‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 3)Chapitre 4 sur 9 · L'ÉTAT, C'EST MOI · texte numérisé non relu

L'ÉTAT, C'EST MOI

Le propre du vulgaire, dans tous les temps, a été et est encore une extrême et déplorable facilité à conclure du particulier au général, d'un fait isolé à tout un ensemble de faits pour ou contre tel individu ou telle chose. Dans ce vulgaire, hélas! que de gens d'esprit dont la paresse s'accommode à merveille de cette façon sommaire de juger et de condamner sans retour un homme ou une institution! Pour ne parler ici que de Louis XIV, sur le compte duquel on a accumulé un stock énorme d'erreurs, de mensonges, de bévues, — la fausse tradition qui représente ce monarque préludant à son règne par une équipée digne tout au plus d'un gascon de comédie, d'un matamore, d'un capitaine Fracasse, en un mot l'entrée au parlement (en tenue de chasse, botté, éperonné et le fouet à la main), cette tradition est acceptée et a reçu

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force de loi, pour ainsi dire, tant le fait qu'elle éveille à l'instant s'est profondément incrusté dans presque toutes les cervelles.

Pour une partie du public qui se pique de pratiquer la philosophie de l'histoire, par ce seul fait Louis XIV se révèle tout entier; c'est bien l'homme qui va dire, qui dit déjà, en la même occurrence (toujours le fouet à la main) : « L'Etat, c'est moi! » c'est l'idéal du vaillant, de l'homme qui ne craint rien et, comme le héros d'une féerie bien connue, ne connaît point d'obstacles. Pour une autre partie du public grisée de libéralisme, dans ce seul fait se révèle un sans façon de despotisme , qui devait enfanter toute une réaction débouchant un jour à fond de train sur le seuil de 1789.

Eh bien, par malheur pour ces deux moitiés du public et à l'éternel honneur de Louis XIV et des conseillers de sa jeunesse, — Anne d'Autriche et Mazarin, — ce double point de vue est complètement faux.

Voyons d'abord quel est le premier écrivain qui, près d'un siècle après l'événement en question, a mis en circulation ce racontar , et bien d'autres aussi peu fondés, dont ses ouvrages soi-disant historiques fourmillent. On a déjà nommé Voltaire et son Siècle de Louis XIV.

Or, voici comment Voltaire, le Français que l'on connaît, a mis, au siècle dernier, en circulation la susdite anecdote :

« L'étude que Louis XIV avait trop négligée avec ses précepteurs au sortir de son enfance, une timidité qui

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venait de la crainte de se compromettre et l'ignorance où le tenait le cardinal M azarin, firent penser à toute la cour qu'il serait toujours gouverné comme Louis XIII, son père.

« Il n'y eut qu'une occasion où ceux qui savent juger de loin prédirent ce qu'il devait être ; cefut lorsqu'en 1655, après lextinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s'assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au Parlement^ en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots: « On sait les malheurs « qu'ont produits vos assemblées ; j'ordonne qu'on cesse « celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur « le premier président, je vous défends de souffrir des « assemblées et à pas un de vous de les demander. »

« Sa taille déjà majestueuse, — continue Voltaire, — la noblesse de ses traits, le ton et l'air de maître dont il parla, imposèrent plus que l'autorité de son rang qu'on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre le moment d'après ; et les fruits n'en parurent qu'après la mort du cardinal (1). » En vérité, ne dirait-on pas — à lire ce récit dramatique, — que Voltaire assistait en personne à cette mémorable séance? Mais, si vieux qu'il ait vécu, il est de toute invraisemblance qu'il ait même pu tenir ce fait d'un témoin oculaire et auriculaire. Voltaire ne cite nulle source où il ait puisé cela; ce qui n'empêche pas son

{1) Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. xxv. Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV.

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zélé éditeur, Beuchot, à la date de 1830, et à propos de cette anecdote, de s'exclamer: «Ces paroles de Louis XIV, fidèlement recueillies, sont dans tous les Mémoires authentiques de ce temps-là: il n'est permis ni de les omettre ni d'y rien changer dans aucune histoire de France.

(( L'auteur des Mèynoires de Maintenon s'avise de dire au hasard dans sa note : « Le discours de Louis XIV ne « fut pas tout à fait si beau, et ses yeux en dirent plus « long que sa bouche. » Où a-t-il pris — s'écrie Beuchot, — que le discours do Louis XIV ne fut pas tout à fait si beau, puisque ce furent là ses propres paroles? Il ne fut ni plus ni moins beau; il fut tel qu'on le rapporte. Voltaire l'a encore reproduit dans le chapitre LVII de son Histoire du Parlement (1). »

Belle conclusion et digne de l'cxorde!

M. Beuchot, vous vous fâchez; donc vous avez tort. C'est évident. Vous ne citez d'ailleurs aucun de ces Mémoires authentiques si nombreux où, selon votre cavalière affirmation, les paroles que Voltaire prête à Louis XIV ont été « fidèlement recueillies. »

En 1820, dix ans avant Beuchot, M. Lacretelle jeune, dans son article Louis XIV, de la Biographie Michaud, avait écrit ceci :

«Louis, âgé de dix-sept ans, se chargea d'aller intimider des magistrats qui l'avaient si souvent réduit à la fuite. Il n'eut point recours à l'appareil des lits de justice . Soit qu'il suivît les instructions du cardinal, soit qu'il se

(1) OEuvres de Voltaire, tome XX, [». 120. — Cs. œuvres de Voltaire, torae XXIT, p. 275 et 276.

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livrât à l'emportement d'un jeune prince enivré de son pouvoir, il se rendit au Parlement, précédé de plusieurs compagnies de ses gardes, en équipage de chasse, un fouet à la main et commanda l'enregistrement avec des paroles hautaines et menaçantes. Le Parlement obéit et dévora en silence cet affront. Louis sut depuis s'abstenir de ces bravades despotiques(l). »

On ne saurait pas que cela a été écrit en 1820 qu'on s'en douterait, rien qu'à la saveur ultra-libérale qui s'exhale de ce morceau.

Vingt ans après, M. de Sismondi, dans son Histoire des Français, reprenait le récit de Voltaire et celui de M. Lacretelle jeune et en doublait la gravité, en ces termes:

«Le jeune monarque, qui n'avait pas encore atteintseize ans et en qui sa mère n'avait songé à développer que l'orgueil et l'instinct du despotisme, accourut de Vincennes le jour destiné h l'assemblée, en habit de chasse, accompagné d'une partie de sa cour. Il monta dans la grand'chambre en grosses bottes et le fouet à la main; il traversa le parquet, se mit à la place du premier président et déclara d'un ton de maître qu'il défendait aux Chambres de s'assembler extraordinairôment, sans ses ordres, sous peine d'encourir son indignation (2). »

De 1820àl840, deM.LacretellejeuneaM.de Sismondi, les Xilusieurs compagnies des gardes du roi ^q sont réduites à une i:)artie de sa cour. Mais, les grosses bottes et le fouet à la main ont étdr conservés; il semble même, à entendre

{\) Biog. Michaud, tome XXV, p. 1697, col. \ (2) Sismondi, tome XXTV, p. oOl et 502.

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M. de Sismondi et son style de Suisse francisé, que ce ne fut qu'au moment d'entrer au Parlement que Louis XlV chaussa les grosses bottes et s'arma du fouet à la main, comme de deux détails de mise en scène essentiels, voire indispensables à l'effet terrifiant qu'il voulait produire sur le Parlement.

M. Th. Lavallée, en 1847, à la veille d'une nouvelle évolution de la Révolution do 178D, accentue encore davantage la conduite de Louis XIV, en cette circonstance :

« Le jeune roi partit de Vincennes, où il chassait, et entra dans la grande chambre, botté, éperonné, le fouet h la main: « Messieurs, dit-il, etc. » Ici, le speach inventé par Voltaire, à la façon des harangues de Tite-Live.

<« Le Parlement se tut devant ce roi de dix-sept ans, et pendant plus d'un demi-siècle il ne s'éleva contre la royauté aucune opposition, aucune plainte, aucun murmure, ni de la noblesse, ni du clergé, ni du peuple; il n'y eut pour elle que des adorations. L'Etat, c'èlaitle roi (1) ! »

Que dites-vous du mot de la fin, et n'est-il pas bien placé ici?

Dans le récit de M. Th. Lavallée, il y a une nouvelle circonstance aggravante à la charge de Louis XIV; il est non-seulement botté mais encore èperonnê, sans préjudice du fouet à la main.

Gependantdel847àl858, époque où parut la quatrième édition de V Histoire de France de M. H. Martin, — un érudit éminent, impartial avait fait bonne justice de

(1) Th. Lavallée, tome III, p. 185 et 186.

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l'anecdote do Voltaire (1). Mais, M. H. Martin avait sans doute oublié de lire cet ouvrage ou, s'il l'avait parcouru il en fit peu de cas, puisqu'il reprit, dans les mêmes termes que ses devanciers, l'historiette et y ajouta une bévue remarquable : « Le roi accourut de Vincennes, en habit de chasse et en grosses bottes, accompagné de toute sa cour dans le même équipage, monta dans son lit de justice en ce costume inusité (sic), défendit, en quatre mots, au Parlement de s'assembler et sortit « sans ouïr aucune harangue (2). »

Ineffable, la bévue de M. H. Martin, qui prend ce que l'on appelait jadis un Ut de justice pour un meuble, et y fait monter en grosses bottes le monarque peu civil ! Or, on appelait lit de justice, dans l'ancienne monarchie, une séance solennelle du Parlement, oii le roi siégeait surune piles de coussins, entouré des grands du royaume et des douze pairs. Comme le premier usage des lits de justice remonte, dit-on, à Charles V, et au quatorzième siècle, voilà donc que pendant plus de quatre siècles, de Charles V à Louis XIV, un lit de justice aurait été un meuble de chambre à coucher (3) ?...

Mais, hâtons-nous... L'adjectif inusité et les quatre mots de la fin de son récit, M. H. Martin les a empruntés

(1) A. Chéruel, Histoire de l'administration monarchique en France depuis r avènement de Philippe Auguste Jusqu'à la mort de Louis XIV (18oo), tome II, p. 32-34.

(2) Hist. de France, tome XII, p. 467 et 468.

(3) Voyez Lettres sur les lits de justice, par Le Paige (Paris, 17o6).

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aux Mémoires de Montglat (1), qu'il n'a pas compris, ainsi qu'on va le voir tout-à-l'heure.

Deux ans se passent encore, de 1858 à 1860, époque à laquelle M. E. de Bonnechose publie,dans la Biographie Didot, une Notice sur Louis XIV, où l'on retrouve les mêmes particularités, sans oublier le fouet à la main^ dont cependant M. H. Martin semblait avoir faitassezbon marché, dans une timide note, au bas de la page : « Le fouet, que certains récits mettent à la main du roi, est peut-être une addition postérieure, destinée à augnienter l'effet du tableau (2). »

L'effet du tableau est charmaht. Trop amoureuse du pittoresque, l'école moderne d'histoire !...

Enfin M. Dareste, un homme sérieux cependant, n'a pu se débarrasser des grosses bottes ; mais, dans une note, il dit: « La véritable scène est rapportée dans les Mémoires de Montglat. Plus tard, on a exagéré et amplifié les circonstances. L'abbé de Ghoisy, autorité des moins sûres, est le premier qui ait écrit, au moins trente ans plus tard, que Louis XIV avait un fouet à la main (3). »

Voici donc enfmla véritable scène, telle que larapporte Montglat, un contemporain : « La mémoire des choses passées faisait appréhender ces assemblées du Parlement, après les événements funestes qu'elles avaient causés. Cette considération obligea le roi de partir du château de Vinoennes, et de venir le matin, au Parle-

(1) H. Martin, Ibid. ut sup. p. 467, note 2. — (-2) H. Martin, Ibid.

(3) Dareste, Ilist. de France^ tome V, p. 3:i3, note 1.

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ment, en justaucorps rouge et chapeau gris, accompagné de toute sa cour en même équipage, ce qui était inusité jusqu'à ce jour. Quand il lut dans son lit de justice, il détendit au Parlement de s'assembler; et après avoir dit quatre mots, il se leva et sortit sans ouïr aucune harangue (1).»

Mme de Motteville, autre contemporaine, est d'accord avec Montglat, et dit, de plus, que Louis XIV était en grosses hotles (2).

J'ai parcouru et reparcouru les Mémoires de l'abbé de Ghoisy (3), sans y trouver la mention du fouet à la main, qu'il faut, je crois, laisser à Voltaire.

— Fort bien! Vous niez les circonstances aggravantes du t'ait en question ; mais quels témoignages apportezvous à la décharge de Louis XÏV, en cette circonstance assez importante de sa vie, ce nous semble ?

— C'est un homme d'une haute compétence, pour ce qui regarde le règne du grand roi, c'est M. Ghéruel, qui va se charger de vous répondre à cet égard. Après avoir exposé dans son Histoire de l'administration monarchique en France,eic.y les nouvelles tendances du Parlement à la

(1) Mémoires de Montglat, dans la collection Petitot, 2e série, tome L, p. 458. M. Gaillardin, Histoire du règne de Louis XIV, récits et tableaux, tome ii, (1871) p. 82 et 83, dit que Louis XIV était « en habit de chasse, en bottes éperonnées, le fouet à la main. » M. Guizo', Hist. de France racontée ànnes petits enfants, tome IV, p. 236, cite Montglat, sans ajouter aucune réflexion.

(2) Collection Petitot, 2® série, tome XXXIX, p. 363.

(3) Les Mémoires de Choisy ont été publiés dans la coll. Petitot, 26 série, tome LXIII.

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rébellion, dans les premiers jours d'avril 1655, M. Ghéruel ajoute :

u C'est ici que l'on place, d'après une tradition suspecte^ le récit de l'apparition de Louis XIV dans le Parlement, en habit de chasse, un fouet à la main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux observations du premier président, qui parlait de l'intérêt de l'Etat: «L'Etat, c'est moi ! » Au lieu de cette scène dramatique, qui s'est gravée dans les esprits, les documents les plus authentiques nous montrent le roi, imposant silence au Parlement, mais sans affectation de hauteur insolente. Je citerai, entr'autres, le récit du Journal (manuscrit), où se trouve la relation exacte de cette affaire. L'auteur,qui est favorable au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances que je viens de rappeler, si elles étaient réelles. »

Ce récit, qu'il serait trop long de reproduire ici, et dont la conclusion nous suffit, se termine par ces mots : a Sa Majesté s'étant levée promptement, sans qu'aucun de la compagnie eût dit une seule parole, elle s'en retourna au Louvre, et de là au bois de Vincennes, dont elle était partie le matin, et où M. le cardinal l'attendait (1). »

(1) Ghéruel, op. cit. sup., p. 32-34. « Louis XIV chassait alors à Vincennes; cette circonstance explique le costume un peu insolite que lui attribue Montglat, et qui consistait en justaucorps rouge et chapeau gris, avec de grosses bottes. » — Ghéruel, p. 341 , note 1. — C'est ici le lieu, pour les esprits pointilleux, d'insérer une note à l'effet d'établir que — en dehors de la chasse ou du cheval, — « c'était la chaussure obligée, j'allais dire obtijatoire, des trois quarts de la population française au xvii® siècle. » u II n'y a rien de plus cominode (lit-on dans le roman de Francion » écrit et publié à cette époque), pour épargner les bas de soie, à

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Ainsi, Mazarin attend le roi, pour apprendre de lui comment tout s'est passé, car Louis XIV, jusqu'à l'époque de la mort de son premier ministre, ne fit jamais rien que d'après ses conseils, et il ne pouvait certes en avoir de meilleurs...

Maintenant, si bien trouvé que soit le mot : « VEtaty c'est m!oi! » il s'agit de savoir s'il a été dit en cette circonstance ou plus tard, quand Louis XIV régna par luimême, seul et sans partage, en despote, à ce que l'on dit du moins.

Louis XIV a-t-il dit : « L'État, c'est moi ! » et dans quelle circonstance ou à quelle occasion ? Est-ce à l'âge de vingt-trois ans, à la mort de Mazarin, ou lorsqu'il vint, le fouet à la main, au Parlement, ou bien encore et enfin quand il fut arrivé à l'apogée de sa puissance et de sa gloire ? — En aucune de ces occurrences, ce mot hautain n'était nullement dans le caractère de Louis XIV, il avait trop de véritable fierté et de noble orgueil pour être vain à ce point.

qui les crottes font une guerre continuelle, principalement dedans Paris, qui, à cause de sa boue, fut appelé Lutèce.» {Francion^ livre X.) C'est en effet fabondance continuelle des boues dans Paris qui avait amené cet usage des bottes, devenu si général. « Ceux d'entre nous, dit le commissaire La Mare, qui ont vu le commencement du règne de Sa Majesté Louis XIV, se souviennent encore que les rues de Paris étaient si remplies de fange que la nécessité avait introduit l'usage de ne sortir qu'en bottes. [Traité delà police ^ tome I, p. 560).

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Cependant, nos modernes historiens tiennent cette parole pour authentique, h tel point qu'ils ne craignent pas d'avancer que quand même Louis XIV ne l'aurait pas dite, il a dû de toute nécessité la formuler, puisque selon eux, ce fut la devise de toute sa vie et de son long règne. C'est, ni plus ni moins, un procès de tendance qu'ils intentent au grand roi.

Ainsi, M. Th. Lavallée par exemple, écrivait en 1847, à ce propos : « Le mot fameux, « L'Etat, c'est moi/ » ne fut pas dit dans un mouvement d'orgueil, il fut l'expression sincère d'une croyance, et mieux encore la simple énonciation d'un fait (1). »

Et M. E, de Bonnechose, marchant à la suite de M. Th. Lavallée, tranche toute hésitation à l'égard de la paternité du mot attribué à Louis XIV : « Il pouvait dire avec vérité : L'Etat, cest inoi (2) /

Comme vérité, il ne manque à ce mot que d'avoir été dit.

M. le duc de Noailles, il y a plus de vingt ans, a été — que nous sachions, — le premier qui ait fait bonne et complète justice de cette parole, dont il démontre nonseulement la fausseté, mais encore l'invraisemblance. Voici en quels termes il pose et résout cette importante question, qui donne la clef, en quelque sorte, de toute la pohtique intérieure et extérieure suivie par Louis XIV pendant un demi-siècle de règne, de 16G1 à 1715, l'année même de sa mort :

« Louis XIV, dans la possession et l'enivrement de ce

(\) Hist. de<{ Français, lome III, p. 107. (2» Art. Louis XIV, dans la Biog. Didot.

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pouvoir presque illimité, a-t-il jamais prononcé ce mot fameux : « UÉtat^ c est moi! » Non-seulement on peut en douter, car il n'est consigné dans aucun mémoire contemporain, mais rien n'est moins avéré que l'anecdote d'où on l'a tiré (celle du fouet à la main, en plein Parlement. )

« Louis XIV, résolu d'abolir les prétentions politiques que le Parlement avait élevées depuis la Fronde et de le réduire à ses attributions judiciaires (1), le fit avec passion, peut-être, mais non de cette façon cavalière, si peu conforme à ses habitudes de dignité royale et d'égards pour les grands corps de l'Etat; il le fit avec tout l'appareil et toute la solennité d'un lit de justice, une première fois dans la séance du 22 décembre 1665, et une seconde fois, mais sans l'appareil du lit de justice, dans la séance du 20 avril 1667... Ces deux séances sont les seules auxquelles Louis XIV assista, et le Journal d'Olivier d'Ormesson, qui en raconte minutieusement les détails, ne fait aucune mention de cette parole hautaine, qu'on a depuis si amèrement censurée.,.

« Ce mot cependant lui restera, parce qu'il est dans la vérité, si toutefois on le prend dans son vrai sens : le sen-

(1) « L'élévation des Parlements en général avait été dangereuse à tout le royaume durant ma minorité. Il fallait les rabaisser, moins pour le mal qu'ils avaient fait que pour celui qu'ils pourraient faire à l'avenir. Leur autorité, tant qu'on la regardait comme opposition à la mienne, produisait de très-mauvais effets dans l'Etat et traversait toutce que je pouvais entreprendre de plus grand et de plus utile. » — Mémoires de Louis XIV, tome I, p. 53.

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liment de la communauté qui existe entre l'intérêt du pays et celui de la royauté (1). »

Oui, et c'est ainsi que Louis XIV l'entendait; laissonsle parler et donnons sa pensée à cet égard, telle qu'il l'a formulée tout entière et sans détours, en ses immortelles instructions pour son fils : « Mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes,puisque nous sommes la tête d'un corps dontils sont les membres. Ce n'est que pour leurs propres avantages que nous devons leur donner des lois, et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu'à travailler efficacement à leur bonheur. » Et dans un autre endroit : « Le métier de roi est grand, noble, flatteur, quand on se sent digne de s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage. Quand on a l'Etat en vue, on travaille pour soi. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause est glorieux, et par conséquent doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. »

Un tel point de vue et des sentiments exprimés d'une façon aussi sincère, sont bien faits pour remuer même les esprits les plus prévenus par le système et par le parti-pris contre un prince comme celui-là ; aussi voyonsnous MM. de Sismondi et H. Martin, en dépit des réticences plus maladroites encore que malveillantes que leur inspirent leurs préventions natives, s'exprimer ainsi

(1) Histoire de itf™® de Maintcnon, tome Ilf, p. 067-670.

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sur le compte de Louis XIV; ces passages méritent d'être rapportés dans leurs parties essentielles.

« Son entendement, dit M. de Sismondi, était juste et prompt; il saisissait avec facilité les affaires qui lui étaient exposées: il était doué d'une grande force de volonté, capable d'application et de suite, et sa résolution d'accomplir, dans toute son étendue, sa tâche de roi, ne se relâcha jamais... La lecture de ses Mémoires donne une haute idée, et de l'étendue et de la justesse d'esprit de Louis XIV, et du travail qu'il avait fait sur lui-même, pour s'observer dans l'accomplissement de ses devoirs de roi et même du profond sentiment moral qui l'animait (1). »

Et M. H. Martin:

« Il se mettra en chemin un peu tard, avait dit Mazarin, mais il ira plus loin qu'un autre... Il y a en lui de l'étoffe pour faire quatre rois et un honnête homme (2). » Louis ne paraît pas, comme on l'a prétendu, avoir attendu avec impatience d'être débarrassé de son ministre-roi; il lui était affectionné et reconnaissant, et c'était précisément parce qu'il était capable et digne de gouverner, qu'il n'en

[\) Tome XXV, p. 3-5. — Cs. un mémoire italien envoyé à Rome par un prélat attaché au nonce Chigi, en 1085, qui donne des détails piquants sur l'activité du roi et sur le secret profond qui enveloppait toutes les affaires d'Etat. (Archives curieuses, 2^ série, tome IX, p. 3-76.

(2) Sur le mot de Mazariu;, voyez les Lettres de Guy Patin, tome II, p. 192-223. Cs. St-Simon, Mém. tome XXIV, p. 84 de l'éd. in-l2. (1810 )

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avait point eu de hâte, sentant la gravité du fardeau. Le fardeau toutefois ne l'effrayait pas, il avait en lui-même une confiance qui n'était, à cette première époque de sa vie, que le sentiment légitime de sa force et de son avenir. On a souvent contesté son génie, jamais son caractère; il n'y a peut-être jamais eu de volonté supérieure à la sienne, en persistance et en intensité. L'effort d'attention et de travail qu'on s'imaginait qu'il ne soutiendrait pas trois mois, il le soutint durant cinquante-quatre ans. (( A la soif de la gloire, à la passion du grand en toutes choses qui l'animaient d'une exaltation tout intérieure, il unissait par une sorte de contraste un esprit plus judicieux et plus net qu'éclatant, plus sagace et plus exact que profond, plus vigoureux qu'étendu ; doué d'une âme droite et sincère, né avec l'amour du bien, du juste et du vrai, il s'était fait de bonne heure une théorie, erronée ou non, mais consciencieuse des droits et des devoirs de la royauté ; il avait d'avance réglé l'emploi de sa vie sur un plan auquel il fut presque toujours fidèle... Dans ses Mémoires, Louis se révèle tout entier, tel'qu'il était durant la première et la plus belle période de son règne ; il y montre un bon sens élevé, une droiture qui ne se dément que sur quelques points épineux de diplomatie, des sentiments très-religieux et autant de clarté dans les idées que de fermeté dans les vues. On comprend que l'homme qui a écrit de telles paroles sur les sévères jouissances du travail et du devoir, sur ce noble plaisir de gouverner, le premier de tous, on comprend que cet homme était vraiment né pour l'empire. 11 parait sentir profondément les obligations du chef de l'État et l'unité nationale personnifiée en lui. 11 craint les flatteurs , cherche à s'en défendre , et l'orgueil qui

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se révèlo parlbis dans sou grave et fier langage pourrait se confondre encore avec le témoignage de la conscience satisiaite (1). »

Fort bien, et cette dernière pensée nous paraît trèsjuste. Mais, dira-t-on, toutes ces grandes choses de son règne, Louis XIV ne lésa pas accomplies h lui seul ; il a dû sa gloire h l'entourage brillant, exceptionnel des hommes de génie en tout genre dont les circonstances les plus heureuses l'avaient doté. Oui, nous le reconnaissons et nous le proclamons à haute voix. Mais à quoi auraient servi à la France ces hommes éminents, si le chef de l'Etat, le roi, ne les avait pas appelés autour du trône et ne les eût pas consultés en toute circonstance? Or, Louis XIV a été le prince qui a le plus tenu à prendre conseil pour tout et sur tout; non qu'il se défiât de luimême, mais à cause même de la faoiUté qu'il se sentait à prendre peut-être trop facilement l'initiative en toute chose. Jamais monarque ne respecta davantage l'opinion publique, et c'est pourquoi elle fut toujours avec lui qui l'incarnait pour ainsi dire en sa personne et dans ses actes ; la France d'elle-même s'était identifiée dans le petit-fils du grand Henri.

