CHAPITRE XVIII
Des Croisades.
'ans les onzième et douzième siècles on vit de nouvelles expéditions , aussi singulières par la manière dont elles furent entreprises et dont elles furent conduites , que par le succès et les suites qu'elles eurent. Ce sont les Croisades.
Un pèlerin de retour de la Terre-Sainte , fît en Italie , et ensuite en France , une peinture touchante de l'état où étoient les cliréliens de la Palestine : il rej)i*ésenta vivement l'opprobre qu il y avoit pour les clirétieus , que des iicux qui avoient été comme le bei'ceau de leur religion , et qui avoient été consacrés j;ar-la y^résence de Jésus-Clirist , fussent au pouvoir des infidèles. On tint un grand concile à Clermont, le pèlerin s'y rendit , et parla avec plus de véhémence et de force que jamais. Tous les assistants furent touches jusqu'aux larmes, et saisis de zèle pour l'honneur des sainls lieux. La])lupart des jjrinces , des seigneurs , et un grand noinbre de gens du peuple , s'engagèrent par serment à prendre les armes pour la délivrance de la Terre-Sainte.
La première expédition ne fut pas sans suc-
t58 les erreurs
ces ; on conquit Jérusalem , une grande partie des villes maritimes, la principauté d'Antioclie et celle d'Edesse; après quoi une partie des croisés retournèrent dans leur patrie. Les infidèles profitèrent de leur absence , pour pi-esser peuà-peu les cliréticns nouvellement établis en Oi'ient. De nouveaux dangers pour la Palestine occasionnèrent de nouvelles croisades ; mais le défaut d'ordre et deconduiteles rendit toujours moins heureuses que la ])remière : enfin, en moins de deux siècles , tout fut perdu sans ressource , et le goût des voyages d'outre-mer passa entièrement.
La distance des lieux, l'indépendance de ces caravanes de soldats voyageurs , les périls des voyages , et sur- tout le peu de connoissance qu'on avoit alors de la manière de pourvoir à la conservation d'une conquête éloignée, furent les causes du peu de succès des croisades. Mais si elles procurèrent peu d'avantage à l'Orient , elles furent au moins très-utiles à l'Occident; elles délivrèrent les royaumes d'une grande quantité de noblesse inquiète qui avoit toujours les armes à la main , et qui étoit souvent l'occasion de beaucoup de mouvements , de troubles et de petites guerres qui ruinoient les peuples etl'é tat: elles firentnaître les établ issements des communes des villes , ce qui rendoit l'état du peuple plus commode et plus utile au bien général; elles fournirent aux rois le moyen de
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rejirendi'e une partie de leiu' autorité, qui avoit été extrêmement afToiblie par la multitude et la variété des fiefs et par la puissance des vassaux ; enfin , elles a])prirent aux Occidentaux à counoître mieux la mer , et leur firent prendi-e le goût du commerce.
Ce c{ueM. deA oltaire fait le plus remarquer dans ces guerres , c'est l injustice de l'entreprise des croisés ; leurs fréquentes perfidies , qu'il s'effoi'ce de rendre encore plus sensibles , en faisant à tout propos l'éloge des scliismatiques grecs et des infidèles mahométans ; enfin , les dommages immenses que ces mêmes guerres causèrent à la cliréticnté d'Occident.
On sait assez qu au jugement de M. de Voltaire, les catholiques doivent toujours avoir tort vis-à-vis des hérétiques , et les chrétiens vis-àvis des infidèles. A oyons donc la sagesse et 1 équité des iu;jements qu'il portesur les chrétiens eu cette occasion.
c( De quel droit, demande-t-il d'abord , de M quel di'oit ces princes d'Occident venoient- » ils prendre pour eux des provinces que les M Turcs avoientarrachées aux empereurs grecs?
Mais M. de ^ oltaire y pense-t-il de faire une pareille question? Fut-ce jamais moins le lieu défaire parler la justice naturelle? On ne faisoitla guerre qu'à des brigands , qui étoienlen même temps les usui-pateurs les plus injustes.
