CHAPITRE PREMIER
Précis de la Philosophie de t Histoire, par le-* quel on reconnûit le but principal que s'est proposé if. de F'oltaire dans ses Ecrits.
V^HAWGER enlièrejnent la manière de penser du genre hamain, en matière de religion et Ae morale-, renverser tous le5 principes les plus essentiels et les plu^ nécessaires ; apprendre à rbonunè à tout rapporter à son intérêt ou à aon j^aîsir : tel est le projet que semble avoir eonçu céhii dont tant d*écrivains ont déjà combattu les erreurs. C'iest le but qu'il semble s'être proposé dans tous ses écrits ; c'est ce qù*il annonce assez clairement dans l'ouvrage qui a ^Gur ,titre Philosophie de [Histoire ; ouvrage ^jtTiia mis ensuite sous le titre de Visjcours pré-* Uminàtre^A la tête de ses dernières éditions ^ et dé la collection générale de tous ses écrite. 3> 1
a LES ERREURS
Ce Discours «st un frontispice qui convient parfaitement à une pareille œuvre; il a été déjà victorieusement réfuté et combattu par l'auteur de la réponse à la philosophie de l'histoire : il seroit inutile d*en faire ici une nouvelk réfutation ; mais il est indispensable d'en donner ({uelque idée dans un ouvrage où l'on prétend faire connoîtré dans quel esprit a presque toujours écrit Voltaire , et où Ton continue à combattre ses erreurs. Nous n'en rappellerons donc que quelques points plus essentiels , que nous ej^aminerons dans les articles suivants.
ARTICLE PREMIER
Doctrine de F^oltaire sur torigine des choses.
Dans les premiers âges du monde , c*est-àdîre , bien des siècles avant qu'on se mit à écrire, les connoissances de l'homme sur le premier état de l'univers , furent en même temps très-simples et très-sûres, parce qu'elles, ne consistoient que dans des traditions qui ne pouvoient guère s'éloigner de la vérité. Un père instruisoit ses eafants, en leur racontant ee qu'il avoit appris de ses pères et de ses aïeux;^^ Ce5 enfants devenus pères, rendoient ensuite à leur^ fils les mêmes instructions , en y ajoutant ce qui s'étoit passé de leur temps et souf I^urs yeux.
DE VOLTA.Il\E. $
Cette maaière de transmettre les connois- «ances étoit dictée par la raison même ; c'est celle qui a toujours eu lieu dans les premiers itges du monde , comme 1 attestoit , il y a plus de trois mille ans , le premier de toi^ les historiens. Interrogez vos pères , interrogez vos aïeux : ils vous apprendront ce qu a fait le Très-Haut d'âge en âge , et la manière dont il a partagé les enfants d'Adam en différentes nations '• Ce n'est que par ces connoissances de tradition, que Ton peut remonter à la vraie origine des choses ^ et apprendre quel fut le premier état de l'univers ; et ce n'est que par ces connoissances, que Moïse a pu nous en instruire. . de Moïse naquit environ trois cents ans après la mort de Sem , qui avoit vu le déluge , et quarante et un ans après la mort de Lévi son hisaïeul, qui avoit vécu cent vingt-sep^ ans. n touchoit donc, en quelque manière, i la première origine des choses. Il a écrit ce qu'il avoit appris de ses pères et de ses aïeux |, par une tradition qui ne pouvoit pas être al- Vérée. Il fut, outre cela, éclairé pas des lu* mîères surnaturelles comme lannonce sa qualité de prophète et de thaumaturge. C'est lui qui nous présente le magnifique tableau du.
monde, sortant du néant à la parole toutepuissante de rÉtre-Supréme , qui nous donne»
■ Dsnt. S».
4 I^ES EIlllEtJRS
la côiinoissaiice intéressante de la création de rhotnme , des premiers progrès de l'espèce humaine , de sa séparation en différentes familles , et de la première origine des ancienne» cations. %
Oh peut donc regarder cette, histoire de Moïse, comme les premières archives du genre jkumain. Elle fut écrite douze cents ans ayant que la Grèce eût aucun historien. C'est la source la plus pure et la ])his sûre des connois- Éances nécessaires à ceux qui veulent traiter de l'origine des choses; et l'on ne s'en écarte jamais sans donner dans les plus grandes absurdités. Nous ne le voyons que trop par Jes historiens philosophes de ce siècle; mais personne n'y a donné d'une manière plus ridicule et plus humiliante, que l'auteur de la Philo^ soplue de t Histoire»
Cet écrivain * , qui ne voudroit pas être soupçonné d^ajouter foi aux écrits de Moïse, <ît qui met le nom de philosophe beaucoup audessus de celui de chrétien, s'est donc frayé ïine nouvelle route. Son butétoit de renverseï^ tt^ut ce que les tradîtrons et les monuments liistoriquesles-plus respectables nous attestent, il les l'ejettiB, il les dédaigne souverainement, et il ftésùre qu'on n'y trouve que d'inutiles er- Am^s. Tâchons^ donc *r ajoute^t-11, de noiu
' Oxigifte du momie r «« * Philos, de rhi«t«'p. i. '
»E VOLTAIRU. S
éclairer , et de déterrer quelques monuments précieux sous les ruines des siècles.
A ce début siugidier, et m digne d*un phI-« losopbe , on reconnoit d*abord Fadresse avec laquelle il évite de s'expliquer sur la création , pu sur rétemité du monde. La création , que Fesprit liuniain ne peut pas comprendre , et que la raison ne peut pas s'empêcher d'admet"tre , le rajijtêneroit trop à un Dieu créateur , et alors il j^aroitrmt penser comme Moïse ; ce qui seroit humiliant pour un philosophe. 11 évite donc d en parler. Mais , d'un autre côté^ Téternité du monde est une absurdité qui ré« volte la raison ; mais il n'ose pas trop se déda** rer sur ce point. Il prend donc son parti. H vous dit haidimeût et sans preuves , et même contre les preuves les plus incontestables 9 que notre monde a subi des changements qui sup-^. posent des milliers et des milliers de siècles; et il donne pour certain que la mer a couvert des terreins immenses , aujourd'hui chargés de grandes villes et de riches moissons , et qu'il n'y a point de rivages que le temps n'ait éloi-»*^ gués ou rapprochés de la mer. Enfin , ajoute?* t-it, il paroît évident que les deux hémtSM phères ont perdu plus de deux mille lieues d»* terrein d'un côté, et qu'ils l'ont vegAga^ àm l'autre K .
« Pkilof . d« rhist. p. I. >
i LES ERREURS
Maïs demandez à cet historien philosophé en quel endroit du monde , à quels degrés de longitude ou de latitude la mer a abandonné deux mille lieues de terrein , et en a absorbé mutant dans le côté opposé ; demandez lui quels sont les historiens ou géographes égyptiens f phéniciens , indiens ou chaldéens , qui attestent ce qu'il donne ici pour certain et pour évident : sa philosophie le laissera en défaut, •il restera muet comme un poisson.
