tome I, p
« Si quelque ehose —dit-il h le Franc de Pompignan, — « pouvait me consoler de la mort de mon maître et de « mon ami, ce serait assurément l'honneur que je reçois « de lui succéder dans la place d'associé d'une Acadé- « mie (l) établie par vos soins, illustrée par vos talents. « En attendant que je vous envoie l'éloge historique que a vous me demandez de cet illustre écriTain, permettez- « moi de vous adressa celte kttre, comme un monument « de l'estime et de la vénération que je conserverai îou- « jours pour sa mémoire. Je vais essayer de poindre avec tt des conteurs vraies le caractère de son esprit et de son a cœur...
« J'ose dire, et je ne crains pas d'en être démenti, que « notre siècle lui a eu tant d'obligation que le siècle der- « nier en eut à Boileau. Si l'on veut même examiner sans « prévention les services que ces deux auteurs ont rendus « aux lettres, on conviendra sans peine que nous devons « beaucoup plus à l'abbé Desfontaines que nos pères ne « durent à Despréaux, par le besoin pressant que aous « avions d'un censeur judicieux et éclairé. Le règne de « Louis XÏV était si fertile en grands hommes, dont les « écrits servaient de modèles, qu'il pouvait se passer de « la critique des mauvais ouvrages. D'ailleurs, Boileau, « comme poète, n'a fait qu'effleurer les auteurs et jeter « en passant du ridicule sur leurs misérables productions, a au lieu que l'aristarque de nos jours est entré dans des « détails aussi instructifs qu'agréables.
ce Personne n'avait plus étudié que lui les règles et les
« raisons des règles; personne ne les a développées avec
(!) L'Académie des belles-iettres de Monlauban, érigée par leUres patentes du 19 juillet 1744, données à Dunkerque.
FREROX ET lES PHILOSOPHES.
a p'iLîs de finesse, dagrémeiit et de ciarté. Le brillant et « la solidité, la jusless"^ et la vivacité, l'érudition et le a choix, la force et la légèreté, l'abondance et la préci- « sien, la délicatesse et l'enjouement, l'exactitude et la « pureté du langage : voilà ce que caractérise cette plume ce célèbre...
tt Ce qui le rendait plu? redoutable à la populace des « auteurs, c'est qu'en gc'néral il ne s'écartait point des lois « de l'équité. Malgré tons ses ménagements, vous sentez « bien qu'il ne pouvait manquer d'avoir pour ennemis les « petits écrivains qu'il ridiculisait, espèce dinsectes ara dénis à piquer ceux qui les doivent écraser. II n'y a que « la médiocrité qui se révolte avec fureur contre un homme a qui a le courage de la démasquer. L'esprit supérieur « sait entendre raillerie, et se tient même honoré des cri- « tiques sérieuses oa enjouées de ses écrits.
« Je perds un bienfaiteur, un guide, et, plus que tout a cela, un ami. S'il a paru de moi quelque écrit qui ait a mérité des applaudissements, si j'ai montré quelque « étincelle de talent et de goût,
• C'est à Tons, ombre illastre, à rons qne je le dois (*) I >
Resté seul et libre à 26 ans, par la mort de son maître (1745), Fréron entreprit ses premières feuilles périodiques sous le pseudonyme de : Lettres de M"'"' la comtesse de"" sur quelques écrits modernes (1). La première de ces lettres est datée du l" septembre 1745, ce qui donnerait à penser que Fréron n'attendit pas la mort de Dosfonlai
(1) Ces Lettres ont éié réimprimées dans le tome II des OpuseuUs de FréroTi.
(*) Opuscules de Fréron, tome J, p. 278 à 288.
218 FRl';UON ET LES PHILOSOPHES.
ncs (arrivée au mois do décembre de la même année) pour voler de ses propres ailes. Mais c'est une simple question d'anlidate, et pas davantage.
Cette Comtesse de "' était l'interprète de la raison et du bon goût, et elle s'exprimait avec autant d'esprit que de sel. Comme la réputation de plusieurs beaux esprits n'était pas ménagée dans ces feuilles, ils eurent le crédit de les faire supprimer. Il ne parut que dix-neuf lettres ; la dernière est datée du 25 juillet 1746.
Un des amis de Fréron, Roy, le poëte lyrique dont l'esprit satirique devait se plaire à celte spirituelle mystification destinée à mettre en défaut le troupeau des écrivains médiocres, faméliques et dénonciateurs, adressa à la comtesse imaginaire une lettre de félicitations et de conseils où je relève ce petit trait assez plaisant, allusion ^ une anecdote contemporaine : «Je crois apercevoir dansvotrc style la maturité et les couleurs mâles qui appartiennent à notre sexe. Vous vous souvenez, Madame, du petit héros de la Mètromanie, qui, sous le masque de la Bretonne, idole de son cœur, découvre un homme fait et d'une double majorité. J'évite un pareil piège; vous m'avez indiqué votre correspondant : apparemment il ouvrira ina lettre en votre présence (1). »
Desforges-Maillard, auquel il est ici fait allusion (né en Bretagne en 1699, mort en 1772), n'est plus guère connu de nos jours que par le stratagème dont il se servit pour donner du prix à ses vers, stratagème qui a fourni à Piron le sujet de la Mètromanie. Desforges résidait à Brederac,
(1) Suit un résumé des onze Lettres parues juscju'au 8 décembre 1745, dAte de la leUre de Uoy à la comtesse (p. loi du tome II des Opuscules de Freron;.
prrs d'un vignoble appelé Malcrais. Il adressaau Mercure de France, sous le nom de mademoiselle Paierais de la Vigne, un certain nombre de pièces légères dont le rédacteur fut charmé. Il ne fut pas la seule dupe de cette supercherie. On ne parla bientôt plus dans Paris que des vers de la divine Malcrais; il n'y eut pas de poëte qui ne s'empressât de lui rendre hommage par la voix du Mercure. Lorsque Desforges voulut enfin terminer cette comédie et reprendre son véritable sexe, la plupart de ses adorateurs furent d'abord un peu honteux du rôle public qu'il venait de leur faire jouer; mais, ea deruieT* résultat, la mystiâcation fut encore moins fàclicusc pour eux que pour lui, car, du moment qu'il parut à découvert, on ne songea plus qu'à déprécier ses vers et à le rendre ridicule, ce qui ne fut pas fort difficile : son talent avait trop peu de consistaace pour résister à une pareille réaction.
Fréron n'avait pas à craindre un tel sort ; malgré ses précautions apparentes pour dépister ses ennemis (car il en avait déjà), on ne fut pas dupe de son manège ; luimême avait rendu le plus transparent possible le voile dont il semblait chercher à s'entourer. Etait-ce prudence ou coquetterie de femme ? ou plutôt n'était-ce pas un adroit et immanquable moyen de piquer la curiosité publique? — Je penche fort pour ce dernier sentiment.
Poursuivi par la haine de Voltaire, dont il avait réduit à leur juste valeur certaines productions dramatiques ou littéraires, entre autres son opéra du Temple de la Gloire, sa comédie de la Princesse de Navarre et surtout son Discours de rècepLion à V Académie- française ^ il se vit mettre au donjon de Vincennes. C'est de cette prison d'État qu'il écrivait au ministre une lettre, moitié en prose, moitié en vers, où l'ironie contenue, l'enjouement et la ténacité
220 FHÉUON ET LES P a I LO S 0 P il E S.
d i Breton qui se sent dans le droit et la raison dominent d un bout à l'autre :
« Monseigneur,
« On dit qne les poêles aiment la solitude, je ne crois « pas que ce soit celle de Vincennes. Je n'ai ici aucun «commerce avec les hommes. Dans cette disette de vi- « vants, j'ai voulu du moins m'entretenir avec les morts. «J'ai demandé un Ovidi;. On n'a pas fait difficulté de « m'en promettre un. Vous ne devineriez jamais, Monsei- « gneur, ce qu'on m'a apporté? Un livret intitulé les «.miracles de saint Ovide. Je serais mort d'ennui, si « heureusement nous autres habitants du Parnassen'avions « à notre service une déesse qu'on appelle Renommée. « Elle a eu pitié de ma situation. Hier elle interrompit 0 les occupations de toute espèce qu'on lui donne à Paris. « Elle prit son vol vers Vincennes, s'établit sur mon « donjon et perça 'l'épaisse voûte de mon manoir octogone. « Ses visites, vous le savez, Monseigneur, sont toutes dv< « visites du jour de l'an. Elle me me dit. qu'un mot, qui t( est que vous daigniez vous intéressera mon sort. J a l'ai chargée d'apporter à vos pieds les expressions d « ma reconnaissance et de me prêter au moins une de ses « cent voix pour vous a.ssurer, Monseigneur, que je ra'ef- « forcerai de justifier vos bontés. Le donjon do Vin- «cennesest un terrible prédicateur ; je suis totalement o changé (l)... »
A peine sorti de prison, Fréron commence h publier ses Lettres sur quelques écrits de ce temps. On aurait peine à comprendre tant d'audace ou plutôt de courage, si l'on
(1) Opuséules (le Fréron, tome I, p. 403-405.
ne savait que la prudence avait dicté au publiciste la pensée de se faire deux puissants prolecteurs de Stanislas l"et de sa fille Marie Lcczinska, femme de Louis XV. Stanislas et .Marie avaient compris de bonne heure le danger des doctrines de Voltaire et do la secte encyclopédique, puissamment encouragées par laPompadour, le maréchal de Richelieu et le duc de Choiseul. Fréron se donna pour mission de combattre le philosophisme, en l'atiaquant avec ses propres armes, l'ironie et le persiflage, et de plus une érudition variée et de bon aloi. Sa devise, fort belle, et dont tous ses écrits firent flotter à leur tête le noble étendard, fut ce vers de Martial ;
Parcere personis^ dicere de vitiis.