L'opinion publique était la première loi du roi, son régulateur suprême, — si l'on peut s'exprimer ainsi. Parmi les idées fausses, et elles sont nombreuses, pour ne pas dire innombrables, qu'on se fait sur l'ancien régime, il faut surtout signaler la conviction que l'on a de l'état de dépendance où tout le monde alors était placé. « En voyant, dit M. de Tocqueville, un pouvoir royal

(I) H. Martin, tome X[II, p. 4. et 5.

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si étendu et si puissant, on pourrait croire que l'esprit d'indépendance avait disparu avec les libertés publiques et que les Français étaient également plies à la sujétion; mais il n'en était rien : on aurait tort de croire que l'ancien régime fut un temps de servilité et de dépendance. Le gouvernement conduisait déjà seul et absolument toutes les affaires qu'il était encore loin d'être le maître de tous les individus. Au milieu de beaucoup d'institutions déjà préparées pour le pouvoir absolu, la liberté vivait (1). »

Ce fut sous l'influence des idées vraiment libérales de son temps, idées qui, de St Louis à Richelieu, n'avaient cessé de faire leur chemin, lentement mais sûrement, que Louis XIV imposa à toutes les classes de la nation l'habitude de l'égalité civile (2); jamais on ne sut mieux que Louis XIV et son ministre Golbert diriger une réforme sans déchaîner une révolution, — selon le mot très-juste de M. de Carné (3).

Outrele concours éclairéde sesministres etdeshommes éminents dont il avait su s'entourer et qu'il consultait sans cesse, Louis XIV, pour accompHr les grandes choses de son règne, eut avec lui ceux qui représentaient alors vraiment l'opinion, non-seulement dans la chaire chrétienne, mais aussi dans la littérature, la poésie, le théâtre , et qui , tous — Corneille , Racine , Boileau , La Fontaine, La Bruyère, Mohère, etc. — ne cessaient jamais avec une noble liberté de dire haut et ferme la vérité sur les devoirs du souverain.

(\) L'Ancien rc(jime et la rcviolution, chap. xi.

(2) L. de Carné, V Ecole administrative de Louis X/ F. (Revue des deux Mondes l*''" juillet 1857, p. 71.)

(3) Id. Ibid, p. 06.

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« Certes, — comme le fait remarquer M. de Noailles, — aucun souverain ne fut autant loué par les lettres ; mais cet hymne universel, outre qu'il était sincère, se trouvait mêlé à des pensées élevées et même à des paroles hardies qui en excluaient la servilité (1). »

Quelques exemples des plus frappants parmi les plus nombreux.

C'était devant Louis XIV que Racine, en présence de toute la cour, faisait dire au jeune Joas par le grandprêtre Joad :

De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse; Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois. Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même. Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime... (2)

Et Boileau :

On peut être héros sans ravager la terre ; Il est plus d'une gloire. En vain aux conquérants L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs. Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires. Chaque siècle est fécond en heureux téméraires...

{\) Tome III, p. 624.

(2) Athalie,acte IV, scène m (1691.)

20 l'état, c'est moi

Mais un roi vraiment roi, qui, sage en ses projets, Sache en un calme heureux maintenir ses sujets, Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, II faut pour le trouver courir toute l'histoire (i).

Et La Bruyère, dans le livre des Caractères qui, dévoré par la curiosité publique, eut neuf éditions en huit ans, s'exprimait en ces termes vigoureux: « Dire que le prince est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion, c'est le langage des flatteurs, c'estl'opinion d'unfavori qui se dédira àl'agonic.))

Ailleurs encore : « Que me servirait que le prince fût heureux et comblé de gloire pour lui-même et pour les siens, si, triste et inquiet, je vivais dans l'oppression et dans l'indigence, si enfm, par les soins du prince, je n'étais pas aussi content de ma fortune qu'il doit luimême, par ses vertus, l'être delà sienne ? »

Et cette belle comparaison du troupeau « répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour et conduit par un berger attentif, image naïve des peuples et des princes qui les gouvernent, s'il est bon prince,» se terminant par cette double question: «Le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau ? »

Le prince qui se laissait adresser de ces choses-là pouvait-il songer un seul instant que l'Etat c'était lui et rien que lui ? Et alors même qu'il l'eût pensé, aurait-il osé, en présence de l'opinion publique ainsi tenue en éveil par des hommes tels que La Bruyère — pour ne citer qu'un exemple entre mille de cette fière et noble liberté de langage, — aurait-il osé dire tout haut: « L'Etat^ c'est mol? »

(I) Au roi, iGfiO, un an après la prise d'Aix-la-Chapelle.

en quels termes se pose à peu près généralementla question par rapport à cet auteur, qui fut plutôt un chroniqueur ^àoxi^lQ vrai sens dumot,qu'un A^5^o?'/e/^,un hnpressionniste, qu'un én^c/zï et surtout un critique. Si, selon l'expression de Quintilien, « on écrit l'hist oire pour raconter », Froissart, à ce point de vue, mérite un éloge complet et sans restriction, car il a pris les hommes et les choses de son temps sur le fait, sans chercher à les expliquer, soit en exagérant, soit en diminuant leur importance. Il raconte ce qu'il a vu et aussi ce qu'on lui a rapporté; il a bien vu, mais il peut avoir été mal ou incomplètement renseigné, et c'est là un inconvénient, mais non un crime. Il vaut encore mieux se tromper ou être trompé, que de vouloir tromper autrui. Donc, Froissart est toujours de bonne foi, comme il résulte de l'étude aussi claire que concise, que nous allons consacrera sa grande chronique, en la faisant précéder de quelques détails biographiques essentiels, et en l'accompagnant d'un examen raisonné.

A une distance de plus de cinq siècles, nous ne pouvons être suspecté de parti pris pour ou contre Froissart, dont la chronique rappelle la candeur de celle de Joinville, avec un merveilleux talent de conteur, qui est à l'histoire des faits ce que le coloris est au dessin dans la reproduction de scènes dont la plupart eurent pour témoin ou contemporain celui qui les expose fidèlement à nos yeux. Nous sommes donc parfaitement de l'avis de Montaigne, à l'égard de Froissart.

« J'aime, écrivait, au seizième siècle, l'auteur des « Essais, j'aime les historiens, ou fort simples ou excel- « lents. Les simples, qui n'ont pas de quoi y mêler quel- « que chose du leur, et qui n'y apportent que le soin et la (( diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, « et d'enregistrer à la bonne foi toutes choses, sans « choix et sans triage, nous laissent le jugement entier, « pour la connaissance delà vérité. Tel est, par exem- (( pie, le bon Froissart, qui a marché en ses entreprises, « d'une si franche naïveté, qu'ayant fait une faute, il ne (( craint aucunement de la reconnaître, et corriger à (( l'endroit oii il en est averti, et qui nous représente la « diversité des mêmes bruits qui couraient et les diffé- « rents rapports qu'on lui faisait ; c'est la matière de « l'histoire une et informe, chacun en peut faire son « profit, autant qu'il a d'entendement (1). »

On ne saurait mieux dire, et l'on doit s'en rapporter à Montaigne, car il savait lire avec attention et sagacité, la plume à la main, et consignant au fur et à mesure ses observations, ce qui a été et sera toujours la vraie manière pour bien s'instruire.

(1) Essais de Montaigne , Livre II, Chap. x. Des Livres,

Les trois parties de notre étude sur Froissart s'imposent d'elles-mêmes, et consistent d'abord dans la biographie de ce chroniqueur, qui a vraiment ?;écz« son récit, en ayant, par le moyen de nombreux voyages, recherché et recueilli tous les matériaux, puis dans l'étude du plan, de la division, des recherches, des soins, du but, des règles qu'il s'était proposés, enfin dans le jugement définitir, porté sur cet ouvrage, en vertu des principes de la critique historique vraiment digne de ce nom.

Jean Froissart naquit à Valenciennes, vers l'année 1337. « Son enfance annonça ce qu'il devait être un jour. 11 montra de bonne heure cet esprit vif et inquiet qui, pendant le cours de sa vie, ne lui permit pas de demeurer longtemps attaché aux mêmes occupations et aux mêmes lieux... 11 aimait la chasse, la musique, les assemblées, les fêtes, les danses, la parure.., et ces goûts, qui se développèrent presque tous dès l'âge de douze ans, s'étant fortifiés par l'habitude, se conservèrent même dans sa vieillesse, et peut-être ne le quittèrent jamais (1). »

La variété et la vivacité de ces goûts, en faisant du jeune homme une nature cosmopolite, devaient le dispo-

(1) LaCurne de Sainte-Palaye, Mémoire sur la vie de Froissart, p. 487-489 du tome XV, édit. in-12 des Mémoires de l'Acad. des Inscript ,

ser on ne peut mieux et de bonne heure, à cette vie de chroniqueur toute d'impressions primesautières ; aussi il avait h peine vingt ans, lorsqu'à la prière de son cher seigneur et mcûlre^ messire Robert de Namur, il entreprit d'écrire l'histoire des guerres de son temps, particulièrement de celles qui suivirent la bataille de Poitiers. Quatre ans après, étant allé en Angleterre, il présenta une partie de son travail à la reine Philippe de Hainaut, femme d'Edouard III. Quelque jeune qu'il fût alors, il avait déjà fait des voyages dans les provinces les plus reculées de la France. C'était commencer de bonne heure à écrire l'histoire de son temps.

Après quelque séjour en Angleterre, il revint sur le continent, puis repassa en Angleterre, et s'attacha au service de la reine. Cette princesse qui affectionnait, ses compatriotes, aimait aussi les lettres; le collège d'Oxford, qu'elle fonda, est un illustre monument de la protection qu'elle leur accordait. L'histoire que Froissart lui présenta, fut très-bien reçue, et lui valut le titre de clerc, c'est-à-dire de secrétaire ou d'historiographe de la chambre de cette princesse (1361). Le chroniqueur fit aux frais de la reine, pendant les cinq années qu'il passa à la cour, plusieurs voyages dont l'objet parait avoir été de rechercher tout ce qui devait servir à enrichir son histoire.

Mais, laissons-le parler lui-môme, et nous dire dans l'accent d'une conviction sincère et profonde, avec quel amour il avait embrassé et poursuivit toujours sa mission de chroniqueur.

« Or, considérez entre vous qui le lisez, ou avez lu, ou orrez {enlendrez)\\VQ comment je puis avoir su et rassemblé tant de faits desquels je traite et propose et tant de

parties ; et pour vous informer de la vérité, je commençai jeune, de l'âge de vingt ans, et je suis venu au monde avec les faits et advenues, et j'y ai toujours pris grande plaisance, plus qu'à autre chose...

« En mon temps, je cherchai la plus grande partie de la chrétienté, et partout où je venais, je faisais enquête aux anciens chevaliers et écuyers, qui avaient été des faits d'armes et qui proprement en savaient parler et aussi à anciens hérauts de crédence, pour vérifier et justifier toutes les matières; ainsi ai-je rassemblé la noble et haute histoire et matière. Et tant comme je vivrai par la grâce de Dieu, je la continuerai; car comme plus y suis et plus y labeure, et plus me plaît... »

Froissart visita ainsi successivement la France,ritalie et l'Allemagne, partout admirablement bien reçu; la mort de sa protectrice, Philippe de Hainaut, le fit rentrer dans son pays, où il vécut quelque temps à Lestine, non loin d'Ath; puis il s'attacha à Venceslasde Luxembourg, duc de Brabant, en qualité de secrétaire. A la mort de Venceslas, le chroniqueur passa au service de Gui, comte de Blois. En 1385, 1386 et 1387, nous le trouvons tantôt dans le Blaisois, tantôt dans la Touraine, mais son protecteur l'ayant engagé à reprendre la suite de l'histoire qu'il avait interrompue, il résolut, en 1388, de profiter de la paix qui venait de se conclure, pour aller à la cour de Gaston Phœbus, comte de Poix et de Béarn, s'instruire à fond de ce qui regardait les pays étrangers et les provinces de France les plus éloignées, où il savait qu'un grand nombre de guerriers se signalaient tous les jours par de merveilleux faits d'armes.

Son âge et sa santé lui permettaient encore de soutenir de longues fatigues, sa mémoire était encore assez bonne

pour retenir tout ce qu'il entendrait dire, et sonjugement assez sain pour le conduire dans l'usage qu'il en devrait faire. Il partit avec des lettres de recommandation du comte de Blois pour Gaston Phœbus, et prit sa route par Avignon. Il alla de Garcassonne à Pamiers, et s'y arrêta trois jours, en attendant que le hasard lui fît rencontrer quelqu'un avec qui il pût passer en Béarn. Il fut assez heureux pour trouver un chevalier du comté de Foix, et ils marchèrent de compagnie. Messire Espaing du Lion, (c'est le nom du chevalier), était un homme de grande distinction ; il avait eu des commandements considérables, et fut employé toute sa vie dans des négociations aussi délicates qu'importantes. Les deux voyageurs se convenaient parfaitement. Le chevalier, qui avait servi dans toutes les guerres de Gascogne, désirait avec passion d'apprendre ce qui concernait celles dont Froissart avait connaissance, et Froissart, plus en état que personne de le satisfaire, n'était pas moins curieux des événements auxquels le chevalier avait eu part. Ils se communiquèrent ce qu'ils savaient, avec une égale complaisance. Ils allaient à côté l'un de l'autre, et souvent aux pas de leurs chevaux; toute leur marche se passait en des conversations où ils s'instruisaient réciproquement.Villes, châteaux, masures, plaines, hauteurs, vallées, passages difficiles, tout réveillait la curiosité de Froissart et rappelait àla mémoire du seigneurEspaing du Lion, les diverses actions qui s'y étaient passées sous ses yeux, ou dont il avait ouï parler à ceux qui s'y étaient trouvés... S'ils arrivaient dans une ville avant le coucher du soleil, ils mettaient h profit le peu de jour qui restait pour en examiner les dehors, ou pour observer les lieux des attaques qui s'y étaient faites. De retour à l'hôtelle-

rie, ils continuaient les mômes propos, ou entre eux seuls ou avec d'autres chevaliers ou écuyers qui s'y trouvaient logés, et Froissart ne se couchait point qu'il n'eût écrit tout ce qu'il avait entendu (1). »

On ne peut mettre plus de zèle et d'ardeur, ni apporter plus d'attention à ces recherches faites sur place ou recueillies de la bouche même de ceux qui avaient joué un rôle actif; voilà vraiment d'excellentes conditions pour bien écrire l'histoire d'une époque jour par jour et, pour ainsi dire, heure par heure.

Arrivé à Orthez, séjour habituel de Gaston de Foix, Froissart trouva auprès de ce prince et dans son entourage le vrai milieu qui convenait à un chroniqueur aussi avide de faits qu'il était ; âgé de cinquante-»neuf ans, Gaston était le type du grand capitaine et vivait dans la société des plus vaillants guerriers de son époque, ses anciens compagnons d'armes, ses émules ou ses disciples dans cette brillante école d'honneur, de chevalerie et de bravoure. Autour du prince on ne parlait que d'attaques de places, de surprises, de sièges, d'assauts, d'escarmouches, de batailles. Froissart fut reçu à merveille par le comte, qui voulut entendre la lecture de ce qu'il avait déjà écrit de l'histoire de son temps.

Après un assez long séjour à la cour d'Orthez, l'infatigable chroniqueur se dirigea sur Paris. Son activité naturelle et surtout la passion de s'instruire ne lui per'mirentpas d'y demeurer longtemps; en six mois il avait passé du Blaisois à Avignon, ensuite dans le comté de Foix, d'où il revint encore à Avignon et traversa l'Au-

1) La Curne de Sainte-Palaye, Ibid ut sup., p. o06-o09.

vergne pour aller à Pairs. On le voit, en moins de deux ans, successivement dans le Gambrésis, dans le Hainaut, dans la Hollande, dans la Picardie, une seconde fois à Paris, dans le fond du Languedoc, puis encore à Paris et à Valenciennes, de là à Bruges, à l'Ecluse, dans la Zélande, enfin dans son pays.

Tous ces voyages étaient longs, pénibles etdispendieux : mais il n'y avait pas de regrets, « car^ aussi ai-je fait, disait-il, {\) mainte histoire dont il sera parlé dans la postérité. »

Il no se passait rien de nouveau dont Froissart ne voulût être témoin: fêtes, tournois, conférences pour la paix, entrevues de princes et leurs entrées, rien n'échappait à sa Quriosité.

Au commencement de 1390, il retourna dans son pays et il ne songeait qu'à reprendre la suite de sa chronique, pour la continuer d'après les instructions qu'il avait amassées de tous côtés avec tant de peines et de fatigues : mais, celles qu'il avait eues au sujet de la guerre d'Espagne ne le satisfaisaient pas encore. Il lui survint quelque scrupule de n'avoir entendu qu'une des deux parties, c'est-à-dire les Gascons et les Espagnols, qui avaient tenu pour le roi de Gastille. Il était du devoir d'un écrivain exact et judicieux de savoir aussi ce qu'en disaient les Portugais ; sur l'avis qu'on lui donna qu'il pourrait en trouver à Bruges un grand nombre , il s'y rendit. La fortune le servit au delà de ses espérances, et l'enthousiasme avec lequel il en parle, peint l'ardeur avec laquelle il désirait de tout approfondir...

y\) Le dit don Flourin, cité par La Curno de S.-P: p. "A'^.

Il y avait vingt-sept ans que Froissart était parti d'Angleterre, lorsqu'à l'occasion de la trêve qui se fit entre les Français et les Anglais il y retourna en 1395. En attendant d'être présenté au jeune roi Richard, il employa son temps à recueillir des notes : les Anglais étaient encore sous l'impression de leur expédition en Irlande ; il se fît raconter et leurs exploits et les choses merveilleuses qu'ils y avaient vues.

Deux objets importants occupaient alors Richard tout entier : d'une part le projet de son mariage avec Isabelle de France, de l'autre l'opposition des peuples de l'Aquitaine à la donation qu'il avait faite de cette province au duc d'York, son oncle. Les prélats et les barons d'Angleterre ayant été convoqués à Elten pour délibérer sur CCS deux affaires, Froissart suivit la cour: il écrivait, chaque jour, ce qu'il apprenait des nouvelles du temps dans ses conversations avec les seigneurs anglais, et Richard de Servy, qui était du Conseil étroit du roi^ lui confiait exactement les résolutions que l'on y prenait, le priant seulement de les tenir secrètes jusqu'à ce qu'elles fussent divulguées.

Une circonstance qui mérite d'être ici consignée montrera avec quel soin et quel scrupule Froissart recueillait et contrôlait les renseignements dont il avait besoin pour rédiger sa chronique. Henri Gastede, écuyer anglais, qui avait été témoin de la présentation de Froissart au roi, et qui savait qu'il écrivait les événements de son temps, lui demanda s'il était informé des détails de la conquête que le monarque anglais venait de faire en Irlande ; comme Froissart, pour l'engager à parler, feignit de les ignorer, l'écuyer se fit un plaisir de les lui raconter...

En 1397, époque où le chroniqueur quitta l'Angleterre pour retourner dans son pays natal, il avait soixante ans ; il mourut vers 1401 environ : on ignore la date précise de son décès.

On peut voir déjà — par cette rapide mais suffisante et surtout exacte exquisse de la vie de Froissart, — que l'ardeur infatigable et patiente avec laquelle il s'attacha pendant près de quarante ans à recueillir, jour par jour, pays par pays, les éléments de sa chronique, sans reculer devant les fatigues des voyages et les dépenses pécuniaires, est un sûr garant de son impartialité dans l'exposé des faits qu'il s'attacha plus à raconter qu'à raisonner, en vrai chroniqueur qu'il était autant et môme plus que ses devanciers et ses contemporains.

A cette première preuve tirée du caractère et du tempérament, pour ainsi dire, de l'homme qui était narrateur d'instinct comme d'autres naisseni poètes ou peintres, nous allons joindre de nouveaux arguments non moins péremptoires, que Froissart lui-même nous a fournis dans le plan général ainsi que dans le plan particulier de sa chronique, dans le soin minutieux qu'il avait apporté à ses nombreuses et incessantes recherches, dans le but qu'il s'était proposé en écrivant son ouvrage et les règles qu'il s'était prescrites à cet effet.

Avec la Curne de Ste-Palaye nous dirons donc: « J'ai cru devoir une attention particulière hun hislonen qui seul en vaut un grand nombre cV autres, par l'imporlance des

FROISSART EST-IL UN HISTORIEN PARTIAL? 3i

matières qu'il a traitées et par la durée des temps dont il nous a laissé l'histoire (1). »

La chronique de Froissart s'étend depuis 1326 jusqu'en 1400, et comprend soixante-quatorze années des plus agitées peut-être de l'histoire d'Europe, au quatorzième siècle ; elle ne se borne pas aux événements qui se sont passés en France dans ce long espace de temps, elle comprend, dans un détail presqu'aussi grand, ce qui est arrivé de considérable en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Flandre. On y trouve encore une infinité departicularités touchant les affaires des papes de Rome et d'Avignon, touchant celles d'Espagne, d'Allemagne, d'Italie, quelquefois même de la Prusse, de la Hongrie , de la Turquie, de l'Afrique, des autres pays d'outre-mer, enfin de presque tout le monde connu.

Quant à déterminer les époques de sa vie pendant lesquelles Froissart travailla à sa chronique , c'est chose assez difficile mais non impossible cependant.

« Froissart parcourut beaucoup de pays , dans plusieurs desquels il séjourna un temps considérable ; il fut attaché en différents temps h des cours dont les intérêts étaient fort opposés; il fréquenta un grand nombre de princes et de seigneurs de divers partis. Il serait bien difficile qu'il ne se fût pas laissé prévenir ou d'affection pour les uns ou de haine pour les autres et qu'il se fût toujours défendu de l'illusion de la prévention dont la bonne foi ne sert souvent qu'à nous rendre plus susceptibles.

[i) Mémoire concernant les ouvrages de Froissart, p. 289 du le XX, ( édit. in-lS. des Mém. de l'Acad. des Inscript.).

« Si l'on veut se rappeler les circonstances de la vie de notre historien et qu'on les rapproche des temps auxquels il travailla à la composition des différentes parties de son histoire, non-seulement on verra les instructions qu'il avait été en état de prendre tant par rapport aux lieux que par rapport aux personnes qu'il avait vues, mais on jugera encore des partis auxquels on peut le soupçonner d'avoir incliné... Cette règle servira de guide au lecteur, à chaque pas ; elle le garantira de Terreur ou ^de la séduction, soit que l'historien ait été mal informé, soit qu'il aitvouluimposer à ses lecteurs, s il est vrai qu'il en ait été capable. »

Ainsi s'exprime La Curne de Ste-Palaye(l), etnous sommes complètement de son avis.Froissart a pu être malinformé, msiis s'il a été trompé, il n'a jamais cherché à tromper ses lecteurs, et c'est une grande quaUté dans un historien. Que Froissart ait été parfois mal informé, rien d'extraordinaire à cela; il avait sans doute la plupart du temps affaire à des contemporains et à des témoins, mais les uns et les autres peuvent avoir vu les événements à travers leurs préventions, ou se les être rappelés d'une façon incomplète. Il fallait bien que Froissart eût prévu et redouté avec raison cet écueil, puisque pour la guerre d'Irlande par exemple, nous le voyons saisir avidement l'occasion d'entendre deux fois le récit des faits qui s'y rattachaient, afin de les contrôler l'un par l'autre. Quelle meilleure et plus évidente preuve de sa recherche de la vérité et par conséquent de son impartialité ?

Mais, outre cela, Froissart a été moins exposé à se

(1) Ibid ut sup , p. 297 ol 298.

tromper lui-même et à tromper ses lecteurs que la plupart des historiens modernes qui, écrivant d'après les témoignages contradictoires des auteurs des diverses époques, finissent par perdre le fil et la vraie cause des faits et fatalement tombent dans l'esprit de système pour expliquer telle ou telle circonstance restée obscure, soit par la faute des contemporains, soit par les lacunes des écrits de ces mêmes contemporains, qui n'ont su qu'une partie de la vérité, ou ont eu quelque intérêt à la déguiser, ou même à la cacher tout à fait aux yeux de la postérité.

