scène I
(2y We hâve now no thoughts in us but France Save those to God that run before our business.
que l'impression de la pièce intitulée : Comme il vous plaira rencontra des difficultés insurmontables en 1600 et dut, comme celle du drame d'Henri F, être ajournée à l'année 1623 (1). »
C'est ainsi que M. Rio extrait de toutes les pièces de Shakespeare, composées sous le règne de la terrible Elisabeth, tout ce qui démontre l'opposition que le vaillant poëte faisait au parti dominant et prouve en même temps son courage et son catholicisme.
En analysant le drame de Henri VIII et en en faisant l'histoire, M. Rio exposeencestermeslerude labeur qu'entreprit le poëte dans la hardie composition de cette œuvre : « Les circonstances dans lesquelles Shakespeare composa sa tragédie de Henri VIII donneraient à cette composition uniatérêttout particulier, lors même qu'elle ne formerait pas, dans sa contexture, le point culminant de la controverse relative aux croyances religieuses de son auteur. C'est par cette œuvre, si originale et si empreinte de tristesse, que s'ouvre la troisième période de sa carrière dramatique, période féconde en chefs-d'œuvre que tout le monde connaît, mais non moins féconde en progrès intérieurs qui sont peu connus. Henri VIII sera le dernier de ses drames dont il empruntera la matière à l'histoire nationale. Ce sera le dernier de ses exploits de démolition contre ceux qui ont fait mentir cette histoire pour absoudre les fondateurs de la religion nouvelle. Mais si ses drames antérieurs, Richard II, Henri IV et Henri F, avaient éveillé des susceptibilités ombrageuses, malgré la distance plus que séculaire de ces trois règnes,
(1) Rio, p. 184 et 185.
comment oser remuer ou même fouler, avec des intentions hostiles, un terrain historique d'où s'exhalaient encore, pour ainsi dire, les vapeurs du sang que le père d'Ehsabeth avait versé ? La tâche n'était assurément pas sans péril ; mais après avoir démoli le drame scandaleux que l'apostat Baie avait composé sur le roi Jean, Shakespeare crut, sans doute, qu'il se devait à lui-même et à ses coreligionnaires d'appliquer le même procédé de démohtion aux deux autres drames historiques du même auteur, lesquels devaientdistillerencore plus de venin que le premier, puisqu'ils avaient pour sujet le premier et le second mariage de Henri VIII. De, plus une œuvre dramatique qui supplanterait ces deux là pourrait, du même coup, en supplanter deux autres que la catastrophe du cardinal Wolsey venait d'inspirer au poëte Ghettle, renforcé de trois collaborateurs dignes de lui, c'est-à-dire également disposés à prendre parti pour les bourreaux contre les victimes. A tous ces motifs, tirés d'engagements littéraires pris avec lui-même, se joignait peutêtre l'espoir secret de flétrir, ne fût-ce qu'indirectement et par induction lointaine, le despotisme brutal et sanguinaire qui pesait sur l'Angleterre depuis trois quarts de siècle, et qui venait de trancher la vie du comte d'Essex, dont notre poëte avait partagé les généreuses aspirations (1). »
Voilà ce que projetait de faire Shakespeare et ce qu'il fit en efl'et. C'est dans le livre de M. Rio qu'il faut voir tous les développements de cette pensée à la fois hardie et catholique.
(1) Rio, p. 199-201.
Nous voici arrivés aux dernières années et aux derniers jours du grand poëte ; ce n'est pas la partie la moin g intéressante de cette époque de la vie de celui qui est resté le type le plus élevé du génie anglais.
Le drame de Henri VIII lut le dernier que composa Shakespeare en vue de démolir un drame antérieur hostile h ses croyances^héréditaires. Sa suprême comédie, Les Joyeuses Commères de Windsor, avait été composée, en 1600, dans le même but ; désormais, les dispositions d'esprit et de cœur qui alimentaient cette verve comique vont disparaître complètement pour faire place à des sentiments mélancoliques, retour sur le tris te sort de ses amis, son propre passé et la pénitence de ses fautes à lui. De là sont nés Jules Cèsa^, Othello et Hamlet,
Sans nous arrêter à Jides César, — dans Othello on trouve exprimées les conditions essentielles de l'idéal chevaleresque; seulement les rôles sont intervertis, c'est Desdemonaqui est la véritable héroïne, sinon en faisant des exploits , du moins en les récompensant , et ces exploits qu'elle récompense par un amour si généreux et si pur sont accomplis dans une guerre sainte , dans la guerre de Chypre, alors très-récente (1571). Othello n'y porte pas seulement les convictions d'un chrétien, serviteur d'une république très-chrétienne; il y porte, en outre, sans doute, au grand scandale des spectateurs protestants, les habitudes d'un papiste « qui a foi dans tous les petits symboles matériels de la rédemption des péchés et dans les petites pratiques de mortification, comme la réclusion, le jeûne et la prière (1). »
(1) To ails seals and symbols of redeemed sin
On voit que le poëte ne perdait pas plus de vue l'idéal ascétique que l'idéal chevaleresque. Cette double empreinte, et l'empreinte catholique en général, est encore plus fortement marquée dans la tragédie d'IIamlet. Une scène — très-remarquable surtout au point de vue de l'autobiographie de Shakespeare, — est celle où le roi, meurtrier de son frère et usurpateur de son trône, vient épancher les remords dont son âme est bourrelée. Outre l'acte de contrition conçu dans des termes qui diffèrent très-peu des formules les plus ordinaires, il y a des vers qui prouvent une initiation toute particulière aux mystères de la pénitence, de la miséricorde et de la prière (1). Il y en a d'autres où les difficultés du repentir, comme condition absolue de régénération spirituelle, sont exprimées dans un langage si ferme, si imposant, si concis et, pour ainsi dire, si bibUque, qu'on pourrait en faire la matière d'un commentaire qui s'élèverait bien au-dessus des appréciations purement littéraires (2).
