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CHAPITRE XV

Dispositions pacifiques du roi Jacques et de l'Empereur. — Obstination de Frédéric. — Ferdinand donne plein pouvoir à l'Infante pour négocier avec le roi d'Angleterre. — Projet de congrès à Bruxelles. — Satisfaction de Jacques. — Démarches du comte de Schwartzenberg auprès de l'électeur de Mayence. — Dissentiment entre le duc de Bavière et le roi d'Espagne. — Jacques I er et Mansfeldt. — Le congrès de Bruxelles. — Son insuccès. — Dissentiment entre la cour d'Espagne et l'Empereur. — Caractéristique du condotiérisme allemand. — Cynisme de Mansfeldt. — Sa requête aux Etats Généraux.

Une nouvelle évolution s'était produite dans l'esprit toujours inquiet du roi Jacques d'Angleterre. La pression qu'exerçait sur lui l'opinion publique de son peuple, très-sympathique à la cause du Palatin, ne lui permettait pas d'arrêter subitement les levées d'hommes qu'il avait ordonnées, ni de paraître moins résolu à prendre les armes. Mais le projet de mariage qu'il avait imaginé entre son fils et une infante d'Espagne avait suscité en lui un nouveau et vif désir d'arriver à un accommodement des affaires d'Allemagne. Or, plus encore que Jacques, et en cela constant dans ses sentiments, l'Empereur désirait la paix. Malheureusement les engagements qu'il avait pris vis-à-vis du duc de Bavière lui liaient les mains et formaient obstacle à l'accomplissement de ses désirs. Cependant la difficulté n'était pas insurmontable et déjà le duc s'était montré disposé à accepter des

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tempéraments honorables pour les deux parties. Mais Frédéric, obstiné dans ses idées étroites, aveuglé par sa présomption, se refusait aux concessions les plus simples, les plus légitimes. 11 ne rêvait que guerre, troubles et révolutions, se plaisait à faire avorter sans cesse les efforts de son beau-père et n'admettait pas qu'après avoir bouleversé rAUemagne, violé ses devoirs de vassal, ruiné tant de pays et versé tant de sang, il put ne pas être rétabli dans l'intégrité de ses droits héréditaires et traité enégal par l'Empereur. L'émigration qui l'entourait, composée de brouillons ou de rêveurs, l'entretenait soigneusement dans cet ordre d'idées et l'entraînait de plus en plus dans une voie sans issue. Avec un peu plus de bon sens et de jugement , il eut obtenu de l'Empereur des conditions avantageuses et trouvé des alliés dans ceux qu'il accusait, en les calomniant, d'être les principaux fauteurs de la guerre. L'Espagne, en effet, souhaitait la paix avec passion et s'était déjà faite l'avocat du Palatin auprès de la cour de Vienne. Elle s'efforçait de tout son pouvoir d'aplanir le terrain des négociations et de là naissait son opposition à la translation de la dignité électorale du Palatin en faveur du duc de Bavière. Fidèle écho de la politique de son royal neveu, l'infante Isabelle ne négligeait aucune occasion de seconder les démarches de Jacques en vue d'une suspension d'armes. Déjà, en 1631 , une trêve avait eu lieu au Palatinat et l'Infante ne l'avait rompue que, lorsque pressée par l'Empereur et le duc de Bavière et contrainte par les nécessités de la situation, elle ne pouvait plus résister sans trahir les intérêts de l'Église et de ses États. Quand, après l'invasion de Mansfeldt au bas Palatinat, le roi d'Angleterre signifia son ultimatum à la cour impériale, Ferdinand , rendant un hommage éclatant à la haute et juste réputation de l'illustre princesse, ne crut pouvoir mieux témoigner de son inclination conciliatrice qu'en confiant à l'Infante ses pleins pouvoirs pour négocier avec l'Angleterre les conditions de l'armistice et les préliminaires de la paix (1).

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Correspondance de Ferdinant II. Lettre du 13 janvier 1622.

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Trois semaines plus tard , l'Empereur chargea le comte Georges- Louis de Schwartzenberg d'aller communiquer cet acte au roi d'Angleterre et de s'entendre avec ce monarque sur l'époque, le lieu et les circonstances préparatoires d'un congrès auquel Ferdinand se réservait de faire intervenir les ambassadeurs de l'électeur de Saxe et du duc de Bavière. Il lui donna ordre de passer par Bruxelles, de prendre les instructions de l'Infante et d'y conformer exactement sa conduite. Un passage de la lettre que Ferdinand écrivit à cette occasion à la Princesse, montre combien était vif son désir d'arriver à un résultat utile. Après avoir prié Isabelle d'ouvrir les conférences « incontinent arrivé l'ambassadeur du roi d'Angleterre, » il ajoutait : « Et si ne se pouvaient obtenir les conditions proposées et que pour ceste cause tout le présent traitté se viendroit à défaire, nous serions contents que, de notre part, il fust accordé que le départ des gens de guerre et ce que davantage appartient à la déposition d'armes fut entreprins et effectué des deux costez en ung mesme temps , comme aussy nous remectons entièrement à V. A. S. quand icelle remarqueroit que le but proposé de la déposition entbière ne se pourroit obtenir de traitter la suspension d'armes de sorte et à telles conditions comme icelle trouvera convenir à nostre dignité impériale et au plus grand prouffict du bien commun , de prendre particulier esgard à ce que la suspension d'armes soit establie pour quelque long temps, comme pour un an entier, affin que le pays dégasté se puisse tant mieulx redresser (1). »

Le choix fait par l'Empereur dans la personne de l'Infante se trouva pleinement justifié. En l'apprenant, Jacques témoigna la plus vive satisfaction. Le monarque anglais professait la plus respectueuse et la plus sincère estime pour l'auguste princesse, et lui gardait une reconnaissance profonde des marques d'intérêt et de bienveillance qu'elle avait données à plusieurs reprises aux exilés de la Haye. Afin de mieux faire éclater ses

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Carton 183. Lettre du 3 février 1622.

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sentiments, il pria l'Infante de désigner ellerméme le personnage qui lui serait le plus agréable comme ambassadeur, n'ayant rien tant à cœur, assura- t-il, que de t lui donner plein contentement (1). » Isabelle s'excusa d'accéder à cette marque de déférence , mais ce fut avec l'avis du comte de Gondamar que Jacques nomma sir Thomas Weston pour le représenter au futur congrès (2). Les lettres-patentes de l'Empereur n'étaient pas encore arrivées à Bruxelles que Schwartzenberg avait déjà commencé son voyage, malgré les rigueurs de la saison. Le 5 février, il se trouvait chez l'électeur de Mayence, qui écrivait en ces termes à l'Infante :

< Le roi d'Angleterre propose une suspension d'armes. L'Empereur et les États catholiques préféreraient quelque chose de plus, une depositio armorum et le licenciement des troupes des deux côtés.

c Si les conditions proposées pour la paix ne peuvent être acceptées, l'Empereur consentirait volontiers à ce que l'on convint de faire retirer les armées de chaque côté et, en général, à tout ce qui peut constituer le depositio armorum, pour un temps déterminé. Il accepterait au pis-aller une suspension d'armes que V. A. fera la plus convenable et la plus utile possible au bien de l'Empire, tâchant que ladite suspension soit stipulée au moins pour un an, afin de laisser reposer les pays épuisés, et que l'on soit obligé de chaque côté de dénoncer cette suspension au moins trois mois d'avance (3). »

L'accord entre l'Empereur et les princes catholiques était donc parfait, et c'est avec juste raison que Ferdinand remontrait au roi d'Angleterre que, si la paix n'était pas encore faite, la responsabilité devait en retomber tout entière sur le Palatin qui, sourd à toutes les propositions d'accommodement , ne cessait d'attiser le feu de la guerre au moyen des subsides de la Hol-

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience n° 528. Lettre de lord Digby, du 15 février 1622.

(2) Id., ibid. Lettre de l'Infante du 23 février 1622.

(3) Id. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de l'électeur de Mayence. Lettre du 5 février 1622.

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lande, des intrigues de ses agents et des encouragements donnés aux Mansfeldt, aux Halberstadt et à leurs dignes compagnons (1).

