CHAPITRE XVIL
De la religion et de la superstition aux dixième et onzième siècles.
x^UELQUES hérétiques qui parurent alors en France, et qui furent punis ; Bérenger, archidiacre de Tours, qui enseigna ses erreurs sur l'Eucharistie, et qui fut condamné j>ar ])lusieurs conciles; un empereur allemand qui lit, diton , brûlei' toute vive sa femme, qui n'étoit pas
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aussi sage que doit Têtre une impératrice: voilà presque tout ce qui faille sujet, et ce qui remplit le chapitre intitulé : de la Religion et de la superstition aux dixième et onzième siècles. Tout ce qu'on en doit conclure, selon M. de \oltaire, c'est qu'il y ayoit alors des évèques cmels et sanguinaires, des chrétiens imbécillcs, des hommes éclairéset innocents, qu'on traitoit d hérétiques , et qu'on ne sayoit presque que eroire sur l'Eucharistie.
« Du temps du roi Robert , dit-il , il y eut » en France quelques prêtres accusés cl liéi'éii sic. On ne les appela manichéens que pour M leur donner un nom plus odieux. On leiu* )> imputa des crimes horribles et des senti- » ments dénaturés , dont on charge toujours » ceux dont on ne connoît pas les dogmes. » Il rapporte ensuite les accusations faites contre ces hérétiques , et il ajoute : cf La seule chose }) cpii soit certaine , c'est que le roi Robert et ■» sa femme Conslance se transportèrent à Or- » léans , où se tenoient quelques assemblées » de ceux qu'on appeloit manichéens. Les 11 évêques firent brûler treize de ccsmalheu- « reux. »
Voltaire trouve mauvais qu'on ait donné à ces hérétiques le nom de manichéens, et il dit que ce ne fut que pour les rendi*e plus odieux; mais il n'est pas plus autorisé à les excuser, qu'il l'est à condamner les catholiques. Ces fauati-
qucs furent convaincus de donner dans les mêmes débauclits que les anciens manichéens , et d avoir les mêmes principes sur plusieurs points de leur créance ; faut- il être surpris qu'on leur ait donné le même nom? Que l'on consulte Glaber Rodolphe , historien contemporain, on y trouvera le détail de tous ces dogmes et leur réfutation.
Pour faire retomber sui' le clergé lodieux de la punition de ces hérétiques , A oltaire dit hardiment que les évêques firent brûler treize de ces malheureux. C'est bien dommage que 1 historien contemporain, qui é toit lui-même sur les lieux , dise tout le contraire '. Le roi , dit-il, fit tout ce qu'il put pour faire ouvrir les yeux à ces misérables , etpoiu'les ramener jDar la douceur . il fit allumer un grand feu , pour les intimider par cette vue; il les fit encore presser de se dérober au supplice ; enfin ne pouvant vaincre leur opiniâtreté , il fit exécuter treize des plus obstinés. On voit que Glaber ne fait ici aucune mention des évêques.
L'article de Bérenger est très-curieux : il paroît par cet article , que M. de A oltaire ne sait point le catéchisme des catholiques, mais qu'il est bien instruit de ce qu'enseigne celui des calvinistes. « Il s'élevoit, dit-il , alors quelques >i nuages sui' ILucharistie. La question si du
' Glabcrt. lih. 3.C. 8.
