous l'aimez. Si votre ])résence
dans celle chambre n'élail pas une preuve sunisante de voire amoui' n'ciproque . j'en appellerais à vos i)aroles : Lise, ne sais-lu pas que je t'aime? disiez-vous. Je ne veux pas en douter, moi, monsieur; aussi, maintenant que votre amour est flagrant, je vous en demande à la fois la preuve et la justification.
— De quelle preuve voulez- vous parler?
demanda Max d'Herbelot rompant pour la première fois le silence.
— Si vous l'aimez mieux ainsi, monsieur, reprit Ernest, la honte de ma sœur est avérée : à cette honte il faut une réparation.
— Quelle réparation exigez- vous ?
— Je vous remercie, monsieur, de me rappeler qu'il y a des réparations de plusieurs sortes. Je n'en pouvais exiger qu'une, car
celle-là seule répare véritablement , celle-là seule est digne d'un homme d'honneur, et je ne veux pas révoquer votre loyauté en doute. Voici, monsieur, comment j'entends la réparation que vous devez à ma sœur : elle est votre maîtresse (mouvement de Lise), il faut qu'elle soit votre femme. Aujourd'hui même , monsieur, vous irez donc trouver mon père, et vous lui demanderez la main de sa fdle aînée, qu'il vous accordera. Vous irez, n'est-ce pas?
Ernest avait prononcé ces derniers mots tète haute et d'une voix ferme , tandis que Lise Marquet, toujours assise sur le bord de son lit , levait sur Max d'Herbelot un regard où se peignaient une anxiété profonde et comme une muette supplication.
— Mon jeune ami , dit le ténébreux d'une voix douce, vos soupçons vous entrahient trop loin, et votre colère vous aveugle. Qui vous a
— 28/i — (lit que votre sœur soit ma maîtrosse, et pourquoi tenez-vous à croire que le mariage soit absolument nécessaire ? Certes , si les choses en étaient au point où vous les croyez, s'il fallait, pour réhabiliter votre sœur, la couvrir de mon nom, je n'hésiterais pas ; car les paroles que vous avez entendues par surprise, je ne crains pas de les répéter devant vous : je l'aime ; mais heureusement pour vous , qui avez à cœur l'honneur de votre famille , heureusement aussi pour nous, vos soupçons n'ont rien de fondé. Non, Lise n'est pas la jeune fille abandonnée qui attend de l'amour ou de la pitié une réparation indispensable ; c'est la vierge pure et sans tache qui peut lever la tête et dire à celui qui l'accuserait : Tu mens ! Je n'ai pas à rougir de mon passé ; tu mens ! ma robe nuptiale est encore immaculée, mon ame est chaste, je peux toujours être fîère!
Le ténébreux avait prononcé ces paroles
avec l'accent légèremeiU déclamatoire, résultat (le l'habitude qu'il avait de lire des vers à haute voix. Pendant qu'il parlait, Ernest Marquet fixa son regard sur sa sœur pour interroger sa physionomie et voir si sa pantomime ne démentait pas involontairement les allégations du ténébreux.
— Est-ce vrai ce qu'il dit ? demanda-t-il à Lise d'un air de doute douloureux ; est-ce vrai; ma sœur, que ta robe de jeune fille est toujours sans tache ? Et pourtant il te parlait comme à une femme qui a tout donné ; ne te disait-il pas toi ! Réponds donc , Lise , est-ce vrai que tu peux encore me regarder sans rougir?
— C'est vrai, dit Lise à voix basse et sans lever les yeux.
— ïu n'as pas souillé l'honneur de la famille, compromis le nom de mon père, aban-
donné snr la foi d'un serment ton cœur, ta réputation, ta vie? Tu n'es pas coupable ? Réponds donc, j'ai besoin de t'entendre.
— Non, elle n'est pas coupable , dit le ténébreux , qui j en interrompant ainsi , voulait peut-être suggérer a la jeune fille la réponse qu'il en voulait.
— Est-ce vous, monsieur, qui vous chargez de répondre pour elle ! dit Ernest brusquement; laissez-la donc parler. Répondsmoi, Lise, la main sur le cœur, comme tu répondrais à mon père s'il t'interrogeait, n'as-tu rien à te reprocher ?
Lise porta la main sur son cœur, et répondit d'une voix si émue qu'Ernest eut besoin de toute son attention pour entendre ces paroles :
— Non; je n'ai rien à me reprocher !