This hand of yoiîr's rcquires
A sequester from liberty, fasting andprayer,
Nuch castigation, exercise devout. (Acte III, scène IV.)
(1) Pray can J not, Mystronger guiltde feats my strong inlent.
Whereto serves mercy, And what's in prayer, but this two-foldforce> Tobc forestalled, ère we corne to fall, Or pardon'd, being down?
Nay one be pardon'd, and retain the ofTence ?
(2) What Ihen? what rests?
Try what repentance can : What can it not?
Lo sonnet ex notamment est l'une des effusions les plus touchantes de cette grande âme travaillée, alors plus que jamais, par le sentiment de ses misères. C'est \h que Shakespeare s'accuse d'avoir été déloyal envers lui-même et d'avoir Je^é à la vérité un regard oblique et étranger. Ce sonnet renforce de plus en plus les présomptions en faveur du catholicisme du grand poëte dramatique anglais ; car, il a trait à des défaillances de caractère, sources de profession de foi trop équivoques, soit dans sa vie comme chrétien, soit dans ses œuvres comme poëte. « Ce qui prouve que, sous ce dernier rapport, il ne croyait pas avoir assez fait, c'est que les pièces qui appartiennent à sa dernière période portent de plus en plus l'empreinte de ses croyances héréditaires. Cette progression est manifeste dans les deux drames historiques de Henri V et de Henri VIII ; mais elle l'est peut-être davantage, ou du moins elle est plus curieuse à étudier dans Hamlet, à cause de la comparaison qu'on peut établir entre les deux formes sous lesquelles ce sujet fut traité par l'auteur, à des dates très-éloignées l'une de l'autre. Par exemple^ dans le premier Hamlet^ le dialogue entre le prince et le fantôme de son père ne contient que l'affirmation du dogme du purgatoire, tandis que, dans le second Hamlet, tous les sacrements du lit de mort sont affirmés de la manière la plus saisissante, avec des expressions techniques qui
Yet whatcan it, when one cannotrepent?
0 limed soûl; thats truggling to be free, Art more engag'd !
208 LA IltLIGION DE SHAKESPEARE
dovaientêtre tombées depuislongtemps en d6suéLude(l). » Dans Mesure pour Tnesure , l'auréole mystique dont Shakespeare aentouré la chas te figure d'Isabelle, démontre que le but principal de cette pièce est la glorification de l'idéal ascétique en général et de la virginité claustrale en particulier. Jamais , peut-être , si ce n'est dans certaines pages de Dante, on n'a mieux exprimé , du moins dans le langage de la poésie, l'irrésistible puissance des prières matinales que des âmes pures de toute souillure font monter jusqu'au ciel (2). C'est sur les lèvres d'Isabelle que le poëte a mis les belles et grandes pensées qui se pressaient dans son esprit et qu'on sent avoir été le fruit de ses méditations personnelles. C'est dans sa bouche que se trouve cette sentence hardie dont la clarté exclut toute équivoque :
« Les grands peuvent se moquer des saints, c'est de l'esprit chez eux; mais, chez leurs inférieurs, c'est une horrible profanation (3). »
La puissance de la sainteté^ même avant la transfiguration par la mort, est affirmée d'une manière plus touchante encore dans le cinquième acte, quand Marianne la pécheresse demande à Isabelle de prier pour elle, non
{{) Rio, p. 287. et 288.
(2) Wilh true prayers, That shall be up at heaven and enter Ihere Ere sun-rise, prayers frompreserved soûls, From fasting maids, whose minds are dedicate To nothing temporal.