Gomme nous l'avons déjà dit (et nous y insistons), Froissart, lorsqu'il n'a pas vu par lui-même la plupart des choses qu'il raconte, s'appuie sur le témoignage de ses contemporains, sans néghger cependant de le contrôler le mieux qu'il lui est possible. De là, sa supériorité sur tant d'autres chroniqueurs, voire des historiens de parti-pris et de profession.

On a déjà vu avec combien de peines et de fatigues, Froissart avait visité la plupart des cours de l'Europe. Admis chez les plus grands seigneurs et s'insinuant dans leur confiance, au point de mériter non-seulement qu'ils lui racontassent plusieurs détails, soit de leur vie, soit des événements dont ils avaient été témoins, ou auxquels ils avaient eu part, mais qu'ils lui découvrissent même quelquefois le secret des résolutions prises dans les conseils les plus intimes et sur les affaires les plus importantes, il n'avait pas moins d'attention à profiter des entretiens de ceux à qui il pouvait parler et qu'il pouvait interroger avec plus de liberté. Il avait été instruit de quelques particularités de la cour de France par des domestiques mêmes du roi et parceux qui l'approchaient

de plus près. Si dans ses voyages dans les cours et dans les autres lieux qu'il visitait, il se rencontrait des personnes de qui il pût tirer des instructions, surtout des gens de guerre ou des hérauts qui étaient, en ces tempslà, les agents les plus ordinaires dans les négociations et dans les grandes affaires, il se liait de conversation avec eux, les amenait insensiblement à parler sur les points d'histoire dont ils devaient être le mieux informés, eu égard au pays d'où ils étaient et aux autres circonstances de leur vie : il ne les quittait qu'après leur avoir fait dire tout ce qu'ils en savaient, et ce n'était que pour aller aussitôt jeter sur le papier ce qu'il avait appris d'eux. Non content de recueillir ces précieuses autorités et de comparer avec soin, comme il en avertit lui-même, les témoignages des personnes qui avaient suivi des partis contraires, il voulait des preuves encore moins suspectes. Il consultait les traités que les princes avaient faits entre eux, leurs défis ou déclarations de guerre, les lettres qu'ils s'écrivaient et les autres titres de cette nature. 11 dit expressément qu'il en avait vu plusieurs qu'il ne rapporte point, nommèrent ceux de la chancellerie du roi d'Angleterre, et on en trouve quelques-uns transcrits en entier dans le cours de sa chronique, a II paraît même qu'il ne prenait point au hasard tous ceux qu'il rencontrait, qu'il les exavamsiil avec des yeux critiques, et qu'il les rejetait lorsque leur authenticité ne lui semblait pas assez prouvée. (1) »

On juge aisément, parle détail des soins que Proissart nous dit lui-môme avoir pris, qu'il connaissait les règles

(1) La Curne de Sto-Pîilay<\ Ibid. ut sup., p. 309 .

de la saine critique et la véritable méthode que l'on doit suivre pour écrire l'histoire. Il nous apprend d'ailleurs qu'il ne s'était pas proposé de donner seulement une chronique oii l'on vît des faits rapportés sèchement à leur date, et dans l'ordre où ils sont arrivés, mais qu'il avait voulu écrire ce qu'on peut appeler véritablement une histoire, dans laquelle les événements fussent revêtus des circonstances qui les avaient accompagnés. Les détails qui découvrent les ressorts secrets qui font agir les hommes sont précisément ce qui dévoile le caractère et le fond du cœur des personnages que l'histoire met sur la scène ; et c'était là une des parties essentielles du dessein que Froissart s'était proposé en écrivant l'histoire. Plusieurs passages de son ouvragé nous montrent qu'il y avait été porté par une inclination naturelle et qu'il trouvait un plaisir infini dans cette occupation ; mais une autre vue qui lui fait bien plus d'honneur avait extrêmement fortifié ce goût naturel. Il songeait à conserver aux siècles à venir la mémoire des hommes qui s'étaient rendus recommandables par leur courage et par leurs vertus, de donner à leurs actions un prix que rien ne pût ni effacer ni altérer, et en amusant utilement ses lecteurs, de faire naître ou d'augmenter dans leur cœur l'amour de la gloire par les exemples les plus signalés. Ce désir, qui l'a toujours animé dans ses recherches, l'a soutenu dans un travail de plus de quarante ans, où il n'épargna ni soins, ni veilles, et pour lequel il ne craignit pas de dépenser des sommes considérables. « En effet, rien n'est plus propre que le spectacle que Froissart met continuellement sous les yeux de ses lecteurs à leur inspirer l'amour de la guerre, cette vigilance industrieuse, qui, toujours en garde

contre les surprises, est sans cesse attentive à surprendre les autres, cette activité qui fait compter pour rien les peines et les fatigues, ce mépris de la mort qui élève Fâme au-dessus de la crainte des périls, enfin cette noble ambition, qui porte aux entreprises les plus hardies (1). » Il fait passer en revue tous les héros que produisirent, pendant près d'un siècle, deux nations guerrières, dont l'une était encouragée par des succès aussi flatteurs que continus, et l'autre, irritée par ses malheurs, faisait les derniers efforts pour venger, à quelque prix que ce fût , son honneur et son roi.

Dans un si grand nombre de faits, dont plusieurs furent extrêmement glorieux à l'une et à l'autre nation, il n'était pas possible qu'il ne s'en rencontrât quelques-uns d'une nature toute différente. Froi-ssart ne s'est pas moins attaché à peindre ces derniers, afin de donner autant d'horreur pour le vice qu'il inspirait d'amour pour la vertu. Mais, si tous ces tableaux n'eussent été que le fruit de son imagination, ils n'auraient pas touché autant qu'il le voulait. Afin qu'ils fissent une impression plus sûre et plus forte sur le cœur et sur l'esprit, il fallait qu'une vérité pure, dégagée de toute flatterie, ainsi que d'intérêt et de partiahté, en fût la base. C'est cette vérité que Froissart se pique d'avoir recherchée avec le plus de soin.

Tout ce qu^on vient de lire est tiré de ses propres paroles, répandues dans une infinité de passages de sa chronique; il s'agit de voir s'il a observé, aussi fidMement qu'il le promet, cette loi qu'il s'était imposée, et qui est

1) La Curne de S. -P. Ibid. ut svp. p , 311.

le premier devoir de tout historien. Mais avant, il nous faut parler des trente premières années de son histoire, qui ne sont, à proprement dire, qu'une introduction àl'histoire des quarante et quelques années qui les suivirent jusqu'à la fin du quinzième siècle.

Les trente premières années de la chronique de Froissart ne sont vraiment qu'un préliminaire qui sert à mettre les lecteurs au fait des guerres dont il doit lire le récit dans la suite. Il expose l'état de la France et de l'Angleterre et fait voir le sujet de la querelle entre ces deux couronnes, qui fut la source des guerres sanglantes qu'elles se firent réciproquement. Froissart peut, en quelque façon, n'être point regardé comme auteur contemporain, dans ces trente premières années: il n'était pas encore né, ou bien il était sinon dans son enfance, au moins dans un âge où il n'avait pu faire un grand usage de sa raison. Aussi, ne parle-t-il guère, dans ces trente années, comme un auteur qui aurait vu ce qu'il raconte; et c'est sans doute à ce temps-là, seulement, qu'on doit rapporter ce qu'il dit, au commencement de sa chronique, qu'il l'écrivait d'après une autre qui avait paru auparavant. C'était, comme il nous l'apprend, les vraies chroniques de Jean-le-Bel, chanoine de St-Lamhert de Liège .

Ces chroniques ne sont point venues jusqu'à nous, et nous n'avons pu découvrir ni sur l'ouvrage ni sur l'auteur rien de plus que ce qu'on en lit dans Froissart. 11 en parle comme d'un homme qui ne vivait plus : mais il vante son exactitude, les soins qu'il avait apportés à composer son histoire et les dépenses considérables qu'il avait faites à ce sujet. Il le représente comme favori et confident de Jean de Hainaut, auprès de qui il avait pu voir plusieurs grands événements qui

seront (dit-il,) rapportés dans la suite; carie comte, qui était proche parent de plusieurs rois, avait joué un rôle important dans la plupart de ces événements (1).

Froissart, dans ces trente années qui sont antérieures à la bataille de Poitiers, en 13o6, s'est bien plus étendu sur l'histoire des Anglais que sur celle des Français : apparemment, il suivait en cela son auteur original, qui avait pris un intérêt plus particulier à l'histoire d'Angleterre par les liaisons qu'elle avait avec celle du comte de Hainaut. C'est sans doute ce qui fait que dans des manuscrits qui ne contiennent que les premiers temps de la chronique de Froissart, elle est intitulée Chronique d'Angleterre : c'est aussi, par une même suite, ce qui a donné heu au reproche qu'on lui a fait d'avoir été partisan des Anglais et mal intentionné contre les Français, — accusation que nous examinerons tout à l'heure. Puis, nous parlerons des quarante et quelques années suivantes, dont Froissart a écrit l'histoire comme auteur contemporain et comme témoin (pour ainsi dire) de tout ce qui se passait alors dans le monde. Nous examinerons auparavant les divers jugements qu'on a portés de ce chroniqueur et particuhôrement le reproche presque général qu'on lui a fait d'avoir été partisan outré des Anglais et l'ennemi déclaré des Français. Nous parlerons de sa partiaUté à .d'autres égards, de sa créduhté sur certains articles, de son exactitude sur d'autres et de sa manière d'écrire.

Mais, avant tout, il faut bien se rappeler que Froissart

(1 ) Voyez les propres termes de Froissarl, dans le prologue di premier volume de sa Chronique.

n'était pas né Français ; Valenciennes faisait partie du Hainaut et n'en lut séparée pour être réunie à la France que sous Louis XIV; d'où il s'ensuit que lors niAme (ce qui n'est nullement prouvé ), qu'il aurait manqué d'impartialité à notre égard, il en était en quelque sorte excusable. D'ailleurs, il avait plus longtemps vécu en Angleterre qu'en tout autre pays, et la reconnaissance devait l'y attacher par des liens puissants au souverain de ce royaume, puisqu'il devait à la reine, femme de ce prince, la protection efficace qui l'encouragea à poursuivre sa carrière d'historien hérissée de tant de difficultés, qui l'exposait à tant de voyages, de fatigues et de dépenses dont cette reine, sa compatriote, et la cour d'Angleterre, l'indemnisèrent avec générosité.

D'où il suit que dans de telles circonstances le témoignage de Froissart à l'égard de la France a un grand poids et une importance considérable dont on ne saurait assez reconnaître la valeur et le prix vraiment inestimables.

On a accusé Froissart de partialité, et cette accusation est devenue si générale qu'elle semble avoir acquis le caractère de la notoriété dont le privilège est de suppléer aux preuves. Froissart, dit-on, a vendu sa plume aux Anglais, qui lui payaient une pension considérable, et, par une suite nécessaire de son inclination pour eux, il a été peu favorable aux Français. Bodin,Pasquier, Brantôme, Sorel, la Popelinière, le Laboureur déposent contre lui dans les termes les plus formels. Il semble

même que les lecteurs, prévenus parlesliaisonsqueFroissart eut avec les Anglais, peuvent avoir quelque raison de se défier de tout ce qu'il rapporte à leur avantage. 11 commence, en effet, par dire qu'il avait écrit à la sollicitation de Robert de Namur, proche parent de la reine, Philippe de Hainaut, et vassal de la couronne d'Angleterre, qu'il servit très-utilement contre la France. Ailleurs, il nous apprend qu'il avait ètè de V hôtel d'Edouard III, le plus cruel ennemi des Français, et que la reine sa femme, dont il était clerc, l'avait non-seulement mis en état par ses libéralités de faire plusieurs voyages pour enrichir sa chronique, mais qu'elle avait payé généreusement ses travaux. Enfin, les vingt-six premiers chapitres de sa chronique roulent uniquement sur l'histoire d'Angleterre, — ce qui est cause qu'elle a été intitulée Chronique d'Angleterre dans plusieurs manuscrits.

Delà on a conclu que Froissart étant si particulièrement attaché à la cour d'Angleterre, il ne pouvait être qu'un partisan outré de cette nation et. l'ennemi de ses ennemis. Il n'en fallait pas davantage pour que les traits qui auraient paru les plus innocents dans la bouche de tout autre historien, fussent dans la sienne des traits empoisonnés. Mais afin que l'on puisse juger si ce soupçon a quelque fondement, nous allons parcourir le temps dont il nous a transmis l'histoire, en examinant successivement les diverses circonstances où il s'est trouvé, lorsqu'il en a écrit les différentes parties.

Froissart ne peut être suspect de partialité pendant les premières années du règne d'Edouard III. Ce prince n'oublia jamais que le roi Gharles-le-Bel, son oncle, lui avait donné une retraite dans ses États lors qu'avec Isabelle de France, sa mère, il se sauva de la persécu-

tion et des Spencer qui obsédaient l'esprit de son père, Edouard II. La cour de France n'eut rien à démêler avec celle d'Angleterre, tant que dura le règne de Charles. Nous passons pour un moment les quarante années qui s'écoulèrent depuis 1329, lorsque la succession à la couronne de France étant ouverte par la mort de Gharles-le-Bel, les liens qui avaient uni les rois de France et les rois d'Angleterre devinrent eux-mêmes la source des divisions et des guerres les plus sanglantes, et nous venons aux temps qui suivirent la mort de la reine d'Angleterre, Philippe de Hainaut, arrivée en 1369, époque où Froissart n'habitant plus l'Angleterre, s'attacha à Venceslas, duc de Brabant. Ce prince, frère de l'empereur Charles IV, était, à la vérité, oncle d'Anne de Bohême, qui fut dans la suite reine d'Angleterre par son mariage avec Richard II; mais il l'était aussi du roi Charles V, fils de sa sœur ; et, gardant toujours une espèce de neutralité entre les deux couronnes ennemies, il fut invité aux sacres du roi Charles V et du roi Charles VI ; il obtint même, dans la dernière de ces cérémonies, la grâce du comte de St-Paul, que le conseil du roi voulait faire mourir comme coupable du crime de haute trahison. Froissart, qui nous apprend cette particularité dont il devait être bien instruit, en ajoute une autre qui fait encore mieux sentir que Venceslas conserva toujours l'amitié du roi Charles VI et de son conseil. Dans les circonstances de la guerre la plus sanglante, il obtint de la cour de France un sauf-conduit pour la princesse Anne de Bohême, qui devait aller en Angleterre épouser le roi Richard IL Charles et ses oncles accompagnèrent cette grâce des lettres les plus obhgeantes et lui mandèrent qu'ils ne l'accordaient qu'à sa considération.

Froissart n'eut aucun intérêt à écrire contre la France, dans tout le temps qu'il passa auprès de ce prince ; il en eut encore moins peu après, lorsqu'il fut clerc du comte de Blois, qui couronna une vie entièrement dévouée au service de la France par le sacrifice des intérêts de sa propre maison. La moindre marque d'inimitié l'aurait exposé à perdre, avec les bonnes grâces de son maître, le fruit de ses travaux historiques, qu'il lui avait fait reprendre et dont il le récompensait si généreusement. Aussi l'historien, craignant les reproches qu'on lui pouvait faire d'être trop bon français, reproches bien contraires à ceux qu'on lui a faits depuis, croit devoir justifier en ces termes ce qu'il rapporte de l'attachement inviolable des Bretons à la couronne de France contre les Anglais : « Que l'on ne die pas que j'ai été corrompu « par la faveur que j'ai eu au comte Guy de Blois, qui » me la fit faire ( m chronique ) et qui bien m'en a payé « tant que je m'en contente, pour ce qu'il fut neveu du « vrai duc de Bretagne et si prochain que fils au comte « Loys de Blois, frère germain à Charles de Blois, qui '< tant qu'il vécut fut duc de Bretagne : nenny vraiment « car je n'en veuil (veux) parler, fors à la vérité, et aller '< parmi le tranchant sans colorer ni l'un ni l'autre, et aussi « gentil prince et comte qui l'histoire me fit mettre sus tf ne voulut point que je la fisse autrement que vraie. » Puisque Froissart — dans tous ces temps qui nous conduisent presque jusqu'à la fin de sa chronique, — ne peut être soupçonné ni de haine contre les Français ni d'affection pour les Anglais, nous revenons aux années que nous avons omises, depuis 1329 jusqu'en 4369, dont il passa une partie considérable en Angleterre, attaché au roi et à la reine et vivant dans une espèce do fami-

PROISSART EST-IL UN HISTORIEN PARTUL ? 43

liarilé avec les jeunes princes leurs enfants : c'est par rapport à ces années que le soupçon de partialité pour les Anglais peut subsister dans toute sa force. Il était difficile que, dans une cour où tout respirait la haine contre les Français, il conservât l'exacte neutralité que demande la qualité d'historien, et qu'il ne servît pas la passion des princes à qui il devait sa fortune présente et de qui il attendait encore des établissements plus considérables. On pourrait trouver des raisons pour affaiblir ce préjugé, dans la douceur et dans la modération que conserva toujours au milieu de toutes ces guerres la reine Philippe de Hainaut, qui calma la fureur de son mari au siège de Calais et qui obtint de lui, par ses instances, la grâce des six généreux bourgeois de cette ville, qu'il avait condamnés à la mort ; on pourrait ajouter que si Froissart fut de lliôtel du roi Edouard, il fut aussi de Vhôtel du roi Jean, et qu'il paraît avoir été attaché à ce prince, dans le temps même qu'il était en Angleterre. Mais, sans vouloir combattre des préjugés par d'autre préjugés, nous ne consulterons que le texte de Froissart qui doit faire à cet égard la règle de notre jugement. « Après l'avoir lu avec toute l'attention dont je suis capable — dit la Gurne de Sainte-Palaye (1), — sans y remarquer aucune trace de la partialité qu'on lui reproche, j'ai encore examiné plus soigneusement quelques points principaux, où naturellement elle devait être plus marquée. »

L'avènement de Philippe de Valois à la couronna avait

(1) Jugement de l'histoire de Froissart, p. 327 du to oe XX, (édit. in-i2. des Méra. de l'Acad. des Inscript.),

révolté toute l'Angleterre qui adopta les prétentions chimériques du roi Edouard III. La circonstance était délicate pour un historien qui, vivant au milieu d'une cour et d'une nation si fortement prévenues, ne voulait cependant point s'écarter de son devoir. Or, voici les termes dans lesquels Froissart fait le récit de ces événements, après avoir rapporté la mort des rois Louis-le- Hutin, Philippe-le-long et Charles-le-Bel : « Les douze (( pairs — dit-il, — et «les barons de France ne donnè- « rent point le royaume de France à leur sœur, qui était « reine d'Angleterre, pour tant qu'ils voulaient dire et (( maintenir, et encore veuillent que le royaume de « France est bien si noble qu'il ne doit mie {pas) aller (( à femelle ni par conséquent au roi d'Angleterre, son « aîné fils, car — ainsi comme ils veulent dire, — le fils de « la femelle ne peut avoir droit ni succession de par sa « mère, venant là où sa mère n'a point de droit. Si que « par ces raisons les douze pairs et les barons de France « donnèrent de leur commun accord le royaume de « France à monseigneur Philippe, neveu jadis au beau « roi Philippe de France dessus dit et ôtèrent la reine « d'Angleterre et son fils de la succession du dernier roi « Charles. Ainsi alla le royaume de France hors de la « droite ligne , ce semble, à moult, de quoi grandes guer- « res en sont mues et venues, etc. »

Tout ce passage ne présente rien qui ne dût faire admirer le courage et la bonne foi de l'historien, quand même il n'eût point ajouté ces mots : Ce semble à moult de gens, puisqu'il n'est pas douteux que la succession passa de la ligne directe à la ligne collatérale.

L'hommage que le roi Edouard III rendit au roi de France blessait extraordinairement la délicatesse des

Anglais : ils avaient disputé longtemps et avec beaucoup de chaleur sur la forme dans laquelle il devait être fait, cherchant à retrancher tout ce qu'il y avait d'humiliant pour eux. Gomme le roi de France soutint avec fermeté les prérogatives de sa couronne et qu'il obligea Edouard à s'acquitter de ce devoir, suivant ce qui avait été pratiqué par ses prédécesseurs, un historien qui aurait voulu donner quelque chose à la complaisance ne pouvait passer trop légèrement sur cet article. Cependant Froissart insiste autant qu'il peut ; il n^omet ni les difficultés qu'on lui lit de la part des Anglais, ni les exemples et les autorités que le roi Philippe y opposa ; et il accompagne ces détails des actes originaux les plus propres aies constater : en sorte que si les rois de France avaient jamais eu besoin de faire valoir leurs droits, la seule déposition de Froissart aurait fourni un titre authentique et incontestable.

Les Anglais accusant les Français d'être peu fidèles à observer les traités soutiennent que GeofTroi de Gharny agit par des ordres secrets du roi de France, lorsqu'au mépris d'une trêve qui avait été faite il tenta de surprendre Calais, en 1349. Rapin Thoyras embrasse cette opinion et l'appuie du témoignage de Froissart, qu'il cite en marge (1). « Je ne sais dans quel exemplaire ou dans quel manuscrit il a pris cette autorité, — dit la Curne de Ste-Palaye (2), — pour moi, je lis dans tous les imprimés, comme dans tous les manuscrits, ces mots

(i) Sur Rapin Thoyras et le degré de confiance qu'il mérite, voir la 10® série des Erreurs et Mensonges historiques . (Le caractère de Charles V,) p. 235-238.

(2) Ibid, ut sup,,Tp. 330.

qui sont bien contraires à son sentiment : « Si crois qu'il « (Geoffroy de Gharny) n'en parla oncques au roi de o France, car le roi ne lui eut jamais conseillé, pour '< cause des trêves. »

Les mêmes Anglais imputent encore au roi Charles V l'infraction du traité de Brétigny, qu'ils violèrent les premiers, si on en croit les Français. Loin de rien trouver dans Froissart qui favorise les prétentions anglaises, nous croyons que les termes dans lesquels il s'exprime étant bie^ examinés formeraient du moins une prétention contre eux (1).

Le combat singulier proposé en 1354 entre les rois de France et d'Angleterre, fait encore un sujet de dispute outre les historiens des deux nations. Suivant les Français, le défl fait, au nom du roi Jean, ne fut point accepté par Edouard: Selon les Anglais, celui-ci provoqua le roi de France, qui refusa le combat. Froissart décide formellement pour les Français. « Le roi de France (ditil) alla après jusqu'à St-Omer et lui manda {au roi « d'Angleterre) parle maréchal d'Authain et par plusieurs " autres chevaliers, qu'il le combattrait s'il voulait, corps

à corps ou pouvoir contre pouvoir, à quelque jour qu'il

voudrait. Mais le roi d'Angleterre refusa la bataille (( et repassa la mer en Angleterre, et le dit roi de France « retourna à Paris. »

A ces exemples nous pourrions ajouter beaucoup d'autres passages, où il donne de grands éloges tant aux peuples qu'aux seigneurs qui se signalèrent par leur attachement au parti des Français, et où il ne ménage ni

(i) Cs. la 10" série des Erreurs et Mensonges hist. (Ibid.) p. 223 et suiv.

ceux qui s'étaient déclarés contre eux ni ceuxquiles avaient abandonnés lâchement. Enfin, de toutes les nations dont il parle dans sa chronique, il y en a peu qu'il n'ait désignée quelquefois par des épithètes odieuses : selon lui, les Portugais sont bouillants et querelleurs, les Espagnols envieux, hautains, malpropres, les Ecossais perfides et ingrats, les Italiens assassins et empoisonneurs, les Anglais, vains, glorieux, méprisants, cruels ; on ne trouvera aucun trait contre la nation française ; au contraire , cette brave nation se soutint toujours, selon Froissart, par la vigueur et par la force de sa chevalerie, qui ne fut jamais tellement accablée de ses infortunes qu'elle ne trouvât encore des ressources merveilleuses dans son courage.

Il est vrai que le roi d'Anglerre et le prince de Galles, son fils, semblent être, tant qu'ils vécurent, les héros de son histoire et que dans les récits de plusieurs batailles il est plus occupé d'eux que du roi de France. Mais, quel est le Français de bonne foi qui ne soit forcé de donner à ces princes les plus grands éloges? D'ailleurs, notre historien ne rend-il pas justice à la valeur et à l'intrépidité du roi Philippe de Valois et du roi Jean ? Rien peut-il égaler- les louanges qu'il donne tant à la sagesse qu'à l'habileté du roi Charles V, et surtout ce glorieux témoignage qu'il ne fait pas difficulté de mettre dans la bouche du roi d'Angleterre : « Il n'y eut oncques « roi qui moins s'armât, et si n'y eut oncques roi qui « tant me donnât à faire. >>

Nous croyons avoir suffisamment établi, p^r tout ce qu'on vient de lire, que Froissart n'est pas un historien partial, ainsi qu'il en a été si injustement accusé.