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H y avoît quatre cents ans que ces belles provinces avoi^M't été enlevées aux Grecspar les Arabes. Les premiers califes Ommiades , c'est-àdii-e, les premiers usurpateurs , furent dépouillés par d autres usui"pateurs , qui furent les califes Abassides. Sous les Abassides , prescpie tous lesgouveraeursse révoltèrent et s'érigèrent en souverains." Les Turcs , nouveaux brigands et nouveaux usurpateurs , chassèrent presque tous ces nouveaux rois, et il n'y avoit pas longtemps qu'ils s'étoient emparés de la Palestine et de Jérusalem, lorsqiie les croisés y parurent ; ainsi, on ne voit qu'une succession de brigands et de voleurs parmi ceux pour qui l'équitable Voltaire s'intéresse si vivement. Les princes d Occident , qui ne faisoieut pas tant de raisonnements que lui , ne croyoient pas ces droits aussi respectables qu'il veut nous les représenter.
Il est bon d'observer que celui qui prétend faire voir l'injustice qu'il y avoit dans l'entreprise des ci'oisés , pardonne tout et aj)prouve tout dans les Gi'ecs et dans les infidèles. Il fait les plus beaux éloges d'Alexis Comnène qui avoit usur])é l'empire après avoir pillé et désolé Constantinople , et chassé son bienfaiteur du trône impérial '.Il comble de louanges Saladin, qui, de petit officier dans les troupes arabes , se ré-
• Ccdrea.
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Volta contre son prince , et se rendit maître de presque tout l'Orient ; mais Ale?^is Comnène étoit scliisniatique ; Saladin étoit musulman; les princes d'Occident étoieut des clirétiens catholiques : voilà d'où vient la ditTéreuce des jugements.
Après cela , on ne doit pas être surpris de la manière dont il parle de l'entreprise de saint Louis. M Si la fureur des croisades , dit-il , eût M permis à la vertu de Louis d'écouter la rai- » son , il eût vu l'injustice extrême de cet ai'- >> memeiit qui lui paroissoit si juste. Ou mar- » clioitcontrelevieuxetsageMelecSala, souJan » d'Egypte, qui certainement n'avoit rien à » démêler avec le roi de France, »
Ce sage Melec Sala étoit petit-fils de l'usurpateur Saladin: jl n'avoit pas d'autres droits que ceux de son aïeul , c'est-à-dire , les droits d'un lieureux brigand, qui avoit d'ailleui's de bounes qualités.
Il ne cesse ensvdte de parler de la mauvaise foi des ci'pisés , et de leur^ perfidies ; et c'est la foi des Grecs qu'il loue , foi qui a été susj)ecte dans tous les siècles; Grœcafides. « De tous ces M princes , dit-il , qui avoicnt promis de faii*e >j hommage de leurs acquisitions à l'empereur « grec, aucun ne tint sa pi'o messe. «
L'équité demandoit qu'on avouât qu'aucun ïi'étoit obligé de la tenir: h.s engagements fuient réciproques euU'e l'empereur et les çioisés.
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L'empereur manqua aux siens ; les croisés nr furent plus tenus aux leurs : ils ayoient déclaré à ce prince qu'ils ne s'engageoient à rien , s'il n'accomplissoit pas lui-même fidèlement ses promesses. Non-seulement il n'alla pas joindre les croisés comme il en étoit convenu avec eux; mais il s'allia même avec les maliométans pour faire périr les Occidentaux. On en fut évidemment convaincu par ses propres lettres, quon trouva dans la cassette du Soudan de Babylone après la bataille d'Ascalou '.
Il accuse également Renaud de Cliâtillon d'avoir été un perfide, et d^ avoir violé souvent sa pai'ole ; et c'est pour cela , dit-il , que Sala din abattit d'un coup de sabre la tête de ce jjerfîde prisonnier *. L'histoire nous apprend de ce seigneur que c'étoit un de ceux qui avoit le plus contribué par sa valeur à arrêter les conquêtes de Saladin. Dans l'histoire ecclésiastique de Fîeuiy , Renaud de Chàtillon est regardé comme un martyr ; et dans celle de M. de \ol taire, comme un perfide justement puni.