(3) Great men may jest with saints, 'tis wil in them But, in tbe less, foui profanation.
pas en articulant les mots, qu'elle se charge d'articuler elle-même, mais seulement en s'agenouillant près d'elle *et en levant les yeux vers le ciel (1). o
Un des plus intéressants témoignages du catholicisme de Shakespeare et de sa croyance en l'efficacité de la pénitence est celui-ci ; dans un de ses remarquables sonnets, où il déplore la triste nécessité qui l'a obligé pour vivre à composer ses pièces et à les jouer lui-même, il s'exprime ainsi en s'adressant à un ami :
« Oh! grondez pour moi la fortune, cette déesse coûte pable de toutes mes fautes, qui ne m'a pas laissé « d'autre ressource que la, contribution publique qui « rend esclave du public. C'est là ce qui fait que mon nom « est stigmatisé et que ma nature est rompue au vil mé- (c tier qu'elle fait comme la main du teinturier. Ayez « donc pitié de moi et souhaitez que je sols régénéré, alors « quen malade docile je boirai U calice amer qui doit (f- guérir mon infection. »
Ailleurs, il se félicite « de s'être détourné à temps « avant que le temps le détourne, et d'avoir rapporté (( avec Ini Veau amère cjui doit laver sa faute. »
Cette idée de réhabiUtation, aux yeux de Dieu ou aux yeux des hommes, est une de celles qu'il a le plus fortement exprimées surtout dans un autre sonnet, où il s'accuse « d'avoir donné à la vérité un regard oblique, « comme à une étrangère, d'avoir fait violence à ses
(1) Svveel Isabeljdo yet but kneelby me
Hold up your hand, say noLhing, J'il speak ail. Rio, p. 299 et 300.
« propres sentiments et d'avoir vendu bon marché ce u qu'il avait de plus cher (1). »
Si l'on excepte la tragédie du roi Lear et celle à.' Antoine et Clèopâtre, toutes les œuvres que Shakespeare produisit sur la fin de la dernière période de son activité dramatique, c'est-à-dire entre 1605 et 1611, toutes, sans excepter Coriolan, sont marquées d'une empreinte de plus en plus chrétienne ; cette empreinte est surtout frappante dans le cinquième acte de Richard 11, particulièrement lorsque Richard II engage la reine à chercher un asile dans une maison reHgieuse en France, « afin — « dit-il, — de regagner par une sainte vie, dans un monde (( nouveau, la couronne que nos heures profanes nous « ont fait perdre dans celui-ci (2). »
Jamais souverain, même canonisé, a-t-il mieux dit en quoi consiste la vraie grandeur des rois que ne le fait Richard II en parlant de son rival Bolingbroke :
« Bolingbroke prétend-il être aussi grand que nous ?
(1) Alas, 'lis true, Ihave gone hère and there, And made myself a motley to the view,
Gored mine own thoughts, sold cheap what is most dear,
Nade oldofTences of affections new.
Nost true it is , that J hâve looked on truth
Askance and strangely.
(2) Hie thee to France • And cloister thee in some religions house ; Our holy hves must win a new world's crown, Which our profane hours bere bave stricken down.
« Il ne sera pas plus grand ; s'il sert Dieu, nous le service rons aussi, et nous serons ainsi son égal (1). »
Les paroles qu'il prononce quand il est question de sa déposition ne sont pas moins remarquables :
« Faut-il que je perde le nom de roi? au nom de Dieu, « qu'on me l'ôte ! Je donnerai mes joyaux pour un cha— « pelet, mon splendide palais pour un ermitage, mon «f éclatant appareil pour la robe d'un mendiant, mes go- (i belets ciselés pour un plat de bois, mon sceptre pour « un bâton de pèlerin, mes sujets pour une paire de u saints sculptés... (^) »
Et dans son drame de Timon, quel courageuse apostrophe, écrasante d'ironie, contre les bourreaux qui torturaient les catholiques restés fidèles à leur foi, surtout les prêtres !
« Sois — dit Timon à un des séides du tyran, — sois « sans pilié pour la barbe blanche du vieillard, n'épargne « ni la matrone, ni la vierge, ni l'enfant en bas âge, ab- « jure toute émotion, et couvre tes yeux d'une cuirasse
(1) Strives Bolingbroke to be as great as we ? Greatedhe shall not be; ifhe serve God, We'll serve him too, and be bis fellow so.
(2) Must, lose
The name of kitg? o'God's name, let it go. ru give my jewels for a set of beads, My gorgeous palace , for a hermitage ; My gay apparel, for an alms man's gown; My figur'd goblets, for a dish of wood ; My scepter, fora palmer's walking-staaff ; My subjects, for a pair of carved saints.
« qiii les empêche éCèlre troubles par la mie des prêtres (( saignants sous leurs vêtemen s sacrés (1). »
CorLes, il n'y a rien de plus clair que cette protestation de Shakespeare en faveur- de ses coreligionnaires les catholiques.
C'est désormais dans le sein de sa famille, à Stratford, qu'il passe les cinq dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort, arrivée en 1616. Comment mourut-il? Il est bien difficile d*avoir des preuves authentiques de son catholicisme à l'heure suprême, quand on songe que, dans cette même année 1616, quatre prêtres furent pendus comme coupables d'exercice illégal de leur ministère (2).
