‹ Ernest RenanChapitre 26 sur 28 · AVORTEMENT D'UNE ENTREPRISE · texte numérisé non relu

AVORTEMENT D'UNE ENTREPRISE

a (lit que « le genre humain arrive à prier de moins en moins, car il sait bien qu'aucune prière, n'a jamais été suivie d'effet. » Le plus solennel démenti est infligée à cette affirmation pleine de suffisance et d'orgueil par les magnifiques manifestations de prière publique, par les nombreux pèlerinages qui tiennent en haleine toute lapresse européenne.

Mais laissons parler sur ce sujet un auteur qu'on ne soupçonnera pas de partialité :

Depuis ces dernières années, dit M. Albalat (1) nous assistons à une véritable rénovation religieuse, à une sorte de réaction mystique, qui n'est pas, si l'on veut, une revanche du dogme, mais une manifestation du sentiment. Les hommes mûrs reviennent sur leurs préjugés ; la jeunesse se reprend à aimer la poésie de la foi, son idéal esthétique, ses enseignements, ses mélancolies, ses enthousiasmes.... L'influence de Renan sur la postérité nous apparaît bien différente de celle qu'exerça Voltaire. A la veille de la Révolution, l'incrédulilé française renchérit sur l'incrédulilé vollairienne ; aujourd'hui, au contraire, on semble oublier l'opposition dogmatique de Renan pour ne se souvenir que du charme et de la beaulé qu'il a laissés au christianisme II manquait à ce siècle ce dernier éclectisme, l'éclectisme de la foi; ou peut dire que c'est lui qui nous l'a donné; il adéeouronué la religion, mais ce respect nous en est resté ; il n'a rien détmit, et le goût de croire est plus fort que jamais...

Et Renan lui-même n'a-t-il pas anéanti par avance sa tentative d'explication rationaliste des événements

(1) La Nouvelle Revur, lo octobre 1892.

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les plus hautement surnaturels? Il a voulu prouver que Jésus-Christ n'est pas Dieu et les mois « Dieu » et « divin » abondent sous sa plume, s*appiif]uant à l'être et à l'œuvre qu'il voulait découronner. Et quand il a fait le récit de la Passion de l'Homme-Oieu n'a-t-il pas été obligé d'abandonner malgré lui sa froide dissertation et de chanter :

Repose maintenant dans la gloire, noble initiateur. Ta dignité est fondée.

Ton œuvre est achevée. Désormais hors des atteintes de la fragilité, tu assisteras, du haut de lapai.K divine, aux conséquences infinies de tes actes- Au prix de quelques heures de soulfrance, qui n'ont pas même atteint la grande àme, tu as acheté la plus complète immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi ! Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel so livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité, qu'arracher ton nom de ce monde serait l'ébranler jusc^u'aux fondements. Entre toi et Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as tracée, des siècles d'adorateurs.

Comme l'a si bien dit Léonce de Larmandie (l) le livre maudit s'achève en psaume de David. C'est bien là le pouvoir incoercible de la conscience. C'est la révolte triomplianle, contre la volonté pervertie, des organes prédestinés à Thosanna du beau et du vrai. Les

Eôraka, p. 8L

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derniers mots de Tathéisme de Renan sont : Dieu, divin, divinité, éternité. Sa langue se rébellioiine contre le cynisme de son apostasie et tandis qu'il médite la négation et le blasphème, entendez-le, il chante le Te Deum.

Ce mélange de respect et de haine, qui a illusionné tant d'âmes sur l'œuvre de Renan, fait donc aussi la caducité de cette même œuvre. Elle n'a point de force pour entraîner les masses et les ruer contre le christianisme ; elle n'a point d'influence sur le peuple et n'a touché en rien à sa foi naïve.

Si vous en voulez une preuve, allez-vous-en un jour de marché sur la terre armoricaine, qui pleure de honte d'avoir donné le jour à un tel renégat, ou sur n'importe quelle autre terre française. Prenez deux planches de sapin et plantez-les en terre : tout le monde passera sans détourner la tête. Reprenez-les, croisez les simplement à angle droit et élevez-les dans les airs : aussitôt vous verrez chaque passant se signer, s'incliner ot ôter son chapeau.

Et sur vos lèvres se dessinera un sourire de mépris à l'adresse de l'auteur de la Vie de Jésus ; vous saluerez à votre tour ces morceaux de bois dont vous avez fait le symbole sur lequel le monde est écrit ; vous reconnaîtrez que Jésus-Christ est toujours Dieu ot rfui, que sa croix est toujours le signe du salui et do la victoire, et vous vous on irez rassuré contre les entreprises des savants, des sots et des méchants.

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