‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · JODELET · texte numérisé non relu

JODELET

... Si l'o» en croit ce vieillard vénérable, Tous les comédiens ne valent pas le diable. Alors, Hauteroche se lève, et, prenant noblement la défense de la scène épurée, il s'exprime ainsi :

Touchant la comédie, on peut dire avec vous Qu'elle fut autrefois l'art le plus .vil de tous Et qu'en vos jeunes ans elle était encore pleine De milles impuretés dignes de votre haine.

qu'est-ce que tartuffe? 133

« nouveauté qui mérite d'être écrite... La plus considéra- « ble affaire de la cour, et celle où l'on paraissait penser « davantage, était le divertissement et le plaisir. J'ai déjà a dit que la reine (Anne d'Autriche) aimait la comédie.... a elle y allait publiquement. Il y en avait de deux jours « lune, tantôt italienne et tantôt française. L'été précé- « dent, le curé de Saint-Germain, homme pieux et sévère, « écrivit à la reine qu'elle ne pouvait en conscience souf- « frir ces sortes de divertissements. Il condamnait la co- « médie. Cette lettre avait un peu troublé l'âme de la « reine, qui ne voulait point souffrir ce qui pouvait être « contraire à ce qu'elle devait à Dieu. Étant alors in- « quiétée de la même chose, elle consulta sur ce sujet 9 beaucoup de personnes. Plusieurs évêques lui dirent « que les comédies, qui ne représentent pour l'ordinaire « que des histoires sérieuses, ne pouvaient être un mal. « Ainsi, la comédie fut approuvée.

Mais depuis qu'en nos jours de merreilieox esprits

Ont épuré cet art par lears doct«s écrits,

des défauts sont changés en grâces immortelles

Dont le charme est sensible aux âmes les plus belles.

La scène est une école où l'on n'enseigne plus

Que l'horreur des forfaits et l'amour des vertes.

Elle émeut à la fois le stnpiJe et le sage;

Montrant des passions, elle en montre l'usage :

La comédie an vif nous fait représenter

Tout ce que l'on doit snivre ou qu'on doit éviter. ....

LA ROQXJE, comédUn.

k tant de yèrités j'ose ajouter encore Que cet art ennoblit, bien loin qu'il déshonore. .. Est-il honneur plus grand que d'avoir quelquefois Le bien d'être agréable au plus fameux des rois? De mêler quelque joie aux importantes peines De la plus vertueuse et plus belle des reines ? Et de donner relâche aux soins laborieux. .. D'un ministre animé d'une âme peu commune Et grand par sa vertu plus que par sa fortune ? Ce roi, c'est Louis XIV; celle reine, Anne d'Autriche ; ce ministre, e ardinal Mazarin.

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a Les soirs, la belle cour de Saint-Germain se rassemi blait au Palais-Royal dans la petite salle des comédies. ;< La reine se mettait dans une tribune, pour l'entendre X plus commodément. Elle y menait le roi et le cardinal .t Mazarin.

« Quand le curé de Saint-Germain vit la comédie tout « à fait rétablie, il se réveilla tout de bon et parla tout de i. nouveau contre elle, comme un homme qui voulait faire c( ce qu'il croyait de son devoir. Il vint trouver la reine et « lui maintint que ce divertissement ne se devait point « souffrir, et que c'était péché mortel. Il lui apporta son a avis signé de sept docteurs de Sorbonne, qui étaient de s. même sentiment. Cette seconde réprimande pastorale « donna tout de nouveau de l'inquiétude à la reine et la « fit résoudre d'envoyer l'abbé de Beaumont, précepteur « du roi, consulter dans la même Sorbonne l'opinion con- « traire. Il fut prouvé par dix ou douze autres docteurs a que, présupposé que dans la comédie il ne se dise rien « qui puisse apporter du scandale ni qui fût contraire « aux bonnes mœurs, qu'elle était de soi indifférente et a qu'on pouvait l'entçndre sans &fcî*upule, et cela fondé «sur ce que l'usage de l'Église avait beaucoup diminué « de cette sévérité apostolique, que les premiers chrétiens « avaient observée dans les premiers siècles. Par celte X voie, la conscience de la reine fut en repos (1). »

Mazarin autorisait auprès d'Anne d'Autriche la comédie que condamnait le jansénisme avec ses docteurs de Sorbonne de la faction d'Arnauld, les curés de Paris et le prince de Gouli en tète, ayant à ses côtés l'abbé de Ro-

(1) Mémoires de M"" de Molteville (Amsterdam, 1739, 6 vol. in-12), tome 1, p. 399-402.

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quelle. Il y a tout à parier que certains des billets que le cardinal trouvait^ ou sous son couvert quand il se mettait à table, ou dans ses poches quand il changeait d'habits, ou sur la table de son cabinet quand il s'enfermait pour travailler, avaient trait à la comédie. Mazarin résolut donc de démasquer ces comédiens diaboliques et il les fit jouer en plein théâtre : de là le Tartuffe.

Encore s'il n'y avait eu que les billets en question, mais cela ne suffisait pas aux jansénistes ; de plus terribles et audacieuses machinations étaient mises en œuvre par la cabale : avons-nous besoin de dénoncer les Provinciales de Pascal, parues en 1656 et 1657. En 1658 surgit Molière. En 1660, il reçoit mission de répondre par Tartuffe aux Provinciales, a La partie de Pascal, le rival, c'est donc Molière. Mais, de génie à génie, quelle partie I Qui lit les Provinciales? Qui ne sait le Tartvffe ()) ? »

Molière vivra et mourra l'ennemi du jansénisme. Avant lui, Corneille a contre lui Port-Royal, même dans Po/yeuc^e; il tonne par la voix de Thésée contre son fatalisme (2); après Molière, il faudra aller à Fénelon pour trouver un franc adversaire de ces sectaires.

Molière, Corneille et Fénelon, quels éloquents champions de la vérité contre l'erreur I La chaire, la comédie et la tragédie unissant leurs forces contre le jansénisme qui menait à la Révolution et nous y ramène encore, avec les fils de Port- Royal, — les catholiques libéraux !..,

Que de choses dans l'histoire d'une comédie, surtout quand cette comédie s'appelle Tartuffe!

Resterait maintenant à savoir si Molière s'est digne-

(I) M. l'abbé Davin,i. c. sup.

{1) Œdipe, acte III, scène v.

136 qu'est-ce que tartuffe?

ment acquitté delà mission qu'il avait reçue de Louis XïV contre les jansénistes de toute nuance. Pour s'en convaincre, il suffit de lire le Tartuffe ; mais, comme l'intention est beaucoup, pour ne pas dire tout, en une semblable entreprise, voyons la pensée et plongeons dans le cœur même de Molière qui nous a ouvert largement l'une et l'autre dans les trois placetsque, — de 1664 à 1669, — il adressa à son royal inspirateur, ainsi que dans la préface magistrale qu'il mit en tête de son œuvre, désormais acquise à la scène française sur laquelle elle venait enfin de conquérir, après une lutte terrible et acharnée, ses grandes lettres de naturalisation et de noblesse.

Premier placet présenté au roi sur la comédie du Tartuf/e, qui n'avait pas encore été représentée en public.

« Sire ,

a Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer, par des peintures ridicules, les vices de mon siècle; et comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume , si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attaquer les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.

« Je l'ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin,

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comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière; et pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux vrais dévots, j'en ai distingué, le plus que j'ai pu, le caractère que j'avais à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, dans cette peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d'abord un véritable et franc hypocrite.

a Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité. Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire parle respect des choses saintes. Les Tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût et quelque ressemblante qu'on la trouvât... »

On a lu ci-dessus ce que dit ensuite Molère de l'approbation du légat, et aussi du libelle lancé contre sa comédie par un curé janséniste de Paris ; nous renvoyons donc au passage déjà cité.

Dans un second placet « présenté au roi dans son camp devant la ville de Lille en Flandres, par les sieurs la Torillière et la Grange, comédiens de Sa Majesté et compagnons du sieur Molière, sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de représenter le Tartuffe jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté, » Molière s'exprime ainsi :

« Ma comédie. Sire, n'a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l'ai produite sous le litre do Ylmposteur et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde. J'ai eu beau lui donner un petit

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chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire, tant cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils (fni trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n'a pas plustôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect...

a Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté et ne jettent dans leur parti, comme ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions; quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir ; ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées, tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquaient que la piété et la religion dont ils se soucient fort peu ; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils no peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu'on s'est étonné

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;{ii.' des personnes d'une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l'iioreur de tout le monde et sont si opposés à la véritable piété dont elles font profession.

« J'attends, avec respect, l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière; mais il est trèsassuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les Tartuffes ont l'avantage ; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.

« Daignentvos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée... »

Enfin, le troisième et dernier placet présenté au roi le 5 février 1669 est très-court et d'un ton plaisant qui laisse entrevoir que Molière louche au moment du triomphe :

« Sire,

« Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté... Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes.

« Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté, le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ?... »

Voici la préface, c'est-à-dire le chant de triomphe de Molière, — triomphe acheté assez cher, et auquel il ne devait survivre que quatre ans, car il mourut dans la force de l'âge, à cinquante et un ans.

« Voici, — dit Molière au public, — une comédie dont

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on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses et les médecins ont souffert doucement qu'on les ait représentés; et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux. Mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu : toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tète, le moindre pas à droite ou à gauche y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis et à la censure de tout le monde ; les corrections que j'ai pu faire, le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue, l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence, le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi; ils n'en veulent point démordre, et tous les jours encore ils

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)nt crier en public des zélés indiscrets, qui me disent es injures pieusement et me damnent par charité.

« Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent ire, si ce n'était l'arlifice qu'ils ont de me taire des ennelis que je respecte et de jetter dans leur parti de vériîbles gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et ui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, ont faciles à recevoir les impressions quon veut leur onner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux rais dévots que je veux partout me justifier sur la conuite de ma comédie ; et je les conjure de tout mon cœur e ne point condamner les choses avant que de les voir, e se défaire de toute prévention et de ne point servir la assion de ceux dont les grimaces les déshonorent.

K Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma omédie, on verra sans doute que mes intentions y sont •artout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer es choses que l'on doit révérer; que je l'ai traitée avec outeslesprécautionsquedemandaitladélicatessedelamalère et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'aété )Ossible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite l'avcc celui duvrai dévot. J'ai employépourceladeuxactes ntiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient )as un seul moment l'auditeur en balance; on le connaît l'abord aux marques que je lui donne ; et d'un bout à 'autre il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui le peigne aux spectateurs le caractère d'un homme méchant et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien jue je lui oppose.

a Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent l'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande, avec leur permission,

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sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer et qu'ils ne prouvent en aucune façon; et sans doute il ne serait pas difficile de leur faireVoir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion et faisait partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos voisins,, ne célèbrent^uère de fête où la comédie ne soit mêlée, et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué de notre temps les pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France.

« Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres, et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants le plus souvent que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que là peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule.

« On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé I pouvais-je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypo-

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il'? Il suffit, ce me semble, que je .fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. Mais il débite, au il'.iatrième acte, une morale pernicieuse; mais cette morale t>t-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues? Dit elle rien de nouveau dans ma comédie? et peut on craindre que des choses, si généralement détestf 'S, fassent quelque impression dans les esprits ; que je lus rende dangereuses en lesfaisantmonter sur le théâtre; quelles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence à cela, et l'on doit approuver la comédie du Tartuffe ou. condamner généralement toutes

lis comédies

« Je sais qu'il y a dés esprits dont la délicatesse ne peut uffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes t les plus dangereuses ; que les passions que l'on y 1- peintsont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête, et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retiancher entièrement. J'assure qu'il y a des lieux qu'il t mieux fréquenter que le* théâtre; et si l'on veut uiuner toutes les chosesqui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste; mais, supposé, comme il est vrai, que les

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exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie... »

Une anecdote typique pour terminer cette étude. Rien n'est éloquent comme un fait, et celui-ci résume merveilleusement bien le jugement à porter sur le génie de Molière et l'opportunité de son chef-d'œuvre. La première comédie que vit à Paris l'auteur de la Métromanie, ce fut le Tartuffe: son admiration allait jusqu'à l'extase. A la fin de la pièce, ses transports de joie augmentant encore, ses voisins lui en demandèrent les motifs.

a Ah 1 messieurs (s'écria-t-il), si cet ouvrage sublime n'était pas fait, il ne se ferait jamais. »

Tartuffe est plus et mieux qu'un chef-d'œuvre; c'est une bonne et courageuse action qui doit faire aimer par tous les vrais chrétiens le nom, la personne et le caractère de Molière, son auteur.

LÀ RELIGION DE MO^sTAIGNE.

L'examen de celte importante question nous reporte h an siècle en arrière; en 1773, en effet, Fréron écrivait(l) — à propos de la publication toute récente et d'un puissant intérêt d'une brochure de dom Devienne sur le sujet qui nous occupe (2), — Fréron écrivait ces lignes :

<i Le nom de Montagne (3) est un de ceux que nos phi-

sophes placent dans leur nécrologe avec le plus de

luplaisance. Ils sont presque venus à bout de persuader à notre siècle que cet excellent écrivain n'avait

int de religion. 11 semble, à les entendre, qu'on ne

cisse avoir du génie sans être impie. »

Gela est parfaitement vrai, quant à la façon d'être et de voir des philosophes ou plutôt des sophistes, non-seulement du siècle dernier, mais encore et surtout de notre temps. Dès le dix-septième siècle, les jansénistes, Port- Hoyal en tète, avaient entrepris contre Montaigne et ses

rits une guerre pour battre en brèche l'un et les autres,

'1) Année littéraire, 1773, tome VI, p. 94.

î) Dissertation sur la religion de Montagne, broehnre in-12 de 32 I 'r^es.

(3) Ainsi le teut l'ancicrine orthogranbe de ce nom propre.

146 LA RELIGION DE MOiNTAIGNE.

et ce fut pour se raonirer en opposition ouverte avec Nicole et Pascal que Voltaire et ses disciples, surtout Naigeon, éditeur falsificateur de Montaigne, s'attachèrent à en faire un sceptique, pis encore, un athée.

Dom Devienne, savant religieux bénédictin, fut, ausiècle dernier, le premier écrivain (1) qui entreprit de réfuter les jansénistes et les philosophes à l'endroit de Montaigne, en démontrant, contre les premiers, que l'auteur des Essais n'était pas un sceptique, et, contre les autres, qu'il n'était pas un fanfaron d'impiété.

Il ya lieu de s'étonner que l'abbé de Feller (2) ait repris en sous-œuvre l'accusation de sceptiscisme, sans tenir compte des concluantes- preuves apportées par dom Devienne, et se soit ain^ifait le complaisant écho de Port- Royal.

Au commencement de notre siècle, un anonyme, M. L..., (3) publia;, en 1^19, uri ouvrage intitulé h Christianisme de Montaigne, où il avait réuni, — ainsi qu'en 1773 dom Devienne, — des passages relatifs h la religion, et en exhumant dU Journal de voyage (4) de l'auteur des Essais des actes d'une piété sincère de Montaigne.

C'est aujourd'hui la thèsede dom Devienne et de M. L... que nous reprenons, en lui donnant une physionomie nou-

(1) Voyez son Histoire de la ville de Bordeaux, tomel (paru en 1771), p. 12G. Cf. sa Dissertation précitée.

(2) Biographie universelle (article Itfbntagne ou Montai^'^he), é'iit» dé 1814, tome Vil, p. 447-449; dans celte édition, donnée par M. Perennes, on n'a fait que gâter l'article consacré, en 1821, par Gence à l'auteur des Essais, dans le tome XXIX (p. 426-441) de la Biogr. univers. Michaud.

(3) L'abbé Labouderie (anonyme).

(4) Publié, pour la première fois, en 1774 (in-4'^) par dé Qnerlon, sous ce litre : Journal du voyage de Michel de Montaigne en Ualie, en 1850 et 1851.

velle et en la résumant; la conclusion des pages qu'on va lire montrera de quelle exactitude est le jugement qu'un illustre et savant prélat portait, en son temps, des Essais de Montaigne, en les qualifiant de bréviaire des honnêtes gens...