« Mais, — dit M. Rio, — à défaut de ce genre de témoignage nous en avons un autre encore plus concluant,celui des ministresmêmedel'Eglise officielle, c'està-dire des hommes les plus intéressés de tous à revendiquer pour eux et pour leur culte un nom qui, sans être honoré comme il l'a été depuis, était déjà une gloire pour la nation tout entière.
« L'un de ces ministres est le révérend Richard Davies qui, dans ses additions aux opuscules biographiques du révérend WiUiam Fulman, mort en 1688, dit formellement que Shakespeare mourut papiste ( he died a papist) (3). »
(1) Swear against objects ; Put armoiir on thine ears, and on thine eyes; Wl)Ose proof, noryells of mothers, raaids, norbabes, Nor sightof pries in holy vestments bleeding,
Shall pierce a jot. There's gold to pay thy soldiers.
(2) Voyez le Rambler de mai 18b8.
(3) lîambler, ibid.
Le doute, à cet égard, n'est plus permis, surtout depuis qu'un écrivain protestant de naissance et de conviction, comme il s'intitule lui-même, M. Fréd. de Rougemont, a publié le préambule du testament de Shakespeare, dont la copie encadrée se voit dans une chambre de la chaumière même où le grand poëte reçut le jour.
Donc voici ce qu'écrivait, à ce sujet, au directeur d'un recueil catholique M. Fréd. de Rougemont, vers la fin de 1864 :
« Voici trente-trois ans qu'après avoir lu ce précieux document j'ai été parfaitement convaincu que la gloire d'avoir produit et possédé jusqu'à sa mort le plus puissant génie dramatique des temps modernes revient à votre Eglise. Et c'est un protestant de naissance et de conviction qui doit vous l'apprendre ! Gela me paraît si étrange que je me prendrais à douter de mes souvenirs, si je n'avais pas sous les yeux le journal de mon voyage.
<( J'étais en Angleterre en 1831. Grand admirateur de Shakespeare, je m'arrêtai à Stratford, sa patrie et son tombeau. Voici mes notes:
c( Stratford est une petite ville éparse le long de la rive ombragée de l'Avon, dans une plainefertile et boisée , dont l'uniformité estrompuepar quelques mouvements de terrain. L'aspect de la contrée a tous les traits de la vraie
nature anglaise La ville se compose de maisons
modernes qui ne rappellent en rien le siècle de Shakespeare... La maison où Shakespeare est né subsiste encore, pauvre chaumière au milieu de maisons de date récente , conservée par spéculation par le propriétaire, qui y a établi une boutique de boucher, et visitée par les rois, les princes, les savants, les artistes, dont les noms
2i4 LA RELIGION DE SHAKESPEARE
remplissent les pages du livre des voyageurs et couvrent les parois de la chambre. La maison , bâtie en poutres dont les interstices sont remplies de briques ou de terre , a toute l'apparence de nos mauvaises chaumières de paysans. Les chambres sont vides et ne renferment que deux objets curieux: un portrait de Shakespeare, trèsancien, et une copie de son testament, qui est une pièce fort curieuse, et qui, si je no me trompe, n'a pas été pubUée. J'ai beaucoup regretté de n'avoir pas eu le temps de le copier en entier, et je ne sais d'ailleurs oh est la pièce originale. »
(( Il est probable — ajoute M. de Rougemont, — qu'on m'eût produit l'original si j'avais voulu le voir à tout prix; mais la copie me suffisait, car toute fraude était inadmissible. Des protestants n'auraient pas forgé une pièce qui fît de Shakespeare un catholique, et les Anglais ne seraient pas hommes à fermer débonnairement les yeux sur la supercherie de cathoHques exposant aux regards de tous les voyageurs un testament inventé pour glorifier l'Eglise romaine.
Voici comment ce testament commence:
« Au nom de Dieu le Père, du Fils et du St-Esprit, de <( la très-sainte et bénie Vierge Marie , Mère de Dieu , « de la sainte armée des archanges, des anges, des n patriarches, des prophètes, des évangélistes, des apô- <( très , des martyrs et de toute la céleste cour et « compagnie, moi, William Shakespeare, indigne mem- « bre de la sainte religion catholique »
Le testament dit ensuite que Shakespeare est maintenant en pleine et parfaite santé, mais qu'à chaque instant peut arriver pour lui le moment terrible (dread fui) de
son dernier jugement et qu'il veut en conséquence demander à Dieu le pardon de ses péchés et mettre par écrit ses dernières volontés. Et d'abord il confesse « qu'il sait qu'il doit incessamment se repentir afin de se rendre digne de participer aux mérites du Christ, le Rédempteur mort sur la Croix. » Puis il fait de sa fortune plu:: leurs parts. Dans un passage, Shakespeare parle aussi de son ange gardien...
