‹ Erreurs des médecins, ou système chrono-thermalChapitre 38 sur 74 · GONFLÉES · texte numérisé non relu

GONFLÉES

Si quelque chose pouvait ouvrir les yeux des professeurs pathologiques, si des faits et la raison pouvaient faire impression sur l’esprit, pour ainsi dire mécanique, de ces personnes qui basent leur traitement des vivants sur ce qu’ils voient en disséquant des cadavres > assurément cette expérience et d’autres pareilles devraient obtenir ce résultat. On remarque ici, non-seulement les pupilles dilatées, des convulsions, un sommeil profond, la

respiration lente et difficile, avec d’autres symptômes apoplectiques ; effet exact de la saignée , qui fait mourir un animal en état de santé; mais, pour compléter l’illusion de ceux qui attribuent toujours ces phénomènes à une pression sur le cerveau, on trouve les veines de cet organe, et les autres veines du même animal, toutes gonflées de sang après la mort. Il y a , dans une partie du cerveau , un peu d’effusion sanguine .

J’ai été récemment choqué des détails donnés par la Lancette , sur l’enquête à laquelle un coroner s’est livré au sujet d’un cadavre. Elle eut lieu à Londres. — « Un homme qui se disputait avec son maître, sur le paiement de ses gageSj, devint pâle tout à coup, tomba sur le carreau, sans pouvoir proférer une parole, et resta sans connaissance, pendant quelque temps > jusqu’à ce qu’on lui eût lâché sa cravate. Mais, en tombant, sa tête s’était heurtée contre le bord d’une porte, et elle avait reçu une blessure, longue de trois pouces, de laquelle s’écoula assez de sang pour tremper une natte épaisse qui se trouvait sur le carreau. » Avant d’être transporté de la boutique de son maître à sa propre maison, il se remit assez pour se plaindre d’une douleur de tête, ainsi que ferait qui que ce soit, après avoir reçu une telle blessure à cet endroit ou tout autre. Sa femme envoya chercher un docteur sur-le-champ. Que fit d’abord celui-ci P Voici le traitement que ce Salomon infligea à une

personne qui venait de tomber en défaillance ^ et qui, par la blessure qu’elle s’était faite en tombant, avait perdu assez de sang pour tremper une natte épaisse. Il la saigna encore ; et quelle quantité de sang pense-t-on qu’il lui ôta? Plus de trois pintes ! La propriétaire de la maison ( et son témoignage fut confirmé par d’autres témoins) affirma, sur serment, que trois pintes et un cinquième de sang furent tirés, sans compter ce qui s’était répandu sur le carreau, non pas celui de la boutique où avait eu lieu l’accident, mais le carreau de îa chambre du pauvre homme. Elle calcula que la saignée avait duré vingt minutes. La ligature s’étant relâchée pendant que l’homme était couché, il perdit encore un peu de sangj avant qu’on eût découvert cet accident. Le jour suivant, il eut des convulsions, après lesquelles il resta tranquille, remuant seulement la tête de temps à autre; puis, le lendemain, il fut encore plus épuisé; et enfin le quatrième jour, à une heure moins dix minutes, il expira sans avoir repris ses sens. Il est à remarquer qu’il les avait repris dans la boutique de son maître, après sa chute; mais comment aurait-il pu survivre à une perte de sang si répétée? Toutes les personnes qui entendirent le témoignage des assistants furent d’avis que la perte de sang avait causé sa mort, jusqu’à ce que le coroner, heureusement pour le docteur, eût fait ouvrir le corps du défunt. Comme on trouva alors (de même que