— Vous voyez bien, dit le ténébreux , que votre imagination allait trop vite. Croyezmoi, Ernest, finissons une scène qui doit fatiguer votre sœur.
— Pas encore, dit celui-ci, qui continuait à fixer un regard défiant sur sa sœur.
Certes, l'attitude de celle-ci, la pâleur de son visage, son obstination h tenir ses longs cils abaissés, l'émotion de sa voix quand elle avait parlé, son immobilité de statue maintenant qu'elle se taisait, certes tout cela n'était pas fait pour dissiper les soupçons d'Ernest et garantir la véracité d'une déclaration faite en tremblant , et sans la confirmation puissante du regard. Ernest regardait sa sœur en hochant la tête , et il se disait que si on voulait représenter la honte et le remords , on n'aurait pas besoin de chercher un autre modèle. Son esprit était donc bien loin des idées de
— 28» — tranquillité que le ténébreux travaillait à lui insinuer ; aussi ce fut avec un calme bien [Autôt alFecté que réel qu'il reprit :
— J'accepte comme vraie la déclaration de ma sœur ; je crois, je veux croire qu'elle n'est jusqu'ici qu'imprudente, et que je suis arrivé à temps pour la retenir sur la pente de l'abîme. Mais cette déclaration, monsieur, ne suffît pas pour expliquer ce qui se passe. Comment vous trouvez-vous à cette heure dans la chambre de Lise ? est-ce par surprise ou de son consentement? Prenez garde, monsieur, a ce que vous allez répondre ! S'il y a consentement, alors je vous renvoie honteusement à la justification que vous avez essayée , et que ma sœur a subie ; s'il y a consentement , ma sœur est coupable, et vous avez menti . vous et elle !
— Surprise! monsieur, surprise î dit vivement le ténébreux.
— Vous avez eu tort de ne pas me laisser achever; la position que vous vous hâtez de prendre est aussi glissante que l'autre. Surprise ! dites-vous ; vous vous êtes introduit dans la chambre d'une jeune fille, a minuit! par surprise. Mais alors votre démarche est de la plus haute inconvenance. Qu'espériezvous donc, monsieur? Séduire mascêur, profiter de sa faiblesse , en abuser, perdre une jeune fille dont le père vous a accueilli chez lui , sans défiance , sans crainte , comme un jeune homme loyal ; et pour prix du bon accueil que vous avez reçu, jeter le trouble et la honte dans une famille dont vous faisiez presque partie : voilà ce que signifie votre mot surprise, monsieur ; en le prononçant , vous deviez comprendre que vous vous mettiez à ma disposition, que vous me donniez le droil de qualifier sévèrement votre conduite et de vous en demander compte : ce que je fais , monsieur ! Oui , je vous demande raison de
—• 290 — l'injure que vous avez faite h. ma sœur en posant le pied sur le seuil de sa chambre. ^A Lise coupable il fallait la réparation du mariage ; à Lise innocente, mais outragée, il faut la réparation du sang, et je la veux.
Au moment où Ernest achevait ces mots, un cri aigu s'échappa de la poitrine de Lise , et Ernest, en se retournant , la vit debout, les lèvres tremblantes , essayant de murmurer des mots dont la violence de son émotion obstruait le passage, ettendant vers lui les deux mains. Quoi qu'il en soit, Ernest Marquet eut la force de dissimuler l'impression que produisait sur lui un pareil spectacle ; et s'adressant de nouveau à Max d'Herbelot, qui, au cri poussé par Lise, avait tressailli :
— M'avez-vous entendu , reprit-il, me comprenez-vous? Vous hésitez! Prenez garde, monsieur, une plus longue hésitation me ferait
douter de votre courage : vous battrez-vous?
Avant que Max d'Herbclot pût répondre, un nouveau cri de Lise , parti du fond des entrailles, jeta dans le cœur d'Ernest une nouvelle angoisse.
— Lise, qu'avez-vous? demanda-t-il à sa sœur ; si cette scène est trop violente pour que vous puissiez la supporter, que monsieur me suive , nous continuerons ailleurs notre discussion.
— Vous ne sortirez pas d'ici ! dit Lise , en s' avançant entre les deux jeunes gens comme pour les séparer.
— Que voulez- vous donc?
— Ce que je veux, mon Dieu! Je veux que vous rétractiez cette affreuse parole que vous venez de prononcer ; je veux que vous me
promettiez de ne pas vous battre : Ernest , mon frère^ me le promettez-vous ?