Pour bien connaître Montaigne et surtout apprécier en lui le chrétien, — car telle est ici notre thèse, — il faut l'étudier dans sa vie, et sa vie c'est l'histoire de ses idées', histoire qui se trouve décrite au vif par lui-mèine dans ses Essais, ainsi qu'il le déclare dès le début (1) :

« C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit dès l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fin qile domestique et privée (2) ; je n'y ai eu nulle considération de ma gloire... Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis, à ce que, m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt), ils y puissent retrouver quelques traits de mes conditions et humeurs^ et que, par ce moyen, ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées; je veux qu'on m'y- voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice; cds c'est moi que je peins... Je suis moi-même la matière de mon livre... »

Et ailleurs il dit encore :

« Tout le monde me reconnaît en mon livre, et mon livre est moi. »

Il naquit le 29 février 1533 au château de Saint-Michel de Montaigne, qui appartenait à sa famille ; §on père voulut que sa première enfance s'écoulât pariti'des paysans

(1) L'auteur au lecteur, en tête du livre I des Essais.

(2) Particulière.

et qu'il fût tenu sur les fonts de baptême par Je pauvres gens.

tt Le bon père que Dieu me donna, — di il avec un sentiment attendri, — visait à une autre fin d me rallier avec le peuple et cette condition d'hommes (jii a besoin de notre aide, et estimait que je fusse ten:i le regarder plutôt vers celui qui me tend les bras que vois celui qui me tourne le dos, et fut cette raison pourquoi aussi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher (1). »

Gétait, certes, une pensée éminemment chrétienne que celle qui fit choisir au pbve de Montaigne de pauvres gens pour les parrain et marraine de son fils.

Apres de fortes études, notre auteur vécut dans le calme et la lecture dts meilleurs ouvrages de l'antiquité grecque et latine ; ce ne fut que vers l'âge de trente-neuf ans qu'il commença à écrire ses Essais; jusque-là il n'avait encore rien publié, à l'exception cependant d'une traduction de la T/icologie naturelle de Rémond de Sébon qu'il fit pour plaire à son père, et qu'il lui dédia en 1568(2).

Mais il ne donna qu'en 1580, à Bordeaux, sa première édition des Essais. Il sentit, cette même année, les premières atteintes d'une terrible maladie dont il supporta les souffrances avec fermeté d'àrae, sans négliger tous les moyens possibles pour en triompher. Ce fut dans l'intérêt de sa santé qu'il entreprit alors un voyage en Italie, à l'occasion duquel il dicta à son secrétaire ou écrivit, au courant de la plume, quelques notes parmi lesquelles on

(i) Essais, livre Ilf, chapitre xiii.

{2} Essais, livre 11, chau. xii.

trouve de quoi bien faire connaître son esprit profondément religieux. Il y a surtout de belles pages sur Rome : il y arriva le 30 novembre 1580 et s'y plut tellement que son séjour, dans son premier voyage, y fut de près de cinq mois. 11 ne manqua pas, en fils soumis, d'aller rendre ses hommages au souverain pontife, Grégoire XIII. Le pape l'exhorta « de continuer à la dévotion qu'il avait toujours portée à l'Éi^^lise et service du roi Très- Chrétien. y>

Voici le portrait, au physique et au moral, de Grégoire XIII, tel que l'a tracé Montaigne :

« C'est un très-beau vieillard, d'une moyenne taille et droite, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche, âgé lors de plus de quatre-vingts ans, le plus sain pour cet âge et vigoureux qu'il est possible de désirer; d'une nature douce, peu se passionnant des affaires du monde, grand bâtisseur ; et, en cela, il laissera à Rome et ailleurs un singulier honneur à sa mémoire ; grand aumônier, je dis hors de toute mesure. Entre autres témoignages de cela, il n'est nulle fille à marier à laquelle il n'aide pour le loyer, si elle est de bas lieu. Outre cela, il a bâti des collèges pour les Grecs, pour les Anglais, Ecossais, Français, pour les Allemands et pour les Polonais, qu'il a dotés de plus de dix mille écus chacun de rente à perpétuité, outre la dépense infinie des bâtiments. Il l'a fait pour appeler à l'Église les enfants de ces nations-là, corrompues de mauvaises opinions contre l'Église; et là les enfants sont logés, nourris, habillés, instruits et accommodés de toutes choses, sans qu'il y aille un quatrain du leur, à quoi que ce soit. Il prèle tant d'audiences qu'on veut. Ses réponses sont courtes et résolues, et perd-on de lui combattre sa réponse par nouveaux arguments. Il

avance ses parents, mais sans aucun intérêt des droits do l'Église, qu'il conserve inviolablement. »

A Rome, Montaigne reçut sous les yeux du pape des lettres de.bourgeoisie dont il rapporte en entier le texte, des plus flatteurs. En voici le début :

« Le sénat et le peuple romain a décrété : « Considérant que, par un antique usar^e, ceux-là ont toujours été adoptés parmi nous avec ardeur et empressement, qui, distingués en vertu et en noblesse, avaient servi et honoré notre république ou pouvaient le faire un jour, nous, pleins de respect pour l'exemple et l'autorité de nos ancêtres, nous croyons devoir imiter et conserver cette louable coutume. A ces causes, l'illustrissime Michel de Montaigne, fort zélé pour le nom romain, étant, par le rang et l'éclat de sa famille et par ses qualités personnelles, très-digne d'être admis au droit de cité romaine... etc. »

Montaigne, on sortant de Rome, prit le chemin de Loretle. « On ne s'attendait pas, sans doute, — dit Fréron, à ce propos (1), — que cette chapelle dût être un des lieux d'Italie pour lequel un philosophe montrât le plus d'empressement et de curiosité. Cependant Montaigne y passa près de trois jours; une partie de ce temps fut employée à faire construire un riche ex voto, composé de quatre figures d'argent, l'une de la Vierge (devant laquelle étaient à genoux les trois autres), la sienne, celle de sa femme et celle de sa fille... Ce qui surprendra peut-être encore plus les beaux esprits de ce siècle, c'est qu€ Montaigne y fit ses dévotions. »

« Nous fîmes en cette chapelle-là nos Pâques^ ce qui no

(1) Année lilt., 1774, tome II, p. 307 (analyse du Journal du voyage de Montaigne en Italie, ibid., p. 289-317).

« se permet pas à tous ; car il y a lieu destiné pour cet effet, « à cause do la grande presse d'hommes qui ordinairement y communient. Un jésuite allemand m'y dit la a messe et donna à communier. »

Montaigne dit qu'il se plut fort en ce lieu et raconte un miracle dont un de ses compatriotes, Michel Marteau, « seigneur de la Chapelle, Parisien, jeune homme trèsriche, » fat l'objet, a Je me fis, — dit-il, — fort particu- « lièrement et curieusement réciter par lui et par qujcltt ques-uns de sa suite l'événement de la guérision d'une « jambe qu'il disait avoir eue de ce lieu; il n'est paspos- « sible de mieux ni plus exactement former l'effet d'un mi- « racle... De sa bouche et de tous les siens il ne s'en peut « tirer pour certain que cela. »

DeQuerlon, qui publia pour la première fois, en 1774, le voyage de Montaigne, observe que Montaigne, lorsqu'il croyait à ce miracle, n'avait pas encore cinquante ans et qu'il avait fait ses Essais (1).

Montaigne passa les dernières années de sa vie, tantôt à Paris, tantôt dans son château de Montaigne, où il mourut en 1592. Ses derniers jours furent pleins d'édification; un de ses amis, Estienne Pasquier, nous en a laissé le récit (2) en ces termes :

« Ne pensez pas que sa mort ait été autre que le général de ses écrits. 11 mourut en sa maison de Montaigne, où lui tomba une esquinancie sur la langue, de façon qu'il demeura trois jours entiers plein d'entendement, sans pouvoir parler; au moyen de quoi il était contraint d'avoir recours à sa plume pour faire entendre sa volonté.

(1) P. 189 de son édit. di Voyage de Montaigne, uole 4, au bas delà paRe.

(2) Lctli^e XVI II.

Etcomme il sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulletin, sa femmede semoncer quelques gentilshommes siens voisins, afin de prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la messe en sa chambre ; et, comme le prêtre était sur l'élévation du Corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s'élança au moins mal qu'il put sur son lit, les mains jointes, et à ce dernier acte rendit son esprit à Dieu ; qui fut un beau miroir de l'intérieur de son âme. »

Sa veuve, Françoise de la Chassaigne, lui fit élever un tombeau dans une église qui est aujourd'hui celle du collège, h Bordeaux, et un descendant de sa famille le fit rétablir, en 1803, dans la première chapelle à gauche de l'autel.

Bourgeois de Rome, maire de Bordeaux dans le temps qu'on ne donnait cette place qu'aux seigneurs de la première distinction, décoré du cordon de Saint-Michel, — toutes choses qui supposaient alors un mérite reconnu ou la plus haute naissance, — Montaigne eût il obtenu ces diverses faveurs si ses écrits eussent attaqué la religion de l'État? Et n'aurait-on pas craint de donner de nouvelles armes aux protestants, si l'on eût confié le soin de les réprimer à quelqu'un qui aurait été reconnu pour n'avoir aucune religion?

Après sa mort, on lui éleva un mausolée sur lequel on grava une épitaphe grecque et une épitaphe latine. Ces deux épilaphes attestent à la fois sa religion et son patriotisme; la dernière dit expressément qu'il fut trèsexact observateur des lois de sa patrie et de la religion de ses pères : Patriarûm legûm et sacrorûm avitorûm retinenlissimus.

« Si, — comme le dit très-bien dom Devienne, — si Montagne avait fait profession d'incrédulité, si ses écrits

LA RELIGION DE MONT.VltiNE. 153

en eussent donné cette idée, eût-on contredit aussi ouvertement dans ses épitaphcs l'opinion publique? Eût-on consigné, avec une espèce d'affectation, dans des monuments qui devaient passer h la postérité la plus reculée, les témoignages de son orthodoxie? Il faut convenir que ce fait n'a pas les plus légères couleurs de la vraisemblance. Il est bien naturel de croire que les épitaphes de Montagnene le représentent comme un philosophechrétien que parce qu'il en avait donné les preuves les moins équivoques. Ses écrits inspiraient un respect profond pour la religion. L'auteur avait vécu comme un homme du monde; mais il avait pensé sainement, et il avait rempli avec exactitude les devoirs extérieurs de sa religion. Il nous apprend lui-même que, quand il était menacé de quelque maladie dangereuse, il commençait par mettre ordre à ses affaires et à sa conscience. »

Puis, après avoir raconté les derniers moments de Montaigne, dom Devienne conclut avec toute raison que « ce n'est pas là la conduite et la fin d'un apôtre de l'incrédulité. »

D'ailleurs un grand nombre de passages tirés des Essais, — passages très-positifs, — prouvent que non-seulement Montaigne pensait sainement en fait de religion, mais qu'il avait la persuasion la plus intime de la nécessité de la foi et le respect le plus profond pour les choses sacrées. Ce qu'il dit de la foi surtout est remarquable et ne peut être soupçonné, sans l'accuser en même temps de la plug horrible hypocrisie.

Voici cette page.

Parlant de la Théologie naturelle, de Raimond Sebon, et des objections qu'on avait élevées contre ce docteur espagnol, Montaigne s'exprime ainsi ;

« La première répréhension qu'on fait de son ouvrage, « c'est que les chrétiens se font tort de vouloir appuyer « leur créance par des raisons humaines, qui ne se con- « çoit que par foi et par une inspiration particulière de la « grâce divine. En cette objection, il semble qu'il y ait « quelque zèle de piété; et à cette cause, nous faut-il, « avec autant plus de douceur et de respect, essayer de a satisfaireàceuxqui la mettent en avant. Geserait mieux « la charge d'un homme versé en la théologie que de « moi qui n'y sais rien : toutefois je juge ainsi, qu'à une a chose si divine et si hautaine et surpassant de si loin « l'humaine intelligence, comme est cette vérité de la- « quelle il a plu h la bonté de Dieu nous éclairer, il est « bien besoin qu'il nous prête encore son secours, d'une « faveur extraordinaire et privilégiée, pour la pouvoir « concevoir et loger en nous, et je ne crois pas que les « moyens purement humains en soient aucunement caa pables; et, s'ils l'étaient, tant d'âmes rares et excel- « lentes et si abondamment garnies de forces naturelles « es siècles anciens n'eussent pas failli, par leurs disa cours, d'arriver à cette connaissance.

« C'est la foi seule qui embrasse vivement et certaine- « ment les hauts mystères de notre religion; mais ce a n'est pas à dire que ce ne soit une très-belle et trèsce louable entreprise d'accommoder encore au service de a notre foi les outils naturels et humains que Dieu nous » a donnés; il ne faut pas douter que ce ne soit l'usage a le plus honorable que nous leur saurions donner et « qu'il n'est occupation ni dessein plus digne d'un homme a chrétien que deviser par tous ses études et pensements a à embellir, étendre et amplifier la vérité de sa créance.

« Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'es-

« prit et dame, nous lui devons encore et rendons une a révérence corporelle; nous appliquons nos membres a mêmes et nos mouvements elles choses externes à l'ho- « norer : il en faut faire de même et accompagner notre « foi de toute la raison qui est en nous, mais toujours oc avec celte réservation de n'estimer pas que ce soit de K nous qu'elle dépende ni que nos efforts et arguments tt puissent atteindre à une si supernaturelle et divine « science. Si elle n'entre chez nous par une infusion (S extraordinaire, si elle y entre non-seulement par disa cours mais encore par moyens humains, elle n'y est pas a en sa dignité ni en sa splendeur, et certes je crains a pourtant que nous ne la jouissions que par cette voie. « Sinous tenions àDieu par l'entremise d'une foi vive; « si nous tenions à Dieu par lui, non par nous; si nous « avions un pied et un fondement divin, les occasions « humaines n'auraient pas le pouvoir de nous ébranler « comme elles ont; notre fort ne serait pas pour se rendre « à une si faible batterie; l'amour de la nouvelleté, la « contrainte des princes, la bonne fortune d'un parti, le « changement téméraire et fortuit de nos opinions, n'au- « raient pas la force de secouer et altérer notre croyance ; « nous ne la laisserions pas troubler à la merci d'un c nouvel argument et à la persuasion non pas de toute a la rhétorique qui fut oncques; nous soutiendrions ces a flots d'une fermeté inflexible et immobile (l). »

(1) Essais, livre II, chapitre xii. — « 0 Dieu ! — s'écrie Monl;iigne, — quelle obligation n'avons-nous pas à votre bonlé souveraiue d'avoir logé notre croyance sur l'éiernelle base de votre sainte parole! Tout est flot- « tant entre les mains de l'homme. Je ne puis avoir le jugement si flexi» (( lile... 0 la chose vile et abjecte que l'homme, s'il ne s'élève au-dessu» « de l'humanité! Et comment s'élèvera-t-il, si Dieu ne lui prêle exîraor» « dinairemenl les maiusî II s'élèvera alors, abandonnant et rci.cuaul à

Voici ce que dit Montaigne contre l'alhéisme : « L'athéisme étant une proposition comme dénalurco « et monstrueuse, diftlcile aussi et malaisée d'établir en a l'esprit humain, pour insolent et déréglé qu'il puisse « être, il s'en est vu assez, par vanité et par fierté de « concevoir des opinions non vulgaires et réformatrices « du monde, en affecter la profession par contenance; « qui, s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts pour « l'avoir plantée en leur conscience : pourtant ils ne lais- « seront pas de joindre les mains vers le ciel, si vous « leur attachez un bon coup d'épée en la poitrine; et « quand la crainte ou la maladie aura abattu et appesanti « cette licencieuse ferveur d'humeur volage, ils ne lais- « seront pas de revenir et se laisser tout discrètement « manier aux. créances et exemples publics.

« Autre chose est un dogme sérieusement digéré; autre « chose ces impressions superficielles, lesquelles, nées « de la débauche d'un esprit démanché, vont nageant « témérairement et incertainement en la fantaisie. Hom- « mes misérables et écervelés, qui tâchent d'être pires « qu'ils ne peuvent (1) I »

« ses propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens (( purement célestes. C'est à la foi chrétienne et non à la vertu stoïiiiie de u prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose. » — Ibid.

(1) Ibid. — Avec quelle force Montaigne s'exprime sur l'autorité de l'Église : « Encore que nous ayons donné à notre raison des principes « certains et infaillibles, encore que nous éclairions ses pas par la sainte « lampe de la vérité qu'il a plu à Dieu nous communiquer, nous voyons « pourtant journellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordi- « naire. qu'elle se détourne ou écarte de la route tracée et battue par « l'Église, comme tout aussitôt elle se perd, s'embarrasse et s'enlravc, (( tournoyant et flottant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante des « opinions humaines, sans bride et sans but : aussitôt qu'elle perd ce « grand et commua chemin, elle va se divisant en mille routes diverses. »

' Fils humble et dévoué de l'Église, Montaigne disait

« II faut se soumettre en tout à l'autorité de notre police < ecclésiastique. Je le puis dire pour l'avoir essayé : a ayant autre fois usé de la liberté de mon choix et triage « particulier, mettant à côté certains points de l'obser- «c vance de notre Église, qui semblent avoir un visage plus « vain et plus étranger; venant à en communiquer avec « des hommes savants, j'ai trouvé que ces choses-là ont a un fondement massif et solide et que ce n'est que bêtise « et ignorance qui nous les font recevoir avec moins de « révérence que le reste.... (1).