Il calcule ensuite en philosophe profond les pertes immenses d'hommes et d'argent que causèi'entles croisades à l'Occident. Api'ès tous ces calculs mille fois répétés , il trouve que la perte des hommes alla à près de deux millions : ij
' Guillaume de T3T. — ^ Maumbang. livre 4.
DE VOLTAIllE. l4>)
>st vrai que c'est-là à peu près le nombre des personnes qui firent le voyage de la Palestine , mais il faut observer :
1.0 Que M. de Voltaire ne dit mot de ceux qui revinrent, et qu'il suppose mal-à-propos que tous y périrent. Il ne faut donc pas es limer la perte des hommes par le nombre de ceux qui firent le voyage.
2.0 Cette perte qui paroît si frappante, cessera de l'être , si l'on fait attention au temps que durèrent les croisades, et à la multitude des nations qui prirent part à ces expéditions. 'La mode des croisades dura près de deux cents ans. Tout l'Occident y contribuoit, l'Italie, la France , l'Allemagne , l'Angleterre , la Hongrie. La perte d'hommes , pour cette étendue de pays, n'alloit pas à dix mille par au; ce qui peut être compté pour rien.
0.° Dans la guerre qui se fît au commencement de ce sièclepour la succession d'Espagne, et qui ne dura que douze ans, il périt bien autant de monde, et néanmoins on ne s'en apercevoit pas vingt ans après. On devoit donc «'apercevoir encore bien moins des perles que causolent les croisades. L(;s exagéralioiis , les lamentations, les réflexions de J\l. de A'ol taire sont donc bien mal fondées.
Il ajoute que plusieurs pays en furent dépeuplés et ap])auvris, et que le sire de Joinville dit expressément qu'il n'avoit pas voulu
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accompagner saint Louis à la seconde croisade , parce que la première avoit ruiné toute sa seigneurie. Le sire de Joinville ne dit point cela ; il ne parle point de la croisade , mais des malversations des officiers royaux dans ses teri'es. Le l'oi le pressant pour la seconde croisade , il lui répondit que ' tandis qu'il avoit été outre mer, les gens et otFiciers du roi avoient trop grevé et foulé ses sujets, tant qu'ils en étoient appauvris , et qu un second voyage seroit la totale destruction de ses pauvi'es sujets; voilà les paroles de Joinville. Ce ne sont pas celles que lui fait dire Voltaire.
M. de Voltaire est si occupé à exhaler sa bile contre les croisés, et à les rendre odieux, qu'il ne s'aperçoit pas seulement des erreurs grossières ou il tombe. En pai'lant de la prise de Constantinople par les Latins , il fait cette observation critique et dit sententieusement : ce Ce fut la première fois que Constantinople » fut prise et saccagée; et elle le fut par des » chrétiens qui avoient fait voeu de ne comw battre que les infidèles ^. »
Il n'a pas fait attention que ce même Alexis Comnène , qu'il loue si fort en parlant de la première croisade , Tavoit j)rise et saccagée il n'y avoit pas plus d'un siècle ^ , et que Cons-
* Histoire de Saint Louis. — ' Zonalas aun. livre X.VIU. ~ •5 Cedrea.
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lanliu Copronime , ti'ois siècles auparavant , l'avoit déjà assiégée et prise , et yavoittoul mis à fevi et à sang. Comme M. de Voltaire profite des avertissements qu'on lui donne sur ses ei'reurs , il faut croire qu il se corrigera dans une nouvelle édition.