« Egar(js pour les personnes, la vérité pour leurs méfaits, » c'est-à-dire leurs écrits subversifs de la religion, de la morale, de la politique et du goût dans les lettres comme dans les arts.
n peu de temps, ces nouvelles feuilles eurent un débit prodigieux. Les amis même de Voltaire les lisaient avec avidité ; jusque-là qUe madame du Deffant, l'amie de l'irascible philosophe, en faisait ses délices et donnait à Fréron la première place dans son estime, — l'auteur de la Henriade devant se contenter de la seconde (1).
Marinontel, dont une critique de sa tragédie de Denys le Tyran (2) avait paru dans les lettres de Fréron, fut le premier (et le seul parmi les sectateurs de Voltaire) à lui répondre; sa lettre (3) est assez impertinente, à n'en
(1) Lettre de Dalembprt à Voltaire. (Paris, 4 octobre 1764.) Yoyea Œivres de Voltaire, édition Beuchot, tome LXII, p. 37.
(2) Jouée le 5 février 1748.
(3) Cf. Lettres sur quelques écrits, etc., tome I, p. 104-115.
j:igcr que par le coinmencement et la fin, le milieu n'étant qu'une diMense passablement prétentieuse des endroits faibles signalés par le critique. Marmontel s'était montré peu avisé en voulant manier contre Fréron l'arme ditîicile et surtout dangereuse du persiflage; le maître lui renvoya ses traits (1) de telle façon que le jeune et infortuné père de Denys le Tijran ne s'en releva jamais.
Aristoinène, qui succéda h Denys, était bien au-dessous de cet ouvrage; Fréron en fit si bonne justice (2), que Yollairc, après avoir lu Vcxawicn d'Aristomènc, le trouva tellement complet qu'il en fit faire des compliments au journaliste par Thiriot, lequel dit à Fréron que Voltaire regardait celle excellente critique comme le pendant de celle dv Cid par V Académie française : ce furent ses propres termes. L'auteur de la Henriade, depuis cette époque, changea bien de langage sur le compte de Fréron. Il est vrai que ce dernier ne le ménagea pas lui-même, quand il crut que l'intérêt de la religion, de la morale et du goût l'exigeait (3).
Avec quel art il saisissait ou plutôt il faisait naître les occasions de parler de Voltaire, dont l'incessante production lui fournissait toujours des critiques aussi justes que piquantes ! Ainsi, pour ne citer qu'un exemple dos moyens qu'il employait pour ramener sans cesse l'auteur de la Henriade sur la scène, — ayant à rendre compte des Mémoires sur la vie de Ninon de l'Enclos (4), par Bret, il
(1) Ibid., tome l, p. 115-125.
(2) Ibid., tome II, p. 289-355. Lettres xi et xii.
(3) L'Année litt., 1774, tome I, p. 14 et 15.
(4) On peut dire que Ninon fut, en quelque sorte, la marraine de Voltaire; à sa sortie du collège, elle souhaita de le voir; ses reparties lui l>:urent, et elle lui laissa, par son testament, une somme de deux mille fiancs pour acheter des livres. On peut juger de la nature des reparties
FRÉRON r.T LES PHILOSOPHE?. 2'?3
ouvre de cette façon le feu contre son terrible adversaire : a S'il y avait parmi nous un auteur qui aimât passiou- (i nément la gloire et qui se trompât souvent sur les « moyens de l'acquérir : sublime dans quelques-uns de « ses écrits, rampant dans toutes ses démarches; quelquece fois heureux à peindre les grandes passions, toujours « occupé de petites; qui sans cesse recommandât l'union « et l'égalité entre les geûs de lettres, et qui, ambition- « nant la souveraineté du Parnasse, ne souffrît pas plus « que le Turc qu'aucun de ses frères partageât son a trône; dont la plume ne respirât que la candeur et la ce probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la bonne «■ foi ; qui changeât de dogme selon les temps et les lieux ; ce indépendant à Londres, catholique k Paris, dévot en a Austrasie, tolérant en Allemagne ; si, dis-je, la patrie (( avait produit un écrivain de ce caractère, je suis per- « suadé qu'en faveur de ses talents, on ferait grâce aux a travers de son esprit et aux vices de son cœur.
ce II en est de même des femmes galantes, qui savent « allier le génie, l'étude et la volupté : elles sont restt pectées, malgré leurs faiblesses (1). »
Où était le cosmopolite Voltaire en ce moment? A Berlin, où il se brouillait avec Frédéric, avec Maupertuis.... avec tout le monde.
Ce portrait, tracé en quelques coups de crayon, était si frappant de ressemblance, que l'on y reconnut Voltaire,
d'un enfant à qui son parrain, amant de Ninon, et sans doute d'après ses conseils, avait fait apprendre par cœur, dès l'âge de trois ans, le poëme impie de la Moisade. Comme le père Le Jay (pardon d'un tel rapprochement!), Ninon prévit que le jeune Voltaire serait le porte-étendard du déisme en France, (i) Lettres sur quelques écrits, etc., 1752, tome VI, p. 3 et 4.
— SOS amis d'abord, sa nièceensuite, et Voltaire après eux. Fitrieux de se voir si bien saisi au naturel, il mit en campagnij sa nièce, Madame Denis, qui obtint la suppression da journal.
On fit alors courir contre Voltaire cette épigrarnnie sanglanle :
La larme à l'œil, la nièce d'Arone) Se coinplaignant au surveillant Malsherbe (*) Que recnvain, neveu du grand .Malherbe, Sur notre épique o?àt lever le fouet :
— Sunffrirez-vuus (disait-elle àJ'édiie) Que chiuiue mois ce critique enragé
Sur mon pauvre oncle à tout propos distille Le (iel piquant dont sou cœur est gorgé?
— Mais (di! le chef de notre librairie) Notre aiistarque a peint de fantaisie Ce mon>lre eu l'air que vous réalisez.
— Ce monstre en l'air? Votre erreur est extrêina (Répond la nièce^: ehl monseigneur, lisez
Ce inonslre-ià, c'est mon oncle lui-même.
Six mois après, grâce à la protection du roi Stanislas et de la reine de France, Frcron eut la liberté de reprendre la plume.
G est à grand'peine qu'au commencement de 1753 Frcron résiste au désir de critiquer une mauvaise pièce de Voltaire, mais le souvenir de la récente suspension de ses feuilles et de son emprisonnement le força à être prudent. Cependant il ne put s'empêcher d'écrire alors ces quelques lignes, qui en disent plus qu'elles ne contiennent de mots ; « J'avais dessein de faire des remar- « ques sur la dernière tragédie du fameux M. de Voltaire, « intitulée le Duc de Foix, qui vient d'être imprimée après « un médiocre succès. Mais, pour de bonnes raisons, j'ai a pris le parti de me borner à une simple analyse (1). »
(l) Lettres sur quelques écrits, etc., 1753, tome VIII, p. 3540. (*) Malesherbes était surveillant de la librairie.
Fréron, il faut le dire, sous peine de ne rien comprendre aux persécutions dont il fut l'objet de la part de Voltaire, de la Pompadour, du ministre Choiseul et de la tourbe encyclopédique, pendant toute sa vie, Fréron était odieux, à plus d'un titre, à ce parti puissant. Il sortait des jésuites, dont il avait été lélève; il avait fait ses premières armes sous l'abbé Desfonlaines ; il s'annonçait et se produisait comme un écrivain religieux et ennemi juré des philosophes. Sans l'active et puissante protection de Stanislas et de Marie Leczinska, Fréron eût succombé cent fois pour une; que dis-je? dès la première attaque de ses adversaires, il eût été vaincu à tout jamais.
Le moment était arrivé où Stanislas allait confirmer plus étroitement encore à Fréron les témoignages d'une proteciion que rien ne devait ébranler; en 1753, l'éminent publiciste fut reçu membre de l'Académie de Nancy, récemment fondée par son bienfaiteur. Le grand critique a raconté en termes émus sa reconnaissance envers Stanislas et publié le discours de réception qu'il prononça dans une séance solennelle; ces détails — qu'il serait trop long de reproduire, — nous initient de plus en plus à la vie intellectuelle et aux goûts littéraires du xviii* siècle, à la cour du meilleur et du plus sage des rois, dont la Lorraine conservera toujours un si vivant souvenir.
« Après m'ètre acquitté des devoirs d'académicien, — « dit Fréron, — je partis pour Lunéville, où .je fus a présenté au roi, qui me fit l'accueil le plus flatteur et c le plus honorable. Si celait tout autre que moi qui « eût été reçu avec autant de distinction, et que j'en a rendisse compte, j'entrerais dans des détails qui sac listeraient sa vanité, lût-elle la plus difficile à conlen- € ter. Quelques jours avant que je prisse congé de Sa
« Majesté, elle me gratifia d'une très-belle boîte d'or entt richie de son portrait. Un philosophe de Genève (1) « serait insensible à tant d'honneurs et de bienfaits ; mais K moi qui, grâces à Dieu, ne suis ni ne veux être philo- « sophe à ce prix, je vous avoue sincèrement que des bonce tés si distinguées ont extrêmement flatté mon amource propre et m'ont pénétré de la reconnaissance la plus a vive. Je l'expriuirà faiblement dans ces vers, que j'eus a l'honneur de présenter au roi :
Pandore fut des dieux le plus parfait onvrage;
Ils se plurent à la former.
Minerve lai donna la sagesse en partage,
Vénus l'art de se faire aimer; Les Grâces leur souris, les Muscs leur langage.
Les dieux ont des mêmes présents.
Comblé Stanislas leur image,
Mais avec des traits dilTérents :
La boite que donna Pandore (*) Renfermait tous les maux; et celle que je tiens M'offre les traits chéris du héros que j'adore :
Elle renferme tous les biens (")•
Le 26 janvier 1754, Fréron abandonna la rédaction dei ses Lettres sur quelques écrits pour fonder V Année litlérairi ou suite de ses lettres; ce recueil, qu'il continua jus^ qu'en 1776, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, porte toujours^ dès le premier volume, son nom, ses titres et sa devise û Parcere persotiis, dicere de vitîis.
Il n'avait rédigé que les 144 premières pages du] tome XIII des Lettres sur quelques écrits de ce temps ; le libraire Duchesne, qui voulait à tout prix compléter soi volume, le fit terminer par un écrivain inconnu, tout el
(1) Jean-Jacques Rousseau.