» pain et du vin sont changés en la seconde » Personne de la Trinité, et par conséquent M en Dieu : si on mange et si on boit cette se- « coude Personne par la foi seulement : Cette i) question avoit échappé à l'imagination ar- 3> dente des chrétiens gi-ecs: aussi se conteuta- » t-on de faire la cène le soir dans les premiers >j âges du christianisme, et de communier sous M les deux espèces au temps dont je parle, sans » avoir une idée fixe et déterminée sur ce mysj» tère. Enfin Bérenger , archidiacre de Tours, 5j enseigna, vers io5o, par écrit etdanslacliaire, » que le véritable corps de Jésus-Christ n'est et » ne peut être sous les apparences du pain et du » vin. M
M. de Voltaire ne représente ici les catholiques que comme des imbécilles , qui croient que le pain et le vin dans l'Eucharistie sont changés en la seconde Personne de la Trinité. Une telle imputation est trop grossière pour faire tort aux catholiques , elle n'en fait qu'à son auteur. Les catholiques n'ont jamais dit que le pain et le vin fussent changés en la seconde Personne de la Trinité ; ils n'ont jamais dit que le pain et le vin devinssent Dieu. Voici fjuelle est leur créance :
Ils croient que le pain et le vin sont changés au corps et au sang de Jésus-Christ. Ce corps et ce sang sont les mêmes qu ils éloieut, lorsque Jésus-Christ éloilsurla terre. Ce corps et
ce sangétoîent alors unis àrame de Jésus-Christ *t à sa divinité. Ils y sont donc encore unis dans l'Eucharistie ; le changement ne regaitle donc que le corps de Jésus-Christ , et non pas l'ame et la personne divine de Jésus-Christ. Voilà la créance des catholiques. Tout cet exposé de Voltaire feroit dire à quelqu'un qu'il ignore quelle est cette créance; cependant, il est sûr qu'il a su le catéchisme catholicpie, et qu'il ne manque pas de mémoire.
Il ne pai'oît pas plus instruit sur les faits que sur les dogmes , lorsqu'il dit qu'on se contenta de faire la cène le soir dans les premiers âges du christianisme, et de communier sous les deux espèces jusqu'au onzième siècle. 11 auroit])u apprendre de TertuUien ' quela communion se faisoit à jeûu, et par conséquent qu'elle se faisoit le matin, à moins qu il n'y eût quelque raison d'une nécessité extraoïxlinaire. Quant à la communion sous les deux espèces , l'usage n'en a jamais été universel dans l'Eglise ; et il a toujours été beaucoup plus rare que l'usage de la communion sous une espèce seulement *.
C'est calomnier de gaîté de cœur toute 1 Eglise, d'avancer que, jusqu'au onzième siècle, ou n'avoit jioint une idée lîxe et déterminée siu* ce mystère. Une telle hardiesse ne mérite
» Tcrtul. de orat. — * Voyez M de Meaux , averlisselaent aux protestfints.
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que le dédain et le mépris. La doctrine des Pèi'es est si claire sur ce point, que les sacramentaires ne pouvant l'accorder avec leurs dogmes , se déterminèrent à la rejeter absolument. Cette renonciation des sacramentaires est la plus forte preuve que la doctrine des Pères leur est contraire, et par conséquent qu'il est très-faux qu'on n'eût aucune idée fixe et déterminée sur ce mystère jusqu'au onzième siècle. « Le sentiment le plus commun, ajoute A'^ol- D) taire , éloit sans doute qu on mangeoit le vé- >j ritable Corps de Jésus-Clirist. Ondisputoit » même pour savoir si on le digéroit et si on » le rendoit. »
M. de Voltaire auroit bien pu se disj)enser de mêler des idées indécentes à des choses si resjicctables et si saintes. Le catholique n'a nulle peine sur ce point. Il sait que le Corps de Jésus-Christ est sous les espèces du pain; que ces espèces sont sujettes à se dissoudre , comme la nourri lui-e se dissout, et que, dès quelles sont dissoutes , le corps de Jésus-Christ cesse d'y être. Si , dans des siècles grossiers et barbares, quelques théologiens dignes de ces siècles ont agité cette question , leur exemple ne doit pas servir de règle à un homme de goût.
Il y a dans l'exposé que l'on fait ensuite de la doctrine des sacramentaires , un artifice et Il 11 air d'érudition, qui sont des preuves coU"
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Vaincantes d'ignorance et de mauvaise foi.
ce II paroît , dit-on, que dans beaucoup d'E- >3 glises , el sur- tout en Angleterre , on croyoit w qu'on ne mangeoit et qu'on uebuvoit Jésusw Christ que spirituellement. " On prétend prouver, par quelques extraits de dilTérents auteurs qui écrivoient alors, que ce qui se dit du corps de Jésus-Clirist dans l'Eucharistie , doit s'entendre spirituellement. Le passage le plus remarquable est celui qu'on rajiporte de Ratran, moine de Corbie. C'est le corj>s de Jésus-Christ, dit cet écrivain, qui est reçu et mangé , ^on par les sens corporels, mais par les yeux de l'esprit fidèle.
