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CHAPITRE XIV

L'Infante se prépare à la guerre. — Les électeurs ecclésiastiques. — L'archiduc Léopold. — Le comte Henri de Bergh. — Cordova. — Énergie de l'Infante. — La guerre au bas Palatinat. — Le margrave de Bade Durlaeh. — Échec éprouvé par Tilly. — Effort» de Frédéric pour obtenir les secours de la Hollande et de l'Union. — Grandeur d'âme de Cordova. — Il fait sa jonction avec Tilly. — Bataille de Wimpfen. — Mansfeldt assiège et prend Ladenbourg. — L'archiduc Léopold attaque Haguenau. — Il est battu par Mansfeldt. — Le marquis de Monténégro. — Le landgrave Louis de Hesse-Darmstadt. — Perfidie de Frédéric et de Mansfeldt à son égard. — Invasion du landgraviat. — Fuite du landgrave. — Son arrestation. — Intervention des princes allemands en sa faveur. — Sa délivrance. — Conditions qui lui sont imposées.

L'arrivée du Palatin à l'armée de Mansfeldt dissipait toutes les chances de paix et marquait nécessairement te commencement d'une nouvelle ère de luttes et de guerres. Dès la première ■rumeur de cet événement, on en comprit à Bruxelles toute la portée, c II faudra désormais, écrivit le marquis de Bedmar, renforcer l'armée de V. M. au Palatinat, non par choix, mais

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par nécessité, car il est notoire et indubitable que si on la laissait dépérir ou s'affaiblir en ce moment, il en résulterait grand préjudice non-seulement au bien public, mais surtout aux affaires de par deçà. Aussi la sérénissime Infante a-t-elle résolu de dépêcher un courrier extraordinaire pour informer V. M de ce qui se passe et lui représenter l'urgente nécessité d'envoyer ici plus de secours, et je me vois obligé de faire le même, voyant de si près combien il importe de prévenir le péril (1). » Spinola se prononçait avec plus de force encore : c La guerre a éclaté au Palatinat. Don Gonzalèsde Cordova écrit que le margrave de Durlach, qui tient de nombreuses troupes ensemble, s'est joint au Palatin et je ne doute pas un moment que celui-ci n'aura l'assistance de tous les princes protestants, qui ont levé grand nombre de gens de guerre, évidemment pour cette éventualité. Don Gonzalès de Cordova a passé le Rhin à Oppenheim et cherche à opérer sa jonction avec le baron de Tilly. Force est bien de s'avouer que nous aurons la guerre toute cette année, car en admettant même qu'on veuille essayer de faire la paix universelle dont parle le Palatin , avant qu'on ait organisé le congrès futur, qu'on se soit mis d'accord sur les personnes qui doivent en faire partie, sur le lieu de la réunion, sur les points à traiter, l'année entière sera assurément écoulée. Il faut donc que V. M. trouve moyen de nous envoyer 150,000 écus par mois, somme absolument nécessaire pour entretenir cette armée et faire la guerre jusqu'à ce que les choses s'arrangent, ce à quoi tendront tous nos efforts (2). »

L'Infante faisait plus qu'avertir, elle agissait. Depuis un mois déjà elle avait fait donner par le comte d'Onate aux troupes espagnoles qui servaient dans l'armée de l'Empereur, l'ordre de « se rendre en droiture » au Palatinat, et sollicité l'archiduc Léopold de faire joindre sa petite armée à celle de Cordova, t car, disait-elle, il est bien de suyvre l'ennemy avec les forces là

(1) Archives de Simancas. Estado 2139, f° 92. Lettre du 2 mai 1622.

(2) Id. Ëstado 2139, P 91. Lettre du 2 mai 1622.

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où on peut le surprendre (1). » Son énergie croissait avec la gravité des circonstances et elle luttait contre les embarras de la situation avec un courage qu'on ne saurait assez admirer. Caractère fortement trempé, fermement attaché à ses devoirs, elle ne se dissimulait ni les difficultés qui l'entouraient, ni les périls qui la menaçaient, et son regard embrassait sans présomption, mais sans faiblesse, toute retendue de sa détresse, t Que V. M. me permette, écrivait-elle le 1 er mai 1622, de lui exposer la peine et le mauvais état dans lequel sont nos affaires de par deçà, puisqu'on manque de moyens de pourvoir au soutien de l'armée, pour autant qu'il y a quatre corps à soutenir, celui de par deçà partagé en deux, l'un en Flandre, l'autre du côté du Rhin, un troisième contre Halberstadt, et le quatrième dans le Palatinat. Les recrues que l'on a levées, on ne les met pas à la soldé, parce qu'on a pas d'argent, ainsi ils demeurent dans les quartiers, endommageant le pays sans servir, ni sans nous pouvoir valoir d'eux, ce que supposé et la nécessité des remèdes que les affaires de par deçà requièrent, je supplie instamment Y. M. d'ordonner que promptement on y porte remède.

« Y. M. ordonna de m'écrire qu'elle avait commandé qu'on m'envoyât ici quelque somme d'argent d'Italie, et jusquès à présent il n'est rien du tout arrivé (2). »

En vain, elle avait cherché quelque appui dans le voisinage. L'électeur de Cologne, évéque de Liège , ayant demandé aux États de ce dernier pays une levée d'hommes, avait éprouvé un refus, malgré le saisissant tableau des excès de Mansfeldt et d'Halberstadt (3). L'électeur de Mayence, loin de songer à donner quelque assistance à Isabelle, sollicitait d'elle c une bonne §omme de deniers » pour mettre sur pied le régiment d'infanterie et les quatre compagnies de cavalerie qu'il était

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits, vol. 210, n<> 33. Lettre du 6 avril 1622.

"(2) Archives de Simancas. Estado 2139, f° 87. Lettre du l< r mai 1622. (3) Archives de Simancas. Lettre du 7 janvier 1622.

obligé de fournir à l'armée de la Ligue (1). L'électeur de Trêves réclamait de son côté un subside de 4,000 philippes d'or (2). L'archiduc Léopold accablait la cour de Bruxelles de ses demandes de secours (3). Enfin, l'Empereur, préoccupé de ses propres embarras, avait cru faire un grand sacrifice en envoyant à l'archiduc Léopold 2,000 hommes d'infanterie, 1 ,100 chevaux et 1,000 mousquetaires. A chaque instant surgissaient des difficultés imprévues. C'est ainsi que le comte Henri de Bergh, commandé pour soutenir le baron d'Ànholt contre Halberstadt, refusait de se mettre en marche, c tant qu'il n'aurait pas reçu la résolution de l'Infante touchant certaines prétentions dont dépendaient sa ruine et celle des siens (4). » Du Palatinat pouvaient des plaintes contre Gordova qu'on accusait de torpeur et d'inertie (5). Au milieu de tous ces embarras, Isabelle conservait la sérénité de son esprit et son énergique fermeté de caractère. En même temps qu'elle exposait au roi d'Espagne, avec autant de netteté que de franchise , la situation des choses aux Pays- Bas, elle ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à relever le moral de ses armées, à leur fournir les moyens de résister à leurs ennemis et même de les vaincre. Spinola la secondait activement, et son entourage, animé par sa vigueur de volonté, se maintenait à la hauteur de l'épreuve.

Cependant la paix était la préoccupation constante de l'auguste princesse, la principale de ses aspirations. Alors même que les nécessités de la guerre et les besoins de sa défense semblaient devoir absorber ses soins et son attention, elle dirigeait d'importantes négociations, nouées par Jacques I er , roi d'Angleterre, pour arriver à une paix définitive par la voie préliminaire d'une suspension d armes.

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d*Etat allemande. Correspondance de l'électeur de Mayence. Lettre du 13 février 1622.

(2) Id. Correspondance de l'électeur de Trêves. Lettre du 23 avril 1622.

(3) Id. — Lettre du 31 janvier 1622.

(4) Id. — Lettre du 25 mars 1622.

(5) Id., itrid.

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Mais avant de retracer l'historique de ces débats diplomatiques, il est nécessaire d'exposer les événements et les faits militaires qui, se produisant parallèlement, exercèrent sur eux leur influence naturelle.

Pendant les premiers mois de Tannée 1623 et tandis que Mansfeldt étendait ses ravages jusque sur l'Alsace, Gordova et Tilly s'étaient tenus dans une apparente immobilité. Le premier, campé sur le Rhin au-dessous de Worms, y attendait les renforts qui lui étaient annoncés de Bohême; le second, cantonné dans les évêchés die Wurzbourg et de Bamberg, réunissait les éléments d'une puissante armée. Plus au nord, Ânholt surveillait les mouvements de Christian d'Halberstadt. À la fin de mars, Tilly entra le premier en campagne, et descendant le Neckar, enleva successivement Wimpfen, Neckargmund et Ladenbourg, surprit et tailla en pièces un corps de cavalerie appartenant à l'armée de Mansfeldt, força Eppingen et Hilspach et mit le siège devant Dilsberg. Son intention était de Caire le vide autour de Heidelberg, dont il comptait se rendre plus facilement maître, après l'avoir complètement isolée.