(*) A Prornéthée et qu'ouvrit si imprudemment le trop curieux Eplmé Ihée.
(**) Lellres sur quelgues écrits, etc., IToSjtomeJX, p.33^-3âi.
FaÉUON ET LES PHILOSOPHES. 227
laissant croire aux souscripteurs ou abonnés que Fréron était l'auteur de ce complément. C'était une fraude dont Duchesne ne se faisait pas scrupule. Ce libraire, a rue Saint-Jacques, au temple du Goût,» me semble avoir été point par Mercier, dans son Tableau de Paris, avec une ressemblance frappante ; le passage mérite d'être transcrit : « Les libraires se croient des hommes de conséquence parce qu'ils ont l'esprit d'autrui dans leur boutique, et qu'ils se mêlent quelquefois de juger ceux qu'ils impriment. Un libraire de Paris disait fort naïvement :
« Je voudrais bien tenir dans mon grenier Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et Diderot, tous trois sans culotte; je les nourrirais bien, mais je les ferais travailler. Pourquoi l'un est-il riche (1)? et pourquoi les autres ne travaillent-ils pas à la feuille (2)? »
Duchesne se fait aussi la même question dans son Avis (3), et raisonne à peu près ainsi à l'égard de Fréron.
V Année littéraire, qui paraissait tous les dix jours par cahiers composés de trois feuilles in-12, soit 72 pages (cinq cahiers formant un volume), donnait huit volumes par an; la première année seule n'en a que sept. Ainsi, de 1757 à 1776, pendant vingt-trois ans, Fréron a publié 183 volumes de l'Année littéraire.
Si toute la réputation littéraire de Fréron fut établie pendant sa vie et reste attachée, après sa mort, à l'Année littéraire, il faut avouer qu'il paya sa gloire bien cher, par vingt-trois ans d'ennuis, d'épreuves et de tribulations auxquels il finit par succomber, après avoir vaillamment
(1) Voilaire.
'2) Tome il.chnpitrccLxif, Libraires, p. 1-2Ô-127 (édition in-8*(l'Ar .ter* darr, 17S-2).
(3) t'. 4 cl 5,
lutté avec un courage presque surhumain. J'ai dit ses ennuis, et sur cet objet, comme sur tous les autres, c'est Fréron seul que je veux laisser parler. A propos des jeunes auteurs qui en appelaient à son jugement, se confiaient à sa critique et ne lui savaient en fin de compte aucun gré de ses avis ou de ses corrections, il dit (1) : « Je « dois faire observer aux auteurs qu'il est inutile qu'ils en K consultent d'autres sur leurs ouvrages, s'ils ne sont pas « disposés à profiter des conseils qu'on peut leur donner. « Je profiterai aussi de cette occasion pour prier les écri- « vaiîis, j'entends ceux dont je n'ai pas l'avantage d'être « connu personnellement, de ne me point prendre pour « juge de leurs productions avant qu'elles voient le jour. « ils me font assurément plus d'honneur que je ne mé- « rite; mais ils doivent senlir que mes occupations ne « me laissent guère de loisir. A peine ai-je le temps de « lire les livres imprimés, comment puis-je avoir celui a de lire les manuscrits?
« Une autre considération, non moins importante pour « moi, et qui trouve ici sa place. Quelques poétesse forte malisent de ce que je n'insère pas en entier dans mes « feuilles les poésies qu'ils m'adressent, ou de ce que j'y a fais de légers changements. Je les prie de croire que « c'est autant pour moi que pour eux que je fais usage « de leurs vers; que tel morceau, souvent trop long, con- « lient quelques tirades heureuses qui feraient plus tt 'd'honneur au poëte et plus de plaisir au lecteur que si « l'on insérait la pièce tout entière... Au reste, si cette a condition paraît trop onéreuse, on peut se pourvoir à « d'autres journaux périodiques (2). »
(1) L' Année Vitéraire, I7j4, tome IV, p. ll'i-lSJ, influe.
(2) îbid., p. 123-125.
Les réclamations de certains auteurs médiocres avaient parfois une tournure ridiculement outrecuidante : «Un de « mes amis, M. du Port du Tertre, connu dans la répu- « blique des lettres par des ouvrages qui ont été bien « reçus (1), vient de m'écrire la lellre suivante, qui ne « m'a pas étonné et qui vous amusera :
« Le chevalier de la Morlière est venu hier chez moi, et s'est plaint amèrement de l'extrait que vous avez fait de la Créok (2). Il trouve votre critique injuste, en ce que vous prétendez que cette petite comédie est mal écrite. Pour se venger, il a fait, non un libelle, mais une terrible critique de vos écrits. Cet ouvrage est prêt à paraître. Il ne tient cependant qu'à vous d'éloigner la foudre qui est prête à tomber. Voici les propositions que je suis chargé de vous faire. On voudrait que vous lussiez attentivement la Créole, et que vous lui rendissiez plus de justice pour le style, car l'auteur est persuadé que ce petit ouvrage n'est point du tout mal écrit. On vous permet d'ailleurs de relever les défauts que vous apercevrez dans la contexture de la pièce. En un mot, pourvu que vous conveniez de la bonté du style, on vous laisse liberté entière sur le reste. A ces conditions, la critique en question, qui est déjà toute prête, ne paraîtra point. Voilà ce qu'on m'a chargé de vous proposer. Le chevalier do la Morlière vien-, dra ce matin chez moi pour savoir quel parti vous voulez prendre. »
« J'ai répondu sui-le-champ que je priais M. le chevalier de la Morlière de me dispenser de lire la Créole,
(1) Né à Saint-Malo en 1715, mort en 1759, Duport du Tertre fut un Jes collaborateurs de Fréron k V Année littéraire.
(2) Comé lie en prose en un acte, tombée à la première représentalioo. (Voyez l'Année litt., 1764, tome V, p. 65-C8.)
tt que c'était bien assez de l'avoir vu représenter; que « j'étais incapable de trahir ma conscience en disant que « cette pièce était bien écrite, pour éviter une critique « qui probablement le serait mal; que je n'étais point « homme h dire le contraire de ma pensée, quand même « la critique en question serait bien bonne, bien litté- « raire, comme il est très-possible d'en faire une ; que « je me rétractais volontiers lorsqu'on me montrait évi- « demment que je m'étais trompé, mais que je croyais a avoir raison par rapport au style de la Créole ; que « j'en étais bien fâché pour M. le chevalier de la Morlière ; « que je souhaitais de tout mon cœur qu'il eût une autre « fois plus de bonheur, et qu'il fît un ouvrage mieux « imaginé et mieux écrit; que je serais le premier h l'ap- « plaudir ; qu'au reste, je ne craignais point la foudre de « ce petit Jupiter (1). »
Il n'est pas indifférent de savoir ce que c'était que la îilorlière, d'abord mousquetaire, puis (on ignore à quel titre) chevalier de l'ordre du Christ, en Portugal. Chef de claque de Voltaire, organisateur de cabales, il se crut propre à tenir une plume, et publia le petit roman licencieux d'Angola, qui n'était pas de lui mais du duc de la Trémouille, dans les papiers duquel on le trouva après sfi mort. Les essais dramatiques de la Morlière sur les théâtres français et italien furent mal accueillis. Enfin, il eut l'insigne maladresse d'oser entrer en lice contre Féron, en publiant un libelle intitulé : Le contre-poison des feuilles, on lettres sur Fréron (2). Pour comble d'ignominie, il fut le
(1) L'Année litt., 1754, tome V, p. 214-216.
(2) C'est probablement cet ouvrage qui a été reproduit sous le titre de î AnlifcuiUes, ou Lettres à 1/°" de '" sur quelques jugements portés dam l'Année littéraire de Fréron, 1754, in-12. — C'est le libelle dont il est parlé dans la lettre de Duport du Tertre à Fréron.
premier homme de lettres assez vil pour encenser les vertus et les talents de la du Barry, dans un livre intitulé : Le royalisme, ou mémoires de du Barry de Saint-Aunez et de Constance de Cezelli, sa femm^ ; anecdote héroïque sous Henri /F, dédié a J/"*^ la comtesse du Barry. Il dut à sa dédicace l'honneur de souper avec cette fameuse courtisane.
Accablé sous le poids des épigrammes et du mépris universel, la Morlière mourut, en 1785, dans le plus profond abandon (1).
y oilh un des hommes de lettres dont Fréron s'était fait - un ennemi juré ; on sait quel souci il prenait de la colère de tels insectes. Il continuait d'îiUer droit devant lui n'ayant d'autre guide que le goût : « Le goût, disait-ili est un prince détrôné qui de temps en temps doit faire des protestations (2). »
Fréron saisissait donc toutes les occasions de protester énergiqueraent, au nom de la morale et du goût (deux principes qu'il ne sépara jamais, persuadé avec raison que l'on ne peut outrager l'une sans offenser l'autre), contre le grand nombre d'œuvres licencieuses et pitoyablement écrites dont le dix-huitième siècle ne fut que trop fécond producteur. En terminant le rapide compte rendu d'un détestable roman, il disait ; « Ainsi finit l'un des a plus mauvais romans que j'aie lus de ma vie. »
« Pourquoi donc m'en rendre compte ? me direz-vous. a Pourquoi ne pas me parler de quelque bon livre, dé
(t) VovM dans les Mélanges de littérature publiés par Suard, en 1804 Des apptnudissemenes au théâtre, les leltres n et m au Trunck Maker tome I, p. 341-352; elles conliennent une piquante et peu édifiante b\(h graphie du ihevulur de la Morlière.
(2) LÀnfiée litt., 1755, tome 1, p. 3-10,
« quelque ouvrage solide qui prête à l'instruction ou à « l'agrément?
— Vous avez vos raisons (répond le critique), et je les trouve très-judicieuses ; mais j'ai les miennes aussi, et je me flatte qu'elles ne vous paraîtront pas mauvaises :
« l^Si l'on ne tenait registre que des bons livres, nous a manquerions bientôt d'occupations, mes confrères les «journalistes et moi : dans le cours d'une année, il paraît o tout au plus en France une douzaine d'écrits véritable- « ment estimables.