Maximilien ne sentait pas moins que ses alliés de la Ligue la nécessité de la paix, mais il différait d'eux en ce qu'il ne partageait pas leur confiance dans le succès du futur congrès. Le choix de Bruxelles, comme lieu de réunion des négociateurs, de l'Infante, comme plénipotentiaire de l'Empereur, lui portait ombrage. Il supposait les Espagnols peu disposés en sa faveur et ne se trompait assurément pas, en ce qui touchait le point de la translation. À son sens, l'Empereur eut mieux fait de prendre lui-même les négociations en main, de concert avec un certain nombre de princes de l'Empire , tels que les cinq électeurs , l'Infante, l'évéque de Wurzbourg, le landgrave Louis de Darmstadt , les ducs Frédéric et Ulrich de Brunswick et Frédéric- Jules de Poméranie (2). Ce fut probablement à son instigation que, lors de l'arrivée de sir Thomas Weston à Bruxelles, l'Empereur, prenant prétexte de ce que le roi Jacques insistait pour le rétablissement du Palatin dans sa dignité électorale, écrivit à l'Infante c qu'ayant promis au duc de Bavière la dignité électorale et les choses étant au point que les patentes de translation avaient été délivrées et qu'il restait seulement à procéder à l'investiture solennelle, il la priait de veiller à ce que la parole impériale ne fut pas compromise (3). > Ferdinand avait déjà adressé les mêmes recommandations au roi d'Espagne sur le bruit, fondé d'ailleurs, que lord Digby était arrivé à Madrid, avec la mission expresse de soutenir la cause du Palatin, quant à la translation (4).

Les craintes et les méfiances de Maximilien étaient singuliè-

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Lettre de Ferdinand, du 31 janvier 1622.

(2) Hurter, Ferdinand II, t. IX, p. 147.

(3) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Correspondance de l'Empereur. Lettre du 4 mai 1622. « Quernadmodum publicœ privatimque interest verbi nostri Jidem constianter observari. »

(4) Id., ibid. Lettre du 11 mai 1622.

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ment exagérées. Loin d'élever des objections contre la réunion d'une diète impériale , plus ou moins complète , Philippe IV l'appelait de tous ses vœux ; il recommandait à son ambassadeur à Vienne, le comte d'Onate t de n'omettre aucune occasion de détruire le préjugé que l'Espagne serait jalouse de l'agrandissement de la Bavière, » il approuvait d'avance la cession éventuelle au duc du marquisat de Burgau et d'autres domaines autrichiens, il se déclarait enfin prêt à évacuer le bas Palatinat, si cette concession pouvait aider à la pacification de l'Allemagne (1). Plus tard, il suggéra au comte d'Onate quelques expédients propres à le rapprocher du duc de Bavière, sur cette même question, et, dans une instruction des plus remarquables, il exposa nettement le fond de sa pensée :

c Renouvelez une troisième fois la proposition que vous avez déjà faite une et deux fois au duc de Bavière, touchant le bas Palatinat, parce que je n'ai d'autre vue en cette affaire que de sortir du bas Palatinat pour l'arrangement des affaires d'Allemagne, le service de Dieu et le bien de la maison d'Autriche. Et puisque le duc de Bavière s'est remis entre les mains de l'Empereur, pour qu'il mette ordre aux affaires d'Allemagne, le mieux est que se réunisse le congrès dont il a été question. Vous aiderez de tous vos soins à ce que ce congrès ait lieu le plus tôt possible, car si cette négociation prend une bonne tournure, il vaudra mieux qu'elle se fasse avant la Diète, attendu qu'il y a lieu de croire que l'électeur de Saxe applaudira à tout ce qui mettra un terme aux embarras actuels et, quelque parti que vous preniez, il faudra entretenir la correspondance que de raison avec ce prince et sa maison (2). »

Certes il était difficile à Philippe de se montrer plus conciliant, de se conduire avec plus de ménagements envers le duc de Bavière. Néanmoins Maximilien s'abstint de se faire représenter aux conférences de Bruxelles. Cette abstention, peu bienveillante, ne découragea pas le roi et ne le fit pas sortir de

( 1 ) Archives du royaume de Belgique . Secrétairerie d'Etat espagnole , n° 8. Lettre de Madrid du 24 janvier 1622.

(2) Id., ibid. Lettre du 15 mars 1622.

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ses résolutions désintéressées. Le comte d'Onate avait insinué que, si le duc de Bavière obtenait le bonnet électoral pour les services par lui rendus à l'Empereur, il était juste que l'Espagne, qui avait non moins de titres à la reconnaissance impériale, obtint l'investiture du bas Palatinat. Il reçut une mercuriale sévère, c Vous ne devez, lui écrivit le Roi, parler de ce projet en aucune manière, puisque, comme on vous Ta déjà écrit , tout le fruit qu'on prétend tirer n'est pas autre qu'un bon accommodement des affaires, à l'avantage de l'Empereur, des princes catholiques et de la paix publique et ainsi vous le donnerez à entendre par toutes Jes voies (1). »

De son côté, Jacques fit des démarches directes auprès de Mansfeldt, dans l'espoir de le faire entrer dans ses vues. Ces démarches étaient les préliminaires des négociations, car Mansfeldt était un obstacle vivant à la paix. Trêve, suspension, déposition d'armes, traité définitif, toutes ces variantes de la pacification ne pouvaient que lui être odieuses. La guerre était son élément, sa force, sa raison d'être. 11 n'y pouvait renoncer sans décheoir, ni briser son épée sans disparaître dans la foule. Trop adroit cependant pour rompre en visière à Jacques et repousser de prime abord ses avances, il tourna la difficulté.

« J'ai receu, écrivit-il au Roi, celle qu'il a pieu à V. M. m'honorer et par là entendu la volonté d'icelle pour une suspension et déposition d'armes, à quoy je ne souhaite autre sinon que ce soit au contentement de V. M. Mais, Sire, V. M. peut voir qu'en une telle affaire, il y a de grandes considérations. En premier lieu, il faut satisfaire la soldatesque. Le deuxième, il se faut bien assurer de l'état dont il est à cette heure question et aussy satisfaire aux intéressez qui ont despendu le leur et hazardé leur vie, comme ils sont encore désireux de le faire pour le service du Roi, mon maître, y étant obligés. Voilà pourquoi, Sire, je supplie V. M. en toute humilité d'y vouloir avoir égard, tant en l'un qu'en l'autre point, et ce que, pour moi, je ne serai jamais diffi-

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulairea et manuscrits, vol. 211, n<> 14. Lettre du 18 mai 1622.

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cile à apporter tout ce qui peut être profitable à une paix , pourvu qu'elle soit stable et honorable. Voilà pourquoi je supplie de rechef V. M., en toute humilité, qu'il lui plaise de commander à son ambassadeur de me faire ouverture comme on pourrait contenter l'un et l'autre et étant la chose aussi qui nous touche de si près ; si c'était la volonté de V. M. que je puisse envoyer quelqu'un à Bruxelles près de son ambassadeur, pour entendre de lui ce qui est de l'intention de V. M. et y demeurer jusqu'à la fin du traité, je n'omettrai d'y apporter tout ce qui sera possible pour le bien de la cause (1). >

L'astucieux aventurier voulait donc avoir la tutelle de l'ambassadeur du Roi au congrès et se réserver ainsi les moyens soit de faire échouer les négociations, soit de stipuler pour lui-même dans le traité, comme partie contractante. Il prévoyait le pis aller de la paix et se prémunissait contre cette éventualité. Calcul adroit, qui ne l'empêchait pas de prendre toutes ses mesures pour la guerre. Par ses ordres, le comte de Solms et Ferentz sommèrent les États Généraux de se montrer moins avares de leurs subsides. « Il y a des gens, disaient-ils dans leur ajtière requête, qui croient que M. le comte de Mansfeldt attendroit de vos seigneuries plus d'égards à remédier à ses nécessités, ou qu'ils s'imaginent que l'entière connaissance que vous avez de ses extrémitez, le grand intérêt qu'à votre État à la conservation de son armée et l'espérance, qui lui a été faite par bonnes raisons, l'ont fait attendre une plus favorable décision (2), pour pouvoir faire un certain fondement sur quelque chose pour l'avenir, et que le moindre que vous voudriez faire seroit de lui continuer vos subsides , sans vous arrêter au terme seulement de trois mois, tellement qu'on commence, non sans occasion, de craindre quelque grand désastre. . . C'est pourquoi de rechef nous vous supplions de mettre la main, à bon escient, à la roue favorable de la fortune qui commence à tourner en faveur du Roi notre

(1) Archives du royaume de Belgique. Collection Routard, t. X, p. 1 19. Lettre du 3/13 mai 1622.

