‹ Ernest Renan: Par Paul BourgetChapitre 4 sur 5 · I. J'ai parcouru, je l'avoue · texte numérisé non relu

I. J'ai parcouru, je l'avoue

, toutes les ;

sectes; ~ j'ai

>ien cherché, j'ai bien couru,

, - Je n'ai i

■ien trooïé de

neilleur que la foi au Christ.

ERHEST REttAN. ■]

de laquelle il ne pouvait plus guère devenir qu'un fanatique ou qu'un résigné. Pour celui qui a consacré les meilleures années de sa jeunesse aux vudes de la théologie, quelle carrière est ouverte s'il renonce au sacerdoce? A combien de personnes fera-t-ll comprendre qu'ayant conservé la foi jusqu'à un âge de réflexion déjà mûre, et poussé la piété jusqu'à un degré de sacrifice suprême, il a dû cependant, pour garder sa propre estime, renier cette foi, désavouer cette piété, refuser ce sacrifice ? L'immortel honneur de M. Renan sera d'avoir vu ces obstacles, — mais d'avoir vu aussi, avec une lucidité plus courageuse, cette grande loi de l'honneur intellectuel, qui veut que notre vie extérieure soit en accord avec notre vie intérieure, et nos aaions avec nos idées. Quand il entra au séminaire de Saint-Sulpice , il croyait encore ; — quand il cessa de croire, il en sortit avec la morne perspective d'une existence à refaire d'un bout à l'autre et dans des conditions redoutables d'inconnu. De telles déterminations sont de celles qui classent les âmes, — mais à un prix parfois bien cruel.

On trouvera dans ces Souvenirs de M. Renan qui demeureront la source souverainement

s« CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES.

précieuse de toutes ses biographies, un récit simple, et saisissant par cène simplicité même, du drame moral dont l^issue fut une rupture définitive avec le séminaire et avec>la foi de sa jeunesse. Ce fut un drame, en effet, mais un de ces drames lents et obscurs qui ne se résolvent pas en quelque scène tragique. M, Renan n'eut point, comme ce noble et plaintif Jouffroy, sa nuit de décembre. Il ne vit pas sa piété disparaître tout entière sous ses regards, comme le palais d'Aladin s'évanouit dans le conte des Mille et une nuits. Cela tient à ce qu'il ne se posa pas d'un bloc, comme beaucoup ont fait et feront, le problème de la vérité de la religion. Voué par nature aux recherches de l'érudition, il était devenu, à Saint- Sulpice, l'élève favori de l'abbé le Hir, lequel était chargé du cours de grammaire et du cours d'hébreu. Sous la discipline de ce maître, auquel il rapporte modestement tout ce qu'il vaut comme savant, M. Renan devînt un philologue d'une grande valeur. Sa puissance de travail est restée considérable. S'il faut nous en rapporter à ses confidences, elle atteignit son plus haut degré dans cette période de sa jeunesse : a Je ne peux comparer ces années

de travail, dît-il, qu'à une violente encéphalite durant laquelle toutes les fonctions de la vie furent suspendues en moi.» Il connut alors les grandes œuvres de Pexcgése allemande, qui borne la critique religieuse à la critique des sources de la tradition religieuse, et c'est à la suite des objections toutes philologiques de cette exégèse qu'il arriva, mais lentement, à ne plus croire à la divinité des livres soi-disant révélés. « Mes raisons, écrit-il à la fin du récit de ce qu'il appelle sa Nephtali, sa lutte intime, mes raisons furent toutes de l'ordre philologique et critique ; elles ne furent nullement de l'ordre métaphysique, politique, moral...» Heure par heure la négation s'établit en lui avec une évidence qui ne lui permettait plus de porter sans hypocrisie la soutane du sulpicien. Le 6 octobre 1845,11 descendait les marches de Saint-Sulpice pour aller jusqu'à un petit hôtel au coin de la place, où il avait retenu une chambre. II croyait d'abord n'avoir brisé qu'avec une profession. Il se trouva qu'il avait brisé avec le christianisme tout entier .