«2° Quand je commence à lire un livre nouveau, je « ne sais s'il sera bon ou mauvais ; quoique les pre- « mières pages me rebutent souvent, je continue et « j'achève, parce qu'il serait contre l'équité de prononcer « sans avoir tout lu ; j'espère toujours rencontrer quelque «endroit, quelque morceau passable, qui m'engage et «m'autorise à tempérer la critique. Simon attente est « trompée, est-il juste que la peine d'avoir lu une broa chure détestable, souvent un mortel in-4, me devienne a tout à fait inutile et que j'aie recours à d'autres ouvrages « qui peut-être ne vaudraient pas mieux? Il me serait « impossible de remplir l'engagement que j'ai pris de vous « écrire avec exactitude tous les deux ou trois jours. « C'est bien la moindre grâce que vous puissiez m'accor- « der, que de me permettre de vous dire un mot des X misères qui me passent par les mains, pourmedédom- « mager du temps que j'ai perdu, et perdu si ennuyeu- « sèment. Vous devez d'ailleurs vous être aperçu de mon « attention à rendre ces articles extrêmement courts : « ainsi vous lisez en cinq ou six minutes ce qui m'a coûté « une matinée et souvent deux jours entiers de lecture.
a 3° Comme vous êtes dans le goût de lire les bro*
FIîÉiiON ET LES PHILOSOPHES. 2.JO
« chures nouvelles et quelquefois d'en faire l'emplette « au hasard, n'est-ce pas un service que de vous prcve- « nir contre toutes celles qui vous feraient regretter un « loisir et un argent qui auraient pu être mieux em- « ployés?
a A' Enfin, ce sont précisément ces sortes de livres qui « fournissent des exemples abondants de mauvais goût, « d'indécences scandaleuses, de style ridicule, de plates « imaginations ; et il est essentiel, selon moi, de les faire « sentir aux auteurs eux-mêmes, aux jeunes gens et à « un certain ordre de lecteurs : aux premiers, pour les « punir et pour leur ôter, s'il est possible, la manie de tt faire part au public de leurs ineptes et grossières concep- « tions; aux seconds, pour les rendre plus sévères sur les a premiers pas qu'ils hasardent dans l'empire des lettres « et pour leur persuader combien il est facile et honteux (c de fabriquer de ces tissus d'ordures ou d'extravagances, ce tels que sont la plupart des misérables romans dont « nos quais sont infectés ; aux troisièmes, pour tâcher do tt les dégoûter de ces lectures insipides et dangereuses, « qui corrompent la pureté des mœurs et du goût, et « pour leur inspirer, s'ilestpossible, l'amour de la saine et « solide littérature. Ils ne sauraient se figurer l'avantage « qu'ils procureraient aux sciences et à la nation, te bien « qu'ils se feraient à eux-mêmes, s'ils se tournaient du « côté de la raison et s'ils ne recherchaient que les livres li véritablement utiles. Qu'ils rougissent en voyant que a c'est pour eux qu'on fait paraître tant de brochures « insipides : eux seuls enhardissent et multiplient cette K fourmilière de petits écrivains (1). »
(1) Ibid., tome H, p. 243-%6.
A d'autres reproches, non moins graves, Fréron répondait : a Je ne me suis jamais pique d'èlre encijdopédisic, « persuadé qu'un homme qui sait tout ne sait pas grand"- « chose. J'ai même prévenu que, par rapport aux ouvrages tt qui traiteraient d'arts étrangers à la littérature, tels « que l'architecture, la sculpture, la musique, etc.. j'au- « rais l'attention de consulter les maîtres les plus habiles « et les plus exempts de partialité : c'est ce que j'ai tou- « jours fait (1). »
Ami du célèbre architecte Blondel, il ne se contentait pas de lui demander son avis sur tout ce qui se rattachait à l'art; il faisait mieux encore. « Ce n'est plus par « la renommée, mais par ma propre expérience, que je (c vous parlerai à l'avenir des leçons publiques et grâce tuites d'architecture que donne M. Blondel, architecte « du roi, dans son école des ans, rue de la Harpe. J'ai « suivi avec exactitude le quatrième cours ; je ne puis « assez me féliciter d'y avoir acquis des connaissances « indispensables à tout citoyen qui pense, surtout à un « homme de lettres (2). »
L'architecte Patte, homme de talent, donnait aussi d'utiles conseils à Fréron.
Pour la musique. Rameau était le guide ordinaire de notre critique : « L'amitié qu'il avait pour moi m'a mis « souvent à portée de jouir de cette âme franche et a sublime. Il m'étonnait par la précision de ses idées et a par la chaleur qu'il conservait dans un âge aussi « avancé (3). »
(1) Ibid., tome IV, p. 19 et 20.
('2) Ibid., 1757, tome V, p. 347. Suit le compte rendu du cours d'architecture de lilondcl (p. 348-355).
(3) Ibid., 17G4, tome VIII, p 307,
Voilà auprès de quels hommes Fréron puisait ce goût des belles choses, si net, si brillant, si solide, surtout si incontestable, qu'il arrachait à son plus morU^l ennemi des aveuK éclatanls et irrécusables. Nous n'en citerons qu'un ; il suffira pour bien faire apprécier la réputation littéraire du rédacteur en chef de l'Année littéraire et sa supériorité sur tous les autres publicistes de cette époque.
Uîi seigneur de la cour de Turin, le marquis de Prié, ayant invité Voltaire à lui indiquer un correspondant littéraire à Paris : « Adressez vous, dit Voltaire, à ce coquin de Fréron ; il n'y a que lui qui puisse faire ce que vous me demandez. » Le seigneur, qui avait lu les diatribes de l'auteur de la Henriade, s'étonnant d'un tel avis: a Ma foi oui, répliqua Voltaire, c'est le seul homme qui ait du goût : je suis forcé d'en convenir, quoique je ne l'aime pas et que j'aie de bonnes raisons pour le détester. »
La brutalité même des termes de cet aveu nous le rend encore plus précieux, s'il est possible....
Nous sommes arrivés à une époque de la vie de Fréron trop mémorable pour ne pas être racontée avec quelque délail; les faits que l'on va lire honorent le cœur et l'esprit du célèbre publiciste, mais ils lui valurent aussi un terrible redoublement de haine de la part de Voltaire. Voici les faits : lorsqu'en 1753, Fréron se rendit à Nancy, pour sa réception à l'académie fondée en cette ville par le roi Stanislas, il s'arrêta à Château-Thierry.
« Mon premier mouvement — écrivait-il en 1758,
a fut de me faire conduire à la maison où était né et « qu'avait habitée l'inimitable la Fontaine. J'y trouvai une a mère respectable et trois filles bien élevées. Je causai « près do deux heures avec elles; jamais conversation a ne me parut si courte. Mais autant je fus satisfait 4e
236 f:;éuon et les philosophes.
a leur politesse et de leur esprit, autant la médiocrité dr « leur fortune me toucha. Est-il possible, me disais-je en a moi-même, que la postérité d un si grand poëtene soit « pas plus heureuse! Triste et bizarre condition des gens « de lettres ! Ils traînent leurs jours dans la gloire et « dans le besoin et ne laissent à leurs enfants qu'un nom a illustre. L'unique héritier des Gorneilleapourtout bien « et pourtoutercssource un misérable emploi de 4 ou 500 a livres. Il serait digne de notre siècle et de notre gou- « vernement de corriger la malignité de cette destinée. « J'ose solliciter en faveur des rejetons de la Fontaine « l'attention généreuse decette protectrice des arts, éclai- 0 rée elle-même de leur flambeau, dont sa bienfaisance « augmente et son goiît épure la lumière. Je ne craindrai « pas non plus de réclamer pour le même objet les bon- « tés des minisires aujourd'hui en place, qui tous aiment « les lettres, et dont quelques-uns les ont cultivées avec des talents réels et des succès mérités (1). » Le souvenir de son voyage à Château-Thierry, que Fréron appelle « la circonstance la plus glorieuse et la « plus agréable » de sa vie, lui avait été renouvelé par une lettre que lui adressa, en 1758, Mlle de la Fontaine en lui apprenant la mort du petit-fils unique de l'irauiortel fabuliste. «La vénération attachée aux grands hommes « et qui s'étend sur leur postérité, l'amitié particulière « qui m'unissait avec M. de la Fontaine, l'estime véria table que son esprit et ses connaissances m'avaient ins- « pirée, m'imposaient le devoir d'honorer dans ces feuilles « sa mémoire (2). »
(1) L'Année litt., 1758, tome II, p. 20 et 21.
(2) Ibid., p. 9.
Après ce court préambule venait la biographie du petit Vils delà Fontaine, écrite par sa sœur même, et adressée le 12 février 1758 à l'auteur deV Année liUéraire{\).
A la nouvelle de l'adoption d'un petit fils-de la Fontaine par Fréron, Voltaire, bassement jaloux d'un Irait glorieux dont il n'avait pas eu l'inilialive, chercha de son côté à protéger quelque rejeton oublié du grand Corneille, et en 1760 (deux ans seulement après Fréron) il fit tout le bruit possible des bienfaits dont il annonçait vouloir combler une petite-nièce de l'auteurdu Cid. Au même moment il repoussait le propre neveu de Corneille, qui trouva un n ble accueil auprès des Comédiens français, lesquels, le 10 mars 1760, jouèrent Rodoguae à son profit. C'était encore Fréron qui s'était chargé de produire ce descendant do Corneille. Sur la recommandation de Titon du Tillet, auquel son âge et ses infirmités ne permettaient pas de faire des démarches actives, il s'ingénia à imaginer quelque moyen de lui être utile. « Il me vint dans l'esprit de a solliciter pour lui une représentation d'une des pièces a d" son oncle : j'en parlai d'abord à deux ou trois coméa diens qui goûtèrent ma proposition ; je menai M. Cor- « neille chez des personnes du premier rang et les plus a propres à faire réussir mon dessein. Ma demande leur a parut raisonnable, et j'eus le plaisir de les voir saisir « mon idée avec le zèle et le sentiment que j'avais tâché « de leur inspirer (2). »
Furieux de voir Fréron ainsi h devancer dans l'accomplisseuient de deux beaux traits dont il s'indignait de n'avoir pas eu la première idée, qu'il eût si habilement ex-
il) Ibid., p. 10-17.