11 y a deux mille ans quW connoîtles côtes de l'Océan , depuis le pays des Bataves , et même (des Gimbres, jusqu'aux colonnes d'Hercule ^ il y a deux mille ans que l'on connoit la plus grande partie des côtes orienlales et occidentales de r Afrique , etutie partie de celles qui sont au midi de l'Asie : cela est démontré par le témoignage des anciens géographes et historiens, tels qu« Strabon, Ptolomée , Tacite et tant d'autres. Nous ne parlons pas des . côtes de la Méditerranée : on ne regarderont qu'ayec pitié celui qui seroit assez hardi ou as-^ sez ignorant pour former quelques doutes sur la par&ite ressemblance de létat présent et de l'état ancien des côtes de cette mer. Où étoient donc ces terreins immenses , autrefois couverts ^r la mer , et aujourd'hui chargés de grandes villes et de rich<;s moissons ?
Il n'y a point de rivage , ajoute-t-il, que le temps n'ait éloignés ou rapprochés de la mér«
Maïs voît-il les consécjuences de ce qu'il afimne SI hardiment? 11 pourroit donc se faire qu autrefois la côte de Gênes eut touché jusqu'en Corse et en Sardaigne , ou qu'elle eut été jusqu'au pays des Grisons : il pouiToit donc se faire qu'il y ait eu des ports de mer en Suisse et en Bourgogne , qu'on ait péché des baleines où l'on chasse aujourd'hui aux ours ; car c'est là une suite nécessaire du rapprochement ou de l'éloignement successif de ces rivages dont il nous jSarle*
Gardons-nous, dit-il encore très-philosophi* quement , de mêler le douteux au certain 5 et le vrai avec le faux. Nous avons assez de prélèves des grandes révolutions du globe ^ sanj ca chercher de nouveties «^^
Il nous dit : gardons-nous de mêler le dou^ teux au certain , et il ne nous débite que des peut-être ^ des il est vraisemblable y des paroles en l'air sur les échancrures de toutes les terres que l'Océan baigne , sur les golfes que les iï*ruptions ^^^ la mer ont formés , sur les archipels semés dans les eaux; phénomènes qu'il imagine très-gratuitement être successivement arrivés; car, qui est-ce qui ne voit pas que ce ne sont là que Jïes rêveries puisées dans ces jpomans philosophiques, qui sont si fort à la -mode aujourd'hui , et qui sont l'objet du xn^
' Phil03.de l'histoire I p* 4»
8 LES ERUEURS
^ris de tous les hommes raisonnables , instruit^ et judicieux?
Que doit-on penser, en effet, decef que ces i'oraaucîers philosophes nous débiteot sur ce$ în'uptîons des mers , sur cette inconcevable activité des eaux, qui , selon leur système , ont rongé et renversé des milliards et des milliard» de toises cubes de rochers , tantôt pour séparer la Sicile , autrefois jointe à l'Apulie ' , tau-r tôt pour ouvrir le grand canal de la Manche , tantôt pour percer le 4^troit de (îibraltar , et pour creuser les lits immenses de la Méditerranée et de la mer Noire? Car tout cela » di- , sent ces romanciers est l'effet de laction successive des eaux.
Mais comment , leur di^-t-on , ces eaux si fortes et si agissantes n'ont-elles pas pu percer, ni même entamer l'isthme de Suez , ni l'isthme, encore plus petit , de Corinthe , qui est battu par deux mers? Comment ces philosophes, qui savent tout, ou qui devinent tout, ont-ils toujours oublié de nous donner les da.*i du coaajneixcémenl , des progrès , de la fin de ces irruptions des mers? Ils se mettent hardiment au-dessus du grand homme qui a été inspiré pour nous instruire de la naisntince du monde e^ de l'origine des choses; ils dédaignent ce que nous apprennent les livres sacrés \ et qu'ap
^ FhUo8« de Tbist. p. 5.
•Dfi VOLTAIKE.. ^'
^|^*end'On en le» écoutant eux-mêmes, et en lisant leurs belles productions , ou , pour mieùs dire , leurs rêveries ?
Le «âge qui veut vendre compte des révolutions de notre globe, ^'attache invariablement à ces points fixes, dont la raison ne lui permet pas de s'écarter, et qui sont, i .® qu'on n'a aucune Qonnoissance de Tétat où étoit notre globe avant le déluge, ni de ce qui faisoit alors les continenU et les mers; a-' que ce globe fut couvert pendant cinq mois par les eaux , et que ces eaux furent dans une agitation continuelle; 3.^ que l'agitation, le poids, les secousses de ces masses immenses d'eaux ont du nécessaire-' ment causer de» déplacements, des fractures ^ des bouleversements trèa^-considérables dans la suvfiice du globe; 4-« qi»« c'est pendant le' séjour de ces eaux agitées, que toutes lès parties des deux continents ont dû prendre la forme qu^elles ont aujpnrd'liui , puisqu'on n'a pas la moindre connoissance que ce soit par la succès-' sion des temps que ces cbangements son t an*ivés. Ce sage s'attachera donc à Mol^e , comme étant le seul vérîtablcÉnetit instruit de l'ori-»^ gine des choses; il laissera do jietits phflosophes venus tK^te^troi^ siècles api*ès lui , entasser erreurs sur erreurs , et tenter vainement, pour décréditer les livres saints, ce que les géants de la fable tentèrent autrefois pour fiélr6ner les dieux*
î# LES ERREmS
Comme notre écrivain dédaigne d'adopter la création du monde, telle que l'annonce Moïse 9 il ne yeut point reconnoltre non plus la création de Thomme, comme chef «t tige de tout le genre humain '• Il n'est permis qu'à un aveugle , dit*il , de douter que les Blancs , les Nègres, les Albinos , les Chinois , les Américains soient des races entièrement diffé-rentes •.
M. de Voltaire se donne ici modes temeut* pour le seul homme éclairé qui ait paru depuis trois mille ans. Il traite d'aveugles tous les écrivains qui ont traité de la première origine des choses, tous les grands historiens, géographes et philosophes de tous les siècles et de toutes les nations, qui ont parlé de l'ori-^ gine du genre humain , et qui l'ont regardé comme une famille immense , qui s'est divisée» «t subdivisée par le temps en une infinité de hranch^s et dé rejetons. Il les traite tous dV. Teugles. Qu'on juge si les raisons qu'il leur^ oppose sont bien lumineuses.
Il dit que les nègres ont une membrane noire» qui leur communique oettie noirceur inhérente^ J/l^îs seroit^il surprenant que les nègres ayant Iç sang plus chaud et plus uoir^ à cause des chaleurs excessives du climat de leur origine j^ ils aieut aussi cette membrane plus noire quft
» Origine de rhomme« — • Ibiâ, p. 6,.