« Mais, — ajoute avec raison la Gurne de Sainte-

Palaye, — quand un historien, dégagé de toute passion» tiendrait toujours la balance égale entre les différents partis ; quand à cette qualité il joindrait celle qu'on ne peut refuser à Froissart, j'entends une attention continuelle à vouloir être informé de tous les événements et de toutes les particularités qui peuvent intéresser les lecteurs, il sera toujours bien loin de la perfection, si ces connaissances ne sont éclairées d'une saine critique qui, dans cette multitude de récits différents, sache écarter tout ce qui s'éloigne de l'exacte vérité ; son ouvrage sera moins une histoire qu'un tissu de fables et de bruits populaires (1). »

Or, la critique a manqué parfois à Froissart ; mais la faute en est plus à son temps agité et à son genre de vie tout en voyages qu'à lui-même ; il a réuni de précieux matériaux, mais le loisir lui a manqué pour les mettre toujours bien en œuvre comme il aurait fallu, et c'est ce qu'ont fait depuis et font encore tous les jours les savants éditeurs et annotateurs de cette intéressante chronique.

« Tant de défauts et d'imperfections n'empêchent pas que la chronique de Froissart ne doive être regardée comme un des plus précieux monuments de notre histoire, et que la lecture n'en soit aussi agréable qu'instructive pour ceux qui, ne se bornant pas à la connaissance des faits généraux, cherchent dans les détails, soit des événements particuHers, soit des coutumes, à démêler le caractère des hommes et des siècles passés. Froissart était né pQur conserver à la postérité une image vivante d'un siècle ennemi du repos et qui; parmi les intervalles

(I) Ibid. ut siip.f p. 334.

des troubles dont il l'ut presque toujours agité, ne trouvait de délassement que dans les plaisirs les plus tumultueux. Outre les-guerres de tant de nations qu'il décrit et dont il nous apprend les divers usages, on y trouve tout ce qui peut intéresser la curiosité au sujet de la noblesse, de la chevalerie, des joutes, des tournois, des entrées des princes, des assemblées, des festins, des bals, des habillements d'hommes et de femmes : en sorte que son histoire est pour nous un corps complet des antiquités du quatorzième siècle. Il faut avouer que ces détails n'attirent l'attention que par leur propre singularité ; ils sont rapportés sans étude et sans art : c'est la conversation d'un homme d'esprit, qui a beaucoup vu et qui raconte avec grâce. Cependant ce conteur agréable sait quelquefois, surtout dans les grands événements, allier la majesté de l'histoire avec la simplicité delà narration. Qu'on lise entre autres choses, parmi tant de batailles qu'il a si bien peintes, qu'on lise le récit de la fameuse journée de Poitiers ; on y verra, dans la personne du prince de Galles, un héros plus grand par la générosité avec laquelle il use de sa victoire, par ses égards pour le prince vaincu et par les respects qu'il lui rendit toujours, que par les efforts de courage qui l'avaient fait triompher. Je ne crois pas qu'il y ait rien d'égal à la sublimité de ce morceau d'histoire, rien qui soit plus capable d'élever le cœur et l'esprit.

« D'autres, d'ungenre bien différent, tiennent tout leur prix de leur naïveté »

Ainsi s'exprime La Curne de Ste-Palaye (1), le savant

fl) Ibid, ut Slip, p., 337 et 338.

du siècle dernier qui a peut-être le mieux connu le moyen-âge et dont le jugement a tant de poids. Pour nous résumer, empruntons h Montaigne les termes dont il se sert pour apprécier le génie, la candeur et surtout l'impartialité de Proissart. Oui, comme il le dit fort bien, ce chroniqueur est du nombre des historiens fort simples et par conséquent ecocellents ; car, à ses récits il ne môle rien du sien, il enregistre à la bonne foi loutes choses, en laissant au public et à la postérité le soin de tirer les conclusions nécessaires et vraies. On dira donc désormais — et ce jour est déjà venu, — le bon Froissart et on louera de plus en plus sa si franche naïveté.

Comme l'écrivait naguère M. Villemain: « Être un historien au xiv'' siècle n'était pas condition facile. Que raconter? Le passé, on l'ignorait faute de livres; le présent? Mais nulle communication régulière entre les peuples... Pour savoir, il fallait courir les aventures, être un historien errant comme il y avait des chevaliers errants. Il fallait aller de ville en ville, de château en château et voir sur les Heux, apprendre des personnages mêmes tout ce qu'on voulait dire. Cette ambulante étude convenait à l'humeur libre et hardie de Froissart; et s'il voyagea pour écrire l'histoire, je crois qu'il se fit historien pour voyager. Il se mit h l'œuvre dès l'âge de vingt ans (1).))

Il est temps de parler des principales éditions do la chronique de Proissart, notamment de celle (la quatrième),

(i) Cours de littérature />a «f a z^e. Tableau de la littérature au moyen-age, etc., 3® éclit.(in-8), tome II, i841, p. 147 et 148. Cs. Ibid. p. 148 ~ 170.

qui fut publiée, à Lyon, on trois volumes in-folio (1559, 1560 et 1561), revue et corrigée par Denys Sauvage.

« Si Ton a accusé Proissart d'avoir montré trop de haine contre les Français dans plusieurs endroits de sa chronique, on a également accusé l'éditeur d'avoir montré trop d'inclination pour eux, en supprimant tout ce qui pouvait leur déplaire. Peut-être cette accusation n'a-t-elle été qu'une suite de la première; les lecteurs, prévenus d'une part que Froissart avait été ennemi de la France, surpris de l'autre de ne trouver dans son histoire aucune trace de cette inimitié prétendue, auront pu juger, sans autre raison, que Sauvage avait retranché, par amour pour sa patrie, ce que l'historien avait écrit par aversion. Les Français auprès de qui Sauvage devait à ce titre trouvergrâce, ne Font pas plus épargné sur un autre chef. Selon plusieurs il a altéré, défiguré les noms propres, il a changé le langage naïf du temps do Froissart pour y substituer son langage ; en quoi il fa plutôt ob.<iciirci qu illustré.,. On verra si c'était là la récompense que méritaient les soins qu'il s'est donnés (1). )>

La Curne de Ste-Palaye prouve clairement que Sauvage ne méritait aucun des reproches que lui ont jetés la prévention et la mauvaise foi; il a suivi fidèlement le petit nombre de manuscrits et d'éditions qu'il avait alors h sa disposition, respectant scrupuleusement le langage de son auteur, etc.

« Sauvage — dit La Curne de Ste-Palaye,^ ne promet rien par rapporta l'édition de Froissart dont il ne se soit fidèlement acquitté (2). »

(1) La Curne de Ste-Palaye, Ibid. ut sup., p. 342 et 343.

(2) Jbid. ut sup., p. 34i.

Puis, après avoir signalé et parcouru les nombreux et importants manuscrits de la chronique de Froissart, qu'il a trouvés dans les diverses bibliothèques de Paris, notre érudit ajoute : « Nous ne voyons rien dans ces manuscrits ni qui établisse la prétendue inimitié de Froissart, ni qui justifie l'accusation intentée contre Sauvage d'avoir altéré le texte de son historien. Mais, un magnifique manuscrit de Breslau en fournit, suivant quelques écrivains, une preuve incontestable. Le monde savant, disent-ils, croit avoir un Froissart entier; il a été grossièrement trompé par Sauvage, qui n'en a pas conservé la dixième partie dans son édition. On peut répondre d'avance : 1« que Sauvage sera toujours exempt de reproche, puisqu'il nous a donné le texte de Froissart tel qu'il l'avait vu dans les exemplaires connus de son temps, 2° que la description qu'on nous fait des mignatures de celui de Breslau fait juger qu'il ne remonte guère au delà de la fin du xv^ siècle, et qu'il est par conséquent d'une médiocre autorité, enfin qu'après le concert de tant d'autres manuscrits, dont plusieurs même ont été écrits en Angleterre ou destinés pour ce pays-là, puisque l'auteur est représenté ofi'rant son livre au roi et à la reine d'Angleterre, on ne se persuadera pas aisément que le seul manuscrit de Breslau conlienne seul des difi*érences si considérables. Du moins, est-il de notre prudence de suspendre notre jugement jusqu'à ce qu'on ait publié ou le manuscrit même ou quelques-uns des passages qu'on dit avoir été retranchés (1). »

(1) Ihid. ut sup., p. 356 et 3o7.

On sait à quoi s'en tenir, aujourd'hui, sur le manuscrit tant vanté de Breslau. « Semblable à beaucoup d'autres choses célèbres,

Outre les anciens abrégés manuscrits de FroissarL, Sleidan, rempli d'admiration pour ce chroniqueur, et voulant que l'utilité qu'on en peut tirer fût commune à tous les temps et à toutes les nations, en fit en 1537 un abrégé latin (1). Dans une préface ou épître, qui précède cet abrégé, l'auteur recommande l'étude de l'histoire de France sur toutes les autres, et particulièrement celle de Froissart, dont il loue la bonne foi et à qui il ne reproche que de s'être quelquefois un peu trop étendu sur les détails miUtaires et sur les entretiens des princes.

il n'a du sa réputation qu'à un défaut d'exameu attentif. On Ta. vu élégamment copié, richement relié, orné de brillantes vignettes ; il avait appartenu à un haut personnage; on l'a cru excellent. Il faut souvent moins de titres pour acquérir un nom. Les habitants de Breslau attachaient tant de prix à cette possession que lorsque Breslause rendit aux Français en 1806, les Prussiens, craignant qu'on ne le leur enlevàt,insérèrent dans leur capitulation un article exprès à son intention, portant que la bibliothèque publique serait respectée... Nous avons à la bibliothèque de Paris, parmi une trentaine de copies de Froissart, au moins cinq ou six manuscrils qui sont de beaucoup préférables... » — Buchon, Préface de sa première édition delà chronique de Froissart. (Voyez le Panthéon littéraire, 1837, 3 vol. grand in-8.) tome III, p. 376 et suiv. On voit que, dès 1735, La Curne de Ste-Palaye était assez bien renseigné sur l'importance du manuscrit de Breslau qu'en 1777 Frédéric II, roi de Prusse, fit communiquer au savant Dacier pour fédition qu'il préparait de la chroniquede Froissart. (Buchon, ibid., p. 377 )

(1) Joannis Froissardi Historiarum epitome, in quâ agitur de bellis inter Anglos .et Gallos gestis; interprète S. Sleidano, apud Britannicarum rerum scriptores, etc., curis H. Gommelini (Heidelberg, 1587, in-fol.)

Pour résumer Fimportance inappréciable de l'œuvre à laquelle Froissart a attaché son nom, que la postérité la plus reculée ne saurait désormais oublier, si nombreuses et si terribles que soient les révolutions que nous avons encore à traverser, — un des plus récents éditeurs de cette immense chronique, et le plus complet ainsi que le plus savant, M. S. Luce (1), nous paraît avoir formulé un jugement en dernier ressort et duquel on ne saurait appeler .

« Froissart — dit-il (2), — est un monde. Au triple point de vue historique, littéraire, philologique, on pourrait même ajouter romanesque et poétique, le chroniqueur de yalenciennes représente à peu près seul un siècle presque entier, et ce siècle est le quatorzième, époque de transition et de crise, de décomposition et d'enfantement où finit le moyen-âge, où commencent véritablement les temps modernes...

« Froissart a donné à ses récits le titre qui leur convient réellement en les appelant des Chroniques ; c'est ce qu'il ne faut pas perdre un seul instant de vue lorsqu'on veut l'apprécier équitablement, car on ne saurait sans injustice demander à un écrivain autre chose que ce qu'il a voulu faire (3)...

« Les obligations qui incombent àl'annaliste sont beaucoup moins sévères et moins étroites que celles auxquelles est astreint l'historien véritable... Il suffit au chroniqueur, pour être sincère, de ne pas transmettre un écho trom-

(1) Chroniques de J. Froissart, publiées pour la Société de l'Histoire de France, tome I (1869), p. i.

(2) Chroniques de J. Froissart, publiées pour la Société de l'Histoire de France, par S. Luce, tome I (1869), p. i.

(3) Ibid. p. CVU.

peur, mensonger, des bruits d'alentour : la fidélité de la reproduction est tout ce tjue Ton attend de sa bonne foi.

u A ce paint de vue, qui est le seul équitable, on doit rendre hommage à la sincérité de Proissart. Dans les récits qu'il fait de première main, on admire généralement, avec la fidélité en quelque sorte minutieuse de certains détails , cette fidélité plus haute et vraiment supérieure, qui reproduit jusqu'à la couleur des temps et des lieux, jusqu'au geste et h l'accent des personnages et qui est le privilège des grands artistes (1)...

« On n'aurait le droit d'adresser des reproches à l'auteur des Chroniques que s'il avait voulu donner le change sur le caractère borné, exclusif, intéressé et par suite plus ou moins partial des témoignages qui ont servi de base à ses récits. Ne semble-t-il pas avoir prévu cette objection lorsque, dans la première rédaction, avant de raconter la bataille deCrécy, il prévient loyalement le lecteur qu'il est surtout redevable de sa narration à des chevaliers du parti anglais?.. D'ordinaire nul défaut de sincérité ne vient altérer la fidélité pure et simple de reproduction ■qui recommande les Chroniques , alors même que l'auteur a composé sa narration sous la dictée de témoins intéressés, par conséquent avec un caractère de partialité plus ou moins notoire (2)...

« Cette fidélité de reproduction a été d'autant plus facile ;\ Proissart qu'il ne paraît animé d'aucun sentiment de haine contre quelqu'un ou contre quelque chose : il ignore toute espèce de fanatisme; il n'est obsédé d'aucune

(1) Ibid.,p. CVlIIetCIX.

(2) Ibid., p. ex et CXI.

5b FROISSART EST-IL UN HISTORIEN PARTIAL ?

de ces passions de caste ou de iiationaliLé qui orfusqucnt la vue et troublent le jugement. S'il n'avait eu soin de nous dire qu'il fût prêtre, on l'aurait deviné difficilement en lisant ses Chroniques ; né dans les rangs du peuple, il se préoccupe de la noblesse outre mesure et montre pQur elle une complaisance, une indulgence parfois excessive; s'il aime avec une tendresse particulière et vraiment filiale le Hainaut sa patrie, une prédilection si naturelle ne le rend point injuste pour les autres pays. A le bien prendre, notre chroniqueur porte en son âme un idéal qui est l'unique objet de son culte, qui lui dicte ses jugements sur les faits ainsi que sur les individus; cet idéal, moins étroit que le patriotisme, presque aussi ardent que la foi religieuse , c'est l'esprit chevaleresque (1)...

« Ce qui intéresse, ce qui émeut, ce qui passionne pardessus tout Froissart, c'est l'idéal même qui a été le principe vivifiant des hauts faits qu'il raconte, c'est-àdire la chevalerie. Aussi, l'on remarquera que notre chroniqueur s'écarte volontiers de sa réserve habituelle, pour juger les faits et les hommes et manifester ses propres sentiments, si l'honneur chevaleresque est sérieusement enjeu, et dans ce cas, on peut avoir toute confiance en son impartialité (2)...

« Lors donc que Froissart avarié dans ses sentiments, dans ses jugements, soit sur les individus, soit sur les peuples, on peut être sûr qu'il a modifié sa manière de voir, en toute liberté, en toute sincérité. Rien n'est plus curieux à cet égard, que le changement qui s'est opéré dans les dispositions de notre chroniqueur à l'endroit des

(0 Ibid. p. CXII etCXIII.

(2) Ibid. p. CXIII.

Anglais ; après les avoir admirés d'abord presque sans réserve, notamment dans la première rédaction de son premier livre, il finit par les juger, dans la troisième rédaction de ce même livre, avec la sévérité la plus perspicace. On se rendra aisément compte de ce changement, si l'on se rappelle ce que nous disions tout à l'heure, à savoir que l'auteur des Chroniques se place toujours, pour juger les peuples aussi bien que les individus, au point de vue de la chevalerie.

« La première rédaction où Froissart exalte surtout les Anglais, a été composée de 1369 à 1373. A cette époque, Froissart venait de passer huit ans à la cour d'Edouard III, comme clerc de Philippe de Hainaut, sa compatriote et sa protectrice, qui l'avait comblé de laveurs. Toutefois, on se tromperait sans nul doute, en attribuant seulement à la reconnaissance personnelle, l'enthousiasme pour l'Angleterre, qui éclate à toutes les pages delà première rédaction; cet enthousiasme a une autre cause plus noble encore, et surtout plus désintéressée. La première rédaction ne comprenait que la partie du règne d'Edouard III, antérieure à 1373, et l'on sait que cette brillante période, signalée parles victoires de Grécy et de Poitiers, marque l'apogée de la gloire et de la puissance anglaise. Durant le même temps, la noblesse normande, transplantée de l'autre côté du détroit, lutta d'esprit chevaleresque non moins que de courage, avec la noblesse française; et quand on vit le jeune vainqueur de Poitiers servir à table son loyal prisonnier, un tel acte de courtoisie souleva l'admiration de l'Europe entière. Gomment Froissart, l'historien, j'allais dire le chantre de la chevalerie, n'aurait-il pas ressenti, lui aussi, pour TAngleterre d'Edouard III et du Prince noir, un enthou-

siasme qui ne fût jamais ni plus légitime ni plus universel ?

« Tout étciit bien changé, lorsque trente ans plus tard, notre chroniqueur entreprit d'écrire la troisième rédaction de son premier livre. L'infortuné Richard II, dépouillé de sa couronne par un usurpateur , venait de périr misérablement, après avoir subi les plus indignes traitements, et Proissart avait dû éprouver une profonde douleur, en voyant disparaître dans la personne de ce prince, qui l'avait si bien accueilli lors de son dernier voyage en Angleterre, le petit-fils de Philippe de Hainaut, le fils du Prince noir,le rejeton d'une dynastie qu'il aimait. D'ailleurs, comme ces tempêtes qui soulèvent, jusqu'à la surface, les monstres endormis au sein des mers, les troubles précurseurs de la déposition, delà mort de Richard, avaient mis à nu et pour ainsi dire déchaîné ce fond d'égoïsme effréné, indomptable, barbare au besoin, que recouvre d'ordinaire le flegme de la race anglo-saxonne. A partir de ce moment, il est visible que l'Angleterre cesse d'apparaître à notre chroniqueur comme la terre chevaleresque par excellence (1)...

u II est une nation au sujet de laquelle les sentiments de Proissartn'ontjamais varié, c'est la nation allemande, pour laquelle il laisse percer partout l'aversion la plus profonde. Il importe d'autant plus de constater ici ce fait, qu'on y trouve l'occasion de signaler un trait saillant du caractère dQ notre chroniqueur, qui n'est pas une des moindres garanties de sa sincérité, je veux dire le désintéressement. Il n'y eut jamais d'âme plus française que

(1) Ibid., p. CXIV etCXV.

celle de Froissart, parce qu'il n'y eut jamais d'âme plus chevaleresque et plus désintéressée. Admirer le courage, l'honneur, la générosité, la magnificence, la beauté et taire partager en les racontant dignement, cette admiration à la postérité, tel semble avoir été le but dominant du chroniqueur, d'un bout à l'autre de sa carrière ; le souci

sa personne, de ses intérêts, ne parait avoir joué dans

vie, qu'un rôle tout-à-fait secondaire (1)...

:( La conscience de Froissart n'est pas moins incontestable que sa bonne foi (2)...

« Des considérations qui précèdent, il ressort avec évidence que Froissart égale, s'il ne surpasse, au point de vue de l'exactitude, la plupart des chroniqueurs contemporains (3)... »

C'est à regret qu.e nous arrêtons le cours de ces citations remarquables,, et qui prouvent, chez le dernier éditeur de Froissart. une connaissance si profonde, si intime, de cette importante et colossale Chronique. A plus d'un siècle d'intervalle, M. S. Luce donne la main à La Gurne de Ste-Palaye et corrobore, en le développant, son témoignage, d'une si haute valeur.

(1) Ibid., piGXVU.

(2) Ibid., p. CXX.

(3) Ibid., p. GXXÏIL

La biographie d'un grand artiste comme Raphaël, intéresse trop le public — même le plus étranger ou le plus indifférent aux choses du domaine de l'intelligence, — pour que le récit des derniers jours de cet illustre peintre ne soit pas accueilli avec une faveur marquée. Déjà nous avons résolu un problème dans cet ordre de faits, en réduisant à leur juste valeur les fables qui ont si longtemps couru sur les causes de la mort du Gorrége(l) ; aujourd'hui, la fin prématurée de Raphaël (il venait d'atteindre sa trente-septième année ), appelle notre attention au double point de vue historique et moral.

La meilleure manière de résoudre une question étant de la poser et de l'annoncer franchement, nous nous demanderons si Raphaël est mort des suites d'une malheureuse passion pour la Fornarina, comme on le croit

(I) Voyez la 10® série des Erreurs et mensonges hisloriques^ p. 58-77. (La mort du Corrége.)

dans le monde des artistes, ou d'excès de travail, selon le dire d'écrivains sérieux.

Ce que l'on appelle les gens sérieux ne le sont souvent qu'en apparence ; les préjugés courants trouvent en eux de trop faciles adeptes, et ils diront et écriront par exemple avec la plus intrépide ou naïve assurance des choses comme celle-ci : « La Fornarina fut la maîtresse de Raphaël ; cet amour, cormne on sait^ fut fatal au grand artiste et le conduisit au tombeau (1). » Et d'un. « La veille de sa mort, il oubliait la gloire dans les bras de la Fornarina (2).)) Et de deux. Nous pourrions citer tout le clan des biographies plus ou moins universelles et générales ; mais, les deux spécimens susdits sont suffisants ; ils constituent un thème que, pour cause, on a jusqu'ici négligé de développer : il est plus facile, en effet, d'affirmer que de prouver.

Sans doute, selon les vraisemblances et même les réalités de la vie moderne, il paraît très-naturel qu'un artiste ait des maîtresses, qu'il lâche la bride à ses passions, qu'il soit un franc bohème ; pour beaucoup de gens, la vie et le génie de l'artiste sont à ce prix et n'ont pas d'autre source d'inspiration. Quant à nous, nous ne le croyons pas et nous pourrions, au besoin, même ànotre époque passablement débraillée, citer un assez bon nombre d'artistes dont le génie a demandé à de tous autres éléments son inspiration, sa force et ses œuvres dignes de l'admiration publique. Mais, nous ne devons

(1) Grand dictionnaire universel du XIX^ siècle (1872), uiLicle Fornarina (La).

(2) G. Planche, Raphaël {Revue des Deux-Mondes ^ 1®"^ janvier 1848, p. IbO.)

62 \.\ MOIIT Db; llAPilAEL

pas nous écarter de la question que nous nous sommes proposé de résoudre, et dont les détails préliminaires établissent tout d'abord de très-fortes présomptions en faveur de la moralité et par conséquent du génie de Raphaël : car^ le désordre ne fut jamais la source du talent et de la renommée légitimement conquise, durable, immortelle.

A l'époque où naquit Raphaël, les traditions religieuses et mystiques de l'école d'Ombrie avaient imprimé et conservaient à la peinture un caractère tout particulier d'enseignement moral ; l'art s'élevait à la hauteur d'un sacerdoce et d'un apostolat, se basant sur les prescriptions formelles du deuxième concile de Nicée : « La « s^nte Eglise catholique met en œuvre tous nos sens « pour nous amener à la pénitence et à l'observation des « commandements de Dieu ; elle s'efforce de nous en- « traîner non-seulement par l'oreille, mais par la vue, « dans le désir qu'elle a de perfectionner nos mœurs.»

Né d'une famille de peintres pénétrés de ces sentiments élevés, Raphaël eut pour père un peintre doublé d'un poète. Vasari (1) — avec cette superficielle érudition qui le distingue, — traite le père de Raphaël de peintre médiocre: il se trompe. «Je n'irai pas aussi loin que M. Waagen, qui fait de cet artiste presque l'égal du Pinturicchio et du Pérugin(2) ; mais à en juger par ceux

(1) Vite dé pitlori.

d) Apud ii])\)end\ce h V Histoire de Raphaël,'!^ édii. 1853, p. 9-11. « Giovanni Santi, le père da célèbre Raphaël Sanzio, était un artiste si distingué, qu'il égalait les peintres les plus habiles de rOmbrie, sapatric, tels que Pèrufçin el le Pinturicchio (Waagen, l.c.sup. ]'. *-K)

de ses ouvrages qui se trouvent encore à Urbin et dans les environs de cette ville, ainsi que par son Annonciation de la galerie de Brera et par sa Madone du musée de Berlin, on peut bien dire qu'il est au rang des meilleurs peintres de l'école ombrienne (1), »

Il éleva son fils avec une tendresse extrême. « Homme de sens et de jugement, dit do lui Vasari, il savait combien il importe de ne pas confier à des mains étrangères un enfant qui pourrait contracter des habitudes basses et grossières parmi des gens sans éducation. Aussi voulut-il que ce fils unique et désiré fût nourri du lait de sa mère, et put, dès les premiers instants de sa vie, s'accoutumer aux mœurs paternelles. »

Le père fut le premier maître de son fils. De trèsbonne heure, le jeune homme l'aida dans ses travaux, et on reconnaît dans ses premiers ouvrages un sentiment vrai, fort, un goût pur qui rappelle la manière de son père : « C'est au milieu de cette famille honnête, dans ces habitudes de travail, aimé par une tendre mère, guidé par un homme intelligent, que grandit Raphaël... A l'âge où les impressions sont ineffaçables, il respira au foyer paternel l'enthousiasme mystique qui, dans l'école d'Ombrie, était une religion plutôt qu'une simple tradition d'art. »

Ainsi s'exprime M. Gh. Clément, dans son excellente mais trop rapide étude sur Raphaël (2).