Cette série de succès fut d'autant moins contrariée par Mansfeldt, qu'il traitait alors sérieusement avec Ra ville. L'arrivée soudaine du Palatin parut lui rendre toute son activité. Il lui était plus facile de faire du zèle que de donner des explications sur sa conduite, et de son côté le Palatin, peu soucieux d'interroger de trop près son irritable lieutenant, préféra le pousser à l'action. Le lendemain même du jour où Frédéric était entré à Gemersheim, Mansfeldt fit passer le Rhin à son armée, forte de 11 régiments d'infanterie et de 48 escadrons, et dirigea ses opérations de manière à se poster entre Tilly et Cordova. Fidèle à ses habitudes, il lança de virulents manifestes dans lesquels il sommait les prélats, les chapitres et la noblesse de lui faire leur soumission et de lui apporter en toute hâte leur rançon. On remarqua que dans la pièce adressée à la chevalerie du cercle de Franconie, il s'intitula fastueusement c généralissime du roi de Bohême, de la seigneurie de Venise et aussi de la couronne de France sur ses gens de guerre des Flandres. »

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Cordova fut amèrement critiqué de n'avoir rien fait pour gêner le passage du Bâtard sur le Rhin (1) et de laisser Tilly exposé seul aux attaques de l'ennemi. Les plaintes de Maximilien à cet égard trouvèrent de l'écho à Vienne, d'où elles furent renvoyées à Madrid. Il ne paraît pas que Maximilien se soit jamais rendu bien compte de la véritable position de l'Espagne et des graves lésions de ce prétendu colosse de puissance. Aveuglé par le préjugé général, il écoutait d'autant plus ses susceptibilités trop vite excitées, que ses relations avec les Espagnols étaient tendues sur certains points. En réalité, il se plaignait à tort. Cordova attachait la plus haute importance à faire sa jonction avec Tilly et, dans sa pensée, le point de réunion devait être Ladenbourg. Vers la fin du mois d'avril, il franchit le Rhin à Oppenheim et marcha vers Ladenbourg (2).

Mais un nouvel ennemi venait d'entrer en lice et de compliquer la situation. Depuis longtemps le margrave de Bade Durlach faisait des préparatifs de guerre assez ostensibles pour que la sollicitude de l'Empereur fut éveillée. Mis en demeure, à plusieurs reprises, de donner des explications sur ses armements, il avait multiplié les protestations de loyauté et de fidélité avec tant de chaleur et d'abondance, que le comte de Hohenzollern y fut trompé et se porta son garant auprès de l'Empereur. Dans les transactions privées , ces procédés sont généralement flétris ; transportés dans les hautes sphères de la politique, ils trouvent d'exaltés admirateurs et se décorent de noms pompeux. Au fond le margrave, prince ambitieux, obstiné et orgueilleux, se trouvait à l'étroit dans ses petits États et, à l'exemple du Palatin, rêvait quelque couronne prise à l'emporte pièce dans les évéchés du Rhin. Il se croyait grand général et

(1) Archives de Simancas. Avisi di Vienm, 2 mai 1622.

(2) « Don Gonzalès a commencé à passer le Rhin. Il se propose de se réunir à M. de Tilly. » (Archives de Simancas, Estado 2139, f° 87. Lettre de l'Infante, du 1 er mai 1622.)

« Don Gonzalès de Cordova à passé le Rhin à Oppenheim ; il se propose de se réunir au baron de Tilly » (Archives de Simancas. Estado 2130, f° 7. Lettre de Spinola du 2 mai 1622.)

dédaignait Mansfeldt, en même temps qu'il s'en défiait. 11 attendit donc quelque temps l'occasion et mit l'intervalle à profit pour s'assurer contre les conséquences possibles de sa perfide entreprise. Il désirait s'agrandir, mais il entendait éviter par tous les moyens l'ombre d'un sacrifice. Le 22 avril, un courrier envoyé par le Palatin lui apprit l'arrivée de ce prince à Gemersheim. c Demain, écrivait Frédéric, Mansfeldt conduit ses troupes audelà du Rhin, et s'il vous plaisait joindre les vostres le jour d'après, vous m'obligeriez extrêmement et il y aurait autant de tems gaigné. Je m'estime bien heureux de pouvoir avoir le bonheur de vous voir (1). > Un avis de Mansfeldt, expédié le 23 à minuit, confirma celui du Palatin et informa le margrave que le passage du fleuve était commencé (2). Georges-Frédéric crut enfin le moment venu de jeter le masque. Le 25 avril, il publia un acte authentique par lequel il cédait ses États à son fils aîné, écrivit au duc de Wurtemberg, pour lui recommander le jeune margrave, une lettre qu'il termina par ces mots textuels : c II faut avoir une bonne et seure paix avec l'aide de Dieu , ou crever, » et entra en campagne, suivant de près Mansfeldt, sans pourtant se joindre à lui.

La nouvelle de la prise d'armes du margrave parvint à Tilly devant Dilsberg , à peu près en même temps que celle de la marche de Mansfeldt. Tilly en saisit toute la gravité. Il pouvait, sans aucun doute, se rapprocher du Neckar et aller donner la main à Cordova, pour revenir ensuite en force attaquer Mansfeldt et Durlach. Mais, par ce mouvement , il abandonnait la plus grande partie du Palatinat, il perdait tout le fruit de ses premières opérations et, considération plus puissante que toutes les autres , il donnait toute liberté au margrave de se rapprocher du Wurtemberg, dont le duc n'attendait qU une occasion favorable et l'apparence d'avoir la main forcée pour faire aussi sa levée de boucliers. Comme une traînée de poudre l'insurrection eût embrassé les états des anciens membres de l'Union ,

(l)Dujarry de la Roche, Dreissig jœhriger Krièg, t. I, p. 88. (2) Id., lococitato.

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qui tous s étaient secrètement préparés à l'éventualité. Sans, balancer, M s'avança hardiment contre l'ennemi et prit position entre Visfoch et Mingolsheim. Le 27 avril, une fausse attaque des gens de Mansfeldt entraîna les catholiques dans une embuscade oii ils perdirent 2,000 hommes, 4 pièces de canon et nombre de drapeaux. Le début était brillant pour le Palatin, glorieux pour Mansfeldt. Tous deux s'efforcèrent immédiatement d'en tirer parti. Le Bàlard écrivit en Hollande que Tilly était mort ou blessé, c Si nous avions eu de la campagne, ajouta-t-il, nous l'eussions défait à plate couture (1). » Le lendemain, tirant les conséquences de ces prémisses, il écrivait aux États Généraux : « Nous yous prions d'estre asseurez que nos espées seront prestes et trancheront tousjours pour votre service. Faites nous l'honneur de nous conserver votre bonne volonté et de nous rendre jouissants des fraicts que nous en espérons par l'octroy des 100,000 florins pas mois, demandez par mes précédentes... À deffautt, tous les effects que les armes de par deçà produiront ne seront que feu de paille.., ce que je vous en escript, c'est affin qu'à l'advenir et à tout événement ma conscience me rende tesmoignage de n'avoir rien obmis de ce qui pouvoit estre de mon debvoir (2). »

Le 50 avril, Frédéric appuya, mais plus modestement, ces hautaines sollicitationsv si différentes dans leur ton, des précédentes suppliques : c Je vous prie de m'obliger tant que d'accroistre les subsides qu'il vous pieu m'accorder et d'y joindre ce que la seigneurie de Venise vous a promis pour moi (3). » En même temps une circulaire fut adressée à tous les anciens membres de l'Union, afin de les stimuler par l'annonce de la victoire de Mmgolsheim et de provoquer leurs adhésions armées. Mais quelque fut le bruit fait par Frédéric et Mansfeldt de leur succès, nul. de ceux qu'ils espéraient entraîner ne se hasarda encore à sortir de la réserve. Le due de Wurtemberg fut tellement effrayé

(1) Archives de la Haye. Duitsland. Lettre du 28 avril 1622.

(2) Id., ibid. Letti'edu 29 avril 1622.

(3) ld., ibid. Lettre du 30 avril 1622.

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à la seule pensée que sa réponse put être interceptée, qu'il n'osa ni donner à Frédéric le titre de Majesté, ni sortir des généralités pacifiques. Il se borna à charger un agent obscur, le sieur Lemblin, son conseiller , de quelques communications secrètes des plus vagues (1). Le margrave d'Anspach, saisi des mêmes frayeurs, ne se montra pas plus explicite (2).

Sans doute la pusillanimité naturelle à ces princes jouait un grand rôle dans les motifs de leur conduite , mais d'autres circonstances contribuaient singulièrement à paralyser leur bon vouloir envers le Palatin. Après le combat de Dtingolsheim, Titty , fidèle à son plan de campagne, s'était retiré lentement sur Wimpfen où il établit son quartier général. Sî alors Mansfeldt et Durlach , unissant leurs forces , l'eussent poursuivi avec vigueur, ils auraient, sans nul doute, réussi soit à le battre, soit le forcer de se replier sur les Espagnols encore éloignés de lui et, dans tous les cas, ils eussent enlevé au Wurtemberg et aux princes protestants voisins Tunique frein qui les maintint encore dans la neutralité. Mais Mansfeldt et Durlach, aussi vains, aussi présomptueux l'un que l'autre, étaient incapables de se sacrifier mutuellement leurs prétentions au commandement. La présence de l'électeur palatin ne put imposer silence à leur rivalité et ils ne se mirent d'accord que pour se séparer. Mansfeldt, traînant avec lui Frédéric, entreprit de chasser les catholiques de toutes les places de la Berg&trasse et d'occuper Cordova. Le margrave se donna, de son côté, la mission d'attaquer Tilly.

Lorsque parvint à Cordova la nouvelle du combat de Mingolsbeim, elle avait déjà subi de grosses exagérations et entre autres celle-ci que Tilly était blessé ou prisonnier. L'impression

(1) « Je veux espérer que les raisons représentées par le sieur Lemblin, vous auront donné telle satisfaction qu'approuverez et trouverez voua-mesme plus convenable et utile le chemin que j'ay choisi pour arriver à la mesme intention, qu'une aultre déclaration qui pourroit plus aigrir le cours de ce que nous désirons. » (Archives du royaume de Belgique. Collection de Routard, t. X, p. 544. Lettre du 6 mai 1622.)

(2) Archives du royaume de Belgique. Collection de Routard, t. X, p. 543. Lettre du 3 mai 1622.