DBVOLTAIHB. f,
Be l'ont les hommes des autres climats? 119 ont, dit'il encore, les yeux ronds, le nez épaté, les lèvres toujours grosses. Mais il auroit pu apprendre de M. de Buflbn , que cela yient principalement de la manière dont les négre»^* ses forment les traits de leurs enfants, durant les premiers jours qui suivent leur naissance. B BOUS parle enfin d'un tablier que la nature a donné aux seules femmes cafres ou hottentotes, duquel la peau lâche et molle tombe du nombril jusqu'à la moitié des cuisses. Mais il ne s'apei^ çoit pas que ce n'est là qu'une fable ridicule qu'il copie bonnement d'après le prussien Kolben , qui étant au cap de Bonne-Espérance, inettoit par écrit toutes les folies que lui débitoient les HoUandois, en s'amusant de lui, après l'avoir enivré. C'est ce que nous atte^-^ te dans sa relation, un officier du roi, qui a âemeuré long-temps au cap , après Rolbeu.- TeUes sont le& raisons sur lesquelles Voltaire traite d'aveugles tous ceux qui ne disent pas comme lui, que la Providence a planté des hommes dans les différents climats , comme elle y a planté des arbres , et fait croître de l'herbe».
Pour la dé|(pnse et la justification de ceux qu'il condamne d'un ton si absolu , nous ne lui opposerons que M. de Buflbn. Cet habile écri^
* Ori|[in« d« rfaomia«i p. 6. •
la, liES EilllBUHiS'
vain examine avec lattenUim la plus écki^ r les variétés qui sont dans l'espèce humaine r ii en recherche les cause» , ii lait sur ces objets les plus s^es observations; et aprè« un exa-, men qui tient la moitié d'un volume,, ilcon* dut ainsi :
ce Tout concoun--^b9€ à prouver » que le| » genre Immain n est pas composé d espèeesr » essentiellement diâ]erente« entr'cUes; qu'au» » contraire, il ny a eu originairement qu'une » seule espèce d'hommes , qui s etanl multî-r M plîée, et répandue sur toute la surfeee de lai s» terre, a subi diiTérentâ changements, par Fin** » f luenee du climat, par la diiïérencc de la uouih u rilure, par celle de la manière de vivi*e, pa£ n les maladies épidémiques , et aussi par le mé-» >» lange varié à l'infini des individus plus ou >iK .moins ressemblants; qi:^ d abord ces altéra^' » tionsn'étoientpas si marquées, et ne prodlii^ » soient que des variétés individuelles-; qu'elles » sont ensuite devenues des variétés de l'espècey 9» parce qu elles sont devenues plus générâle^y n plus sensiUes et plus constantes , pai*raction ^ » continuée des mêmes causes ; qu'elles se sont 3> perpétuées , et qu'elles se perpétuent do gé-j» nération en génération, comme tes dïflbr- » mités, ou les maladies des pères* et mèred » passent à leurs enËsmts ; et qu'enfin ^ comme
* Histoire naturelle^ ton. Y* p. iM,
»• efies n^'ont été prodaites originairement que rt par le concours àes causes extérieures et ac-* » cîdentenes, il est très-probable (piVUes disn pan^tmient aussi peu à peu, et avec le » temps, ou même qu'eUes deviendi-oieut dif- » férentes de ce qu'elles sont aujourd'hui , si » ces mêmes causes ne subsistoient plus , ou » si elles Tenoient à varier dans d'autres cir-r » constances, et par d'autres combinaisons. »
Si Ton est surpris de tout ce que dit Voltaire sur l'origine de luniyerâ et sur celle de l'homme, on le sera bien plus encore de ce qu'il va nous dire de l'origine des sociétés •.
La raison et la révélation s'accordent à nous . représenter l'homme, au moment de sa créa-* tîosk , dans un état vraiment digne de son Gréa-i teur. Son ame est douée d'intelligence ; son cœur est rempli de sentiments vertueux. Il reçoit des mains de Di&x une compagne de la même nature que kti , avec laquelle il doit être la tige et le 43hef de toute l'espèce humaine. Ces deux premières créatures devant vivre eosem-^ kle^ et avec leurs enliamts, sont douées^du don' de la parole, comme l'exigeoit la sagesse du Créateur. Elles en sont douées pour se oommu-' niqûer leurs pensées et leurs sentiments , pour eantaribuer réciproquement à leur bonheur e% àcelin de leur postérité, pour fermer les lien*
s Origîae des no^étés.
ti LES ERREURS
de la tendresse, de ramour, de rinleFêt mn-tuel, qui devoil être entre tous les membres de cette première société, laquelle devoit être le. modèle de toutes les sociétés qui se fomie^' roient dans la suite des temps*
Mais la manière de penser de Voltaire , suir l'origine des sociétés, est bien difTérente. Tout l'honneur qu'il fait aux hommes , c'est dé le9 mettre au premier rang des animaux qui yi-».
vent en troupes , comme les oies , les poules « les moutons ; et il ajoute , que tout animal a son instinct , et que cet instinct n'est autre chose que lari'angement des organes , dont le jeu se déploie par le temps' .
Si on lui demande ensuite quelle langue parleront ces animaux humains ; il vous répond qu ils seront sans doute long-temps sansi en parler aucune , qu'on aura commencé par des cris qui auront exprimé les premiers Be-* soins , et qu'on se sera très-bien entendu pat des cris et par des gestes. C'est ainsi que les loups, les chiens, les chats parlent entre eux et s'entendent entre eux. Voltaire fait aux hommes l'honneur de leur accorder le même pouvoir et la même faculté* .
Il nous apprend encore' que cet état de brute ou le genre humain a été long-temps ^ dut rendre l'espèce infiniment rare dans toui^
« Orij. de$So* p. a8. — ' • Page Zo, 3i,i«*» Pagt |o.
DE VOLTAIRE. iS
les climats, parce qiie les hommes ne pou- Toient guère suffire à leurs besoins » , et que ne s'entendant point , ils ne pouyoient se secourir. Los bétes camacières ayant plus d'în»* tinct qu'eux , devoieàt couvrir la terre, et dévorer une partie de respèce humaine* B est très ^ vi*aisemblable que l'homme a été ag^reste pendant des milliers de siècles ; c^est* à-dire , qu'il y aui*a eu long-temps des Ai^ milles enfantes dans les forêts , disputant leur nourriture aux autres animaux, s'armant con** tre eux de pierres , et de grosses branches d'arbres , etc. ^ etc.
Voilà donc les heureux fruits de l'application de "Voltaire à étudier l'histoire en philosophe ! Voilà les découvertes intéressantes que sa philosophie nous présente ! Voilà donc, sur la première origine des choses , les sublimes pensées de celui qui est encore aujourd'hui l'idole delà nation , l'oracle de nos beaux esprits , l'objet de l'admiration et de Tenthou^ siasme de tout ce qui est engagé dans la troupe des nouveaux philosophes! Il ne dit pas un mot qui ne fesse frémir le bon sens, qui n'outrage la raison , qui ne déshonore l'hiunanîté ; il fait disparoître l'idée d'un Dieu créateur ; ilfeit rouler le monde dans des milliers desiè- «les et de révolutions imaginaires; il vousre*
> Oriçiiw des jQcytés^ page9a« 5^.
présente les hommes plantés dans diflférents climat^ , comme les arbres et les herbes des champs , et conduits par un instinct qui n'égale pas celui des animaux ; il. dédaigne tout ce que nous a])prend la révélation ; il n'oublie rien pour en inspirer un souverain mépris ; il n'y trouve même qiie d'inutiles erreurs. Mais que vous donne-t-il en place ? Les horreurs qu« nous venons de rapporter.