« C'est une hardiesse dangereuse et de conséquence, — a dit-il encore, — de mépriser ce que nous ne concevons « pas : car, après que selon votre bel entendement vous « avez établi les limites de la vérité et du mensonge, il se « trouve que vous avez nécessairement à croire des cho- « ses où il y a encore plus d'étrangeté qu'en ce que vous « niez (2). »

Personne n'avait plus mauvaise opinion de la raison humaine que Montaigne. Ce mépris de la raison ne l'a cependant pas conduit, ainsi que les Pyrrhoniens, à ne rien croire, mais à faire mieux sentir la nécessité de la révélation; et, comme on vient de le voir par ses propres paroles, ce n'était qu'après un examen approfondi de ce

(1) fsîaîs, livre II, chap. \n.

(2) Ibid. — Ne pouvant, on le comprend bien, citer tout ce que Montaigne a écrit de remaniuabie sur la relipion, nous renvoyons le lecteur aux pages suivantes de ses Estais : Du caractère de la Bib e et des traductions des livres saints (livre I, chap. lvi); du souverain bien (livre II, chap. XI i); des prières (livre I, chap. lvi); des choses divines (livre I, chap. xxxi); de l.i gloire (livre II, chap. xvi) ; de la solitude (livre I, chap. xxxviii) ; de la théologie (livre I, chapitre lyi^ ; du voeu de virginité (livre 111, chap. v), ete.

qui révoltait le plus son esprit dans la religion qu'il avaj^ cru devoir une égale soumission à ce qu'elle prescrit; que le triage lui avait paru impossible et n'était à ses yeux que l'effet de la bêtise et de l'ignorance.

On sait que le principal caractère de Montaigne était la bonhomie et la franchise : que deviendrait cette horreur pour le mensonge si marquée dans ses ouvrages, si les citations que nous venons de donner n'avaient pas été l'expression de ses vrais sentiments?

a Le préjugé qui fait regarder Montaigne comme un philosophe sans religion a deux sources, — comme le dit fort judicieusement dom Devienne. La première est une ignorance grossière qui prend pour ses sentiments des objections qu'il réfute. Raymond de Sebonde, Espagnol, avait fgit un traité en faveur de la religion. Montagne \(i traduisit en français. Cet ouvrage eut des contradicteurs. Ils prétendaient que la religion était inutile à l'homm!-, parce que la raison suffisait pour le conduire. Montagne attaqua ce raisonnement, qu'il appelle urje frénésie. « Le « moyen, dit-il, qui me semble le plus propre pour la ra- « battre, c'est de froisser et de fouler aux pieds l'orgueil « et l'humaine fierté, leur faire .sentir la vanité et inanité « de l'homme, leur arracher des poings les chétives armes « de leur raison, leur faire baisser la tète et mordre la « terre sous l'autorité et révérence de la majesté divine. » tt Ensuite il entre en matière, et prétend que la raison humaine est faible et insuffisante, parce que. si l'on interroge ceux qui ont paru la consulter avec le plus de soin, on trouvera que les uns ont nié ce que les autres ont regardé comme incontestable. Il prouve par une foule d'exemples, dans lesquels il rapporte les arguments des sceptiques, qu'il n'existe peut-être pas une vérité qu'on

n'ait tenté de détruire; et il est conclut qu'il n'y a que la religion dont les lumières soient capables d'éclairer l'homme, puisque la raison, abandonnée à elle-même, ne lui offre que doute et qu'incertitude.

a Voilà les fondements de l'opinion qui nous présente Montaigne comme le pyrrhonien le plus décidé. Il a démontré invinciblement la nécessité de la religion, et c'est sur sa démonstration même qu'on l'accuse de ne rien croire. C'est ainsi que nous formons nos jugements. Une telle anecdote est bien humiliante pour l'esprit humain; elle manquait encore à son histoire.

« L'envie de décorer le parti de la nouvelle philosophie d'un nom célèbre n'a pas moins contribué que l'ignorance des véritables senliraenls de Montagne à accréditer son irréligion prétendue. Quand on a tormé le projet de détruire la religion, un des premiers pas qu'il est naturel de faire est de soutenir qu'elle n'a jamais eu de partisans parmi ceux qui, cherchant de bonne foi la vérité, ont écarté avec soin ce qui pouvait leur en dérober la connaissance. Montagne, considéré sous ce point de vue, n'a pas dû être indifférent à ces philosophes qui prétendent ne parler que le langage d'une raison épurée; car peronne n'a eu moins de préjugés, plus d'esprit et plus de franchise. Mais, si l'irréligion prétendue de Montagne a été un sujet de triomphe pour les incrédules, le sentiment contraire étant démontré doit déposer contre leur systèane. En citant désormais Montagne, on aura une nouvelle raison do dire qu'avec du bon sens, de la sincérité, de l'esprit et des connaissances, il est impossible de ne pas rendre à la religion ses hommages. »

Cette argumentation sans réplique, ainsi que les citations de Montaigne que l'on vient de lire, font assez voir

avec quelle haute raison le cardinal du Perron a pu nomliicr les Essais le bréviaire des honnêtes gens, et nous offrent dans la personne do Montaigne le type accompli d'un éloquent apologiste de la religion et du bon sens.

S'il y a nombre d'oiTeurs à relever ou de mensonges h jeter bas dans le champ de notre histoire nationale, nulle époque peut-être n'appelle davantage notre attention vigilante et'notre zèle infatigable comme celle de la Révolution : ce temps, fertile en déclamations imitées de l'antique, s'est plu à grandir les hommes et les choses, donnant aux uns ainsi qu'aux autres des dimensions gigantesques; mais toutes ces statues sont creuses, un peu de plâtre sur des lattes, et quand on y porte, je ne dis pas le marteau, mais le pied (c'est leur faire assez d'honneur), au premier coup, tout s'écroule au milieu d'un nuage de poussière.

Nous avons ainsi déjà réduit à leur juste valeur la fable des volontaires, les quatorze armées de Carnet, le vaisseau le Vengeur, et naguère le repas des gardes du corps; h l'heure présente, il nous plaît d'examiner de près un autre repas, que dis-je un repas? ce que l'on est convenu d'appeler le dernier Banquet des Girondins. On sait avec quelle prolixité d'ornements M. de Lamartine a décoré ce prétendu fait

1G2 LE DEIlNlEn BANQUET DES GIRONDINS.

historique; mais on ignore oiî il en avait puisé la première idée et trouvé la maquette, des plus succinctes, il est vrai : mais avec de la rhétorique et grâce à l'amplification, vingt lignes peuvent aisément fournir la matière de vingt pages.

M. Thiers, qui, pour de bonnes raisons à lui connues, ne cite jamais, et exige ainsi en despote une confiance dont il abuse à loisir, M. Thiers est le premier qui ait parlé d'un banquet solennel que les Girondins auraient fait après leur condamnation et des discours qu'ils y auraient tenus.

« Les Girondins, — dit-il, — firent en commun un (i. dernier repas, où ils furent tour à tour gais, sérieux, a éloquents. Brissot, Gensonné étaient graves et réfléchis; « Vergniaud parla de la liberté expirante avec les plus « nobles regrets et de la destinée humaine avec une élo- « quence entraînante. Ducos répéta des vers qu'il avait « faits en prison, et tous ensemble chantèrent de§ hymnes « h la France .et à la liberté (1). »

Charles Nodier, homme d'imagination quelque peu maladive, qui prenait souvent ses rêveries pour des réalités, séduit par ce thème poétique des Girondins, s'empara him vite de la s.cène sortie tout armée du cerveau de âl. Thiers, et en fit le sujet d'un dialogue philosophique à la façon de Platon, intitulé ; le dernier Banquet des Girondins. Mais pour que le lecteur vît bien qu'il y avait un fait Tfîcl sous le récit de fantaisie, Nodier donna à son livre le passage de M. Thiers pour épigraphe, et prenant sur lai de développer les sentiments que M. Thiers s'était borné à indiquer, il fit parler les Girondins en ces termes :

(I) Thiers. Hist. de la Révolution française, 4-* édit., tome V, p. 460,

a Qui nous empêcherait plus longtemps, — s'écria enfin a Mainvielle, — de prendre part à un repas délectable, à « un repas digne, s'il en fut jamais, des voluptueuses « soirées d'Hérault de Séchelles, d; Quinette et de Dan- « ton, avec la brune Gabrielle et lUyrina l'évaporée?

— J'y reconnais les soins de Bailleul, ajouta Ducos, a et je conviens qu'il a présidé en conscience à l'ordonc( nance du festin. Il manque seul au nombre de nos con- « vives ordinaires, et c'est la première fois que notre « amitié trouve à se consoler de son absence. Nous lui tt voterons des remercîments, le verre à la main.

— Cela vaudra mieux pour lui, — reprit xMain- « vielle, — que le baiser fraternel dans lé panier de a Samson.

ce Et Mainvielle rit.

« La séance est ouverte, dit Vergniaud. Je vous convo- « que au repas libre des anciens chrétiens. Laissons « rugir j usqu'k demain les tigres qui nous attendent (1 ) » .

Cela a déjà plus de couleur que le récit primitif... de M. Thiers, mais les tons faux y abondent : le repas délectable ainsi que la brune Gabrielle et Illyrina Vèvaporét sont un peu beaucoup du domaine de l'opéra-comique: mais passons et laissons q,q?> anciens clirc liens à! wwq nouvelle espèce attendre aussi pieusement les tigres.

Ainsi, d'après Nodier, non-seulement il y a eu un banquet, mais c'est Bailleul qui en aurait été l'ordonnateur. Quel était ce Bailleul ? où était-il? pourquoi manquait-il à un banquet dû à ses soins ? Nodier va nous rapprendre, au moins en partie :

« Bailleul, avocat, député de la Seine-Inférieure, alors âgé

(1) Ch. Nodier. Œuvres complètes, tome VII : Le dernier banquet des Girondim, p. 39 et 40.

« de trente et un ans. Il avait été le compagnon decaoti- « vite des Girondins, après son arrestation à Provins , et « sa conduite énergique et pure à la Convention nalio- « nale lui méritait bien cette distinction...

« Selon la tradition des vieux amis des Girondins, ils « étaient convenus entre eux que les absous pourvoiraient « au festin funèbre des condamnés; et M. Bailleul, seul ce échappé à la mort, n'oublia pas, dit-on, cet engage- « ment.

« Je ne pouvais pas me dispenser de faire allusion à K une anecdote si glorieuse pour lui, et qu'il n'appar- 0 tient qu'à lui de démentir. M. Bailleul est encore « vivant (1). »

Bailleul, dont le témoignage était invoqué, et qui dut lire ces lignes, étant mort sans avoir démenti Nodier, la conscience du public a pu raisonnablement se croire à l'abri de tout reproche de crédulité.

Il semble que la fable du dernier banquet des Girondins n'avait plus d'ornements à réclamer, lorsqu'un des grands amplificateurs de ces derniers temps, M. de Lamartine, entreprit d'élargir le cadre du tableau, d'en animer l'action et d'en porter le dramatique jusqu'aux plus hauts sommets.

« Le député Bailleul, — dit l'auteur de Jocehjn, — leur a collègue de l'Assemblée, leur complice d'opinion, pros-. « crit comme eux, mais échappé à la proscription, et ca- K ché dans Paris, avait promis de leur faire apporter du X dehors, le jour de leur jugement, un dernier repas, K triomphal ou funèbre, selon l'arrêt, en réjouissance de

(t) Ch. Nodier. Œuvres complètes, tome XI ; notes historiques, |k 182 et 183.

a leur libertéouen commémoration de'leurmort. Bailleul, « quoique invisible, avait tenu sa promesse, parTintermé- « cliaire d'un ami.

« Le souper funéraire était dressé dans le cachot. Les « mets recherchés, les vins rares, les fleurs chères, les tt tîambeaux nombreux couvraient la table de chêne des « prisons. Luxe de l'adieu suprême, prodigalité des a mourants, qui n'ont rien à épargner pour le jour suicc vant.

« Les condamnés s'assirent à ce dernier banquet, d'a- « bord pour restaurer en silence leurs forces épuisées, <i puis ils y restèrent pour attendre avec patience et « avec distraction le jour : ce n'était pas la peine de dor- (( mir.

« Un prêtre jeune alors, destiné à leur survivre plus « d'un demi-siècle, l'abbé Lambert, ami de Brissot et tt d'autres Girondins, introduit à la conciergerie pour « consoler les mourants ou pour les bénir, attendait « dans le corridor la fin du souper. Les portes étaient « ouvertes. Il assistait de là à cette scène et notait dans « Sun àme les gestes, les soupirs et les paroles des con- « vives. C'est de lui que la postérité tient la plus grande a partie de ces détails, véridiques comme la conscience « et fidèles comme la mémoire d'un dernier ami.

tt Le repas fut prolongé jusqu'au premier crépuscule « du jour. Vergniaud, placé au milieu de la table, la présitt dait avec la même dignité calme qu'il avait gardée la « nuit du 10 août en présidant la Convention. Vergniaud « était de tous celui qui avait à regretter le moins en tt quittant la vie, car il avait accompli sa gloire et ne « laissait ni père, ni mère, ni épouse, ni enfants derrière a lui. Les autres se placèrent par groupes, rapprochés par

« le hasard ou pai' l'alï^'clion. Hrissol seul était à un bout « de la table , mangeant peu et ne parlant pas.

tt Rien n'indiqua pendant longtemps, dans les physio- « noinies et dans les propos, que ce repas fût le prélude « d'un supplice. On eût dit une rencontre fortuite de a voyageurs dans une hôtellerie sur la route, se hâtant de « saisir à table les délices fugitives d*un repas que le déa part va interrompre.

a Us mangèrent et burent avec appétit, mais sobre- « ment. On entendait de la porte le bruit du service et le te lintement des verres, entrecoupés de peu de conversa- « lion : silence de convives qui satisfont la première faim, « Quand on eut emporté les mets et laissé seulement sur la « tableles fruits, les flacons etles fleurs, l'entretien devint a tour à tour animé, bruyant et grave, comme l'entretien a d'hommes insouciants dont la chaleur du vin délie la « langue etles pensées.

«c Mainvielle, Antiboul, D.uchâtel, Fonfrède, Ducos, <i toute cette jeunesse (1) qui ne pouvait se croire assez « vieillie en une heure pour mourir demain, s'évapora en « paroles légères et en saillies joyeuses. Ces paroles contt Irastaient avec la mort si voisine, profanaient la saince teté de la dernière heure et glaçaient de froid le faux ce sourire que ces jeunes gens s'efforçaient de répandre a autour d'eux. Cette affectation de gaieté devant Dieu et a devant la dernière heure était également irrespectueuse « pour la vie ou pour l'immortalité. Ils ne pouvaient « quitter l'une ou aborder l'autre si légèrement.

a Brissot, Fauchet, Sillery, Lasourcé, Lchardy, Carra a essayaient quelquefois de répondre à ces provocations

(1) AUtîBduI," ati^îetl t""'8èttf'àM' k^^Sliftrt-TrDjrèii avait quarante ans.

« bruyantes d'une gaieté feinte et d'une fausse indiffé- « rence... Vergniaud, plus grave et plus réellement intré- (t pide dans sa gravité, regardait Ducos et Fonfrède avec « un sourire où l'indulgence se mêlait à la compassion.

« ... L'entretien prit vers le matin un tour plus sérieux c< et un accent plus solennel. Brissot parla en prophète

des malheurs de la République...

c Vergniaud fit un petit discours. Uucos demanda : u Que ferons-nous demain à pareille heure? » Chacun a répondit selon sa nature : « Nous dormirons après la « journée. » Fonfrède, Gensonné, Carra, Fauchet, Brissot,

tinrent des discours. Vergniaud rés'ima le débat.

■'- Le jour descendant de la lucarne dans le grand cachot

commençait k faire pâlir les bougies... Ils se levèrent « de table, se séparèrent pour rentrer dans leurs cham- « bres et se jetèrent presque tous sur leurs matelas. Les « uns se parlaient à voix basse, les autres étouffaient des « sanglots, quelques-uns dormaient. A huit heures on les 0 laissa se répandre dans les corridors (1). »

Eh bien, ce Bailleul caché dans Paris, ces vins, ces fleurs, ces bougies, ces discours et jusqu'à cet abbé Lambert, tout cela n'est purement et simplement qu'une fable, et une fable mal ourdie pour qui connaît l'histoire de cette époque, sur laquelle certes les renseignements ne manquent pas.