— Pour qui tremblez-vous ainsi? demanda Ernest Marquet, qui avait saisi les mains de sa sœur et les sentait frissonner dans les siennes.
— Pour tous les deux ! dit celle-ci . que la crainte d'un duel avait jetée hors d'elle-même.
— Vous l'avouez donc enfin ! Je savais bien que je vous amènerais h proclamer la vérité î Vous tremblez pour nous deux ^ Lise; mais moins pour le ùbre que pour l'amant.
Ernest s'arrêta après ces mots , et quitta brusquement la main de sa sœur ; puis croisant les deux bras sur sa poitrine , et regardant fixement le lénébreux :
— Eh bien? monsieur, ajouta-t-il.
— Je vais tout le dire, reprit Lise, qui, comme toutes les femmes, ne savait pas s'arrêter, une fois lancée sur la pente des aveux ; oui, j'aime Max ; s'il est ici , ce n'est ni surprise, ni fraude , c'est de mon consentement , c'est par ma volonté : je l'aime, et lui m'aime aussi. Ernest, il ne me trompe pas, c'est un honnête homme! J'en crois les sermens qu'il m'a faits, les engagemens qu'il a pris : il fera de moi sa femme, mais plus tard : en ce moment il ne le peut pas?
— Il ne le peut pas !... et pourquoi?
— Ernest, reprenait Lise, ne lui fais pas de questions, je t'en supplie; je le crois, crois-le aussi toi! S'il y a honte en tout ceci , je l'accepte ; s'il y a malheur, je m'y soumets ; mais pas un mot déplus, Ernest, pas un mot, au nom du ciel !
Ernest tardait son attitude immobile , et
— 29/1 — continuait à regarder Max d'Herbelol, qui détournait la vue.
— Elle croit en vous, monsieur, dit-il, elle veut que moi aussi j'y croie ; cela malheureusement n'est pas possible, je vous connais maintenant : la révélation s'est fait attendre , mais elle est venue! Votre conduite avec le frère présage trop bien la conduite que vous voulez tenir avec la sœur. Oh! il faut que je sois bien aveugle pour n'avoir pas deviné plus tôt ce qui se passait , pour n'avoir pas compris que vos avances vis-à-vis de moi étaient autant de perfidies , votre complaisance un piège, votre amitié un guet-apens. Quand vous êtes venu à moi , le sourire à la bouche et la main ouverte , j'ai cru à la sincérité de vos paroles , au désintéressement de votre cœur ; je m'imaginais que Dieu , las de me poursuivre, m'envoyait un ami pour me consoler et me soutenir : imbécile ! . . . Vous craigniez que mon
œil ne YÎnt a découvrir Tindigne intrigue que vous entreteniez clandestinement dans la maison de mon père ; par vos complaisances vous me demandiez grâce pour vos bassesses : c'était un marché tacite dont vous exécutiez religieusement les clauses, et dont, moi, je n'apercevais pas l'indignité. Et pour m'étourdir, pour m'empêcher de regarder autour de moi, il me fallait une distraction puissante, un lien qui m'attachât au dehors , un centre éloigné du centre où se consommait la honte de ma famille. De vos mains, monsieur, avec l'abnégation d'un proxénète , vous m'avez trouvé , une maîtresse , vous me l'avez donnée , vous l'avez jetée dans mes bras, qui sait! au sortir des vôtres. Oh! je comprends maintenant pourquoi vous étiez si indulgent pour mes faiblesses, si compatissant pour mes besoins de jeune homme ; c'était tout simple : vous me payiez, en votre monnaie, l'amour de ma sœur, ou vous me traitiez comme les voleurs traitent
les chiens do garde avant de s'introduire dans une maison, vous mel)Ouri'iez de gâteaux jusqu'au gosier pour ni'empecher d'aboyer. Merci, monsieur!... Et on me demande de croire à votre parole, d'accepter comme bons et valides les sermens que vous avez faits à ma sœur ! Non , parbleu ! Un honnête homme n'emploie pas les moyens que vous avez employés : la ruse exclut la loyauté, les voies souterraines ne sont jamais des voies sûres. Non , monsieur, je ne vous crois pas , vous avez trompé ma sœur, puisque vous m'avez trompé , joué misérablement; vous feriez d'elle ce que vous avez fait de moi, un hochet; et vous ririez encore aprèS; vous vous diriez : Je lui ai pris sa sœur, mais je lui ai donné Mariette : partant quitte. Non, monsieur, cela ne peut pas être ainsi ! Et quand je pense que Lise se prêtait aussi à cette comédie que vous représentiez devant moi ; quand je pense qu'elle était de moitié dans les caresses meii-
— 2i)7 — teuses et les protestations que vous me faisiez ; quand je pense qu'elle s'entendait avec vous pour me duper, l'envie me prend de finir là cette discussion, qui de tous les côtés touche à la honte, et de m'en tenir à ces mots : Battons-nous, monsieur î
En dépit de la cuirasse de stoïcisme que le ténébreux s'était appliquée sur la poitrine , il lui était impossible de ne pas ressentir l'atteinte des traits qu'Ernest lui décochait à fond de cœur ; une réponse était nécessaire : il la fit brièvement, et d\m ton digne.
