‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 3)Chapitre 5 sur 9 · MOI, LE ROI · texte numérisé non relu

MOI, LE ROI

Et dans sa lettre à l'impératrice, Philippe s'exprimait ainsi : « Je voudrais, écrivait-il à sa sœur, je voudrais,

« pour plus de satisfaction de Votre Altesse, lui rendre

« compte très-ouvertement de la vie et des actions du

c prince, lui dire jusqu'à quel point il a poussé la licence

« et le désordre, les moyens que j'ai employés pour le

« faire changer de conduite, sans négliger aucun de

« ceux qui étaient possibles et convenables, et le temps

« pendant lequel mon amour de père et mon désir de

« procéder en ce fait d'une si haute importance avec la

«t maturité et la justification requises, m'ont engagé à

« dissimuler; mais cette relation serait trop longue.....

« Aujourd'hui je dirai seulement à Votre Altesse que,

{\) Ap. Gachard, tome II, appendice B.

« si le prince ne s'était rendu coupable que de désobéis € sance, de manque de respect et d'offense envers mo^ « (quoique, sous ce rapport, il en eût assez fait pour « justifier toute espèce de répréhension), j'aurais tâché « encore de trouver un autre expédient qui sauvât son c honneur et sa considération, lesquels sont les miens « propres. Mais ses actions ont tant confirmé le juge- « ment que, depuis plusieurs années, on portait de son « caractère et de son naturel, et ce qu'on connaissait de « ses défauts, qu'elles m'ont obligé à regarder plus t avant et à prévenir, ainsi que j'y suis obligé (sans c avoir égard à la chair, ni au sang, ni à toutes les au- « très raisons humaines), les grands et notables inconc vénients qui étaient à craindre, au cas que je ne prisse c point cette mesure (1). >

La lettre que Philippe II écrivit au Pape n'est pas moins remarquable que les précédentes (2) ; on y sent l'âme du roi justicier, mais aussi du père, car : « Un père, en punissant... est toujours père (3). » Le projet de fuite de don Carlos, tel que nous l'avons rapporté, fut — on ne saurait en douter, — la cause réelle, immédiate de son arrestation ; ce fait impHquait le crime de révolte déclarée contre la personne du roi et pouvait avoir les suites les plus fatales pour l'Espagne. En conséquence, Philippe II était décidé à exclure son fils de la succession à la couronne et à le tenir renfermé pour

(1) Ibid.

(2) Voyez le texte dans l'Appendice B, du tome H, de l'ouvrage de M. Gachard, Don Carlos et Philippe II.

(3) Racine, Phèdre.

le reste de ses jours (J). Il ne faut pas se dissimuler, d'ailleurs, qu'avec la connaissance qu'il avait de l'humeur du prince, Philippe pouvait concevoir des appréhensions pour sa sûreté personnelle, le jour oii il l'aurait rendu à la liberté.

Le roi fit ouvrir une enquête en règle sur les actions publiques et privées du prince, son fils. Un grand nombre de personnes y lurent entendues, et il montra bien l'importance qu'il y attachait, en assistant aux interrogatoires et aux déclarations de ceux qui furent appelés à y déposer (2). Philippe II, cependant, ne fit point procéder contre son fils devant le conseil de Gastille (3), soit, comme le prétend Adriani (4), qu'on ne pût établir la preuve que don Carlos eût conçu la pensée d'attenter à la vie de son père ou professé des opinions contraires à la foi, seuls délits qui auraient justifié son exclusion du trône (5), soit plutôt que le roi n'eût pas encore pris les

(1) C'est ce que l'archevêque de Rossano écrivait, le 4 février i5G8 : « Si tien per fermo que priveranno il principe délia successionne, et non lo liberranno mai. — Voyez Gachard, Appendice B.

(2) Relaccion del ayuda de càmara.

(3) Dès le mois de mars (cette date doit être notée,) on ne parlait plus, à la cour, du procès de don Carlos. Voyez la lettre de Nobili à Côme deMêdicis, du 2 de ce mois, et celle de l'archevêque de Rossano, du même jour, au cardinal Alessandrino, et aussi le 30 mars.

(4) Répété par Herrera. Adriani, Istoria de suoi tempi^ liv. XXVI, chap. i. — Herrera, Historia général del mundo^ tome I, liv. X, chap. ii.

(5) Ibid.

dernières mesures qu'exigeait une action judiciaire de cette gravité, quand les rapports journaliers qui lui étaient faits lui donnèrent lieu de prévoir que la fin prochaine du prince lui en épargnerait les embarras (1).

Donc, comme le prouve très-victorieusement M. Gachard (2), il n'y eut point de procès contre don Carlos, et il ajoute : « Quant au dépôt dans les Archives de Simancas,d'un coffre vert renfermant les pièces de ce prétendu procès, il faut avoir bien peu étudié le caractère et les actes de Philippe II, pour y ajouter foi. Ce monarque n'avait pas l'habitude d'envoyer aux Archives les pièces de ce genre, mais il les gardait avec soin dans son cabinet, et, lorsqu'il sentit sa fin approcher, il ordonna expressément, par son codicille du 24 août 1597, qu'elles fussent brûlées (3).

« Il y avait, à la vérité, aux Archives de Simancas, un coffre où, selon l'opinion généralement reçue en Espagne, devait se garderie procès de don Carlos. A en croire la tradition, il était défendu à l'archiviste d'y toucher, sous peine de mort. Pendant la guerre de l'indépendance, le général Kellermann, qui commandait à Valladolid, le fit ouvrir ; et qu'y trouva-t-on ? Le procès de don Rodrigo

(1) Dépêche adressée, le 30juillet 1568, par Leonardo de Nobili à Côme de Médicis : « Mentre che Tdon Carlos) è statinchiuso, cosi sano corne infermo, fri sempre stranissimo e difficile con coloro che n'aveano custodia, tal che usano di dire che era impossibile ch'egli vivisse.

(2) Tome II, p. 519 et 520.

(3j Don Modesto Lafuente, dans son Historia gênerai de Espana, tome XIII, p. 339, cite les termes de ce codicille.

de Calderon, condamné en 1621, sous Philippe IV, à être décapité (1).

« On voit donc qu'il faut reléguer parmi les fables le procès de don Carlos et tout ce qui a été brodé là-dessus : le dépôt des actes aux Archives de Simancas, que raconte Cabrera ; le bruit de leur enlèvement par Napo*léon P', dont parle Llorente (2) ; cet autre bruit d'après lequel Ferdinand VII aurait ordonné qu'on les lui remît (3); enfin les rumeurs qui ont eu cours, il y a quelques années, en Allemagne, sur l'existence, dans un château de ce pays, des pièces de la procédure, dont se serait emparé, en 1810, un général allemand alors au service de la France...»

Sans nous arrêter ici à raconter les derniers jours de don Carlos, entremêlés d'accès de désespoir et de folie furieuse, et couronnés par une fin édifiante, nous devons constater, pour rendre hommage à la vérité, qu'en Espagne et hors d'Espagne la mort de ce jeune homme d'à peine vingt-quatre ans, donna lieu à beaucoup de rumeurs; il y eut — comme souvent,en pareille occurrence, — une foule de gens à qui l'on ne put persuader que cette mort avait été naturelle (4) ; cependant, rien n'est plus exact. Plus tard, des écrivains s'emparant de ces bruits

(1) Voyez, dans lô premier volume de la Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas^ la notice de M. Gachard sur les Archives de Simancas, p. 27 et 28.

{^) Histoire de V Inquisition, traduite de l'espagnol, tome III, p. 182.

(3) Lafuente, Hiitoria gênerai de Espnha, tome XIII, p. 339.

(4) Gs. Gachard, tome II, p. 622 et 623, note 2.

populaires elles exagérant, accusèrent Philippe II : l'un, d'avoir fait prendre un bouillon empoisonné à son fils (1) ; l'autre, de lui avoir fait donner un poison lent (2); un troisième, d'avoir commandé qu'on l'étranglât et chargé des esclaves de cette exécution (3) ; un quatrième, de l'avoir fait étouffer (4); il s'en trouva même qui allèrent jusqu'à soutenir que, dans son cercueil (qu'ils n'avaient pas vu), don Carlos avait la tête entre les jambes, preuve qu'il avait été décapité (5).

Les faits rapportés ci-dessus, d'après les témoignages les plus respectables, montrent le cas que méritent ces accusations, qui d'ailleurs se détruisent les unes par les autres (6).

« La mort du prince Carlos — dit avec raison un historien moderne, M. Lafuente, — ne fut pas un mal pour l'Espagne : car, vii son caractère, la nation ne pouvait espérer de lui aucun bien; elle devait, au contraire, en

(l)De Thcu, livre XLin.

(2) Llorente, Histoire de l'Inquisition, tome III. p. 172et suiv.

(3) P . Màtlhieu, Histoire de France sous le règne de François P^, etc., (Paris, 1731, iii-fol.) tome I, p. 305.

(4) Brantôme, Vie des grands capitaines, tome I, p. 126, édit. Buchon, 1838.