Mais M. de Voltaire ne prouve rien par-là contre les catholiques, parce que i.** cet auteur ne dit rien en cela que tout catholique ne puisse avouer encore aujourd'hui. Les impressions qui se font sur les sens corporels, en vovant et en mangeant 1 Eucharistie , ne se font que par les espèces, et non point par le corps même de Jésus-Christ; et c'est la foi qui y voit et qui y rcconnoît ce que les sens n'y voient et n'y reconnoissent pas.
2.° Ce même liatran explique dans cet ouvrage même •, la transsubstantiation ; ce qui prouve que la créance de l'auteur éloit la même .que la créance de lEglise d'aujourd'hui. Il ny a qu'à consulter l'extrait de cet ouvrage dans Ihisloire ecclésiaslique de Fleury. Oji peut expliquer de même les autres extraits qucA'oU
taire a cités. Ainsi la dépense tVérudition qu'il
fait ici est bien à pure perte.
Il se montre ensuite tendrement affligé de Tinfortune de l'impératrice Marie d'Aragon , que l'empereur son époux condamna à être brûlée vive. Cette princesse avoit fait à un jeune seigneur italien les mêmes projiositions que l'épouse de l'égyptien Putipliar avoit faites autrefois au cbasle Joseph : elle trouva la même résistance et la même vertu : elle en tira la même vengeance. L'impudique accusa d'un attentat énorme celui à la pudeur duquel elle avoit elle-même attenté. L'empereur en fut transporté de colère; et sur l'accusation, les plaintes et les larmes de son épouse , il condamna aussitôt le comte à avoir la tête tranchée. La veuve éplorée vint demander justice à l'empereur, prouva Finnocence de son époux, et le crime de l'impératrice. Othon , pour venger l'aflVont qu'il avoit reçu, et réparer l'injusticc qu'il avoit commise , condamna aux flammes l'impudique calomniatrice.
Cet acte rigoureux de justice met Voltaire de mauvaise humeur contre ce prince; mais après tout, dit-il, il ne faut pas êti*e surpris dçi cela, parce qu Othon III étoit un prince dévot , cruel, et encore plus débauché que sa femme.
Il est bon cependan t qu'on apprenne que cet Othon ' étoit un prince exti'êmement aimé Ci
' Diaémar, ^v. 4*
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respecté de tout l'empire, et tpi on le comparoit pi^esqu'en tout à son aïeul Olhon le sfrancl. ^ oltaire l'accuse de cruauté et de débauche; et les historiens contemporains lui donnent de grands éloges à cause de sa piété , de sa douceur et de son humanité. A qui faut-il en croire?
Géofroy de Yiterbe ' , qui yivoit peu de tem])s après le règne d'Othon , et plusieurs autres auteurs rapportent que la dame italienne prouva l'innocence de son époux par l'épreuve du feu , c'est-à-dire , en portant entre les mains une lame de fer ardent sans se bniler. M. de Voltaire se moque de ceux qui ra])])ortent une pareille aventure, et de ceux qui la croient. Ce que je remarquerai là-dessus , c est que Grégoire de Tours * , le premier et le plus ancien de nos historiens , rapporte plusieurs événements où Dieu a voulu faire découvrir les crimes , ou protéger linnocence par des voies extraordinaires; il en cite même un qui est arrivé de son temps et sous ses yeux : il pouvoit y avoir beaucou]) d'abus dans ces sortes d'épreuves. Agobart , archevêque de Lyon -^ dans le neuvième siècle , écrivit fortement pour engager les princes et les évêques à les interdire. Cela prouve évidemment qu'elles étoient en usage ; ainsi , l'on peut croire, lorsque les
' Gotifred in ohron. — ' Grcgor. Tur. Hist. Fraac. 1. 8, c. iG. — ' Agobard. opeia , t. i. p. loi.
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plus gi'aves liistoriens l'attestent , qu'elles servirent quelquefois à sauver des innocents. Il y a de l'inxbécillité à tout croire, et de la témérité à tout rejeter.