Nous nous arrêtons ; ces preuves sont suffisantes^ nous le croyons et même surabondantes pour établir que Shakespeare a vécu et est mort catholique , en dépit des persécutions auxquelles était en butte tout homme seulement soupçonné de ne pas partager les doctrines hérétiques.
On a lieu de s'étonner, après de tels témoignages relatifs aux dernières volontés du poëte anglais d'entendre dire à M. Guizot : « Son testament n'off're rien de remarquable (1). »
Le beau livre de M. Rio avait à peine paru (1864) lorsqu'un fait rapporté par le journal La France, du 17 mai de la même année, révélait que la conviction de M. Rio, au sujet du catholicisme de Shakespeare, venait d'être professée publiquement et solennellement par un protestant, dans un pays séparé de l'Eglise catholique depuis le seizième siècle, la Finlande. « La Finlande a « tenu, elle aussi, àilLa France, à célébrer l'anniversaire « de la naissance de Shakespeare. Un professeur de u l'Université d'Helsingfors, M.Sygnoeus,a prononcé, à (( l'occasion de cette solennité, un discours dans lequel
(i) Shakespeare et son temps, p. 128.
« il a établi un fait destiné à rabattre peut-être l'enthou- « siasme de quelques-uns pour l'auteur d'IIamlet, h sa- « voir que Shakespeare était parfaitement catholique. »
Le professeur dont parle ici La France est M. Sygnoeus, doyen de l'Université d'Helsingfors, l'un des savants et des poètes les plus distingués de la Finlande. « Son autorité dansla question dont il s'agit, — ditM.Douhaire (1), — est d'autant plus grande, qu'il y a longtemps qu'il s'occupe de Shakespeare. A l'époque où nous avons eu l'honneur de le connaître, il en préparait une traduction en vers finlandais
« M. Sygnoeus connaissait-il l'ouvrage de M. Rio ou la partie qu'en a publiée... le Correspondant, lorsqu'il a prononcé son discours? Nous ne savons; quoi qu'il en soit, et à quelque source que le professeur finlandais ait puisé sa conviction, toujours est-il que cette conviction vient d'une manière aussi puissante qu'inattendue à l'appui de la thèse de M. Rio et montre que cette thèse n'est ni un paradoxe ni une affaire de prévention catholique. »
Mais, un point essentiel de la vie de Shakespeare, point sur lequel on n'a pas insisté quoiqu'il ait frappé les yeux des moins attentifs comme des moins instruits des faits et des hommes de l'histoire, ce sont les innombrables anachronismes dont fourmille le théâtre du grand poëte anglais. Or, ces anachronismessont voulus et prémédités; tout moyen a paru bon à Shakespeare pour venger les
(1) Le Correspondant, 186i, tome LXII de la collection, p. 203 et 20i.
(2) 1864, tome LXI de la collection, p. 401-518, Le drame de Henri VIII.
victimes et flétrir les bourreaux, et il lui a semblé, avec raison, qu'il atteindrait son but par un détour à la fois prudent et habile, en faisant dire aux personnages les plus inattendus — Brutus (1), Goriolan(2), Hamlet(3), Othello (4), etc., — les grandes vérités sur lesquelles reposent tous les devoirs et tous les droits. Cette tactique, il l'empruntait aux drames sacrés de moyen-âge, aux Mystères et aux Moralités où l'anachronisme voulu — ainsi qu'on l'a très-bien prouvé (5), — est poussé jusqu'au costume donné aux personnages del'ancien Testament; car, excepté le Christ, Marie et les Apôtres, tous les personnages secondaires sont habillés à la façon du xiii°, du xiv« et du xve siècles. Le costume immuable du Christ, de Marie et des Apôtres symbolisait la vérité divine, toujours la même, en dépit des changements de siècles, de régimes et de modes; tandis que rien ne symbolise mieux les variations de l'erreur et du mensonge que celles du costume.
Pour en revenir aux anachronismes de Shakespeare, c'est — par exemple, — dans deux de ses comédies (les Joyeuses commères de Windsor et Peines d'amour perdues), que, sous les traits d'un sir Hugh Evans, à la fois ministre protestant et maître d'école, et d'un sir
(1) Cs. Rio, p. 265-268.
(2) Rio, p. 290-293.
(3) Rio, p. 273-284.
(4) Rio, p. 268-273.
(o) Voyez 0. Le Roy, Etudes sur les Mystères, etc., (1837), Gerson et Corneille, etc., (1842) et Histoire comparée du théâtre et des m,œurs en France^ etc., (184i).
la
Nathaniel , il flagelle vertement les instruments odieux et ridicules de l'enseignement obligatoire^ auxquels son enfance avait été livrée, sous le régime de Henri VIII, cet Hérode doublé de Néron.