(o) Saint-Simon, Mémoires, édit. in-12. 1840, tome XXXV, p. 208.

(6) M. Gachard recommande à ceux qui désireraient savoir comment prirent naissance les fables débitées sur la mort de don Carlos et comment elles se sont propagées jusqu'à nos jours, la lecture d'une excellente étude de M. Arendt, insérée dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 2^ série, tome II, p. 187 et suiv.

attendre de grandes calamités, à moins qu'il ne se fût amendé beaucoup avant de succéder au roi son père (1).»

Nous sommes complètement de l'avis de M. Lafuente et nous croyons que ce sera aussi celui de tous les lecteurs de cette rapide étude sur Philippe II, à propos de don Carlos. Sans doute, les détails édifiants de la mort de ce prince, sa jeunesse, la pitié qui s'attache à une grande infortune, peuvent attendrir la masse du public sur celui qui a souffert plus de lui-même que parle fait d'autrui; cependant, la piété de don Carlos, à son heure suprême, ne doit pas plus l'innocenter de sa conduite antérieure, de sa méchanceté, de sa rébellion et de ses coupables pensées, que les jeunes conspirateurs Cinq- Mars et de Thou, dontnaguères nous avons raconté la conjuration, le procès et le supplice (2'.

L'ouverture et la visite du cercueil d^ don Carlos, en 1795, trouvent ici naturellement leur place ; c'est la plus convaincante réfutation de la prétendue décapitation de ce prince, dont Saint-Simon (3) et après lui Voltaire (4) ont avancé et répandu la fable.

Ce qui donne de l'intérêt à cette lettre, écrite par une personne qui habitait alors l'Escurial (5), ce n'est pas

(1) Historia gênerai de Espana^ tome XIII, 1854, p. 335.

(2) Cs. la 8° série des Erreurs et Mensonges historiques, (La conspiration de Cinq-Mars,) p. 260-281.

(3) L, c. siip.

(4) Essai sur les mœurs ^ chap. CLXXI.

(5) On ne connaît ni le nom ni la qualité de l'auteur de cette lettre qui, selon toute vraisemblance, occupait une charge à la cour, puisqu'il logeait au monastère même de l'Escurial.

seulement l'assertion de Saint-Simon, ce sont aussi les détails contenus dans une note du colonel Bory de Saint- Vincent (1) : cet officier supérieur, attaché àl'étatmajor du maréchal Soult, avait profité, en 1812, d'un moment où les troupes françaises occupaient le village de TEscurial, pour visiter le célèbre monastère bâti par Philippe II.

Voici le passage de la note du colonel Bory de Saint- Vincent qui se rapporte à don Carlos : « Nous nous hâtâmes de chercher don Carlos, et nous le trouvâmes bientôt à son rang de date... La bière avait échappé à l'Anglais, qui probablement n'avait pas lu Saint-Réal... Voulant vérifier si la tête manquait (c'était le point essentiel,) je grattai promptement avec mon couteau du côté où je devais la trouver, si elle existait, et je la découvris après de légers efforts... Nous nous .préparions à débarrasser le cou de toute la chaux qui l'encroûte^ afin de voir dans quel état il se trouverait et si la colonne vertébrale serait intacte, lorsqu'une de mes ordonnances vint nous avertir que l'armée ne s'arrêtait point. Il fallait poursuivre des succès; nous repoussâmes don Carlos à sa place et montâmes à cheval pour recourir après les Anglais...

« Voilà — dit spirituellement M. Arendt (2), — il en faut convenir, une ordonnance qui, dans l'intérêt de l'histoire, arrive bien mal à propos. »

Mais, pour nous dédommager, jusqu'à un certain

(1) Cette note fut insérée par M. deReifTenberg dans son édition de X Histoire des troubles des Pays-Bas^ de Van der Vynckt.

(2) Etude précitée.

point, de ce fâcheux contre-temps, nous avons et nous reproduisons la lettre précitée de l'anonyme, à la date du 2 août 1795.

(( J'ai vu, enfin, le cadavre de don Carlos, fils de Philippe II, dont la mort a été le sujet de discours si divers et a donné occasion à ce qu'on dénigre la mémoire de ce roi, qui aurait ordonné, selon les uns, qu'on décapitât son fils, qu'on l'étouffât ou qu'on le saignât aux quatre veines, selon d'autres ; et Ton ajoute que la tête est séparée du corps. C'est une imposture : car J'ai pic voir tout à mon aise le cadavre entier (1), qui est conservé avec les altérations qu'a dû naturellement produire le long espace de temps écoulé depuis la mort de don Carlos. Ce prince na donc pas été décapité... (2). Ceci est un point dont les étrangers ont beaucoup parlé. Je me réjouirais qu'ils vissent le cadavre comme je l'ai vu, pour se désabuser de la croyance que don Carlos fût décapité (3).»

Un historien moderne, que l'on ne peut accuser de la moindre sympathie pour Philippe II, mais aussi dont on ne saurait assez louer l'impartialité, M. de Moûy, résumant le jugement que l'on doit porter de la conduite de ce roi en la plus difficile des affaires, conclut en ces termes : « De ce que Philippe II a commis beaucoup d'actes que l'histoire réprouve, il ne faut pas se laisser

{{) Es una impostura. porquehe vislo muy despocio el cadaver entero.

(2) No fuè degollado este principe.

(3) Apud Gachard, tome II, p. TU et 712.

dominer, dans la question qui nous occupe, par des opinions préconçues et se montrer systématiquement injuste. Or, il est clair que dans sa conduite vis-à-vis de don Carlos, depuis la naissance du prince, jusqu'au point où nous en sommes arrivés (sa prison), Philippe ne fut ni mauvais père ni mauvais roi ; qu'il tut sévère, il est vrai, mais disposé à céder en toute circonstance juste, qu'il n'en est venu à la rigueur qu'au moment où l'indulgence eût été funeste non-seulement à l'Etat, mais au prince lui-même, et que, placé en définitive dans les circonstances les plus douloureuses et les plus délicates, en présence d'un fils insensé et rebelle à la fois, il a agi tout ensemble en père, par sa longanimité prolongée, en roi, par sa résolution dernière. L'histoire légère des siècles passés l'a accusé avec une incy:'oyab]e ignorance : il est temps que l'histoire analytique de nos jours lui accorde courageusement, appuyée sur des faits, sur des preuves, sur une critique sérieuse et sincère, une réparation méritée (Ij.))

Et ailleurs, à propos de l'enquête ordonnée par Philippe II, sur la conduite de son coupable fils, M. de Motiy est parfaitement dans le vrai, quand il dit : « Cette procédure a été interrompue, et c'est pourquoi elle a été mal comprise. On l'a reprochée à Philippe II, et cependant, aux yeux de la critique, elle doit l'absoudre d'une formidable accusation. Si, comme plusieurs le supposent gratuitement, il avait désiré ou espéré la fin prochaine de son fils, et surtout si, comme on l'a osé dire, il avait résolu d'attenter aux jours de l'infant, à quoi bon com-

(1) Ch. de Moûy, don Carlos et Philippe II, p. 2io.

mencer une enquête ? Pourquoi l'écarter du trône, si la mort devait trancher la question (1) ? »

Revenant encore, pour la dernière fois, sur l'accusation si gratuitement jetée à la mémoire de Philippe II, d'avoir fait périr son fils, M. de Moiiy conclut pour la négative absolue, en ces termes sans réplique : « Tout crime est commis dans un but : or, il faut nier — ce qui est impossible, - tous les faits établis par d'incontestables documents et relatifs à la vie de don Carlos, depuis sanaissancôjusqu'à son arrestation, et se jeter alors à travers d'insoutenables hypothèses, ou bien il faut reconnaître que Philippe II n'avait aucun avantage à la mort de son fils. Dès lors il l'aurait fait périr sans cause : dans ces termes, pour qui connaît le roi d'Espagne, la question est décidée. Il est clair qu'une fois l'infant emprisonné et déclaré inhabile à succéder, il n'était plus un péril pour la monarchie : sa mort violente eût été un crime absolument inutile, par conséquent inexplicable. On peut admettre que Philippe II fut capable de tout, mais il ne versait jamais le sang pour le plaisir de le verser, et l'on ne peut pas sérieusement admettre qu'il eût fait périr son fils par pure cruauté. Les écrivains qui se sont faits les échos de ce bruit populaire, énoncent cette opinion avec cette incroyable naïveté dans la calomnie qui caractérisait beaucoup d'historiens d'autrefois, et pas un seul ne songe à prouver ce qu'il avance. Rien ne peut étonner du reste de la part de ces auteurs si consciencieux : plusieurs n'ont-ils pas prétendu que Philippe II avait livré son fils à l'Inquisition? Il a fallu, pour réfuter ce

(1) Id.,ibid., p. 266 et 267.

mensonge absurde^ que Llorente, qui avait eu, comme secrétaire de l'Inquisition toutes les archives du Saint- OtTice entre les mains, ait solennellement affirmé qu'il ne s'y trouvait pas un seul acte relatif à don Carlos (1). L'hypothèse d'un crime tombe d'elle-même au premier examen (2). »