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qu'elle causa au général espagnol fut voisine de la consternation. Néanmoins il ne se laissa pas abattre. Persuadé que Tilly aurait dirigé sa retraite sur Ladenbourg, il envoya de ce côté don Alvaro de Losada avec H bataillons et s'avança lui-même jusqu'à Berghes. Le retour de Losada, qui n'avait pas rencontré les Bavarois, augmenta ses inquiétudes. Toutefois, bien qu'il ne put s'expliquer les raisons qui avaient décidé Tilly à se retirer sur Wimpfen, il eut assez de grandeur d'âme pour admettre qu'elles devaient être bonnes. « Tilly est un soldat, écrivit-il à Spinola, et il sait mieux que moi ce qu'il doit faire (1). » Sur ces entrefaites, il reçut du général catholique la pressante invitation de le venir joindre. « Le salut de l'Empire est en jeu, » lui faisait dire Tilly , et aussitôt il se mit en route avec 4,000 hommes d'infanterie et 21 escadrons pris dans l'élite de son armée. Par des mouvements habiles, il réussit à dérober sa marche àMansfeldtet, le 5 mai, il arriva au camp bavarois. Cette généreuse conduite eut sa récompense. Le 6 mai, Tilly remporta sur le margrave de Bade Durlach, une victoire brillante, à laquelle les troupes espagnoles prirent une part des plus glorieuses. Georges-Frédéric, entièrement défait, ne dût son salut personnel qu'au voisinage de la frontière wurtembergeoise. Il se réfugia à Stuttgart et y demeura plusieurs jours dans un état de prostration complète.

Il n'y avait cependant en lui ni regret, ni repentir, mais simplement déception, chute de ses vues ambitieuses. Dès qu'il fut sorti de son abattement, il se mit en quête des débris de son armée et ne se laissa pas plus toucher par la magnanime clémence de l'Empereur pour son fils, que par la rude leçon que lui avait infligée Tilly. Peu lui importait que Hohenzollern, au désespoir de la tache imprimée à son honneur par l'indigne duplicité de son compagnon d'enfance, le couvrit de ses mépris. Il s'obstina dans sa rébellion et rejoignit Mansfeldt à Sinsheim, dès qu'il eût pu ramasser quelques milliers d'hommes.

(1) Archives de Simancas. Estado 2133, f° 90. Lettre de Cordova à Spinola, du 29 août 1622.

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L'incurie du Bâtard n'avait cependant pas peu contribué aux désastres de Durlacb. Lors de leur séparation, le premier s'était mis en devoir d'aller assiéger Ladenbourg, afin de couper les communications de Gordova et de Tilly. Conduite rapidement, l'opération eut probablement épargné au margrave sa défaite de Wimpfen. Mais tandis que Mansfeldt retardait sa marche pour piller et incendier les villages placés sur son chemin, Cordova avait eu le temps de rejoindre Tilly. Le Bâtard arriva donc trop tard ; il n'en attaqua pas moins Ladenbourg. La place, vaillamment défendue par le lieutenant- colonel Adolphe d'Eynatten, fut emportée par surprise, presque sous les yeux des armées de l'Espagne et de la Ligue, auxquelles des ordres péremptoires, venus de Munich, avaient interdit toute opération offensive après la bataille de Wimpfen.

La prise de Ladenbourg pouvait avoir des conséquences graves et ce n'était pas sans raison que le Palatin se vantait qu'il prendrait en 1622 une revanche éclatante de la bataille de Prague. 11 comptait sans Mansfeldt. Comme on débattait dans le conseil de guerre palatin la suite à donner au plan de campagne, le Bâtard apprit soudainement que la ville de Haguenau, sa principale place d'armes, le chef-lieu de sa future principauté, courait fortune de tomber au pouvoir de l'archiduc Léopold. Tout s'effaça aussitôt dans son esprit devant ce péril, et sourd aux instances de Frédéric, il courut au secours de Haguenau avec 12,000 hommes d'infanterie et 3,000 chevaux. La ville allait capituler lorsqu'il apparut. Léopold, stupéfait de voir surgir devant lui l'aventurier qu'il croyait bien loin et trop faible pour songer à lutter, décampa avec une telle précipitation qu'il abandonna ses bagages et son artillerie et ne s'arrêta qu'à Drusenheim. Il exhala son dépit en reproches amers contre Cordova et Tilly, qu'il accusa de l'avoir en quelque sorte livré à Mansfeldt. Pendant qu'il faisait chercher de tous côtés des bateaux, afin de passer le Rhin, Mansfeldt, à qui le soin de ses propres intérêts semblait cette fois donner des ailes, attaqua Dusenheim, dispersa les milices de l'archiduc, et s'empara de la ville avec tous les approvisionnements qu'elle renfermait. À peine le bruit de cet

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exploit était-il parvenu aux oreilles de Cordova, que l'aventurier se présentait devant Manheim et y entrait aux applaudissements des habitants (1).

Les plaintes de l'archiduc n'étaient pas sans fondement. Les rapides mouvements de Mansfeldt avaient été favorisés par les dissentiments survenus de nouveau entre les deux généraux catholiques; à la suite des ordres d'inaction envoyés de Munich. Cordova eut voulu attaquer vigoureusement le Bâtard, après la défaite du margrave ; Tilly, paralysé par Maximilien, se renfermait dans un rôle passif. Ils descendirent lentement le Neckar, jusque près de Hetdelberg, virent prendre Ladenbourg, sans pouvoir s'y opposer et se séparèrent encore une Ibis. Cordova se dirigea sur Oppenheim, afin de chercher les renforts que lui conduisait le duc Frédéric de Saxe ; le second opéra de manière à couvrir la Bavière et à se rapprocher autant que possible des troupes qu'amenait de Bohême le général Thomas Caracciolo. Cette manière d'agir isolément pouvait leur devenir fatale et elle occasionna de vives inquiétudes à Vienne. L'Empereur crut remédier au mal e* conférant au marquis de Monténégro, qui commandait un corps de troupes impériales destiné à marcher en Alsace, le titre de lieutenant-général. En cette qualité, le marquis avait le pas sur Tilly et Cordova, et, par conséquent, les devait avoir sous ses ordres (2). Le duc de Bavière accepta cette disposition , mais l'Infante la repoussa énergiquement. c Ce serait, répondit-elle à l'Empereur, une triste manière de récompenser les services de don Gonzalès, un moyen assuré de mécontenter son armée autant que lui (3). » Ferdinand, qui tenait à ménager Isabelle autant qu'à s'assurer la direction unique de la guerre, sacrifia Monténégro et lui substitua l'archiduc Léopold dans la lieutenance générale (4). Le refus devenait plus difficile pour l'Infante, d autant plus que l'Empereur avait pris soin

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Correspondance de l'archiduc Léopold.

(2) Id. Correspondance de Ferdinand IL Lettre du 11 mai 1622.

(3) Id. Lettre du 24 juin 1622-

(4) Id. Lettre do2G'j*illet 1622.

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d'ajouter que Léopold prendrait les avis de Cordova, de Tiity et de Monténégro. Néanmoins Isabelle persista et consentit seulement à transiger en ce sens, que si l'Alsace devenait le théâtre de la guerre, l'armée espagnole obéirait au commandement en chef de Léopold (1).

Les démarches de Ferdinand, malgré leur insuccès apparent, atteignirent cependant un résultat essentiel. Cordova reçut Tordre de se joindre de nouveau à Tilly et les événements qui survinrent lui firent une nécessité d'obéir le plus promptement possible.

Depuis longtemps le landgrave Louis de Hesse-Darmstadt s'était attiré la haine des princes calvinistes par sa fidélité inébranlable envers l'Empereur et ses efforts aussi constants que loyaux pour amener une conciliation générale. L'occasion de lui faire expier sévèrement cette conduite, qualifiée de trahison envers les amis du libre examen , était impatiemment attendue par les chefs avides et sanguinaires qui dirigeaient alors le parti. La cupidité de Mansfeldt convoitait les richesses du landgrave, les rancunes du Palatin déchu et du margrave vaincu guettaient dans ce même prince une victime sur laquelle elles pussent s'assouvir à leur aise. Le droit des gens, la neutralité, les constitutions de l'Empire étaient des considérations de trop médiocre valeur pour arrêter des hommes qui n'avaient reculé ni devant l'apostasie, ni devant l'usurpation, ni devant le parjure, quand leurs passions y trouvaient leur compte.

Or, Christian d'Halberstadt, après avoir saccagé l'évêché de Paderborn et augmenté son armée jusqu'à 12,000 hommes de pied et presque autant de cavaliers, se rapprochait sur l'appel de l'ex-roi de Bohême, qui lui avait donné Darmstadt pour point de rendez-vous. Déjà il avait franchi le Weser et envahi les terres de l'abbaye de FuJde ; sa route était d'autant plus libre que le comte Henri de Bergh, rappelé subitement aux Pays-Bas par une diversion hollandaise, avait laissé le baron d'Anholt seul

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de Ferdinand II. Lettre du 20 juillet 1622.

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avec des forces insuffisantes pour s'opposer aux progrès du féroce routier (1). Le moment semblait donc plus propice que jamais et l'acte de haut brigandage s'accomplit avec des circonstances tellement odieuses que l'Europe, alors' peu familiarisée avec le droit nouveau du plus fort et du plus fourbe, en fut émue et soulevée.