Le jeune artiste eut le malheur de perdre prématuré-

(1) Ch. Clément, Michel- Ange, Léonard de Vinci^ Raphaèly etc. (1867), p. 252.

ment les auteurs de ses jours; à trois ans de distance ils se suivirent dans la tombe, la mère d'abord. A la mort de son père, Raphaël n'avait pas encore douze ans. Pendant les deux ou trois années qui s'écoulèrent avant son entrée dans l'atelier du Pérugin, le jeune adolescent demeura dans sa ville natale (Urbin), confié aux soins de son oncle maternel et c'est à la fin de 1495 ou en 1496 qu'on le confia au Pérugin.

Si controversé qu'ait été le talent du maître de Raphaël, — dans ses plus médiocres ouvrages, on trouve un accent de sincérité, un sentiment religieux, une suavité, une impression pure et chaste qu'il est impossible de méconnaître ; ces mômes caractères sont bien plus évidents encore dans les véritables chefs-d'œuvre qu'il peignit avant 1500 : le Sposalizio du musée de Gaen, la /^/e^<i du palais VW-W^Y Ascension àwrciu^éQ de Lyon et l'admirable fresque de Sainte Marie-Madeleine, à Florence.

Raphaël se rendit à Florence à la fin de 1504, et de cette année à 1508, à part deux ou trois séjours de peu de durée qu'il fit à Pérouse, à Urbin et à Bologne, il ne quitta pas Florence. C'est pendant ces quatre années que son talent arriva à sa pleine maturité. Cependant Bramante avait parlé de lui au Pape Jules II, et il fut appelé à Rome (1508) pour prendre part aux immenses travaux que le Pape faisait exécuter au Vatican. Raphaël avait alors vingt-cinq ans. 11 fut immédiatement chargé, par le chef de l'Eghse, de décorer de quatre grandes fresques la salle du Vatican dite de la Signature. C'était une lourde tâche qui absorba bientôt tous ses instants. Le projet que l'artiste avait proposé à Jules II, et que celui-ci avait adopté, était l'un des plus grandioses qu'un

peintre eût encore imaginés ; il s'agissait de représenter dans quatre vastes compositions allégoriques la Religion, la Science, les Beaux-Arts et le Droit ; ces fresques, qui ont été conservées jusqu'à ce jour, sont la Dispute du S t" Sacrement, l'Ecole d'Athènes, Apollon au milieu des Muses et la Jurisprudence.

Le succès des peintures de la chambre de la Signature lut immense, et Jules II confia immédiatement à Raphaël la décoration d'une nouvelle salle, qui prit, de la plus importante des fresques qu'il y exécuta, le nom de salle d'Héliodore. C'est dans une femme vue de dos et qui tourne la tête que paraît pour la première fois la Fornarina , à ce que prétend un critique moderne d'art , M. Gruyer (1). Depuis cette époque, dit-il, Raphaël a mis la Fornarina dans presque tous ses ouvrages de grand caractère ; on la reconnaît dans V Incendie du bourg, dans la Vierge au poisson, dans celle de St-Sixte,dans la mère du possédé de la Transfiguration, etc.

C'est Vasari — (2) dont il faut beaucoup se défier, — qui donne la Fornarina pour maîtresse à Raphaël et attribue la mort prématurée du grand artiste à des excès de plaisirs. « Un jour, dit-il, il rentra chez lui avec une forte fièvre, les médecins crurent qu'il s'était refroidi. Il leur cacha les excès qui étaient la cause de sa maladie, de sorte que ceux-ci le saignèrent abondamment et l'affaiblirent, tandis qu'il aurait fallu le fortifier (3). »

{[) Essai sur les Fresques de Raphaël auYatican[\%o^), p. 192.

(2) Tome II, p. 132.

(3) u Tel est le récit de Vasari, récit que Ton trouve accrédité, quoique sans preuve, mais aussi sans aucune controverse jusqu'à

« L'exactitude de ce désagréable récit — comme le qualifie M. Charles Clément (1), — paraît heureusement contestable. Il semble naturel de penser que la vie de Raphaël, minée par des travaux immenses, par une dépense exagérée des forces de l'intelligence, pnr de véyntables excès de gènie^ ait pu se briser au premier choc, et les renseignements communiqués par Missirini à Longhena et publiés par celui-ci (2), donnent sur la mort de Raphaël des détails qui sont empreints d'un cachet de vérité qu'il semble impossible de méconnaître. » « Raphaël était d'une nature très-distinguée et délicate ; sa vie ne tenait qu'à un fil, excessivement ténu quant à ce qui regardait son corps , car il était tout esprit, outre que ses forces s'étaient beaucoup amoindries et qu'il est extraordinaire qu'elles aient pu le soutenir pendant sa courte vie. Etant très- affaibli, un jour qu'il se trouvait à la Parnésine, il reçut l'ordre de se rendre sur-le-champ à la cour. Il se mit à courir pour n'être pas en retard. Il arriva en un moment au Vatican, épuisé et tout en transpiration : il s'arrêta dans une grande salle, et pendant qu'il parlait longuement de la fabrique de St-Pierre, la sueur se sécha sur son corps,

présent, récit que nous avions suivi nous-mème (dit Q. de Quincy, p. 365, note i), d;iii^ nnfiv pr.MiH.''rt^ ...litimi .1.^ Vlfin^ toire de Raphaël, etc . »

(i) P. 319 et 320.

(2) Dans sa traduction italienne (Milan, 1829), de la première édition de l'ouvrage de Quatremère de Quincy, Histoire de ta rie et des ouvrages d'2 Raphaël. Cf. Q. de Quincy, p. 305 et 30(», de la 2® édition de son ouvrage, note 1, où se trouve le texte eommiinir|ii<'« pnr Missirini à Longhena.

et il tut pris d'un mal subit. Etant rentré chez lui, il fut saisi d'une fièvre pernicieuse qui l'emporta malheureusement dans la tombe (1). »

Et tout récemment le marquis J. Campori écrivait, d'après des documents inédits : « Raphaël, dont les forces du corps et de l'esprit s'épuisèrent par un surcroît de travail, au moment où il se préparait à donner les derniers coups de pinceau à la Transfiguration, frappé par une fièvre violente, trépassait le 6 avril 1520, pour aller contempler au ciel les types de ces saintes images que le ciel lui avait inspirées... »

Le lendemain, 7 avril, Pauluzzi faisait part au duc de Ferrare de ce triste événement , en ces termes :

(I) RafTaello Sanzio era d'indole nobilissimaedilicata; la vita sua si appigliava ad iino stame tenuissimo, in quanto al corpo, perche era tulto spirito, oltre che le forze fisiche gli si erano di molto menoraate, e che fanno maraviglia essersi potute sostenere in si brève eta. Ora trovendosi assai débile, e standosiult di nella Farnerina, ebbe ordine che di présente si recasse à corte. Perche datosi a correre, per non ritardare, giunse in un fiato al Vaticano, tullo trafetato e sudante ; e ivi standosi in vaste salese ragionando a tungo sulla fabrica di S. Pietro, gli si rafîreddo il sudore sulla persona, e facompreso tosto.da un maie improviso. Laande iio a casa fu sopraggiunto da una sp ecie di perniciosa chelo trasse sventuramente alla tomba. — Apud Q. de Quincy, p. 3fi(>, note. « La lecture de t;ette pièce, ajoute Missirini, fut pour moi des plus significatives ; mais ma confiance en elle augmenta encore par la nouvelle assurance que me donna de toutes ces circonstances le célèbre peintre Camuccini et qui joint à un grand talent les connaissances les plus étendues sur les maîtres de son art. » (Q. de Quincv, Ibid. ut sup.)

« Raphaël d'Urbin a été enterré à la Rotonda, succombant à une fièvre continue et aiguë qui l'attaqua voilà huit jours. »

Ces paroles donnent un nouveau démenti à la cause assignée par Vasari à la mort de Raphaël (1).

Cinq jours après, un des nobles amis de l'artiste, écrivait: u Le vendredi-saint, danslanuitdecejour au samedi, à trois heures, mourut le très-aimable et très-excellent peintre Raphaël d'Urbin, à l'universelle douleur de tous... Le Souverain-Pontife a éprouvé une immense douleur et, pendant les quinze jours que le jeune maître a été malade, il l'a envoyé visiter et conforter , au moins six fois. Pensez ce qu'ont dû faire à cet égard les autres personnes (2)... »

L'ami de Raphaël, le cardinal Bibiena, lui avait offert, il y avait déjà six ans, sa nièce en mariage ; les deux jeunes gens étaient fiancés» quand la mort vint frapper le futur époux ; sa fiancée l'avait précédé dans la

{{) Voyez la Gazette des Beaux-Arts, no du \^^ mai, 1863, p. 454. (Documents inédits sur Raphaël, par le marquis G. Carapori.)

(2^ Lettre sur la mort de Raphaël, écrite par ser M. A. Michiel de ser Vettor, à Rome le il avril 1520. — « Il Venerdi sanlo di notte venendo il Sabato a hore 3, morse iF gentilissimo et exceilentissimo pictore Ratfaello de Urbino con universal dolore de tutti... Il Pontefice istesso ha avuto ismisurato dolore, et nelli; 15 giorni, che è stato infermo ha mandato a visiterlo e confortarlo ben 6 fiate. Pensate che debbiano avère fatto gli attri. » — Apud Q. de Quincy, p. 448 et 449.

tombe (1). Le grand artiste expira dans les sentiments les plus chrétiens ; son corps lut exposé chez lui, selon l'usage du temps et du pays. Le lieu de l'exposition fut celui-là même où se trouvait suspendu sur l'ochafaud qui le supportait le tableau de la Transfiguration ^ terminé mais attendant peut-être, en quelques parties, un dernier fini.

Léon X verga des larmes sur cette mort (2) : véritablement il destinait un chapeau de cardinal à l'artiste, et ici il faut dire qu'en cela le Pape ne contrevenait à aucun usage ni à aucun droit de pontife. En disposant d'un chapeau, le Pape conférait une distinction, par l'effet de laquelle il donnait le titre et le revenu qui y était attaché, en dispensant des fonctions ecclésiastiques. Aux yeux de Léon, les arts ne devaient pas être moins bien traités que les sciences. Plus de vingt savants étaient revêtus de la pourpre : on sait assez que la naissance même obscure n'était pas un obstacle qui interdît ces faveurs (3).

Sous Grégoire XVI, le 26 octobre 1833, on rendit à Raphaël de nouveaux honneurs. Sa dépouille mortelle ayant été retrouvée à l'endroit même qu'il avait désigné pour sa sépulture, dans la Rotonde, sous l'autel de la chapelle ornée par lui, et appelée délia Madonna del

(1) Ante nuptiales fahesvlr go est elata y dit Fépitaphe delà nièce du cardinal Bibiena. Cf. Vasari, tome III, p. 231.

(2) Vasari dit que le Pape pleura m rèement la mort de Raphaël : « La sua morte amaramente lo fece pian gère. »

(3) A. de Montor, Histoire des souverains pontifes romains^ (1847), tome IV, p. 74. Cs. Q. de Quincy, p. 360-364.

Sassoj Grégoire XVI ordonna qu'on prît au muséum du Vatican un beau sarcophage en marbre, qui serait destiné à recevoir le cercueil de bois revêtu en plomb où les ossements avaient été nouvellement déposés. « Le 18 octobre au soir, dit le Diario, on a procédé à la cérémonie de cette inhumation des restes de Raphaël : elle a eu Heu avec beaucoup de pompe. Le sarcophage ayant été descendu, 'fut placé à Tendroilr même où, en présence du cardinal Zurla et des principaux prélats de Rome, l'on avait retrouvé l'ancien cercueil. Les présidents de tous les corps académiques assistaient à cette cérémonie. »

Conclusion : Raphaël n'est pas mort des suites d'une malheureuse passion pour la Fornarina, mais d'excès de travail et de i-éritahles excès de génies comme le dit énergiquement M. Charles Clément (1), d'accord avec les écrivains les plus sérieux etlesbiographes contemporains du grand artiste (2).

(2) Bellori, entre aiUres (Descrmom, otc., p. Ci). La fatioa ilegli studj continui. Cs. Comolli, p. 08.

A l'heure qu'il est, Philippe II reste^ pour l'Espagne , le monarque le plus populaire de ce pays ; c'est, pour nos voisins de là les Pyrénées, le type par excellence du roi justicier; mais il n'en est pas de même chez nous, où, d'ailleurs, nos hommes d'Etat les mieux méritants sont si mal appréciés. Quoi de plus impopulaire en effet, en France, que Louis XI, Richelieu et Mazarin, pour ne citer que quelques noms !..

L'impopularité de Philippe II, en France, je dirai plus, l'aversion et l'horreur que la mémoire de ce prince éveille parmi ce qu'au siècle dernier on appelait les gens sensibles, sont basées uniquement sur un épisode romanesque et par conséquent faux, la mort de don Carlos, son fils. C'est un écrivain de l'école de Varillas, qui, au dixseptième siècle, propagea ce mensonge insigne par une nouvelle dont le succès fut très-grand, car elle a laissé profondément gravée dans les générations suivantes la réputation de sombre et impitoyable cruauté, sous le coup

de laquelle le monarque espagnol est toujours resté écrasé depuis cette époque.

Donc, en 1673, St-Réal publiait sa Nouvelle soi-disant historique, DoN Carlos, où il se taisait l'écho complaisant de Brantôme et de de Thou, autorités des plus suspectes, on le sait. Au siècle suivant les philosophes — Voltaire en tête naturellement, — érigeaient en dogmes irrécusables les fictions de St-Réal, qui servaient à merveille leur haine des rois catholiques.

Tout en avouant que St-Réal est un « homme qu'il ne faut pas regarder comme un historien (1), » Voltaire, qui n'avait guère d'autre garant que ce faiseur de romans, disait d'un ton doctoral : « Pour bien connaître le temps de Philippe II , il faut d'abord connaître son caractère, qui fut en partie la cause de tous les grands événements de son siècle ; mais on ne peut apercevoir son caractère que par les faits. Onne peut trop redire qu'il faut se défier du pinceau des contemporains, conduit presque toujours par la flatterie ou par la haine; et pour ces portraits recherchés, que tant d'historiens modernes font des anciens personnages, on doit les renvoyer aux romans (2). »

Dans ces lignes pleines de contradictions flagrantes , ces dernières ont tout l'air de viser St-Réal; cela peut s'appeler tirer sur ses aUiés,car, pourquoi reléguer dans le domaine du roman les écrivains qui se sont afl'ranchis du témoignage des contemporains que Voltaire taxe de flatterie ou de haine, sans admettre de juste milieu, d'équilibre et d'impartialité? Mais, les contradictions ne

(1) Voltciire àGrosley, 22 janvier i7o8.

(2) Essai SU)' les mœurSj chap. clxui.

sont-elles pas les dignes filles de la fausse philosophie et du sophisme, volontairement obscurcis l'une et l'autre par l'esprit de parti-pris, père de l'erreur et du mensonge

Et là-dessus , Voltaire — emporté par le goût ou la manie de son temps, — établit un parallèle entre Tibère et Philippe II ; naturellement, c'est l'empereur romain qui l'emporte sur le monarque espagnol (1).

Venant enfin, un peu tard, au grief principal de la philosophie contre le roi catholique, le patriarche de Ferney, l'apôtre à outrance de la tolérance et de Vhumanité, s'exprime ainsi : « Un grand événement de la vie domestique de Philippe II, qui exerce encore aujourd'hui la curiosité du monde, est la mort de son fils don Carlos. Personne ne sait comment mourut ce prince ; son corps, qui est dans les tombes de l'Escurial, y est séparé de sa tête : on prétend que cette tête n'est séparée que parce que la caisse de plomb qui renferme le corps est en effet trop petite. C'est une allégation bien faible: il était aisé de faire un cercueil plus long. Il est plus vraisemblable que PhiUppe II fit trancher la tête de son fils. On a imprimé dans la vie du czar Pierre I" que, lorsqu'il voulut condamner son fils à la mort, il fit venir d'Espagne les actes du procès de don Carlos ; mais ni ces actes ni la condamnation de ce prince n'existent. On ne connaît pas plus son crime que son genre de mort. Il n'est ni prouvé ni vraisemblable que son père l'ait fait condamner par l'Inquisition (2). »

On voit avec quelle puérile fécondité d'imagination

(1) Essai sur les mœurs, chap. CLXIII.

(2)lbid. chap.GLXVI.

Voltaire se crée des obstacles pour avoir la gloire facile de les renverser. Et quel ton tranchant dans toutes ses suppositions ! « Personne ne sait, — On prétend, — C'est une allégation bien faible, — Il est plus vraisemblable, etc. Et toujours l'éternel On, — On a. imprimé, — On ne connaît pas plus, etc. » Voilà les seules autorités sur lesquelles s'étaie le récit de Voltaire ; en vérité, cela n'est pas sérieux.

En 1568, Philippe II informa par lettres l'impératrice, sa sœur, et le pape Pie V, de ses griefs contre don Carlos. «Après ceslettres — poursuit Voltaire, — par lesquelles Philippe rend compte de l'emprisonnement de son fils, on n'en voit point par lesquelles il se justifie de sa mort, et cela seul, joint aux bruits qui coururent dans l'Europe, peut faire croire qu'en efTet Philippe fut coupable d'un parricide...» La conclusion est assurément cavalière, pour ne pas dire audacieuse. Le silence est un grand argument pour les sophistes de cette taille; pour eux, ne rien dire équivaut à l'aveu le plus éloquent. On va loin avec de tels principes, qui sont tout simplement la négation des formes judiciaires les plus élémentaires.

Selon Voltaire et tous ses disciples jusqu'à nos jours, la cause de la mort tragique de don Carlos fut l'amour de ce prmce pour Elisabeth, sa belle-mère, qui le payait de retour. « Rien n'était plus vraisemblable, » insiste le sophiste (1) , et ce double trépas, à peu de distance l'un de l'autre, s'expUque tout naturellement, suivant le même prétendu critique.

Mais, sur quel témoignage Voltaire avance-t-il avec

(1) Essai sur les mœurs, chap. CLXVI.

tant d'assurance impudente de telles énormités? Sur l'unique témoignage d'un ennemi juré de Philippe II, le prince d'Orange, sombre fanatique protestant. Or, en bonne justice, un témoignage isolé est nul. Testis tenus, testis nulhis.

Toujours en quête et en veine de parallèles, Voltaire en établit encore un entre Pierre I", de Russie, et Philippe II, et c'est le czar qui l'emporte sur le monarque espagnol (1). Jusque dans ses inexorables Commentaires sur Corneille, Voltaire trouve moyen — à propos de l'examen des tragédies de Polyeucte et d'Héraclius, — de poursuivre de sa haine PhihppelL Citant deVA72dro7îic, de Gampistron, ce vers :

Quand j'ai du mauvais sang je me le fais tirer,

Il ajoute: « On a dit que Philippe II fit cette abominable plaisanterie à son fils, en le condamnant. »

Or, selon Beuchot, l'éditeur dévoué des œuvres de Voltaire, ce vers n'existe pas dans la susdite tragédie. Et comme Voltaire y insiste encore, à propos d'Héraclius et du roi d'Espagne, Beuchot renvoie de nouveau à sa note, ainsi conçue: « Je n'ai pas trouvé ce vers dans YAndronic de Gampistron (2). »

Un peu auparavant, un savant, l'abbé de Longuerue, écrivait: « Il y a un livre espagnol qui réfute solidement tout ce que M. deThouaécrit de la mort de don Carlos..* M. de Thou était quelquefois mal instruit des affaires étrangères (3). »

(1) Histoire de Russie, partie II, chap. X.

(2) Tome XXXV des OEuvres de Voltaire, p. 337, note 2.

(3) Longueruana, ou recueil de pensées, etc., de l'abbé de Longuerue, p. 8 (de l'édition de 1754. in-12, l^c partie).

Et le Père GrifTet ajoutait: « Il a été un temps où Ton aimait à lire des livres qui n'étaient qu'un assemblage monstrueux de faits véritables et d'aventures imaginaires; on les intitulait Nouvelles historiques : la vérité n'en était pas tout à fait bannie, mais elle y était toujours corrompue par le mensonge.

«C'est ainsi que l'abbé de St-Réal a décrit la mort funeste de l'infant don Carlos, ouvrage trompeur... Ce petit livre eut un très-grand succès ; il n'y a que la vérité qui y manque (1). »

La Harpe se montre encore plus explicite et plus sévère que le Père Griffet.

« Le don Carlos, de St-Réal, — dit-il, — révèle une corruption de l'histoire inconnue aux anciens et qui caractérise la légèreté des modernes. Ils se plaisent à défigurer par un vernis romanesque des faits importants, des noms célèbres, en mêlant la fiction à la réalité (2). »

L'ouvrage de St-Réal est, en effet, plutôt un roman historique qu'une véritable étude, et, ce qu'il y a de trèscurieux, c'est que l'auteur a fait de nombreuses recherches pour le composer. Comment est-il arrivé à un pareil travestissement de la vérité en croyant lui restituer son véritable caractère? Lui-même nous l'indique dans les lignes suivantes, où il nous révèle le secret de sa méthode: « L'histoire, dit-il, doit s'accommoder comme les viandes dans une cuisine. Il faut être fort simple pour

(1)Le PèreGriiïet, Traité des différentes sortes de preuves gui servent à établir la vérité de l'Histoire,e\.c.y 2® édit. (1770) p. 11 et 12.

(2) Cours de littérature, tome VU, section Histoire.

l'étudier avec l'espérance d'y découvrir ce qui s'est passé ; c'est bien assez qu'on sache ce qu'en croient tels ou tels auteurs, et ce n'est pas tant l'histoire des faits qu'on doit chercher que l'histoire des opinions des hommes. »

L'aveu d'un tel procédé dénote pour le moins autant d'excentricité que de cynisme, et il n'est pas fait pour inspirer la moindre confiance dans son auteur.

Vers la fin du dix-huitième siècle, Alfieri, ne sachant comment épancher son fiel sur la monarchie, prit pour type du tyran le plus achevé Philippe II, et en fît le personnage principal d'une tragédie qui eut du retentissement en son temps et excita la vive et légitime indignation de M. de Maistre. « Sa tête ardente — dit l'auteur des Soirées de St-Pétersbourg ^ en parlant d'Alfieri, — avait été totalement pervertie par la philosophie moderne... Aucun juge sage et instruit ne pardonnera à Alfieri d'avoir falsifié l'histoire pour satisfaire l'extravagance et les préjugés stupides du dix-huitième siècle... Phihppe aimait beaucoup sa femme et n'était pas moins bon père. EHsabeth mourut dans son ht d'une fausse couche plusieurs mois après don Carlos, qui était un monstre dans tous les sens du mot, et qui mourut de même dans son lit et de ses excès. Quand nous lirons l'histoire ensemble, je te montrerai comment les protestants etles philosophes l'ont arrangée. »

Voilà ce qu'écrivait M. de Maistre à sa fille (1), et peu après, l'éminent historien César Cantu, constatait que la vérité historique est entièrement sacrifiée dans la tragé- die précitée d'Alfieri, Philippe II.

) Lettrés et Opuscules, tome I, p. i24 et 125.

Le succès de cette œuvre avait séduit le poëte allemand Schiller qui, en 1787, publia son drame de Don Carlos, QVi cinq actes, envers, indigeste production, inspirée de Brantôme et de St-Réal.

Pour en revenir à l'épisode de la mort de don Carlos, dont nous allons examiner la fable, l'histoire h la main, ce que l'on appellerait, dans un certain monde, la boutade de M. de Maistre, (non moins queTabsertion autorisée de César Cantu), provoqua les recherches non-seulement sur ce point si indignement travesti de l'histoire do Philippe II, mais encore sur les antécédents de ce prince, car le poëte l'a dit avec une haute raison ,

Un seul jour ne fait pas d'un mortel vertueux, Un perfide assassin

De 1854 à 1863, trois historiens de pays et de croyances divers, l'américain Prescott (1), le belge Gachard (2), le français M. de Moiiy (3), firent bonne et complète justice du mensonge popularisé par St-Réal, AlGeri et Schiller, aux deux derniers siècles ; après les trois auteurs modernes, auxquels est venue s'adjoindre l'autorité de \^ Revue des Deux-Mondes (4), il n'y a plus à douter de

(1) Historyof the reign of Philip the second. (Londres, 18bi- 18o8,3 vol. in-8.)

(2) Don Carlos et Philippe II. (Bruxelles, 1863, 2 vol. in-8.)

(3) Don Carlos et Philippe II, (Paris, 1863, 1 vol. in-18.)