Faisant du théâtre une chaire laïque (si l'on peut s'exprimer ainsi), Shakespeare, fidèle aux lois de son temps ou plutôt à celles que le moyen-âge lui dictait, se souvint toujours que « le théâtre et la chaire hérétiques avaient contracté une alliance offensive et défensive pour faire en commun une guerre à outrance, non-seulement aux vieilles traditions religieuses, mais encore à toutes les traditions historiques marquées delà même empreinte (1). «Il fallait donc opposer à ces armes des armes de la môme forme et d'une trempe plus pure, le théâtre catholique au théâtre protestant. Mais, la tâche était horriblement difficile pour ne pas dire impossible, car le théâtre était loin de jouir de la liberté : en 1589, dans l'année même où Shakespeare produisit son premier ouvrage dramatique, un document authentique nous apprend qu'auteurs et acteurs s'engageaient formellement àgarder une réserve respectueuse sur les afi'aires de l'Église aussi bien que sur celles de TElat. Et quelle Église! quel Etat!...
Les acteurs qui jouaient les pièces de Shakespeare appartenaient tous à de vieilles familles cathofiques et étaient profondément catholiques eux-mêmes, tels que le fameux Burbadge (2).
Tandis que— dans iJowéoe^/w^ï'e^^e,— le poète catholique exaltaitles moines Franciscains, si odieusementcalomniés
(1) Rio, p. 43 et43.
(2) Rio, p. lo, 107 et 108.
par Buchanan, dans son drame d'Renri VIII, il gloriflait la reine Catherine d'Aragon, noble et sainte victime de l'Hérode anglais. Quelle sensation devait produire la scène* finale du quatrième acte, que Johnson, qui lajugeait avec son cœur autant qu'avec son goût, a mise au-dessus des scènes les plus pathétiques qui se trouventdans les autres productions de Shakespeare, ou même dans celle de n'importe quel poète (1). Cette admiration ne paraîtra pas outrée à quiconque aura porté dans la lecture de ce morceau le pieux recueillement qu'il demande. Quand Catherine, sentant approcher sa fin, demande qu'on lui joue sa mélodie favorite et que cette mélodie, transformée pour
1^— elle en musique céleste, l'endort dans une douce extase ^B|ui lui donne l'avant-goût de la béatitude, on est ému comme la pieuse reine, en entendant ces paroles qu'elle profère, à son réveil :
« Oh ! ne venez-vous pas d'apercevoir une troupe de «bienheureux, qui m'invitait à un banquet, et dont les (( visages lumineux répandaient sur moi mille rayons <( comme le soleil? Ils me promettaient un bonheur éternel « et m'apportaient des guirlandes que je me sens encore « indigne de porter ; mais je suis sûre que j'en serai digne « bientôt (2). »
(1) This scène is above any other part of Shakespeare's tragédies and perhaps above any scène of any other poet, tender and pathetick. — Johnson.
(2) Oh, saw younot, even now, a blessedtroop Invite me to a banquet; whose bright faces Cast thousand beamsupoo me, like the sun ?
Et comme le souvenir de l'infortunée Marie Stuart se mêle à celui de Catherine d'Aragon, dans cette même scène où l'épouse d'Henri VIII lui recommande leur fille Marie, qui fut depuis Marie Tudor (1).
La reine Catherine, à l'envoyé du roi: — « Seigneur, je « vous supplie de remettre cette lettre à monseigneur le « roi... Dans cette lettre, j'ai recommandé à ses bontés « cette image de nos chastes amours, sa jeune fille ; « puissent les bénédictions du ciel tomber sur elle en « rosées abondantes ! Je le conjure de lui donner une « vertueuse éducation — elle est jeune, d'une nature « noble et modeste, et j'espère qu'elle grandira en mé- « rites, — et de l'aimer un peu en considération de sa « mère qui l'aima lui, le ciel sait avec quelle tendresse. « Ma suivante prière est que Sa noble Grâce prenne « quelque pitié de mes malheureuses femmes, qui si « longtemps m'ont suivie fidèlement dans la bonne com- « me dans la mauvaise fortune : il n'en est aucune, j'ose « le déclarer (et à cette heure je ne voudrais pas mentir), « qui pour la vertu et la vraie beauté de l'âme, pour « l'honnêteté et la décence de la conduite, ne mérite un « excellent époux, voire un noble, et à coup sûr ils seront « heureux, ceux qui les posséderont. Ma dernière prière .« concerne mes serviteurs ; ils sont les plus pauvres,
They promis'd me eternal happiness ; And brought me garlands, Griffith, which J feel J am not worthy yet to wear : J shall, Assurediy.
(1) Sur Marie Tudor, voyez Erreurs et mensonges historiques, S*» série, p. 68-104. {Marie la sanglante).