chez le chien mort par perte de sang ) que les veines intérieures étaient gonflées, le coroner et les jurés, trompés par ce résultat constant d’une grande et soudaine perte de sang, se persuadèrent, non pas que l’homme était mort d’une saignée excessive, mais qu’il n’avait pas été assez saigné ! Une des plus fortes preuves de l’inhabileté du traitement était ainsi accueillie, au contraire, comme la garantie que le malade avait été soigné aussi bien que les circonstances le permettaient, et le jury se prononça dans ce sens. Qu’un coroner ignorant, ou des jurés plus ignorants encore, se soient ainsi trompés, cela n’a rien d’étonnant ; mais il est aussi extraordinaire que lamentable, que l’éditeur de la Lancette^è tant à la fois coroner, médecin et réformateur „ n’ait pas marqué d’un sceau de réprobation une pratique qu’aucun raisonnement ne pouvait justifier. Quand il arrive à un Saint-John Long, ou à tout autre charlatan non autorisé, de tuer l’une de ses dupes par l’usage mal appliqué de quelques-uns de nos remèdes ordinaires, un cri général s’élève contre lui dans la profession ; mais quand un médecin , que son éducation rend bien moins excusable, ôte trois fois plus de sang qu’il ne faut , tue chaque jour ses malades à coups de lancette, on ne profère pas un mot de blâme ; au contraire , tout est en règle, ou s’il y a erreur, c’est par excès de prudence. Si l’on permet de telles monstruosités au cœur

même de la capitale, non-seulement sans les stigmatiser, mais presque en les louant, on ne doit plus alors regarder Y homicide comme un acte répréhensible, et la seule chose à exiger, c’est qu’il soit commis sous la sanction d’un diplôme et secundum artem !

Pour revenir à la fièvre et aux mouvements morbides qui ont amené cette digression , il se peut que l’on désire savoir comment une chose aussi simple que la ligature puisse causer un effet salutaire en ces maladies. Je dirai comment cela a lieu, et si l’explication que je donnerai paraît satisfaisante, elle fournira une autre preuve, nonseulement que ces maladies ont toutes une origine commune au cerveau, mais aussi qu’elles sont la conséquence naturelle de la cessation ou de toute autre irrégularité des mouvements atomiques des différentes parties de cet organe. Nous attribuons, en effet, à la diversité des parties cérébrales, et à celle des portions du corps sur lesquelles elles agissent , la différence apparente de èes maladies, selon la partie particulière du cerveau qui sera le plus affectée par quelque cause extérieure. Ainsi, après un coup sur la tête, ou même sur le coude, un homme aura mal au cœur et vomira; un autre sera pris de convulsions; un troisième aura le frisson, la fièvre ou le délire, et deviendra fou. Dans tous ces désordres, les mouvements atomiques du cerveau n’étant plus sains

et harmonieux, l’influence naturelle qu’il exerce en état de santé sur chaque partie du corps, doit être alors plus ou moins altérée dans les différents nerfs par l’intermédiaire desquels il agit sur l’économie tout entière du système. La conséquence de tout ce que je viens de dire, c’est que quelques organes sont tout à coup réduits à un état de torpeur, pendant que d’autres agissent d’une manière également destructive pour eux-mêmes et pour les autres parties du corps avec lesquelles ils se trouvent, en fonctionnant, le plus intimement associés. Ainsi on trouve un organe affecté de paralysie, un autre de spasmes ou de palpitations. Si l’on veut bien me permettre une comparaison hardie, je dirai que les différents organes du corps, soustraits à l’influence du cerveau, ressemblent à des chevaux de course , échappés à la bride de leurs cavaliers : on en voit un qui s’arrête tout-àfait, un autre qui s’avance convenablement peutêtre dans l’arène, mais d’un pas chancelant et incertain, pendant qu’un troisième se met en danger lui-même, ainsi que tout ce qui est près de lui, parla rapidité et l’excentricité de ses mouvements. Quand, au contraire, les atomes des différentes parties du cerveau agissent en harmonie l’une avec l’autre, il y a une action également harmonieuse de chaque partie du corps, chaque organe étant, comme de raison, supposé parfait dans sa construction. Tout ce qui arrête soudainement, ou