Enfin, on n'a pas manqué d'accuser de froideur glaciale la réserve que Philippe II avait gardée au moment où don Carlos rendait le dernier soupir; ici encore M. de Moiiy a bien lu dans l'âme de cet homme, doublement malheureux comme père et comme roi, les véritables sentiments auxquels i] a dû être en proie. « Il conserva cette dignité triste, cet air de résignation chrétienne qui convenaient bien à son rang, aux circonstances, et je crois aussi à sa pensée. Si froide qu'ait été sa nature, il est impossible qu'il n'ait été vivement ému en présence de ces terribles événements. Il se courbait devant cette calamité, « résolu de longtemps d'accepter le bien et le « mal qu'il plaisait à Dieu de lui envoyer (3), » mais un pareil deuil était de ceux qui contiennent trop d'enseignements pour ne pas frapper avec violence l'imagination d'un roi et le cœur d'un père. Sans doute, Philippe n'a pu regretter la mort de son fils, comme si don Carlos eût été l'un de ces princes distingués qui sont l'espoir des

(l) « Aseguro que nada me ha quedado por haceren los archivos del consejo de la Inquisicion... y debo asegurar que no hubo semejante proceso da la Inquisicion ni sentencia de inquisidores.» — Llorente, tome VI, p. 165.

(2' De Moiiy, op. c, p. 288 et 289.

(3) Lettre deFourquevaulx, du 27 avril 1568.

peuples et la joie des maisons souveraines , mais il est impossible que cet homme... a'ait pas été troublé dans le plus intime de l'âme par cette catastrophe où s'était manifestée la puissance... de Celui qui est plus grand que les rois (1).»

Gomme les mensonges ont la vie dure, — en 1867, un libretto français. Don Carlos, est venu, une fois de plus, donner à la fable que Ton sait la consécration de la musique de Verdi.

On ferait un curieux livre, à ce propos, sous ce titre ^{qwdiXii: Les mensonges mis en musique ^ oti les Huguenots , la Juive, Charles VI, le Prophète, les Vêpres Siciliennes et V Africaine, — pour ne citer que les opéras les plus connus, — feraient une digne escorte au don Carlos chantant.

(1) DeMoiiy, p. 306 et 307.

Nous avons longtemps, hésité à aborder cette question historique, si conaplexe ou tout au moins à deux faces, le sacrilège s'aggravant d'un pacte diabolique ; il semble difficile, pour ne pas dire impossible, de séparer ces deux ordres d'idées, ces deux chefs d'accusation ; cependant, les pièces du procès sous les yeux, nous avons tenté, et nous croyons y avoir réussi, d'étudier dans le .procès d'Urbain Grandier, le prêtre infidèle à ses devoirs les plus sacrés et doublant son crime de lèse-majesté divine, de l'impudence et de l'impénitence finales, défi effroyablement cynique jeté au ciel et aux hommes.

Urbain Grandier fut-il coupable des sacrilèges dont on l'accusait? Oui, et le supplice terrible qu'il subit était dans la législation du temps ou il vécut. Mais, comme à ce procès on a voulu, à toute force , rattacher le nom du cardinal de Richelieu, et faire peser sur cet homme d'État toute la rosponsabilité de l'arrêt qui frappa le prêtre indigne et coupable, il importe, au point de vue de la grande

mémoire de l'illustre incriminé, de démontrer que l'accusation dont Richelieu a été et est resté l'objet, est une erreur grave, bien plus encore un mensonge aussi énorme qu'absurde.

En d'autres termes, le procès d'Urbain Grandier est devenu et est resté une machine de guerre destinée à battre en brèche la mémoire déjà tant calomniée du ministre de Louis XIII.

Au siècle dernier et à propos des affaires Galas, Sirven, la Barre et autres. Voltaire — qui cherchait à se faire des armes de tout, principalement des préjugés populaires ainsi que des erreurs et des mensonges qui en sont les suites fatales, — Voltaire s'empara du procès d'Urbain Grandier et, insistant à outrance sur le supplice qu'avait subi ce grand coupable, il entreprit une de ces escarmouches passionnées dont ses œuvres sont la somme.

Il écrivait il y a plus d'un siècle (1) : « Il est dit, dans la relation la plus authentique de ce procès et de la mort affreuse de ce curé Grandier, que le bourreau qui lui administra la question ne le faisant pas assez souffrir pour le forcer à se confesser sorcier, un révérend père Récollet, aussi robuste que zélé, prit la place du questionnaire et enfonça les instruments de la vérité si profondément dans les jambes du patient qu'il en fit sortir la moelle...

« On sait assez que le procès des diables de Loudun et du curé Grandier livra à une exécration éternelle la

(1) Prix de la justice et de l'humainté (1777), chap. IX, des Sorciers.

mémoire des insensés scélérats qui l'accusèrent juridiquement d'avoir ensorcelé des Ursulines, et ces misérables filles qui se dirent possédées du diable, et cet infâme juge-commissaire Laubardemont, qui condamna le prétendu sorcier à être brûlé vif, et le cardinal de Richelieu qui, après avoir fait tant de livres de théologie, tant de mauvais vers et tant d'actions cruelles, délégua son Laubardemont pour faire exorciser des religieuses, chasser des diables et brûler un prêtre. »

On le voit, ce que Voltaire cherche, avant tout, dans le procès de Grandier, c'est un moyen pour insulter la mémoire du cardinal Richelieu ; un cardinal faisant brûler un prêtre, quelle bonne fortune pour le clan des écraseurs de l'Infâme !..

Naturellement, dans ce système de parti pris, aux yeux de tels accusateurs acharnés, celui qui aurait voulu appeler d'un tel arrêt, ne saurait être assez flétri. Aussi Voltaire s'empresse-t-il d'ajouter, en guise de péroraison : « Ce qui peut encore être plus étrange, c'est que, dans notre siècle, où la raison semble avoir fait quelques progrès, on a imprimé, en 1749, un Examen des diables de Loudun, par M. Ménardaie, prêtre. »

Ici, par une tactique qui lui est familière. Voltaire altère le titre du livre de la Ménardaie, pour ne pas faire connaître le pamphlet protestant auquel cet ouvrage répond si victorieusement. Or, le livre de la Ménardaie porte ce titre assez détaillé et qui indique nettement un programme bien arrêté : Examen et discussion critique de /'Histoire des diables de Loudun , de la Possession DES Religieuses ursulines et de la Condamnation d'Urbain Grandier.

"U Histoire des diables de Loudun est due à la plume d'Aubin, écrivain et ministre protestant, né à Loudun vers le milieu du xvii« siècle ; il se réfugia en Hollande après la révocation de l'édit de Nantes, et publia V Histoire procitée (Amsterdam, 1698, in-12). Il reprit plus tard le même sujet, sous les titres de : Cruels effets de la vengeance de Richelieu (1716), et de V Histoire d'Urbain Grandier (1735), toujours à Amsterdam, dans le même format. Ces titres divers sont ceux d'un seul et unique ouvrage qui parut pour la première fois en 1693.

Dans cette élucubration ténébreuse, Aubin a arrangé les faits à sa manière, et essaie de tourner en ridicule le fait de la possession des Ursulines de Loudun.

C'est dans ce livre, lu à la hâte, que Voltaire a puisé ses allégations contre Richelieu... Poursuivons nos citations.

« On reprochera toujours à la mémoire du cardinal de Richelieu, la mort de ce fameux curé de Loudun, Urbain Grandier, condamné au feu comme magicien par une commission du conseil. On s'indigne que le ministre et les juges aient eu la faiblesse de croire aux diables de Loudun ou la barbarie d'avoir fait périr un innocent dans les flammes (1).»

Voltaire est tellement préoccupé de fourrer partout ses griefs contre Richelieu, qu'il en fait mention jusque dans la préface de son oàÀQWX Poëme sur le désastre de Lisbonne^ voire dans cette infamie rimée qui s'intitule le Pucelle.

{{) Siècle de Louis XIV, chap, II, des Etats de l'Europe avant Louis XIV.

« Ceux — dit-il (1), — qui gémirent sur l'aventure des diables de Loudun, si humiliante pour la raison humaine ; ceux qui trouvèrent mauvais qu'un Récollet, en conduisant Urbain Grandier au supplice, le frappât au visage avec un crucifix de fer, furent appelés athées par les Récollets.

Murs de Loudun, quel nouveau feu s'allume ? C'est un curé que le bûcher consume :

Douze faquins ont déclaré sorcier Et fait griller messire Urbain Grandier (2).