A^RTICLE IL
De r Antiquité des Nations*
Ce gi'and réformateur de toutes les connoii^ lances humaines nous présente , sur l'antiquité des nations , des vues et des sentiments que personne autre que lui n'aurpit jamais osé pré-; senter» Moïse nous a instruits de la première origine , de la division et séparatipn des an- ^ ciens peuples* Les historiens orientaux , Bérose le Chaldéen , Nicolas de Damas , Hiéronime , auteur d'une histoii*e de Phénicie ^ ne disent, rien qui s'écarte des récits de Moïse. En recherchant l'origine des diflerents peuples, nous les voyons toujours venir de l'Orient; et nous sommes conduits insensiblement juè-^ que dans la Babylonie et la Ghaldée , qui a été , comme l'annonce Moïse, le premier berceau du genre humain.
DE VOLTAinfi. tf
Ce que Moïse , ce. que tous les àneleas écrivains, ce qu'une tradition toujours soutenue nous apprennent sur tous cea poiuts, Voltaire ne le regarée qxw comme de méprisables ^reurs, dont se repaît une imbécile crédulité^ et dont un philosopha sait bien se garantir^ Il fjàil remonter à des. milliers de siècles , avant la date de la création , Torigine des Indiens ^ de3 Chinois, des Chaldéens^ etc. Ppnnon$ quelques moments à examiner de quel côté sont ks eiTc^rs méprisables, et riidbééile crédulité. Les preuves qu il nous donne de la, prodigieuse antiquité des Indiens, sont Tançien' ne té de leurs livres , la douceur et la fertilité admirable du climat qu ils habitent , et les . inventions singulières par lesquelles Us se soni distingués.
. H est indubitable , dit-il , que les plus an^ eiennes théogonies furent inventées chei lef Indiens. Ils ont deux livres écrits depuis, environ cinq mille ans , dans leur ancienne lan-* gue sacrée , comme le Hanscrit. De ces deux livres , le premier est le Shasta , et 1^ fécond le Vedan^ '. v
- Dès que Voltaire, a prononcé ces mots y il est indubitable , on peut lassurer , que ce qu'il va dire est une fausseté , ou une absurdité. Il vous parle de livides Indiens qui existent , dit^
' OdgiBe des aœiéiéA, page 999.
iS LES EHREUllS
il , depuis cinq mille ans. Mais , lui dira un critique éclairé , il n'y a que cinq mille huit i^ents ans que le monde est créé ; il faut donc que ces livres aient été faits huit cents ans après la création du monde , et huit cents ans ayant le déluge ; il faut donc qu'on eût déjà trouvé alors Fart d'écrire et de faire des livres ; il faut donc qu'on y voie aussi l'approbation d'Adam , qui vivoit encore alors , tt qui me mourut que cent trente ans après. O illustre ! 6 sag'e ! 6 éclairé philosophe! les belles choses gue vous nous apprenez î
Cependant les hommes qui ont été à même de prendre quelque connoissance de ces livres, soutiennent qu'ils n'ont pu être écrits que depuis la venue de Jésus-Christ , et l'établie sèment de la religion chrétienne. Ils en donnent des preuves qui paroissent démonstratives. En effet , on y Uouve l'histoire de la création , la description du paradis terrestre , le fléau du déluge universel. On y trouve les histoires d'Abraham , de Moïse , de Job , de Samson , et quantité d'autres , tirées de nos livres saints. Et quoique les noms soient quelquefois changés, et qu'il y ait des circonstances qui varient , cependant le fond et la suite de ces histoires ont des ressemblances si parfaites avec nos livi*es saints , qu'on ne peut pas méconnoitre la source où elles ont été pui-* .3ées. Outre cela , on trouve dans ces mêmes
DE VOLTAIHB, rg
livres indiens les sentiments sur Tattente dW Libérateur , avec des expressions presque sem* blables à celles que Ton voit dans les prophètes. Enfin , on y trouve des traces de l'Incarnation , du sacrement de Baptême , de l'Eur charistie , et de la Confession des péchés.
Tout ce que nous venons d'exposer , c'est ce qu'un savant homme qui a vécu long-temps dan» les Indes , qui savoit plusieurs des langues indiennes , et qui avoit eu plusieurs conférences avec les Brames , développe fort au long , dans une dissertation sur les systèmes de religion dans les Indes ; laquelle est adressée au fameux éveque d'Avranche ^ M. Huett On la trouvera dans le neuvième recueil des Lettres édifiantts.
Voltaire , pour éloigner toute idée que nos libres sacrés soient jamais venus à la connoissance des Indiens , dit avec son assurance ordinaire , que le christianisme ne fut connu que sur les côtes du Malabar , vers le sixième siècle , et par le moyen d'un nestorien « nommé Mare Thomé , et que c'est de-là que sont venus les chrétiens de saint Thomas. Mais on sait qu'il affirme ce qu'il veut, et qu'il ne prouve rien de ce qu'il affirme.
L'Évangile a été prêché aux Indes par Tap6tre saint Thomas. C'asjt le savant Eusébe de Césarée qui l'atteste dans son histoire 'ecclésiastique. Sur la fin du second siècle , Jùr
9Q tJSS ËUREUR5
lien , évéque d^ Alexandrie , y envoya pôut là, même fin le fameux Pantenus , chef de Fécole de. cette ville, lequel trouva dans les Indes Févangile de saint Matthieu. Au sqptiçme siècle , les conqu^êtes des Mahométans dans la. Perse et dans les Indes , occasionnèrent une gi^ande révoli^tion dans la religion , et séparèrent les Indes dui^este de la chrétienté. Ce ne peut être qu'après cette séparation , eist^rquelique iMiste de connoissances informes des livres saints , que les livres du Shasta et du Yedam peuvent avoir été composés.
Mais , dans quel temps précisément et par qui ont-ils été composés? c'est sur quoi les Indiens eux-mêmes ne peuvent pas prononcer.
Ainsi , au lieu des cinq mille «ns d'ancienufié que M. dé Voltaire donnera ces livres, ce «eroit beaucoup quon leur accordât un- millier d'années. Voilà donc la première preuve de la prodigieuse antiquité des Indiens , éva-» Honte et anéantie. Voyons si les autres ouf plus de force et sont plus convaincantes, t La seconde preuve qu'il présente , c'est Ici douceur et la fertilité du climat qu'habitent les Indiens. Quelques - ufns ont cru la race des hommes originaire de rindoustan \ parce cpie ranima] le plus foible devoit nattre dans le climat le plus doux' p C'est ainsi qu'iA s'exprime
« PhilM. de riiiflt. p. Z04.
lïE VOLtAIllE. ir
dans un endroit âe saPliUosophie de Thîsloire ; et dans un- autre il dit : les Indiens sont peutêtre les hommes le plus anciennement rassemblés en corps de peuples ', parce qu'il n'y a. point de contrée au monde , où l'espèce humaine ait sous sa main des aliments pl'us sains , plus agréables , et en plus grande abondance que vers le Gange.