— Vous vous hâtez bien , monsieur, de mettre ma lovauté en doute , et vous décidez bien péremptoirement une question fort grave pourtant, puisqu'elle résume le malheur ou le bonheur de votre sœur. Qui vous dit , monsieur, que mes intentions ne soient pas aussi pures que vous vous plaisez à les rendre cou-
pables? Qui vous dit que jo n'aie pas autant que vous horreur des chemins tortueux ?
— Prouvez-le donc, monsieur, dit vivement Ernest : oubhez toute mes défiances, traitezles de visions, d'extravagances, si vous voulez, je ne demande pas mieux. Non, vous n'êtes pas ce que j'ai l'ait de vous ; non , vous n'avez ni arrière-pensée dans lame , ni mensonge sur les lèvres : vos paroles sont sincères, vos sermens sacrés ; vous aimez ma sœur ; vous êtes honnête; vous êtes loyal : mais prouvez-le donc , monsieur , prouvez-le , cela vous est si facile !
— Je ne demande pas mieux.
— Alors vous ferez ce que je vous ai dit ; demain vous irez trouver mon père , et vous lui demanderez la main de sa fille.
Ici la figure du ténébreux, qui s'était éclair-
cie un instant, reprit son impassibilité sombre.
— Eh bien, refusez-vous? insista Ernest.
— Mademoiselle votre sœur ne vous a-telle pas déclaré que notre union immédiate était malheureusement chose impossible?
Croyez, monsieur, qu'elle n'est pas la seule à souiîrir de cette impossibilité, que moi aussi je voudrais hâter la marche du temps, et presser un dénoùmcnt que j'appelle de tous mes désirs.
— Mensonge! s'écria Ernest.
— Vérité! dit Lise, je l'accepte ainsi, moi!
— Je ne l'accepte pas, reprit Ernest. Je sais ce que valent tous ces obstacles infranchissables, qu'un seul moment de véritable volonté abaisserait sans effort , et ces regrets
simulés , et ces reculades successives qui , de délais en délais, prolongent indéfiniment une situation mauvaise , l'aggravent, par dégrés, et la rendent décidément irrémédiable. Plus tard, dites-vous, j'épouserai votre sœur, cela ne se peut pas en ce moment. Et quand cela se pourra-t-il, monsieur? Ne serez- vous pas toujours le maître de simuler des obstacles, d'opposer des impossibilités, de masquer votre égoïsme sous une apparence de regrets, d'efforts impuissans, de volonté comprimée et vaincue? Ce qui domine la situation, c'est l'honneur de ma sœur, compromis par vous, c'est la honte qui d'un moment à l'autre peut éclater à tous les yeux ; et devant une semblable considération^ je m'étonne que vous osiez invoquer d'autres considérations. Plus tard ! . . . Non j monsieur , c'est maintenant , c'est demain ! Ecoutez mon dernier mot : il me faut ou votre parole ou votre sang. Voulez -vous demander Lise en mariage?
— Cela ne se peut pas.
— Alors j nous nous battrons.
— Encore ! dit Lise. Oh ! mon Dieu ! Max, trouvez donc des paroles pour le convaincre, essayez de le toucher encore. Certes, vous ne vous battrez pas avec mon frère, avec un enfant.