En somme, il n'y a pas eu de dernier banquet des Girondins, et Lasource et Sillery, quoiqu'ils y aient été fort éloquents, n'étaient même pas à la Conciergerie.

Examinons rapidement toutes ces assertions, l'une après l'autre.

(1) Lamarline. Les Girondins, (omeVli, p, 47 à 'A.

D'abord, le pivot sur lequel roule toute cette histoire, c'est la promesse faite par Bailleul d'envoyer aux Girondins absous ou condamnés un dernier repas, triomphal ou funèbre; promesse que Bailleul, échappé à la proscription et caché dans Paris, aurait fidèlement tenue par l'intermédiaire d'un ami. Eh bien, pour commencer, ceci n'est qu'une fable; Bailleul, au lieu d'être sorti de prison et de se tenir caché dans Paris, était, comme les Girondins et en même temps qu'eux, prisonnier à la Conciergerie, d'où il ne sortit que cinq mois après la mort des Girondins.

Que si, par aventure, on voulait imaginer une nouvelle tradition sur le banquet et dire que, si Bailleul libre n'a pas ordonné le festin du dehors, Bailleul captif a pu l'envoyer chercher de son cachot, il convient d'observer que cette supposition est impossible à admettre. En effet, nul, pas même les Girondins, n'avait pu prévoir le jour et l'heure de la condamnation. Elle fut précipitée, à l'audience du 9 brumaire, — 30 octobre, — en vertu d'un décret de la Convention rendu le matin même; et, au moment où l'arrêt fut rendu, les plaidoiries n'avaient pas encore commencé. Bailleul, prisonnier lui-même, ne put donc apprendre la condamnation de ses collègues qu'à onze heures et demie du soir, et de la bouche des Girondins descendus du tribunal révolutionnaire; par conséquent, il ne put pas avoir tenu prêt à leur arrivée un banquet de vingt personnes au moins, à supposer qu'un tel banquet, avec des vins rares, des fleurs chères et des bougies nombreuses fût possible, même en plein jour, pour un prisonnier de la Conciergerie attendant sa mise en jugement, dans une ville livrée à la terreur et à la famine.

Ainsi, l'invisible et le romanesque Bailleul, ordonnant

un festin et y présidant du fond de son a^le et' de sa proscription, se réduit en réalité au mâllieureuiî; BailleiiT, écroué à la Conciergerie, accusé de conspiration, sans r> latiotfS au dehors, sans" crédit, sans argent, car le geôlier était le dépositaire de toutes les valeurs des détenus.

Non-seulement le banquet n'a pas pu avoir lieïi; mais il n'a pas eu lieu, sous aucune forme, si' modeste" (ju'bri le puisse supposer, et nous avons à Tappui de cette' assertion deux autorités irrécusaWes : le Bultetin du tribunal révolutionnaire et Riouffe, compagnon et ami des Girondins, prisonnier comme eux èi la CorTciergerie"^ et placé dans la même salle.

flerirî RidufTe, fils d'un'cfiîrîîrgien dé^Roiien', était uii lettré fort instruit, âgé d'environ vingf-rieufans et mêle un peu à l'étourdie aux projets des Girondins. Arrêté à Bordeaux le 4 octobre, il fut conduit a Paris avec Ôûhâtel, écroué à là CohcîérgeHe le 16 et mis dans un cachot, d'où il fût transfère le'?7 dans la grande sàllë'd^ Girondins. Délivré après le 9 thermidor, il devint en l,7y§ membre du Tribunat, et mourut le 30 novembre l'S'l 3 à Nancy, préfet de la Meurthe. Éiouffe publia en 1*794 les Mérnoiresd'un détenu pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre, et l'on trouve dans ce curieux ouvrage, avec le témoignage de l'enthousiasme le plus exalté en faveur des Girondins, des détails très-circbnslâncîeà su"r leur séjour et sur leurs derniers morneift's à la CSîiciergerie.

Le procès des Girondins commença au tribunal révblff*tionnaire, h l'audience du 3 du second mois de Van tVète^ République, comme on disait d'après le premier calendrier républicain de Gabriel Romme, c'est-à-difé Û

24 octobre 1793. Il dura sept jours pleins. A la septième audience, le 30 octobre, en vertu d'un décret sur l'accélération des jugements, voté le matin môme, sur la demande d'Herman et de Fouquier-Tinville, Herman demanda à Antonelle, chef des jurés, si la religion des jurés n'était pas suffisamment éclairée. Sur la réponse négative du jury, l'interrogatoire des prévenus continua. A deux heures de l'après-midi, l'audience fut suspendue jusqu'à cinq. A sept heures, Antonelle ayant déclaré que la conscience du jury était suffisamment éclairée, les jurés se retirèrent dans la salle de leurs délibérations, sans que les accusés eussent été entendus dans leur défense. A dix heures, les jurés rentrèrent en séance, et portèrent à l'unanimité un verdict affirmatif sur tous les points et contre tous les accusés.

a Les accusés, — dit le Bulletin du tribunal révolutionnaire, — sont ramenés à l'audience. Herman, président, leur fait lecture de la déclaration du jury, et leur annonce qu'ils vont entendre l'accusateur public dans son réquisitoire. »

Fouquier-Tinville, ayant conclu à la peine de mort contre les accusés, termina ainsi : a Je requiers en outre que le jugement à intervenir soit, à ma requête et diligence, exécuté sur la place de la Révolution. »

a Un grand mouvement, — continue \q -Bulletin, — se fait parmi les accusés. Les citoyens présents à l'audience conservent un calme majestueux.

« Le président aux accusés. — La loi vous permet de parler ou de vous faire défendre sur l'application de la loi invoquée contre vous par l'accusateur public.

a Gensonné. — Je demande la parole sur l'application de la loi.

« Le mot Je me meurs se fait entendre.

« Le tumulte redouble parmi les accusés. Plusieurs crient par ironie : Vive la République \ Le président ordonne aux gendarmes de faire leur devoir et de faire sortir les accusés.

« Ceux-ci sortent, jettent des assignats au peuple, en disant : A nous, nos amis'f Une indignation universelle se manifeste dans l'auditoire. Le peuple foule aux pieds les assignats, les met en pièces, au milieu des cris de : Vive la République (1) I

a Les gendarmes amènent hors l'audience les accusés. Un d'eux est gisant sur l'estrade (2). »

C'était Dufriche-Valazé, qui s'était tué d'un coup de couteau.

tt Les condamnés, — ajoute le BuUeiin, — au moment qu'on les faisait redescendre à la Conciergerie, se permirent de chanter en chœur les quatre premier vers de la première strophe de l'hymne des Marseillais, qu'ils croyaient pouvoir adapter à la position où ils se trouvaient. Il était onze heures et quelques minutes du soir, le 9 brumaire, — 30 octobre (3), »

Le récit du Bulletin du tribunal révolutionnaire conduit les Girondins condamnés jusqu'à l'entrée de l'escalier intérieur qui menait du tribunal à la prison. C'est ici que les prend le récit de Riouffe, placé dans la salle des prisonniers. Quant au début (avec variante) de la Marseillaise, voici comment Riouffe qui l'entendit le rapporte :

Allons, enfants, de la patrie.

Le jour de gloire est arrivé.

Contre noas de la tyrannie Le couteau sanglant est IcTé. (3)

(1) Bulletin du tribunal révolutionnaire, 2» partie, n»64, p. 255.

(■2) Ibid.

(3) Riouffe. Mémoires d'un détenu, p. 65.

C'est à cela que se réduisent les hymmes à la France et à laliherié qiie la fable fait chanter par les Girondins.

Riouffe, qui passa la nuit avec les Girondins, ne mentionne dans son récit ni festin, ni discours philosophiques. «Ils furent condamnés à mort, — dit Riouffe, — dans la nuit du 29 octobre, vers onze heures. Ils le furent tous; on avait en vain espéré pour Ducos et pour Fonfrède, qui peut être eux-mêmes ne s'étaient pas défendus de quelque espérance.

« Le signal qu'ils nous avaient promis nous fui donné : ce furent des chants patriotiqw.s, qui éclatèrent simultanément; et toutes leurs voix se mêlèrent pour adresser les derniers hymmes à la liberté. Ils parodiaient la chanson des Marseillais de cette sorte :

Contre nous de la tyrannie

Le couteau 3anglant est 1ère, etc.

« Toute cette nuit affreuse retentit de leurs chants; s'ils les interrompaie7it, c'était pour s'entretenir de leur patrie, et quelquefois aussi pour une saillie de Ducos.

« C'est la première fois qu'on a massacré en masse tant d'hommes extraordinaires. Jeunesse, beauté, génie, vertus, talents, tout ce qu'il y a d'intéressant parmi les hommes fut englouti d'un seul coup. Si les cannibales avaient des représentants, ils ne commettraient pas un pareil attentat.

« Nous étions tellement exaltés par leur courage, que nous ne ressentîmes le coup que longtemps après qu'il fut porté.

« Nous marchions à grands pas, l'âme triomphante de voir qu'une belle mort ne manquait pas à de si belles vies et qu'ils remplissaient d'une manière digne d'eux la

seule tâche qu'il lenr restât à remplir, celle de bien mourir.

a Mais quand ce courage, emprunté du leur, se fut refroidi, alors nous sentîmes quelle perte nous venions de faire. Le désespoir devint notre partage. On se montrait en pleurant le misérable grabat que le grand Vergniaud avait quitté pour aller, les mains liées, porter sa tète sur l'échafaud. Valazé, Ducos et Fonfrède étaient sans cesse devant mes yeux (1). »

Voilà bien des détails, et des plus précis certes; cependant on n'y trouve pas la moindre allusion à un repas quelconque, encore moins à un banquet. C'est que la prétendue tradition est tout à fait moderne ; on ne découvre rien qui soit antérieur au récit mis en circulation par M. Thiers : les journaux ou les mémoires du temps n'y font aucune allusion, si lointaine et si vague qu'elle soit. Les Révolutions de Paris, par Prud'homme, celui de tous les journaux qui donne le plus de détails sur les derniers moments des Girondins, ne disent pas un mot du banquet (2).

Mais, — et il faut y insister, — on ignore trop à quel point l'idée d'un tel banquet est monstrueuse, placé en un tel moment.

La famine était générale en France ; elle était affreuse k Paris. Le maximum avait été voté en principe le 10 octobre (3) et organisé le 26 (4).

Le blé valait 200 fr. le sac dans la Beauce (5) ; le pois-

(l) Riouffe. Mémoires d'un détenu, p. 64, 65, 66. [1) Révolutions de Paris, lome XVII, p. 146-150.

(3) Moniteur du 14 octobre 1793, séance de la Convenlion du 10.

(4) iloniieur du 28 octobre 1793, séance de la Convention du 26.

(ô) Moniteur du 5 mai 1793, séance de la Convention du 2 ; discours de Cliaâles,

iO.

son 18 fr. la livre (1) ; les pommes de terre s'élevèrent successivement jusqu'à 80 fr. le boisseau (2). Et puis quelles formalités ne fallait-il pas remplir afin d'avoir strictement dans chaque famille non pas de quoi se nourrir, mais de quoi ne pas mourir de faim ! Les voici officiellement réglées par un arrêté du conseil général de la Commune, en date du 8 brumaire, la veille même de la condamnation des Girondins :

« Article I". Dans le délai de trois jours, h dater du présent règlement, chaque chef de famille, chaque citoyen domicilié sera tenu d'aller faire au Comité de bienfaisance de sa section la déclaration :

« 1° Du nombre de personnes qui composent sa famille ou sa maison, en distinguant les femmes et les enfants;

« 2" De la quantité de pain nécessaire à leur consommation;

« 3" Des noms et demeure de son boulanger habituel.

a Art. II. Il sera fait un relevé du nombre de citoyens qui auront déclaré se fournir chez chaque boulanger et de la quantité de livres portées en chaque déclaration.

(c Art. III. Ces relevés faits et la consommation de chaque boulanger établie, il sera remis par le Comité à chaque citoyen une carte ou tableau, au bas duquel sera l'autorisation, signée de deux membres du Comité, au boulanger de fournir chaque jour du mois la quantité de livres de pain indiquée dans la déclaration.

« En tête seront imprimés en colonnes les trente jours du mois, avec une espace ou un trait horizontal entre chaque jour, dont le cadre formera un coupon.

(1) Moniteur du t2 mars 1794.

(2) Moniteur du 24 octobre 1795, séance de la Convention du 18, discours de Loucbet.

« A droite de chacun des jours sera la quantité de pain il délivrer; à gauche, la signature ou le nom du citoyen.

<c Art. IV. Tous les jours, chaque citoyen ira ou enverra chez son boulanger recevoir la quantité de pain déterminée et y laissera le coupon indicatif de cette quantité, du jour où elle lui aura été délivrée et de son nom.

« Art. V. Chaque boulanger aura sur son comptoir une boîte fermée et en forme de tronc, dont le commissaire de la section aura seul la clef, et* dans laquelle les coupons reçus seront successivement insérés.

a Art. VI. Le boulanger qui aura délivré du pain sans retenir ni réserver les coupons sera puni pour la première fois de 50 livres d'amende, et en cas de récidive, réputé suspect et traité comme tel.

« Art. IX. ^Les marchands de vin, traiteurs, aubergistes, limonadiers, etc., feront la déclaration approximative de leur consommation journalière. Le Comité établira à leur égard un terme moyen, afin que les jours où ils en débitent le moins leur en laissent une réserve pour les autres (1). »

Et encore, quelle quantité de pain et de viande obtenait-on au prix, de toutes ces formalités? Du pain? — Le plus souvent deux onces par jour. De la viande? — Une livre pour dix jours. Et malgré cela, la pénurie de bestiaux était si grande, que le Comité de salut public, sur les instances du boucher Legendre, proposa, le 21 janvier 1794, d'établir un carême civique, pour ne pas détruire la race des brebis et des bœufs (2). Cette idée appartenait d'ailleurs aux Girondins, car Vergniaud avait proposé, le

l) Prudlionime. Révolutions de Paris, tome XVII, p. 168 et 1C9. Pro- . i-vpibaux du Conseil fc'ériéial de la Commune. (2) iloniieur du 23 janvier 1794.

17 avril 1793, d'établir un carême civique sur les veaux (1).

Il a donc fallu un goût bien effréné du merveilleux pour aller placer, en un tel temps et en de telles circonstances, au fond d'une prison, à minuit, un banquet improvisé de vingt et un couverts, avec des vins chers, des fleurs rares et des bougies nombreuses.

La question du fameux banquet écartée, reste encore celle-ci à examiner : Les (Girondins sont ils morts avec le courage que leur prêtent MM. Thiers, Nodier et Lamartine? Non, et nous allons le démontrer, preuves en main. D'abord, les Girondins n'avaient aucun principe politique ; c'étaient de purs ambitieux, disposés à accepter tous les régimes, pourvu qu'ils dominassent; ils n'étaient d'ailleurs unis par aucun lien d'estime mutuelle, et la versatilité de leur politique est expliquée par les palinodies de leur mort : ils s'accusèrent, s'outragèrent et désavouèrent leurs actes en présence de leurs juges. Quoi de plus?

En résumé, « une tradition ancienne et des erreurs modernes, l'éclat toujours plus ou moins vif que jettent les sciences et les lettres, lintérêt qui s'attache :\ la jeunesse et au malheur, toutes ces causes, réunies h la sinistre mémoire laissée par les Montagnards, ont rendu célèbre le groupe d'hommes connus sous le nom de Girondins. Ils n'en furent pas moins, de tous les partis engendrés par la Révolution, le parti le plus funeste à la France; car, leur orgueil, leur légèreté, leur ambition aveugle autantqu'insatiable, favorisèrent l'asservissement de Paris à la tyrannie des clubs, la souillure et la prise d'assaut de la demeure royale, la chute de la monarchie,

(1) Moniieur du "0 avril 1793,

les massacres de septembre et le sanglant despotisme de la Convention (1). »

Avec un tel caractère ou plutôt une telle absence de caractère, les Girondins montrèrent en général peu do fermeté à l'heure suprême, à celle même qu'on a si justemont nommée l'écho de la vie. Au contraire, beaucoup de prisonniers inconnus, on que rien ne donnait en spectacle, firent preuve de plus de calme, de plus de liberté d'esprit ou de plus de dignité.

Ducos fut, de tous les Girondins, celui qui montra le plus de fermeté et d'insouciance. Il avait vingt-huit ans et était beau-frère de Boyer Fontrède, qui avait enlevé sa Sjoeur et était allé l'épouser en Hollande.