Cet homme qui se pique toujours d'écrire en philosophe , ne fait pas ici beaucoup d'honneur à la philosophie. Car un yraî philosophe auroit dit : s'il est permis de faire des conjectures , la race des hommes doit être originaire des climats où se trouvent les homméà les plus accomplis , les plus robustes , les mieux partages, soit pour les qualités de l'esprit, soit pour les qualités du corps , des climats où l'on a vu naître et parvenir à la perfection toutes les sciences et tous les beaux arts , où l'on a vu' briller les plus grands hommes dans tous lés genres , législateurs , philosophes , artistes de génie , poètes , orateurs'. Or , cela ne s'est renconti-é que dans les climats de la zone tempérée. Les climats de la zone brûlante n'ont donné que d.es hommes mous , sans énergie , sans ressort , et qui se sont toujours montrés incapables de rien tenter au dehors, ni de rien produira de grand ai} dedans.
* Philoa. de Thist page 75,
9%^ LES EIUIEÛRS
Ce philosophe , après avoir ainsi raisonné , trouyerôit encore son raisonnement confirmé par le témoignage de toute l'antiquité , et par celui de la révélation même , qui nous apprennent de concert , que c'est de la zone tempérée que la race humaine est originaire. On peut donc rire des conjectures , des systèmes , âes raisonnements de Voltaire , qui ne prou- Vent rien du tout de ce qu il avoit à prouver. Une autre fois il pourra bien nous dire que ce $ont les Arabes qui son t les plus anciens peuples^ du monde, parce qu'il assure que F Arabie heuireuse est le plus délicieux , le plus beau, le plus riche, le plus gracieux pays de tout Funivers' •
£nCn la troisième preuve qu'il nous fournit de l'antiquité des peuples de l'Inde, c'est que, de temps immémorial , on y a divisé en douze parties la route du soleil , et qu'ils sont par conséquent les inventeurs du zodiaque : c'est que les raretés les plus antiques que l'empereur chinois Cam-Hi eut dans son palais , étoient indiennes : c'est que deux voyageurs Arabes ont écrit qu'un empereur de la Chine leur dît , que la sagesse venoit originairement de llnde: «'est que les arts furent cultivés aux Indes , avant d'être connus des Chinois.
.. ]^. de Voltaire ne doit pas être surprix qu'on U contredise quelquefois , puisqu'il contredit
> Philof • dt l'hiflt. page 97.
DS VOLTAIRE. l5
lui-même fort souvent tou3 les plus grands hommes , et toute lantiquité. U donne les Indiens pour les inventeurs du zodiaque , et toute l'antiquité a admiré la manière véritablement ingénieuse et véritablement philosophique dont se servirent Jes Chaldéens pour diviser la marche du soleil , fixer les constellations , régler Tannée , et annoncer les saisons , les temps des travaux, des récoltes et des diverses productions de la nature ; c'est ce qu'on a ap* pelé ensuite le zodiaque.
U y a quatorze cents ans que Macrobe notu en laissa une très-ample et très-belle deserip* tion, dans son premier livre des Saturnales, et qu'on trouvera très -bien rendue dans le Spectacle de la nature. Avant M. de Voltaire, personne ne s'étoit avisé de faire sérîeuaement honneur de cette invention aux Indiens , qui mûrement ne s'y attendoient pas.
n cite les raretés et curiosités indiennes, qui sont dans le palais de l'empereur chinois; mais il ne nous dit pas si ces antiquités sont de deux cents, de cinq cents , de mille ans i il a dbblié de nous en donner les dates.
Il ajoute que deux voyageurs arabes ont écrit qu'un empereur chinois leur avoit dit que la sagesse venoit originairement de llnde : mais ces voyageurs sont-ils des personnages réels , ou des personnages imaginaires. C'est ce qu'U feroit bien difficile de décider.
Mi LES EllRÎSUnS
Enfin les arts, à ce que dit Voltaire, furent eallivés dans llnde avant d-étre connus des Chinois. Je croîs que M. de Voltaire seroit embarrassé pour fixer Tordre chronologique de tous ces faits ; car si les Chinois étoient déjà de grands artistes et de ^mnds astronomes^ plus de deux raille cinq cents ans ayant Jésus- Christ, c est-à-dire, avant le déluge même, et avant qu'il y eût un empire de la Chine, on pourra bien assurer aussi que lès Indiens cultiyoient déjà les arts , même ayant la création du monde. Des découvertes aussi singulières ne pouyoient être réservées qu'à un philosophe aussi profond , et à un écrivain d'une érudition aussi vaste que l'est M. de Voltaire \ Voyons maintenant s'il sera encore aussi heureux dans ce qu'il nous annonce de l'antiquité des Chaldéens. Il nous dit dans un endroit que les Babyloniens ou Chaldéens avoient une suite d'observations astronomiques, lorsque le premier empereur de la Chine régnoit sur les quinze royaumes réunis , qui formoient alors cet empiré. On n'a pas pu encore découvrir dans quelle source Voltaire a trouvé, cette suite d'observations ; et il est probable qu'on ne le découvrira jamais ; car il. s'agit d'une date de temps antérieur au déluge ; et nous n'ayons jûi livres , ni bronzes , ni marbres , ni médailles
* Philos, de Fhidtoire; page 270.
DE VOLT Al UE.' ^5"
de ce temps- là. Dans un autre endroit, il nous dit, sur le témoignage de Simplicius, que Callisthènc envoya au précepteur d'Alexandre une suite d'observations célestes , qui remontoient ^ à Tannée 2a34 de notre ère vulgaire , c'est-àdire, cent dix ansi||)rès le déluge. Il cite ce témoignage avec la plus grande eoniiance ; mais les vrais critiques le rejettent avec le plus grand mépris.
Ces observations babyloniennes , disent ces ci'itiques , furent envoyées à Aristote par ordre d'Ale:^andre ; mais Aristote , dans ses quatre livres du ciel , n'en dit pas un mot ; mais Epi- , gène, qui les avoit vues gravées à Babylone mê-: me , ne les fait pas remonter à plus de quatre cents ans avant Alexandre ; mais Bérosc, qui étoit cbaldéen , et qui vivoit peu de temps après Alexandre, les fixe à la même date ; mais le fameux Ptolomée , qui avoit recueilli tous les monuments astronomiques de là Chaldée , n'y a rien trouvé qui remontât plus haut que le tem^ps* que nous marquons. Cela fait plus de douze cents ans de rabattu des comptes de Voir taire : comment s'y prendi*a-t-il pour \eé redresser? Voilà donc l'antiquité prodigieuse des. Chaldéens aussi évanouie *que celle des Ii^diens. • j .
Nous ne dirons rien ici des Chinois. Onpe^t voir dans le Dictionnaire philosoTphique de Ja religion , le cas qu'on doit faire de tout ce que
36 LBS BURBUIVS
Voluire débite avec tent d'emphase sur l'anliquité de cette nation.
ARTICLE IIL
De la religion des premiers hommes »>
Dans tous les ouvrages de M. de Voluire, il n'est peut-être aucun morceau qui soit plus singulier , et où sa philosophie paroisse avec plus d'éclat, que dans les recherches qn'il fait sur la religion des premiers hommes. Nous allons donner d'abord une courte exposition de cette doctrine curieuse, et elle sera suivie de quelques observations , qui en feront mieux connoître toute la sagesse , le mérite et le prix*
Exposé de la Doctrine de M. de P^oltaire.