Et en note : « Un nommé la Ménardaye a été assez imbécile pour faire imprimer, en 1749, un Hvre dans lequel il croit prouver la vérité de ces^possessions. »

Enfin, dans son article : « Critiques qui révoltent un siècle aussi éclairé que le nôtre, » Voltaire revenant à la charge pour la troisième fois contre la Ménardaie,dit: « Il y a toujours des barbares dans les nations les plus polies et dans les temps les plus éclairés; il s'en est trouvé un qui a fait un livre assez considérable, muni d'approbation et de privilège, pour soutenir la vérité de la possession des religieuses de Loudun (3). »

La Ménardaie est, aux yeux de Voltaire, ^m imbécile et un barbare; ce sont là de ces aménités dont il est coutu-

(1) Poëme sur le désastre de Lisbonne, en 1755. Préface,

(2)LaPucelle, chant III.

(3) Conclusion et examen de ce tableau historique (1763.)

mier vis-à-vis de ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme lui en philosophie ou en histoire.

Mais, me dira-t-on peut-être, sans doute même : « Puisque l'autorité de Voltaire est de si peu de poids dans les questions de controverse et de critique, pourquoi tant y insister? » A cela je crois devoir répondre qu'il est aujourd'hui, plus que jamais, nécessaire de prendre à parti le propagateur né de tant d'erreurs volontaires et de mensonges prémédités, école à laquelle se sont élevés ses dignes disciples, les libéraux et les libres-penseurs. Ainsi, en 1825, au moment où le gouvernement du roi Charles X venait de promulguer (20 avril) la loi sur le sacrilège, un assez médiocre littérateur, H. Bonnelier, fabriquait avec le livre d'Aubin un roman intitulé Urbain Grandier ; un an après, A. de Vigny consacrait les premiers chapitres de son roman de Cinq-Mars au récit fantaisiste et surtout très-mélodramatique du supplice du trop fameux curé de Loudun.

On ne s'attendait guère A voir Cinq-Mars en cette alfaire.

Quelques citations donneront une idée de l'érudition d'A. de Vigny, puisée uniquement dans le pamphlet d'Aubin et agrémentée d'épigraphes empruntées à Ch. Nodier, au Vicaire savoyard^ à Dante et à la tragédie des Templiers.

Ecoutons A. de Vigny (1) : « Ce règne dont nous vou-

(1) Cinq-Mars, ou une conjuration sous Louis XIII, 13° édit. (1861, in-8), p. 32.

Ions peindre quelques années, règne de faiblesse qui fut comme une éclipse de la couronne entre les splendeurs de Henri IV et de Louis-le-Grand, afflige les yeux qui les contemplent par quelques souillures sanglantes. Elles ne furent pas toutes l'œuvre d'un homme, de grands corps y prirent part. Il est triste de voir que, dans ce siècle encore désordonné, le clergé, pareil à une grande nation, eût sa populace^ comme il avait sa noblesse ; ses ignorants et ses criminels, comme ses savants et vertueux prélats... »

Pour A. de Vigny, la populace du clergé vise principalement les ordres religieux et les théologiens chargés de suivre le procès du curé de Loudun.

Un dialogue, moyen cher à l'école romantique à son aurore, initie à l'action qui touche bientôt à son dénouement.

Portrait d'Urbain Grandier : « La noblesse de son visage était remarquable, et rien n'égalait la douceur de ses traits ; sans affecter un calme insultant, il regardait avec bonté et semblait chercher à droite et à gauche s'il ne rencontrerait pas le regard attendri d'un ami ; il le rencontra, il le reconnut, et ce dernier bonheur d'un homme qui voit approcher son heure dernière ne lui fut pas refusé : il entendit même quelques sanglots ; il vit des bras s'étendre vers lui, et quelques-uns n'étaient pas sans armes ; mais il ne répondit à aucun signe ; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre ceux qui l'aimaient et leur communiquer par un coup d'oeil la contagion de l'infortune (1). »

(1) Ibid. p. 41.

C'est assez flatté et surtout peu ressemblant, ainsi que nous le prouverons surabondamment tout à l'heure. Après la victime, le traître, c'est-à-dire Laubardemont : « Il avait la figure d'un Basile, avec le regard de Néron (1).» Vous voyez cela d'ici; c'est ce qu'A, de Vigny appelle emphatiquement la vérité dans l'art [2)...

Naturellement, à la suite de cette procession diabolique {sic) (3), Cinq-Mars rencontre an bon prêtre qui traite toute cette affaire de sinistre jonglerie, et c'est ce qui lui vaut de la part du romancier l'épithète de bon. On parle d'abord beaucoup de Laubardemont, rame damnée du cardinal de Richelieu.

— Mais, s'écria Cinq-Mars, est-il donc si puissant?

— Plus qu'on ne le croit et qu'on ne peut le croire ; je sais qu'il est muni d'un arrêt du conseil qui lui ordonne de juger, sans s'arrêter à tous les appels interjetés au parlement, à qui le cardinal interdit connaissance de la cause d'Urbain Grandier.

— Et enfin quels sont les torts de cet homme? dit Cinq-Mars.

— Ceux d'une âme forte et d'un génie supérieur, une volonté inflexible qui a irrité la puissance contre lui et une passion profonde qui a entraîné son cœur et lui a fait commettre le seul péché mortel que je crois pouvoir lui être reproché; mais, ce n'a été qu'en violant le secret

(l)Ibid. p. 4i.

(2) Réflexions sur la vérité dans Vart, tel est le titre de la préfoCô du roman de Cinq-Mars .

(3) Cinq-Mars, p. 4?.

de ses papiers, qu'en les arrachant à Jeanne d'Estièvre, sa mère octogénaire, qu'on a su et publié son amour pour la belle Madeleine de Brou; cette jeune demoiselle avait refusé de se marier et voulait prendre le voile... L'éloquence de Grandier et sa beauté angélique ont souvent exalté des femmes qui venaient de loin pour l'entendre parler; j'en ai vu s'évanouir durant ses sermons; d'autres s'écrier que c'était un ange, toucher ses vêtements et baiser ses mains lorsqu'il descendait de la chaire. 11 est certain que, si ce n'est sa beauté, rien n'égalait la sublimité de ses discours, toujours inspirés : le miel pur des Evangiles s'unissait, sur ses lèvres, à la flamme étincelante des prophéties, et l'on sentait au son de sa voix un cœur tout plein d'une sainte pitié pour les maux de l'homme, et tout gonflé de larmes prêtes à couler sur nous (1).»

Voici, à la suite, un portrait du père Joseph, et nous n'allons pas tarder d'arriver au cardinal lui-même.

« Connaissez-vous — c'est le bon prêtre qui continue à parler, — connaissez-vous un homme appelé l'Eminence grise, ce capucin redouté que le cardinal emploie à tout, consulte souvent et méprise toujours (2)? C'est à lui que les capucins de Loudun se sont adressés. Une femme de ce pays et du petit peuple, nommée Hamon, ayant eu le bonheur de plaire à la reine quand elle passa dans ce pays, cette princesse l'attacha à son service. Vous savez

(1) Ibid. p. ol.

(2) C'est un insigne mensonge. Sur le père Joseph, voyez la quatrième série des Erreurs el Mensonges Historiques, p. 227- 269^ (La vérité sur le père Joseph).

quelle haine sépare sa cour de celle du cardinal... Dans un moment d'éclipsé du cardinal, une satire parut, sortie du système planétaire de la reine; elle avait pour titre la Cordonnière de la reine-mère ; elle était bassement écrite et conçue, mais renfermait des choses si injurieuses sur la naissance et la personne du cardinal que les ennemis de ce ministre s'en emparèrent et lui donnèrent une vogue qui l'irrita. On y révélait, dit-on, beaucoup d'intrigues et de mystères qu'il croyait impénétrables; il lut cet ouvrage anonyme et voulut en savoir l'auteur. Ce fut dans ce temps même que les capucins do cette petite ville écrivirent au père Joseph qu'une correspondance continuelle entre Grandier etlaHamon ne leur laissait aucun doute qu'il ne fût l'auteur de cette diatribe. En vain avait-il publié précédemment des livres religieux de prières et de méditations, dont le style seul devait l'absoudre d'avoir mis la main à un hbelle écrit dans le langage des halles ; le cardinal, dès longtemps prévenu contre Urbain, n'a voulu voir que lui de coupable : on lui a rappelé que lorsqu'il n'était encore que prieur de Coussay, Grandier lui disputa le pas, le prit môme avant lui : je suis bien trompé si ce pas ne met so>n pied dans la tombe...

« Déjà on a affecté de regarder un ouvrage contre le célibat des prêtres, trouvé dans ses papiers, comme destiné à propager le schisme. Il est bien coupable, sans doute, et l'amour qui l'a dicté, quelque pur qu'il puisse être, est une l'aute énorme dans l'homme qui est consacré à Dieu seul ; mais ce pauvre prêtre était loin de vouloir encourager l'hérésie, et c'était, dit-on, pour apaiser les remords de Mlle de Brou qu'il l'avait composé. On a

si bien vu que ces fautes véritables ne suffisaient pas pour le faire mourir qu'on a réveillé l'accusation de sorcellerie assoupie depuis longtemps et que, feignant d'y croire, le cardinal a établi dans cette ville un tribunal nouveau et enfin mis à sa tête Laubardemont; c'est un signe de mort (1). »

Le procès se déroule et on y lit le début du livre de Grandier contre le célibat des prêtres; cette page est terriblement montée de ton :

La torture interroge et la douleur répond.