Il n'y avait, dans l'esprit de Ducos, aucune idée politique. Il se vanta devant le tribunal révolutionnaire de l'indépendance de son caractère, qui lui -permettait de vivre avec les hommes de tous les partis, ce qui était une façon de dire qu'il navait ni parti ni caractère. Quoique confondu à la fin dans la commune destinée des hommes de la Gironde, il s'était constamment tenu en dehors d'eux et les avait combattus souvent. Quand ils furent mis en état d'arrestation chez eux, le 2 juin 1793, Ducos fut excepté sur la demande de Marat. Cependant, après la mort de ce dernier, Hébert et ses amis de la Coipmune ressaisirent leur proie; Ducos fut arrêté avec Boyer Fonfrède et conduit à la Conciergerie, le 6 octobre (2).

(i) J. de Cassagnac. Hitt. des Girondins, 2« édit. (1862), tome I, [.. l et 2.

2) C'est donc sans fondement que Riouffe a fait un mérite à Ducos de

I dévouement à Ponfrède, en disant : « Ducos s'était sacrifié pour son frère et s'ét lit rendu en prison pour partager son sort. ■ — Mimoire* d'un détenu, p. 6J,

Ducos et Fonfrède, qui avaient combattu les Girondins h la Convention et qui avaient été exceptés de la proscription du 31 mai, espéraient échappera une condamnation. a On avait en vain espéré pour Ducos et Fonfrède, — dit Riouffe, — et peut-être eux-mêmes ne s'étaient pas défendus de quelque espérance (1). » Ducos laissait donc éclater volontiers la gaieté de son âge, quelle qu'en fût d'ailleurs la cause. Fonfrède, plus réfléchi ou moins, ferme, ne savait pas toujours étouffer son désespoir (2).

Parmi les autres Girondins, les plus vaillants ne purent s'élever qu'au courage vulgaire du suicide.

Petion et Buzot, traqués de retraite en retraite par les Comités révolutionnaires de Bordeaux, prirent du poison et furent trouvés dans un champ, h moitié putréfiés.

Barbaroux, surpris dans sa retraite, se tira deux coups de pistolet et fut porté mourant sur l'échafaud.

Vergniaud, qui s'était muni de poison, le jeta, n'ayant pas voulu ou n'ayant pas osé le prendre (3).

Valazé, qui avait remis une paire de ciseaux h Riouffe avant de monter au tribunal révolutionnaire, avait conservé un couteau avec lequel il se tua à la dernière audience.

Louvet, dans le récit fort curieux qu'il publia sur sa fuite et sur ses tribulations, se représente comme perpétuellement armé d'une formidable espingole, dont la gueule était appliquée sur son front à tout danger sérieux, et il avait pris la précaution de composer son hymne de mort sur l'air de : Veillons au salut de l'Empire!

(1) Riouffe, p. C4.

(3) Id., p. C2.

Des vils oppresseurs de la France

J'ai dénoncé les attentats.

Ils sont vainqueurs, et leur rengeance

Ordonne aussitôt mon trépas.

Liberté! liberté! reçois donc mon dernier hommagel Tyrans, frappez! l'homme libre enviera mon destin;

Plutôt la mort que l'esclavage.

C'est le vœu d'un républicain (1).

a Je voulais, — ditLouvet, — si je tombais aux mains de mes ennemis, le chanter en allant à l'échafaud. » Cependant la préférence qu'il donnait à la mort sur l'esclavage ne l'empêcha pas de se tenir soigneusement tapi dans une cachette où son amante Lodoïska l'avait maçonné de ses mains (2).

Lidon, trahi à Brives, sa patrie, par un ami auquel il avait secrètement demandé un cheval, et qui, au lieu d'un cheval, lui envoya deux brigades de gendarmerie, se défendit en désespéré et tua trois gendarmes avant de se tuer lui-même (3).

Condorcet était depuis longtemps pourvu d'une dose de poison que lui avait donnée Garât; car, ces grands philosophes de la Révolution avaient préparé et inauguré un régime sous lequel la prudence voulait qu'un homme politique fût prêt à tout instant à éviter par la mort furtive du suicide la mort publique de l'échafaud. Condorcet, après avoir erré aux environs de Paris, sous un déguisement, fut enfin reconnu, arrêté et mis en prison; ce fui dans son cachot qu'il termina ses jours par le poison (4).

(1) Louvet. Récit de mes périls, p. 91.

(3J Id., p. 153.

(4) « 0 toi qui arrêtas la main avec laquelle tu traçais le tableau des « progrès (le l'esprit humain, pour porter sur tes lèvres le breuvao'c « mortel, d'autres pensées et d'autres sentiments ont incliné ta volonté (( vers le tombeau^ dans ta dernière délibération ; tu as rendu à la liberté

Dans ladresse aux Français-, votée par l'Assemblée législative le 13 août, sur la proposition de Condorcet, le philosophe girondin terinThaît par ces mots son apologie de la Révolution du 10 août : « Quelque jugement que nos a contemporains puissent porter de nous, nous n'aurons « pas à craindre celui de notre conscience, et nous échapa pcrons du moins aux remords (1). »

El cet homme, qui osait ainsi parler, avait renversé la monarchie sa bienfaitrice et avait voulu faire marquer et envoyer aux galères perpéluelles Louis XYI(2)Î...

Roland mourut aussi par le suicide, comme Petion, comme Buzot, comme Condorcet, comme Valazé; mais ses manies le privèrent de la pitié qui s'attache toujours au malheur, car il mourut ridicule.

La manie principale de Roland, c'était de passer pour ce qu'il appelait vertueux et honnête, chose qui, dans ses idées, signifiait orgueilleux, brutal et malpropre

Quoiqu'il eût cent fois juré, comme tous les autres, de mourir à son poste, Roland s'était fort judicieusement sauvé, après la révolution du 31 mai, avec cette circonstance d'une honnêteté et d'une vertu néanmoins fort discutables, qu'il laissait derrière lui sa femme et sa lille unique en prison. Arrivé à Rouen, il s'y tint caché jusqu'au 8 novembre 1793. Ce jour-là. M"'-' Roland mourait, à Paris, sur l'échafaud. Ge coup alla droit au cœur de Roland. Il sortit le 15 au soir, à six heures, de la retraite

(( ton âme républicaine, par ce poison qui avait élé partagé entre nous (( comme le pain entre des frères ! » — Garât. Mémoires, p. 38.

(1) Moniteur du 16 août 1792.

{2) On sait que le vote de Condorcet, sur W peine à infliger à Louis XVI avait été ainsi formulée : Âd omnia, citra morlem. C'était la foraiulc consacrée, par laquelle les chanib'res des Piésidiaux et dès Tournelles condamnaient à la marque et aux fers à perpétuité.

LE DEBNIEU BANQUET DES GIBO>'OINS. 181

OÙ il s'était confiné, et il prit le chemin de Paris. Arrivé au bourg de Beaudouin, il s'appuya contre un arbre et se poignarda.

Eh bien ! l'orgueil et la prétention au genre de vertu dont il était fier furent la dernière pensée de Roland ; et il mit sur lui, afin de parader encore après sa mort, la pancarte suivante:

« Qui que tu sois qui me trouves gisant, respecte mes « restes; ce sont ceux d'un homme qui consacra toute sa * vie à être utile, et qui est mort comme il a vécu, ver- « tueux et honnête.

« Puissent mes concitoyens prjendre des sentiments « plus doux et plus humains I Le sang qui coule par lor- « rents dans ma patrie me dicte cet avis. >'on la crainte, « mais l'indignation m'a fait quitter ma retraite, au mo- « ment où j'ai appris qu'on avait égorgé ma femme. Je a n'ai pas voulu rester plus longtemps sur une terre « souillée de crimes (1) . »

Les prisonniers de Paris avaient été massacrés, Roland étant ministre de l'intérieur, le 2, le 3, le 4, le 5 et le 6 septembre 1792; les clubs avaient fait égorger Louis XVI le 21 janvier 1793; la reine le 16 octobre; les vingt et un Girondins, le 31 octobre; le bourreau n'arrêtait pas depuis le mois de mars ; et Roland s'apercevait seulement le 15 novembre, par la mort de sa femme, que la terre était souillée de crimes I....

Avec leurs principes bien connus et ayant vécu comme ils lavaient fait, les Girondins ne pouvaient pas mourir autrement qu'ils ne moururent. C'était avoir une étrange

(l) Mathon de la Varenue. Uist. particulière des événemenU, etc., p. 14. '

idée de ces principes, de cette vie, que d'avoir rais comme l'a fait M. de Lamartine, un prêtre auprès d'eux après leur condamnation. Ce furent les Girondins qui proscrivirent les prêtres et qui firent voter leur déportation.

Au point de rue religieux et philosophique, les Girondins étaient les successeurs directs des doctrines encyclopédiques, et c'est à ce litre que Riouffe ne se consolait pas de leur mort. « La génération véritablement discipl ' « de Jean-Jacques, de Voltaire et de Diderot, — dit-il, — « a pu être anéantie, et l'a été en grande partie sous « l'horrible prétexte de fédéralisme (1). »

L'une des choses dont s'honorait Brissot, au milieu de sa carrière politique, c'était de s'être voué à la destruction du christianisme. « La tyrannie religieuse et politi- « que, — dit-il, — m'avait révolté depuis le moment où « j'avais commencé à réfléchir. J'avais dès lors juré de « consacrer ma vie à leur destruction. La première suc- « combait sous les efforts redoublés des Rousseau, des « Voltaire, des Diderot, des d'Alembert (2). »

Dès le 24 mai 1792, Guadet fit voter par l'Assemblée législative la peine de la déportation contre les prêtres qui retusaient de prêter serment à la Eouvelle et absurde organisation de l'Église, œuvre des protestants, des jansénistes et des athées, connue sous le nom de con&tituUon civile du clergé.

Le ministère girondin était allé plus loin : il avait prétendu donner de sa main un confesseur à Louis XVI. Voici en quels termes Dumouriez, membre de ce miuislcre,

(1) Riouffe. Mémoires d'un détenu, p. 10.

(2) Brissot. Réponse à Umê les liltellistes qui ont attaqué et qui attaquent ma vie passée, p. 8.

i.B DBRKtEl BANQUBT DES GIRONDINS. 183

lacoiite celle odieuse persécution : « Guadet lut une grande lettre fort insolente et fort dure, que les six ministres étaient censés écrire à Louis XVI, pour le forcer à renvoyer son confesseur... Dumouriez dit qu'il ne permettrait pas qu'on écrivît au nom du conseil au roi sur les affaires de sa conscience; qu'il pouvait prendre un iman, un rabbio, un papiste ou un calviniste pour le diriger, sans que personne eût le droit de s'en mêler (1). »

Quant à leur mépris pour la religion et pour le culte, les Girondins ne manquaient aucune occasion de l'affiiier.

Barbaroux avait un iils d'une jeune amie (style du temps), et il a grand soin de s'excuser d'avoir porté à It'glise l'enfant d'Annette : « A mon départ, — dit-il, — Anetle était enceinte; ma mère soigna mon amie, et, depuis dix jours, j'avais un fils... Je fus avec ma mère, avec quelques amis, présenter mon lils à l'église, car les officiers ublics n'étaient pas encore éUiblis. Le baptême n'est rien aux tux des philosophes ; mais la cérémonie, quelle qu'elle soit^ par laquelle on transmet son nom à son fils est bien intéressante pour un père. Le mien fut appelé Ogé Barbaroux, Ogé était un homme de couleur de Saint-Domingue... J'ai voulu que mon tlls portât son nom avec le mien, parce que c'est celui d'un brave homme (2). >

Quoiqu'il ne fût pas Girondin, Camille Desmoulins était philosophe aussi, et lors qu'un fils M fut né de Lucile Duplessis, sa femme, il alla, dans les singuliers termes que voici, le faire inscrire le 8 juillet 1792, sous

(1) Dumouriei. Mémoires, t. H. p. 256, 257. il) Barbaroux. Mémoires, \k 85, 8(i.

le nom d'Horace , sur les registres de sa municipalité:

« Louis- Simplice-Gamille Desmoulins... a déclaré... que la liberté des cultes étant décrétée par la Constitution, et que, par un décret de l'Assemblée législative, relatif au mode de constater l'état civil des citoyens, autrement que par des cérémonies religieuses, il doit être élevé dans chaque municipalité de chef-lieu un autel sur lequel les pères, assistés de deux témoins, présenteront à la patrie leurs enfants (1), le comparant voulant user des dispositions de la loi constitutionnelle, et voulant s'épargner un jour, de la part de son fils, le reproche de Vavoir lié par serment à des -opinions religieuses qui ne pouvaient pas encore être les siennes et de l'avoir fait débuter dans le monde par un choix inconséquent, entre les neuf cents et tant de religions qui partagent les hommes, dans un temps où il ne pouvait seulement pas distinguer sa mère; en conséquence, il nous requiert, etc., etc. (2). »

C'était bien là le langage des fils légitimes de la philosophie. Dès lors, à quoi bon des prêtres pour de tels hommes? Ils auraient volontiers dit à l'abbé Lambert, comme Voltaire à d'Alembert : a Les cordonniers et les « servantes sont le partage des apôtres (3), » ou comme le même Voltaire à d'Argental : « Les prêtres ne doivent « avoir d'empire que sur la canaille (4). »

On le voit, les derniers moments des Girondins n'eurent rien de chrétien, rien d'antique; malgré toute la

(1) Voilà bien les soi-disant philosophes du xviii* siècle! Ils ne croyaient pas à l'autel de Dieu, mais ils croyaient à l'autel de la patrie.

(2) Archives de l'hôlel de ville de Paris.

(3) LcUre de Voltaire à d'Alembert, 2 septembre 1768.

(4) Lettre de Voltaire à d'Argeatal, 27 avril 1765

pompe dont on a voulu entourer cet épisode assez terne, on ne trouve au fond de la réalité qu'une sévère leçon à l'adresse des hommes de révolution et d'impiété. Une telle mort fut bien l'écho que l'on devait attendre d'une telle vie.

VOLTAIRE ET lES SERFS T)U JURA.

Nous avons déjà montré ce qu'il fallait penser do Voltaire comme apôtre de la tolérance et redresseur do torts; l'affaire Calas a suffisamment révélé les mobiles sncrots et les motifs vrais qui poussèrent la patriache de Ferney dans une campagne en somme aussi peu honorable pour lui que peu profitable pour ses clients.

Habitué à mener de front toutes sortes de procès à la fois, et des plus disparates, Voltaire, tout en se préoccupant, au point de vue de sa renommée personnelle (car il n'eut jamais d'autre guide dans toutes ses actions), de birven, de La Barre, du Bélisaire de Marmontel et de la Pologne, au partage de laquelle il poussa et applaudit des deux mains, Voltaire, disons-nous, lança — à propos du servage encore existant, selon lui, en Franche-Comté, — un brûlot inattendu et surtout intempestif, dès le début môme de son insolent Discours aux Welches, sous le pseudonyme à' Antoine Vadé, frère de Guillaume (sic) (1).

Les Welches, ce sont les Français, ses compatriotes, qu'il désigne par cette appellation insultante.

(1) Le Discours aux Welchex a élé oublié par Beuchot dans le tome XLI des OEuvres de Voliaire, p. 539-564.

VOLTAIBB BT LES SBRFS DU lUBA. 187

« Dans le cinquième siècle de votre ère vulgaire, des ^c Vandales, que vous avez appelés du nom sonore de « Boui'gonsions ou de Bourguignons... vous firent escla- « ves, depuis le territoire de votre ville de Vienne jus- « qu'aux sources de votre rivière de Seine; et c'est un a reste glorieux de ces temps illustres que des moines et « chanoines aient encore des serfs dans ce pays. Cette « belle prérogative de l'espèce humaine subsiste parmi « vous, comme un témoignage de votre sagesse. »

Et en note, Voltaire a soin d'ajouter, comme pour enfoncer davantage le trait injurieux :

a A Saint-Claude et dans d'autres seigneuries de moite nés, les citoyens sont encore gens de mainmorte (1). »

Ceci était imprimé et publié en 1764.

À peine cette outrageante et fausse accusation était-elU lancée à la face des Francs-Comlois, qu'un enfant de ce pays, qui s'intitule le fds d'un bourgeois de Saint-Claude^ adressa au rédacteur de ÏAmiee liitéraire, la même année, une lettre où Voltaire est remis à sa place comme il le mérite. Voici cette lettre (2), qui est fort remarquable, fond et forme; on nous saura gré de la reproduire ea ses parties essentielles :

a Je me ressouviens d'avoir lu dans vos feuilles «ce plainte des juifs portugais, au sujet des imputations de M. de Voltaire; ils prétendaient que le portrait que cet historien avait fait de la nation juive en général ne les regardait point et que d'ailleurs il contenait une exagération manifeste. M. de Voltaire, touché de leurs raisons, avait reconnu son erreur, et cet aveu me parut an phénomène de «a

(») Ihid , p. 5i0.