(2] Ibid., 1760, tome II, p. 208.
238 FRÉRON ET LES P II I L 0 ? 0 P lî E S.
ploitée au profit desa gloire, Yolîairo.à bo.il ch dialrlhcs et d'injures, réunit un dernier cITorl, et lan^-a s ;r i'aris cette infâme et ignoble comédie de l'Écossaise, où le nom et la personne de Fréron, à peine déguisés, sont salis de sa bave envenimée. L'auteur de V Année littéraire, sous le nom de Frelon, y joue le rôle infâme d'espion et de dénonciateur politique; il y est traité de fripon, de crapaud, de Iczarcl, de couleuvre, à'^araignèe, de langue de vipère, d'esprit de travers, de cœur de boue, de méchant, de faquin, d'impudent, de Uîche coquin, de dogue ... la plume tombe des mains et se refuse à tracer la suite de telles infamies.
' Était-ce là bien tout? Non... Quelques années auparavant, lors de son séjour en Allemagne, Voltaire, blessé de la critique d'un de ses ouvrages par Fréron, qui n'avait pu en toute justice en dire du bien, tint à ce propos devant des personnes qui parlaient du critique : « Ah ! ce a pauvre Fréron, il est condamné aux galères; il est parti « ces jours derniers avec la chaîne; on me l'a mandé de « Paris. »
Fréron, qui raconte ce trait odieux, ajoute : « On iutertt rogea l'auteur sur les raisons qui m'avaient attiré ce « malheur; on le pria démontrer la lettre dans laquelle « on lui apprenait cetJte étrange aventure: il répondit a qu'on ne lui avait écrit que le fait, sans lui en cxpli- « quer la cause, et qu'il avait déchiré la lettre. On vît tt tout d'un coup que c'était une gentillesse d'esprit. Je « ne pus m'empècher d'en rire moi-même, lorsque quel- « ques amis m'écrivirent cette heureuse saillie (l). »
Ce trait est tellement inqualifiable, qu'au premier
(1) Ibid., lomelV, p. 115 et 116.
abord on se demande si Voltaire n'aurait pas été chargé par les amis de Fréron d'un propos de pure invention. Mais non, e'est trop vrai, et Voltaire en fait parade luimême dans une lettre h Thiriot. « Ce pauvre cher homme prétend, comme vous savez, qu'il a passé pour être aax galères, mais que e'est un faux bruit. Ehl mon ami, que ce bruit soit vrai ou faux, quest-ce que cela peut avoir de commun avec V Écossaise ? »
Ces paroles sont une aggravation d'injure.
Cependant, la vengeance de Voltaire était incomplète tant que l'Écossaise ne serait pas représentée. C'est à quoi il travailla sans relâche. Il apprend enfin que, grâce aux intrigues des Encyclopédistes, la toile va se lever sur ce chef-d'œuvre. Vite il se préoccupe; il se tourmente de ce que fera, de ce que dira Fréron. Il fait part de ses impatiences à tous ses correspondants ; il les gourmande, d'Argental surtout, qui était en quelque sorte son impressario en titre. Le 8 août, Voltaire était encore sans nouvelles ; pourtant l'Écossaise avait été jouée le 26 du mois précédent.
Indigné du laconisme de Thiriot en lui apprenant que son œuvre a été représentée, l'irascible vieillard écrit, le même jour, à Marmontel: « Dites moi avec quelle noble fierté lami Fréron reçoit le fouet elles fleurs de lys qu'on lui donne trois fois par semaine k la comédie. » Bientôt les renseignements lui arrivent de toutes parts ; mais ils ne sont pas, en ce qui touche Fréron, tels qu'il s'était complu à les prévoir, à les espérer. Fréron avait assisté stoïquement au spectacle de son propre déshonneur et s'était vu sans sourciller attaché à cet infâme pilori, tandis que le public, à peu près uniquement recruté parmi les amis de Voltaire et les médiocrités littéraires réduites à leur
240 l'UlillON ET LES PHILOSOPHES.
juste valcui" par réminent crilique, applaudissait à tout rompre.
Les honnêtes gens prirent le parti de Fréron; ils admirèrent son courage, le plaignirent et lui ouvrirent leurs maisons. Voltaire avait atteint le paroxysme de la fureur : « Est-il possible — s'écria-t-il, — qu'il y ait encore quelqu'un qui reçoive Fréron chez lui l Ce chien fessé dans les rues peut-il trouver d'autre asile que celui qu'ils'est bâti dans ses feuilles? »
Il n'y avait, — et ce rapprochement est glorieux pour l'un comme pour l'autre, — il n'y avait qu'un Fréron ou un Socrate qui pût se voir ainsi traiter en plein théâtre de vil coquin, de scélérat, sans sortir dès la première scène et aller attendre l'auteur, à l'issue de la pièce, pour le rouer de coups.
Mais, après avoir fait l'analyse de la pièce avec une modération que lui eût enviée Socrate, Fréron pensa qu'il devait donner une place dans ses feuilles à l'histoire de la première représentation. Sa Relation d'une grande bataille donnée à la Comédie française^ à la première représentation de l' Écossaise {l) semble le compte rendu anticipé et prophétique d'une des batailles livrées, au parterre du Théà Ire-Français, en 1830, lors de l'invasion brutale des partisans à'Hernani et de la cohue romantique.
Poussant la grandeur d'âme jusqu'au bout, Fréron nonseulement s'en tint au compte rendu modéré qu'il avait donné de l'Écossaise, mais encore, Tancrède ayant été représenté le 3 septembre de la même année, il loua fort cette tragédie. Voltaire se garda bien d'en faire la remarque ; calomniateur, il fut ingrat, parce qu'il n'avait pas
(1) /Wd.> 1760, tome V, p. 209-216.
un cœur propre à comprendre dans autrui rirapartialiié, cette vertu de l'honnête homme, qu'il ne connut jamais. Quelques jours après la première représentation de l'Écossaise parut un écrit anonyme intitulé : Anecdotes sur Fréron, écrites par un homme de lettres à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme. Ce pamphlet dégoûtant fut attribué tout d'une voix à Voltaire : il était en effet de lui.
En présence de ce torrent d'injures, Fréi*on resta impassible; c'est se salir que de toucher à la boue. Il ne répondit au public que par l'exposé de vingt ans de sa vie de critique impartial, et en 1766 il écrivait avec une noble fierté ces pages dignes d'être méditées par tout esprit sérieux : « Il y a vingt ans que je hasardai mes « premiers pas dans la carrière de la critique; et depuis « cette époque, je vous assure que je ne me suis pas un «instant repenti ni dégoûté d'avoir embrassé ce genre. « J'en vis dès lors tous les dangers ; ils ne m'effrayèrent a point, et je soutins d'un œil ferme la perspective peu a riante des tracasseries, des injustices et des libelles, « non par un sentiment d" indifférence ou de vanité, mais « par la persuasion qu'' le public ne prend pas des injures « pour des raisons, ni des calomnies pour des faits; par « le témoignage que j'étais sûr que mon cœur me rendrait « toujours; enfin, par la connaissance du caractère des tt ennemis que je me ferais infailliblement.
« De tous les êtres qui, sur ce malheureux globe, tour- « mentent leur frêle existence, c'est bien fje le dis à regret) « l'espèce la plus orgueilleuse et la plus ingrate. Ces « gens-là ont un amour-propre dont vous n'avez point « d'idée ; c'est un amour-propre à part, qui ne peut se « comparer aux amours-propres ordinaires. Ils se croient
0 €t se disent s^ns façon les lumières de leur siècle, « l'honneur de leur patrie, les législateurs de l'humanité, « les oracles de l'univers, parce qu'ils exercent le méca- « nisme, aujourd'hui si commun, de tracer quelques « lignes de prose ou de poésie. Ils ignorent que le premier « mérite de l'homme en société, quels que soient ses « titres, ses talents et ses emplois, est de ne les afficher « jamais et d'être simple, modeste et sensible.
« Avec cette haute opinion d'eux-mêmes, dont la nature « a doué le plus grand nombre des écrivains, devais-je « espérer qu'ils me laisseraient impunément censurer a leurs écrits? La critique la plus ménagée les irrite; à « plus forte raison une critique vive, comme celles que je « me suis permises quelquefois, moins par envie de « nuire, par humeur ou par ressentiment, que par un « amour extrême pour la vérité, par une sorte d'enthou- « siasme en faveur du goût, par une révolte involontaire « de mon esprit contre la médiocrité à prétentions, à a cabales et à succès.
a Je me suis donc attendu et je m'attends encore à l'ani- « mosilé, disons mieux, à la rage des prosateurs et des « rimeurs du siècle. Je conviens cependant que je n'ai « pas eu la sagacité de prévoir le sublime stoïcisme de « quelques gens de lettres que j'ai nourris et que j'ai « vêtus, à qui j'ai prêté de l'argent qu'ils ne me rendront «jamais, dont j'ai corrigé des ouvrages qui leur ont « donné de la célébrité, et qui par reconnaissance ont écrit « des horreurs contre moi.