(2) Les Etats Généraux venaient d'accorder 50,000 florins par mois, mais pour une période de trois mois.

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maître, en donnant ordre promptement pour le payement des 150,000 florins que vos seigneuries ont maintenant contribuez à la guerre (1). »

La prétention de Mansfeldt, soutenue par le Palatin, fut acceptée par le roi Jacques, qui désirait trop vivement la conclusion de la paix pour reculer devant aucune concession. Sa condescendance parut cependant causer plus de surprise que de plaisir au Bâtard et à l'ex-roi et ils montrèrent si peu d'inclination à en profiter que Jacques s'irrita. « Quant à ce qui est du traité , écrivit-il à l'Infante, nous sommes infiniment marri qu'il ait reçu aucune accroche ou empêchement de la part de notre gendre, comme nous craignons qu'il ait fait depuis peu, par le retardement qu'il a apporté à l'expédition des choses qui dépendaient de son pouvoir pour l'acheminement d'icelui. Le zèle que nous avons à la pacification projetée et l'humeur des gens parmi lesquels il se trouve maintenant engagé, nous suggèrent assez de quoi faire une douteuse quoiqu'assez probable construction de ses intentions. Toutefois, pour prévenir le mal qui en pourrait arriver , nous l'avons envoyé sommer encore une fois pour toutes de remplir son devoir et donné charge et commandement exprès à nos ministres, qui sont au Palatinat, s'ils l'y trouvent réfrac taire, de licencier sans délai l'armée que nous y avons à notre solde et de s'en revenir près de nous (2). »

En attendant l'effet de ces menaces, les conférences commencèrent. Aussitôt après son arrivée , Weston écrivit à l'Infante « que le roi de la Grande-Bretagne, ayant entendu le pouvoir qu'elle avait d'accorder et conclure une suspension et déposition d'armes, et espérant qu'elle ferait paraître sa bonne inclination et prudence à cet égard, l'avait envoyé, lui Weston, par-deça en grande diligence et avec pleins pouvoirs pour traiter de ladite suspension et déposition. » Il invita en conséquence la princesse à nommer ses commissaires.

(1) Archives delà Haye. Duitslandt. Lettre du 1/1 1 mai 1622.

(2) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience. Lettre du 3 juin 1622.

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L'Infante désigna pour la représenter le conseiller d'État Peckius et Ferdinand de Boischot, baron de Saventhem et mit une des salles de son palais à la disposition des négociateurs. La première séance eut lieu le 22 mai (1). Weston y parut accompagné « d'un personnage de la profession de robe longue nommé Dickson, » et du sieur Trumbul, agent anglais près la cour de Bruxelles. Cette première réunion fut entièrement absorbée par l'examen des pouvoirs de Weston, lesquels furent déclarés valables. Le lendemain l'ambassadeur anglais demanda communication des pouvoirs donnés par l'Empereur à l'Infante, et comme on lui montra simplement une lettre de l'Empereur du 13 janvier 1622, il déclara ne pouvoir s'en contenter, et ne passa outre que sur l'assurance formelle que l'Infante enverrait immédiatement un courrier exprès à Vienne pour réclamer de l'Empereur une commission en due forme. Cette difficulté écartée, une autre surgit. Weston ayant fait connaître que le roi Jacques n'entendait s'obliger que pour son gendre le Palatin , et non pour aucun autre , les commissaires espagnols exigèrent qu'il envoyât sur-le-champ demander des pouvoirs suffisants à l'électeur palatin, au comte de Mansfeldt, au margrave de Bade Durlach et à Christian d'Halberstadt. Weston accepta sous la condition que, si Mansfeldt, Durlach et Halberstadt prétendaient envoyer des agents pour conférer avec lui , licence leur en fut accordée.

Ce point réglé et pour ne pas perdre de temps en attendant le retour des divers courriers dépéchés à Vienne et au Palatinat, Weston proposa aux commissaires espagnols d'examiner c s'il ne conviendrait pas d'accorder, par manière de provision, une cessation et abstinence de tout acte d'hostilité. » Invité à développer sa pensée , le diplomate anglais exposa que l'intention du Roi son maître serait de commander la cessation des hostilités au colonel Veer, commandant les troupes anglaises au Palatinat , et d'écrire à Mansfeldt et aux autres généraux pour les engager à suivre cet exemple , pourvu que l'Infante donnât

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits, vol. 211, n° 38. Lettre du 23 mai 1622.

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des ordres formels dans le même sens, tant à don Gonzalès de Cordova qu'au baron de Tilly et à l'archiduc Léopold. 11 fallait quelque naïveté pour espérer qu'une proposition qui plaçait les deux parties intéressées sous le poids d'obligations inégales, put jamais être acceptée. Peckius et Boischot la repoussèrent avec énergie et , se basant sur le principe de la réciprocité parfaite, déclarèrent « que tout ce qu'on pourrait faire serait d'écrire des lettres aux chefs de guerre de part et d'autre, afin de voir et aviser s'ils pourraient trouver moyen de s'entr'accorder de ladite cessation d'armes provisoire. » Pour ne pas demeurer en reste de propositions, ils ouvrirent ensuite l'avis de choisir « quelques princes ou seigneurs de marque pour s'entremettre à procurer ladite cessation. » Weston admit d'abord cette idée, mais on ne put s'entendre sur les personnes et l'on se sépara sans avoir conclu.

Le jour suivant, Weston informa les commissaires que le roi son maître avait envoyé en Allemagne le baron de Ghichester, avec ordre de s'arrêter au Palatinat et de se rendre ensuite à Vienne ; il offrit d'employer l'intermédiaire de ce diplomate pour négocier la cessation des hostilités. Les commissaires, avant de se prononcer, demandèrent s'il était entendu que Christian d'Halberstadt, compris la veille par Weston parmi les princes auxiliaires du Palatin, serait obligé de quitter la Westphalie et de subir les conditions communes. Sur la réponse peu satisfaisante de l'envoyé anglais , qui prétendait laisser Christian en dehors de la médiation de Chichester, sa proposition fut rejetée. Weston abandonna aussitôt le terrain des questions préjudicielles et s'offrit à commencer la négociation principale, sans attendre le retour des courriers.

Les commissaires ayant accepté, Weston demanda que l'Infante voulut bien signer un acte contenant promesse de faire agréer et ratifier par l'Empereur tout ce qu'elle aurait conclu et arrêté en cette matière. Après un échange d'observations , il se contenta d'une « lettre de S. A. écrite au Roi de la Grande- Bretagne, contenant, en substance, qu'il se peut assurer et tenir, certain de ladite ratification à faire par S. M. I. > Ce prélimi-

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naire posé, Weston remontra qu'avant tout il importait t de traiter du lieu où la suspension d'armes devait être observée » et déclara que le roi son maître entendait que ce fut seulement aux deux Palatinats.