Les observateurs de la vie morale ne manqueront pas de remarquer l'état d'entière séré-

bï G 00^ le

»e CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES.

nité où est demeuré M. Renan vis-à-vis des choses de la religion. Cette sérénité fut la ré-' compense de l'absolue bonne foi avec laquelle il se conduisit en ces années d'effort vers le vrai. Mais cette bonne foi pouvait lui coûter cher, car il se trouvait réduit aux chétives ressources des leçons particulières dans une ville où il ne connaissait personne, et n'ayant même pas ce titre de bachelier qui ouvre aux nécessiteux les portes des humbles pensions. Un amer et tragique écrivain, M. Jules Vallès, a raconté dans son Jacques Vingtras, Tâpreté de la lutte qu'il eut à soutenir contre la destinée, pour avoir affronté, lui aussi, ce Paris formidable, et les misères du gagne-pain qu'il offre aux anciens lauréats des lycées ou des séminaires.

L'heureuse fortune de M. Renan voulut qu'il rencontrât, dans ces heures de dangereuse épreuve, une protection faite de tendresse et d'intelligence, celle de cette sœur dont j'ai déjà cité le nom. Henriette Renan avait, à la suite d'essais divers, accepté la place d'institutrice dans une grande famille de l'étranger. Confidente de la crise intérieure que subissait son frère, elle l'avait encouragé à suivre le chemin montré par la conscience. Elle lui avait donné

ERNEST RENAKI. 37

ce secours du bon conseil qui soulage si déli-' cîeusement les solitaires angoisses du cœur.

Elle lui donna le secours matériel qui écarte le besoin immédiat. Les douze cents francs qui vinrent d'elle au jeune homme, — économies d'une fille pauvre et fière, — suffisaient à écarter les premières et immédiates inquiétudes.

M. Renan eut le loisir de regarder autour de lui, de se faire agréer comme professeur interne dans une modeste institution. 11 y commença de préparer ses examens universitaires, qui furent comme un jeu pour cet esprit exercé à la rude gymnastique de Saïnt-Sulpice, En 1848, c'est-à-dire exactement trois années après avoir abandonné le séminaire, M. Renan était reçu le premier au concours de l'agrégation de philosophie. Dans l'entre temps, il avait présenté à l'Institut un mémoire sur les langues sémitiques, et remponé le prix Volney. La carrière de la haute science s'ouvrait devant lui. L'existence d'un homme d'étude se passe tout entière entre les murs de son cabinet, parmi ses papiers. Aussi la nomenclature des ouvrages de M. Renan constitue-t-elle la seule biographie de ses années de virilité. Comment ne pas insister pourtant sur le gracieux et tendre

bï G 00^ le

aS CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES.

roman d'amitié qui fut le charme de cette entrée du jeune savant dans la pensée libre, et déjà dans la renommée? Sa sœur Henriette, revenue de Tétranger, habitait avec lui, participant à tous ses efforts, inspirant toute son énergie. Elle réalisait, cette sœur un peu jalouse et farouche, mais d'une incomparable délicatesse de sensibilité, cette chimère de l'amie idéale et bienfaisante, qui joint à la grâce d'un esprit de femme la beauté morale d'un grand cœur d'homme. Il n'était aucune des recherches de son frère auxquelles elle ne pût s'associer, aucune de ses subtilités qu'elle ne pût comprendre, aucune joie qu'elle voulût recevoir, sinon de lui, aucune peine qu'elle ressentit, sinon les siennes. Et quand elle mourut au cours d'un des voyages qu'elle fit avec son frère en Syrie, l'homme déjà illustre, auquel elle avait voué sa vie, put déposer sur son tombeau, comme une précieuse couronne de fleurs qui ne se faneront jamais, cette dédicace de la Vie de Jésus, sa plus admirable page peut-être et la plus suave : h Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes... m II avait perdu en elle le bon génie de ses plus nobles heures.