(4) Livraison du 1^^ avril, 1859, p. 576-601, article de P. Mérimée.

la folie coupable de l'insensé don Carlos et de la fausseté de ses amours avec la reine sa belle-mère, et Philippe II sort complètement absous de l'odieuse imputation de parricide, qu'un romancier, un sophiste et deux auteurs dramatiques lui avaient si audacieusement jetée à la face.

Et d'abord, Mérimée, dans son analyse minutieuse du Mvre de Prescott, attire notre attention ; car, comme il le proclame lui-même, il n'est nullement sympathique à Philippe II ; ce qu'il pourra dire à la décharge de ce prince est donc précieux à recueillir, puisque la vérité seule et non la bienveillance lui dictera ces aveux qui posent pour nous, d'une façon catégorique, la question dont Giichard et M. de Moiiy ne feront qu'étendre et varier pour ainsi dire, le thème principal, parleurs profondes et complètes investigations jusque dans les moindres recoins d'un sujet si gravement intéressant.

« M. Prescott, après avoir étudié le grand problème historique de la mort violente de don Carlos, avec le soin le plus scrupuleux, n'a pas trouvé de preuves suffisantes pour prononcer un verdict de meurtre contre le monarque;... mais il laisse voir des soupçons terribles qui... ressemblent fort à une conviction morale. Quant à moi, je ne connais sur la mort de don Carlos, d'autres documents que ceux dont M. Prescott a fait usage, et cependant mes conclusions seraient toutes différentes. lime semble que l'historien américain ne s'est pas assez complètement dégagé des idées de son pays et de notre temps pour examiner les pièces de cet étrange procès, et que, contre son habitude, il a tiré des inductions un peu trop hardies de quelques passages qui se prêtentàune interprétation beaucoup plus naturelle et moins tragique.»

Ainsi s'exprime Mérimée (1), et voici, en peu de mots, son argumentation à ce sujet.

Les poètes et les romanciers se sont tellement exercés sur le personnage de don Carlos, qu'ils ont à peu près complètement fait oublier les témoignages des contemporains sur le caractère de ce prince. Brantôme, qui séjourna quelque temps à la cour d'Espagne, en 1564, c'est-à-dire un peu plus de trois ans avant la mort de* don Carlos, dit : « Ce prince était fort nastre, estrange et avait plusieurs humeurs bigarrées. » Nastre est un mot encore usité dans le Périgord, dans le sens de sournois, mauvais garnement. Les humeurs bigarrées sont une façon polie de dire que le jeune prince avait la tête dérangée. Les ambassadeurs vénitiens écrivaient à leur gouvernement qu'il annonçait une cruauté précoce , et entre autres preuves qu'ils en donnent, ils rapportent qu'un de ses amusements était de faire rôtir des lièvres tout vivants. « Il aimait fort à ribler le pavé, dit Brantôme, et faire querelles à coups d'épée, fut de jour, fut de nuit. » Une fois, mécontent de son cordonnier, qui lui avait confectionné des bottes trop étroites, il les lui fit manger, coupées en morceaux et fricassées. Don Carlos avait coutume de cacher, dans ses bottes, une paire de pistolets, mauvaise habitude pour un homme si sujet à des accès de colère violente. Une fois, il rossa son gouverneur, une autre fois il voulut jeter par la fenêtre son chambellan. Ç^q sont là plus que des espiègleries et des polissonneries d'adolescent. Il se moquait hautement de son père, qu'il avait pris en haine. Cependant il voulait

(1) Remie des Deux Mondes, 1. c. sup., p. 585:

jouer un rôle politique, avoir une cour, et probablement il se figurait qu'il aurait alors de meilleures occasions de rosser les gens et de les insulter. Quand il apprit la nomination du duc d'Albe au poste de gouverneur des Pays- Bas, qu'il se croyait dû, il s'emporta, défendit au duc d'accepter, et, selon son habitude, le menaça de le tuer. De fait, il tira son poignard ; le duc le désarma et le tint en respect. C'est peu de jours après cette scène de violence que don Carlos fut arrêté et gardé à vue.

Sa folie furieuse allait toujours en empirant; vers Noël de l'année 1567, il paraissait en proie à une agitation extraordinaire ; il dit et répéta devant ses gens qu'il voulait tuer un homme avec lequel il avait querelle, et il avoua que cet homme c'était son propre père!... Puis, Don Carlos voulut s'enfuir de la cour, réussit à emprunter de l'argent, et demanda à don Juan d'Autriche, son oncle, de l'accompagner; celui-ci s'y étant refusé, son neveu mit l'épée à la main et le força à se défendre. Don Carlos avait fait une espèce d'arsenal de sa chambre à coucher. « Notons, en passant, cette manie de s'entourer d'armes, si fréquente chez les personnes dont la raison est altérée (1). »

Les armes inquiétaient fort Philippe II, on les enleva au jeune prince, dont la folie, incurable dès lors, n'était plus un mystère pour personne.

Après avoir discuté l'opinion de Prescott, qui prétend qu'outre le cas de folie, l'accusation d'hérésie fut portée contre don Carlos, Mérimée conclut avec raison: « Ce qui est le mieux établi, c'est qu'il aurait laissé échapper

(1) Mérimée, 1. c. sup., p. 589,

des menaces violentes contre son père et qu'il se préparait à faire quelque mauvais coup. Tout bien considéré, don Carlos me paraît avoir été un maniaque dangereux, et on en a renfermé sur des présomptions moins graves (1). »

Le prince mourut le 24 juillet 1568, plus de cinq mois après avoir été privé de sa liberté. Sa fin fût-elle naturelle? — Il montra d'abord une irritation furieuse, et même essaya, dit-on, de se donner la mort; puis, à ces accès de rage succéda une sorte de désespoir stupide. Il refusait de parler, il ne voulait admettre ni son con^ fesseur, ni son médecin; sa santé déclinait rapidement; le médecin déclara au roi que sa fin était prochaine et inévitable.

A ce moment suprême, un éclair de raison illumina cette pauvre intelligence ; ses derniers moments furent paisibles et édifiants ; il expira après avoir reçu la bénédiction de son père. Laissons maintenant la parole à Mérimée : « L'héritier du plus puissant monarque do l'Europe est un jeune homme maladif, toujours miné par la fièvre, usé prématurément par la débauche, trépané à la suite d'une blessure grave h la tête. Naturellement violent et brutal, il menace de mort les ministres, il tire l'épéo à tout propos, laisse voir l'envie de tuer son père, blasphème peut-être contre la religion, loue peut-être des sujets révoltés parce qu'ils sont révoltés contre son père, qu'il déteste. Un jour, il veut s'enfuir, on l'arrête, on l'enferme, on le soigne fort mal assurément, il meurt après cinq mois de détention.

{\) L. c.sup., p. o93et504.

« L'enfermer, c'était le seul parti à prendre, lorsqu'il montra l'envie de s'enfuir, mais il avait été solennellement reconnu par les Gortès pour successeur du roi régnant. Philippe était âgé et d'une santé déjà chancelante ; s'il mourait avant son fils, l'Espagne allait tomber aux mains d'un maniaque... Telles devaient être les pensées de Philippe, en apprenant les dernières violences de don Carlos. Ses conseils secrets, les prières qu'il fait adresser de toutes parts pour obtenir une inspiration d'en haut, le procès enfin, s'il faut admettre qu'il y ait eu un procès, toutes ces mesures prises avec tant de mystères, s'expliquent pour moi par le projet d'exclure juridiquement du trône un prince incapable de gouverner... Evidemment pour Philippe, de même que pour tous ceux qui approchaient le prince, la conviction était que le mal était incurable. Le roi voulut non pas le mettre en tutelle, mais l'éloigner à jamais du trône (1). »

On ne peut mieux dire... Mais maintenant, il faut aborder l'examen de la fameuse question des amours d'Ehsabeth et de don Carlos, de la belle-mère et du beau-fils, causes, dit-on, de la mort violente, qu'un roi doublement outragé comme père et comme époux, aurait infligée à son indigne fils.

« M. Prescott a examiné cette tradition fort peu historique, avec le soin minutieux qu'il apporte dans toutes ses recherches et l'attention parfois exagérée qu'il accorde à toutes les opinions. A tout ce lugubre drame il n'a pas trouvé le moindre fondement. Il est vrai qu'il avait été question de marier don Carlos à Elisabeth, pour con-

(1)L. c. *ap.,p.597 et 598.

solider la paix entre l'Espagne et la France ; mais comme ce mariage n'aurait pu se conclure immédiatement, Elisabeth n'ayant que quatorze ans, et don Carlos quelques mois de moins, les plénipotentiaires français furent les premiers, dit-on, à proposer que Philippe épousât la fille de Henri IL Philippe se hâta d'accepter la main de la princesse française... Il est très-possible qu'en voyant sa charmante belle-mère, don Carlos ait regretté que la diplomatie l'eût trouvé trop jeune pour cimenter l'aiUance entre les deux couronnes ; mais il se consola bien vite. S'il se montra reconnaissant de la bienveillance avec laquelle le traitait Elisabeth, s'il semblait l'excepter seule du mépris qu'il montrait pour les femmes, il est impossible de trouver dans leurs relations la moindre trace d'amour. Elisabeth voulait le retirer de la vie crapuleuse qu'il menait, et son projet était de le marier à sa sœur Marguerite de Valois. C'eût été un assez triste cadeau à lui faire. Ajoutons que M. Prescott a rassemblé les témoignages les plus nombreux et les plus authentiques, pour prouver la confiance et l'affection qui, jusqu'au dernier moment, régnèrent entre Philippe et sa femme... La cour delà reine était toute française. Telle était la séduction exercée par cette jeune et belle princesse, que l'austère PhiHppe II lui-même en subissait l'influence. On sait qu'elle mourut en couche, et quelque mois après don Carlos. Philippe déclara que c'était le coup le plus rigoureux quiTeût encore frappé (1). »

Telle est l'analyse sommaire et cependant bien suffisante pour bien poser la question, du chapitre unique

(1) Mérimée, l, c. snp., p. 590.

consacré par Prescott, à l'examen de l'épisode de don Carlos; il est bien établi, dès à présent, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans les prétendues amours de don Carlos et d'Elisabeth, et que par conséquent, et pour bien d'autres raisons, le jeune fils de Philippe II est mort d'une mort naturelle. Mais il ne faut pas s'arrêter là ; les développements donnés à l'examen critique et approfondi de cette double question par Gachard, doivent compléter, en en élargissant le cadre, l'élucidation de ce point important del'histoire d'Espagne, qui nous intéresse assez vivement, puisqu'EUsabeth, qu'on a voulu transformer quand même en une héroïne de roman et de théâtre, était et resta toujours française d'esprit et de cœur, et mérita toute l'affection de son royal époux, dont on a fait volontiers, trop facilement, une sorte de sombre tyran de mélodrame.

Prescott n'ayant pas connu la plus grande partie des pièces importantes, est extrêmement incomplet, trèssouvent inexact; non-seulement nous pouvons nous fier entièrement à Gachard et à M. de Motiy, qui, on peut le dire, ont épuisé toutes les sources d'informations, mais encore, dont l'impartialité à l'égard de Philippe II s'affirme avec une énergie parfois brutale, — que l'on nous passe cette expression, qui rend bien notre pensée sur le caractère de ces deux historiens modernes.

« Ce n'est point par intérêt pour la mémoire de Philippe II, que j'ai pris la plume, dit M. de Moiiy, résumant la pensée de Gachard. Je plaindrais l'historien qui ressentirait la moindre sympathie pour sa politique ténébreuse. J'ai voulu seulement éclaircir un fait obscur, et en somme, quelle que soit l'horreur que m'inspirent cette oppression universelle, cette subordination absolue des

corps et des âmes à un pouvoir tout ensemble religieux et politique, Vhistoire doit à tous la vérité (1). »

Or, Philippe II n'a besoin que de la vérité, et la réhabilitation de ce prince (une sorte de Louis XI, selon les hommes du siècle dernier), nous sera fournie, bien involontairement, par Gachard ; ces sortes de témoignages n'en sont que plus précieux à recueillir, et nous n'avons garde d'y manquer, comme nous l'avons déjà tout récemment fait pour l'étude du caractère de Charles V, roi de France (2).

Le 15 novembre 1543, Philippe II épousait la princesse dona Maria, sa cousine ; il avait alors seize ans et demi, et était l'un des princes de son temps, les mieux faits et les plus agréables (3). Deux ans s'étaient à peine écoulés, (8 juillet 1545), que la princesse donnait le jour à un fils qui devait être don Carlos, dont la naissance fut suivie quatre jours après de la mort de sa mère, causée par une imprudence déjeune femme. Il est plus aisé de se figurer que de dépeindre la douleur que Philippe II ressentit de cette fin prématurée ; il passa trois semaines sans voir personne.

Il choisit, pour gouvernante de l'infant, dona Leonor de Mascarenas, aux soins de laquelle il avait été confié lui-même dans son bas-âge. « Mon fils, lui dit-il, a perdu

(1) Don Carlos et Philippe II, p. XII et XIII.

(2) Voyez la dixième série des Erreurs et mensonges historié quesy p. 171-272.

(3) «En estos tierapos era de los galiardos y herraosos que avia en el raundo. » (Sandovui, Historia de Carloz F, livre XXVI» S. 1.)

sa mère ; vous lui en servirez, traitez-le comme telle (1). » Jusqu'à l'âge de sept ans accomplis, Philippe laissa son fils entre les mains des femmes. A cette époque, il lui donna un gouverneur, qui fut don Antonio de Rojas, tandis qu'Honorato Juan devenait son précepteur. « Je « vous charge beaucoup, écrivait le roi à ce dernier, de « travailler à former l'infant à la vertu et aux con- « naissances humaines, ainsi que vous le devez à la « grande confiance que j'ai placée en vous, en vous « donnant un emploi de tant d'importance (2). »

Le choix que le roi avait fait d'Honorato Juan, fut universellement approuvé. Issu d'une famille ancienne et distinguée, Juan, après avoir fait de brillantes études, était allé àLouvain, où il avait suivi les leçons du savant Vives ; il passait pour un des hommes les plus instruits de l'Espagne (3), et il joignait à un savoir prodigieux, le caractère le plus élevé et des mœurs exemplaires.

Dès le mois d'août 1554, Juan donnait ses premières iL-çons à l'enfant royal. Quelques temps après, il soumit au roi, alors en Angleterre, le plan qu'il se proposait de suivre, pour développer graduellement l'intelligence de son élève. Philippe, en approuvant ce plan , engagea Juan à mettre tout d'abord entre les mains de son élève les auteurs les plus faciles, afin que les difficultés ne le

(1) « Mi hijo queda sinmadre ; vos lo aveis de ser suya, tratad mêle como tal. »

(2) Lettre du 3 juillet f 554, apudAth. Kircher. Principis chrùtiani archetypon poUticum^ etc., 1672, in-'i, p. 135.

(3) Alvaro Nunez, cité par Kircher, p. 146.

rebutassent point et ne lui fissent pas prendre en dégoût l'étude (1),

De tels soins produisirent bientôt le fruit que le précepteur pouvait s'en promettre : l'infant montrait de l'application, il écoutait avec plaisir les leçons qu'on lui donnait, il en profitait. Il ne manquait pas d'ailleurs d'esprit naturel. On conçoit la joie de Philippe, en recevant des nouvelles aussi satisfaisantes (2). Malheureusement, cette ardeur de don Carlos pour l'étude ne se soutint pas.

Avant de continuer ce récit, qu'il nous soit permis de faire remarquer que Philippe II n'apparaît pas ici sous des traits antipathiques, loin de là. Epoux et père, il est à la hauteur de ses devoirs, et prévient tout d'abord en sa faveur; la suite des événements soutiendra-t-elle cette opinion ? C'est ce que nous n'allons pas tarder à voir et à constater, appuyé sur le témoignage des auteurs espagnols, et, ce qui est peut-être plus précieux encore, sur celui des divers agents diplomatiques étrangers, attachés à la cour de Philippe II.

L'empereur Gharles-Quint n'avait pas encore vu son

(1) « Lo queme parece sobre ello es que por aora, à los principios, le deveys poner en los autores mas faciles, porque la dificultad noie espante, ô le haga aborrecer las lelras. » (Lettre de Philippe II à Juan, le 6 mai 1555, ap. Kircher, p. 137.)

(2) Lettre de Philippe II à Juan, le 2 mai 1556, ap. Kircher, p. 138. « Por las nue vas que me dais de los estudios del principe mi hijo y de lo bien que aprovecha que no avia cosa que me pudiesse dar mayor contentamiento, que ver que del trabajo que tirnays sale et fruto queyodesseo. »

petit-fils, et il était très-désireux de juger, par lui-même des espérances que pouvait donner l'enfant; ce moment arriva à l'époque où, sur le point d'abdiquer en faveur de Philippe II, le vieux souverain se rendit en Espagne. On est peu d'accord sur l'impression produite par don Carlos sur son aïeul. Charles-Quint aurait dit : « Il me « semble qu'il est très-turbulent ; ses manières et son « humeur ne me plaisent guère ; je ne sais ce qu'il « pourra devenir un jour (1). » Il l'aurait même repris sur le peu de respect et d'égards qu'il montrait à la princesse dona Juana, sa tante (2).

Don Carlos ne devait plus revoir son aïeul ; à partir de ce moment, une amélioration se fit remarquer dans ses études et dans les exercices de son âge, amélioration assez peu sensible toutefois, pour que son précepteur crût devoir encore engager le roi à lui adresser des observations à ce sujet (3). «Al'égard de ses études, « écrivait don Garcia de Tolède, en 1557, il est peu « avancé, parce qu'il étudie de mauvaise grâce. Il en est « de même des exercices de la gymnastique et de Tes- « crime (4).» La situation de don Carlos empirait si gravement, au point de vue moral, que la princesse dona Juana elle-même en écrivit à Charles-Quint : « Ce sera « un peu de fatigue pour Votre Majesté, lui dit-elle, que « d'avoir le prince, mais ce sera lui donner la vie : aussi,

(1 ) Manuscrit du chanoine Gonzalez, cité par M. Mignet, Charles -Quint, etc., p. ioo.

(2) Cabrera, Historia de Felipe II, liv. II, chap. xi, p. 91.

(3) Lettre d'H. Juan au roi, du 2 août 4557, dans la Coleccion de documentos ineditos, etc., tome XXVI, p. 479.

(4) Archives de Simancas, Estado, leg. H9.

« je supplie Votre Majesté, d'ordonner qu'il s'y rende « incontinent, car Votre Majesté ne saurait croire à quel « point il importe qu'Elle nous fasse à tous cette « grâce (1). »

« Des instances aussi pressantes, et les terirtes dans lesquelles elles sont exprimées, doivent faire supposer qu'il n'y avait pas à reprocher seulement à don Carlos un manque d'application, mais que des penchants vicieux, de graves défauts de caractère alarmaient ceux qui avaient mission de veiller sur sa jeunesse (2). »

Voici ce que l'ambassadeur vénitien Badoaro raconte des inclinations et du naturel du jeune prince : « Faible de complexion, il annonce un caractère cruel. Tout en lui dénote qu'il sera d'un orgueil sans égal, car il ne pouvait souffrir de rester longtemps en présence de son père ni de son aïeul, le bonnet à la main. Il est colère autant qu'un jeune homme peut l'être, et obstiné dans ses opimons (3)... »

Charles-Quint, à qui ses goûts et plus particulièrement encore ses infirmités graves commandaient un repos absolu, ne voulut pas se charger de prendre don Carlos auprès de lui, au monastère de Juste ; peu de temps après, il mourut (1558), et dès lors l'infant fut délivré du seul frein qu'il respectât; ce fut un grand malheur pour lui que la mort de son aïeul. A partir de

(1) Lettre du 8 août ioiJS, dans la Retraite et mort de Charles- Qumt, etc., tome II, p. 466.

(2) Gachard, op. c. sup., p. 33.

(3) Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, p. 63 et suiv.

cette époque, on remarqua qu'il s'abandonnait de plus en plus à ses penchants ; une lettre de Juan, adressée à Philippe II, pour lui seul, nous fournit là-dessus des renseignements précis (i). Le roi lui répondit de manière à le tranquilliser : «Je sais que vous avez de mon fils « tout le soin convenable ; je vous invite à continuer, « quoique le prince ne profite pas de vos leçons et de « vos avis autant qu'il le faudrait; mais cela servira <( toujours à quelque chose (2). »

Le 31 janvier 1560, Elisabeth de Valois épousait, à Guadalajara, Phihppe II, sous les plus heureux auspices, de part et d'autre, au dire d'un témoin oculaire (3). »

Cependant don Carlos dépérissait de jour en jour, consumé parla frèvre qui le dévorait depuis plus de deux années déjà, malgré tous les moyens employés pour la combattre (4). Les médecins conseillèrent au roi de le faire changer d'air. Philippe, à qui il en coûtait sans doute d'éloigner de lui son fils, choisit Alcala de Henarès, distante de six à sept lieues de Madrid, qui lui avait été recommandée pour la bonté de son air. Revenu

(1) Coleccion de documentos inédites, etc., tome XXVI, p. 398.

(2) « ... He entendido la salud de! serenissimo principe mi hijo, y lo que passa en lo de su estudio, de que se que teneys el cuidado que conviene; y assi os encargo lo hagays, aunque no saïga tarabien à ello como séria menesler, que todavia approvecharâ... » (Lettre du 31 mars 4539, ap, Kircher, p. 140).

(3) Le secrétaire Courtewille, lettre du 2 février au président Viglius.

(4) Mémoire de l'évèque de Limoges pour Charles IX, du 3 septembre 1561.

bientôt à une meilleure santé, il y avait près de deux mois que don Carlos était sans fièvre, et son rétablissement faisait des progrès de plus en plus sensibles, lorsqu'un funeste accident vint non-seulement détruire les espérances qu'on en avait conçues, mais encore mettre en péril la vie du prince. Une chute dans un escalier lui fit une grave blessure à la tête (1). Le mal fut soigné légèrement; les médecins espagnols de cette époque étaient de médiocres praticiens ; toute leur conduite, depuis l'origine jusqu'à la fin de la maladie occasionnée à don Carlos par sa chute, dénote leur peu d'expérience et d'habileté. La plaie que le prince avait à la tête commença d'offrir un aspect de plus en plus inquiétant : une première opération douloureuse et à peu près inutile empira l'état du malade.

(( A la vue du danger que courait son fils, Philippe II ordonna que des prières publiques fussent dites journellement dans toute l'Espagne. Lui-même, il passa des heures entières à genoux, à prier et à demander à Dieu qu'il lui conservât son unique enfant (2). Il voulut présider à toutes les consultations des médecins, quoiqu'il y en eût qui ne durèrent pas moins de quatre heures (3). Pendant toute cette crise, le roi prodigua à son fils les soins les plus tendres, les attentions les plus affectueuses.

(i) Lettre de l'ambassadeur de Venise, Paolo Tiepolo, du 24 arril io62.

(2) Gachard, p. 79. (Cf. Lettre de l'ambassadeur de Venise, du 16 mai. Relation jointe à une lettre écrite le 23 mai io62, à la duchesse de Parme, par le secrétaire Courtewille).

(3) Il y en eut quatorze auxquelles il assista. (Relation de Daza).

Le comte Annibal d'Emps, qui était présent, disait à l'ambassadeur de Florence, que voir le prince dans son lit, la pâleur de la mort sur le visage, avait été certes un sujet de grande compassion, mais que voir le roi servir incessamment son fils, les yeux remplis de larmes, avait été un spectacle à faire pleurer les pierres (1). Tous les serviteurs de don Carlos rivalisèrent de diligence et de sollicitude pour lui. »

L'Espagne entière s'associa à l'affliction de son roi. Partout, les églises se remplirent de gens qui venaient demander à Dieu, avec la plus grande ferveur, la guérison du prince.

Neuf médecins et chirurgiens étaient réunis autour du lit de don Carlos, ils avaient épuisé les ressources de leur art ; tous leurs efforts étaient restés vains. L'état du malade s'aggrava à un tel point, que selon leur jugement unanime, il n'avait plus que trois ou quatre heures à vivre. Les ministres du roi lui conseillèrent de s'éloigner, pour n'être pas témoin d'un spectacle qui lui aurait déchiré le cœur. Philippe partit au milieu de la nuit, en proie à une douleur inexprimable, et soufl'rant lui-même de la fièvre, résultat des peines d'esprit et de corps qu'il venait d'endurer.

Après de longs débats, il fut décidé qu'on trépanerait le jeune prince, et l'opération eut lieu; le mieux qu'éprouva le malade fut assez notable pour que lui-même l'attribuât à un miracle du ciel.

PhiHppe II ne comptait plus revoir son fils ; aussi, aux premiers avis qui lui furent donnés de l'amélioration inespérée survenue dans l'état du prince, il craignit

(1) Lettre de l'ambassadeur de Florence, du li mai.

qu'elle ne fût qu'apparente. De nouvelles dépêches l'ayant rassuré tout à fait, il revint à Alcala. Peu de jours après, don Carlos était complètement guéri. La joie de Philippe II fut grande, lorsqu'il vit son fils entrer dans sa chambre, et ill'embrassa avec effusion.