. D^abord il suppose , comme on l'a vu dans Vanicle premier , que l'homme a été brute et agreste pendant des milliers de siècles ; et voici comment il s'exprime ensuite :
ce Lorsqu'après un grand nombre de siècles, H quelques sociétés se furent établies , il est à » croire qu'il y eut quelque religion , quelque » es|>èce de culte grossier. Les hommes uni- » quement occupés à soutenir leur vie , ne M pouvoieut remonter à l'auteur de la vie. Pour M savoir comment ces cultes ou superstitions
t)E VOLTAÏAE* ay
» ^'établirent , il me semble qu'il faut suivre » la marche de Fesprit humain y abandonné à » lui-même. Une bourgade d'hommes presto que sauvages, voit périr les fruits qui la M nourrissent ; une inondation détruit quel- » ques cabanes. Qui leur a fait ce mal? Ce ne » peut être un de leurs concitoyens ; c'est donc » quelque puissance secrète : il y a un serpent » dans le voisinage ; ce pourroit bien être le » serpent* On lui offrira du lait; il deviendra » sacré dès-lors. On l'invoque quand on a M guerre avec la bourgade voisine, qui de son y» côté, a choisi un autre protecteur V. »
« D'autres peuplades se trouvent dans le » même cas; mais, n'ayant aucun objet qui » puisse fixer leur crainte et leur adoration , » elles appelleront l'être qu'elles soupçônne- » ront de leur avoir fait du mal , le Seigneuy , n le Chef, le Dominant» »
« Chaque état eut donc avec le temps sa dî- » vinité tutélaire, sans savoir seulement ce » que c'est qu'un Dieu , et sans pouvoir s'i- » maginer que l'état voisin n'eût pas comme » lui un protecteur véritable. Ce fut-là sans » doute l'origine de cette opinion , que chaque » peuple étôit réellement protégé par la dîvi- » nité qu'il avoit choisie. Toutes les nations » trouvèrent très-bon que leurs voisins eus-
' Philos, de Thist. p. i3.
iS LES ËiuiEuns
» sent leurs dieux particuliers. Il y a plus r » rien ne fut plus commun que d'adopter les » -dieux étrangers. Les Grecs reconnurent ceux » des Egyptiens , et les Romains adorèrent » tous les dieux des Grecs. Les Egyptiens com- » mencent par adorer Isis , et finissent par » adorer des chats. Les premiers hommages » des Romains agrestes sont pour Mars ; ceux >ï des Romains , maîtres du monde , sont pour » la déesse de l'acte du mariage , poiir le dieu » des latrines. »
« Les apothéoses ne furent imaginées que » long-temps après les premiers cultes. Un » homme qui avoit fait de grandes choses ne M pouvoit être à la vérité regardé comme un » dieu ; mais les enthousiastes se persuadèrent »* qu'ayant des qualités éminentes , il les te- » noit d'un dieu , qu'il étoit fils d'un dieu : » ainsi les dieux firent des enfants dans tout » le monde. Bacchus , Persée , Hercule furent » fils de dieu; Alexandre fut déclaré fils de 97 dieu ; un certain Odin , chez les nations du » Nord, fils de dieu : d'un fils de dieu à un » dieu , il n'y a pas loin. Ainsi des temples » furent élevés , avec le temps ^ à tous ceux » qu'on avoit supposés être nés du commerce » surnaturel dé la divinité , avec nos femmes » et avec nos filles. »
Avant de jeter les yeux sur les observations qui suivent , je prie le lecteur de lire encore
urie fois avec attention cet exposé , et de voir s'il est possible de donner dans des absurdités et des ej(travagances aussi frappantes que celles que renferme cet exposé*
Observations sur l'exposé précédent.
Première observation.
Il plaît à M. de Voltaire de supposer que rhomme a été agreste " pendant des milliers de siècles, sans aucun langage, disputant sa nourriture aux autres animaux qui avoient plus d'instinct que lui ; et il est à croire , qu'après un grand nombre de siècles , il y eut quelque espèce de culte grossier.
Ainsi selon la pensée de ce grand écrivain , l'homme , pendant des milliers de siècles , a été aussi brute et plus brute que les brutes mêmes. Pendant des milliers de siècles, tout son langage a été dé pousser des cris comme les animaux , c'est-à-dire , ou de hurler comme le loup , ou de braire comme l'âne , ou d'aboyer comme le chien. M. de Voltaire s'est amuse souvent à railler M. Rousseau de Genève , qui avoit dit que la marche naturelle de l'homme étoit d'aller à quatre , comme les singes. M« Rousseau n'auroit-il pas encore plus beau jeu> s'il voulait à son tour railler Voltaire ?
' Pha. de Vhiit. pag. 3o.
5o t'Ss EnnciTRS
Il est a croire , ajoute-t-on , qu après des milliers de siècles , il y eut quelque espèce dé culte grossier , mais que l'honmie ne pouvoit pas remonter à l'auteur de la vie.
Ici , nous nous contenterons de dire à M. de Voltaire : Si les homfnes ont été plantés en différents climats comme les arbres , ainsi qtte vous l'enseignez ; s'il» sont au niveau des autres animaux , et même au-dessous des autres animaux, comme vous laffirmez ; comment auroient-ils pu remonter à l'auteur de la vie ? lies autres animaux se sont-ils jamais élevés jus(|aes-là ?
Seconde observation^
Après nous avoir représenté les premiers hommes aussi grossiers et aussi stnpides que nous venons de le voir, M. de Voltaire leur donne ensuite une religion bien digne de leur grossièreté et de leur stupidité. Il dit que la nature, par sa bonté, leur fit sentir qu'il y avoit quelque être supérieur, lorsqu'ils éprouvoient quelques fléaux extraordinaires; et qu'en conséquence , la première idée qu'ils eui'ent de ce qu'ils dévoient honorer, fut que c'étoit un être malfaisant.
Voilà certainement la conséquence la plus gauche et la plus absurde qu'on puisse tirer. M. de Voltaire la prête très-gratuitement à ce$
Z^E YOIiTAIRB. 5l
|>ïeinîers hommes. Quelque grossiers, quelque agrestes qu'il les suppose , ils n'auroient sûrement jamais aussi mal raisonné. Il vante ici la bonté de la nature envers eux ; mais ne doit-on pas lui diiçe : cette nature, malgré .toute sa bonté , ne se montroit guère bienfaisante ! Elle leur donnoit là des sentiments et des idéeft bien louches : au lieu de les laisser invoquer et regarder comme sacré Fétre malfaisant , ne devoit-elle pas au contraire leur apprendre à le détester, et leur suggérer les moyens de 1 exterminer? Alors on auroit pu reconnoîtrc la bonté de la nature.
Ensuile il n'est pas aisé-de concevoir ce qu'il entend par ce mot de nature : s'il entend l'u-* niversalité des choses, des êtres visibles, le ciel et la terre, alors il tombe dans les gros* sîères absurdités de Spinosa et de l'auteur du Système de la nature , que l'on ne regarde plu» aujourd'hui qu'avec un souverain mépris , ou qu'avec horreur et indignation.