Ce dernier mot qui faisait alhision à son âge, à son apparence frêle, produisit sur Ernest Marquet un effet que Lise , dans son dësir de pacification, n'avait pas probablement prévu. La vanité était chez lui un point très vulnérable ; il jeta à sa sœur un regard où une sorte de dédain se mêlait à la colère, et se redressant sur ses pieds , il reprit avec emphase :
— Un enfant ! non, je ne suis pas un enfant,
— .'502 — et je prouverai bien à monsieur que je suis un homme, à moins pourlanl qu'il dceline la proposition que je lui fais. Ilésiteriez-vous, monsieur, eonlinua-l-il en se rapprochant de Max, aurais-je la douleur d'èlre forcé, pour réveiller votre courage , de vous stygmaliser d'une certaine façon? Faut-il vous fouetter comme les vieux chevaux pour vous faire marcher? Si je suis un enfant, seriez-vous un lâche?
— Nous nous battrons , dit vivement le ténébreux, j'accepte le combat tel que vous l'entendrez; je suis à votre discrétion.
— Et vous , silence , dit Ernest a sa sœur qui murmurait d'impuissantes paroles, ceci est une affaire entre hommes (il appuya sur le mot), et qui ne vous regarde pas. Maintenant, monsieur, ajouta-t il, votre présence ici est inutile, rentrez chez vous, nous nous sommes
à la fin entendus. Demain j'irai vous rappeler
votre engagement.
Ernest avait ouvert doucement la porte, Max salua Lise, fit un signe de la main à son antagoniste, et sortit, en assourdissant le bruit de ses pas, selon la recommandation qu'Ernest lui en faisait. Aussitôt que la porte se fut refermée , Lise Marquet se laissa de nouveau retomber sur son lit en sanglottant :
— Taisez-vors, dit Ernest froidement en s'asseyant sur une chaise auprès de la croisée, notre père pourrait vous entendre. Je vous demande pardon, ajouta-t-il, de gêner par ma présence l'explosion de votre douleur; mais mon père m'a chassé de la chambre que j'occupais, je n'ai pas d'asile pour cette nuit, et je vous demande la permission d'attendre ici le jour : vous pouvez bien accorder un asile à votre frère dans votre chambre, vous en
aviez bien accordé un a votre amant. Du reste...
Lise fit un mouvement comme pour se lever.
— Du reste , reprit Ernest , toute explication entre nous serait désormais inutile, n'essayez pas de fléchir une résolution irrévocable, je ne veux rien entendre. Nous n'avons que quelques heures à passer ensemble , restez là où vous êtes , et laissez-moi là où je suis. Pleurez si cela vous convient, mais tout bas; quant à moi je réfléchirai. Si j'étais un enfant hier , vous m'avez fait homme , vous, ma sœur; car maintenant j'ai une souffrance à taire et une injure à venger.
En dépit de cette recommandation faite par Ernest d'un ton de commandement, et qui ressemblait presque à un ordre , Lise essaya
plusieurs fois de renouer avec son frère un entretien dont elle avait tant besoin ; mais tous ses efforts échouèrent contre l'impassibilité de celui-ci, jusqu'au moment où, lasse d'une constance qui n'amenait aucun résultat, elle se résigna a dévorer silencieusement ses larmes.
âO
Le premier rayon du jour qui se glissa dans la chambre de Lise trouva l'intrépide vengeur des injures faites à sa race immobile sur sa chaise , les yeux tout grands ouverts et les jambes croisées : sa figure était pâle, mais n'accusait aucune hésitation ; il s'était raidi toute la nuit contre un retour de faiblesse
moitié par orgueil , moitié par sentiment du devoir. S'il eût été seul , peut-être se serait-il laissé aller à la douleur, qui devait nécessairement résulter pour lui de la conscience d'une résolution extrême ; mais sa sœur était là , et pour rien au monde il n'aurait voulu lui donner le droit de contester une seconde fois cette virilité à laquelle il tenait si opiniâtrement. Aussi garda-t-il en se levant sa contenance héroïque, et quand il eut jeté un coup d'œil sur la pendule qui marquait huit heures, il se dirigea vers la porte sans aucune manifestation d'émotion intérieure.
— Où allez-vous? demanda Lise.
— Chez notre père d'abord , ensuite chez:. lui, dit-il d'une voix calme.
Et il sortit. Au milieu des divers mouvemens qui l'agitaient dominait encore en ce moment un sentiment de satisfaction secrète,
résultat de cet orgueil que nous avons signalé.
— Allons , se disait-il , je me suis conduit en homme !