Toujours en quête de moyens de pacification, le landgrave Louis de Hesse avait employé les premiers jours de mai à par courir les cours des principaux princes de l'Empire, afin de solliciter leurs concours en faveur de ses projets conciliateurs. Revenu le 24 mai à Darmstadt, il se rendit le 27 à Mayence pour communiquer à l'électeur les résultats de son voyage et solliciter ses conseils. Le prélat fut d'avis que, pour gagner du temps et avancer les négociations, le landgrave fit venir chez lui l'un des conseillers du Palatin et tâchât de le sonder. Louis y consentit, et comme les chemins étaient sans cesse battus par des partis espagnols, il crut prudent de commencer par communiquer son intention à Gordova et lui demander un passe-port destiné à l'envoyé éventuel du Palatin. Cordova, alors à Oppenheim, s'empressa de satisfaire aux désirs du landgrave, c avec congratulacion que ceste négociation réussit à quelque bonne fin, adjoutant en outre qu'il ne désirait rien tant que d'estre une fois délivré de la charge qu'il avait. » Aussitôt en possession du passe-port, Louis l'expédia par un trompette à Heidelberg. Le messager surpris en route par des cavaliers de Mansfeldt , fut emmené à Manheim, près de l'électeur palatin, qui, après avoir pris connaissance de ses lettres, chargea le colonel Poeblitz de se rendre à Darmstadt. Poeblitz, familiarisé de longue main avec toutes les ressources de la ruse et de l'intrigue, était plus propre que tout autre à la mission d'endormir le landgrave dans une fausse sécurité. Admis aussitôt après son arrivée devant ce prince, il se contenta d'abord de répondre aux communications qui lui furent faites « qu'il en ferait rapport au roy son maistre ; » puis, invité à faire connaître son opinion

(1) Tilly, t. I.

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personnelle, il dit en riant : « Gestuy là sera bon Esculape qui pourra trouver la médecine de ceste maladie et icelle bien préparer, i Ces mots prononcés, la scène changea tout à coup. Poeblitz présenta au landgrave, étonné, des lettres de créance de Frédéric, en vertu desquelles, c il remonstra que comme le roy son maistre était contraint de passer avec son armée par dessus les terres de S. A. le landgrave, pour aller chercher ce dont pour lors elle avait de besoin, il priait sa dite Altesse de permettre que la soldatesque y prit quartier, et mesme pour empêcher que les soldats ne s'élargissent de donner ordre que les vivres fussent à temps menez et conduits auxdits quartiers. S. M., dit Poeblitz en terminant, ne peut plus changer cette sienne résolution, combien qu'elle l'eut volontiers fait. » Ce qu'il avançait était d'autant plus vrai que l'armée de Mansfeldt devait quitter Manheim dans la nuit même pour marcher sur Darmstadt. Louis, qui, dans sa candeur, était loin de soupçonner l'infâme guet à pens préparé contre lui, fut fort effrayé de la déclaration de Poeblitz. Néanmoins il se contint et fit dire le soir même au colonel palatin c que combien cela foulerait et chargerait grandement ses pauvres sujets, à cause des divers passages de gens de guerre et grandes incommodités, cependant il était content de permettre ce dont on le venait prier. » De fait, il délégua deux de ses gentilshommes, Louis WolfdeGarsbach et le baron de Weckenheim, afin de s'entendre avec Poeblitz sur les quartiers et de prendre les mesures nécessaires pour la fourniture des vivres. Le lendemain, 2 juin, à 5 heures du matin, Garsbach et Weckenheim montèrent à cheval, en compagnie de Poeblitz, et sortirent de la ville. Une terrible surprise les attendait. Quelques heures auparavant, à l'entrée de la nuit, l'armée de Mansfeldt, le Palatin à sa tête, était sortie de Manheim et avait pénétré, sans aucune préalable déclaration de guerre, sur les terres neutres de Hesse-Darmstadt. Elle s'avançait rapidemement, semant, selon ses habitudes, la ruine et la mort sur son passage, car Mansfeldt avait déclaré à ses routiers que c tout leur serait de bonne prise, sauf les meules de moulin et le fer rouge. »

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Garsbach et Weckenheim, ne se doutant de rien, chevauchaient depuis quelque temps avec Poeblitz, lorsqu'à l'issue d'un bois un spectacle effrayant s'offrit à leurs yeux. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la route était couverte de gros de cavalerie «'avançant en bon ordre. Quelques détachements parcouraient la campagne, chassant devant eux une foule de paysans, hommes, femmes, enfants à demi-vétus, éplorés et gémissants. Derrière ces groupes lamentables, des colonnes de fumée roogeàtre indiquaient les lieux où la veille encore se voyaient de riants villages, devenus la proie des flammes. A cette vue, les cavaliers s'arrêtèrent, frappés de stupeur. Poeblitz, interpellé vivement, s'efforça de calmer les deux gentilshommes hessois. A l'entendre, Darmstadt n'avait à craindre aucune voie de fait et ce qu'on voyait n'était que le désordre de quelques traînards, qui seraient bientôt châtiés. Sur ces entrefaites la tête de colonne de la cavalerie palatine se rapprocha et le colonel Obentraut, qui la commandait, vint confirmer les paroles rassurantes de Poeblitz. Le mensonge coulait de ses lèvres, car sa mission réelle était de sonder les intentions des habitants de Darmstadt et, en cas qu'il rencontrât des velléités de résistance, de s'emparer d'un poste avantageux pour y attendre le reste de l'armée de Mansfeldt. Pendant les explications qu'il échangeait avec Garsbach et Weckenheim , des habitants de Darmstadt survinrent qui, dans leur bonne foi et dans l'espoir de se concilier leurs incommodes visiteurs , saluèrent les officiers palatins et leur souhaitèrent le bonjour.

Obentraut, remarquant ces avances, fit ce qu'il put pour que ses soldats y répondissent et n'inquiétassent pas des bourgeois aussi avenants. Tandis qu'il se dirigeait avec ses gens vers la ville, Garsbach, Weckenheim et Poeblitz poussèrent leurs chevaux jusqu'à Eberstadt, petite ville située à une lieue de Darmstadt. Ils y rencontrèrent les colonels de Waldmanshausen et de Golstein, avec de nouvelles troupes, et leur demandèrent où se trouvait le Palatin, c Fort loin d'ici, répondirent les deux officiers supérieurs, et nous ne pouvons que vous engager à venir l'attendre avec nous au rendez-vous qu'il nous a assigné entre Eber-

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stadt et Darmstadt , car autrement vous courreriez risque de faire trop forte journée. »

Le ton dont ces mots furent dits leur donnaient une allure impérative, devant laquelle les gentilshommes hessois crurent devoir plier. Ils tournèrent bride, et revinrent vers Darmstadt, accompagnés de Pœblitz, de Waldmanshausen et de Golstein. S étant arrêtés au rendez-vous, ils ne tardèrent pas à voir arriver Frédéric, qui descendit de cheval et s'entretint à part avec Pœblitz. La conférence terminée , le Palatin s'apprêtait à se remettre en selle, lorsque Garsbach et Weckenheim s'approchèrent de lui et lui dirent « qu'ils avaient charge du seigneur landgrave, leur maître, de venir parler à S. M. pour entendre d'icelle comment et là où on désirait de prendre les quartiers, afin que Ton y put conduire les vivres et autres choses nécessaires pour empêcher les désordres , qui autrement pourraient survenir. » Mais Frédéric ne daigna pas répondre un seul mot et, remontant à cheval, ordonna de continuer la marche.

S'il était resté dans l'esprit des envoyés hessois quelque doute sur les intentions du Palatin, ils durent en être bientôt délivrés. Ils remarquèrent, en effet, que le groupe qui escortait l'ex-roide Bohême, au lieu de suivre la grand'route de Francfort, prenait un chemin latéral conduisant au village de Messingen, très-voisin de Darmstadt. Ils prièrent un officier d'en aller faire l'observation à Frédéric, ajoutant « qu'ils n'espéraient pas que S. M. avait l'intention de prendre ses quartiers dans la résidence du landgrave, vers laquelle sadite Majesté marchait. » Telle était la manie de duplicité et de dissimulation du Palatin , qu'en ce moment où certes l'astuce était inutile et sans but, il fit demander t si ce n'était donc pas là la grand'route de Francfort. » — « Mais non, répliquèrent les hessois, la route de Francfort tire un peu plus bas, à gauche. » — « Oui, reprit Frédéric, mais il y a longtemps qu'elle n'a été fréquentée. » Et sur ce propos, il continua à se diriger vers Messingen. Lorsque les deux gentilshommes, de plus en plus inquiets, entrèrent dans le village à la suite des troupes palatines, il le trouvèrent complètement pillé ainsi que l'avait été derrière eux Eberstadt. Voyant que l'armée

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faisait balte sur la campagne, ils se hasardèrent k demander encore une fois c où Ton faisait état de prendre les quartiers. » Mais tout était muet autour d'eux et les. plus loquaces des officiers palatins répondirent par signes qa'ils n'en savaient rien. Ce silence inexplicable cessa cependant aux approches de Darmstadt. Comme Garsbach et Weckenhcém étaient presqu'au pied des murailles, ils virent venir à eux les coules Ernest et Philippe deMansfeldt, avec le colonel Waldiiiansfcause»» Ernest les aborda en disant, « qu'il fallait nécessairement que S. M. prit son quartier principal dans Darmstadt. > Les fcièles gentilshommes s'élevèrent vivement contre cette prétention, c Nous prions grandement S. M., répondkent-its^ d'en vouloir exempter S. À., notre maître, et elle permettra assurément que nous lui fassions ses quartier s dans le villaged' Arheiligen.» — c Impossible, s'écria Ernest de Mansfeldt, Arheiligea est dutout brûlé et partant nous sommesbien contrainte de prendre Darmstadt» A, cette brutale réplique, Garsbach et Weckenheim, consternés* demandèrent à en référer au landgrave. Ernest y consentit et leur adjoignit Pœblite, dont le pôle , dans, toute cette répugnante comédie jouée par la force aux dépens de la faiblesse, fut celui du cynisme dans l'impudence. Le landgrave les reçut immédiatement, et comme les deux commissaires- hessois, en proie aux plus poignantes émotions, gardaient le silence, Pœblitz prit la parole : « Monseigneur, dit-il, j'ai fait rapport au roi 7 mon maître, de ce que V. À., m'a» enchargé de luy dire. Mais. d'autant que c'était en pleine campagpe et qu'il en convenait communicquer avec le sieur général, S. M. m'a dit que tout aussitost que ladite communication serait esté faite, Elle y donnerait sa déclaration. Et au surplus, Elle m'a donné e^ charge de prier Y. A., qu'il luy fut permis de prendre quartier pour sa cour et garde ordinaire dans la ville de Darmstadt. » Le landgrave, bien que très-saisi de cette déclaration, qui, sous, une certaine forme courtoise, cachait une sommation ou pour mieux dire un ordre péremploire, ne perdit cependant pas contenance; « Le lieu est incommode, répondit-il, d'autant qu'il a ja logé une compagnie de cavalerie et une d'infanterie, outre le train ordinaire de ma