« mais leur pauvreté n'a jamais pu les éloigner de moi ; « — qu'on leur paie dûment leurs gages et quelque chose « en plus pour qu'ils se souviennent de moi : s'il eût plu « au ciel de me donner une plus longue vie et des res- (( sources plus grandes, nous ne nous serions pas ainsi « séparés. C'est là tout le contenu de la lettre, et mon « bon seigneur, je vous en prie, par l'amour que vous « portez à ce qui vous est le plus cher au monde, si vous (( souhaitez la paix chrétienne aux âmes qui ont fui cette « terre, soyez l'ami de ces pauvres gens, et insistez au- « près du roi pour qu'il me fasse cette dernière justice....
« Rappelez-moi à Son Altesse en toute humilité : « dites-lui que celle qui l'a si longtemps importuné est « maintenant en train de passer hors de ce monde ; «dites-lui que je l'ai béni dans la mort, car je vais « mourir.... »
Est-ce que cela ne rappelle pas le récit des derniers moments de Marie Stuart, si attendrissants (1)?
Et c'est ici le lieu — en terminant cette trop rapide étude sur la religion de Shakespeare, — de répéter avec son éloquent historien :
« Oui, tu es grand et plus grand encore devant Dieu que devant les hommes, parce que tu as été lidèle jusqu'au dernier soupir à la religion de tes pères ; parce que, seul entre tous les poètes de ton temps, tu ne t'es incliné bassement ni devant l'idole royale ni devant l'idole populaire ; parce que seul tu as élevé la poésie dramatique h la hauteur d'une poésie militante contre le men-
(i) Sur Marie Stuart, voyez la 8® série des Erreurs et menscnges historiques^ p. 148-186. {Le procès de Marie Stuart).
songe et la persécation ; parce que tes sympathies ont toujours été pour les victimes et tes flétrissures pour les bourreaux, quels qu'ils fussent ; parce que tu as défendu contre les puissances politiques et littéraires du jour le culte de l'idéal héroïque et religieux ; parce que, dans l'enivrement de ta gloire, tu t'es élevé jusqu'à l'humilité chrétienne ; parce que tu as donné à tous les sentiments généreux et purs, dont l'âme humaine est susceptible, l'expression la plus magnifique dont on les ait jamais revêtus. Pour ces raisons et pour beaucoup d'autres, dont rénumération serait trop longue, nous te revendiquons comme nôtre, et nous inscrivons ton nom avec ceux de Dante (1) et de Michel-Ange, tes dignes coreligionnaires, pour former avec eux un triumvirat qui défiera toutes les rivalités et toutes les concurrences (2) . »
(i) Sur le Dante, voyez la 10° série des Erreurs et mensonges historiques, p. 77-116. (Dante fut-il un hérétique etunrévolutionnaire'î)
(2) Rio, Introduction, page 12 et 13.
Une des plus grandes prétentions de Voltaire ça été de se croire historien; il l'a tant dit qu'il a fini par le persuader non-seulement à lui-même, mais encore à ses contemporains et à la postérité ; aussi, à l'heure qu'il est-, nombreux sont ceux qui croient quele Siècle de Louis XIV, par exemple, est sinon un chef-d'œuvre, du moins un livre estimable et comme il serait à désirer que Voltaire n'en eût pas écrit d'autres. Avant de voir ce qu'il faut définitivement penser de cette bonne opinion, fondée sur un préjugé trop en faveur, il importe de rechercher, dans la correspondance même de Voltaire et dans ses autres écrits, comment il entendait le genre historique et le cas qu'il faisait des critiques plus ou moins hardies que soulevaient ses productions dans cet ordre d'idées.
On disait un jour devant Madame du Deffand, une contemporaine de l'auteur de la Henriade, qu'il n'avait rien inventé. — « Rien, répliqua-t-elle, et que voulez- vous
donc de plus? il a inventé Thistoire. » Inventé oui, arrangé aussi et le plus souvent à sa guise, et pour les besoins de la cause philosophique d'alors, c'est-à-dire pour le triomphe de ses principes irréligieux ; car, rien de systématique^ d'aveugle, de faux et par conséquent de dangereux comme un tel parti-pris.
(( Voltaire — disait très-bien Auger (1), il y a plus d'un demi-siècle, — Voltaire, nul n'oserait le nier, voulait l'avilissement et la destruction même de la religion. Il attribue à l'accroissement du Christianisme, comme à leur véritable cause, une grande partie des crimes et des maux qui ont désolé l'univers, depuis la fondation de l'empire d'Occident. Habituellement sceptique dans l'examen des affaires purement humaines. Voltaire cesse de l'être, dès que le sacerdoce est mêlé dans quelque événement. Il devient alors trop ou trop peu crédule, suivant qu'il s'agit du mal ou du bien. Il hésite à croire les actions généreuses et les vertus désintéressées , quand c'est à des prêtres qu'elles sont attribuées, et il ne doute plus des plus énormes crimes, quand c'est à des prêtres qu'ils sont imputés. »
Ceci est surtout vrai de VEssai sur les mœurs et l'esprit des nations^ livre dans lequel Voltaire — se faisant le continuateur de Bossuet, — a pris le contrepied du Discours sur f histoire universelle et par lequel, sans s'en douter, il a ouvert la voie à l'éloquente apologie du Génie du Christianisme^ le chef-d'œuvre de Chateaubriand, à l'aurore de notre siècle....