'!) Année litt., tome VU, p. 45-5«,

part; il promit une réparation de l'injure lorsqu'il ferait une nouvelle édition de ses œuvres : vous disiez, Monsieur, à cette occasion que, si cet illustre écrivain rendait la même justice à tous ceux qu'il avait offensés et qu'il entreprît de réparer toutes ses fautes littéraires, la tâche serait un peu forte pour un homme de son âge.

« Le service que vous avez rendu aux juifs portugais, en donnant une place à leur lettre dans vos feuilles, me fait espérer que vous ne rejetterez pas celle-ci : c'est au nom d'une ville chrétienne et française que j'écris; vous ne lui refuserez point la grâce que vous avez accordée à des juifs étrangers.

« La calomnie que je suis chargé de vous dénoncer, Monsieur, est dans un discours d'Antoine Vadé... Gebeau discours débute par la censure des moines qui se sont enrichis de la sottise des Français, qui possèdent des biens immenses dans le royaume et traitent leurs sujets avec beaucoup de dureté : A Saint-Claude, — dit-il en une note marginale, — et dans d'autres seigneuries de moines, les citoyens sont encore gens de main morte.

« Je ne comprends pas comment M. de Voltaire, qui sait tant de choses, a pu ignorer qu'il n'est pas possible d'être citoyen et mainmortable en même temps; ces deux qualités, suivant les jurisconsultes, s'excluent et ne se rencontrent jamais dans la même personne. M. Dunod, professeur en droit de l'université de Besançon, dit dans son Traité de la mainmorte^ page 2 : « La qualité de « bourgeois tient un milieu entre celles de noble et de a mainmortable; elle est moins étendue que celle de « franc : car tout bourgeois est franc, et l'on ne donne a de lettres de bourgeoisie dans le comté de Bourgogne « qu'à ceux qui prouvent qu'ils sont de condition

« franche ; mais tout homme franc n'est pas bourgeois. »

« Une ville emporte donc essentiellement la franchise, s'il y avait eu à notre préjudice quelque exception à cette règle générale, personne n'était plus en état que M. de Voltaire de s'en instruire : depuis sa retraite de Berlin, il n'a guères q.uitté le voisinage de Saint-Claude, Genève n'en étant éloignée que de sept lieues; sa résidence dans sa terre de Ferney, dont il parle si souvent, le rapproche encore de nous. On dira qu'une petite ville ne méritait pas son attention; pourquoi donc s'est-il avisé d'en parler? Si c'eût été un honneur pour elle d'avoir place dans les écrits d'un aussi grand homme, il vaudrait mieux qu'elle en fût oubliée que de s'y voir traitée d'une manière injurieuse et déshonorante.

« La terre de Saint-Claude était encore inculte à la fin du iv^ siècle : saint Romain, né l'an 390 dans la province séquanoise, se retira dans le désert du mont Jura, qui sépare la Franche-Comté du pays des Suisses; le lieu qu'il choisit pour sa retraite est flanqué de quatre montagnes entre lesquelles coulent trois petites rivières qui se réunissent entre le couchant et le midi : on nommait Condat cette solitude, avant qu'elle eût pris le nom de Saint-Oyend, successeur de Romain. Saint-Claude, archevêque de Besançon, lui donna le sien, depuis que

!i corps qui s'y conserveeut attiré une foule de pèlerins.

-ant cette dernière époque, le lieu était habité par des - culiers. M. Dunod, dans son Histoire du comté de Bour- 'jojne, rapporte (tome I, page 103) une ancienne chronique daiis laquelle il est dit que saint Olympe, au milieu du \ i*^ siècle, permit aux laïques de s'établir à Condat, et qu'il leur donna des terres sous la réserve d'un cens et du domaine direct. Nous lisons dans le môme volume une

190 VOLTAIRB ET LES SERF& DU JVRk.

pièce de l'an 1445, qui contient la formule du serment lait par un nouvel abbé de conserver les libertés et les franchises de la ville. Mon frère, qui est le maire actuel de Saint-Claude, me mande qu'il a trouvé de semblables formules dans les archives de l'hôtel de ville, datées des années 1412 et J418.

a Saint-Claude n'est pas la seule ville dont les franchises sont hors de doute; il y a une deuxième ville dans le pays, nommée Moirans, également franche : toutes les terres situées dans les montagnes ne sont pas même enveloppées dans la mainmorte : tel est le canton des Moussières, limitrophe du pays de Gex, séparé de la fameuse terre de Fernex (1) par une haute montagne, laquelle termine les monts Jura du côté du midi.

« A l'égard de notre ville, elle n'a point été délivrée de la mainmorte, puisqu'elle est dès son origine de condition franche; ses citoyens ne sont donc nullement mainmortables; ils ne l'ont jamais été, et il n'ont pu l'être, suivant les règles de notre jurisprudence. C'est ici une sorte de science dont M. de Voltaire né s'est jamais piqué: il a effleuré toutes les autres; les lois sont la seule partie des connaissances humaines dans laquelle il ait dédaigné de s'initier; on n'avait aucun droit d'exiger de lui qu'il fût universel; c'est une tâche que l'ambition lui a donnée; au risque de se tromper, il a parlé d'une multitude de choses dont il n'avait pas les premières notions ; il faut mettre dans cette classe le trait que nous relevons aujourd'hui sur les gens de mainmorte...

« Joseph Romain Joly, natif de Saint-Claude.

(( Paris, ce 7 novi'mbre 1764. »

(1) Ou Ferney.

On ne pouvait rien répondre à des explicàtioas iUssi péremptoires; aussi Voiiaire garda-t-il le silence, mais ce ne fut pas pour longtemps : car, six ans plus tard, en 1770, il revint à son éternel rabâchage, et remit encore sur le lapis la fam^^use question des serfs du Jura; voici dans quelles circonstaiices.

-Mais d abord voyons comment était venu à Voltaire ee regain d'ardeur pour la cause de ceux qu'il s'obstinait h appeler des serfs, c'est-à-dire des esclaves. Il s'était prépat*é à cette mission daffranchissement quand même et à outrance par le commerce des noirs ; oui, le commerce des noirs; cela paraît énorme, mais c'est ainsi, et Voltaire d'ailleurs le trouvait tout naturel.

Il écrivait un jour à Michaud de Nantes, son associé dans ce trafic assez peu philanthropique ; « Je me félicite a avec vous de l'heureux succès du navire le Congo, arrivé « si à propos sur la côte d'Afrique pour soustraire ^ la et mort tant de malheureux nègres... Je me réjouis d'avoir « fait une bonne affaire en même temps qu'une bonnô € action (i). »

Et ailleurs, il s'excuse ainsi de demander du gain à une pareille opération : « On nous reproche le commerce de» « iioirs. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore a plus condamnable que l'acheteur. Ce négoce démontre « notre supériorité. Celui qui se donne un maître était fait « pour en avoir (2). »

Une telle excuse (car Ce n'est pas une raison) est tout bonnement monstrueuse, on en conviendra.

(1) César Canlù. Histoire universelle, 3« édit., de Paris, tome XIII. p. Î48.

(2) Essai svr les mcews, cbap. cxcvii. (Œuvre» ë« Voltaire, lome XVIII, p. 479

Ailleurs, il s'indigne vertueusement du vil prix de la marchandise nègre, au moment où il l'achetait : « Il y a « trente ans qu'on avait un beau nègre pour cinquante a livres; c'est à peu près cinq fois moins qu'un bœuf o gras. » Et paraissant oublier le profit de son heureux commerce, il ne songe plus qu'à s'apitoyer sur ces pauvres nègres : « On les fait travailler comme des bêtes de « somme; on les nourrit plus mal.... après cela, nous « osons parler du droit des gens (1). »

Quelle hypocrisie et en même temps quelle terrible condamnation des principes et des actes des sophistes dans ce nous!,..

Mais c'est peu que cela... Que Voltaire ait eu un assez mince souci des noirs, soit; il réservait sans doute ses préoccupations pour les blancs, ses frères, et les Français, ses compatriotes. Pas davantage; que dis-je? encore moins peut être. Ecoutons-le. A ses yeux, le peuple n'était que de la canaille^ qu'un troupeau de bœufs auxquels il faut un joug f un aiguillon et du foin. Il écrivait, entre autres, à Damilaville, le 19 novembre 1765 : « Je vous « assure que dans peu il n'y aura que la canaille sous les a étendards de nos ennemis, et nous ne voulons de cette « canaille ni pour partisans ni pour adversaires. Nous « sommes un corps de braves chevaliers défenseurs de la a vérité, qui n'admettons parmi nous que des gens bien , « élevés. »

Et à Tabareau, en 1769 : « A l'égard de ce peuple, il a sera toujours sot et barbare. » :

Le peuple n'étant donc pour Voltaire que ce qu'il vient ■

(l) Essai s\nr les mœurs, chap. clii. (Œuvres de Voltaire, tome XVII, p. 450.)

VOLTAIRE ST LKS SBRFS DU JURA. 193

de nous en dire et les hommes qui le composent des gueux, le patriarche de Ferney voulait que ces déshérités fussent plongés dans la plus profonde ignorance, et il s'écriait que tout serait perdu si on leur donnait de l'instruction.

Le 13 août 1762, il écrit à Helvétius : « Nous ne nous « soucions pas que nos laboureurs et nos manœuvres « soient éclairés. » Le 28 février 1763, il dit à la Ghalotais : a Je vous remercie de proscrire l'étude chez les la- « boureurs. Moi, qui cultive la terre, je vous présente c requête pour avoir des manœuvres et non des clercs « tonsurés. » Le 15 septembre suivant, il dit, en écrivant à Helvétius, qu'il abandonne aux prêtres le peuple, la canaille.

Enfin, il développe la même injure dans toutes ses lettres, ainsi qu'on en peut juger par les extraits suivants :

tt C'est, h mon gré, le plus grand service qu'on puisse « rendre au genre humain de séparer le sot peuple des « honnêtes gens pour jamais. On ne saurait souiîrir l'ab- « surde insolence de ceux qui vous disent : « Je veux que « vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisa seuse (1). »

« On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les tt servantes : c'est le partage des apôtres (2). »

a II est à propos que le peuple soit guidé et non pas a qu'il soit instruit ; il n'est pas digne de l'être (3j. »

a Je crois que nous ne nous entendons pas sur l'article « du peuple, que vous croyez digne d'être instruit. J'en-

(I) A d'ArgenUl, 27 avril 1765.

(1) A Dalembert, 1768.

(?,) A Damilaville, 19 mars 1766.

194 VOLTAIRE Bt LES SERFS OÙ JURA..

« tends par peuple la populace, qui h'a que ses bras pour « vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le « temps ni la capacité de s'instruire; ils mourraient de « faim avant de devenir philosophes; Il me paraît essen- (( tiel qu'il y ait des gueux ignorants. Ce n'est pas le ma- « nœuvre qu'il faut instruire, c'efet le bon bourgeois (1). »

Il n'y a pas besoin de demander, après cela, si Voltaire était partisan de l'égalité. Il écrivait, à propos du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, où ce principe est émis avec celui de la souveraineté du peuple : « On ne trouve « plus ici aucun contrat insocial de Jean-Jacques... « Gomme nous aurions chéri ce fou s'il n'avait pas été un a faitœ frère (2) .' »

Et voilà l'homme qui, tout à. coup, fait un procès aux Pères, aux Apôtres, à Jésus-Christ même, et leur demande avec arrogance pourquoi, préoccupés exclusiveUieht de l'esclavage du péché, ils n'ont pas dit un mot poUr changer des bêtes dé somme en citoyens!

Ceci n'était qu'une rentrée plus ou moins bien préparée, mais avant tout très-bruyarite, pour reprendre en 1770 la question des serfs du Jura, dont il se constituait ainsi, de son autorité privée, l'avocat d'otfice. Encore Une manière d'ameuter l'opinion coiltre la royauté, le clergé, les moines, les parlemenlSj— toute la hiérarchie sociale eriflh!

a Qu'était-ce donc que les serfs en géiléral, et en particulier les clients de Voltaire? » he demande un des derniers et le plus complet biographe du patriarche de Ferney (3).

(1) A Damilaville, t" avril 1766.

(2) A Damilaville, 31 juillet 1762.

(3) M. l'abbé Maynard. V'^Uaire, sa vie et ses oeuvres (1867), tome II, p. 465.

« Le christianistûe n'atfranchit pas brusquement l'eS" clavage, ce qui aurait été une triste faveur pour des masses sans loyer et sans patrimoine; il le transforma en servage, Lt le servage, avant de l'émanciperi il le dota. La glèbe tant maudite n'était que la dotation territoriale, que le fief du servage. S'il était attaché à la glèbe, la glèbe lui était aussi attachée comme démembrement de la propriété. Une fois libéré de la taille et des corvées, qui existent encore sous forme de prestations et d'impôts, il disposait à son gré du produit de sa terre. Primitivement, il est vrai, la terre, en vertu du droit de mainmorte, faisait retour aux seigneurs comme le fief lui-même au suzerain, et ne passait pas à la postérité du tenancier; mais le servage y échappait par la communauté, par l'association héréditaire, qui faisait de la terre une propriété collective, une sorte de république agricole, dont certaines descriptions rappellent Salente et Utopie (l). »

Gui Coquille (2) a exposé d'une manière si ingénieuse ai si pittoresque ce point de vue, plein de vérité pratique, que l'on nous saura gré de citer ses propres paroles : "

a Selon l'ancien établissement du ménage des champs, a en ce pays du Nivernais, lequel ménage des champs est « le vrai siège et origine de bourdelages (3) , plusieurs per- « sonnes doivent être assemblées en une famille pour « démener le ménage, qui est fort laborieux et consiste en

(1) L'abbé Maynard, l. e. iup-

(2) Questions sur les coutumes.

(3) Voyez Nivernais, chap. vi, des Bourdelages. — Le bourdeîage ou bordelage était le droit que dans certaines provinces, et spécialement en Nivernais, les seigneurs percevaient sur le revenu des fermes et des métairies. Il consistau en argent, grains et volailles, ou en deux de ces redevance». On appelait hordelien les domaines chargés de cette redevance.

« plusieurs fonctions en ce pays qui, de soi, est de culture « malaisée; les uns servant pour labourer et pour toucher « les bœufs, animaux tardifs : et communément faut que les «charrues soient traînées de six bœufs; les autres pour a mener les vaches et les juments aux champs; les autres « pour mener les brebis et les moutons ; les autres pour a conduire les porcs. Ces familles, ainsi composées de a plusieurs personnes, qui toutes sont employées chacune a selon son âge, sexe et moyens, sont régies par un seul, o qui se nomme maître de communauté, élu à cette charge a par les autres, lequel commande à tous les autres, va « aux affaires qui se présentent es villes ou es foires et « ailleurs, a pouvoir d'obliger ses parsonniers en choses « mobilières qui concernent le fait de la communauté; et a lui seul est nommé es rôles des tailles et subsides.

« Par ces arguments se peut connaître que ces corarau- « nautés sont vraies familles et collèges, qui, par considétt ration de l'intellect, sont comme un corps composé de plu- (f. sieurs membres; combien que ces membres soient « séparés l'un de l'autre. Mais, par fraternité, amitié et

« LIAISON ÉCONOMIQUE (1) foUt UU SCUl COrps.

(c En ces communautés on fait compte des enfants qui « ne savent rien faire, par l'espérance qu'on a qu'ciTave- « nir ils feront ; on fait compte de ceux qui sont en vice gueur d'âge, pour ce qu'ils font; on fait compte des « vieux, et pour le conseil, et pour la souvenance qu'on a « qu'Us ont bien fait; et ainsi de tous âges et de toutes a façons, ils s'entretiennent comme un corps politique, 0 qui, par subrogation, doit durer toujours.

(1) « Tros-lieureuse exception, » dit M. Troplong (p. xliu de la préface de son Droit civil expliqué, etc., tome I, 18i3).