L'expression de cette satisfaction vaniteuse était encore toute chaude, et il gardait au front l'empreinte de cette couronne virile qu'il venait de se décerner lui-même , quand il sonna à la porte de l'appartement paternel. Là aussi l'enfant sacré homme par le malheur , et de ses propres mains ^ avait une affaire grave à régler, le proscrit venait rendre ses comptes au prescripteur.
— Mon père, s'apprêtait-il à dire, vous m'avez chassé une seconde fois du foyer domestique; j'accepte l'exil que vous m'imposez , et cette fois pour toujours. J,e ne viens pas me plaindre ; je viens remplir un devoir de fds respectueux qui bénit son père jusque dans ses écarts. Vous m'avez proscrit, je vous
fais mes adieux. Quand vous penserez à moi, mon père, demeurez convaincu que loin de vous, hors de la maison commune, vous avez un enfant fidèle dans son amour, et jaloux de votre honneur.
Ce petit discours lui sembla très convenable et très digne , il disait tout ce qu'il fallait dire, sans en dire trop ; il n'était ni trop humble ni trop acre ; une sorte de douleur contenue perçait habilement à travers une enveloppe de résignation et de supériorité stoïques. Son père devait être vivement ému ; ou bien il n'était nullement sensible aux beautés de ces caractères antiques , si bien dessinés dans les Vies des hommes illustres de Plutarque.
Pour exprimer notre pensée tout entière, et mettre en relief cet orgueil déjeune homme, nous dirons qu'Ernest Marquet refaisait Coriolan, et le corrigeait : il n'admettait pas que,
banni de Rome, on pût se réfugier chez les Wolsques.
Soutenu par ce sentiment d'orgueil qui le rehaussait, et qui l'avait déjà empêché de succomber , il vit sans tressaillir la porte de l'appartement paternel s'ouvrir devant lui; mais il ne put se défendre d'une certaine émotion en se trouvant face à face avec sa belle-mère :
— Mon Dieu ! que vous m'avez donné d'inquiétude , lui dit celle-ci , où avez-vous passé la nuit? avez-vous bien souffert ? il faisait froid et humide : je n'ai pas clos l'œil , et j'ai frissonné de votre frisson. Comme vous êtes pâle, mon cher enfant , comme vous avez l'air fatigué : vous n'avez pas dormi, j'en suis sûre. Allons, venez : la colère de votre père est tombée, je lui ai fait comprendre que votre faute n'est pas autre chose qu'une étourderie,
une in conséquence de jeunesse ; qu'un jeune liomme de vingt-un ans peut bien se permettre quelques distractions , aller au bal , avoir une intrigue galante; il est tombé d'accord avec moi là-dessus. Ce qui l'irrite seulement, et ce qu'il vous passe plus difficilement, c'est d'avoir amené votre rnatlresse (c'est lui qui parle) dans sa maison à lui, sans respect pour son nom , pour sa considération que vous devez garder intacte comme un dépôt précieux. Ainsi y mon cher enfant , accordez-lui ce qu'il demande , que vous avez eu tort, que pareille chose ne vous arrivera plus ; n'irritez pas votre père par votre raideur : voilà tout ce que je veux de vous. Ne croyez pas que votre rôle soit bien pénible ou bien long; un mot, un
seul mot suffira. Dites lui : Mon père! et
allez l'embrasser : il n'en faut pas davantage,
En disant cela, madame Marquet prenait les mains de son beau-fils et les réchauffait dans
— 31S — les siennes; elle passait ses doigts dans vses cheveux que les fatigues et les émotions de la nuit avaient désordonnés , et elle ajoutait :
— Mon Dieu î comme il est défait , comme sa pauvre petite figure est tirée et malade ! Oh ! c'est aussi trop de cruauté de traiter un enfant de la sorte. Votre père a eu tort, Ernest, il a été dur, il a été féroce. Je le lui dirai, moi ; car je lui dis tout. Et il m'écoutera, et il vous rendra justice. Car enfin il vous chassait de votre chambre ! Savait-il où vous passeriez la nuit, et si vous trouveriez un asile 011 poser votre tète ! Oh ! le pauvre enfant ! Et comment avez- vous fait , mon ami , où êtesvous allé, à quelle hospitalité avez- vous eu recours ?
— J'avais dessein, dit Ernest d'un ton grave, de passer la nuit entière sur l'escalier, h la porte de votre appartement , et vous m'y
— 5U — auriez trouve ce malin ; mais je me suis ravisé, et c'est ma sœur Lise qui m'a recueilli dans sa chambre.
