‹ Ernest RenanChapitre 25 sur 28 · AVORTEMENT D'L'NE ENTREPRISE · texte numérisé non relu

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chose, la loi du progrès devrait avoir saisi ce quelque chose, et l'avoir amené à l'état de perfection, de toute éternité. Qui dit éternel dit sans commencement et sans fin. Les milliards de siècles, dont parle M. Renan, mis en contrepoids de ce qui est éternel, donnent, tout juste, zéro au total.

S'il n'y avait rien avant la période atomique, alors, comment ce qui est en est-il sorti? C'est malaisé à comprendre. Entre ce néant, doué de fécondité, et cette éternité, qui commence, progresse et aboutit, l'esprit demeure perplexe et Tàme ne perçoit que ténèbres et chaos. Cela n'est guère fait pour amener des disciples au philosophe.

Il est fort à croire que lui-même ne voyait pas beaucoup plus clair dans son propre système, si nous en i jugeons par les innombrables contradictions dont il a émaillé l'exposé de ses théories. Il en vint même à déclarer qu'une chose pouvait être vraie et fausse à la fois et qu'il ne fallait jamais se préoccuper de ce qu'on avait dit ou écrit dans le passé. « L'homme, écrivaitil dès 1846, ne peut jamais être assez sûr de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde maintenant comme le vrai ». Renan s'est toujours ménagé des portes de sortie, tout en prétendant ne suivre que la vérité; mais cette vérité était fuyante, ondoyante et diverse et elle changeait de forme toutes les fois que les intérêts du sycophante le demandaient.

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Deux mots résument toutes les idées de Renan. «Je ne sais pas où je vais, semble-t-il avoir dit constamment, mais suivez-moi tout de même. » Cela peut séduire quelque temps un peuple accoutumé aux entreprises hasardeuses et c'est peut-être pourquoi une génération blasée s'est lancée à la suite du prétendu sage sur Tocéan de Tincertain et de l'inconnu. Ces désœuvrés, ces âmes vides ont trouvé plaisant de courir les chances d'une expédition dangereuse en compagnie de celui que Saint-Victor appelait le « gandin de l'exégèse ». Si la doctrine d'ailleurs était insuffisante à satisfaire les curiosités de l'esprit, l'homme était séduisant.

La grande réputation de cet écrivain, qui demain sera incomprise et stupéfiera les hommes de la nouvelle génération a eu surtout son origine dans le charme môme de l'indidu, dans sa facilité d'humeur, sa grâce, son indulgence, dans les emplois où il avait su se porter, dans les relations qu'il avait habilement nouées, dans les banquets mêmes où il apportait aux jeunes et aux médiocres le laisser-aller sceptique de sa présidence. 11 y a eu une sorte de confusion dans les hommages qui ont été rendus à Kenan et une bonne partie de l'encens qu'on a brûlé autour de son cadavre s'adressait moins au penseur et i\ l'écrivain, qu';\ l'administrateur du Collège de France, au membre de

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plusieurs académies, et surtout à celui qui personnifiait la lutte contre le christianisme.

Mais sa doctrine qui n'est en somme qu'un manque de doctrines, ne pouvait retenir longtemps des âmes affamées d'idéal et de vérité. On se lassait vite du néant philosophique, comme on se lassait aussi de l'homme, promenant son regard inévitablement satisfait sur le monde auquel il avait tout demandé et qui ne lui avait rien refusé.

Ce n'est pas avec d'élégantes négations qu'on mène les foules, et quand Moïse lirait les Hébreux d'Egypte, c'était pour leur montrer dans un avenir, lointain encore mais certain, les riants coteaux de la terre promise. Comme le dit Ch. Normand dans la Petite Revue, Kenan dépréciait les oignons du Nil, mais ne promettait pas les grappes de Chanaan : c'étaient de belles phrases et des doutes bien modulés et de tendres soupirs. Mais c'était là viande creuse pour le commun des mortels et le nom de Renan n'est pas sorti d'une pe tite élite intellectuelle qui se pùmait à ses phrases bien agencées. Cette élite elle-même a cessé de se complaire à ces pâmoisons.

Aussi, ajoute le même critique, « de toutes les habiletés et de tous les bonheurs de Renan en ce monde, le dernier et non le moins grand a été sans doute de mourir i\ propos ». L'édifice de gloire et de répulation lK\ti avec tant d'habileté, la maison d'or élevée à si grands frais — aux dépens de l'intégrité de la conscience et du caractère— menaçait de s'écrouler avec fracas. Les savants eux-mêmes, que Renan avait flattés dans leur vanité, se détachaient du maître, et en-

voyaient do ci de là le coup de pied d'àne au lion moribond. Bientôt il ne restera de cet état particulier des esprits, flottant dans le brouillard du doute et de la contradiction, ({u'un souvenir désaf,'réal)le et une amère rancune contre le nay-slificateur. Le renanisme s'éteint avec celui qui l'a créé.

Il n'en peut guère être autrement, puisque celui-ci n'a apporté aucun élément nouveau dans la grande lutte qui met aux prises TÉglise de Dieu et l'esprit révolté de l'homme. En dehors des négalions gratuites, il n'y a pas dans les ouvrages de Renan un argument vraiment scientifique et nouveau contre l'existence de Dieu, conlrc l'ordre surnaturel, conlre l'authenticité des Écritures, contre l'inspiration de la Bible. Il a essayé de rajeunir des armes usées sans parvenir à leur rendre le mordant qu'elles avaient perdu. La saine philosophie et rap(jlogéti(iue chrétienne ont depuis longtemps fourni une réponse péremptoire aux arguments qu'il a recueillis un peu partout, dans les arsenaux dévastés des vieux hérésiarques ou des impies démodés.

Aussi le catholicisme ne paraît il plus guère s'inquiéter des publications de Renan. Les réfutations de la Vie de Jésus furent innombrables ; le dernier volume de V Histoire d'Israël n'a pas donné lieu à un article de contradiction sérieuse. C'est le silence du mépris : un haussement d'épaules et un éclat de rire suffisent à faire justice des divagations du renégal. Et la renaissance chrétienne, qu'on constate partout à l'heure actuelle, est la plus éloquente protestation qu'on ait faite contre les attentats de Renan. Celui-ci

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