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cour et de mes enfants. Partant, il y fait fort étroit et U y a pea de place de reste. Toutefois en tant le seigneur mon coftsfo de déclare s'il y vient comme ai*y on comme ennemy, je me résous drai plus outre. » Pœblitz sorti! aussitôt comme s'il allait pren*dre les ordres de Frédéric, et rentrant peu d'instante après : c Monseigneur, dit-il, le roy, mon maître, vient comme atny et ne se souvient d'aucune inimitié qw soit entre V. A. etkjy. 11 m'a enchargé d'ajouter que puisque V. A. s'employait au réfablissement de la paix, qu'il s'aboucherait avec EMe, et, par ce moyen, beaucoup de prolixité pourrait être évitée! te temps gagné.* Dans l'impossibilité de s'opposer davantage à ce que Pœblrta demandait, le landgrave accorda son consentement. Incontinent l'éieeteur palatin et les deux ducs de Saxe-Weimar Rivent logés au château. Ernest de Mansfeldt s'établit à l'hôtel de ville et le reste de l'élat-major dans les liôtels de la noblesse. Quant à l'armée, elle fut logée dans les villages voisins.

Malgré la signification menaçante des étranges procédés suivis à son égard, les yeux du landgrave ne s'étaient pas dessillés. Il croyait fermement à la sincérité du Palatin et était loin de se douter du complot tramé contre lui» Il comptait que ses hôtes forcés le quitteraient après c une nuictée,* et qoesar délivrance était proche. Mais la matinée du 3 juin se passa sans que personne fit mine de bouger et que les princes, logés dans le château même du landgrave, témoignassent la moindre attention pour ce dernier.

Sans doute, Frédéric pouvait arguer de sa prétendue qualité de roi, de son titre réel d'électeur pour interpréter en» sa faVéttr les lois de l'étiquette. Ma sa réserve hautaine avait d'autres causes. Un reste de pudeur ne lui permettait pas de se trouver en présence de l'homme qu'il était venu surprendre traîtreusement et qu'il voulait dépouiller, en graduant savamment son œuvre de perfidie. Vers midi le général 2 Straiff et le colonel Pœblitz firent demander audience au landgrave et ce fat comme d'ordinaire Pœblitz qui porta la parole. « H déclara au landgrave que le roi, leur maître, leur avait donné en charge de lui souhaiter le bonjour, lui présenter son service et eux après le

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prier, d'autant que S. M. était avertie que S. A. avait à son service quelques officiers de guerre qui aimeraient mieux servir en campagne que de demeurer en garnison, qu'il lui plût leur permettre de servir sadite Majesté.

c En second lieu, sadite Majesté ayant affaire d'environ quarante chariots pour conduire et mener les vivres et autres choses nécessaires , il lui plût de consentir qu'iceulx fussent pris et choisis par les villages de sa juridiction.

c En troisième lieu, comme S. M. avait besoin de quelque bonne somme de deniers pour contenter aucuns régiments de son armée, il plût à S. A. de, pour témoignage de sa bonne affection, lui vouloir faire délivrer en prêt jusqu'à 200,000 reichsthalers, moyennant s'en obligeant et lui donnant assurance suffisante. » En d'autres termes, le Palatin voulait fondre le petit corps d'armée du landgrave parmi ses troupes, enlever ses chevaux et charriots et lui imposer une ruineuse contribution.

Le landgrave comprit parfaitement la portée des demandes de Pœblitz et, sans opposer une résistance inutile, il borna ses efforts à essayer de sortir d'embarras au meilleur marché possible et en sauvegardant sa dignité, c II remercia les deux officiers du bonjour qu'ils lui venaient de souhaiter de la part du roi, et quant aux autres points, il déclara qu'il les trouvait de tel import qu'il ne se pouvait point prononcer sur iceulx , sans préalablement en avoir pris un peu d'avis, et qu'il leur ferait aussitôt savoir sa résolution, les priant d'un peu patienter. > Sur cette réponse il se retira, et quelque temps après fit remettre à Straiff et à Pœblitz la résolution suivante :

« Que pour le regard des officiers que l'on disait vouloir sortir de son service pour prendre parti auprès d'un autre, il désirait qu'ils fussent nommés et qu'alors il se déclarerait en telle sorte que, combien que pour le temps présent on ne se put bonnement passer de telles gens, néanmoins on aurait sujet de s'en contenter, aimant mieux délaisser un officier qui n'aurait volonté de le servir de bon cœur, que de le retenir pour le faire servir malgré lui et par contrainte.

c Et quant aux chariots et chevaux demandés de la part du

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roi, comme S. A. était avertie qu'on avait déjà robe et pillé h ses sujets quasi tous leurs chevaux, elle ne pouvait ni voulait empêcher que les chariots en lussent attelés.

c Et pour le regard du prêt d'argent à elle demandé , que la ' faute et nécessité étant présentement es pays et États de S. A. causée par tant de passages de gens de guerre et autres inconvénients, était tellement connue et manifeste que tant s'en faut que S. A. puisse prêter aucun argent, que même à grande peine pouvait-on satisfaire aux frais requis et nécessaires, tant pour la paye et entretien de l'infanterie et cavalerie qu'elle aurait fait lever, que pour les notables sommes qu'il lui convenait payer annuellement pour les apanages de messieurs ses frères, sans parler de ce qu'il lui convenait débourser journellement pour l'entretien tant de sa cour que du train de ses jeunes princes et princesses. Toutefois, afin que la bonne volonté de S. A. fut par effet reconnue, elle se déclarait que, en tant le sieur son cousin voudrait prendre à gré son prêt de 200,000 florins, elle mettrait ordre de les lui faire délivrer, en s'obligeant envers elle, priant de se contenter de cette sienne déclaration. »

Straiff et Pœblitz portèrent sur-le-champ à Frédéric la réponse du landgrave et revinrent au bout de quelques instants « faire entendre à Louis que, quant au premier point, le roi, leur maître, s'était fait à croire qu'il pourrait y avoir quelques officiers qui aimeraient mieux servir en campagne qu'autrement, ne sachant toutefois en nommer aucun. Et pour le second point, qu'on était d'accord et qu'il s'en fallait contenter. Quant au troisième point , il semblait que l'offre faite par S. A. était bien éloignée et peu convenable à la notable somme à elle demandée, priant pourtant S. M., son dit cousin, de s'approcher un peu davantage. Et en tant elle ne pourrait avancer toute la somme, qu'à tout le moins elle en dut fournir une plus notable et singulièrement de ne plus parler de florins ains de thalers en espèces. » Frédéric battait donc en retraite sur ses deux premières prétentions, mais il n'en insista que plus sur la troisième. Louis sentit que contester plus longtemps serait dangereux et qu'un pas de plus dans la voie des sacrifices était indispensable. Il

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chargea Garsbach el Weckeabeiin de déclara- aux négociateurs palatins c qu'il offrait, outre les 200,000 florins déjà proposés, 200,000 autres florins, lesquels toutefois S. A. n'avait pas en caisse, ains lui convenait les faire lever et emprunter à Francfort pour de là les faire tenir à S. M. >

Straiff et Poeblitz rapportèrent la réponse du landgrave au Palatin, c lequel, par manière de réplique, fit entendre à S. A. que, puisqu'elle était en volonté de faire lever et emprunter de l'argent audit Francfort, autant valait lever tout d'un coup une bonne et plus grande somme, ajoutant toutefois que ces offres étaient des préparatifs et que quand les deux princes viendraient à se parler, ils pourraient entrer un peu plus avant et tomber d'accord. »

Cette fois le landgrave s'abstint de faire aucune réponse et se borna à protester par la silencieuse résistance de l'inertie. Comme il arrive souvent, le moyen lui réussit et il n'entendit plus parler de prêt d'argent.

Cependant Frédéric était visiblement embarrassé de sa position dans le château de Darmstadt. Après s'être avancé à la légère, il hésitait devant les conséquences nécessaires de l'acte qu'il avait posé, il était venu perfidement, en se couvrant du masque de l'amitié , mais avec les intentions les plus hostiles contre le landgrave, et ses premiers pas sur le territoire de ce prince avaient été marqués par le fer et le feu. Ce rôle équivoque et bas pesait sur lui et le paralysait. Il avait espéré intimider Louis de Hesse et conserver certains bénéfices d'apparences , tout en recueillant ceux de l'oppression. Or, son calcul échouait devant l'attitude prise par le landgrave. User ouvertement de violences sur sa personne offrait le péril de soulever immédiatement contre l'agresseur tous les princes neutres ou hésitants de l'Allemagne. Dissoudre l'armée hessoise, l'incorporer dans celle de Mansfeldt, se pouvait colorer de l'entraînement spontané et enthousiaste des soldats hessois. Dévaster le pays, brûler les villages, se mettait facilement à charge de l'indiscipline de l'homme de guerre mal payé, enclin de tout temps au désordre. Kuumr ta landgrave, lui extorquer de l'argent, se justifiait par la

forme d'un emprunt. Hais tout cela devenait impossible du moment que la personne même du landgrave était atteinte, et il fallait renoncer à faire considérer comme volontaires les concessions ostensiblement arrachées par la force. Si habitués que fussent Frédéric et ses conseillers à se couvrir du mensonge comme d'un bouclier, à le manier comme leur arme familière, ils vivaient «cependant à une époque où la vérité exerçait encore un certain empire de décence sur le monde politique et où l'outrage patent au droit d'un seul était regardé comme un attentat au droit de tous. La force brutale n'avait pas encore trouvé la formule qui, de nos jours, sanctifie aux yeux, de la foule énervée les plus monstrueux abus, et se croyait obligée à certains ménagements. L'opinion publique, puissance toujours respectable et respectée, ne se créait pas alors dans les ténébreuses officines d'un journalisme soodoyé et conservait encore une certaine rectitude d'idées dont notre siècle semble avoir perdu la notion. En un mot, 1623 était loin de 1789, la date fatidique des lumières et du droit modernes.