tt Mes ennemis, ni ceux que je croyais mes amis, n'ont; « pu me nuire; mais je leur rends justice, ils n'ont rien a éjargné pour y réussir; ils m'ont servi avec un zèle, « une activité, un feu qui ne leur laissent aucun repro-j
FREROX ET LES PHILOSOPHES. t^4d
tt che à se faire. Jusqu'ici j'ai détourné les traits écla- « tants ou clandestins de leur haine, tantôt déclarée, « tantôt ouverte; et ma barque, toute fragile qu'elle est, a s'est sauvée du naufrage. M. de Voltaire lui-même, cet « aigle impérieux, qui du haut du ciel est venu fondre sur « un misérable roitelet, ne m'a pas fait la blessure la plus « légère, le plus petit tort; je sens avec douleur combien « il doit en être piqué, et je suis réellement fâché de ne a lui avoir pas donné, pour le moins, la satisfaction de « mètre pendu de désespoir comme Lycambe : apparem- « mont que les vers d'Archiloque avaient une certaine c vertu slrangulaioire que n'ont pas ceux de M. de Vol-
« taire
« Je sais que je vivrais plus tranquille si j'avais pu j. rendre sur moi d'admirer sans reslriciion les grands « auteurs mes contemporains, à l'exemple de quelques « adroits journalistes. M. de Voltaire m'aurait écrit cent a lettres de compliments, aussi flatteuses que celles qu'il « adresse à tous les reptiles de notre Parnasse; il aurait « annoncé à l'Europe que l'Année lUlérai<e est le premier « des journaux, comme il le dit du Journal eucyclopédique, tt parce qu'ily est loué chaque mois à toute outrance. Quel- « que chose de plus, vous ne vous en douteriez pas, je « serais, oui, je serais au nombre des grands hommes de « la nation, puisqu'il a dépendu de moi de coopérer à ce « dictionnaire merveilleux qui renferme le dépôt de toutes « les connaissances humaines. Un des libraires les plus « intéressés au succès de cette vaste entreprise me proposa « d'y travailler; je refusai ses offres, j'ai manqué, comme « vous voyez, ma fortune, ma gloire et mon immortalité; « car vous n'ignorez pas que tous ceux qui ont prêté leurs (( mains à grossir la compilation de cet immense et docte
a répertoire sont par là même de grands hommes. Avec « ce mérite d'avance, je n'aurais en qu'à louer l'Encyclo- « pédie, et Dieu sait quels éloges les encyclopédistes « m'auraient prodigués à leur tour I Mais ce protocole a de louanges répugne à mon caractère autant qu'il en- « niiie le public. J'ai ma façon de penser; elle sera du a moins uniforme, et l'on ne me reprochera jamais d'avoir « varié, comme tant d'autres écrivains qui, croyant s'a- « percevoir qu'une certaine secte prenait le dessus dans tt la littérature, sont devenus les lâches adulateurs de « gens dont ils avaient été les critiques courageux.
« Ainsi, malgré mon expérience continue de la justesse « du proverbe la vérité blesse, je suis bien résolu de la dire tt tant que je vivrai, au risque de me faire encore des ence nemis que je ne puis même soupçonner; car, en criti- « quant tel auteur, j'offense sans le savoir tel protecteur, « telle protectrice que je ne connais pas. La littérature a est parmi nous une affaire d'intrigue et de coterie. Pour « moi, je ne tiens à aucune cabale, à aucun bureau de bel a esprit, à aucun parti, si ce n'est à celui de la religion, « des mœurs et de l'honnêteté; et malheureusement c'en a est un aujourd'hui (1).»
Au commencement de 1766, la mort du roi Stanislas enleva à Fréron un de ses plus puissants protecteurs, au moment môme où il en avait davantage besoin. Deux ans après, en 1768, la reine de France, Marie Leczinska, la fille de Stanislas, l'auguste protectrice de notre publiciste, allait rejoindre dans la tombe un père tendrement chéri. Quel nouveau coup pour l'auteur de l'Année littéraire \... « Cette princesse, — écrivait-il alors, — m'a toujours
(l) V Année litl.y 1766, tome I, p. 3-9.
tt honoré d'une protection particulière. Arbrisseau faible « et si souvent le jouet de la tempête, le Ciel veul-il donc ï m'ôler mes appuis les plus solides et les plus glorieux ! « Feu M. le dauphin, M""* la dauphine, le roi de Pologne « Stanislas le bienfaisant, enfin la reine, qui tous m'ont « donné de leur bonté les témoignages les plus flatteurs « et les plus enviés de mes ennemis, me sont enlevés coup « sur coup, et laissent ma fragile existence en butte aux « orages de la haine et de la persécution (I). »
C'est surtout depuis l'époque de la mort du roi Stanislas que l'on peut signaler une recrudescence de fureur de la part de Voltaire et des encyclopédistes contre Fréron ; ils poussèrent leurs machinations à des extrémités incroyables pour faire lombar l' Année lUiéraire; tout arme leur parut bonne pour détruire leur adversaire. A Fréron de nous dévoiler, pièces en main, ce complot vraiment infernal dans son organisation et dans ses résultats; il écrivait, en 1772 :
0 Je me rappelle cette phrase de l'avertissement queje a mis en tète de mon numéro 1"(I770) : Si l'on s'est aperçu « de quelque négligence dans les années dernières, le public et « les gens de lettres sauront un jour qu'elle ne doit pas être a imputée à l'auteur. Vous n'entendîtes pas alors, sans « doute, ce que je voulais dire; je vais aujourd'hui vous tt donner le mot de l'énigme : il est de mon inlérét, peut- « être même il n'est pas indifférent pour l'histoire litté- « raire, que ce secret soit mis au jour.
« Les philosophes, M. de Voltaire à leur tête, crient « sans cesse à la persécution, et ce sont eux-mêmes qui a m'ont persécuté de toute leur fureur et de toute leur
(1) Ibid, 1769, tome IV, p. 145 et U6.
« adresse. Je ne vous parle pas des libelles abominables « qu'ils ont pabliés contre moi, de leur acharnement à « décrier ces malheureuses feuilles, de leurs efforts pour c< me rendre odieux au gouvernement, de leur satisfac- « lion lorsqu'ils ont pu réussir à me faire interdire mon « travail et quelquefois môme h me ravir la liberté de ma « personne. Malheureusement pour eux, ces nuages « assemblés sur ma tête par le souffle de leur haine se « dissipaient bientôt, et dans le moment qu'ils se flat- « taient d'être délivrés d'un aristarquc incommode, je « reparaissais dans l'arène avec l'ardeur d'un athlète « dont quelques blessures que des lâches lui ont faites « en trahison raniment le courage au lieu de l'abattre.
a Ce n'était pas là le succès que mes ennemis altcn « daient de leurs savantes manœuvres. Le grand but «t qu'ils se proposaient était l'extinction d'un journal oh « je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur « style emphatique; oij, faible roseau, j'ai l'insolence de K ne pas plier devant ces cèdres majestueux. Enfin, a désespérés de ne pouvoir faire supprimer ces feuilles, « ils formèrent le projet de les faire tomber; et vous con- « viendrez., quand vous en serez instruit, qu'ils s'y « prirent 1res -habilement pour couronner ce dessein a d'une heureuse exécution.
« Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas.
« Je n'ai jamais fait imprimer une ligne sans l'aveu de a l'administration. Je n'ai point quitté la France pour a aller me livrer à la coupable manie d'écrire impuné- « ment des horreurs absurdes contre la religion, contre « l'honnêteté publique, contre le pays qui m'a vu naître, ce contre mes compatriotes. Je n'ai point cherché un asile « aux extrémités du royaume, afin d'être toujours à
a portée de prévenir, par une prompte fuite dans une « région étrangère, les justes châtiments dus au vil « calomniateur, à l'écrivain obscène, au satirique effronté. « Si ma vie s'étend au delà des bornes ordinaires, je ne « souillerai point de fiel et d'opprobre les bords de mon « tombeau ; je n'abuserai point de l'indulgence qu'on « accorde au nombre des années pour me permettre des « infamies dont on n'aurait pas fait grâce à ma jeunesse; oc je ne donnerai point au monde le spectacle d'un vieil- « lard mécontent, chagrin, jaloux et colère (1); je ne « finirai point mes jours dans les tortures de l'envie et « dans le désespoir du bannissement. C'est au sein de « ma patrie, au milieu de la capitale et de mes conci- « toyens, sous les yeux des dépositaires des lois de la a littérature, que j'ai pris, que je tiens et que je quittett rai la plume quand ma main tremblante ne pourra plus « la conduire. »
Dans cette esquisse éloquente et rapide, comme Fréron trace de Voltaire, sans le nommer, un portrait plein de vigueur et de ressemblance I...
Fréron poursuit, en ces termes, le récit des persécutions auxquelles il fut si longtemps en butte :
a Un censeur, nommé par le chef de la justice, a tou- « jours mis à mes ouvrages le sceau de son approbation, a Feu M. l'abbé Trublet fut chargé pendant longtemps a de les examiner. Mais, fatigué des plaintes importunes a des auteurs qui sans cesse lui faisaient des reproches a. de mes critiques, il m'annonça que son repos ne lui en a permettait plus la révision. Je demandai un autre cena seur, et pour le mettre à couvert des criailleries de la
(I) Saisissant portrait de Voltaire que ces lignes ! . . ,
2'l8 FRÉRON ET LES PHILOSOPHES.
a tourbe des écrivailleurs, je priai le magistrat qui préce sidait alors à la librairie de m'en donner un qui gardât « l'anonyme. Le magistrat goûta cet expédient; mais il a ajouta qu'il ne fallait pas que je susse moi-même le « nom du censeur, afin que, lorsqu'il se croirait obligé « d:; me rayer quelques traits, il fût inaccessible à mes « instances pour les lui faire passer. On régla donc que « ce censeur ne serait connu que du magistrat et d'une « autre personne que je connaîtrais, à qui je remettrais « mes articles, qui serait chargée de les donner au cena seur et de les retirer de ses mains lorsqu'il les aurait K approuvés.
a Je n'eus lieu que de m'applaudir, pendant plusieurs a années, de cet arrangement. Mais l'officieux médiateur « s'ctant démis de cet emploi, un autre, que je connaisse sais encore, prit sa place. J'ignorais qu'il fût l'ami de a mes ennemis ; ils lui firent part d'un moyen neuf et ce admirable qu'ils avaient imaginé pour dégoûter le « public de mon ouvrage : c'était de me renvoyer tous « les articles un peu saillants sans les faire voir au cen- « seur, en me marquant que ce dernier leur refusait son et approbation. Cette heureuse idée fut merveilleusement ce remplie. Toutes les fois que, dans mes extraits, je « mavisais de m'égayer aux dépens de quelque grand ou « petit philosophe, le nouveau facteur me les rendait et ce ne manquait pas de me dire d'un air touché que le « censeur ne voulait pas en entendre parler. Je crus « qu'on l'avait changé et que son successeur était dévoué c< aux philosophes, et peut-être philosophe lui-même....