. Ce vers de la tragédie des Templiers est l'épigraphe du dernier des quatre chapitres consacrés à Grandier par A. de Vigny, et ce n'est certes pas le moins curieux. Le supplice du curé de Loudun est érigé en martyre! Cinq-Mars, qui assiste à la torture, est de plus en plus furieux contre Laubardemont ; A. de Vigny fait dire à un des témoins de cette scène : « Je vois le bourreau qui enfonce quatre morceaux de bois entre les cordes (qui serrent les jambes du curé), après que les capucins ont bénites marteaux et les clous (2).»

L'échafaud est dressé, Grandier y monte ; adjuré de faire amende honorable, le malheureux apostrophe en ces termes Laubardemont : «Au nom du Dieu vivant, je t'ajourne à trois ans, juge prévaricateur (3) ! »

(1) Ibid. p. o2-o4.

(2) Ibid. p. 69.

(3) Ibid. p. 73.

Voici la scène de la fin, empruntée — comme tout le reste, non sans de notables arrangements cependant, — au pamphlet d'Aubin.

c( — ... Le magicien n'a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et repousse" son image.

« Lactance (un capucin) sortit en ce moment du milieu des pénitents, ayant dans sa main un énorme crucifix do fer, qu'il semblait tenir avec précaution et respect; i] l'approcha des lèvres du patient, qui effectivement se jeta en arrière, et, réunissant toutes ses forces, fit un geste du bras qui fit tomber la croix des mains du capucin.

« — Vous le voyez, s'écria colui-ci, il a renversé le crucifix !

(( —Profanation! s'écrièrent les prêtres.

(( Cependant, Cinq-Mars, se glissant derrière un pilier, avait tout observé d'un œil avide ; il vit avec étonnement que le crucifix, en tombant sur les degrés, plus exposés à la pluie que la plate-forme, avait fumé et produit le bruit du plomb fondu jeté dans l'eau. Pendant que l'attention publique se portait ailleurs, il s'avança et y porta une main qu'il sentit vivement brûlée. Saisi d'indignation et de toute la fureur d'un cœur loyal, il prend le crucifix avec les plis de son manteau, s'avance vers Laubardemont, et le frappant au front :

« — Scélérat, s'écrie-t-il, porte la marque de ce fer rougi !

« La foule entend ce mot et se précipite (1). »

Fureur de Laubardemont, il crie qu'on arrête cet in-

(1) Ibid. p.

sensé ; Lactance veut le faire jeter au bûcher avec Grandier ; on tente vainement de sauver le curé. Trop tard!.. Cinq-Mars n'a que le temps de se sauver, mais on devine que Laubardemont — comme traître de tout mélodrame bien charpenté, — le retrouvera et au cinquième acte (je veux dire au dernier chapitre), lui fera payer de sa tête cette espièglerie de tout à Theure. « Mais aussi, qu'allait-il faire dans cette galère ! »

Voilà le roman de Grandier, il est temps d'examiner son histoire et de faire connaître toute la vérité sur ce personnage, que les libéraux du règne de Charles X se sont tant efforcés de réhabiliter.

Écartant la question de sorcellerie, nous examinerons seulement — et c'est déjà une chose immense pour ne pas dire la chose essentielle, — si, conformément aux lois alors en usage non-seulement en France et dans tous les pays catholiques, mais encore même chez les nations hérétiques, Grandier avait mérité le supplice infligé aux individus reconnus coupables du crime de sacrilège. Oui, telle sera notre réponse catégorique, et voici sur quoi nous la basons :

Les anciennes lois de la France mettaient le sacrilège au nombre des crimes de lèse-majesté divine au second chef; Fleury (1) définit ainsi le sacrilège : « Une action « faite au mépris delà rehgion, comme la profanation de « la sainte Eucharistie, des saintes huiles, des vaisseaux « ou vases sacrés, des églises, des cimetières ; la viola- « tion des franchises des Heux saints dans les pays oii « elles sont encore observées ; le vol ou l'usurpation des

(i) Institution au droit ecclésiastique, chap. xiii.

« biens consacrés à Dieu, les violences commises contre « les clercs et les religieux...»

Les ordonnances contre les sacrilèges étaient d'une très-grande sévérité; le dernier supplice en était la punition.

C'est en vertu de cette loi que fut jugé, condamné et exécuté, enl765, le chevalier de la Barre, qui s'était rendu coupable d'insulte publique à une cérémonie du culte ; Voltaire avait pris le parti de ce triste personnage et voulait^ intéresser à sa personne Frédéric II, lequel — tout protestant doublé de philosophe qu'il était, — lui répondit en ces termes passablement verts : « La scène qui s'est passée à x\bbeville est tragique : mais ny a-t-il 'pas de la faute de ceux qui ont été punis?. . . »

« Vous ne contesterez pas que tout citoyen doit se « conformer aux lois de son pays ; or, il y a des punitions « établies par les législateurs pour ceux qui troublent le (( culte adopté par la nation... Une faut pas que la philo- « Sophie encourage à de pareilles actions, ni qu'elle « fronde des Juges qui n'ont pu prononcer autrement « qu'ils n'ont fait (1)... »

Nous allons appliquer ces sages principes à l'examen de la vie, du procès et de la condamnation d'Urbain Grandier ; certes, on ne peut récuser, comme entaché de fanatisme outré, le témoignage de Frédéric IL

Notre guide dans cette étude sera le ministre protestant Aubin, qui reconnaît tous les griefs articulés contre le curé de Loudun et ne songe pas un seul instant à les dissimuler ou aies atténuer, occupé qu'il est de nier, en

(1) Lettre de Frédéric II, du 7 août 1700.

les tournant en dérision, les faits de possession démoniaque des Ursulines de Loudun, et en s'efîorçant de faire peser sur Richelieu, le père Joseph et Laubardemont, tout l'odieux de ce procès qu'il croit propre à servir les rancunes des protestants contre ces trois hommes.

L'argumentation de la Ménardaye consiste à retourner contre Aubin et les protestants ses aveux aussi bien que ses réticences ou ses mensonges de propos délibéré.

Chose curieuse et tout d'abord à noter, ce n'est que trente-neuf ans après la mort de Grandier, qu'Aubin, retiré en Hollande, publie un livre qui a trait à la vie et au procès du curé de Loudun. Grandier était mort en 1634, et le livre d'Aubin ne parut qu'en 1693.

«Cette prétendue histoire — dit la Ménardaye, — est une calomnie la plus insigne contre toute l'Eglise catholique, et particulièrement contre celle de France. Si elle ne fut point réfutée dans le temps, comme elle le méritait, les guerres d'alors et le peu de commerce qu'il y avait entre nous et la Hollande en furent apparemment la cause. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet ouvrage fut peu répandu dans ce pays-ci (1). »

Posons nettement la question; c'est d'une importance capitale pour ne pas s'exposer à faire fausse route dès lespremiers pas, et c'est le moyen infaillible de découvrir, de révéler et de faire toucher, pour ainsi dire, au doigt la vérité, rien que la vérité, toute la vérité sur cette

(1) La Ménardaye, préface, p. vu.

affaire, autour de laquelle on a tant essayé d'épaissir les ténèbres...

Quatorze juges s'assemblent par ordre du roi, ayant à leur tête un Conseiller d'Etat : après un examen qui ne dure pas moins de huit à neuf mois, fait à Loudun publiquement, et après avoir entendu une infinité de témoins, ils condamnent au dernier supplice un infâme curé, dont la vie scandaleuse est même avouée par le protestant Aubin et par ses propres partisans, comme étant convaincu d'avoir abusé de son ministère pour séduire et corrompre plusieurs femmes et filles, et même d'avoir profané le sanctuaire par ses crimes abominables. Ce jugement est approuvé de tout le monde pendant la vie des juges et des témoins ; la ville de Loudun s'applaudit d'être délivrée d'un tel monstre, et personne ne réclame contre ce jugement.

Cependant, (le croirait-on?) trente-neuf ans après l'exécution de ce jugement, et lorsque tous les juges et les témoins sont morts, un protestant ose avancer calomnieusement et sans aucune preuve que cette sentence est inique, et on l'en croirait sur sa parole !..

Nous connaissons suffisamment quels sont ceux dont Aubin noircit d'une façon si indigne la mémoire : il s'agit maintenant de voir quel est (selon lui-même), le personnage dont il entreprend la justification.

« Grandier — selon Aubin, — était doux et civil h ses « amis, mais fier et hautain à l'égard de ses ennemis ; il « était jaloux de son rang; il ne relâchait jamais rien de '< ses intérêts, repoussant les injures avec tant de vigueur « qu'il aigrissait les esprits qu'il aurait pu gagner en « prenant d'autres voies. Cependant, il était exposé à

« beaucoup d'ennemis : ses hauteurs lui en avaient susce cité un grand nombre ; et le penchant extraordininaire « qu'il avait à la galanterie lui en avait encore bien plus « lait. Ce n'étaient pas seulement des rivaux qu'il avait « à craindre, mais c'étaient des pères et des maris, ou- « très et furieux de la mauvaise réputation que ses fré- (( quentes visites attiraient sur leurs familles (1). »

Passons maintenant après la sentence d'absolution qu'il sut obtenir de l'archevêque de Bordeaux.