À cette étrange déclaration, Peckius et Boischot furent tellement saisis d'étonnement qu'ils ne voulurent pas en croire leurs oreilles. Ils firent répéter à l'ambassadeur anglais sa proposition et ne lui dissimulèrent pas l'impression fâcheuse qu'ils en ressentaient. Concentrer les effets du traité dans les bornes étroites du Palatinat , n'était-ce pas en réalité simplement déplacer la guerre et créer pour les domaines de l'électeur une situation privilégiée, exceptionnelle que rien ne justifiait ? Une telle proposition ne pouvait être sérieuse et indiquait suffisamment le peu de fondement des déclarations pacifiques de Jacques. Était-ce un piège? C'était difficile à croire, car la ruse eût été grossière , peu digne d'un souverain et dépourvue de toutes chances de succès. Peckius et Boischot rompirent la séance et allèrent faire leur rapport à l'Infante. L'espérance de paix, dont ils s'étaient nourris jusqu'à ce jour, était singulièrement affaiblie. Isabelle ne fut pas moins émue que ses commissaires de l'incident étrange soulevé par Weston. S'appuyant sur les lettres mêmes de Jacques, elle défendit.à ses négociateurs de consentir à aucune restriction quelconque de la portée du traité de paix et manifesta l'intention positive d'en étendre le bénéfice à toute l'Allemagne. Lorsque, le 2 juin, les membres de la conférence se réunirent de nouveau , une vive discussion s'éleva entre eux sur la proposition de Weston. Enfin celui-ci, pressé par les arguments péremptoires de ses adversaires , mit un terme au débat, en annonçant qu'il demanderait de nouvelles instructions du roi son maître (1).

Les conférences furent interrompues pendant presque toute la durée dû mois de juin. Dans l'intervalle arriva à Bruxelles la nouvelle de l'odieux attentat commis par le Palatin contre les États et la personne du landgrave Louis de Hesse-Darmstadt.

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de F audience n°530.

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L'irritation y fut plus vive que partout ailleurs , en raison des assurances que Jacques n'avait cessé de donner sur les intentions conciliantes de son gendre. Quelle confiance pouvait-on désormais accorder à la parole de ce monarque? Car, de deux choses l'une, ou il était le jouet de son gendre, ou lui-même avait voulu tromper impudemment l'Empereur, l'Infante et les princes catholiques. Ainsi que le faisaient remarquer l'Empereur et l'électeur de Mayence, t de tels actes et les propos du Palatin au landgrave Louis ne concordaient nullement avec les déclarations faites au nom de Frédéric par le roi d'Angleterre, et obligeaient l'Infante à porter la plus grande prudence dans la suite des négociations. »

Isabelle n'hésita pas à communiquer ces avis à sir Thomas Weston (1). Elle écrivit à Jacques une lettre pleine d'indignation et d'incisive ironie ; elle le somma énergiquement de forcer Frédéric à faire réparation au landgrave.

« V. M., écrivit-elle, aura sans doute eu nouvelles comme quoy le Palatin votre gendre a depuis peu de jours en ça hostilement envahy le pays du landgrave Louis de Darmstadt, y fait saisir sa personne avec ses enfants et les mener prisonniers où il a voulu, choses que je ne puis à la vérité trouver sinon bien étranges contre un prince qui, jusqu'à présent, n'a jamais porté les armes, n'y fait aucun acte d'hostilité contre ledit Palatin n'y les siens, ains s'est toujours montré ami de la paix et même singulièrement désireux de voir ledit Palatin réconcilié à l'Empereur et remis en ses États , en considération de quoi il est aussi arrivé qu'en la conférence commencée en cette ville sur la suspension et déposition d'armes entre l'Empereur et ledit Palatin , votre ambassadeur, le chevalier Weston , a, ces jours passés, proposé ledit landgrave pour l'un des plus propres d'entre les princes d'Allemagne que l'on eut pu choisir pour s'entremettre comme médiateur à procurer une cessation et abstinence provisoire de tous actes d'hostilités, sans préjudice

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de Ferdinand II. Lettre du 18 juin 1622.

dudit traité principal, de manière que Ton a beaucoup de sujet de s'émerveiller qu'environ le même temps ledit landgrave ait, d'un côté, comme prince neutre, été proposé comme médiateur de ladite cessation d'hostilités, et de l'autre côté, été assailli et offensé par le Palatin et les siens comme ennemi. C'est pourquoi trouvant cette action fort contraire aux bons desseins de mettre l'Allemagne en repos et qu'autres princes en prendront aussi juste occasion et matière de défiance à l'endroit dudit Palatin et de ceux de son party, je n'ai voulu différer de requérir et prier V. M. qu'il plaise à icelle d'y faire pourveoir et apporter remède convenable, en sorte que le landgrave et les siens soient au plus tôt remis en liberté et le tout réparé comme la raison le veut (1). » L'honneur de Jacques était en jeu. Il le sentit et s'exécuta avec une netteté et un empressement remarquables : c Nous avions été avertis, écrivit-il à l'Infante, avant la réception de votre lettre , du traitement fait par notre gendre au landgrave Louis de Hesse-Darmstadt et à son fils, et avions délibéré de nous en intéresser et lui faire sentir le dégoût et déplaisir que nous avions conçu de cette action-là. Ce que nous nous sommes d'autant plus hâté de faire pour le ressentiment que témoignez aussi en avoir, et lui avons écrit bien vivement sur ce sujet, lui faisant entendre combien ce procédé nous est odieux et désagréable, et le sommant de mettre promptement, sans delay et condition, ledit landgrave et son fils en liberté, et de les laisser en l'état auquel ils étaient auparavant , comme nous ne doutons pas qu'il ne le fasse, et ferons en sorte que vous verrez à la fin que notre dit gendre se rangera bon gré mal gré 'au but de nos bonnes intentions, et pourrez être assurée qu'à ce fait, comme en toutes autres choses, nous ferons tout ce qui dépendra de nous tant pour l'avancement de la paix que pour votre contentement particulier (2). » Malgré les protestations du roi Jacques, les ministres de l'In-

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 530. Lettre du 16 juin 1622.

(2) Id. Liasses de l'audience. Lettre du 17 juin 1622.

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fonte n'étaient nullement rassurés sur les intentions du Palatin et n'avaient qu'une très-médiocre confiance dans le succès des conférences. Les faits venaient sans cesse se poser en contradiction des promesses royales , et plus on parlait paix à Londres , plus on commettait d'hostilités en Allemagne. Aussi l'Infante sentait tous les jours davantage la nécessité d'exiger des garanties sérieuses pour le traité qu'on lui proposait, et des délibéralions de son conseil sortit la décision suivante , destinée à servir de règle immuable aux commissaires espagnols , dès que serait abordée la question essentielle du traité.

Conditions sur lesquelles le traicté de la déposition des armes se doibt fonder et conclure.

«1° Premièrement que l'aultre partie aura à commencer à déposer premièrement les armes sans aulcun delay ou prolongation et de faire en sorte qu'en deans deux mois tous ses gens soyent licenciez , séparez et sortyz , et que l'on les donnera suffisante assecuration de ce costel de faire par après le mesme ;

« 2° Que l'aultre partie aura à se déporter de toute hostilité , pillage, saccagement , bruslement et ratzions quelconques, sans attenter plus rien , moings occuper quelque place , ou exercer quelque acte d'hostilité, ou offenser quelque Estât ou ses subjects par le passage, en retirant, amenant ses gens hors du Palatinat ; et que le mesme s'observera par S. M. I. et tous électeurs, princes et Estats obeissans de l'Empire ; excepté les gens dont S. M. I. aura affaire pour l'asseurance de. ses royaulmes et pays héréditaires nouvellement ramenez à son obéissance, et des places qu'elle tient aux Palatinats supérieur et inférieur, et contre les desseings du Turq, et dont la maison de Bourgogne a besoing de s'en servir ailleurs ;

c 3° Et particulièrement de faire que le Mansfeldt et le duq Christian de Brunswig , la jeusne , et les aultres officiers de guerre déclarez au ban, s'y conforment et l'accomplissent endéans ledit terme , et que la ville de Haguenau et aultres places occupées au pays d'Alsace soient par lui restituées et remises en leur premier estât , et qu'il retire et même ses gens hors l'Alsace,

52 ERNEST DE MANSFELDT.

l'archevesché de Mayence, l'evesché de Spire et les pays de tous aultres obéissants Estats sans intéresser personne, et que le Palatin ait à révoquer et casser les plénipolences, charges et aultres données au dit Mansfeldt et à Jagerndorf, en faisant luy et le roy d'Angleterre qu'ils aient à y renoncer ;