— Et il a passé la nuit sur une chaise. Oh ! le pauvre ! Venez, venez vite ; allons terminer la réconciliation , dépêchons-nous , car vous devez avoir faim , et je vais faire hâter le déjeuner.
En parlant ainsi madame Marquet attirait Ernest par la main , et elle l'entrahia jusqu'au salon, oii l'ancien chef de bureau, assis devant un bon feu , relisait les épreuves du journal que Philippe Ruffel l'aidait à faire. Il avait l'air sévère des mauvais jours, sa grande figure longue et osseuse était plus ridée encore que de coutume , et l'espèce de casquette à abatjour qui couvrait ses yeux donnait à son aspect quelque chose de sombre et d'inflexible. En voyant entrer Ernest, conduit par madame
— 315 -* Marquet, il ne put s'empêcher, malgré la présence de celle-ci qui exerçait sur lui une influence reconnue, de froncer le sourcil d'un air orageux.
Pour conjurer la tempête qui grondait sur le front du vieillard, madame Marquet eut recours à un mouvement stratégique d'un effet sûr; elle s'approcha du fauteuil où le Brutus bourgeois préparait les foudres de son éloquence paternelle, et se posant derrière lui sur le dossier comme un oiseau sur une branche :
— Mon ami, lui dit-elle à voix basse, et avec cette douceur qui à certains momens rend les femmes irrésistibles, vous savez bien ce que vous m'avez promis ?
— Que me veut ce mauvais sujet? dit l'ancien chef de bureau avec rudesse , mais avec
cette rudesse toute particulière qui sert de
masque h la rancune mourante et à l'amollissement du cœur. Après avoir apporté le désordre dans ma maison, vient-il me braver enface, et se redresser orgueilleusement quand il devrait plier les genoux ?
Madame Marquet jeta à Ernest, pardessus la tête de M. Marquet, un regard plein de supplication : un mot , semblait-elle lui dire , un mot seulement , faites cela pour moi.
— Voyez, continua M. Marquet, s'il avouera seulement qu'il a eu tort, que la maison du père doit être un lieu saint pour les enfans, et que le fils qui souille le foyer de la famille mérite d'être châtié cruellement.
Ces paroles avaient une double signification pour Ernest, elles lui rappelaient sa faute à lui, et la faute bien plus grave, bien4)lus inexcusa?
ble de sa sœur. Cette sainteté du foyer, il l'avait proclamée ; bien plus, au risque de sa vie, il s'apprêtait ii en consacrer le principe : aussi, en entendant son père, il ne put s'empêcher de laisser échapper un cri, empreint de douleur plus encore que de repentir :
* — Mon père !
— Là ! dit vivement madame Marquet , qui voulait autant que possible adoucir les humiliations d'Ernest et les abréger. Voyez comme il est bon , votre Ernest , il avoue ses torts , il vous fait des excuses, il promet de ne plus retomber en péché; et pourtant savez-vous qu'il pourrait se croire quitte envers vous, après la dure leçon que vous lui avez donnée ? Le châtiment dispense du repentir, et vous l'avez bien horriblement châtié.
— Si je lui pardonne, dit l'ancien chef de
bureau, c'est pourtant en faveur du repentir, et non pas en mémoire du châtiment.
Ernest s'avança vers son père qui lui tendit la main, tandis qu'au-dessus du groupe formé par le père et le fils la figure de madame Marquet rayonnait de joie.
— Ernest, dit M. Marquet, dépouillant entièrement sa sévérité , et se détournant vers sa femme, n'oubliez jamais dans tous vos bonheurs celle à qui vous les devez. Savez-vous que , depuis hier, Sophie ne fait que parler de vous? Pour atténuer vos torts, elle m'en a donné à moi ! Oui , elle a supporté ma colère, elle s'est entêtée contre ma légitime rancune, elle m'a reproché ce qu'elle nomme ma barbarie, elle m'a grondé, les larmes aux yeux, d'avoir pu me conduire envers vous avec tant d'inhumanité : « Vous l'avez chassé, disaitelle, lui, votre enfant ; que ferait-on de plus à
un étranger? Vousn'avez donc pas d'entrailles de père ! » Voyez à quoi vous m'exposez : si vous n'étiez pas revenu pourtant, si j'avais refusé de vous pardonner , elle ne m'aurait jamais pardonné non plus , elle ; elle m'aurait déclaré la guerre , et Dieu sait si j'ai peur de cette charmante ennemie-là : aussi, je le répète, Ernest, aimez bien cette chère femme, ayez pour elle , non seulement de l'affection, ce n'est pas assez ! c'est de la vénération qu'elle mérite , comme Dieu !