VOLTAIRE BT LES SBRFS DU lURA. 197

« Op, parce que la vraie et certaine ruine de ces mai- « sons de village est quand elles se partagent et se sépa- « rent par les anciennes lois de ce pays, tant es ménages et « familles de gens serfs, qu'es ménages dont les héritages a sont tenus en bourdelages, a été constitué pour lbs rkte- « NiR EN COMMUNAUTÉ, quc ceux qui ne seraient en la com- « munauté ne succéderaient aux autres, et on ne leur « succéderait pas. »

Au siècle dernier, le servage de mainmorte n'était plus en France qu'un souvenir historique, excepté dans certaines provinces, comme la France-Comté, plus récemment annexées à la monarchie. Tels étaient les serfs du chapitre de Saint-Claude, héritier des bénédictins du Jura, a Ces prétendus serfs, — dit très- bien M. de Montalembert, — n'étaient que des descendants des anciens colons, lesquels n'avaient ontenu qu'une jouissance partielle du fonds qui leur avait été concédé par les moines. Ils n'étaient soumis qu'aux restrictions que subissaient partout les usufruitiers et les fidéicommissaires (1). » Avaient-ils à se plaindre? Leur étal était-il si malheureux? Un vieil historien et jurisconsulte, Dunod, a dit avec raison : a Le travail de plusieurs personnes réunies tt profite bien plus que si tout était séparé entre elles. « Aussi l'expérience nous apprend , dans le comté de tt Bourgogne, que les paysans des lieux mainmortables c sont bien plus commodes (2) que ceux qui habitent la « franchise, et que plus leurs familles sont nombreuses, « plus elles s'enrichissent (3). »

(1) Les Moines d'Occident (4* édit. in-18, 1868), t.l, p. ccix de l'Introduction, citant à l'appui les Mémoires mêmes présentét au roi contre le chapitre de Saint-Claude, p. 7, 21, 32, 143.

(2) A leur aise.

(3) Dunod. Traitéde la main morte, p. 15. « Il est à remarquer, — dit

Voilà ce que Voltaire appelait une jurisprudence de Huns, de Goths, de Vandales, d'Hérules, un droit d'Attila et de barbares (1). C'est qu'il s'agissait de moines, et d'un chapitre successeur de moines. Il se gardait bien do déblatérer contre les seigneurs laïques qui étaient dans le même cas ; ces seigneurs étaient des possesseurs légitimes, et même des bienfaiteurs respectables, tandis que les moines n'étaient que des usurpateurs et des oppresseurs (2). Pendant sept ans, il ressassa toutes ces déclamations en dix écrits divers (3), sans compter les mémoires qu'il inspira à son avocat Christin, sans compter les innombrables lettres qu'il écrivit à toutes les puissances. C'était en qualité d'homme, de citoyen, de bon voisin de vingt mille esclaves, les meilleurs sujets du roi , qu'il demandait qu'on leur rendît une liberté perdue par les fraudes avérées et les usurpations de moines faussaires et tyranaiques (4).

M. l'abbé Maynard [l. c. sup., p. 4G6, note 2), — que l'association a survécu à l'abolition du servage dans le Jura, par exemple pour la fabricatioo du fromage. »

(1) OEuvres de Voltaire, tome XLVI, p. 451, 456.

(2) Œuvres de Voltaire, tome XLVII, p. 153.

(3) Au roi en son conseil; — Nouvelle requête (1770) ; — Supplique des serfs de Saint-Claude (177!) ; — La voix du curé (1772) ; — Extrait d'un mémoire (1775) ; — Supplique à Turgot; — Lettre du 11. P. Potycarpe; — Lettre d^un bénédictin de Franche-Comté (1776); — et enfin Requête au roi pour les serfs de Saint-Claude (\m) ; Œuvres de Voltaire, tome XLVI, p. 445, 463, 506; tome XLVli, p. 143; tome XLVIII, p. 161, 178, 284, 293, et tome L, p. 1.

(4) A M"' de Choiseul, 8 octobre 1770; — à Joly de Fleiiry. conseillet d'État, en lui adressant Christin, 4; — à Chastellux, pour lui dimander sa protection près de Daguessean, 5 février ; — au chancelier Maupeou, 8 mai ; — à Marcy de Cernay, secrétaire intime du cabinet de Louis XV qui devait exposer au roi l'affaire des serfs de Saint-Claude (Recueil de 1856), 3 juin ; — à d'Argental et à la Coré, intendant de la province (Recueil de 1856), 17 juillet; — à d'Argental (Recueil de 1856), 8 novembre; — à Perret, avocat au parlement de Dijon, 28 décembre 1771.

VOLTAIRE ET LES SKBFS DU JUIA. 199

Rien ne le rebuta dans la poursuite de cette affaire ; il

continua de défendre douze mille (ils étaient vingt mille tout à l'heure) agriculteurs tiécessaires à l'Etat, contre vingt moines inutiles au monde (1). Il fit ou inspira des mémoires pour la suppression de la mainmorte (2); il pria Turgot, le ministre philosophe que l'on sait, de prendre en main la cause de douze mille esclaves de sir pieds de haut (évidemment il songeait au grenadiers du Grand Frédéric), contre vingt petits chanoines ivrognes, jadis moines de Saint- Benoît (3).

Il y avait dans la mainmorte une question de propriété et de justice dont Voltaire ne tenait aucun compte. Quan/ il s'agissait du servage laïque, il parlait bien d'un dédommagement aux seigneurs (i) ; mais, pour les moines, de tous les plus légitimes propriétaiics, rien de mieux que de les voler, tout simplement en les appelant des voleurs.

Enfin, en 1779, pour couper court à toutes les récriminations de Voltaire et du clan philosophique, Louis XVI affranchit les serfs de ses domaines. Aussitôt l'Académie française, où déjà l'opposition avait un camp assez redoutable, donna pour sujet du prix de poésie ledit du roi; mais aucun des ouvrages envoyés au concours ne remplit les vues de l'aréopage littéraire ; le prix fut remis deux fois; et, de guerre lasse, l'on finit par laisser aux candidats la liberté de prendre un autre sujet.

Ce fut Florian, petit-neveu de Voltaire, qui débutait alors (5) dans la carrière des lettres, qui entreprit de

(1) A Dalembert, 2i août 1775.

(2) A Christin, 8; à Moreilet. 29 décembre 1775.

(3) A Turgot, 17 mai 1777. (Recueil de 1856 )

(4) A Christin, 8 décembre 1775.

(5) Préface de sa pièce ialituiée : Voltaire et l« ierf du montJur».

traiter le sujet primitivement proposé par l'Académie française. «Je fis, dit-il, l'ouvrage qu'on va lire. Ilesttrès- « imparfait sans doute : il devait l'être, je n'avais aucun « usage de la poésie ; mais mou cœur me tint lieu de « talent, et ma pièce fut couronnée. » Le titre de cette longue pièce est Voltaire et le serf du mont Jura ; elle fut lue en séance publique, le 25 août 1782, jour de la Saint- Louis.

L'Année littéraire (1), consacra à la poésie de Florian un compte rendu assez détaillé et très-intéressant, auquel nous empruntons quelques citations relatives à notre sujet.

« M. Dalembert a lu la pièce couronnée, dans laquelle on a distingué plusieurs traits de naturel et de sentiment : quoique l'Académie ne soit pas dans l'usage de lire les notes que les auteurs joignent à leurs ouvrages, cependant, comme celles de M. Florian intéressent l'humanité et la gloire de M. de Voltaire, on a jugé à propos d'en faire part à l'assemblée. Ces notes renferment plusieurs traits de bienfaisance, qui prouvent que M. de Voltaire a quelquefois exercé lui-même une vertu qu'il a tant prêchée.... »

Venant à l'analyse de la pièce couronnée, l'Année littéraire s'exprime ainsi :

« L'auteur débute par un tableau raccourci de la Suisse :

Au pied de ces monts sourcilleux,

Remparts de l'antique Ualie,

De qui la cime enorgueillie

S'élève et se perd dans les cieni, En un vallon riant, aux bords d'un lac tranquille. Le laboureur sillonne une terre fertile,

(1) 17»2, lome VI, p. 169-188.

L'henrense liberté seule y dicte des lois. Et de rocs escarpes nri'^ chaias terrible Garantit ce sfjoar paisible Bt de» aquUons et de» rois.

« Celte chute est d'autant plus bizarre, que les vers qui précèdent sont naturels et sages... Ce rapprochement des aquilons et des rois est un défaut de goût ; et le public a paru en juger de même.

Près de cette terre chérie, Voltaire avait cherché le prix de ses traranx; Jiasaasié de gloire il Toalait da repos; Lassé d'avoir encor à combattre l'enrie.

Après soixante ans de combats, Il venait consacrer le reste de sa rie An noble et triste emploi de faire des ingrats.

« y oUaire rassasié de gloire : ceux qui ont connu Voltaire sentiront combien cette idée est fausse. On sait qu'il s'est toujours montré plus avide que rassasié de gloire... Lassé n'est pas le mot propre. On est lassé d'avoir combattu; on est rebuté, désespéré d'sLvoir encore à combattre.

« Le poëte entre ensuite dans le détail des actions généreuses de Voltaire...

Un jonr assis dans la campagne, Volaire contemplait avec des yeux charmés Ces champs jadis déserts en cités transformés,

Lorsqae da hant de la montagne n Toit venir à loi d'un pas précipité Des femmes, des enfanta pâles, baignés de larmes.

An milien d'enx était porté Vu vieillard expirant, objet de leurs alarmes. Leurs bras étaient son lit. Le rieillard malheorem.

Tournant sur eux sa mourante paupière : — Arrêtez, leur dit-il, j'ai toaché cette terre. Je sois libre, il suffît; recevez mes adlenx.

a Cette fiction est fondée sur quelques articles de la coutume de Franche-Comté... Le vieillard est déposé par sa famille aux pieds de Voltaire : quoiqu'on le suppose mourant, il a encore assez de force pour faire au seigneur

de Fcrney une fort longue histoire de ses malheurs, assaisonnée de réflexions philosophiques et de traits ingénieux qui n'ont pas coutume de se présenter à l'esprit d'un paysan à l'agonie...

« Le serf du mont Jura s'alambique l'esprit mal à propos, et devrait aller au fait plus rondement, de peur de trépasser avant la fin de la harangue...

ce Reprenons le fil de notre histoire. Le vieillard dirige ses pas vers la Franche-Comté, devient amoureux et se marie. Le bonhomme perd sa femme ; la douleur le conduit aux portes du tombeau. Près d'expirer, il apprend qu'il est serf, que ses biens, sa personne, ses enfants, tout appartient à un maître ; que le seul moyen d'affranchir sa famille est d'aller rendre le d'^rnier soupir sur une terre libre. Il n'est guère vraisemblable que ce paysan ait demeuré vingt ans en Franche-Comté, sans que personne l'ait instruit d'une loi si importante ; il n'est pas moins étonnant que ce moribond ne se contente pas de mettre de l'esprit dans sa narration, mais qu'il en prête encore à ceux qu'il fait parler : l'envoyé du maître, qui vient lui apprendre qu'il est esclave, lui dit entre autres choses :

Du produit de votre héritage Vendu pour enrichir ces fertiles guérets, Vous avez cra -payer le nom français, Et vous avez acheté l'esclavage.

« Il est assez plaisant qu'un huissier vienne faire une sommation en antithèses... »

L'Année littéraire conclut en ces termes :

« On ne peut se dissimuler que cet ouvrage ne soit terne, faible et vide de choses. »

La raison de ce vide est bien simple : c'est que la pièce tout entière ne repose que sur une exagération perma-

VOLTAïaB iX LB$ SËR$:S AU JUBA. 203

nente de faits qui, ramenés (comme on la vu ci-dessus; à leurs justes proportions, n'étaient pas de nature à inspirer un poète.

En terminant rappelons, la correspondance même de Voltaire à la main, que ce dénonciateur, plu* ardent que sincère des abus féodaux, était, lui, comte et seigneur féodal de Ferney, avait château avec créneaux et maotiicoulis, des serfs et des vassaux, avec pilori et potence, prélevait la dîme et exerçait sur ses terres le droit de haute et basse justice. Il appelait ses domaines un royaume. Si l'on s'avisait de contester sa seigneurie, sa fureur n'avait plus de bornes, et voici en quels teroaes il répondait :

« On me reproche d'être comte de Ferney. Que ces Jean « /".... là viennent donc dans la terre de Ferney, je les mettrai a au pilori. N'allez pas vous aviser de m'écrira. « A Mon- « sieur le comte, » comme fait Luc (!) ; mais écrivez à Vol- « taire, gentilhomme ordinaire du roi, titre dont je fais cas, a titre que le roi m'a conféré avec les fonctions ; car, a pardieu \ ce qu'on ne sait pas, c'est que le roi a d« « la boijté pour moi, c'est que Je suis très-bien auprès de « M"^ de Pompadour et de M. le duc de Choiseul. et je me a f... de ...et de ... ainsi que de Chommeix, et que je leur « donnerai sur les oreilles dans l'occasion. Pourtant, * brûlez ma lettre et gardez le secret à qui vous aime (2). »

En qualité de seigneur de Ferney,il avait droit àe haute îiwa'cé et droit de pi/ori, comme on vient de le voir, et

(1) Nom injurieusement grotesque donné par Voltaire à Frédéric le Grand, jadis le Salomon du Nord, aujourd'hui. .. ce que l'on sait... Frédéric s'était moqué des prétentions de Voltaire à la seigneurie. Inde irx !

(2) A ThibouTille, 28 mai 1760.

comme l'explique l'aimable invitation suivante qu'il adresse à un nommé Grasset qui n'était pas de ses amis :

tt II ne me reste plus que de le prier à dîner. dans un de « mes castels et de le faire pendre au fruit. J'ai heureu- € sèment haute justice chez moi, et si M. Grasset veut être a pendu, il faut qu'il ait la bonté de faire chez moi un « petit voyage (1). »

Ce grand seigneur féodal, qni se donnait le passe-temps de pendre si facilement les gens aux piloris de ses castels, n'avait garde non plus d'oublier de prélever ses dîmes, qu'il faisait passer même avant l'affaire Galas. « Je crois, « dit-il, que l'affaire des Galas sera finie avant celle des « dîmes de Ferney. Les tragédies, les histoires et les « contes n'empêchent pas qu'on «ong-e à c«s dîmes, attendu a qu'un homme de lettres ne doit pas être un sot qui a abandonne ses affaires pour barbouiller des choses inu- « tiles (2). »

Et peu après, il écrit encore à d'Argental.

« Je remercie tendrement mes anges de toutes leurs « bontés ; c'est à eux que je dois celles de M. le duc de « Praslin, qui me conservera mes dîmes en dépit du con- « cile de Latran... Figurez-vous quel plaisir ce sera pour « un aveugle d'avoir entre les Alpes et le mont Jura une a terre grande comme la main, ne payant rien au roi ni « à l'Église, et ayant d'ailleurs le droit de main morte « sur plusieurs petites possessions (3). »

Enfin, — car on ne s'arrêterait pas dans ces citations trop faciles à multiplier, — lorsque les droits féodaux

(1) A M. de Brenles, 27 décembre 1758.

(2) A d'Argental, 29 janvier 1764.

(3) A d'ArgenUl, 1" février 1764.

furent abolis, dans la nuit du 4 août, on constata que Voltaire avait refusé d'émanciper ses serfs, comme cela résulte des procès-verbaux de l'Assemblée constituante. Ainsi, Voltaire était seigneur mainraoi table tout comme le chapitre de Saint-Claude, mais il traitait moins bien ses vassaux, et il ne les affranchit jamais. Voilà sans doute à quels titres il s'était constitué, en face de lopinion publique, l'avocat des serfs du Jura.

is

Le xviii" siècle est peut être l'époque la plus intéressante, la plus utile et, — j'ose le dire, — la i)lus indispensable à connaître; et cependant c'est assurément celle dont nous savons le moins le fond.

Quoique l'objet de nombreuses et minutieuses recherches, cette époque est encore, à l'heure qu'il est, peu ou mal connue; les investigations auxquelles elle a jusqu'ici donné lieu n'ontguère été entreprises qu'avec notre siècle, à la suite d'une terrible révolution, par des hommes qui y avaient joué un rôle, et qui, voulant s'excuser ou se disculper, ont fait de 1789 et de 1793 une conséquence nécessaire, fatale même, du règne de Louis XV.

La Révolution française ayant absorbé toute l'attention des écrivains, soit historiens, soit publicistes, cette attention s'est concentrée sur les faits et la philosophie, et on a oublié de demander à la littérature, qui est la véritable expression d'une société et d'une époque, le mot et l'explication vraie de ce qui est une énigme à l'heure qu'il est, et cesse pourtant de l'être quand on a lu Fréron et quelques autres hommes qui, plongeant pour ainsi dire dans

FRÉnON ET LES PHILOSOPHES. 207

la postérité, ont voulu l'éclairer par le compte rendu, l'inventaire, le pourquoi des écrits publiés de leur temps pour et contre la vérité religieuse, morale, historique, politique et littéraire.