Enfin , quelle espèce de bonté que celle qu'il nous vante dans cette nature, laquelle' n'aboutît qu'à remplir la tête de ces premiers hommes des idées les plus extravagantes , à leur faire ipegarder comme des divinités, des serpent*^ des boucs, des insectes, des chiens, des chats; à prodiguer leurs adorations à tous les êtres qui leur fent du mal. Cependant Voltaire est fil content de tout ce qu'il croit avoir trouvé
^2 LES T2IIREUKS
et découvert sur ce pôînt, qu'il assure que^ pour savoir comment tous ces cultes s établirent, il faut suivre V c est-à-dire , il n'y a qu'à suivre la marche de l'esprit humain, abandonné à lui-même. ^ Quel respect ne doî t-on pas avoir pour une pareille docU'ine ? Quelle admiration pour les lumières d'un pareil docteur! Ne faut-il pas avouer qu'il a bien connu , et qu'il a bien suivi lui-même la marche de l'esprit humain ?
Troisième observation.
Mais voici une nouvelle scène. Ces dieux, qu'on n'avoit représentés d'abord que comme des êtres malfaisants , sont tout- à-coup transformés en êtres puissants, affectionnés, bienfaisants, en divinités tutélaires^ en protecteurs véritables! On les invoque quand on a la guerre. L'on étoit généralement persuadé,, que chaque p.euple étoit réellement protégé par la divinité qu'il avoit choisie. Voilà-t-il pas , en vérité , de plaisants protecteurs , et des tutélaires bien risibles , que des serpents , des insectes , des boucs , qui, selon notre écrivain, furent les premiers dieux qu'adorèrent les hommes ?
M» de Voltaire ! ou vous avez écrit pour instruire vos lecteurs, ou vous avez écrit pour vous moquer d'eux.
Si VOUS avez eu dessein d'instruire yos lecteurs , vous deviez donc leur dire et leur prouver, comme il étoit facile de le faire, que la religion des premiers hommes , d'Adam , d'Abel , de Noé , étoit une religion très^pure , qui ne reconnoissoit d'autre Dieu que le Créateur de l'univers , et qui lui rendoit tous les genres d'hommages que la réconnoissance , l'amour , le respect pour la Divinité, pouvoient inspirer. Vous auriez dû leur dire et leur prouver, que toutes les extravagances du culte idolàtrique , dans lesquelles ont donné les Egyptiens , les Grecs, et ensuite lès Romains, n'eurent lieu que lorsque les passions et Ijgnorance eurent altéré parmi les hommes la religion primitive ; que ces extravagances ne commencé-* rent que plusieurs siècles après le déluge , et qu'elles étoient aussi déshonorantes pour l'hu-^ manité , qu'outrageantes pour la Divinité»
Alors vous auriez écrit en homme qui pense , qui raisonne , qui fournit des preuves ; en un mot , en philosophe et en sage qui veut ins^ tmire.
Si , en écrivant , vous n'avez eu en vue que de vous moquer dç vos lecteurs , vous leur fournissez vous-même les plus heureux moyens de vous rendre la pareille. Quelle matière à l'ironie la plus fine et la plus amusante, que ce ton prétendu philosophique , avec lequel vous avancez le» propositions les plus absurdes et les plus destir-
24 l'SS ERRETJttS
tuées de preuves ; que ces contradictions fréquentes où vous donnez , ne vous souyenant pas, en écrivant une page , de ce que vous avez dit dans la précédente; que ces beaux raisonnements, qui ressemblent plutôt aux imaginations d'un malade en délire qu aux réflexions d'un homme qui sait penser ! La hauteur du ton , la hardiesse du style , la fierté des assertions , ne vous garantiroient pas du ridicule que répandroit une ironie bien conduite etbien soutenue^
Quatrième observation.
Les progrès et la propagation de ces religions ridicules sont traités d'une manière aussi lumineuse et aussi philosophique que leur origine. M. de Voltaire- donne pour principe incontestable, que la connoissance dun Dieu créateur, rémunérateur et vengeur, est le fruit de la raison cultivée ' , et qu'on étoit revenu , par la raison , à reconnoître un Dieu suprême çt tout-puissant *. '
Tous les faits déposent le contraire de ce qu'affirme ici M. de Voltaire : tous les faits déposent, que ce fut lorsque la raison fut la plus cultivée , qu'on donna dans les plus grandes absurdités , et dans les plus grandes extrava^ gances en matière de culte de religion. Tous
'^ Pldlos, de VhiBi, çag. i5 -^ * Jhid, page i<^^
1>B VOLTAIRP- S5
les écrivains sacrés et profanes nous Vattestent : ainsi on ne voit pas où est la justesse du rai^ sonnemeut de M. de Voltaire, ni la vérité dtt principe cpi'îl veut établir, puisque ce qui ne se peut prouver que par les faits , est détruit par la suite constante des faits.
. Mais ce qu'il y a de plus remarquable , c'est qu'il nous fournit lui-même la preuve qui détruit et renverse ce qirtl avoit affirmé avec tant d'assurance. Les Egyptiens , dît-il , commencent par adorer Isis , et finissent par adorer des chats *. Les premiers hommages des Romains agrestes sont pour Mars ; ceux des Romains , maîtres du monde, sont pour le dieu des latrines. Ils eurent des dieux de toutes le»espèces; le dieu de la chaise percée, le dieu pet *. Les Grecs adoptèrent et reconnurent les dieux des Egyptiens, Ammon et les douze grands dieux. Les Romains adorèrent tous les dieux des Grecs. Tel fut le fruit de la raison cultivée, selon M. de Voltaire lui-même.
Ensuite , ne faisant pas attention aux con-* tradictions où il donne, il nous dit, d'une party que la religion primitive fut très-pure; de l'autre, quç la religion primitive ne fut que grossièreté et stupidité; d'une part, quec'étoit la raison cultivée qui avoit rendu la religion pitre, juste et raisonnable; de l'autre, qu'aiiL
» PbU, de L'hût. p. io5. — • JfctH. page 170..
dégénéra de la pixîmière pureté de là religion , chez les peuples les plus policés et les plus éclairés. Mais il faut l'entendre parler luiluéme. Le temps", qui tantôt corrige les usages, et tantôt les rectifle, ayant fait couler le sang des animaux sur les autels ; des prêtres bouchers , accoutumés au sang , passèrent des animaux aux hommes ; et la superstition, fille dénaturée de la religion , dégénéra de la pureté de sa mère , au point de forcer les hommes à immoler leurs propres enfants \ Et tout de suite, il met au nombre des peuples qui ont fait ces abominables sacrifices, ceux qui ont été les plus policés , tels que les Phéniciens , les Égyptiens , les Grecs , les Romains. C'est ainsi que , selon cet écrivain philosophe , la raison cultivée perfectionna la religion.
Enfin , étant forcé de convenir que toutes les superstitions ont régné chez les peuples les plus éclairés , il depaande pourquoi les vainqueurs et les législateurs n'abolirent pas ces sottises* . Et il répond, que c'est parce qu'elles étoient chères aux peuples , et qu'elles ne nujsoient point au gouvernement ; que les Paul-^ Emile , les César avoient autre chose à faire qu'à combattre les superstitions de la populace. Il répond que , dans la Grèce , l'accès de la raison fut ouvert à tout le monde , et qu'oja y dey na
» PhilQ9« de rhiitoire p. 166. — • Xhid. p^ a49^.