« 4° Que les affaires aux Palatinats supérieur et inférieur ayent à demeurer en mesme estât qu'elles sont à présent , et seront conservées en leur estre, sans aulcune innovation , jusques au traicté de la paix et pendant qu'iceluy durera ;

t 5° Que le principal traicté de la paix se fera le plus tost possible et, à cest effect, dénommé jour et temps avec convocation des intéressez ;

< 6° Puisque le Palatin n'a encor donné response au roy d'Angleterre (ce que Ton sçait), ny obéy jusques à présent aux admonitions d'Angleterre, touchant de se déporter de la couronne de Bohême , que tant le Palatin que le roy d'Angleterre ayent à se déclarer sur le poinct de l'observation de ces conditions et d'en donner suffisante asseurance à S. M. I.

c 7° Que de tous deux costels le tout sera fidèlement et sincèrement pensé et faict, tant sans fraude, tromperie et menterie (dont naguères on a veu le Mansfeldt user) exclus, ce que S. M. I. et le roy d'Angleterre auront à advouer par leur «parole impé- , riale et royale, et le Palatin et ses adhérents en auront à prester et faire serment (1). »

Cette espèce d'ultimatum ne laissait rien à désirer pour la précision , mais il avait peu de chances d'être accepté du roi Jacques, parce qu'il mettait le Palatin entièrement à la merci de l'Empereur. Sous ce rapport , sa rigueur, justifiée d'ailleurs par tous les faits antérieurs , prouvait le peu de foi qu'ajoutait l'Infante aux résultats de la médiation anglaise. Elle avait été trop souvent trompée pour ne pas mettre Jacques en demeure de se prononcer à son tour, nettement et sans ambages. Elle fut cependant encore une fois déçue dans son attente.

Vers la fin de juin arrivèrent à Bruxelles le sieur André

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 534.

ERNEST DE MANSFELDT. iV>

Pauwel, fondé de pouvoir de l'électeur palatin et du margrave de Bade Durlach, et un certain sieur Weiss, se disant capitaine et conseiller de Mansfeldt , chargé de le représenter auprès de l'envoyé anglais. Il semblait que l'apparition de ces personnages, si secondaires qu'ils fussent par leur position , dut activer la marche des négociations. L'illusion, s'il y en eut, ne fut pas de longue durée. Dès la première reprise des conférences, Weston présenta aux commissaires une lettre du Palatin , en date du 16 juin, t contenant entre autres points qu'il (l'électeur) était résolu à se conformer en tout aux résolutions du roi de la Grande-Bretagne, son beau-père, et particulièrement aux décisions qui seraient prises et adoptées touchant la matière de la conférence. Il exhiba encore trois autres lettres, l'une du margrave de Bade Durlach , en date du 15 juin , qui n'était qu'une créditive pour André Pauwel, les deux autres écrites par Mansfeldt, les 12 et 15 juin, lesquelles contenaient créance pour Weiss, avec déclaration dudit Mansfeldt t qu'il se contentait de se conformer aux conclusions de ladite conférence , en confiance qu'il avait qu'on aurait égard à ses prétentions et à ses intérêts. »

L'occasion était belle pour les commissaires espagnols de prendre leur revanche des difficultés soulevées par Weston au sujet des lettres de l'Empereur à l'Infante. Ils y étaient d'autant mieux fondés qu'ils se trouvaient en mesure d'exhiber des pouvoirs réguliers, expédiés par l'Empereur le 4 juin 1622. Rappelant donc, avec une certaine ironie, ce qui s'était passé lors de la première conférence , ils traitèrent avec dédain les documents présentés par Weston et prétendirent « qu'il était plus que de raison et tout à fait nécessaire qu'on fit de l'autre côté ce qu'ils avaient fait du leur. »

Weston se débattit vainement contre cette juste prétention. 11 s'était désarmé d'avance par ses scrupules hors de propos et avait livré la partie à ses adversaires. Enfin , après plusieurs séances entièrement employées à discuter la question, il céda, pour ce qui concernait le margrave de Bade et Mansfeldt , et borna ses efforts à obtenir une exception pour le Palatin. Mais

54 ERNEST HE MAÎSSFELDT.

c'était temps perdu, car Weston s'était placé sur un trop mauvais terrain pour espérer quelques succès. Se voyant battu, il abandonna bravement sa malheureuse tactique et finit par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par aborder de front la grosse difficulté qu'il avait essayé vainement de tourner. « 11 est clair, dit-il, que si l'électeur palatin est mis en demeure de dresser des pouvoirs réguliers, il y fera inscrire les titres de roi de Bohême, margrave de Moravie et autres que S. A. l'Infante ne voudra admettre. En insistant donc sur la production de ces pouvoirs , MM. les commissaires font surgir un obstacle insurmontable à la continuation des conférences. » Mais l'incident prouva une fois de plus qu'il n'existe pas d'obstacles insurmontables entre négociateurs qui ont le ferme vouloir de traiter, et fournit occasion aux princes catholiques de mettre au grand jour la sincérité de leurs dispositions pacifiques.

Les commissaires proposèrent d'abord un expédient qui consistait à remplacer les titres en litige par un et cœtera. Le moyen était quelque peu naïf et Weston se hâta de répondre que le Palatin ne l'accepterait en aucune façon. On comprit alors la nécessité de demander à la réflexion ce que le premier jet d'esprit des membres de la conférence n'avait pu leur donner. Au bout de quelques jours Peckius et Boischot crurent avoir trouvé un biais acceptable, qui fut en effet agréé par l'ambassadeur impérial et par les électeurs de Mayence et de Cologne, consultés à cet effet.

«C'est à savoir qu'en les lettres de pouvoirs que donnera le roi de la Grande-Bretagne, après la clause dans laquelle il promet de faire approuver et ratifier par le Palatin , son gendre , ce qui sera approuvé et conclu dans ladite conférence, touchant à la suspension d'armes, on ajoutera une autre clause, contenant que ledit Palatin lui-même a promis de le faire ainsi et le promet de nouveau, apposant de nouveau sa signature au pied desdites lettres de pouvoirs , et signant seulement : « Frédéric , » sans autre chose.

« Et l'ambassadeur d'Angleterre ayant déclaré qu'il ne trouvait pas cet expédient mauvais , si toutefois le Roi , son

ERNEST DE MÀNSFELDT. 55

maître et le Palatin venaient à s'en accommoder , on a relu les copies desdites lettres de pouvoirs, pour savoir en quelle partie et en quels termes on pourrait poser ladite clause. Et Ton a convenu qu'on ne pourrait la placer en lieu plus convenable qu'après les paroles de la clause finale : per omnia sufficienter impleatur, et que les termes latins de ladite clause additionnelle devaient être ceux-ci : %d quod et ipse se facturumpromisit ac promiltit manus $uœ subscriptione hicce apposita. Et en effet cette clause fut mise en note sur les marges respectives desdites lettres de pouvoirs, qui sont en mains dudit ambassadeur et des commissaires. Et bien plus , comme en ladite clause de la promesse dudit roi de la Grande-Bretagne de faire ratifier les conclusions dudit traité de suspension d'armes, se trouvaient ces mots : Ut melius œquiusque erit, qui pourraient renfermer quelque restriction à ladite promesse, on a décidé que dans la rédaction des nouvelles lettres de pouvoirs que le Roi aurait à signer, on retrancherait lesdits mots. Conformément à ces résolutions, ledit ambassadeur a donné sa parole d'employer tous ses bons offices et toute promptitude pour que lesdites lettres de pouvoirs soient rédigées en la forme ci-dessus , forme qu'il faudra aussi observer aux lettres dans lesquelles ledit Roi et ledit Palatin confirmeront et ratifieront le traité de la suspension et déposition d'armes, si on arrivait à conclusion et accord. »

Heureux d'être si facilement délivré d'une difficulté dont il s'était extrêmement effrayé , Weston ne crut pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance aux commissaires qu'en écrivant de suite à Durlach , à Mansfeldt et à Christian d'Halberstadt pour réclamer la prompte expédition des pouvoirs demandés par les commissaires. Et, toujours sous prétexte de ne pas perdre de temps , il souleva de suite une question qui devait nécessairement en consommer beaucoup et retarder bien plus qu'avancer le succès des conférences. Il proposa d'examiner les prétentions de ceux qu'il nommait les auxiliaires du Palatin et les conditions auxquelles ils entendaient être compris dans le traité. Ainsi qu'il aurait dû s'y attendre , la motion fut d'abord assez mal accueillie. Les commissaires arguèrent de leur incom-

5G KRNEST DE MAXSFKLDT.

pétence et tirent observer « que les prétentions desdits auxiliaires ne concernaient pas S. M. I. , mais ceux qui les avaient employés (1). »

Suspendues de rechef, en attendant que de nouvelles instructions arrivassent à l'ambassadeur anglais , les conférences ne furent plus reprises. Elle avaient duré près de cinq semaines, sans avoir même un commencement de résultat, et leur importance avait été singulièrement amoindrie par le refus de l'électeur de Saxe et du duc de Bavière d'y prendre part.