Un siècle tel que celui qui produisit Voltaire et Rousseau n'est certes pas une époque ordinaire; mais en regard et pour rétablir l'équilibre, il faut mettre Fréron, Guénée, Bergier, les apologistes catholiques, et aussi les martyrs de la vérité et du droit éternel et imprescriptible. Ce parallèle fait du siècle dernier une époque du monde, pour nous servir de l'expression si caractéristique du grand Joseph de Maistre.

Ce qui explique la passion d'études sur le dix-huitième siècle, qui anime les libres penseurs du dix-neuvième, c'est le besoin qu'ils éprouvent de continuer la tradition de l'erreur, du mensonge et du sophisme, qui leur est si chère ; mais les catholiques, eux, ne connaissent presque rien de ce passé, qu'ils ont jusqu'ici trop négligé d'étudier : cependant nous sommes les fils du dix-huitième siècle aussi bien que du moyen âge.

Or; nous ne possédons si complètement le sens intime du moyen âge que parce que, non contents d'en étudier l'histoire, nous avons pénétré dans le secret et jusqu'aux entrailles mêmes de ses institutions, de son art, de sa littérature el de sa science.

Il y aurait à faire, sur la manière dont on doit étudier le siècle dernier, ce qu'un érudit de notre temps a pratiqué avec tant de sagacité pour le moyen âge... A défaut d'hommes comme les Guérard, les Paulin Paris et autres investigateurs de nos antiquités, nous avons pour le siècle dernier mieux encore, les contemporains mêmes, Fréron en tête, — pour ne parler que des critiques. Au

2ÔÔ FRÉRON BT LES PHILOSOPHES.

lieu de procéder, ainsi que pour les époques lointaines, par voie d'induction, il nous est ici donné de marciior de certitude en certitude, d'affirmation en affirmation.

Cependant, malgré tant de moyens et de sources d'informations, nous ne connaissons pas la littérature du dixhuitième siècle ; à peine quelques noms, et de ces noms peu d'œuvres sont du domaine des études modernes des catholiques. En somme, on a plus lu les Lettres persanes que l'Esprit des lois, les tragédies de Voltaire que sa correspondance, etc.

Bans cette époque si remplie, Fréron est un cicérone instruit; il en sait à fond l'histoire, et il en parle à merveille la langue, dont aucun secret ne lui est étranger: il ne dit que ce qu'il a vu ; ses modèles, il les a pratiqués et connus, en quelque sorte, en déshabillé.

Du dix-huitième siècle Voltaire n'a fait que la caricature, que Ton prend cependant pour le portrait; or, la caricature peuttout au plus servir de moyen decontrôle... et encore avec combien de prudence \ Fréron, lui, a peint le portrait; s'il exagère quelquefois les contours, ce n'est que pour mieux accentuer la physionomie du modèle et lui donner un relief qui le mette en pleine lumière, en lui assignant sa véritable perspective.

Il serait aussi injuste de ne voir que Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes et même Crébillon fils en tête du siècle dernier, sans tenir compte des Fréron, des Guénée, des Bergier, etc., que de s'obstiner à placer uniquement au seuil de ce temps-ci Parny et Pigault-Lebrun, en ayant l'air d'oublier Joseph de Maistre, de Bonald et Chateaubriand.

Mais ce n'est pas assez, quoique ce soit déjà beaucoup, 4é faire connaître le mérite du jottmaliste catholique;

l'homme même, comme dit Buffon, que sait-on de lui? Presque rien, tout compte fait. Il nous a donc semblé qu'il serait à la fois utile et intéressant de dire ce que fut l'homme.

Fréron nous offre, — dans sa vie ainsi que dans son œuvre, — l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère; il fut, il est resté un type digne d'être étudié et dont l'examen, loin de l'amoindrir, comme cela n'arrive que trop souvent, le grandit encore.

Fréron n'a besoin que de la vérité; nous l'avons cherchée dans ses nombreuses feuilles, où, pendant près de quarante ans, il tint ses lecteurs au courant de ses impressions et de ses appréciations des œuvres littéraires et polémiques de son temps. Groupant, selon l'ordre chronologique, tous ces fragments et les soudant entre eux, nous sommes arrivé à recomposer les confessions ou , comme disent les Anglais , l'autobiographie de Fréron.

« N'a pas des ennemis qui veut, » a-t-on dit avec raison. Pour bien apprécier un homme, il faut non-seulement savoir quels esprits l'ont haï, mais aussi quels cœurs lui ont été sympathiques. Le roi Stanislas et sa digne fille Marie Leczinska, le dauphin, l'épiscopat et le clergé, tels furent les protecteurs déclarés du grand publiciste; grâce à eux, ses feuilles purent continuer — à travers la haine de Voltaire, des encyclopédistes et de la tourbe littéraire, — à défendre la religion, la morale, le goût et le sens commun...

Ce qui constitue le vrai, l'immense mérite de Fréron, c'est qu'il ne céda jamais à la colère dans sa polémique contre des ennemis qui, à défaut de raisons, l'accablaient d'injures. « Tu te fâches, donc tu as tort, » était ce aue

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l'on eût pu dire et ce que répondait Fréron à ses contradicteurs irrités.

Ainsi, la haine des sophistes, la sympathie des âmes honnêtes, le calme dans la polémique, — voilà ce qui distingue la vie et le caractère de l'illuslre critique; il eut la gloire de partager l'opinion publique entre Voltaire et lui, et il eut de son côté tous les amis de la vérité et les hommes dégoût.

Puisse cette étude dissiper une erreur trop accréditée, même chez les esprits les plus honnêtes de notre temps, c'est que la vérité a vu sa cause abandonnée ou mal servie, alors que le sophisme cherchait à la saper de tous côtés. Mensonge ténébreux que l'on ne saurait assez démasquer! Jamais la vérité n'a manqué de défenseurs, à aucune époque son camp n'a été déserté; toujours de vaillants soldats ont bravé pour l'amour d'elle les plus terribles épreuves. Fréron fut un de ces soldats

Ëlie Catherine Fréron naquità Quimper, en 1719, d'une famille honorable et alliée (comme il nous l'apprend), par sa mère, au poêle Maltierbe : « J'ai l'honneur d'appartenir o à cet illustre poëte. On conserve encore dans ma famille 0 le recueil de ses œuvres, qu'il envoya lui même à un « de ses proches parents établi en Bretagne. C'est dans « cet exemplaire qu'on m'a, pour ainsi dire, montré à 8 lire ; ce sont au moins les premiers vers que j'ai appris « par cœur(l). »

(1) Opuscules de Fréron, tome i, p. 362, et l'Année littéraire, 1757, tome Vil, p. 167. Poésies de Malherbe, édilion in-8', 1757. « L'éditeur et « le libraire mériieot loule la recoRnaissance du public. Je leur dois en « mon particulier des remerciemenls personnels. L'honneur que j'ai d'ap- « parlenir au grand Mallierbe, du côté de ma mère, me rend plus inlé- « ressante et plus précieuse cette édition de ses poésies, que j'ai su par « e<£ur dès mon en£aiiee, et où j'ai appris à lire, a

FBÉaO.N ET LES PHILOSOPHES. 211

Fréron fit ses études chez les jésuites, où il donna bientôt une heureuse idée de ses talents. Ses maîtres furent le père Bruraoy et le père Bougeant, qui lui inspirèrent le goût de la belle littérature et lui inculquèrent les principes de la saine critique, basée sur l'admiration intelligente et réfléchie des grands modèles de lantiquité et du règne de Louis XIV. Après avoir terminé ses classes avec honneur, le jeune Fréron professa pendant quelque temps avec succès au collège de Louis le Grand, à Paris, un des plus célèbres de ceux que dirigeait si brillamment la Compagnie de Jésus.

C'est pendant son séjour chez les jésuites, au noviciat et au collège de I^ouis le Grand, en 1735, qu'il eut une occasion éclatante de montrer sa vocation et son goût de critique; il n'avait alors que seize ans.

« Le célèbre père Brumoy m'honorait de son amitié et « daignait, de concert avec le père Bougeant, me guider « dans mes études. J'aimais la poésie avec passion, et le « père Brumoy ne faisait qu'enflammer cette ardeur en me a parlant sans cesse de Jean-Baptiste Bousseau, qui lui « écrivait souvent. Le Pindare de la France lui fit par- « venir une ode en manuscrit qu'il venait de faire sur la « paix, en le priant de la lire d'un œil sévère et de lui « marquer les défauts qu'il y trouverait. Le père Brumoy a me montra cette ode, et me força de lui dire ce que j'en tt pensais. J'osai lui citer les endroits qui me déplaisaient, a II envoya ses notes à Rousseau, qui l'en remercia, et « quelque temps après lui adressa une autre copie, corce rigée d'après ses observations. Cette seconde leçon, beautt coup meilleure que la première, n'était pas encore assez « digne d'un poè'te aussi renommé : autres changements « indiqués. Le docile Rousseau refit cette ode jusqu'à

« trois fois, et la mit en état de tenir sa place parmi les « plus belles de son recueil (1). »

Enl739,Fréron,se sentant entraîné vers une carrièrequ'il devait illustrer, celle de la critique, quitta le collège témoin de ses premiers succès, et ayant fait connaissance de l'abbé Desfontaines,il lui demanda d'être associé à ses travaux (2) . Frôron avait alors vingt ans : c'était commencer jeune.

Dans le cours d'une carrière longue et agitée, il garda toujours une vive reconnaissance pour ses premiers maîtres, et il n'y a pas d'écrivain de leur ordre dont il ne parle avec éloge dans ses écrits.

Le dix-huitième siècle, qui aimait et pratiquait largement le pseudonyme, ne s'étonna pas de voir Fréron, comme beaucoup d'autres de ses contemporains, s'intituler successivement l'abbé Fréron, le chevalier Fréron; c'est sous ce dernier nom qu'il publia, d'abord dans les feuilles de Desfontaines, puis dans le recueil de ses Opuscules, et plus tard dans l'Almanach des Muses, diverses poésies fugitives, au premier rang desquelles on peut mettre l'Ode sur la bataille de Fontenoy (3), une des meilleures qui

(1) L'Année littéraire, de Fréron, 1774, 1. 1, p. 7 et 8.

(2) Frérou écrivait, en 1757, au sujet de la part que l'auteur de l'Esprit de l'ahbé Desfontaines lui attribuait dans la rédaction des diverses feuilles de ce célèbre critique : a L'éditeur s'est trompé lorsqu'il a dit que j'ai (( spécialement travaillé aux Jugements. J'y ai fait quelques articles à la <( vérité, mais en très-petit nombre. C'est aux Observations que j'ai eu « beaucoup de part, surtout depuis la mort de l'abbé Granet (en 1741). Il « y a environ sept ou huit volumes de ma façon. J'ai encore aidé l'abbé « Desfontaines dans sa traduction de Virgile.» — L'Année litt., 1757, tome ni, p. 133.

(3) Dans une lettre à Roy, célèbre poëte lyrique dans le genre illustré par Qninault, Fréion lui dit : « Le public honora d'un favorable accueil « mon oie sur la journée de Fontenoy. Vous daignâtes vous-méine applau- « dir à ce faibie essai. » — Lettres sur quelques écrits de ce temps, 174 tome 1, p. 197.

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aient paru depuis celles qui OBt illustré le nom de Jean- Bai'tiste Rousseau.

Est-ce k dire pour cela que Fréron était né poète et qu il eût pu suivre cette carrière brillante mais hérissée de difficultés? Certes non, et il eut le bon esprit de ne pas se méprendre sur la portée du succès de ses vers et en particulier de son ode. Cependant, toujours fidèle à son goût pour la poésie, nous le voyons analyser avec une prédilection marquée les productions en ce genre, et parfois même, lâchant la bride à son Pégase, semer de quelques vers, voire de tirades assez étendues, éloquentes ou spirituelles, ses appréciation* critiques.

De son amour pour la rime et de ses premiers essais en vers, il resta au style de Fréron les qualités et (pourquoi ne le dirions-nous pas?) aussi les défauts qu'entraîne l'emploi de la forme poétique dans les allures de la prose. Ce style nombreux, carré, précis, pur et correct, est quelquefois surchargé d'épithètes, de métaphores cherchées, d'images mythologiques. Mais les défauts de Fréron sont de son siècle; ses qualités seules lui sont propres. D'ailleurs, que d'esprit, quelles fortes études chez Fréron! Avec quel art et quel bonheur il employait l'ironie! Combien il se montra familier avec toutes l > ressources du genre polémique! Il semblait que ce fût là son élément natif; il était né publiciste comme on naît poète.

De 1739 à 1745, époque de la mort de Desfontainrs. c'est-à-dire pendant six années, sous la direction et avec les conseils d'un tel maître, Fréron fit un apprentissage au sortir duquel il passa si bien maître à son tour et acquit en peu de temps un si grand renom, qu'on peut dire quii ne tarda pas à faire oublier l'éminent critique qui lui avait donné des leçons.

Cœur loyal et reconnaissant, aimant sincèrement et son pays natal et son maître, il ne laissa jamais passer la moindre occasion de rappeler l'un et de louer l'autre. Dans une lettre adressée à l'abbé Desfontaines, au sujet do la petite comédie du Sylphe (1), de Saint-Foix, Breton comme lui (2), Fréron dit à son maître : « Je ne suis pas « moins jaloux de la gloire de la Bretagne que vous l'êtes « de l'honneur de la Normandie (3). L'intérêt même que a j'y prends doit être d'autant plus vif que, dans ma pro- « vince, les beaux esprits, et les écrivains polis sont plus a rares que dans la vôtre, où une célèbre Université et « deux Académies de belles-lettres doivent naturellea nient répandre le goût des sciences et disposer les estt [ji'its des jeunes gens à les cultiver (4). » Et plus tard, en 1749, il écrivait encore : « Il n'y a personne qui ne a convienne de l'utilité des Académies établies en plua sieurs villes du royaume et des prix qui y sont distri- « bues.... La province de Bretagne est peut-être la seule « qui soit privée de cet établissement avantageux. Aussi « a-t-elle été la dernière à se polir et à figurer sur le Par- « nasse. Elle est encore aujourd'hui la plus stérile en « écrivains; ma S, par ceux qu'elle a produits, on peut « juger qu'il en sortirait un plus grand nombre de son « sein, si, dans l'institution d'une Académie, à Rennes, la « jeunesse bretonne trouvait les encouragements si com- « muns ailleurs. On pourrait se flatter de voir revivre les a Hardouin et les Bougeant. Les Maupertuis, les Sainl-

(1) Représentée, pour la première fois, en t743.

(2) l'oullain de Saint-Foix, né à Rennes en 1698, mourut à Paris, le 25 août 1776.

(3) L'abbé Desfontaines était né à Rouen.

(4) Opuscules de Fréron, tome I, |). 169.

FRÉRON ET LES PHILOSOPHES. 21i

« Foix, les Luclos, les Trublet et les la Bletlerie auraient « peut-être dans leurs compatriotes des imitateurs qui « marcheraient sur leurs traces glorieuses (1). »

Ce fut en travaillant aux diverses feuilles de Desfontaines que Fréron se lia d'amitié avec Crébillon père, Roy, Louis Racine, Gresset, l'abbé d'Olivet, Fontenelle, Montesquieu, Destouches, Saint -Foix, l'abbé Prévôt, Boissy et tant d'autres littérateurs dont il appréciait les talents si variés (2). Mais l'homme dont le caractère et les écrits lui étaient le plus sympathiques, c'était l'abbé Desfontaines, à la mémoire duquel il écrivait ces vers, en 1753 :

£t toi qui, d'ooe plnme à ton repo8 fatale.

Eus le courage de t'armer;

Toi qu'une exécrable cabale,

■De les talents sombre rivale.

Voudrait en tons lieux diffamer :

Observateur solide, ' Qni sus, malgré les cris de cent petits auteurs, Par ton attiqne sel préserver les lecteurs. Du miel assoupissant de toute œnvre insipide. . . (*).

Ce fut pour défendre Desfontaines, lors de la suppression de ses Observations sur les écrits modernes, en 1743, que Fréron publia sa Lettre d'un bourgeois de Paris à un de ses amis (3) .

Les pages suivantes, oraison funèbre de son maître, appréciation impartiale d'un homme qu'il connaissait si bien, et progamme de sa vie de publiciste à lui-même, méritent d'être citées, au moins en partie; elles font honneur à son cœur et à son esprit.

(1) Lettres sur quelques écrits de ce temps, 1749, tome 1, p. 259 et 260.

(2) Opuscules de Fréron, tome I, p. 76 à 80.

(3) Réimprimée dans les Opuscules de Fréron, tome I, p. 209 à 228. (*) Opuscules de Fréron, publiés, pour la première fois, en 1753,

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