ce Ce cruel manège a duré près de quatre ans. Enfin ce j'y soupçonnai quelque mystère. Il ne me paraissait ce pas naturel qu'il y eût en France un censeur assez dé-
« raisonnable pour condamner des critiques quelquefois « un peu vives, à la vérité, mais toujours renfermées dans « les bornes prescrites. Je confiai m a pensée au magis- « trat sage, honnête,'inlègre autant qu'éclairé, qui, sons « les ordres de M. le chancelier, veille aujourd'hui sur le « département de la librairie. Il daigna m'écouter avec « intérêt et promit de me rendre justice. Je lui laissai « tous les articles qu'on avait impitoyablement proscrits. a II les fît passer à mon censeur, accompagnés d'une « lettre par laquelle il lui demandait pourquoi il ne les tt avait pas approuvés. Le lendemain, le censeur rapporta « ces articles au magistrat, en lui protestant que jamais a on ne les lui avait envoyés, que c'était pour la prea mière fois qu'il les avait lus et qu'il n'y trouvait rien a qui lui parût devoir en empêcher l'impression. Je saisis « cette circonstance pour solliciter que l'on me permît a de connaître mon approbateur et de lui adresser moitt même mes ouvrages, ce qui me fut accordé.
« Il y a deux ans que mes entraves sont brisées, et vous a avez pu vous apercevoir que, depuis cette époque, ces a feuilles sont faites avec plus de soin; car je ne vous disa simule pas que je les négligeais, dégoûté par tant de a traverses. Mon censeur actuel est un homme démérite, « instruit, juste, impartial, qui ne tient à aucune secte, à tt aucune cabale, à aucune coterie. Cet éloge serait en c pure perte pour son amour-propre, s'il en était susce ceptible, puisque le public ignore son nom et qu'il n'est a su que du magistrat et de moi. Ainsi l'on ne me soupa çonnera pas de vouloir le séduire, il connaît d'ailleurs « ma façon de penser; lisait que, s'il pouvait m'échapper a quelque trait de satire odieuse et personnelle, je serais « le premier à lui rendre les plus vives actions de grâces
« de l'avoir effacé. Aidé de ses conseils et plein de con- « fiance dans son équitlé, je suis bien déterminé, dussé- « je essuyer de nouveaux orages, à continuer mon travail « avec l'honnête liberté que j'ai recouvrée. Tant que le a gouvernement jugera convenable de tolérer mesefforts, « ils seront employés à venger la raison, la vérité, le goût a des atteintes que leur portent le faux bel esprit et la « fausse philosophie du jour (1). »
Furieux de voir leurs complots déjoués, les ennemis de Fréron eurent recours h un autre moyen de ruiner son Année littéraire, en faisant courir, au commencement de l'année 1773, le bruit de la mort de son auteur. Peut-être s'imagine-t-on que la haine de Voltaire va se trouver satisfaite, après cette perfide invention; on se trompe, et voici de quelles injures le patriarche de Ferney accueille cette nouvelle : « On nous annonce que Fréron vient de mourir; c'est une terrible perte pour les belles-lettres et la probité. On dit que tous les écrivains des charniers, Clément à la tête, se dispuîent cette belle place. Elle n'en était point une, elle l'est devenue. La méchanceté l'a rendue très lucrative, ,1'imagine qu'il ue serait pas mal qu'on prévînt M. le chancelier; il ne voudra pas déshonorer à ce point la littérature » (2).
Clément avait publié des Lettres à Voltaire (3) sur les principaux ouvrages poétiques de ce despote de la littérature ; le philosophe, indépendamment du torrent d'injures qu'il répandit sur son censeur, lui donna le surnom d'inclément. Voltaire redoutait de voir Clément succéder à Fréron au privilège de l'/l/inée littéraire ; il en futquiltc
(1) L'Année h'U., 1772, tome I, p. 3-11.
(2) Letire de Voltnire h d'Alembert, 12 février 1773.
(3) En tout neuf lettres. (Paris, 1773-177t).)
FRÉROX ET LES PlllLOSOPUES. "251
pour la peur. Mais Fréron, dans quelques pages très-remarquables d'accent et de vues, fit à la même époque le tableau le plus vrai de la littérature d'alors, en dévoilant les menées et les intrigues des sophistes ainsi que leurs complots contre l'ordre religieux et moral. Ce tableau semble achevé d'hier, tant il nous retrace la tactique de la bohème actuelle, digne fille et naturelle héritière des traditions de sa mère, la philosophie du dix-huitième siècle.
Nnl oTaora de l'esprit hors nous et nos amiif
tel paraît avoir été le mot d'ordre et la devise de cette dangereuse et immense franc-maçonnerie dont Voltaire fut un des premiers chefs, et dont nous voyons découler lese^çcès et les périls de la littérature de notre temps. Ces pages sont donc du plus haut intérêt; ces révélations n'ont jamais été faites avec autant d'énergie que par Fréron, qui jugeait les ennemis de la religion, des lois etde tout frein social avec une sagacité merveilleuse que rien ne put mettre en défaut, ni les menaces, ni la prison, ni même les avances flatteuses de Voltaire, armes si perfides et si dangereuses pour tous les esprits qui en subirent l'atteinte empoisonnée.
Le correspondant auquel s'adresse Fréron n'est qu'un être fictif, comme nous l'avons déjà dit; cest aux hommes d'ordre et de goût qu'il parle ici un langage digne de toute leur attention, et dont l'écho venu jusqu'à nous mérite nos plus sérieuses méditations.
Le péril est aussi grand aujourd'hui pour les saines doctrines littéraires qu'il l'était il y a cent ans ; il est plus redoutable encore, par cela même qu'il semble moins imminent à la nvsso du public. .Mais, laissons la parole à Fréron :
'Jôi FRERON ET LES PHILOSOPHES.
« VoLis n'elcs d'aucune secte, Monsieur, et votre raison a caUnc cl lumineuse vous fait juger notre littérature « aciaclle aussi sainement que l'apprécieront nos neveux. « Je ne crains point de réclamer, en reprenant mon tra- « vail, cette impartialité qui vous est si chère. Prononcez « vous-même sur l'esquisse rapide que je vais tracer du (S triste état des lettres en France. Je la crois fidèle ; mais « j'attends votre suifrage pour me le persuader.
« Depuis une vingtaine d'années, il s'est formé parmi « nous, vous le savez, une confédération de soi-disant phi- « losophes et beaux esprits qui, très-faibles par eux- « mêmes, sont devenus très-forts par le nœud qui les lie. « Qu'on détache du faisceau philosophique tous les a roseaux débiles qui le composent et qui lèvent avec « confiance leur petite cime orgueilleuse, il n'en est pas « un seul qu'un souffle ne renversât. Parlons sans figure: « nous n'avons aujourd'hui que six hommes de lettres « d'un mérite incontestable : MM. de Voltaire, de Pom- (( pignan, Piron, de Buffon, Gresset et Rousseau de Ge- « nève. Je ne compte pas quelques jeunes gens qui s'ant( noncent avec éclat, et qui peut être remplaceront un « jour ceux que je viens de nommer. Retranchez les uns « et les autres de la liste de nos littérateurs, que nous « restera-t-il ? Une tourbe insolente d'incurables médiott crités qui n'ont ni génie, ni àme, ni style, et dont les a ouvrages en vers ou en prose, quelque célébrité qu'on « ait voulu leur donner, n'auront pas, dans trente ou « quarante ans d'ici, plus de lecteurs que n'en ont h « présent les œuvres sublimes de Bardin, Porchères « Faret, Colomby, Baudoin, Monteruel, Serizay, Baro, « Laugier, Golletet, etc., tous de l'Académie française, « tous grands hommes qui, dans leur temps, ont eu des
a enthousiastes qui les prônaient, des coteries qui les re- (i gardaient comme des aigles, des femmes qui se pâmaient « devant leur mérite.
« Du nombre des écrivains du premier ordre qui, dans a ce moment, nous font honneur, un seul (M. de Voltaire), a qui pouvait se soutenir par lui-même, a daigné s'étaycr « de l'appui des philosophes et leur donner, en les re- « cherchant, une sorte de consistance. Cette association «doit vous paraitre d'autant plus étrange qu'il les con- «naît mieux que personne, qu'il ne croit ni à leurs a talents, ni aux éloges qu'il leur prodigue, qu'il les mé- « prise au fond de l'âme et qu'il ne les loue que pour en « être loué...
« On l'a déjà dit mille fois, mais on ne saurait trop le a répéter : nos philosophes, ces prêcheurs intéressés de la a tolérance, sont les reptiles les plus inquiets et les plus a intolérants qui se soient encore agités dans la poussière a de ce globe. A les entendre, il n'y a d'hommes de génie, a d'hommes d'esprit, d'hommes de goût, d'hommes sa- « vantô ni même d'honnêtes gens que parmi eux. Us ont « créé une nouvelle littérature, une nouvelle morale, une a nouvelle honnêteté, dont ils ont le privilège exclusif. « Ils occupent toutes les avenues du Parnasse ; ils y ont « posé des sentinelles vigilantes qui, dès qu'un auteur a s'y montre, ont ordre de crier ; Qui vive ! S'il ne répond « pas à haute voix : Philosophe! on l'arrête, on l'interroge, a on s'informe, et si l'on vient à découvrir qu'il ne recona naît point leur supérieur, qu'il a même osé porter une « main profane surleslauriersquils se distribuent, il est tt trop heureux d'en être quitte pour être jeté du haut en « bas de la montagne.
« C'est un sot, un ignorant, un cuistre, un rebelle qu'on
FliEUON ET LES PHILOSOPHES.