D« VOLTAIRB. 5;
une liberté entière , non-seulement i la philosophie, mais à toutes les religions , et qu'on y reçut tous les dieux étrangers ' . On peut conclure de-là , qu'il falloit que ces peuples , tout éclairés qu'on les suppose , fussent bien stupides , de chérir ce qu'on ne doit regarder que comme des sottises ; que ces législateurs étoîent bien peu judicieux de ne pas comprendre combien la superstition déshonore le genre humain , et avec quel soin on doit conserver la pureté de la religion. Ces l^islateurs pensoient-ils déjà à la Voltaire ?
Cinquième observation.
A l'occasion des apothéoses païennes , qui étoîent le fruit , tantôt de l'ignorance , tantôt du. dérèglement des passions , et tantôt d'une flatterie extravagante , M. de Voltaire nous dit des choses dont il paroit s'applaudir beau* coup , parce qu elles sont très-oiTensantes pour les chrétiens. - •<
, Le mot de Fils de I>ieu est un terme sacré qui n'a jamais eu lieu , , et qui n'a jamais pu avoir lieu que dans la religion des chi*étiens ; et ce mot n'a jamais pu s'appBquerqu'à la personne de Jésus-Christ, son divin fondateur. Vo]^ire , pour tourner en dérision les dogmes
' Pliii.Q«. de riôstoirej p. usa*.
St liES EARETTR^
€t les expressions des chrétiens , donne ëgalfeïment le nom de Fils de Dieu à t(HLte cette légion de bâtards , qu^on suppose que les dieux impudiques, et les déesses courtisanes dupa-^ gauisme avoien.t laissés sur la terre.
Mais qu'on parcoure tous les livres de mythologie anciens et modernes , on le défie de trouver un de ces bâtards qui soit appelé Fil«^ de Dieu. On trouvent des fils de Jupiter , de Mars , d'Apollon , de Vénus ; on trouvera toute cette honnête race désignée par les mot» d'enfants des dieux, et jamais par le mot de Fils de Dieu ; et la raison^ en est bien claire. Le nom de Fils de Dieu ne pouvoit convenir que dans une religion qui reconnoît un Dieu unique. Mais les païens ayant des milliasses de dieux , ils ne pouvoient jamais désigner les enfants des dieux , que par les noms de ceux qui les avoient procréés. Il n'y a donc 7ki fondement , ni bon sens dans la raillerie que fait Voltaire , des expressions consacrées dans sa propre religion.
Mais il y en a encore bien moins dans ce^ qu'il ajoute. D'un fils de dieu à un dieu , il n'y a pas loin chez les hommes amoureux du meryeill4fcix : ainsi des temples furent élé- . vés à tous ceux qu'on avoit supposés être nés du commerce surnaturel de la Divinité ;avec nos femmes et avec nos filles.
Tirons un voile sur les blasphèmes que
OB VOLTAIRK. S%
renferme ce texte , et que le même auteur n'a pas craint de développer très-clairement dana le Poëme de la Pucelle , en parlant de la naissance de Jésus-Christ. Il n y eut jamais de crime de lèse-majesté , comparable à ce crime; et à la honte du siècle , ce crime affreux est démontré im])uni. Mais laissons la censure, el tenons-nous en à la crilH[ue.
Jamais on n^a rien -aYattcé d^aussi absurde que ce que débite gravement notre écrivain philosophe , en disant que la Divinité a eu commerce avec nos femmes et avec nos filles.
Jamais les ^laïens n'imaginèrent une absurdité pareille Us su])posoient bien que leurs dieux Jupiter , Mars , Apollon s amnsoient quelquefois à faire d^s enfants , gai^ce que ces messieurs les dieux avoient des corps, des organe»^ des sens , des passions , des goûts tout comme les hommes. Ils a^ribuoient ces belles œuvres à Jupiter , à Mars , à AppoUon , et non pas à la Divinité. Les enfants qui en venoient , s appeloient bien les enfants d% Jupiter , de Mars , d'Apollon , et jamais les enfants de la Divinité. Nul auteur ne les a jamais aj^pelés les enfants delà Divinité ; car , qu'entend-on par ce mot la Divinité ? On ente»d TÈtre-Supréme, unique 9 infini , pur esprit, iniiniment supérieur aux passions , et incapable des passions qui naissent des sens. Il n a donc jamais pu venir â l'esprit d'aucun homine qui a le
4o LES ERREURS
scus commun , d'appeler ces enfants des dieux, les enfants de la Divinité , ni de dire que la Divinité a voit eu commerce avec nos femmes et avec nos filles. G etoit à M. de Voltaire seul que cela étoit réservé.
Sixième observation. ..
Après avoir rendu compte des recherches singulières de M. de Voltaire sur la religion des premiers hommes, ramenons le lecteur à la vraie lumière , et présentons-lui ce q[ue les monuments authentiques , et ce que la raison et la sagesse nous apprennent de la première religion. Eloignons les préjugés , les préventions , les jugements dictés par les passions. Ne consultons que nous-mêmes, et ne songeons d'abord qu'aux sentiments qui durent remplir le cœur de Thomme au sortir des mains de son Créateur.
.., Au premier moment de son existence , quelle dut être sa f econnoissance pour l'auteur de son être ? Au premier coup d'œll qu'il porta vers le ciel et sur la teri»e , quelle idée dut-il se faire de la puissance de celui
- qui les avoil tirés du néant? L'adoration. profonde , l'admiration , la reconnoissance et l'amour , tels sont les sentimen-ts dont son cœur fut pénétré ; et voilà quelle fut alors sa religion , quelle fut la première de toutes les
a^ligiônS) et celle que ce premier hommte donna à ses enfants.
Sa postérité s'étant extrêmement multipliée , et ensuite partagée en différentes farmilles ; et ces familles , tiges des nations , s'étant établies en différentes parties de la terre , la religion primitive subsista longtemps parmi elles. On reconnoissoit , on adoroit les grandeurs de Dieu , lesquelles s'annonçotent par la magnificence de ses œuvres; on s'assembloit pour l'invoquer et lui demander ses secours : on lui témoignoit sa reconnoissance , en lui offrant les prémices des productions de la terre , que Ton tenoit de sa bonté ; on lui immoloit des victimes , des animaux qui sont du plitf grand service > pour reconnoitre son domaine souverain sur tout ce qui existe. Telle fut la religion pri^f mitive , comme il est attesté par une infinité de témoignages et de monuments. -
Mais la Divinité ne tombant point sous les sens , et les sens éUnt frappés de tout ce qui annonçoit la Divinité , le défaut d'attention et de réflexion fit que la vraie idée de la Divinité s affoiblit un peu dans la plupart des hommes ; que l'on confondit insensiblement l'annoncé . avec la chose atinoncéo , et que Ton prit ensuite pour la Divinité elle-même , ce qui n étoit que l'ouvrage ou les dons de la Divinité. Les hommages et le culte rendus