Qu'était-ce, en effet, que ce congrès où ne paraissait presque aucun des intéressés? L'Infante, si empressée dans le principe, alors qu'elle espérait en faire sortir les bases d'une paix solide, était profondément découragée et dégoûtée. L'insistance de l'Empereur sur le point de la translation avait achevé de la rebuter, et nous allons la voir épancher ses douloureuses impressions dans le cœur de son royal neveu :

t L'Empereur m'écrivit l'autre jour que dans le traité qu'on fait ici, H supposait que les Anglais presseraient sur la restitution des états et dignité électorale au Palatin , comme ils l'ont fait à diverses reprises, et que dans ce cas je ne promette rien au sujet de l'électorat, pour lavoir donné au duc de Bavière par des patentes et des écrits... J'ai répondu à l'Empereur qu'il pouvait être assuré que je ne promettrai ici aucune chose dans ladite dignité, pour être un point qui doit être traité dans l'assemblée finale, que l'on traiterait seulement de la suspension d'armes plus particulièrement , de quoy j'écrirai au comte d'Onate qu'il serait bien qu'il dirait à l'Empereur de ma part, que s'il est résolu et fixé d'ôter effectivement au Palatin la dignité électorale, il est clair qu'en tel cas il n'y a pas d'apparence que l'on doive faire une paix, que ni l'Angleterre, Jii ledit Palatin, ni les siens se tiendront en repos, et qu'ainsi bien que l'on conclurait la suspension des armes, le terme en étant fini, on tournera une autre fois à la guerre, et que selon cela l'on doit faire tout son compte.

(1) Archives de Simancas. Estado 2403, f° 178. Relation des conférences, etc., jusqu'au 4 juillet 1622.

KRNEST DK MÀNSFELDT. 57

« J'avoue à V. M. que ces affaires d'Allemagne me donnent un grand soing, parce que je les vois tous les jours plus difficiles, puisque le duc de Bavière persiste fort sérieusement pour l'investiture solennelle de l'électorat et ne montre aussi aucune inclination à la suspension des armes (1). >

Les prévisions de l'Infante n'étaient que trop justes. Elle voyait clairement ce que ni le duc de Bavière, ni l'Empereur, éblouis l'un par son ambition, l'autre par ses scrupules de conscience ne voulaient apercevoir (2). Mais le fait que les événe ments lui ont donné raison, ne doit cependant pas nous rendre injustes pour Ferdinand et Maximilien. L'incompréhensible obstination de Frédéric à se parer de titres ururpés, acquis en violation de tous les droits, par la trahison et la violence, sa duplicité, sa mauvaise foi et la persistance de ses haines ne justifiaient-elles pas toutes les méfiances, toutes les précautions contre lui? N'était-ce pas à lui, l'aggresseur et le vaincu, à faire les premières concessions, à offrir les premiers sacrifices? Et à ce faux roi de Bohême, à ce promoteur de la guerre et de ses calamités, convenait-il de laisser impunité complète? La dignité électorale n'avait été entre ses mains qu'une arme dangereuse et malfaisante : qui pourrait faire un crime à l'Empereur et au dut; de Bavière d'avoir tenu à la lui enlever? lis ont pu manquer de sagesse politique, mais ù coup sûr, ils étaient logiques et dans leur droit.

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits, vol. 211, n° 20. Lettre du 4 juillet 1622.

(2) Ces scrupules sur l'honneur de la parole donnée, seront mal compris de nos jours et n'ont en effet rien de commun avec les idées modernes. Le passage suivant d'une lettre du comte d'Onate du 20 juin 1622 nous montre qu'ils étaient singulièrement ancrés dans le caractère de Ferdinand. « Discurriendo en las nuebas que ay... le « représente el peligro eu que estavan todos los catolicos de alemania « y la nécessidad que por esto travia le tratar de una buena composi- « cion, me répondio S. M., era verdad, mas que esparavaen Dios se « saldria bien de todo y que era menester hazar lo possible por Tenef- « fizio de la religion y por rumplir loque ténia prometido al ducque di « Baviera. » (Archives de Simancas. Estado 2403, f° 177.)

58 ERNEST DE MANSFELDT.

L'avortement des premières conférences de Bruxelles fournit au duc de Bavière et à l'électeur de Saxe, l'occasion de renouveler leurs instances près de l'Empereur, afin qu'il évoquât la suite des négociations à la diète de Ratisbonne; ils y réussirent avec d'autant moins de peine que l'Espagne, loin d'y mettre opposition, intervint près de l'Empereur dans le même sens.

La cour de Madrid fut moins froissée, en effet, de la rupture passablement brusque des conférences de Bruxelles,, que de la ténacité des prétentions du duc de Bavière. Soit ressentiment, soit espoir de peser sur l'Empereur et de le forcer par la crainte à des concessions qu'elle ne pouvait en obtenir par les raisonnements et les prières, elle prit une résolution des plus graves. Au mois de juillet 1622, sur l'ordre du roi, l'Infante signifia à l'Empereur que désormais l'Espagne, obligée de concentrer toutes ses forces et toute son attention à la guerre de Hollande, renonçant d'ailleurs à tout espoir de paix pour l'Allemagne, cesserait de prêter aux armées impériale et catholique une assistance dont elle ne pouvait plus comprendre l'utilité et le but. Isabelle termina celte communication par le conseil ironique à l'Empereur « de faire et procurer une bonne paix (1). » Le coup porta, sans toutefois ébranler la volonté de Ferdinand de tenir ses engagements envers Maximilien. La convention de la Diète ayant même subi quelque retard, Philippe IV menaça l'Empereur de l'abandonner, si la Diète n'avait pas lieu dans un temps déterminé (2).

En dépit des dissidences et des divergences partielles entre les princes catholiques de l'Allemagne et de l'Espagne, un fait ressort éclatant de tout ce qui précède : c'est que le désir de la paix était ardent et sincère chez l'Empereur , chez le duc de BaVière, chez le roi d'Espagne, autant que chez l'Infante et les électeurs ecclésiastiques. Tous appelaient de leurs vœux la fin de

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de Ferdinand II. Lettre de l'Empereur, du 30 juillet 1622.

(2) Id. Cartulaires et manuscrits vol. 211, n° 5. Lettre au comte d'Onate, du 12 août 1622.

ERNEST DE MANSFELDT. 59

la guerre et se montraient disposés à toutes les concessions compatibles avec les nécessités les plus strictes de leur sécurité el du respect de Tordre social. Sans doute, Jacques était aussi sincère de son côté, mais loin d'avoir des vues larges et généreuses , il concentrait toute la portée de ses efforts sur le coin étroit où régnait son gendre. L'intérêt général ne le regardait pas ; l'intérêt égoïste de son gendre était seul le mobile de ses efforts. Peu lui importait que la guerre* ravageât l'Allemagne, pourvu que le Palatinat demeurât calme, tranquille, abrité sous le sceptre de ses enfants. Les tergiversations de sa politique mesquine et bornée nuisirent autant au succès de ses plans que l'inepte légèreté de Frédéric et l'implacable avidité des Mansfeldt et des Halberstadt. Longtemps on a accusé le bigotisme de Ferdinand , l'ambition de Maximilien de Bavière, la soif de domination de l'Espagne, des malheurs de la guerre de Trente ans. Aujourd'hui les archives livrant à l'histoire leurs secrets longtemps cachés, rétablissent hautement la vérité des faits, refoulent les préjugés, imposent silence aux récits menteurs des passions anticatholiques. Qu'on parcoure la correspondance intime de Ferdinand II, de Philippe IV, de l'infante Isabelle, des princes catholiques de l'Allemagne, et l'on y trouvera inscrit à chaque page le désir sincère el absolu de la paix, le respect de l'adversaire et des droits d'autrui , et le véritable esprit de tolérance.