« L'archevêque, considérant l'animosité des ennemis « de Grandier, et ayant de l'estime pour lui à cause de « ses belles qualités, il lui conseilla de permuter ses bé- '( néfices et de s'éloigner d'un lieu où il s'était fait une « si puissante conjuration contre lui. Mais il n'était pas « capable de suivre un avis si salutaire. La haine et « V amour l'avaient trop aveuglé. 11 haïssait ses ennemis « avec trop de passion pour les satisfaire en ce point. « Mais il était encore plus violemynent possédé par Va- « mour ; et quoique cet amour se partageât souvent « entre différents objets, il y en avait un néanmoins qui <i était le véritable objet de sa tendresse, auquel son cœur « tenait par des liens si forts, que bien loin qu'il lui fût « possible de les rompre, ils ne le laissaient pas même « en élat de pouvoir s'en éloigner. Il retourna donc à « Loudun, une branche de laurier à la main, pour mar- « que de sa victoire. Les honnêtes gens furent scanda- « lises de cette conduite si peu modeste : ses ennemis « en furent outrés, et ses propres amis la désapprouvè- « rent. 11 reprit possession de ses bénéflces, et à peine

(1) Aubin, p. 10 et 11.

« se donna-t-il le loisir de respirer que, tout rempli du « ressentiment de l'outrage qui lui avait été fait par du « Thibaut, il se pourvut contre lui et le poussa si bien « qu'il obtint un arrêt à la chambre de la Tournelle, où « du Thibaut fut mandé et blâmé tête nue et condamné « à diverses amendes et réparations et aux frais du « procès.

« Grandier ne se contenta pas d'avoir tiré raison de « cette affaire : il résolut de porter sa vengeance aussi « loin qu'il pouvait juridiquement le faire et se prépara « à faire appeler h la cour ses parties secrètes pour ses ■: réparations, dommages et intérêts et pour la restitu- « tion des fruits de ses bénéfices , au désir de la « sentence de l'archevêque de Bordeaux. Ce fut en « vain que ses principaux amis voulurent l'en dis- « suader par la considération de ce qui lui était déjà. « arrivé;, qui devait bien lui faire connaître de quoi ses « ennemis étaient capables, s'il entreprenait de les « pousser à bout en toutes manières et d'intéresser leurs « bourses, à quoi ils ne seraient pas moins sensibles « qu'ils avaient paru l'être à ce qui regardait leur répu- « tation. Mais son étoile l'entraînait au précipice. La « Providence, dont les ressorts sont impénétrables, vou- '< lait le punir de son orgueil et de ses débau- « ches, etc. (1).»

Tel était l'honnête homme qu'Aubin a cru devoir juslifier aux dépens de la réputation de tant de personnages distingués par leur mérite et leurs dignités dans l'Eglise et dans l'Etat.

(1) Aubin, p. 2-2 ei n .

Grandier était le plus scandaleux et le plus dangereux de tous les hommes ; cependant, son apologiste n'en est pas moins hardi à soutenir que « c'est un innocent op- « primé par l'injustice, et dont le sang a crié longtemps « vengeance et la crie peut-être encore aujour- « d'hui (1). »

Nous venons de voir le portrait de Grandier peint de la main d'un ami, voyons-le maintenant tel que l'ont présenté ses accusateurs.

« Quant à la preuve par témoins, — lit-on dans Au- « bin, — elle résulte de deux informations. La première « est composée de soixante témoins non valablement re- « proches, qui déposent des adultères, incestes, sacri- « léges et autres impiétés commises par l'accusé même « ès-lieux les plus secrets de son église, comme dans la « sacristie, proche du Saint-Sacrement, à tous jours, à « toutes heures et à tous moments... Il est vrai que par « sentence du présidial de Poitiers il avait été renvoyé « jusqu'à nouveau mandement d'une accusation qui « avait été formée sur ces mêmes faits. Mais, outre que « cette sentence n'était pas définitive, il paraissait cou- « pable de quantité de récidives qui le rendaient encore « plus coupable (2)...»

Les magistrats chargés du bon ordre et du soin des bonnes mœurs sont-ils donc injustes et criminels pour avoir arrêté un scandale si affreux ? Et les ecclésiastiques qui avaient tant soit peu de zèle pour la maison de Dieu, pourTédification du prochain et pour l'honneur de

(l)Id. Cf. p. 451 et 317.

(2) Id. p. 175, extraitdes preuves au procès, articles.

leur élat, pouvaient-ils se dispenser d'implorer contre un pareil désordre le secours du bras séculier?

Nous l'avons déjà dit et nous allons le prouver, le procès de Grandier — qu'en somme personne ne pouvait plaindre et que toute une ville savait coupable des plus énormes crimes, — ce procès fut le prétexte d'accusations passionnées et aveugles contre le grand homme d'Etat de cette époque; on a nommé le cardinal de Richelieu.

Voici comment Aubin s'y prend pour faire entrer en scène ce ministre et expliquer le rôle odieux qu'il veut qu'il ait joué dans toute cette affaire : « Il s'agissait de (( chercher des moyens par lesquels on pût engager le « cardinal à concourir à leurs desseins par quelque in- « térêt qui le touchât en particulier. Ils n'en manquèu rent pas ; car, de quels prétextes ne se servent point « la mauvaise foi, la vengeance et la haine, et que ne « seraient-elles point capables d'inventer et de décou- . « vrir (1) ! »

Croit-on qu'il fallut mettre enjeu tant de ressorts pour faire agir le cardinal de Richelieu dans cette affaire? On ne fait donc pas réflexion qu'il était premier ministre et gouvernait l'Etat. Et, c'est par cette raison, diront les partisans quand même de Grandier, que nous trouvons plus de vraisemblance à croire qu'il fallait quelque intérêt personnel (2) pour l'y déterminer. Car, sans ce motif,

(1) Aubin, p. 78.

(2) Aubin fait allusion au pamphlet intitulé : La Cordonnière de Loudun, attribué à Urbain Grandier.

comment, au milieu de tant de grandes affaires, aurait-il pu descendre à un objet aussi petit que celui-ci?

« Gomment donc? riposte la Ménardaye (1), est-ce que les mœurs et le bon ordre public sont de petits objets pour un ministre d'Etat? Vous ne regardez donc comme de grands objets que la paix, la guerre, les alliances et les choses de ce genre?.. Le principal objet d'un ministre d'Etat est d'y faire régner la justice, la paix et l'abondance. C'est le seul moyen de le rendre heureux et florissant. Car, l'inondation des vices est la source de la misère et de la désolation des Etats. En effet, que pourrait la plus sage politique au milieu d'une multitude d'hommes vicieux, libertins et indisciplinables, toujours attentifs à éluder les lois pour mettre leurs passions plus au large et à croiser les mesures les plus utiles au bien public. Ainsi, toute la sagesse du ministère doit aller avant tout à faire régner l'ordre et les bonnes mœurs.

« Ce principe posé, trouvez-vous qu'il n'y eût pas dans cette affaire de quoi attirer l'attention de ce grand ministre dont les vues étaient également sages et étendues et à la prudence duquel rien ne pouvait échapper? »

Mais, objectera-t-on peut-être, ne suflisait-il point que la justice ordinaire poursuivît Grandier, surtout étant appuyée de l'autorité de la cour, sans en ordonner une commission extraordinaire?

« Soit; mais cette protection spéciale de la cour aurait-elle paré à tous les inconvénients ? Le cardinal n'eûtil pas été également en butte à la calomnie des Protes-

(1) P. 48 et 49.

tants, si Grandier eût succombé? Et s'il s'en fût tiré, quel essor son orgueil et sa vengeance n'eussent-ils pas pris aussi bien que ses débauches ? Je dis plus, et l'on ne saurait le contester : c'est là un de ces cas oîi la justice des princes doit le plus s'intéresser.

« Voici un prêtre, un curé dont la vie est un scandale public et le plus impudent qui fût jamais, de l'aveu même de notre historien (1), jusqu'à s'insinuer dans les maisons, malgré les pères de famille, pour y séduire la jeunesse du sexe et commettre toutes sortes de crimes dans son église ; d'un autre côté, son audace se porte à toute sorte d'excès. Il attente sur l'autorité de son évêque et donne des dispenses de proclamations de mariage (2). Il méprise publiquement dans ses prédications les autres prédicateurs : il traite comme des misérables ceux qui lui sont contraires, il les pousse à bout par ses paroles outrageuses, par ses débauches qui déshonorent leurs familles et par tous les artifices de la chicane, pour en imposer à la justice dont il fait exécuter avec rigueur les sentences, afin d'intimider ceux qui voudraient l'entreprendre dans la suite. Ainsi il les insulte tous aiin de pouvoir tous les récuser pour juges et pour témoins; il fait face à tout, il triomphe de tout: il élude la justice épiscopale, résiste à la séculière, surprend celle de l'archevêque métropolitain et en obtient une sentence d'absolution ; et, malgré ce torrent d'iniquités, il ne laisse pas d'avoir des partisans parmi les magistrats ; toute une ville est partagée à son sujet, les esprits s'échauf-

(1) Aubin.