Le sire de Joinville et les autres historiens nous rapportent deux traits qui font beaucoup d'honneur aux chrétiens, mais que Voltaire combat de toute sa force. Ils nous racontent d'une part que les Sarrasins firent mourir beaucoup de chrétiens , qui ne vouloient pas renoncer Jésus-Christ ; et de l'autre, qu'un vieil Emir demanda à quelques chevaliers , s'ils croyoient en Jésus-Christ mort et ressuscité. Les prisonniers ayant répondu qu'oui , le Sarrasin leur dit qu'ils jiouvoient se consoler, que Jésus-Christ les délivreroit bientôt. La manière dont Joinville raconte cela est si naïve , qu'elle fera plus d'impression que tout ce que le négatif Voltaire pourroit y opposer.
t( Ainsi que nous étions tous ensemble , es- » pérans en l'aide de Dieu ; nous ne demeu- » rasmes guères , que ung gi-and richomme » sarrassin nous mena tous ])lus avant ; etfai- M sions chière piteuse. Moull d autres cheva- >j liers étoient aussi prisonniers cucloux ' en M un granl cour qui étoit douze de murailles
' Enfermûs.
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a de terre. Et ceulx-là faisoient tirer bois M les prisoiiniei's l'un après Tautre et leur de- >) maudoient si se vouloieut regnoïer. ' Et » ceulx qui disoient oy, et qui se regnoïoyent » étoient mis à part ; ceuk-là qui ne le vou- » loient faire , tout incontinent on leur couw poit la teste, n
Le même seigneur raconte ainsi l'aventure de l'Emir. . a Yeczci * à presvenir à nous un ) grand viel Sarrasin de grant apparence , leij quel avoit avec lui de jeunes gens sarrasins, » qui tous avoient chacun une épée ceinte au > cousté , dont fumes tous effroyez. Et nous } fit demander celui ancien sarrasin par ung } Trucheman ; s'il étoit vrai que nous crussions en ung seul Dieu qui avoit été né , cnicifié et mort pour nous, et au tiers jour après sa mort ressuscité pour nous. Et nous répondismes que oy vraiment. Et lors nous respondit que puisque ainsi étoit , nous ne devions nous desconforter... et que s'il avoit >♦ eu pouvoir de se ressusciter, que certainement il nous délivreroit de brief. Et adonc s'en alla ce sarrasin sans autre chose nous » faire. Donc je fus moult joyeux et hailié; car mentencion '' estoit qu'ils nous fussent venus couper les testes à tous. » \ ol taire ne veut pas que ces récits soient vrais. Il ne
» Rcoicr. — » Voici. — •^ IMa pensée
DE VOLTAIRl^. i ij
peut les concilier. Il y trouve de la contradiction et (le l'ininrobaLilité. C'est au lecteur sensé à juger lequel des deux méi'i te plus de créance, d'un grand seigneur plein d'honneur et de probité , témoin oculaire et acteur dans ces tristes scènes , ou de Voltaire.
Le même seigneur rapporte que les Mammelucs , milice altière, et qui ne connoissoit d autre droit que celui du sabre et de Tépée ; il rapporte que les Mammelucs , après avoir assassiné leur maître , délibérèrent d'élever saint Louis sur le trône d Egypte. 11 ne donne pas la chose poui* sûre ; mais comme le bruit eu étoit fort grand dans larmée , il dit qu'il en parla lui-même à saint Louis. H lui demanda s'il auroit accepté cette couronne, au cas que les Mammelucs la lui eussent offerte. Saint Louis lui répondit qu'il n'auroitpas hésilé de l'accepter, dans l'espérance de les faire <^îirétiens.
Voltaire se moque de ce récit de Joinville. Il n'y trouve ])as le moindre air de vraisemblance. f< Ces Musulmans , dit-il , ne dévoient »» regarder saint Louis que comme un chef de » In'igauds étrangers, et comme un ennemi >i qui deLestoit leur religion , et qui ne con- • >* noissoit ni leur langue ni leurs mœurs. " Mais le judicieux Voltaire n'a pas fait attention à la considération extraordinaire que les Sai-rasins avoient pour saint Louis. Le Soudan