ERNEST RENAN. m

Les années cependant avaient marché, M. Renan avait multiplié les publications :

articles dans le Journal des Débats, essais dans la Revue des Deux Mondes, mémoires à l'Institut. Il avait occupé une place importante à la Bibliothèque nationale, conquis un fauteuil à l'Académie des inscriptions. Nommé professeur au Collège de France, puis tenu à l'écart de sa chaire par suite des manifestations bruyantes qui avaient accueilli sa leçon d'ouverture, en i863, il donna au public sa Vie de Jésus, et il atteignit du coup une réputation européenne. La magie mélodique de son style était cette fois mise au service des idées qui touchent aux fibres les plus vivantes de la con< science de l'homme moderne, A la négation moqueuse de Voltaire, il arrivait, substituant cette sorte de négation mélancolique et adoratrice qui est la sienne. II couchait au tombeau le Crucifié, avec des larmes ineffablemem tristes et douces, le pleurant d'avoir souffert et d'être mort en vain, et se pleurant lui-même de ne pas croire à la divinité de la plus noble victime qui ait jamais versé son sang. C'était, ce livre demeuré unique, un si troublant et çlél}cieux mélange de vénération et d'analysç,

)o CELEBRITES CONTEMPORAINES.

de rêverie et de science! La poésie des paysages y faisait un fond si lumineux au visage sublime de Celui qui mourut réellement pour sauver le monde ancien des ténèbres et du péché ! Les âmes pieuses furent tout à la fois consternées et ravies. Les âmes impies furent séduites. Les âmes indifférentes furent attendries. Une tempête de polémique se déchaîna, à travers laquelle le livre passa, guidé par un invisible esprit, comme l'esquif de TÉvangile, où Jésus repose dans la tempête aussi, mais calme et sans qu'une boucle de sa céleste chevelure tremble sous la brise. Aujourd'hui la tempête s'est éloignée, le livre demeure. Je ne sais pas s'il est exact, et il est possible que la portion philosophique et historique prête à des reproches justifiés, — mais la portion morale est au-dessus de ces reproches, et c'est par elle que l'œuvre est durable, par ce culte dépourvu de toute forme précise pour la personnalité idéale du Nazaréen, — livre vraiment incomparable d'élévation et de rêverie, et qui serait le plus beau des livres écrits sur Jésus, n'étaient les Évangiles et V Imitation!

La portion morale, — à mesure que M. Ernest Renan s'est avancé dans l'âge et dans la

ERNEST RENAN, }t

réputation, de plus en plus il )'a laissée se développer dans son esprit et dans ses livres jusqu'à prendre, à certains moments, toute la place comme dans ses deux comédies philosophiques et dans ses ^OKveMiM. 11 me semble qu'il lui doit le meilleur de son talent, comme il lui doit les plus sincères de ses admirateurs. La grande quantité de science qu'il a dépensée dans son Histoire des Origines du Christianisme n'aurait pas suffi à lui conquérir cette place presque suprême qu'il occupe dans l'opinion contemporaine, si un souffle n'avait couru à travers toutes les pages de ses livres d'érudition, souffle de vie et d'âme. Dans une époque d'universel tumulte et d'effrénée dépense de forces, l'auteur de la Vie de Jésus reste le représentant d'un culte presque aboli. 11 a la religion de la vie intérieure. Il continue de croire que l'existence n'a de,prix qu'interprétée, que transfigurée par un Idéal. A cause de cela, même son scepticisme à l'endroit des formes de cet Idéal n'est pas meurtrier, même son dilettantisme reste noble, même ses négations n'aboutissent pas à la sécheresse. S'il y a un fond de pessimisme dans sa pensée, la chatoyante et lumineuse surface empêche de l'apercevoir. C'est la poésie

]■ CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES

du génie celtique qui survit à toutes les expériences et à tous les désenchantements. Parlant au cours d'un de ses premiers articles de la Terre de promission, que la légende bretonne pare de fleurs éternelles, M. Ernest Renan disait : t Quelques hommes privilégiés seuls l'ont visitée. A leur retour, on s'en aperçoit au parfum que leurs vêtements gardent pendant quarante jours... » L'âme du grand écrivain a, elle aussi, visité, dans les premières années, une Terre de promission, celle des beaux rêves de sa race, et les phrases dans lesquelles s'enveloppe aujourd'hui cette âme vieillissante en ont gardé un parfum qui ne mourra pas.

BoUr?G£-T

i,,Googlc

In^rCufirie-librairie A. QUANTIN, ?, m Saint-BeBolt, PAEIS

CÉLÉBBITÉS CONTEMPORAINES

Page 1