(2) Ibid.

font et s'animent pour et contre lui : enfin le bruit en devient si grand qu'il vole jusqu'à la cour; la reine-mère envoie M. Marescot, l'un de ses aumôniers, pour examiner la vérité des possessions et lui en rendre compte. Cependant, chose étonnante ! le cardinal-ministre ne songe point encore à cette affaire : ce n'est qu'un an après, lorsqu'il vient à apprendre que ce malheureux curé a allumé le feu dans cette ville et mis le trouble dans tous les esprits, qu'il songe à user des remèdes extraordinaires de l'autorité royale pour arrêter le cours d'un mal si dangereux.

« Or, je demande à tout homme sensé et équitable s'il était besoin d'autre motif que celui d'un devoir indispensable, et si un ministre tel que le cardinal pouvait avec honneur n'y point faire attention? si le roi luimême, dont la justice formait le principal caractère, n'aura pas ordonné au cardinal de mettre fin à une affaire si criante et si le ministre ne devait pas employer les remèdes convenables (i)? »

C'est donc une insigne mauvaise foi à Aubin de substituer à des vues si importantes un objet aussi petit pour le cardinal que de songer à se venger des offenses que Grandier lui aurait faites, supposé encore que cet écrivain n'ait point inventé des offenses qui n'existèrent jamais. Du nombre de ses prétendues offenses il faut mettre le pamphlet attribué à Grandier, qui a pour titre : La cordonnière de Loudun. « Les contemporains — dit Leber (2), — ont attribué ce libelle, les uns au marquis

(1) LaMénardaye, p. 49-oi.

(2) Catalogue, tome II, p. 299.

de Soret, d'aulros en plus grand nombre à Urbain Grandicr... Rien ne prouve que le curé de Loudun ait composé la satire qu'on lui attribuait dans le monde, et il est fort douteujo quon l'ait condamné pour ravoir faite (i).))

l « On assure dans les Mémoires de M. d'Artagnan, — dit Bayle (2), — que Grandier fut l'une des malheureuses victimes du cardinal de Richelieu (3). Les mémoires qu'on a publiés sous le nom de M. d'Artagnan sont supposés depuis le commencement jusqu'à la fin : ils viennent de la même main que ceux de M. le comte de Rochefort (4). »

(1) C'est Tavis de M. V. Fournel,flan3 son article Grwdiek, de la Biographie générale, tome XXI, col. 6irG, (1857). Lécuy, iiièmj article, dans la Biographie universelle, tom3 XXVI !I, ( 1 8 1 7), ne parle pas de ce pamphlet.

(2) Dictionnaire critique, article Loudun.

(3) Mém. de d'Artagnan, p. 160 et suiv. de l'édition de 1700.

(4) L'auteur des prétendus Mémoires de d'Artagnan estGatiendt> Courtilzde Sandraz, ancien capitaine au régiment de Champagne, (né en 1644, mort en 1712). Dans le loisir que lui procura la paix de Nimègue (1678), il composa plusieurs ouvrages, qu'en 1683 il alla faire imprimer en Hollande. Presque tous ses ouvrages portent un nom célèbre ou du moins remarquable et sont donnés comme des mémoires de contemporains. Ce sont des romans historiques, et rien n'est plus dangereux que la lecture de pareils livres, quand même on les lirait avec précaution, parce que ce mélange de faux et de vrai trouble l'esprit; on se charge la mémoire de faits, ou faux, ou douteux, et quelque temps après on oublie dans quelle source on les a puisés, et l'on regarde ces

LA VÉRITÉ sua URBAIN GRANDIER 161

Certes, Bayle ne peut être suspecté de partialité à l'égard de Richelieu. Concluons donc, avec la Ménardaye (1), que « la vengeance du cardinal de Richelieu est une phrase triviale, qui ne sied point à un homme éclairé et de bonne foi. »

On ne peut mieux apprécier le caractère de l'illustre ministre, et, à la distance de plus d'un siècle, de nos jours, un des hommes qui ont étudié à fond ce grand politique, M. Avenel (2), a réuni^ en quelques pages pleines d'aperçus sagaces, les traits sincères de la physionomie de Richelieu. Des citations corroboreront, de tous points, les assertions de la Ménardaye.

D'abord évêque de Luçon, les quatre petites harangues prononcées par Richelieu en arrivant dans son évêché, le présentent sous un aspect assez curieux. Il demande à tous de la bienveillance et de l'affection ;

mêmes faits comme véritables. Les Mémoires de M. d'Artagnan, capitaine lieutenant de la première compagnie des mousquelaires du roi, contenant plusieurs choses secrètes, arrivées sous le règne de Louis-le-Grand, etc. (Cologne, d700, 3 vol. in-12.) C'est à l'occasion de ce livre que Bayle, sans nommer l'auteur, l'appelle « un homme qui débite ses fictions et qui les place sans aucun égard à la bonne chronologie. » C. Bayle, Diclionn. hist. crit., article Schomberg (Ch. de), et Beuchot, article Courtilz de Sandras, dans la Biog. univ. tome X, p. 114-117, (1813).

(2) Lettres, instructions diplomatiques et papiers d'Elat du cardinal de Richelieu, etc. (8 vol. in-4, dans la Collection de documents inédits sur l'histoire de France, etc., 1853-1877-)

quelques-uns ont nourri contre lui d'anciennes inimitiés, il les conjure de les oublier ; il faut que l'on dise d'eux ce que, dans l'Eglise naissante, on disait de tous les chrétiens : Cor unmn et anima una (1). 11 les convie surtout à la tolérance : « Si plusieurs, dit-il, sont désunis d'avec (( nous quant à la croyance (2), je souhaite, en revanche, « que nous soyons unis d'affection (3)... »

« Richelieu fut à Luçon un évêque sérieux, apphqué, exemplaire. Il gouverna son diocèse en pasteur chrétien ainsi qu'en administrateur vigilant, et non moins attentif au soin des intérêts temporels de l'évêque qu'à la direction religieuse des diocésains.

« A peine est-il arrivé qu'il commence ses visites pastorales. Durant plus d'un demi-siècle que Luçon n'avait pas vu résider son évêque, la religion réformée gagnait incessamment du terrain; il appelle tous les secours spirituels à son aide pour réparer les ruines des madurs,csilholiqu.QS, i<pour y avancer lagloiredeDieUji-isélon sonexpression.il exhorte les religieux de son voisinage à porter par tout son diocèse la parole de Jésus-Christ... Mais c'est surtout le choix des curés qui excite toute sa solHcitude. Ce sont là les véritables compagnons de son labeur évangélique ; il veut qu'ils soient pieux et instruits; il met au concours les cures qui sont à sa collation, et il résiste énergiquement aux personnes qui usent de leur

( 1 ) Un seul cœur et une seule âme .

(2) Le diocèse de Luçon renfermait, à cette époque, un assez grand nombre de Protestants.

(3) Avenel, Introduction au tome I, p. LX.

droit de présentation en faveur de candidats peu dignes «. de conduire un troupeau si cher à Jésus-Christ. »

« La charité du pasteur des âmes ne néglige pas le ])ien-être de ses ouailles ; on le voit supplier continuellement de diminuer les tailles, d'alléger les charges qui accablent ce pauvre peuple, ce malheureux bourg. Il use de son autorité morale pour maintenir entre tous la concorde et la bonne intelligence. A peine est-il instruit de quelque démêlé qu'il s'entremet pour prévenir toute fâcheuse contestation, toute funeste issue, et parfois il réussit à arranger les procès et à pacifier les duels (1)...

« Le jeune évêque qui administre le diocèse de Luçon a, toute proportion gardée, la décision et l'autorité qu'aura plus tard le cardinal qui gouvernera le royaume. Sa fermeté, encore tempérée par l'expression, est néanmoins très-nettement marquée... Ses lettres sont remplies d'idées élevées, des principes de l'équité la plus exacte, d'une bienveillance habituelle... Il loue avec effusion et comme trouvant du plaisir h louer...

« Quant aux reproches, il en a toujours été très-sobre, et, malgré la sévérité connue de son caractère, il se déchargeait volontiers sur les secrétaires d'Etat du soin des paroles fâcheuses...

« S'il se décide enfin à gourmander quelqu'un, sa réprimande est ordinairement douce et poUe, assaisonnée de comphments et de paroles gracieuses, propres à en tempérer la sévérité (2)...»

(1) Avenel, Ihid. p. 92 et 93.

(2) Avenel, Ibid. p. 93-9o.

Tel était Richelieu évêque, tel il resta jusqu'à la fin, dans le poste éminent et difficile d'homme d'Etat.

