‹ Ernest RenanChapitre 1 sur 28 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

... Un siècle n'est pas tenu (rétahlir ses célébrités au nom do l'Esprit de Vérité, plutôt qu'en vue de ses intérêts. Ses hommes préférés sont les avocats de sa cause, ses défenseurs.

Je ne crois pas qu'une époque ait mieux compris que la nt^trc l'avantage immédiat de façonner ses grands hommes dans le sens de ses besoins. A l'aide de ses journaux multiples et sonores comme des trompettes de papier, de vrais mirlitons, notre dix-neuvième siècle s'est construit, en vue d'un avenir qu'il devine menaçant, une devanture de Renommées, toutes assises de préférence parmi ceux qui servent ses plans de destruction du passé. Jamais on n'a vu aussi clairement que dans le présent, que la g-loire est toujours faite de compromis entre le talent et la conscience, ou tout au moins qu'elle s'appuie, pour se produire, sur les besoins mutuels de l'État et ceux de l'Individu. C'est la théorie du Do)inant Donnmit portée à son ap<»gée.

A l'entrée de sa vie, un homme comme Renan regarde son temps, Tétudie, de môme qu'un siècle

VI PREFACK

comme le nôtre, qui a besoin de renégats, observe les débuts d'un esprit comme M. llenan, guette son premier geste, l'attend au pied du mur pour l'épreuve.

Au moindre clignement d'oeil, des complices se comprennent ou des adversaires se devinent.

M. Renan ne se posa point eu adversaire. Il a reproclié plus tard à Mgr Dupanloup d'avoir trop peu aimé son siècle, et de lui avoir fait trop peu de concessions « pour qu'il put lui être donné de former des hommes au droit fil de son temps. >

Etant donné le lieu d'où il venait et celui où il arriva, M. Renan sut, lui, comme personne, se former de lui-même « au droit fil de sou temps. » 11 s'y forma par des concessions incessantes à l'esprit du siècle, concessions productives, d'où il sort gloire, honneur, fortune, pour tout le laps que dure l'esprit public qui les engendra.

J'ai connu M. Renan au Dhirr Celtique^ où il venait rarement sans êlre accompagné de son fils, lettré aimable et peintre délicat. J'ai cessé de me rendre aux invitations de M. (Juellien, un breton alîeclueux et de sens droit, — secrétaire, presque rhnmmp-orchcslrc de ce banquet dont je parlerai un de ces jours, — j'ai cessé, dis-je, le jour où M. Renan accorda son autorité de savant officiel à cette contre-vérité historique qu'il y avait eu des Juifs-Gaulois.

Ou bien M. Renan n'était pas le savant qu'on disait, ou bien il nous déclarait la guerre à nous

PREFACK VU

;iiitisemites, en donnant celte satisfaction aux Juifs (le France. Fai même temps il adhérait formellement à l'idée dominante du siècle, qui a placé l'idée de nation aux lieu et place de l'idée de race.

En insistant sur cette formule : Juifs Gaulois, M. Uenan transgressait pour plaire h son siècle les limites de la vérité pure. Celle-ci ne nie pas ([u'il y ait eu des Juifs en Gaule. Elle conteste toutefois qu'on puisse être à la fois Juif et Gaulois; Gaulois étant un nom de race, comme Juif est le nom d'une autre race.

A quoi bon retourner aux banquets mensuels (lu bon Quellien oii se chantent pourtant de jolies chansons locales? M. Renan avait elfacé d'un mot quelques jolies pages de ses Souveniy^s sur les Bretons, et les traits caractéristiques de cette race. En môme temps il avait donné un fort coup de pied dans la table de ce Dîner Celtique^ dont ce l)on Quellien est si fier au nom de la race qui le fit barde.

J'avais lieu de savoir que cette résurrection de la Question Juive avait dérangé M. Uenan. Un jour Quellien, toujours à ce fameux Biner Celtique^ m'avait présenté à M. Renan, comme un adepte fervent de l'idée nouvelle. M. Drumont venait de |)ul)lier la France-Juive^ et moi-même j'avais épousé publiquement cette déclaration de guerre. Mes amis n'avaient pas vu cela sans émotion. Et ils voulurent à tout prix me montrer à Renan, presque comme une curiosité !

J'entendsencore lesah! ah! c'est bien, Monsieur,

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