Ainsi gêné par le milieu même dans lequel il était placé, Frédéric ne voulait ni renoncer à sa vengeance, ni en braver ouvertement l'odieux. Ses premiers essais d'astuce avaient échoué devant la fermeté calme du landgrave, il tenta d'atteindre son but par des voies encore plus détournées.

Le samedi 25 mai, au sortir de table, le duc Jean-Ernest de Saxe-Weimar, colonel dans l'armée de Mansfeldt, aborda l'un des officiers du landgrave et, après avoir tenu quelque temps la conversation sur des sujets indifférents, prit occasion de « toucher ce point, qu'on voulait presque prendre en mauvaise part, de ce qu'au fait du traité de paix négocié par le landgrave de Hesse-Darmstadt, Ton pressait tant sur la déprécation (amende honorable), à faire à S. M. I., vu qu'au traité auquel on était entré avec le comte de Mansfeldt, on n'en avait fait aucune mention, ains offert au contraire à iceluy le titre de prince, le baillage de Ilaguenau et l'entretien de la garnison qui y serait nécessaire comme aussi la paie de la soldatesque que ledit comte avait sur pied. »

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L'officier répondit « que le landgrave, son maître, pour ce point, se réglait et avait pris égard aux instructions que les rois d'Angleterre et de Danemark avaient donné à leurs ambassadeurs envoyés à la cour de S. M. I. et à celle de l'électeur de Saxe, estimant partant, puisque ceux-là mêmes avaient mis en terme ce point de la déprécation qu'il pouvait aussi être agréé et accepté du côté du Palatin. » La réplique était péremptoire. Néanmoins l'officier s'étant offert à rendre compte au prince son maître de « ce propos, » le duc, qui n'avait soulevé la question qu'à cette fin, se hâta d'accepter et rompit l'entretien.

Le landgrave, mis au courant de cette conversation, conçût l'espoir peu justifié d'intéresser le duc Jean de Saxe en sa faveur. Il lui fit dire c qu'il lui donnerait à connaître en temps et lieu convenables les résolutions qui s'ensuivraient, estimant au surplus que, si on commençait seulement d'entrer au traité, il se pouvait présenter à l'une ou l'autre des parties des moyens et expédients auxquels on n'avait pas songé et par lesquels on pourrait terminer à souhait les affaires ; priant ledit duc de Saxe bien fort de, pour son regard, aider à disposer les affaires en telle sorte que l'on puisse une fois parvenir au rétablissement d'une bonne paix. »

Les termes de cette réponse plus que réservée n'offraient rien à Frédéric qui put lui faire espérer des dispositions plus humbles et plus faciles du landgrave. La situation ne pouvait cependant se prolonger, et il en fallait sortir par une issue quelconque. Un conseil fut tenu à ce sujet chez l'ex-roi de Bohême et on s'arrêta au plan d'imposer définitivement au landgrave, par la force même en cas de besoin, les articles suivants :

« Articles et poincts que seront proposez h S. A. Monseigneur Louys, landgrave de liesse, de la part de S. M. en Bohême, avec déclaration que comme la nécessité du tems présent a contrainct sadite Majesté de les requérir de sadite Altesse, aussy veult-elle espérer qu'ils ne lui seront déniez, ains sans difficulté accordez.

« 1. Premièrement, que sadite Altesse promectra de, en qualité de commissaire de sadite Majesté Impériale, s'employer

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de tout son pouvoir envers sadite Majesté Impériale et aullres Estats intéressez pour moyener une paix générale et ferme en Allemagne et procurer que les terres, pays et dignitez appartenais à sadite Majesté de Bohême, signament ceulx qu'elle a hérité, luy soyent plainement restituez es mesmes droictz et qualité que ses prédécesseurs les ont tenu et possédé, comme aussy de tenir la main à ce que, comme ses dites terres et pays sont entièrement ruinez, il luy soit faict une telle recompense que sadite Majesté de Bohême et sa postérité puissent à l'advenir s'entretenir convenablement et suivant leur estât.

1 2. Secondement, ne sera faict mention audit traicté d'aulcune deprecation, d'aultant que par tel moyen ce seroit advouer et justifier le prétendu arrest de ban précipitamment rendu contre sadite Majesté Royale, ains sera parlé en iceluy seulement d'une restitution condigne.

« 3. Tiercement, sadite Majesté Royale veult espérer que, pour sa plus grande asseurance, sadite Altesse ne fera difficulté de luy donner une promesse par escrit, que pendant ces troubles et remuements de guerre, elle n'entreprendra non-seulement rien contre sadite Majesté, soubz quelque couleur et prétexte que ce soit, mais aussy que que sadite Altesse ne sortira deceste ville, lieu de sa résidence ordinaire, sans son préalable sceu et consentement et, en cas que la nécessité le requerrant, il luy conviendrait aller ça et là en ses terres pour y donner l'ordre requis selon les occurrences et que de ce faire elle en eust obtenu permission de sadite Majesté , icelle sadite Altesse se debvra rendre en ceste dite ville aussitost qu'elle sera appelée.

« 4. En quatrième lieu, d'aultant que l'expérience a faict veoir jusques icy , au grand préjudice et interrest de sadite Majesté Royale et de plusieurs aultres Estats innocents, que le party contraire s'est toujours emparé et servy de tous advantages qui luy sont venuz à propos, sans aulcung respect, sadite Majesté prie bien affectueusement sadite Altesse pour obvier à ce à l'advenir, et afin que sadite Majesté puisse avoir un passage libre sur la rivière du Main, pour joindre ses armées, de mectre

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pour quelque temps en sa puissance et garde la forteresse de Russehheim, moyennant s'obligeant de la luy rendre et restituer en bon et deu estât cy -après.

€ 5. En cinquième lieu, sadite Altesse est requise de pourveoir et donner ordre à ce qu'il y ait toute provision nécessaire de pain et de vin, (d'aultant qu'il se recognoist qu'il y en a en grande abondance en ce pays), pour en cas de besoin s'en servir, dont Ton s'accordera pour le payement avec elle.

« 6. En sixième lieu, que sadite Altesse licentiera ses capitaines et aultres officiers et soldats qu'elle a levés et receu à son service, lesquels n'ont encore faict monstre, et leur permectra d'entrer au service de sadite Majesté et prendre en son armée tel part y que bon leur semblera.

c 7. En septième lieu, qu'elle ne fera aulcune nouvelle levée de gens de guerre sans le sceu et permission de sadite Majesté.

c 8. En huitième lieu, qu'elle- pourvoiera à ce que toutes les garnisons qu'elle a en quelques forteresses , villes , bourgs et places que ce soit, ne puissent en aulcune façon préjudicter et porter dommage à sadite Majesté.

i 9. En neuvième lieu, d'aultant qu'il pourroit arriver que, sadite Majesté seroit contraincte de, à son retour, repasser par ce pays, il plaira à sadite Altesse de lui donner asseurance que, en ce cas, le passage sera libre et ouvert à sadite Majesté et à ses gens toutes et quantesfois que la nécessité le requerra, soit qu'ils passent en gros ou par trouppes et sans qu'en ce il y soit mis ny donné aulcun empeschement, ains plutostprestée aide, faveur et assistance.

c 10. Et d'aultant qu'il y a des garnisons espagnoles et du duc de Bavière en quelques villes et places voisines , sadite Altesse asseurera semblablement sadite Majesté, que lesdites garnisons n'empescheront ioelle sadite Altesse d'effectuer et accomplir de poinct en poinct ceste sienne promesse en quelque manière et soubz quelque prétexte que ce soit.

cil. Et afin que sadite Majesté puisse être tant ptus asseurée de l'accomplissement des susdictz poincts et articles et d'un chacun d'iceuht, Ton requiert sadite Altesse de permectre que

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l'un de ses fils suive sadictc Majesté, luy commandant extrêmeméat de ne pas se départir d'auprès d'icelle que préalablement tous les avant dits poincts et articles ne soient approuvez, ratifiez et soubsignez tant par sadite Altesse que par les Estats de ses pays.

t Donné à Darmstadt, le- emai ~

6 juin.

On le voit , Frédéric et ses conseillers s'étaient attachés à imprimer à cet acte, constituant une véritable déchéance du landgrave, un caractère apparent de convention amiable qui put en sauver, dans les limites du possible, ce qu'il avait de violent et d'abusif. Us ne doutaient pas que le landgrave ne s'y soumit. Or, extérieurement il était libre, il ne pouvait donc arguer de contrainte, pas plus que crier à la pression morale contre le fait d'avoir été très-affectueusement prié de souscrire à certaines demandes.