Revenons à Urbain Grandier, et voyons quelle dutêtro, quelle fut la conduite de Richelieu à son égard dans toute cette triste affaire.

Il e^t bien établi, pour Aubin, que les mauvaises mœurs et l'esprit vindicatif de Grandier lui suscitèrent ses premiers embarras et que l'accusation de magie venue ensuite précéda d'un an la recherche que Laubardemont en fît par ordre du cardinal-ministre. Donc, en premier lieu, il est absurde et calomnieux de dire que c'est la vengeance du cardinal qui a suscité toute cette affaire à Grandier, comme on l'a tant de fois dit et écrit. Il est encore constant, par le môme auteur, que l'indignation de la ville de Loudun contre Grandier était fondée tout d'abord sur la vie scandaleuse de ce curé, qui méritait le châtiment réservé aux sacrilèges, indépendamment de tout autre crime ; qu'outre cela, l'esprit violent de Grandier, qui poussait à outrance ses ennemis, et l'artifice de sa chicane, qui le rendait le maître des affaires qu'il avait contre eux, le faisaient regarder avec justice comme un tyran, un oppresseur du public. Donc, en second lieu, il est de la dernière évidence qu'on ne s'est attaché par préférence au crime de magie et qu'on n'en a fait le fort de la procédure contre Grandier que lorsqu'on a vu cette accusation prouvée invinciblement.

Tout cela sans doute ne paraît, au premier abord, qu'une récapitulation ; mais, la conséquence que l'ontjn peut tirer nous paraît nécessaire ; on en va juger. Des gens irrités par des motifs si pressants, ou plutôt si envenimés^ selon Aubin, ont nécessairement pris le parti

qui pouvait le mieux assurer le châtiment du coupable, ou, si l'on veut, satisfaire leur vengeance, c'est-à-dire, lui donner une plus grande apparence de justice et les délivrer plus promptement du sujet odieux qui l'excitait. Or, ils avaient entre les mains un moyen qui devait, à leurs yeux, l'emporter sur tout autre, nous voulons dire les débauches de Grandier^ parce qu'elles avaient déshonoré leurs familles, que toute la ville en était imbue, qu'on avait soixante témoins sur ce chef d'accusation, que, même les preuves de ce chef supposées insuffisantes, rien n'était plus aisé avec les iémom^à gagnes h force d'argent, selon Aubin, que de rendre parfaite la conviction du criminel, enfin parce que la procédure en devait être assez expéditive ; ce moyen était donc le plus court, le plus simple et le plus spécieux. Cependant, au lieu de s'y attacher uniquement, nous voyons que l'accusation de magie fait le fond même de l'afîaire, le fort de la condamnation de Grandier et de sa sentence de mort.

Il faut donc nécessairement, ou croire, d'après Aubin, que la passion, partout si éclairée sur tout ce qui la peut mener à son but, a préféré ici le chemin le plus détourné, le plus long, le plus difficile, le plus absurde et en même temps le plus inutile; puisque, selon son libelle, c'était un artifice grossier, qui n'en imposait à presque personne. En un mot, à moins de rester dans une entière suspension de jugement, il faut croire que l'on s'est arrêté par préférence à une accusation qui jetait le ridicule le plus outré sur la chose du monde qu'on avait le plus à cœur de rendre sérieuse, ou bien il faut croire que cette accusation de magie était portée jusqu'à une conviction parfaite. 11 n'y a pas de milieu entre ces deux extrémités.

166 LA VÉaiTÉ SUR URBAIN GRANDIER

Donc, rien n'était plus réel que les possessions de Loudun et le crime de magie dans Grandier (1).

Encore un mot. Aubin (2) ose avancer que le Récollet Lactance et les Capucins firent, dans la question à laquelle Grandier fut soumis, Toffice de bourreaux. Rien n'est plus absurde ; c'est là une imposture des plus grossières. C'est qu'Aubin ignorait que tout prêtre qui s'arroge l'emploi de bourreau demeure suspendu de toutes ses fonctions, outre que c'eût été un scandale que nul catholique n'eût pu supporter et que la religion même obligeait de punir.

Par conséquent, il eût été encore plus odieux à toute cette foule, qui assista au supplice de Grandier, de voir — comme le dit Aubin (3), — le père Lactance mettre le feu au bûcher qui consuma ce grand criminel. Mais, ce qu'il y a de plus audacieux, c'est le récit suivant fait par le même Aubin, à qui les absurdités coûtent peu : « Le lieutenant du prévôt avait promis à Grandier deux u choses, en présence des moines :1a première, qu'il au- « rait quelque temps pour parler au peuple et, la seconde, « qu'on le ferait étrangler avant que d'allumer le feu. « Voici les voies que prirent les exorcistes pour empê- « cher l'effet de l'une et de l'autre de ces promesses. « Lorsqu'ils connurent qu'il se disposait à parler au peu- V pie, ils lui jetèrent une si grande quantité d'eau bénite « sur le visage qu'il en fut accablé, et voyant qu'il ou-

(1) La Ménardaye, p. 175-177.

(3) P. 169 et 170.

« vrait la bouche encore une seconde fois, il y en eut un « qui alla le baiser pour étouffer ses paroles. Il reconnut « l'artifice et lui dit : « Voilà un baiser de Judas. » Sur « quoi leur dépit monta à un si haut point qu'ils le frap- « pèrent plusieurs fois au visage d'un crucifix de fer « qu'ils lui présentaient, comme s'ils eussent voulu le « lui faire baiser (1). »

Qui pourra jamais croire qu'en présence de toute une ville, à la vue de tant de magistrats, et sous les yeux d'une multitude de protestants, l'un des exorcistes aura été embrasser Grandier pour l'empêcher de parler et puis qu'il l'aura frappé plusieurs fois, et au visage encore, avec un crucifix de fer et, ce qu'il y a de miraculeux, sans le lui mettre en sang !

Et pour rendre la chose plus touchante, Aubin a forgé un crucifix de fer dans son imagination. Un autre historien de même aloi — pour enchérir encore sur ce pathétique burlesque, — avance que ce crucifix était rougi au feu ; mais avec quelles mains le tenait-on ? C'est ce qu'il a oubUé de nous dire, et A. de Vigny aussi. Tant il est vrai qu'il n'est point d'absurdité si énorme dans ce genre qui ne soit bien reçue des gens qu'aveugle la passion!

En somme, Aubin se défie tellement de la cause d'Urbain Grandier, que, pour donner un fondement à la prétendue innocence de son cHent, il est obhgé d'amener la vengeance de Richelieu contre le curé de Loudun. Il satisfaisait ainsi la haine que les Protestants, au milieu

(1) Aubin, p. 168 et 169.

desquels il vivait en Hollande, avaient pour ce grand homme d'Etat.

« Oui , — dit la Ménardaye, dans une page excellente (1), — d'un côté, le parti calviniste, ennemi do l'autorité royale et déchaîné contre l'Eglise et, de l'autre, beaucoup de grands seigneurs, s'en rendaient indépendants et entraînaient dans la révolte des villes considérables et des provinces entières. Ces deux sources des misères de l'Etat, que ce grand ministre a taries, furent aussi l'origine de tous les mauvais bruits qu'on a fait courir sur son compte. Il ruina le Calvinisme et abaissa les chefs de la révolte, deux services dont la France lui aura d'éternelles obligations. Et, pour récompense, il a vu noircir sa réputation par toutes sortes de calomnies et attaquer sa vie par des conjurations qui renaissaient sans cesse l'une de l'autre. N'est-ce pas là faire du bien aux hommes à ses dépens et malgré eux? Tel était le caractère de ce défenseur de l'Eglise et de l'Etat. »

On a dit que c'était ce qui l'avait rendu vindicatif. Or, un vindicatif est un homme qui se venge pour se venger. Est-il rien qui marque davantage la petitesse du génie etlabassesseducœur? Un aussigrandhommesavait toujours de qui, pourquoi et jusqu'où il devait se venger. Et, après tout, se venger est une expression équivoque, fausse et qui ne convient point ici. Le cardinal de Richelieu gouvernait l'Etat ; mais, sa vie était sans cesse en péril. 11 a, je le veux, répandu beaucoup de sang. Eh bien ! est-ce là être vindicatif? Etait-il possible autrement

(1) P. o* et oo.

de sauver la religion et l'autorité royale, qu'en réprimant des grands qui ne cessaient d'attenter contre l'une et l'autre puissance, et qu'en faisant des exemples de temps en temps? Voilà ce que toute la mauvaise foi des plaintes qu'on fait contre ce grand homme n'empêchera jamais d'apercevoir. »

Lui-même l'a dit, à l'heure où la parole de l'homme n'a plus qu'un langage, car c'est à Dieu qu'elle parle: « Je n'ai jamais eu d'autres ennemis que ceux de l'Etat (1). »

(1) Avenel, Ibid. ctsup. p. 89. Cs.la sixième série des Erreurs et Mensonges hist. p. 211-233 ( Le caractère de Richelieu ) et la huitième série, p. 260-281 (La conspiration de Cinq-Mars).

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