« ne saurait trop punir, un insecte qu'il faut écraser, un « ennemi conlre lequel le mensonge est juste, la calomnie « p3rmise, la vengeance légitime. Il n'est point de trames « qu'ils n'ourdissent, point de ressorts qu'ils n'inventent « pour le rendre odieux. Ils font épier ses actions et ses « discours, qu'ils empoisonnent; ils attaquent sa probité; « ils diffament ses mœurs. Ses ouvrages, fussent-ils excel- « lents, ils en parlent avec le dernier mépris : ils ne dai- « gnon t pas même, disent-ils, y jeter les yeux, quoiqu'ils « les lisent en cachette (1). Ils en défendent la lecture à « leurs prosélytes.
« Je sais, par exemple, que ces malheureuses feuilles « sont depuis longtemps à Vindex de la philosophie, et « que, si quelque adepte s'avisait de dire qu'il en a lu « seulement une page, il serait expulsé du corps. Mais, en « revanche, tous les livres composés par leurs adhérents, « surtout ceux qui ont été ou qui ont mérité d'être brûlés « par la main du bourreau, sont des chefs-d'œuvre, leurs « auteurs des génies transcendants, des astres qui brillent a dans une nuit profonde, les organes de la sagesse, les « interprètes de la vérité, les bienfaiteurs du genre hu- « main; c'est pour eux seuls que les honneurs littéraires « sont réservés, que les récompenses sont instituées, que « les portes de toutes les Académies doivent s'ouvrir. et Après cela, êtes vous étonné que notre jeunesse se range « en foule sous les drapeaux d'une légion si redoutable et « si puissante?
« Je reçus, il y a trois ou quatre ans, la visite d'un éco- « lier qui venait d'achever ses éludes; ses talents et son
(I) Voltaire, entre tons, comme le prouve plus d'un endroit de sa volumineuse Correspondance.
FUERON ET LES PQILOSOPHES. JOO
« goût l'appelaient, me dit-il, à la culture des lettres; mais, a incertain, au milieu des troubles qui déchiraient cette a république, il ne savait quels raaîlres choisir; il me oc demanda conseil : — Voulez- vous être honnête ? lui ré- « pondis-je, ne soyez d'aucun parti, si- ce n'est de celui 1 de la raison et de la vérité; voyez par vous-mc-ne el a décidez-vous après avoir mûrement examiné. Êtes-vous a avide de fortune et de réputation ? Attachez-vous aux a philosophes : vous aurez bientôt l'une et l'autre. Il « est deux moyens infaillibles de gagner leur bienveil- « lance : dites-leur beaucoup de bien de leurs écrits et « de leurs personnes , beaucoup de mal de la religion a chrétienne et de l'Année littéraire, vous réussirez à coup tt sûr.»
a 11 ne balance pas à saisir cette dernière idée, et tous a les jours il s'en félicite. C'est un des héros naissants de « la philosophie; il a déjà fait un petit volume où nous « sommes, Dieu et moi, fort joliment arrangés.
«t Un des grands secrets de ces maîtres habiles pour « attirer à leur école des essaims de disciples est de leur « présenter cet appât si séduisant de bien-être et de conc( sidéralion. En effet, rien n'égale l'activité de leur zèle « en faveur des néophytes qui se consacrent à leur culte ; « quelquefois, quand ils ne peuvent mieux faire, ils leur « donnent une petite pension sur la cassette philosopfiique, « jusqu'à ce qu'ils leur procurent un établissement avan- « tageux. Ils s'informent avec soin de tous les emplois a lucratifs qui doivent vaquer dans les bonnes maisons de tt la capitale et des provinces, et viennent à bout d'en a pourvoir leurs affiliés.
« Vous ignorez sans doute jusqu'où cet arbre fécond a étend ses rameaux ; il couvre de son mortel ombrage
256 l'UKUOiN ET LES PHILOSOPHES.
a les pays les plus éloignés. La corporation envoie dans u toutes les parties du monde des apôtres de sa gloire et « de sa doctrine. Vous croyez peut être que je plaisante; « rien de plus sérieux, je vous assure. Il y a dans Paris, ce chez un philosophe Irès-connu, un bureau toujours (t ouvert où l'on va se faire inscrire pour avoir en Angle- « terre, en Allemagne^ en Italie, en Daneniarck, en Suède, a en Russie, etc., des places de secrétaires, de gouver- « neurs, de précepteurs, d'intendants, d'économes et même « de valets de chambre ou de femmes de chambre. Lors- « qu'on est si^ir de la façon de penser du postulant et c( qu'il est nommé à l'emploi qu'on croit lui convenir, Cl on lui expédie, à la chancellerie philosophique, un ce passe-port ou brevet de mérite, avec lequel il est reçu <i comme un dieu tutélaire dans la mission qui lui est « assignée. •
«Presque toute l'Europe est aujourd'hui lettrée; plucc sieurs de ses souverains, et même des particuliers « riches, ont à Paris des correspondants littéraires. C'est c( encore une ressource pour les philosophes : ils se sont tt emparés de la plupart de ces correspondances, et Dieu «sait comme ils sont loués dans ces bulletins, comme «ceux qu'ils n'aiment pas sont dénigrés }...
a C'est avec douleur que je me vois forcé d'attribuer à ce M. de Voltaire en partie la dépravation du goût. Il jouit « de la gloire la plus éclatante; je ne crois pas qu'il soit « possible d'avoir plus de talent; il est le premier peut « être qui, à force d'esprit, ait su se passer de génie. Mais, ce dans le littéraire comme dans le moral, un homme né a avec des vices brillants est très-dangereux; rien de « plus propre à faire perdre la trace de l'honnêteté et «du beau que l'admiration exclusive pour un mauvais
M modèle et la fureur épidémique de lui ressembler.
a M. de Voltaire est l'idole des jeunes gens, qui ne « lisent que lui, qui n'aiment que lui, qui ne jurent que * par lui. Je n'en suis pas étonné : il flatte leurs passions ; « il brise tous leurs freins; sa manière, qui réellement « est très-piquante, les séduit et leur paraît facile à sai- « sir ; mais comme ils n'ont ni son esprit, ni ses réminisa cences, ni ses répertoires, ni la magie de son style, ils « ne peuvent imiter que son audace, son irréligion, ses a obscénités, ses cliquetis d'idées, ses antithèses de mots, <t ses rapprochements d'objets éloignés et dispara tes, etc., €c c'est-à-dire tous ses défauts. Lescourtisansd'Alexandre, « singes de leur maître, ne copiaient parfaitement que « son cou penché.
<' Les admirateurs adolescents de M. de Voltaire ont « encore pris de lui le ton de se déchaîner contre les a aristarques. Ce sont, à les entendre, des zoïles, des es- « claves qui se tiennent derrière le char des triompha- « teurs pour les insulter, des reptiles venimeux, des « serpents qui mordent la lime, des ânes, des aiibo- « rons, etc. ; on ferait des volumes de toutes les honnêtetés « qu'ils reçoivent de ces messieurs et de toutes celles, en u particulier, qu'ils me prodiguent avec une constance « admirable depuis une trentaine d'années....
« La dissipation de la plupart de nos auteurs contribue a beaucoup encore à les retenir dans les liens de la mé- « diocrité. L'amour du plaisir, qui s'allie difficilement a avec celui de la gloire, les agréments de la société, u qu'ils ne connaissaient pas autrefois, le luxe enfin qui « les avait respectés si longtemps, énervent leur âme. Si a les illustres écrivains du dernier siècle revenaient parmi <i nous, ils seraient frappés d'étonnement à la vue de
258 FIlÉliON ET LES PHILOSOPHES.
« ceux qui croient les avoir remplacés. Ce sont des élé- « gants, des petits-maîtres, des agréables, des hommes à a bonne fortune. Ils sont de toutes les parties, de toutes « les fêtes, de tous les soupers réputés fins. Ils ont des « habits riches, des dentelles superbes, de beaux appar- « tements.
«Ce n'est pas ainsi ({ue vivaient les Corneille, les «Molière, les la Fontaine, les Boileau , etc. Ce n'est « pas en soupant tous les jours en ville qu'ils compoa saient ces chefs-d'œuvre qui feront éternellement leur « gloire et celle do la France. Ils étaient logés et vêtus « simplement : une largo calotte couvrait la tête suce blime du grand Corneille, et toute la nation se levait a par respect devant lui quand il paraissait au spcc- « tacle (1) .'... »
Les dernières années de Fréron furent assombries par des luttes de plus en plus pénibles, luttes contre ses ennemis, luttes contre la maladie surtout. Dans les premiers jours de l'année 1776, les philosophes poussés, par Voltaire, avaient enfin obtenu du garde des sceaux (Miromesnil) la suspension du privilège de l'Année littéraire. Fréron avait une attaque de goutte au moment oiî on lui annonça cette nouvelle; la goutte remonta et l'étouffa, le 10 mars 1776 (2), On rapporte qu'il dit en mourant : « Ma mort est « un malheur particulier qui ne doit détourner personne «de la défense de la monarchie; le salut de tous est at- « taché au sien. »
Ces paroles résument tout Fréron et la raison de ses luttes incessantes de psbliciste; paroles prophétiques,
(1) L'Année Un., 1773, tome I, p. 3-17; ibid., 1774, tome f, p. 3-33.
(2) Fréron avait alors cifxiuante-liuit n:is.
dont quatorze ans plus tard la réalisation trouvait, à l'honneur de sa mémoire, l'Année litlèraire debout et toujours fidèle aux principes immuables que son fondateur avait si vaillamment défendus pendant près de quarante ans.
TABLE DES MAT1Îi:RES.
Mon siège est fait i
Le repas des gardes du corps 6
Erreurs et mensonges historiques relatifs à la Papaulô et à
l'Église 41
La vérité sur Jean Bart t!3
Les crimes de sainte Clotilde "^6
Les vertus de Brunehaut ^^
Qu'est-ce que Tartuffe ? ^0^
La religion de Montaigne • • **^
Le dernier banquet des Girondins *^*
Voltaire et les serfs du Jura *86
Fréron et les philosophes 206
Saïut-Doma. — Inop. Cli. Lambert, 17, ruf de l'un
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