PhiUppell, dès son retour en Espagne, se proposait de convoquer les cortès d'Aragon, de Valence et de Catalogne ; une nouvelle maladie survenue h don Carlos l'empêcha de l'emmener avec lui. C'était une triste destinée que celle de ce prince: depuis six ans déjà, il se voyait en proie à un mal qui lui avait laissé à peine quelques instants de trêve et qui épuisait en lui les sources de la vie ; cependant il y eut encore un retour de santé, et c'est à ce moment que le baron Dietrichstein, ambassadeur d'Autriche, traçait de ce prince deux portraits, le premier sur des oii-dit, le second en témoin oculaire des faits qu'il retrace.

«Son père ne l'emploie en rien, ce qui le chagrine vivement. Peut-être y a-t-il des raisons pour cela, car il est d'un caractère violent et irritable, et il se laisse quelquefois aller à de terribles colères. Ce qu'il a sur le cœur, il le dit sans déguisement, n'importe la personne qui pourrait en être blessée. Quand il a conçu du mécontentement contre quelqu'un, il n'en revient pas aisément. Il se montre opiniâtre dans ses idées et poursuit jusqu'au bout ce qu'il s'est proposé une fois : de façon qu'il y a bien des gens qui s'effraient de ce qu'il serait capable de faire, si la raison cessait de le maintenir dans la bonne voie (1)... »

(1) Koch, Quellen zur Oeschichte des Kaisers Maximilian II, p. 127.

Don Carlos avait alors dix-huit ans.

Les ambassadeurs de Venise, dans leur portrait de ce prince, ajoutent à celui que vient de tracer l'ambassadeur d'Autriche et en renforcent les couleurs... « La figure de don Carlos est laide et désagréable... Lorsqu'il est passé de l'enfance à la puberté, on ne l'a vu prendre plaisir ni à l'étude, ni aux armes, niàréquitation,ni à d'autres choses vertueuses, honnêtes et plaisantes, mais seulement à faire mal à autrui... Il n'aime personne qu'on sache; mais il y a beaucoup de gens qu'il hait à mort. Il est enchanté de recevoir des présents et il les recherche ; mais il n'en fait point aux autres. Dans tout il montre de la répugnance à être utile et une très-grande inclination à nuire . Ses paroles manquent de suite (2). »

Don Carlos allait accomplir sa dix-neuvième année. Le roi, son père, s'occupa de l'organisation de sa maison. Phihppe II, plus d'une fois déjà, avait eu à se plaindre de l'esprit d'indépendance de son fils et du peu de déférence qu'il lui montrait(3); il lui parut important de placer auprès du prince quelqu'un qui lui fût tout dévoué. Il conféra à Ruy Gomez de Silva la charge que le décès de don Garcia de Tolède avait rendu vacante.

Ce fut vers ce temps que Brantôme passa par Madrid, revenant du Portugal. Il s'y fit présenter à la cour et le prince d'Espagne ne fut pas le personnage qu'il y observa le moins. « S'il eût vécu, il eut fait enrager son père, car

(1) Relation du 19 janvier 1563, aux Archives de Venise.

(2) Saint-Sulpice écrivait à sa cour, le 12 juin 1564^ que don Carlos commençait à se montrer assez à rebours au roi et à ce quHl lui ordonnait.

il était fort bizarre et tout plein denatretés(l). Il menaçait, il frappait, il injuriait: si bien que don Ruy Gomez, fort favori du roi d'Espagne, n'en pouvait Jouir, et à toute heure il suppliait le roi de lui ôter cette charge et de la donner à un autre ; qu'il en serait très-aise... Et toujours ce prince (don Carlos) menaçait son gouverneur qu'un jour, quand il serait grand, il s'en repentirait. Quand à ses autres serviteurs et officiers, quand ils ne le ser-valent pas bien à son gré, il ne faut point demander comment il les étrillait (2). »

Quelles que fussent les imperfections physiques et morales de don Carlos, il n'y avait pas de princesse, en Europe, qui n'eût été disposée à donner sa main à l'héritier présomptif du plus puissant royaume de la chrétienté. Tour à tour Marguerite de Valois, Marie Stuart, l'archiduchesse Anne, la tante même de don Carlos, dona Juana, furent proposées au jeune prince; on parla même de la reine Elisabeth d'Angleterre. Philippe II ne savait que répondre à ces ouvertures matrimoniales ; le caractère de son fils le préoccupait beaucoup, non sans raison.

C'est ici le lieu de donner le portrait de PhiHppe II, tel que l'a tracé M. Gachard avec un soin minutieux qui en garantit la parfaite ressemblance.

«Quoiqu'il fût d'une taille au-dessous delamoyenne, il régnait dans toute sa personne un air de majesté que rehaussait encore sa manière de se vêtir, à la fois élégante

(1) Ruses, détours.

^2) Brantôme, Œuvres complètes^ édit. Buchon, 1838, tome I, p. 126 et 127.

et simple, car il ne portait que du drap de soie, à l'exclusion de l'or- et de l'argent (1), son abord était grave, mais il recevait avec affabilité et il écoutait avec attention ceux qui avaient à l'entretenir (2). Jamais il ne se fâchait, quelque chose qu'on pût lui dire (3). Ses réponses étaient en général précises et gracieuses ; le plus souvent il les accompagnait d'un sourire aimable, mais il évitait de décider ou de s'engager sur les demandes qui lui étaient faites : il voulait prendre le loisir de les examiner et de les faire examiner par ses ministres. Il était réservé, surtout dans ses communications avec les ambassadeurs étrangers, qu'il invitait presque toujours à lui remettre des mémoires ou des notes sur les sujets dont ils venaient de l'entretenir (4).

(( Quand il était à Madrid, il donnait audience à tous ceux qui la demandaient. En se rendant de sa chambre à la chapelle où, chaque matin, il entendait la messe, en sortant de la chapelle pour aller se mettre à table, enfin en retournant à sa chambre après son dîner, il recevait toutes les suppliques qu'on voulait lui présenter, et si

(1) Cabrera, livre V, chap. XVII;, p. 275. — Relation de Giovanni Soranzo, de 1563, dans les Relazioni degli ainhasciatoriveneti, série I, tome V, p. 112. Relation d'Alberto Badoero, de' 1578, ibid, p. 276.

(2) Rtlazioni degli ambasciatoH veneti, etc., sériel, tome V> passim.

(3) Relation de Federico Badoero, dans les Relations des ambassadeurs vénitiens, sur Chat^es-Quint et Philippe II, p. 38.

(4) Relazioni degli ambasciatoH veneti, etc., série I, tome V, passim.

quelque personne témoignait le désir de lui adresser la parole, il s'arrêtait pour écouter ce qu'elle avait à lui dire (1).

« La délicatesse de sa complexion lui imposait plus d'un ménagement : il dormait beaucoup ; il était trèsréglé dans sa manière de vivre, ne mangeait ni poisson ni fruits, dont son père faisait une consommation immodérée et se nourrissant des mets les plus substantiels (2). Le vendredi-saint était le seul jour de l'année où il ne fût pas servi de viande sur sa table ; les autres jours de jeûne prescrits par l'Eglise, il avait reçu du pape la permission d'en manger, pourvu qu'il le fît d'une seule espèce, telle que chapon, veau, bœuf ou mouton (3). Les vendredis, les samedis et les vigiles, il dînait toujours en particulier, pour ne pas donner un mauvais exemple (4). Sa tempérance était remarquable ; il vidait, deux fois ou deux fois et demie au plus à son repas, un verre de cristal, de médiocre grandeur (5).

(( Il n'y avait personne, à sa cour, qui remplît plus ponctuellement que lui ses devoirs religieux. Il assistait

(1) Relations de Paolo Tiepolo, de Giovanni Soranzo, de Sigismondo Cavalli, dans le tome cité des Relazioni.

(2) Voyez les relations de Michèle Suriano, de Paolo Tiepolo, de Giovanni Soranzo, de Sigismondo Cavalli, de Lorenzo Priuli, d'Alberto Badoefo , dans les Relazioni degli ambasciatori veneti, série I, tomes III et V.

(3) Relations de Sigismondo Cavalli, p. 183.

(4) Il venerdi, sabato e le vigilie, per non dar cattivo esempio, sempre mangia ritirato. — Relation de Giovanni Soranzo, p. 142.

(5) Même relation, ihid. — Relation d'Alberto BadoerO) tôtd*» p. 270.

avec régularité aux offices divins et communiait quatre fois au moins par année. Il connaissait, aussi bien qu'un ecclésiastique même, les cérémonies de l'Eglise (1). En toute occasion il témoignait son respect de la religion et de ses ministres. Pendant qu'il tenait les Cortès de Monzon, il arriva un jour qu'allant à cheval de son palais au lieu où les Cortès étaient assemblées, il rencontra le Saint-Sacrement qu'on portait à un malade : il descendit aussitôt de cheval, accompagna le prêtre, son bonnet à la main, jusqu'à la maison où celui-ci était appelé , attendit à la porte qu'il eût rempli les devoirs de son ministère, et enfin reconduisit le Saint-Sacrement, toujours la tête découverte, à l'église d'où il avait été tiré (2). « Ses passe-temps étaient des plus paisibles. Les fêtes, les spectacles, avaient peu d'attrait pour lui. Dans sa jeunesse, en Espagne et aux Pays-Bas, il avait quelquefois pris part à des joutes et à des tournois, mais il l'avait fait moins par goût que pour l'opinion du monde ;3). Ce qu'il aimait, c'était la campagne, la solitude. Aussi, bien souvent, il quittait à l'improviste Madrid, pour aller, tantôt au Pardo , tantôt à Aranjuez ou à l'Escurial, quand il eût fait bâtir ce somptueux monastère. Là, il ne s'entourait que d'un petit nombre de ses serviteurs^ ne recevait les ambassadeurs étrangers que dans des occasions extraordinaires et pressantes et ne com-

I) Relation de Paolo Tiepolo, p. 62. — Relation de Matteo Zane, de 1584, dans les Relazioni, etc.^ série I, tome V, p. 300.

(2) Relation de Giovanni Soranzo, p. H2.

(3) Relations des ambassadeurs vénitiens^ etc., p. 39.

(4) Papiers d'Etat du cardinal de Granvelle, tome V, p. 491.

muniquait avec ses propres ministres que par écrit (1). On se tromperait pom^tant, si l'on s'imaginait qu'il allât chercher, dans ces résidences, un repos absolu del'esprit: loin de là, il y travaillait plus encore peut-être qu'en son palais de Madrid (2). »

On voit — pour nous servir d'un mot d'un grand politique, — qu'il y avait, dans Philipe II, l'étoffe de trois roisetd'un honnête homme ; un défaut capital, cependant, obscurcissait ses qualités, la timidité et, plus encore, l'indécision, qui fut la cause de bien des ennuis pour ce monarque et son entourage, et joua un rôle souvent fâcheux dans ses rapports, d'ailleurs très-difficiles et trèstendus, avec son fils don Carlos.

Philippe II ne pouvait voir avec indifférence, ni les excès de bouche que faisait son fils, et qui détruisaient sa santé, ni les extravagances et les brutalités auxquelles il se livrait, et qui compromettaient sa dignité autant que sa réputation. Il l'en reprenait fréquemment, et même avec sévérité. L'orgueil du prince se révoltait contre ces observations, qui étaient chaque fois une cause de nouvelle aigreur entre eux (3).

Don Carlos avait été destiné, dès son enfance, au gou-

(1) Relation de Paolo Tiepolo, p. Ci. — Voyez aussi la relation de Sigisraondo Cavalli, p. 182.

(2) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 30 novembre 1567 et Hopperus à Vif,^lius, (lettre du 2 novembre 1569.) — Gachard tome I, p. 237-2 H.

(3) Lettre de Saint-Sulpice à Charles IX, du 9 septembre 1565, — Adriani, Istoria de'suoi tempi, tome V, p. 13i>, édit. de 1823.

vernement des Pays-Bas : pourquoi donc, disait-il, son père ne réalisait-il pas une intention qui était de notoriété publique en Europe ? Il s'en offensait et s'en plaignait avec amertume. Mais,, comme l'explique très-judicieusement un agent diplomatique de cette époque : « C'est un jeune personnage sujet à sa tête, et facilement ferait-il telles choses entre les Italiens et les Flamands, dont l'un et l'autre (le roi et lui) se repentiraient (1). »

On ne s'étonnera pas que, dans les mauvaises dispositions où il était , don Carlos blâmât tout ce que faisait Philippe II (2) ; mais si l'on en croit Brantôme, il poussait plus loin encore l'oubli du respect qu'il devait h son père (3).

Le mécontentement que don Carlos avait du roi prenait, de jour en jour, le caractère d'une véritable aversion ; il s'étendait aux ministres et aux serviteurs de son père, à ceux surtout qu'il honorait particulièrement de sa faveur. On rapporte que, rencontrant au palais du président du conseil de Castille, don Diego d'Espinosa, qui avait mis obstacle à ce qu'un comédien, nommé Cisneros, donnât une représentation devantlui, il le saisit par le pan de sa robe, et, mettant la main à son poignard, lui dit avec colère : « Méchant petit prêtre, vous osez

(1) Lettre de Fourqiievaulx à Catherine de Médicis, 21 novembre io6o.

(2) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, (3 novembre lb6o.) Cf. Dietrichstein, lettre à l'empereur d'Autriche, ( 24 janvier 1566,) apudKoch, Qaellen, etc. p. 151.

(3) Voyez OEuvres de Brantôme, etc., Paris.. 1822, tome I, p. 321.

VOUS attaquer à moi, en empêchant Gisneros de venir me servir ! Par la vie de mon père , je vous tuerai. » On ajoute que, s'il ne se porta point aux dernières violences, ce fut parce que Espinosa lui demanda grâce à genoux (1). On peut juger de l'impression que produisit ce fait sur Philippe II.

Les propres officiers de don Carlos étaient, pour la plupart, mal vus de lui, par la seule raison que c'était le roi qui les lui avait donnés. On sait déjà comment il les traitait ; le témoignage de Brantôme à cet égard est corroboré par celui de l'ambassadeur de Florence, Leonardo de Nobili (2). Du reste, sa tante elle-même, la princesse dona Juana, avait souvent à se plaindre de ses procédés. Une seule personne à la cour se voyait l'objet de ses déférences et de ses hommages : c'était la reine (3).

('Les poètes et les romanciers — fait observer judicieusement M. Gachard (4), — ont transformé, en une passion ardente le respect et la sympathie de don Carlos pour la reine sa belle-mère ; ils ont été plus loin : ils ont fait partager cette passion par Elisabeth, cette princesse si pure, cette épouse si chaste et si attachée à son mari. Le roman et le théâtre rCont rien de commun avec l'histoire.

(1) Cabrera, livre Vil, chap. xxn, p. 469.

(2) Odia tutti U servitori che le ha dado suo padre, e in ogni poca d'occasione da loro e pugni e minaccia di preo^nalarli. — (Lettre de Nobili au duc de Cosme deMédicis,du 24juillet 1567 .)

(3) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 3 novembre 1565. Cf. encore une lettre du même personnage, du <2 septembre i567.

(4) Tome I, p. 274 et 275.

Don Carlos était aussi peu fait pour éprouver de l'amour que pour en inspirer. »

La mésintelligence qui régnait entre le prince et le roi n'était un mystère, à Madrid, ni pour les courtisans ni pour les ambassadeurs étrangers. Le peu d'amis qu'avait don Carlos s'en affligeaient ; la reine douairière de Portugal, Catherine d'Autriche, son aïeule, n'était pas celle qui s'en inquiétait le moins ; elle essaya de le ramener à une conduite plus digne de lui et à de meilleurs sentiments pour son père (1). Son ancien précepteur, l'évêque d'Osma, y employait aussi tout son zèle et tout ce qu'il avait d'influence sur l'esprit de son élève. Don Carlos, si dur pour tant d'autres, avait toujours honoré; respecté, aimé son maître qui, de son côté, avait un sincère attachement pour son élève, quoiqu'il ne se dissimulât ni ses défauts ni ses torts. Obligé de quitter la cour, au commencement de 1566, pour aller dans l'Estramadure respirer un air pluB favorable à sa santé, il voulut faire entendre encore une fois au prince le langage de la raison et du devoir. Il lui écrivit une lettre très-remarquable, qui servira à faire apprécier en même temps et le maître et le disciple, et que voici dans ses parties essentielles :

« La prière que j'adresse à Votre Altesse est de se (( ressouvenir de trois choses que je lui ai souvent mises « devant les yeux.

« La première est l'amour et la crainte de Dieu, avec « ce qui en dépend, et qui consiste à tenir grand compte

(1) Voyez l'extrait d'une de ses lettres dcans Kircher, Principis christiani archet ijponj p. 18i-.

« de ses commandements, à les observer aussi bien in- « térieurement qu'extérieurement, pour le bon exemple « que Votre Altesse est obligée de donner à tout le « monde....

« La seconde chose, après ce qui touche Dieu, est que « Votre Altesse obéisse à son père, le servant, le satis- « faisant en tout ce qu'il vous ordonnera et que vous « saurez qu'il désire pour votre propre bien et avan- « tage.... De cette façon, Votre Altesse aura pour elle le « public, qui naturellement voit avec satisfaction les en- (( fants respecter leurs parents et leur obéir. Et elle doit « tenir pour très-certain, comme ce l'est, que tous les au- « très chemins sont dangereux et trompeurs, et qu'ils « conduisent à des embarras réels, sans aucun avantage, « parce que Dieu le permet ainsi.

<î La troisième chose est que Votre Altesse s'applique (( en tout temps à traiter ses serviteurs, en faits et en « paroles, avec amour et douceur. Gomme je l'ai dit plus « d'une fois à Votre Altesse, c'est là une des choses qui « d'ordinaire donnent et peuvent donner le ])lus de lustre « à un prince, qui ont le plus de retentissement, non- « seulement dans son propre pays, mais encore chez les « nations étrangères, et qui serventle mieux h faire connaî- « tre son caractère et son inclination : car, ilyalieude pré- « sumer que tel il est avec ce petit nombre de gens qu'il « voit habituellement, tel il sera avec tout le monde, et « que s'il traite mal ceux qui le servent nuit et jour, il « sera peu disposé à traiter bien ceux qui à peine pour- « ront l'approcher, loin de pouvoir le servir.

« Votre Altesse doit observer la même conduite envers « les serviteurs et les ministres de son père : on juge

« habituellement que le fils est d'autant plus ami du père « et désire d'autant plus le contenter, qu'on levoitmon- (( trer de l'affection à ceux que le père aime et honore.

« Ce que je dis des serviteurs et des ministres, je « l'applique également à tous les autres, puisque Votre « Altesse doit être le père de tous, après les longs et « bienheureux jours du roi, notre seigneur. Que Votre « Altesse accueille donc ceux qui viennent lavoir et la ser- « vir ; qu'elle les écoute avec bienveillance ; s'ils la sup- « plient de demander pour eux quelque chose à son père, « que, sans s'engager trop, elle leur promette d'en parler « à Sa Majesté, et qu'elle lui parle en effet, la solHcitant « de les favoriser en ce qui sera juste et possible ; enfin « qu'elle leur dise peu de paroles, mais distinctes et « claires, sans leur faire de questions étrangères à l'objet « dont il l'auront entretenue, ni les obliger à des réponses « difficiles et dont ils seront aises de pouvoir se dis- (( penser.

« Surtout, je supplie Votre Altesse d'avoir une très- « grande attention à n'offenser qui que ce soit, en par- « ticulier ni en général : car, ainsi que je lui ai dit sou- « vent, c'est là pour les rois une chose dangereuse et « qui peut avoir les plus fâcheuses conséquences, en « leur faisant perdre l'amour de leurs sujets, comme des « exemples notables l'ont prouvé. Il est clair, en effet, « que de pareilles offenses ne se prennent de personne « plus mal que des princes, par la raison que chacun « désire être honoré d'eux et obtenir leur faveur et que « ceux qui reçoivent cette injure, ne pouvant s'en venger « par une injure semblable ou par d'autres, la ressentent « d'autant plus vivement.

« Pour prévenir cet inconvénient^ j'ai toujours trouvé avantageux de ne pas s'enquérir de la vie des autres ni de chercher à savoir les fautes commises par eux : l'expérience nous apprend que de cette curiosité naît un autre mal, car celui qui ne fait pas de questions ne connaît pas tant de particularités, et, ne les connaissant pas, n'a pas tant à dire ni tant d'occasions d'offenser. Il arrive ordinairement aussi que cela ne reste pas secret ; il en résulte alors des troubles sérieux dans la maison même du prince et dans son royaume, et h la fin, il perd tout crédit auprès des gens, qui, n'osant plus se fier à lui, ne lui disent pas ce qu'il lui importe de savoir. Or, c'est là une perte qui estgrande pour tous ; mais, pour les princes, elle est d'une portée incalculable.

« Je sais bien que j'aurais pu me dispenser de dire tout cela à Votre Altesse.... puisque surtout je l'ai déjà différentes fois entretenue moi-même de cet objet : mais il me resterait des scrupules, si je ne l'en entretenais de nouveau en ce moment...

« Que Dieu garde Votre Altesse...

« H. Juan. » (1).

Ces conseils, si paternels et si sages, ne firent en rien réformer à don Carlos sa conduite et son caractère ; peu de temps après, le jeune prince donnait à son père un

'l) Cette lettre est dans Kircher, p. 180.

nouveau sujet de légitime et grave mécontentement. Philippe s'était enfermé avec plusieurs de ses ministres, pour délibérer sur des affaires d'importance. Don Carlos, curieux de connaître ce dontils parlaient, appliqua son oreille à la porte de la chambre où ils étaient réunis. Il se trouvait là exposé à la vue des dames de la reine, qui étaient dans les appartements supérieurs, et des pages qui étaient en bas. Don Diego de Acuna, l'un de ses gentils hommes, lui en fit l'observation ; il lui dit aussi que le roi pourrait sortir subitement et qu'il s'étonnerait de le trouver en cet endroit. DonCarlos en voulait depuis longtemps à Acuna; il prit mal ses paroles ; il s'oublia même jusqu'à le frapper du poing. Le roi, qui le sut, réprimanda vertementson fils (1).

Les cortès de Castille avaient été convoquées {V^ décembre 1566), Philippe II en fit l'ouverture le 11 décembre au palais de Madrid, puis, après la session quifut très-courte le 22 décembre, le roi quitta sa capitale pour aller passer les fêtes de Noël àl'Escurial. DonCarlos, profitant de son éloignement, se fit ouvrir la salle du palais oii les Cortès étaient encore réunies, et il leur adressa, d'un ton courroucé, les paroles suivantes : « Vous devez savoir que « mon père a le dessein d'aller en Flandre, et que j'entends « de toute manière y aller avec lui. Aux dernières cortès « (1563), vous eûtes la témérité de suppher mon père « qu'il me mariât avec la princesse ma tante. Je trouve a fort singulier que vous vous mêliez de mon mariage, « qui ne vous regarde pas, et ne sais pourquoi vous pré-

(1) Lettre d'Aloiiso de Laloo au comte de Hornes, le 3 août lo66, dans Montignys leven en dood. Bylage,p. 18.

« tendez que mon père me marie plutôt avecl'une qu'avec « l'autre. Je ne voudrais pas que la fantaisie vous vînt « maintenant de commettre une nouvelle témérité, en sup- « pliant mon pore de me laisser en Espagne. Je vous en- « gage à ne pas faire cette demande : car les députés qui « la feraient pourraient me tenir pour leur ennemi capital , (( et j'emploierai tous mes moyens à les détruire. » Gela dit, il tourna le dos aux cortès et sortit de la salle, les laissant stupéfaits d'une apostrophe aussi inattendue et aussi véhémente (1).

Quoique don Carlos eût défendu aux membres des cortès de divulguer les paroles qu'il leur avait dites, elles transpirèrent bientôt dans le public, et le roi, aux oreilles de qui elles parvinrent, en conçut un extrême mécontentement. Mais le jeune prince se souciait peu du blâme dont sa conduite était l'objet ; il semblait, au contraire, prendre à tâche de le provoquer. C'est ainsi qu'il continuait ses emportements et ses violences envers les personnes attachées à sa maison, sans épargner plus celles qui y occupaient des charges principales que les officiers d'un rang inférieur. Il avait eu longtemps une grande prédilection pour Juan Estavez de Lobon, son gardejoyaux ; un jour (1567), pour une raison qui n'est pas bien connue, il entra tout à coup en fureur contre lui, voulut le jeter par la fenêtre, le traita de coquin, de voleur et le chassa de son service (2). A quelque temps de là, il donna un soufflet à don Alonso de Gordoba, gentilhomme de sa chambre, en lui disant qu'il y avait plus de six mois qu'il

(1) Cs. Gachard, tome II, p. 390-392, noie 2. ('!) Coleccion de docmnentos incditos, etc., tome XXVII, p. 130 et suiv.

en avait envie, et cela sous prétexte de certaines paroles de don Alonso qui lui avaient déplu (1). Une autre fois il menaça de son poignard don Fedrique Enriquez , son majordome (2).