Ici les écrits sont conformes aux paroles, comme l'étaient les actes. Chez Frédéric; au contraire, comme chez les tristes personnages de son parti, que le protestantisme allemand à travestis en héros, la parole écrite, intime, confidentielle, dément à chaque instant les actes et contredit la parole publique. La fausseté, la duplicité, la cupidité jusque dans ses plus bas instincts se montrent à nu dans les correspondances intimes. La haine, le mépris furieux de l'ennemi s'y étalent sans vergogne et l'on sent que tousse méprisent entre eux. Lorsqu'ils se louent, c'est toujours avec exagération, à grand renfort d'hyperboles, et l'on ne trouve guère de document qui n'ait une sorte de piqûre de mensonge.

60 ERNEST I>E MANSFELPT.

Ainsi, tandis que Frédéric et ses auxiliaires sollicitaient bruyamment l'intervention du roi Jacques et affectaient de ne vouloir poursuivre que la paix, rien n'était plus éloigné de leur esprit. Leur aggression contre le landgrave Louis de Darmstadt, acte aussi insensé qu'odieux , peut faire apprécier et la valeur morale de ces bruyants défenseurs de la liberté, et la loyauté de leur caractère, et la portée de leur intelligence politique. Le moindre succès les enflait outre mesure, le plus mince échec les jetait dans le désarroi.

Chacun d'eux cachant sous le drapeau trompeur d'une cause commune, — celle d'une religion dont ils ignoraient les premiers principes, — des visées différentes, ils se trompaient mutuellement. Tous voulaient commander, nul ne se souciait d'obéir. Mansfeldt ne put jamais s'accorder même avec Halberstadt, et le Palatin était le jouet de ceux qui l'appelaient leur maître. S'ils avaient réussi à renverser l'Empereur, ils se seraient massacrés entre eux, au partage des dépouilles de l'Église vaincue. L'amitié, pour eux, était un vain mot , comme ceux de religion, de patrie, de liberté, utile à ses heures, bon à oublier dès la première occasion. Ils formaient un ensemble de convoitises alliées, que la victoire eût tournées les unes contre les autres, aussi facilement qu'elles furent dissoutes par la défaite. Chacun de ces aventuriers, princes ou comtes, seigneurs ou parvenus, était un instrument que faisait jouer à son profit l'étranger : aujourd'hui le Hollandais, demain le Suédois ou le Français. Il le savaient et leur âme vénale se glorifiait de cette turpitude qu'elle essayait à peine de déguiser. Bas et rampants vis-à-vis de la main qui les soldait dédaigneusement, ils avaient l'art de faire pénétrer l'insolence dans la louange et se vengeaient de leurs humiliations volontaires par le cynisme de la mauvaise foi. Les preuves abondent, mais il n'en est guère de plus concluante par le fond et l'intention, ni de plus curieuse par la forme et le style que la requête suivante, présentée par Ferentz, sur l'ordre de Mansfeldt, aux États Généraux, le jour même où l'aventurier signait ses lettres de créance pour le capitaine Weiss, chargé de le représenter près l'ambassadeur anglais à Bruxelles.

Illustres, haults et puissants seigneurs, messeigneurs les Estats Généraux Aes provinces-unies des Pays-Bas.

« Ceux-là qui sont recerchez de quelque Estât ou Prince pour luy assister en une guerre, ont accoustumé de considérer premièrement du costé du demandant, si les instruments desquels il se sert sont qualifiés d'entendement, fidélité et courage, pour parvenir au but et obtenir la chose désirée; et puis après, si avec la bonne cause il y auroit apparence d'un bon succès ; secondement, considèrent-ils de leur costé mesme, si donner l'assistance demandée leur pourroit servir ou pour éviter quelque mal, ou pour avancer quelque bien de leur estât. J'ai bien veu par ces quatre ou cinq mois que je suis icy que VV. SS. ont esté retenues des mesmes considérations de s'élargir en leurs favorables resolutions pour assister a l'armée de Monseigneur le comte de Mansfeldt. Mais j'espère que désormais, ces obstacles levées et les motives augmentées, leurs SS. nous monstreront encor de plus grands et prompts effets de l'affection qu'ils portent à la dernière armée et à toute la cause, car quand à la qualité des instruments, monseigneur le comte de Mansfeldt, par le traité avec les impérialistes en Bohême et avec le duc de Bavière au haull Palatinat, s'il a si bien monstre son entendement, qu'il a gêné les uns pour leur faire perdre toute l'été es montaignes, et l'autre jus'ques à sauver son armée d'un danger évident d'entre ses mains, au bas Palatinat et joinctement avec M. le gênerai Veer chasser Don Gonzalo honteusement du siège de Frankendhal.

« Sa fidélité vers le Roy son maistre, il l'a tesmoigné en avoir tousjours en son service pour le seul fin et limites de les actions et intentions, luy ayant dressé et suscité, comme Hercules, des dents des dragons , une armée grande , belle et victorieuse, y ayant mis tout ce qu'il a , comme tout le monde le void et le scait ; et de son courage il a fait preuve en ayant le dernier traitté avec l'Infante, conclu par le sang de Tilli, signé à la prise de Ladenbourg, et publié par la suite de l'archiduc Leopold,

62 ERNEST DE MANSFELDT.

avec l'entière route de tout son armée ; la justice de la cause est desja longtems publiée, et il n'y a personne impassionée qui ne la cognoisce ; le bonheur s'est tousjours arresté avec cestuy de qui tout le reste dépend, car non seulement on n'a veu qu'un exploit d'armes auquel la personne de la Majesté du roy de Bohême s'est trouvée soit mal réussi , mais aussi ayant sadite Majesté courageusement entrepris un hazardeux voyage pour trouver ses pays et armées, et, échappés les dangers de la mer et des mains de l'ennemi , on a veu clairement que par la présence de sa Royale personne Dieu a fait plus de miracles pragueliques à \Visloch , Ladenbourg et à Haguenau, en l'armée du comte de Mansfeldt, que n'a fait le moine Jacobin en l'armée du duc de Bavière. Puis donc que le bon Dieu ne nous laisse plus douter du bon succès de S. M., et que la souvante preuve des qualitez des instruments font espérer le bien que l'on souhaite , ou ne doibt pas aussi douter que VV. SS. ne voudront persister à donner des faveurs à ceux qui continuent en furieuse et sanglante guerre contre les ennemis communs. Puis que cela faisant, ils aydent à maintenir la religion qu'on tasche d'esteindre ; ils souccourront leurs amis et alliez, qui combattent pour la liberté de leurs corps et consciences, et qui n'ont jamais laissé ni laisseront de faire ce qui leur est possible pour avancer le bien de ces provinces ; ils s'acquerront de l'honneur, au pareil de tous les anciens monarques, princes ou Estats, car, comme là , leur gloire est fresche encor, aujourd'hui pour avoir chassé les tirans et les monstres de la terre, ainsi sera la gloire de VV. SS. fraische jus'ques à la fin des siècles, assistants selon leur exemple une cause juste contre ces Espagnols, qui ont toujours pris partie en guerre poussés de leur ambition d'esclaver tout le monde : ils procureront ainsi beaucoup de bien à leur propre Estât et provinces, car, puisque l'ennemi de S. M. de Bohême et de VV. SS. est tout un et le mesme, il revient aussi à un et à le mesme, en quel lieu qu'on lui face guerre ou dommage ; ce qu'il pert en Allemagne amoindrira les forces qu'il peut avoir icy ; ce qu'il y gaigne, il le peut employer pour endommager cest Estât icy ; tandis qu'on luy pourra faire la guerre de trois costés en Aile-