L'exécution du plan ainsi arrêté fut confiée à Pœblitz. Le 26 au soir, après le souper, le colonel se présenta chez le grand maréchal de la cour du landgrave et sollicita la faveur d'être admis en présence du prince. Sur l'observation qui lui fut faite que le landgrave était déjà déshabillé et prêt à se mettre au lit, il n'insista pas, mais il pria le maréchal de porter incontinent à S. A. le projet de convention et de lui dire < que le roi, son seigneur et maître, souhaitait bien le bonsoir au seigneur landgrave et, avec ce, lui envoyait quelques articles, lesquels il le priait de lire, puis de se reposer et de faire savoir le lendemain sa résolution suriceulx. » Louis trouva la commission étrange, prit les papiers, les jeta sur la table et, sans les ouvrir, donna brusquement l'ordre de répondre à Pœblitç « qu'il était content et ferait ce qu'on lui demanderait. »

Peu après cependant il se ravisa et voulut prendre connaissance des articles qu'on lui proposait. Dès le premier coup d'oeil, l'indignation le saisit et sa conscience se souleva contre le lâche et hypocrite attentat dont il était menacé. Sa résolution fut prise à l'instant. Il fit appeler son second fils, le prince Jean de Hçsse, le grand maréchal et le vice-chancelier, et après leur

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avoir donné lecture des articles, il leur déclara qu'il aimait mieux s'en aller à pied et quitter le pays que de condescendre au déshonorant traité qu'on lui proposait. Frappés de stupeur, les deux fonctionnaires ne surent que supplier le prince de ne point abandonner ses États dans un moment si critique. Mais la patieuce de Louis était à bout, le machiavélisme sans pudeur de ses hôtes le révoltait et il n'eut pas de peine à démontrer à ses deux fidèles serviteurs que sa fuite était l'unique moyen qui lui restât d'empêcher la ruine entière du pays et d'éviter pour lui-même le déshonneur. Le voyant inflexible dans sa détermination, ils cessèrent leurs instances et ne s'occupèrent plus que de l'aider à exécuter son projet. Les préparatifs ne furent pas longs. Louis prit son jeune fils par la main et se glissa hors du château par une allée secrète ouvrant sur les remparts. La nuit sombre et noire semblait devoir favoriser ses desseins. Malheureusement il n'avait pas eu le temps de prendre les précautions convenables et, se fiant sur sa connaissance approfondie des moindres détails locaux, il n'avait pas tenu compte des obstacles accidentels. Gomme il longeait les murailles, marchant presque à tâtons, il se heurta contre une des sentinelles qu'avait fait poser le margrave de Bade. Le soldat appela aux armes, le caporal de garde accourut , arrêta le landgrave comme personne suspecte et le remit aux mains d'un officier de l'armée badoise. Louis s'étant fait reconnaître, le capitaine envoya prévenir le margrave. Ce ne fut cependant que le lendemain dans l'après-midi que le prince Charles de Bade vint chercher les deux prisonniers dans une voiture et les amena au quartier général du margrave. Louis et son fils furent aussitôt enfermés dans une chambre, avec un factionnaire sous leurs fenêtres. Peu après leur arrivée, ils reçurent la visite du margrave qui les aborda par de vifs reproches. « Je suis peiné, dit-il, que Y. A. ne soit pas demeurée à Darmstadt, car vous avez gâté vos affaires en essayant de vous enfuir. Si V. A. au lieu de se séparer des réformés s'était jointe à eux, elle se serait épargnée bien des chagrins. — Mais , répondit le landgrave, si je me suis enfui, c'est qu'on a voulu me contraindre à ce qu'il ne me convenait pas d'accorder. Je n'ai, quant

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à moi, jamais eu que des pensées de paix et je persiste dans les mêmes dispositions. — S'il en est ainsi, c'est la perte et la ruine de V. A., de ses enfants et de toute la ville. — Je suis prêt à tout ce qui peut être honorable et avouable, mais céder, par exemple, ma citadelle de Russelsheim m'est de tout point impossible. — Que voulez- vous? Ce sont les nécessités de la guerre. "— Mais si quelqu'un devait demander à V. A. une forteresse ou une ville du margraviat de Bade, sous prétexte de nécessité de guerre, est-rce que V. A. la lui livrerait ? » Cette question embarrassa le margrave qui se tut et sortit (1).

Cependant on avait gardé au château le silence le plus absolu sur le départ du landgrave. Dans la matinée du 27 et vers l'heure à laquelle la réponse aux articles devait être rendue, le prince Frédéric de Hesse, fit avertir le duc Jean-Ernest de Saxe que son frère avait disparu, sans qu'on sut où il était allé. Ce fut grand émoi dans l'entourage du Palatin, qui comptait si bien sur les défaillances du landgrave, que l'ordre de départ avait été donné à l'armée. Déjà les troupes étaient sous les armes, prêtes à se mettre en marche et l'on n'attendait plus que de voir paraître le Palatin et son état-major. A la nouvelle de la fuite de Louis , les troupes furent renvoyées dans leurs quartiers, et le duc de Saxe dépêché incontinent chez le prince Frédéric de Hesse, lui vint déclarer t que S. M. était fort marrye d'avoir entendu le départ subit du seigneur landgrave, le priant, s'il était possible, de le faire retourner, sinon d'en avertir sadite Majesté et si les conseillers et officiers de Darmstadt, estant pour lors au lieu, ne pourraient pas entrer en quelque traité. » Le prince répondit qu'il n'avait aucune espèce de pouvoir et pria le duc de notifier lui-même ce dont il était chargé aux ministres de son frère. Ceux-ci étaient précisément réunis , fort en peine du départ de leur souverain, mais bien décidés à ne rien sacrifier de leurs devoirs. A la communication du duc de Saxe, ils répondirent qu'ils ne savaient ou était allé le landgrave, que ne connaissant rien des articles dont ou leur parlait, ils ne pouvaient se

(1) Khevenhuller, IX, p. 1724.

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prononcer à cet égard. Le duc s'éloigna pour aller chercher me nouvelle copie du projet de Iraité el revint bientôt annoncer aux ministres b nouvelle de Farrestation dn landgrave qu'ils ignoraient encore. Il leair remît en même temps la copie qu'il s'était procurée et Isa somma de se prononcer sans délai sur les articles. Mais loin de se laisser intimider, les fidèles conseillers puisèrent dans l'exemple même de leur souverain la force de résister à la pression qu'on s'efforçait d'exercer sur eux. Hs répliquèrent avec infiniment de sens et d'à-propos « que puisqu'on savait où S. A,. , leur maistre, estoit, ils ne doubtoient aucunement que l'affaire ne se peult accommoder par quelque composition amiable et qu'il se pourrait bien foire que leur dict seigneur et maistre leur pourroit demander leur advis sur iceuht articles, auquel cas ils ne manqueraient d'en dire ce qu'ils en trouveraient pour In raison , priant S. A. le due Jean-Ernest se souvenir de l'estroite alliance et confédération héréditaire qu'estoit entre les deux illustres maisons de Saxe et de Hesse et d'ayder à accommoder et pacifier l'affaire au mieulx qui luy serait possible. »

Le duc, interdit de cette fermeté digne sans hauteur et de l'appel direct fait à son amicale intervention, balbutia quelques vagues promesses de concours et sortit précipitamment. Son rôle loi devenait pénible et il n'eut pas le courage de le pousser jusqu'au bout. Peu d'instants après son départ, un de ses gentilshommes vint réclamer de sa part le projet de traité. Les ministres le rendirent après en avoir toutefois pris copie.

Le mardi 7 était le jour définitivement fixé pour le départ de l'armée 'qui devait se diriger sur Dieburg. Peu d'instants avant que les tambours- donnassent le signal de la marche, le colonel Pœblitz se rendit chez le grand maréchal et lui présenta de la part du Palatin une pièce contenant, à peu de chose près, les mêmes clauses que le projet de traité, repoussé la veille et qu'il prétendit faire signer par ce fonctionnaire, ainsi que par tous les conseillers du landgrave. Le maréchal convoqua immédiatement le conseil et lui fit part de ce qu'on attendait de ses membres. Tous refusèrent unanimement leur signature et deux des

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conseillers furent députés au colonel pour lui foire entendre « qu'ils n'esperoient pas qu'on vouldroit les presser à signer ledit eserit, prins esgard au serment die idélité qu'ils avaient prêté à S. À. leur maître; qu'ils n'a voit jamais rien entreprins, soit par conseil ou en aultre manière contre S. M. et à quoy aussy S. À. , leur maistre, ne les auroit jamais poussé ou sollicité. D'aultre part lesdits conseillers evaignoient que encor que par leur advertissemeut et advis ils canseitteroient le bien- et prouffict de l'électeur palatin, on le leur pourroit interprester auttrement et tout au contraire de leur bonne intention, selon qu'il advenoit mesme desjaà sadite Àhesse, leur maistre, adjouslant de plus que quand il seroit question d'accommoder quelque différend de voisinage et que l'on ne feroit aultre chose sinon de maintenir et défendre les droictz des terres et Estatz de S. A., leur maistre, ladite souscription leur pourroit toujours estre opposée. Et quand au faict du passage demandé de la part de S. M., que puisqu'il falloit que les trouppes- que S. A., leur maistre, avoit fait lever pour la deffense de ses Estatz, demeurassent nécessairement dedans ses forteresses et que ces trouppes là, n'estant de beaucoup bastanfes pour empescher le passage à toute ceste armée, il étoit bien forcé de leur permectre, mais que d'aultre costé, il étoit à craindre, quand la dicte armée vouldroit cy-après retourner et reprendre le mesme passage et le party contraire en estant adverty leur viendroit coupper chemin pour les en empescher, qu'alors on en pourroit donner la coulpe auxdits conseillers et les accuser d'avoir donné les advertissement» aux ennemys. Et pour le regard des vivres demandez, on ne leur en pouvoit envoyer aulcuns, quand bien on vouldroit, pour avoir lesdites trouppes tout saccagé, pillé et ruiné par là à l'entour, priant de rechef bien humblement sa dite Majesté de ne les vouloir davantage contraindre à signer ledit escript, avec déclaration que, en tant on continuerait à les presser de ce faire, ils seroient contrainctz d'en advertir les seigneurs landgraves Georges, Philippe et Maurice de Hèsse, ains aussy les deux maisons électorales de Saxe et de Brandebourg et d'en attendre leurs résolutions. »