M. de A oltaire semble vouloir ensuite égayer le lecteur par le taLleau qu'il lui présente de certains usages qu'il attribue aux églises d'Occident. « Tout y éloit défiguré, dit-il, par les 3) coutumes les plus ridicides. La fête des fous » et celle des ânes étoient établies dans la M plupart des églises. On créoit, aux jours so- 3J lennels , un évéque de fous ; on faisoit en- >3 trer dans la nef un âne en cliappe et en » bonnet quarré : les farces obscènes étoient » les céi'émonies de ces fêtes , dont l'usage ex- » travagant dura enviix)n sept siècles dans pluw sieurs diocèses. »
Si un habitant d'Aix en Provence , transporté dès sa jeunesse aux Indes, racontoit toutes les folies qu'il a vu faire à la procession le jour de la, Fête-Dieu , et soutenoit que c'est ainsi que tous les chrétiens d'Europe célèbrent cette fête, mériteroit-il d'être cru? Il en est ici de même. Il est bien vrai qu'il y a eu quelques-uns de ces. abus dans quelques églises e.t pendant quelque temps; mais i.» il est égaT lement vrai que l'Eglise travailla à les déraciner ; on peut en juger par les lettres du pape . Innocent IIl, et par les ordonnances de Pierre i? de Çapoue, légat en France sui" la fin du der-
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nier siècle. 2.0 II est faux qu'ils aient duré sept siècles , jiuisque vers le milieu du quijizième siècle ils furent entièrement abolis , et qu ils, n'avoicnt pas commencé eu Occident ayant l'onzième ou douzième siècle '.
Quant à l'àne chappé et coëiré en docteur , et qui entroit gravement dans la nef avec cet accoutrement, c'est une production de la belle imagination de Tvf . de Voltaire. On sait qu'il ne fait pas grand cas ni des docteurs, ni des bonnets quarrés. Il est vrai qu il y a eu autrefois une fête des ânes parmi nos bons vieux Gaulois, à 1 occasion de la fuite de la sainte famille en Egypte , ou du retour d Egypte. Une fille tenant un enfant entre ses bras et assise sur un âne , entroit dans l'église comme pour représenter grossièrement à des hommes grossiers ce mystère de la vie de IVotre-Seigncur.
Aulun et Beauvais sont les deux villes qui se distinguèrent le plus par ces ridicules cérémonies. A Aulun l'âne étoit couvert d'une lioussede drap d or. Quatre chanoines dos ])lus apparents (c'étoient apparemment les dignités du chapitre) tenoient les quatre coins de lu housse, et accompagnoient gravement 1 âne jusqu à la place qui lui éloit destinée. A Beauvais , on clioisissoit une desjdus jolies demoiselles de la ville: on la paroil superbcmenl,
■ Voyez Glosse de Du Canje. — ' Du Caugc GIo?s.
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et on lui mettoil entre les bras un enfant qui étoit aussi magnifiquement habillé. Dès que l'âne entroit dans l'église , les choristes entonnoient une hymne latine à son honneur, et après chaque strophe, le peuple répondoit par ce couplet eu françois :
Hez sire asne chantez , Belles bouches rechingnez, Vous aurez du foin assez , Et de l'avoine à plantez.
Mais ces extravagances ne fiu'ent pas de longue durée ; elles ne furent pas répandues dans presque tout 1 Occident, commeraftlrmeM. de Voltaire ; mais on sait qu'il ne fut jamais 1 ami delà décence ni de la vérité.
Nous ne parlerons pas des fameux différends entre le sacerdoce etlemjùre, qui furent lefruit de rignorance et de l'ambition, qui séduisirent quelquefois les personnages les plus respectables pai' leur génie et par leur vertu, et qui coûtèrent tant de sang à l'Allemagne et à l'Italie. Cette fureiu* est éteinte , raveuglement guéri , les peuples éclairés et tranquilles. Les deuxpuissances se respectent et se tiennent dans de sages bornes : 11 ne nous reste que le souvenir de ces divisions funestes. Quantité d auteurs en ont écrit avec tant de sagesse et de prudence , qu'il n'est pas nécessaire que nous prévenions le lecteiu' contre ce cpie Voltaire en a représenté.
DE TOLTAIRE. lOJ