Exalté par ces paroles, en proie à l'excitation nerveuse, résultat d'une nuit passée sans sommeil et d'un travail laborieux de la pensée , Ernest se laissa entraîner ;i une démonstration que son père provoquait avec une si vive ardeur : tant de bonté, d'abnégation, de dévoûment désintéressé de la part d'une bellemère, d'une marâtre, selon l'expression consacrée , méritait bien une consécration solen-
ïielle , un de ces retours de cœur à cœur qui cimentent les pactes d'affection, et leur communiquent presque la majesté d'un culte.
— Mon père 1 dit lejeunehomme^en haussant sa voix au niveau de cette situation que le bienfait d'une part et la reconnaissance de l'autre grandissaient également, vous m'accusiez toutà-l' heure de ne pas vouloir plier les genoux ; si fait je les plierai, devant vous d'abord, et aussi devant cette femme qui s'interpose entre votre colère et mes fautes, qui me console dans mes afflictions, et me fortifie dans mes faiblesses : devant cette femme que Dieu a placée près de moi comme mon bon génie, comme mon ange gardien.
Ernest, tout en parlant, s'était glissé jusqu'à terre , et agenouillé devant madame Marquet , il baisait avec effusion la main que celleci lui avait tendue pour le relever :
— Mon enfant, dit Sophie Bréchemin, voyant qu'Ernest persistait à la remercier à deux genoux, votre père me flatte, ne le croyez pas, je ne mérite pas d'être adorée comme une sainte , ni d'être invoquée comme un ange ; je suis une femme , voilà tout :• traitez-moi donc selon mon infa^milé, relevez-vous et venez déjeuner.
Cette modestie mit le comble aux sentimens d'admiration que cette scène avait développés dans le cœur d'Ernest Marquet à l'égard de sa belle-mère ; échauffé par la reconnaissance, il accepta avec bonheur l'idée qui lui vint de se confier à elle , de lui avouer ce secret que la nuit venait de lui révéler : puisqu'elle était la providence du fils, ne devait-elle pas être celle de la fdle ? Lui celer un secret , après tant et de si grands témoignages de dévoûment de sa part, n'était-ce pas une ingratitude, etpresqu'un vol? Son entremise ne devait aboutir à
aucun résultat, il le savait , et n'aurait pas voulu espérer le contraire ; mais encore étaitil convenable de la mettre de moitié en tout ce qui le concernait : d'ailleurs, il lui semblait que le souvenir et la protection intérieure d'une aussi sainte femme devait lui servir d'égide , et que , dans le combat convenu entre lui et le ténébreux , il n'aurait qu'à invoquer ce nom de sainte pour être assuré de la victoire. Cette idée de confidence une fois admise , Ernest Marquet attendit l'issue du déjeuner pour la mettre à exécution.
Lise ne parut pas au déjeuner , et lorsque M. Marquet demanda à Mary si elle avait vu sa sœur, Ernest tressaillit dans ses entrailles. Mary avait vu Lise, elle l'avait trouvée un peu fatiguée et pâlie , une indisposition légère la retenait au lit, elle reparaîtrait au dîner. Pendant ces explications, Ernest comprit le rôle qu'il devait jouer, il affecta de renjouement,
de l'appétit; il parla à sa belle-mère et à Mary avec abandon, presque avec gaîté; il avait à cœur d'éloigner tout soupçon de la pensée de son père ; son père devait tout ignorer ; il fallait ménager la faiblesse de ce vieillard, et écarter de son front la couronne d'épines : quand le résultat de son duel lui serait connu, il aurait soin de lui en cacher la cause réelle, il prétexterait une discussion de jeunes gens, un mot dit de travers , une piqûre d'amourpropre ; au besoin il se donnerait tort : l'essentiel était que le repos de son père ne fût pas troublé.
A la fin du déjeuner, Ernest chercha vainement à attirer sa belle-mère à part, pour lui confier son secret. Celle-ci avait remarqué l'effort qui perçait sous son masque enjoué. Plus d'une fois , quand l'air soucieux prenait le dessus sur la gaîté factice qu'il affectait, elle lui avait dit avec un air d'intérêt :