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La menace qui terminait cette énergique réponse était de nature à faire une vive impression sur l'électeur palatin et atteignit pleinement son but. Frédéric recula devant les périlleuses conséquences de son système de violences morales et, rendant malgré lui hommage à la courageuse attitude des conseillers du landgrave, leur fit dire t qu'il se contentait de l'excuse par eulx faite et qu'il ne désiroit plus qu'ils signassent ledit escript (1). »

Mais il avait été trop cruellement froissé par cette série d'humiliantes défaites pour ne pas en tirer une cruelle vengeance. Le landgraviat tout entier fut livré à la licence de la soldatesque , mis à feu et à sang. La rage des destructeurs s'acharna surtout sur les châteaux et les domaines privés du prince et ne laissa rien debout. Les malheureux habitants, chassés de leurs demeures incendiées, n'eurent de refuge que les bois. Tout ce qui pouvait être de prix fut enlevé pour être vendu à Francfort, où le bétail devint tellement abondant qu'il ne trouvait plus d'acheteurs. La ville même de Darmstadt n'échappa à une ruine complète que par l'intercession du duc Jean-Ernest de Saxe- Weimar. Louis put être témoin du désolant spectacle de cette horrible dévastation , car il suivit l'armée dans le carrosse du margrave. Lors de son départ de Darmstadt, le Palatin s'approcha de lui en balbutiant quelques expressions de regret sur ce qui s'était passé, assurant que les articles qui avaient motivé la fuite du landgrave n'étaient cependant pas un ultimatum. La conversation s'étant engagée, Louis, toujours préoccupé de ses idées de paix et de conciliation, crut saisir un moment favorable et engagea le roi à écrire à l'électeur de Saxe « qu'il était content de se soumettre à l'Empereur, pourvu qu'il put être assuré de ses États. » Mais à cette ouverture, le Palatin se redressant, répondit : « Que désormais il était pourvu d'une bonne et puissante armée et partant non plus en tel état qui lui permettrait de demander pardon, et que quand même il voudroit écrire,

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Carton 193. Relation particulière de ce qui s'est passé à Darmstadt, etc., envoyée par Louis-Frédéric, duc de Wurtemberg, comte de Montbéliard, au comte de Champlitte, gouverneur de la Bourgogne.

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cela ne demeureroit secret, ains ses assistans viendraient à le savoir et par conséquent seroient rebutez de l'assistance dont autrement il était assuré d'eux, en cas de nécessité, dont partant il priait le landgrave de ne plus faire mention de cette déprécation, d'autant qu'il n'avait à faire contre un empereur, ains contre un archiduc et qu'il espérait de maintenir ce qu'il avait commencé. » A ces mots, il piqua des deux et s'éloigna (1).

Le 8 juin, l'armée ayant commencé sa retraite, le landgrave fut emmené sous bonne escorte à Gerau, où le Palatin porta son quartier général. Dans la soirée, Pœblitz vint lui présenter au nom de Frédéric une pièce contenant onze articles, presque tous empruntés au premier projet et dont les principales clauses portaient que le landgrave livrerait sa forteresse de Russelsheim, sur le Mein, à l'électeur et s'engagerait sur sa parole d'honneur à ne pas s'enfuir. Le landgrave refusa absolument le premier point et ne consentit à donner sa parole qu'au milieu des plus énergiques protestations. Cette concession partielle ne satisfit pas le Palatin. Il s'emporta jusqu'à faire menacer Louis de le mener de force devant Russelsheim et de le placer en avant des troupes, afin que le commandant n'osât tirer. Mais le prince hessois, inébranlable dans le courage de son devoir, se contenta de répondre froidement : « Je ne puis rien contre la force ; mais l'électeur répondra devant Dieu de ma mort et je serai heureux de sortir de ce monde pervers. Le commandant a ordre de n'ouvrir la forteresse à qui que ce soit et il saura remplir son devoir. »

On aime à croire que Frédéric eut reculé devant l'exécution de son inhumaine menace. Il n'eut cependant pas ce mérite. Le 9, il apprit que Tilly approchait, et oubliant aussitôt ses projets sur Russelsheim, il leva promptement le camp. Malgré l'engagement pris par Louis de ne pas s'enfuir, on lui donna pour campagnon de voiture le comte de Schlick. Peu s'en fallut du reste qu'il ne fut délivré ce jour-là par la cavalerie de Tilly,

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Correspondance de l'électeur de Mayence. Lettre du 9 juin 1622.

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qui surprit l'arrière -garde de l'armée, entre Bensheim et Lorsh. Il arriva le même jour à Manheim, où on le logea dans la maison de l'architecte de la ville. Le Palatin n'eut pas le bon goût de lui ôter ses gardes, mais il le fit du moins dîner tous les jours avec lui et se montra infiniment plus prévenant et amical que par le passé.

Cependant tous les princes allemands étaient intervenus en faveur du malheureux prince avec une énergie et une unanimité rares. L'électeur de Saxe se montra surtout actif. Non content de s'adresser directement au Palatin, il écrivit au landgrave Maurice de Hesse-Cassel, dont la haine contre son cousin était notoire c qu'il s'estonnoit comme il s'estoit laissé vaincre plus tost par la passion que par l'esgard qu'il devoit avoir à la consanguinité, qui estoit entre luy et son cousin, et que s'il ne faisoit effort pour le retirer de captivité, il (l'électeur de Saxe) le tiendroit pour ennemy. » Sur quoi Maurice répondit brutalement c qu'un chacun avoit assez à faire de soy mesme et de sauver sa peau (1). »

Louis resta à Manheim jusqu'au 26 juin. Le 23, le Palatin, sur le point de suivre Mansfeldt en Alsace, était venu prendre congé de lui. Le 26, il le fit amener à Landau sous une escorte de 1 00 chevaux. Là, le prince hessois se trouva en butte aux obsessions les plus pressantes des conseillers de Frédéric, qui présentèrent à sa signature une pièce dont ils firent la condition de sa mise en liberté. Louis résista d'abord énergiquement ; les conseillers firent alors intervenir l'envoyé de Wurtemberg, Beninghausen, qui représenta au landgrave le péril que sa vie courait au milieu d'une soldatesque mal payée et sans frein , et lui fit observer qu'aucun article ne donnait au Palatin le titre de roi de Bohême. Bien qu'ébranlé, Louis exigea des modifications de rédaction, qui, après quelques pourparlers, furent accordées et enfin il signa le revers suivant :

t i° Le seigneur landgrave taschera de moyenner et advancer

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience. Lettre de Strasbourg, du 27 juin 1622.

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auprès de S. M. I. et ailleurs à une générale et constante paix en Allemagne et à la restitution des appartenances du Palatin, et particulièrement des pays et dignitez héréditaires, en tant qu'il lui sera possible.

c 2° Il n'attentera rien d'hostile contre le Palatin, ni ses pays et subjects, pendant cette guerre, ainsi que le même luy a esté promis et advoué.

« 3° Il ne se vengera ni ressentira en rien de ce qui s'est passé jusqu'à ceste année.

« 4° Il n'entend pas déroger aux accords et pactes héréditaires qu'il a avec d'autres électeurs et princes (1). •

Quel bénéfice l'électeur palatin comptait-il retirer de ces engagements arrachés par la force? Il avait dans sa vie fait assez peu de cas de ses propres serments pour ne pas ajouter une foi sans bornes à ceux d'autrui. Aussi faut-il voir dans sa conduite un hommage involontaire et marquant de son respect pour le noble et chevaleresque caractère du landgrave. Sa joie fut grande lorsqu'il apprit que le revers était signé et il fit immédiatement inviter Louis à sa table. Louis accepta, ne se doutant pas qu'il courait au devant d'une dernière et pénible humiliation. Halberstadt se trouvait au nombre des convives. Son humeur naturellement brutale , excitée par les fumées du vin , aigrie par les événements que nous allons raconter, ne sut respecter ni le caractère, ni le rang, ni le malheur de l'hôte de Frédéric. Il harcela le landgrave de mots injurieux et de propos insultants, sans que Frédéric, oublieux des plus élémentaires devoirs de l'hospitalité, osât intervenir. Louis se sentit profondément blessé , mais il demeura maître de lui-même et se contenta d'opposer aux lâches agressions du grossier convive le silence du dédain.

Le 27 juin fut enfin le jour de sa délivrance. Après un grand dîner d'adieu, le Palatin reconduisit lui-même le landgrave jusqu'à la porte de la maison qu'il occupait et prit congé définitif

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Correspondance de rélecteur de Mayence, du 20 juin 1622.

,K> ERNEST DE MANSFELDT.

de lui avec les plus grandes protestations d'amitié. Louis partit aussitôt pour Spire, sous l'escorte d'un escadron de cavalerie, passa la nuit dans cette ville et le lendemain, après s'être arrêté quelques instants à Manheim, fit sa rentrée à Darmstadt.

Ainsi se termina, à la honte du Palatin et de ses adhérents, c un acte du tout extraordinaire et sans exemple , de grande conséquence et d'autant plus inexcusable qu'il avait été commis sous couleur d'une amitié feinte et palliée , et qui excita un ressentiment très-vif et très-juste dans tout l'Empire (1). » Frédéric y perdit le peu de considération qu'il avait conservée jusque là et l'expiation ne se fit pas attendre.

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 530. Lettre du duc Louis de Wurtemberg au comte de Champlitte, du 23 juin 1622.

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