met en mouvement irrégulier les actes du cerveau, doit influencer, avec une rapidité égale, les mouvements préalables de chaque membre et de chaque partie du corps, avec un bon on un mauvais effet. Si, soudainement et sans l’avertir, on applique une ligature au bras d’une personne en état de santé, on lui causera, sans le moindre doute, de X alarme ou de la surprise. Or, comme ces sentiments sont les effets de nouveaux mouvements cérébraux , on influencera de la même manière chaque partie de l’économie de cette personne. Gomment n’en serait-il pas ainsi? La plupart des hommes ne trembleraient-ils pas en de telles circonstances, ou ne montreraient-ils pas quelque espèce d 'agitation musculaire? Ils éprouveraient probablement des palpitations de cœur, ils changeraient de couleur, devenant pâles et rouges tour à tour, selon que le cerveau perdrait ou reprendrait son pouvoir sur l’appareil vasculaire. Si Valarme è tait très grande, la pâleur et le tremblement seraient longs en proportion. Mais dans le cas où une personne serait déjà tremblante et pâle par suite d’une autre cause ^ ce résultat naturel d’attacher une ligature au bras serait, en effet, contraire ; car si la condition des mouvements du cerveau se changeait, ce ne pourrait être que par un mouvement contraire, et celui-ci aurait pour effet de changer aussi chacun des autres mouvements. Sa figure, pâle auparavant, deviendrait donc plus

rouge et plus vive ; ses muscles , tremblants et spasmodiques, reprendraient du ton; les palpitations du cœur se trouveraient réduites à des pulsations saines, et une amélioration analogue aurait lieu dans tous les organes et les autres fonctions de l’individu.

La ligature, quand son application réussit, agit donc comme toute autre réaction curative, et une connaissance suffisante de son influence montre aussi la manière dont agissent en général les substances médicales, lesquelles, comme on l’a déjà vu et comme je le démontrerai encore, sont, ainsi que la ligature, capables de produire et de guérir les différents mouvements morbides, pour lesquels on en prescrit l’administration. C’est ainsi que toutes les différentes passions peuvent causer ou guérir toutes les maladies, en exceptant toujours, comme je l’ai déjà dit, les affections contagieuses proprement dites. Le cerveau est le principal organe sur lequel on doit , dans la plupart des cas, diriger ses moyens curatifs. Quand une personne tombe en défaillance quelle qu’en soit la cause, que ce soit d’un coup, d’une purgation ou d’une perte de sang, la première chose à faire est à' exciter le cerveau. Il faut jeter de l’eau froide à la figure du malade , lui mettre de l’essence de corne-de-cerf , du tabac en poudre ou des plumes brûlées sous le nez , et une cuillerée d’eau-de-vie dans la bouche, si on est à même

d’en avoir. On peut aussi le frapper ou le secouer fortement. Si on parvient seulement à le faire sentir > on sera presque assuré de le rappeler à la vie. Mais, songer à saigner une personne dans un tel état, la plaisanterie est par trop forte. Après tout, ce n’est pas le cas de plaisanter ; car quand on voit de telles choses faites au XIX. e siècle, on doit plutôt rougir d’une profession qui cherche à protéger quelques-uns de ses membres contre le mépris qu’ils méritent quand ils outragent si effrontément le sens-commun et l’humanité. Le traitement convenable en cas de défaillance ou de convulsions , devrait ressembler, en principe, à ce qu’on voit pratiquer par la sage-femme instruite, quand l’enfant est né presque mort. Elle le place sur ses genoux et le frappe fortement, de sa main ouverte et à plusieurs reprises, sur les hanches et sur les épaules, ou le plonge soudainement dans de l’eau froide. Pendant que cela a lieu , l’enfant pousse une ou deux fois son haleine, puis se met à crier, et c’est tout ce que veut obtenir la sagefemme.

Page 1