I. M. R«nan, Souvenirs
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ERNEST BENAN. if
des âmes, il vivait avec eux. Les lecteurs du M. Renan désabuse", mais si merveilleusement artiste, de iS83, peuvent deviner de quel amour Tabbé Dupanioup dut entourer la plante grandissante de cette rare imagination. Peu de sentiments sont aussi féconds en profondes, en pures délices : voir une intelligence adolescente, et qui s'ouvre aux divines impressions des chefsd'œuvre, comme une rose s'ouvre au soleil ; — la voir et la suivre et l'aider; être pour elle ce que l'air léger, ce que le vent tiède, ce que les pluies bienfaisantes sontpour la fleur; participer à cette éciosion d'une pensée; devenir en quelque sorte, et d'une façon en un certain sens irréparable, l'esprit d'un esprit, j'allais dire l'âme d'une âme ; — n'est-ce pas la poésie même de l'éducation et la rançon de tous les dégoûts qu'entraîne avec soi la discipline de l'enfance? Cette poésie, il est vrai, demeure le plus souvent le rêve ironique et impossible à posséder qui fait mieux sentir par le contraste ce qu'il y a de trivial et de médiocre dans la réalité. L'abbé Dupanioup, lui, à force d'enthousiasme, triomphait de cette réalité triviale et médiocre : « Il fut pour moi, avoue M. Renan, ce qu'il était pour fous, un principe de vie, une sorte de Dieu... » î
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iS CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES.
Trois années s'écoulèrent entre l'entrée au séminaire de Saint-Nicolas et l'entrée plus grave au. séminaire dMssy, maison de campagne où les futurs Sulpîciens faisaient leurs études de philosophie. Ces trois années tuèrent quelque chose dans le petit Breton, venu de Tréguier après avoir écouté l' Angélus du soir. — L'enfant naif et recueilli dont le clocher natal avait comme enveloppé l'âme de fraîcheur sombre et pieuse céda la place au clerc-lettré, à l'excellent humaniste, à l'admirateur des artistes du siècle. L'élève de l'abbé Dupanloup avait lu les vers de Lamartine, ceux de Victor Hugo.
11 avait aperçu la grande et violente mêlée de Paris, et compris la gloire. Il y a ainsi dans l'existence de tout homme destiné à devenir un écrivain une heure décisive où il cesse de voir les choses par dedans, — il n'écrirait pas, — et où il commence de les voir par le dehors. — Heure fatale, car de ce jour-là les sentiments cessent d'être tout à fait désintéressés ! Nous ne les avons plus en nous uniquement pour les avoir, nous les avons pour en tirer parti au profit d'une œuvre, où ils n'entrent, où nous n'entrons nous-mêmes qu'en qualité de moyens nécessaires! — Heure bénie, car c'est d'elle
que date l'amour de la Muse. « Cet amour-là, disait l'héroïque Flaubert, console des autres et les remplace!.. » C'est dans la salle de travail de Saint-Nicolas que M. Ernest Renan, alors si inconnu de lui-même et du monde, devint l'homme de lettres qu'il est demeuré à travers toutes les métamorphoses de sa pensée, l'homme de lettres qui, à l'heure présente ne voit plus guèredans les vicissitudes de la vie qu'un prétexte à des pages éloquentes et fines. C'est encore Flaubert qui disait : « Le monde et sa propre personne ne fournissent à l'écrivain qu'une )7/«sion à transcrire.... h Ne serait-on pas tenté de croire que, du moins au point de vue chrétien, les vieux docteurs avaient raison qui considéraient le talent comme un péché splendide?
Le séminaire d'Issy renouvela chez M. Renan les sources à demi taries de la curiosité scientifique. Il nous a présenté un tableau charmant du petit pavillon de la reine Margot devenu, par les hasards des héritages et des donations, une succursale du grand Institut de Saint-Sulpice. La vieille construction, le parc anenant où des édîcules pieux et des statues de sainteté dressaient leur forme grise au détour des allées, le petit cimetière de la compagnie, et
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M CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES
tout auprès une imitation de la santa casa de Lorette, — n'était-ce point là un cadre tout préparé pour la rêverie, érudite à la fois et dévote, d'une âme qui se croyait chrétienne, et qui n'était déjà plus que curieuse, sentimentale et poétique? v Mon premier idéal, a dit M. Renan, est une Froide charmille janséniste du xvn' siècle, avec l'Impression vive de l'air et l'odeur pénétrante des feuilles tombées. Je ne vuis jamais une vieille maison française de Seîne-ct-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres austères qu'on a lus jadis sous ces allées... » II faudrait rapprocher de cette phrase significative les pages du Volupté de Sainte-Beuve où Amaury raconte les promenades de ses après-midi d'automne, en compagnie d'un recueil de ces élégies antiques où il est parlé des jours qui s'écoulent, de la jeunesse qui ne reviendra pas. Sans que M. Renan s'en doutât encore, il passait déjà en lui un peu de ce frisson de mélancolique épicurisme qui lui a inspiré les étranges et admirables fragments de son Eau de Jouvence.
Mais Amaury associait aux nostalgies des jours pqss^s le désir de la femme aux lèvres parfu-
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mées qui vous invite à vous couronner de roses en anendant quelles soient flétries^, tandis que leséminariste d'Issy voyait seulement, dans sa candeur, la Science lui sourire, — maîtresse aussi perfide peut-être, aussi coquette, aussi torturante que les autres! — Un M. Pinault, qui était un des professeurs du séminaire, trouva un jour l'élève assis sur un des bancs du parc et lisant le traité de Clarke sur l'existence de Dieu. Certes, la distraction était innocente, mais les grands connaisseurs des choses de l'âme savent trop bien quelles formes subtiles le démon peut revêtir pour attirer ses victimes loin de la droite règle et de Taction stricte; et, avoir le jeune homme enveloppé dans sa houppelande qui absorbait son opium métaphysique avec une infinie jubilation, le vieux prêtre s'écria in Oh le cher petit trésor ! mon Dieu 1 Qu'il est donc joli, là, si bien empaqueté ! Oh ! ne le dérangez pas. Voilà comme il sera toujours 1... Il étudiera, étudiera sans cesse, mais quand le soin des pau-