ERNEST DE MANSFELDT. 63

maigne, ou l'en chasser du tout, il ne pourra décharger sa furieuse colère contre ces provinces, il ne pourra effectuer les machines qu'il a mené pendant les trevfes pour frapper cest Estât, il sera continuellement' exposé de recevoir de nouveaux affronts, comme desja la cavalerie de VV. SS. le luy a donné, tel qu'il n'a receu de semblable en toutes ces guerres ; s'il veut maintenir le Pays-Bas, il perdra ce qu'il a en Allemagne ; or, ce qu'est plus , c'est l'occasion d'avoir une paix générale en toute l'Europe , mais celle-ci ne ce fera jamais avant que ceste race de Mores, avec leurs Jésuites, soient renvoyés en Âffrique d'où ils sont sortis, car aussi, on le voit, que Dieu commence à préparer le chemin, pour affranchir l'Europe du barbare dominât d'une nation cruelle et d'une compagnie qui soubs prétexte de son nom, veult faire porter un joug diabolique à toute la chrestienté; or, il ne faut pas perdre du temps, mais prendre par le front les occasions que Dieu donne, si ce n'est que l'on ayme mieux l'éviter pour punir derechef nostre nonchalance et mespris des biens qu'il nous présente ; despuis de cent ans en ça que les Espagnols ont commencé à planter leur grifves hors d'Espagne, ni eux, ni leur sainte ligue ont esté en pire estât ; ils sont espuisés de deniers par les grands gastos et despens qu'ils ont fait depuis quatre ans de par tout, et leur crédit , s'il n'est par terre, il chancelle; ils ont perdu les fleurs de leurs meilleurs officiers de guerre. Voici la base de leur fortune, et de ceux qui vivent il y en a qui voudroyent estre à la place des morts, pour ne voir la pleine lune de leur réputation en décroissant , leur plus brave et vieille soldatesque tant à pied qu'à cheval, par tant de travaux ruinée; que de vingt il ne restera guère que deux. Don Cordua, qui jamais n'a eu son espérance eu cieux, et ayant perdu celle qu'il a voit en le marquis, n'en retient que pour un peu en la terre de ses retranchements , et Tilli, ayant perdu plus de 2,000 hommes et quatre canons à l^fisloch, encor qu'il a racheté par le sang de ses officiers et un nombre incroyable de ses meilleurs gens, quelques canons du marquis de Baden, néanmoins il est tellement affoibli que là où ledit seigneur marquis s'est remis en campagne , guère moins

64 ERNEST DE MÀNSFELDT.

fort qu'il n'estoit auparavant, il s'est retiré en montagnes attendant ce que le jeusne duc de Brunsvic luy amènera : l'archiduc Leopold ayant avec toutes ses forces (qu'on a tenu plus de 10,000 hommes) furieusement assailli Haguenau, s'en est retiré laissant artillerie, ammunitions, armes et bagages en arrière et toute son armée en route, laquelle est en partie massacrée, partie dissipée et partie retournée en service et solde de S. M. de Boeme. Les Grisons armés de furie et lasérénissime Republique de Venise, en l'occasion, ne perderont ceste commodité de mettre leur liberté en saulve, toute la clerisée d'Allemaigne si espuisée des deniers qu'ils ne peuvent plus suppediter aux fraix de la guerre ; le duc de Bavière destitué d'eux à tout son espoir en une feinte paix ou accomodation et en sa main des gens nouvellement levés et mal payés de mauvais argent.

c L'Empereur en grand doute s'il doibt défendre les frontières de Hougrie , ou les places au dedans du pays , pour empescher ceux là qui voudroint reprendre les armes pour leur Roy ; le Roy de Hongrie pour retourner en campagne , s'il n'y est ; la garnison de Glatz renforcée et courant partout, l'électeur de Saxe sans gens , sans argent et sans affection de ses sujects, outre de tout cela tant de princes et Estats en Allemagne qui n'ont attendu que la bonne fortune commence desja se déclarer pour leur religion et amis, raesmes les moyens d'argent se retrouvent aucunement et peu à peu pour entretenir les armées : ayant acquis force ammunitions et armes en divers endroits de l'ennemi , c'est l'Estat en quel la bouté divine a remis les affaires desespérées. Mais on dit que les recheutes sont ordinairement la mort des malades , si nous laissons une fois gaigner l'avantage, l'ennemi prendra sa bisque: il faut faire provision par l'esté et en graisser la campagne, ou nous serons surpris de l'hyver d'une longue misère et perpétuelle servitude. Assai ben balla ackifortuna suona, mais ayant achevé à chanter, on ne scaura plus trouver la cadence; tout à son tour. Or, puisque non seulement des princes et Estats d'Allemagne se sont déclarés contre les Espagnols, mais aussi la Majesté du roi de la Grande-Bretaigne s'en est meslé jusque à prendre la protec-

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tion du palatinat , et puisque je m'asseure que VV. SS. ayant contribué tant du leur pour redresser les affaires , qu'ils vouldront non seulement maintenir ce que se trouve en estre, mais aussi ne perdre ce qu'il y va du leur , ains qu'ilz voudront voir le Roy et les siens en estât de pouvoir, par aggreables offices, mériter les faveurs de VV. SS. receus. C'est pourquoi je m'imagine aussi que VV. SS. ne voudront perdre une occasion si belle, bonne et commode de servir la religion, gratifier la liberté et le publicq, s'obliger leurs amis , avancer le bien et proflit de leurs estats , et s'acquerrir une gloire et renommée immortelle; pour tant je prends l'hardiesse d'importuner de rechef W. SS. avec mes très humbles prières , les suppliant qu'il leur plaise, pour le bien de S. M. le roy de Boëme et pour l'entretien de l'armée de M* r le comte de Mansfeldt, continuer les déjà commencés subsides de 50,000 florins par mois et les augmenter par bénéfices et offices dedans et dehors le pays, selon que VV. SS. , en leur prudence, comprendront estre l'importance de l'affaire, tant pour le bien publicq comme pour le particulier de leur estât. Ce que sera le surcroit des obligations ja dites que vous en auront à jamais les intéressez , en recompense desquelles Dieu bénira leur estât et armes, la chrestieneté s'en tiendra obligée et la postérité en chantera les louanges jusques à la fin de longues annéez.

c Messeigneurs,

t De VV. 111. haultes et puissantes seigneuries, plus que très humble et obéissant serviteur.

t V. Ferentz(I).

t De la Haye, le 7/17 juin 1622. »

Un tableau si brillant , si chargé de couleurs et de faux ornements, pour arriver à solliciter le modique subside de 50,000 florins par mois, fait plus d'honneur à la puissance d'imagination et de coloris de Ferentz qu'à son habileté politique. Il est vrai que , à cette époque , les Hollandais , fort préoccupés de leurs

(1) Archives de la Haye. Duitsland.

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propres armements contre l'Espagne, montraient peu de générosité envers leurs alliés d'Allemagne. Us avaient laissé tomber les Bohèmes, après les avoir surexcités par de fallacieuses promesses , et ils paraissaient devoir agir de même envers Frédéric et ses auxiliaires. Il fallait donc les tromper à leur tour et tâcher de les éblouir par la fantastique peinture de triomphes présents ou prochains des aventuriers, qui se faisaient honneur de leur solde. D'ailleurs , dès qu'il s'agissait d'argent , rien n'était à dédaigner aux yeux de Mansfeldt et de ses amis. Ils avaient vainement essayé d'obtenir le plus, ils se contentaient du moins, sans autres réserves que celles nécessaires pour les dispenser de reconnaissance. Ils soufflaient la paix à Bruxelles et la guerre à la Haye , suivant en cela le simple instinct de leur intérêt , et prêts à se démentir dès que l'exigeraient les nécessités du moment. Bien mieux encore, Mansfeldt, comme on le verra plus tard, ne se contentait pas de cette double action contradictoire et menait secrètement , dans le même temps , une intrigue destinée à lui donner la satisfaction monstrueuse de tromper à la fois le Palatin et l'Empereur, le roi d'Angleterre et la Hollande.

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