(( En présence de ces faits bien constatés, et lorsque nous voyons figurer, dans les comptes des dépenses de don Carlos, des indemnités payées à des personnes dont les enfants avaient été battus par ses ordres (3), nous ne trouvons rien d'invraisemblable — dit M. Gachard (4), — à ce que raconte Cabrera, qu'un peu d'eau lui étant tombé sur la tête de la fenêtre d'une maison devant laquelle il passait, il commanda qu'on brûlât la maison et qu'on en mit à mort les habitants ; cet historien ajoute qu'il fallut imaginer l'entrée du saint viatique au moment oil l'on allait exécuter sa volonté, pour se justifier auprès de lui de ne l'avoir point fait (5). »

Le caractère violent et cruel de don Carlos se manifestait jusque envers les animaux. Il s'enferma un jour, pendant cinq heures, dans ses écuries, et, lorsqu'il en sortit, une vingtaine de chevaux étaient en l'état le plus déplorable, par suite des mauvais traitements qu'il leur avait fait subir. Son père avait un cheval qui lui plaisait, au point qu'on l'appelait « le Favori » ; don Carlos demanda au grand écuyer de le voir, jurant qu'il ne lui ferait aucun

(1) Leonardo de Nobili, lettre du 24 juillet 1567, au duc Corne de Médicis.

(2) Lettre de Nobili, même date.

(3) Archives de Simancas, Contadurias générales, leg-. 11 10. . i4) Tome II, p. 395 et 396.

(5) Liv. VII, chap. xxii, p. 470.

mal. L'officier céda à son désir : il traita ce cheval de façon que la pauvre bête mourut peu de jours après.

La scène faite par don Carlos aux rqprésentants de la nation, ses démêlés notoires avec le roi, sa conduite brutale envers les officiers de sa maison, les actes de violence auxquels trop souvent il se laissait aller, — tout cela était commenté à Madrid d'une manière trèsfâcheuse pour lui.

Cependant les avertissements et les réprimandes sévères, sous une forme respectueuse, ne manquaient pas à l'ingouvernable prince ; après la belle lettre de l'évêque d'Osma, voici celle que lui adressait, avec non moins d'éloquence et d'affection sincère et dévouée, le docteur Suarez, un serviteur profondément affectionné ; déjà, après ce qui s'était passé aux Gortès, il lui avait écrit pour lui faire des représentations, s'efforçant do le détourner, par de nombreuses et de sohdes raison s d'un chemin qui devait être celui de sa perte et de sa ruine (1). En apprenant les bruits fâcheux qui circulaient de plus en plus sur son compte, il crut qu'il ne lui était pas permis de garder le silence; il lui adressa une seconde lettre plus forte, plus pathétique que la première.

« Je dois aimer Votre Altesse... Par ce motif, je no » cesse de m'inquiéter des soucis que doit nécessaire » ment avoir Votre Altesse, en songeant à l'état si » périlleux où sont ses affaires, d'après ce qu'on en rap- » porte; et je souhaite ardemment qu'Elle finisse par

(1) M. de Castro, Hidoria de los protestantes espanolcsy p. 377, cite cette lettre d'après un manuscrit existant à la bibliothèque de l'archevêché de Tolède.

» comprendre qu'elles ont empiré au point que moi, qui » désirerais tant les voir prospérer, je crains qu'elles » n'aient la pire issue dont on puisse se faire une » idée(l)

« Votre Altesse a commencé de faire quelque chose » du plus mauvais exemple et du plus déplorable effet, » en ne se confessant pas. Que peut-il en résulter qui ne » soit très-fâcheux pour elle ? Votre Altesse doit parfai- » tement concevoir qu'en se faisant l'ennemi de son père » et en lui désobéissant, Elle agit mal ; que, en outre » elle offense Dieu. Et comment veut -elle ainsi que M quelqu'un des plans qu'elle a formés lui réussisse ? » C'est ce qui frappe tont le monde ; et Votre Altesse » elle-même montre qu'Elle en est frappée autant que » personne. Il y a plus : elle le reconnaît en ne se confes- » sant point, car si le cas ne lui paraissait pas si mau- » vais qu'il ne souffre ni confession ni communion, elle » ne se tiendrait pas éloignée de la sainte table »

Suarez avait souvent demandé au prince sur quoi i^ se fondait pour espérer qu'en désobéissant au roi et en agissant centre son gré il parviendrait à ses tins ; il le lui demandait encore. De tels moyens, s'il en avait, ne pouvaient qu'être en opposition avecles préceptes de Dieu et contraires à toute bonté ; s'il n'en avait pas, il fournirait un prétexte à ses ennemis de le taxer de folie et d'incapacité. Suarez en venait alors aux actes qui avaient, en

(1) Cette lettre, datée du 18 mars lo67, a été publiée dans El bibliotecario y el trovador espanol, colcccion de document os interesantes scbre nuestra historia nacio7ial, etc. (Madrid, Sancha, 1841, in-fol.,) tome II, p. 21.

dernier lieu, excité ranimadversion publique. Il lui réitérait le conseil de se tourner vers Dieu et vers son père ; il l'engageait à se mettre en rapport avec des hommes sages et sincères, qui l'éclaireraient sur la conduite qu'il devait tenir.

Cette lettre, non moins hardie que respectueuse, ne fit modifier en rien à don Carlos ses sentiments non plus que ses actions.

Philippe II allait partir pour les Pays-Bas, où de graves événements réclamaient impérieusement sa présence ; le duc d'Albe — qui accompagnait le roi, — alla prendre congé du fils de son maître. Don Carlos avait vu avec un extrême déplaisir la nomination du duc comme lieutenant du roi (1) ; dès qu'il l'aperçut,, il entra en colère, lui dit que c'était à lui, don Carlos, de partir pour les Pays-Bas, et le menaça de le tuer, s'il prétendait faire ce voyage. Le duc lui représenta que la vie de l'héritier présomptif de la couronne était trop précieuse pour qu'on l'exposât dans une pareille entreprise ; que le roi l'envoyait aux Pays-Bas afin que ces provinces fussent pacifiées, quand Sa Majesté s'y transporterait ; qu'alors Son Altesse pourrait y accompagner son père, si elle n'était pas nécessaire au gouvernement de l'Espagne ; que lui-même il supplierait le roi de donner satisfaction aux vœux du prince et à ceux de l'empereur, son oncle, à cet égard ; enfin qu'il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour lui complaire etle servir. Celangage respectueux ne toucha point don Carlos, qui tira son poignard : « Vous

(1^ Lettre de Dietrichstein à Maximilien II, des 2 et 8 janvier 1567, dans Quellen, etc., p. 177.

» n'irez pas en Flandre, lui cria-t-il, ou je vous tue. » Le duc lui saisit le bras de manière à l'empêcher d'exécuter son dessein. Mais bientôt après, il se lança avec une nouvelle furie contre le duc pour le frapper de son arme. Le duc le retint de nouveau, jusqu'au moment où, un gentilhomme de la chambre étant entré, don Carlos se retira (1).

On conçoit l'impression que produisit sur Philippe II cette nouvelle incartade de son fils. Soit qu'il voulût pourtant user de dissimulation avec lui, dans la crainte d'inconvénients plus graves auxquels il n'aurait pu remédier, soit qu'il tînt à s'assurer si les choses désordonnées que faisait le prince procédaient, ou d'une ardeur excessive de jeunesse, ou du désir de dominer, ou d'un manque de jugement, il prit plusieurs mesures qui devaient être particulièrement agréables à don Carlos ; il lui confia la présidence des conseils d'Etat et de guerre ; il lui donna le pouvoir de disposer sur certaines affaires de gouvernement ; il éleva à cent mille ducats sa dotation, qui n'était que de soixante mille. Indépendamment de tout cela, il lui fit la promesse formelle de l'emmener aux Pays-Bas (2).

Pendant quelque temps^, de meilleurs rapports existèrent entre don Carlos et son père. Mais ces bonnes dispositions furent de courte durée ; bientôt on reconnut que don Carlos apportait la confusion dans les séances

(1) Cabrera, liv. Vil, ch. xiii, p. 442. Cf. Koch, Quellen, etc. , p. 204, la lettre de Dietrichstein, du 21 janvier 1368, à l'empereur.

(2) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 21 mai 1567,

du conseil ; qu'il faisait un déplorable usage de l'autorité qui lui avait été confiée ; qu'il s'épuisait en folles dépenses. Le roi alors revint sur plusieurs des choses auxquelles il s'était prêté en sa faveur. L'antipathie qu'il y avait entre le fils et le père s'en augmenta (1).

A partir de cette époque, le jeune prince prit l'habitude de courir la nuit les mauvais lieux, armé d'une arquebuse et commettant toute sorte d'insolences. Le fait est attesté par les ambassadeurs de Florence et de Venise (2). Rien de tout cela n'échappait à la connaissance du roi, et le mécontentement qu'il avait déjà de son fils s'en augmentait de plus en plus. Ce qui le choquait encore au dernier point, c'étaient les prodigalités de don Carlos et l'absence d'ordre et de règle dans ses dépenses ; le prince perdait beaucoup d'argent dans des gageures fréquemmentrépétées (3); il achetait à tout prix ce qu'il lui prenait fantaisie d'avoir.

Cependant Philippe II ne partit point pour les Pays- Bas, à cause de l'embarras que lui causait son fils : appréhendant, à un égal degré, de le laisser en Espagne comme gouverneur de ses royaumes, ou de l'emmener aux Pays-Bas, dont il serait forcé de lui confier aussi le gouvernement.

La résolution du roi renversait toutes les espérances,

(1) Lettre de Sigismondo Gavalli au doge de Venise, du 11 février 1368.

(2) Apud Gachard, tome II, p. 420, notel.

(3) Voyez, dans le tome XXVII de la Coleccion de documentos ineditos, etc., p. 81 etsuiv., les extraits des comptes des dépenses de la maison de don Carlos.

tous les projets de don Carlos. Il voyait son mariage avec la princesse Anne ajourné pour un temps indéfini, sinon rompu ; l'établissement dont il s'était flatté dans les Pays-Bas lui échappait ; il était contraint de demeurer à Madrid sous les yeux et sous l'autorité de son père qu'il ne pouvait souffrir. Sa haine contre le roi en redoubla (1). Plusieurs fois déjà l'idée lui était venue de s'enfuir d'Espagne ; il l'embrassa, dès ce moment, avec ardeur, et ne cessa plus d'en poursuivre la réalisation. Le plan auquel il s'arrêta fut de passer en Italie, d'où il se rendrait, selon les circonstances, soit aux Pays-Bas, soit à la cour de l'empereur (2). Une telle entreprise exigeait des moyens d'exécution préparés de longue main et en grand secret ; elle exigeait surtout des amis dévoués. Don Carlos était trop dur envers ceux qui l'approchaient pour avoir des amis, et les moyens auxquels il eut recours devaient nécessairement éveiller l'attention et les soupçons de son père.

Ce fut à cette époque et dans ces circonstances qu'il crut devoir s'entourer de précautions extraordinaires pour la sûreté de sa personne. Il ne se couchait plus sans avoir des armes sous son chevet, outre des arquebuses, de la poudre et des balles qui étaient placées en réserve dans sa garde-robe. Pour l'exécution de son plan, don

(1) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 12 septembre 1567. Voyez aussi, dans Gachard, tome II, appendice B, la lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 19 janvier 1568.

(2) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 21 août

1567, et Marcantonio Sauli, au doge de Gênes, le 25 janvier

1568. (Gachard, tome II, appendice B.)

Carlos avait besoin de beaucoup d'argent, et il n'en possédait pas. A Madrid, il ne pouvait guère espérer d'en ^obtenir; son crédit y était ruiné. Cependant Philippe II partitpourrEscurial;i]ne devait pas revenir avant quinze jours. Don Carlos avait apparemment compté sur l'absence de son père ; il se mit en mesure d'en profiter. Il écrivit à plusieurs des grands qu'il désirait les avoir avec lui dans un voyage d'importance et qu'ils eussent en conséquence à se tenir prêts à l'accompagner. Les uns lui firent une réponse conforme à ses vues ; d'autres répondirent qu'ils étaient à ses ordres pour toute chose qui ne serait pas contraire à la religion et au service du souverain ; d'autres enfin envoyèrent sa lettre au roi. Philippe II se montra aussi satisfait des derniers que mécontent des autres. Don Carlos prépara et signa aussi des lettres qui devaient être envoyées à leur destination, dès qu'il serait parti; il y en avait pour le roi, pour le pape, pour l'empereur, et en somme pour tous les princes chrétiens. Sa lettre au roi contenait un exposé des griefs qu'il avait contre son père ; il la terminait en disant qu'il quittait l'Espagne, parce qu'il lui était impossible de supporter plus longtemps les injures que le roi lui faisait.

Ce fut don Juan d'Autriche, que Don Carlos voulait entraîner dans sa fuite, qui révéla à Phihppe II le projet insensé de son fils ; ce récit causa au roi une irritation extrême. D'après les informations qui lui étaient parvenues d'ailleurs, il soupçonnait bien que quelque dessein étrange roulait dans la tête de son fils ; mais il n'aurait pas cru que les vues du prince tendissent à une révolte ouverte contre lui et h la subversion de l'Etat. Au point

OÙ en étaient les choses, ou il lui fallait faire des concessions au prince pour le ramener, ou il fallait, par des mesures énergiques et promptes, arrêter l'exécution d'un dessein qui pouvait avoir des conséquences incalculables pour la monarchie. PhiUppe n'était peut-être pas fixé encore sur le parti auquel il s'arrêterait, lorsqu'un nouvel incident vint ajouter un grief de plus à tous ceux qu'il avait déjà, à si juste titre, contre son fils.

Le 27 décembre, dans la soirée, don Carlos se rendit au monastère royal de Saint-Jérôme, situé hors des portes de Madrid, pour se confesser et se mettre ainsi en état de gagner le jubilé. Ayant déclaré, en confession, qu'il portait une haine mortelle à quelqu'un, le religieux à qui il s'était adressé refusa de l'absoudre: Don Carlos insista : « Mon père , déterminez-vous vite, dit-il au moine. — Que Votre Altesse, repartit celui-ci, consulte des théologiens. » Don Carlos envoya chercher des religieux du monastère d'Atocha ; il en vint quatorze. Il fît appeler aussi un père Augustin et un religieux Trinitaire. Il disputa avec eux tous, prétendant toujours que l'absolution lui fût donnée, nonobstant la haine qu'il avait au cœur. Comme il ne put parvenir à les convaincre, il demanda qu'on lui donnât une hostie non consacrée, afin que le peuple le vît communier. Tous les religieux se récrièrent, car ce n'était rien moins qu'un sacrilège qu'il voulait leur faire commettre. Don Carlos finit par déclarer que c'était son père auquel il portait une haine si violente, et il se retira sans avoir reçu l'absolution (1).

(1) Relaciondel ayuda de càmara, — Lettre de l'archevêque de Rossano,du 4 février lo68. — Lettre de Fourquevaulx à Charles IX>

Le roi fut immédiatement informé de ce qui venait de se passer (1). Vingt jours s'écoulèrent encore avant que Philippe II revint à Madrid... Plus d'une fois déjà, depuis que le roi vivait en dissension avec son fils, il avait été question d'enfermer don Carlos (2). Dans les réunions du conseil intime que tint le roi avec ses ministres, l'emprisonnement du prince fut sans aucun doute résolu, ainsi que la manière dont il y serait procédé, afin qu'il se fît sans résistance et sans éclat.

Cependant le jeune prince poursuivait de plus en plus son plan d'évasion, déjà bien ébruité ; il perdit la tête, et, mandé par son père, il se dit malade et se mit au lit. Dès que Philippe II sut son fils retiré dans sa chambre, il disposa tout pour l'exécution du plan qu'il avait arrêté (3). A onze heures du soir, il manda Ruy Gomez, le duc de Ferria, le prieur don Antonio et Luis Quijada. Après leur avoir parlé comme Jamais nul ho7nme ne parla^ dit un document, il descendit avec eux et deux des gentilshommes de sa chambre à l'appartement du prince; deux aides de chambre, auxquels il avait donné l'ordre de se

du 19 janvier 1568. — Lettre de Sigismondo Cavalli, du 11 février 1568.

(1) Relacion del ayuda de càmara.

(2) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 21 août 1567, et à Catherine de Médicis, du 5 février 1568. — Suivant la lettre de l'ambassadeur de Venise, du 11 février 1568, l'èvêque de Cuença lui avait dit que le roi pensait, depuis plus de trois ans, à faire enfermer son lils : « Ghe era più di tre anni che S. G. M. stava conquesto pensiero.i

^3) Cs. Gachard, tome II, appendice B.

munir de marteaux et de clous, le suivaient. On avait avec adresse et sans que don Carlos s'en doutât, arrêté le mouvement des poulies à l'aide desquelles se fermait en dedans la porte de la chambre du prince ; le roi et ses ministres n'eurent donc aucune peine à y pénétrer. On se saisit d'une épée, d'un poignard et d'une arquebuse chargée qu e don Carlos tenait au chevet de son lit. Eveillé en sursaut, le prince s'étonna de ce qui se passait en ce moment ; le roi se montra. « Qu'est ceci ? dit le prince. Votre Majesté veut-elle me tuer ? » Le roi l'engagea à rentrer dans son lit et à se calmer, lui disant qu'il connaîtrait bientôt sa volonté, qu'il ne s'agissait pas de lui faire du mal. 11 commanda aux deux aides de clouer, de manière qu'elles ne pussent plus s'ouvrir, les fenêtres de la chambre qu'occupait le prince ; il fit enlever les armes et toutes les pièces en fer qui s'y trouvaient. Il attachait le plus grand prix à la saisie des papiers de son fils; on y trouva, outre les lettres ci-dessus mentionnées, et un écrit contenant une espèce de programme de la conduite qu'il se proposait de tenir, après son départ de là cour, une liste où le trop imprudent don Carlos avait inscrit de sa main, d'un côté, les noms de ses amis , de l'autre, ceux qu'il voulait, comme ses ennemis, persécuter jusqu'à la mort (1). En tête de ces derniers, était le roi.

Rien ne saurait peindre le désespoir qui s'empara de don Carlos, quand il vit qu'il allait être privé de sa liberté. « Si Votre Majesté ne me tue pas, dit-il au roi,

(i) « Ll qualidiceva di havere a perseguitare sempre fîno alla morte. »

je me tuerai moi-même, » et on raconte qu'il voulut se jeter dans le feu de la cheminée qui était ardent, et qu'il en fut empêché par le prieur don Antonio. Le roi lui répondit : « Si vous vous tuiez, ce serait l'acte d'un fou. — Je ne suis pas fou, répliqua don Carlos ; je suis désespéré parles mauvai'=i traitements de Votre Majesté envers moi. » Et comme il reprochait à son père sa tyrannie et sa dureté : « Ce n'est plus en père que je vous traiterai désormais, — lui dit Philipe, — c'est en roi. (1) »

A partir de ce moment et par ordre exprès du roi, don Carlos fut gardé à vue dans son appartement, dontonne devait pas lui laisser franchir le seuil, sous aucun prétexte.

Cependant Philippe II n'était pas sans inquiétude sur l'effet que produirait non-seulement en Espagne, mais en Europe, la nouvelle de l'arrestation de son fils. Il était certainement dans son droit de roi et de père, et la justice lui avait dicté sa conduite en toute cette lamentable affaire. C'est avec raison que les ambassadeurs qui résidaient à Madrid, en rendant compte à leurs cours de l'événement dont on vient de lire le récit, admirèrent la tranquillité d'esprit, la constance que le roi avait montrées dans une occasion oii tout autre aurait été plein de trouble (2). Or, la contenance de Philippe II ne peut

(1) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 19 janvier.

(2) « Etuttoconmolta quietudine d'animo e grandissima costanza, cosa certo rairacolosa a chi la vide.» — Nobili, lettre du 25 janvier. « Et con una quiète et compositura d'animo grande, con poche parole, levô l'armidel detto principe.» Etc. — L'archevêque

être attribuée qu'à la fermeté d'âme que l'homme juste puise dans raccomplissement du devoir.

Le roi manda ses différents conseils et il leur annonça qu'il avait été forcé, pour le service de Dieu et dans l'intérêt de ses peuples, d'ordonner la réclusion de son fils. Il n'entra alors dans aucun détail, se réservant, leur déclara-t-il, de s'en expliquer une autre fois (1). Des larmes lui coulaient des yeux, lorsqu'il leur fit cette communication (2). En effet, quelle douleur pour un roi et pour un père de trouver dans l'héritier du trône, dans son propre fils, un rebelle de la pire et de la plus dangereuse espèce !

Philippe II s'est trop bien peint dans les lettres qu'il adressa à divers souverains de sa famille, et ces lettres jettent une assez vive lumière sur les motifs qui le poussèrent à ordonner la réclusion de don Carlos, pour que nous ne les reproduisions pas, au moins dans leurs parties essentielles.

Il écrivait à sa tante Catherine d'Autriche : «Quoique, « depuis longtemps, la conduite du prince mon fils, selon

de Rossano, lettre du 24 janvier. Voyez aussi Gachard, tome II, appendice B.

• (1) Lettre d'Hopperus à Viglius, du 19 janvier, p. 154. J. Hopperi, Epistolse. — Lettres de Nobili, des 21 et 25 janvier. — Lettre de l'ambassadeur Cavalli au doge de Venise, du 22 janvier. (Ap, Gachard, tome II, appendice B ) — Lettre de l'archevêque de Rossano, du 24 janvier. — Relacion del ayuda de càmara, dans Gachard, tome II, appendice B, — etc., ibid.

(2) Relacion del ayuda de càmara et Aviso d'un Italiano, apud Gachard, tome II, appendice B,

« que rattestent de nombreux et d'imposants témoigna- « ges, eut fait reconnaître la nécessité indispensable « de le réprimer, l'amour paternel et la considération et (c justification qui doivent précéder de telles mesures « m'ont retenu, et J'ai cherché et employé tous les au- « très moyens, remèdes et voies possibles, afin de n'en « pas venir là. Le prince, cependant, est allé si loin dans (( ses déportements, que, pour remplir mes devoirs en- « vers Dieu, comme monarque chrétien, et envers les « royaumes et Etats qu'il lui a plu de commettre à ma « charge, je n'ai pu me dispenser de l'arrêter et de le « renfermer.

« Le regret et la douleur que j'aurai éprouvés en agis- « sant ainsi, Votre Altesse en pourra juger par ce que je « sais qu'elle en éprouvera elle-même, comme mère et « dame de tous : mais enfin j'ai voulu, en cette occasion, « faire à Dieu le sacrifice de ma propre chair et de mon « propre sang, et préférer son service ainsi que le bien et « l'avantage du public, aux autres considérations hu- « maiues.

« Les causes anciennes , aussi bien que récentes, « qui m'onl contraint h prendre ce parti, sont d'une telle « nature que je ne pourrais les rappeler à Votre Altesse, « ni Votre Altesse les apprendre, sans renouveler notre « douleur et notre chagrin à tous deux ; d'ailleurs, elle- (( en sera informée plus tard. Quant à présent, je crois « devoir seulement avertir Votre Altesse que ce n'est « ni une faute, ni une désobéissance, ni un manque de « respect qui ont donné lieu à ma détermination ; qu'elle « n'a pas pour but un châtiment, auquel sans doute le « prince a suffisamment donné matière, mais qui pour-

rait avoir son temps et sa limite, et que je ne l'ai pas prise non plus comme moyen d'amendement, avec l'espoir que par là ses excès et ses désordres se réformeront ; cette affaire a un autre principe et d'autres racines ; le remède qu'elle exige ne consiste ni dans un temps à fixer, ni dans des moyens à mettre en pratique ; elle est d'une importance et d'une considération plus grande, eu égard aux devoirs susdits que j'ai envers Dieu et envers mes royaumes...

« De Madrid, le 20 janvier 1568.

« MOI, LE ROI(l).))

Cette lettre était tout entière de la main de Philippe. Ce fut également de sa main qu'il écrivit à l'empereur et à l'impératrice d'Autriche. Il disait à Maximilien : « Vo- « tre Altesse a déjà été instruite du peu de satisfaction <( que j'avais de la vie et de la conduite du prince mon «''fils, ainsi que de ce que j'apprenais de son caractère « et de son naturel. On n'a cependant pas dit là-dessus '( à Votre Altesse tout ce qu'on aurait pu lui dire, mais H on s'est borné à des communications sommaires, pour « la décence de la chose et afin de ménager l'honneur et « la considération du prince... Depuis lors, ses déporte- « ments se sont aggravés au point que je n'ai pu me dis- « penser, après avoir mis en œuvre tous les autres

'{) Ap. Gachard, tome II, appendice B.

« moyens possibles, de prendre, comme dernier' remède, « la résolution de l'arrêter et de le renfermer. Cette ré- « solution est celle d'un père, dans une chose qui touche « tant son fils unique; elle ne procède ni de la colère, ni de « l'indignation ; mais elle a été envisagée comme le seul « remède qui restât pour prévenir de grands et notables « inconvénients : je suis donc certain que Votre Altesse « jugera que j'ai été contraint d'agir ainsi par les motifs « les plus urgents et les plus sérieux...

« De Madrid, 21 janvier 1568.

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