(1) Article Voltaire, dans la Biographie Michaud, tome XLIX, (1827), p. 498.
Le Siècle de Louis XIV est, pour Voltaire, le corollaire mais non la conclusion logique (comme il l'entendait tout d'abord), de VEssai sur les mœurs.
Quoique le Siècle de Louis XIV soit celui des écrits de Voltaire qui lui a valu le plus d'éloges et le moins de critiques relativement, cependant il les méritait et elles ne lui ont pas manqué.
A l'époque où il publia ce livre, il se trouvait auprès de Frédéric de Prusse, dans les premiers temps de cette très-courte lune de miel philosophique, qui ne pouvait durer entre deux esprits aussi malicieux. Déjà Voltaire songeait à se préparer une rentrée en France ; car, en dépit de toute sa phraséologie, Berlin c'était toujours l'exil. Aussi, pour remettre en laveur cette production, tout d'abord sévèrement critiquée même en Allemagne, (c'est assez dire), avait-il consenti, à grand'peine cependant, à se soumettre à la révision de quelques personnages éminents, tels que le président Hénault, LaCondamine, le maréchal de Noailles, pour ne citer que les principaux. La tâche était hérissée de dilficultés sans nombre pour eux, et ils ne le sentaient que trop bien.
Le président Hénault écrivait au comte d'Argenson, le 31 décembre 1751 : « Voltaire m'a envoyé son livre, en me priant de lui envoyer des critiques, c'est-à-dire des louanges. J'ai beaucoup hésité à lui écrire, parce que je crains de le contredire.... Le défaut do ce premier tome, en général.... c'est que Louis XIV n'y est pas traité, à beaucoup près, comme il doit l'être... »
En s'adressant au président, quelques jours après, (8 janvier 1752), Voltaire, se faisant sinon modeste du moins petit, flattait son censeur pour le rendre le plus
coulant possible sur bien des choses à reprendre dans son livre, au point de vue de l'exactitude. Rien de curieux comme le ton de l'ami de Frédéric, écrivant de Berlin au président : « Je jetterais mon ouvrage au feu, si je croyais qu'il fût regardé comme l'ouvrage d'un homme d'esprit.... Je hais les petits faits....
u Savez-vous bien que j'ai écrit de mémoire une grande partie du second volume?... Je donne à la nation une supériorité dont les étrangers sont forcés de convenir.... Jugez de la persécution de la canaille des gens de lettres, puisqu'ils m'ont forcé d'accepter, ailleurs que dans ma patrie, des biens et des honneurs, et qu'ils m'ont réduit à travailler pour cette patrie même loin de vos yeux, w
Vanité et flagornerie que cela !....
Puis, au printemps de la même année (29 avril 1752), écrivant de Postdam au savant académicien, La Gondamine :
« Je vous suis sensiblement obligé de vos remarques ; mais il y a bien plus de fautes que vous n'en avez observé. J'ai bien fait des péchés d'omission et de commission. Voilà pourquoi je voudrais que la première édition, qui n'est qu'un essai très-informe, n'entrât point en France. Jugez dans quelles erreurs sont tombés les La Martinière, les Reboulet et les tutti quanti, puisque moi, presque témoin oculaire, je me suis trompé si souvent. Ce n'est pas au moins sur le maréchal de la Feuillade. Je tiens l'anecdote de lui-même; mais je ne devais pas en parler. La seconde édition vaudra mieux, et surtout le Catalogue des écrivains qm... pourra vous amuser. Je l'avais dicté pour grossir le second tome, qui était trop mince, mais je le compose à présent pour le rendre
utile.... Je vous dirai: Et ignorantias meas ne memineris.... »
De tels aveux.... involontaires sont une véritable confession, moins la contrition ; à peine si l'attrition s'y laisse soupçonner.
Moi^ "presque témoin oculaire Je me suis trompé si souvent ! Est-ce assez ineffable de grotesque fatuité ? Né en 1694, à la fin du grand siècle, comment Voltaire aurait-il pu, en quoi que ce soit, en être le t'moin oculaire ? 11 est vrai que le presque pallie un peu l'audace de l'assertion. Je tiens V anecdote de lui-même ; toute la tactique de Voltaire est dans ces mots. Sa vanité était on ne peut plus flattée d'avoir reçu (il le disait du moins) les confidences de hauts personnages ; il est vrai qu'il n'invoquait ces témoignages que quand leurs auteurs étaient morts ; si cela compromettait quelqu'un, ce n'était pas lui, et c'était tout ce qu'il voulait pour les besoins de sa cause.
Il avoue d'ailleurs que son but était d'amuser et do grossir un tome trop mince,...
Lui, qui, tout à l'heure, disait si haut au président Hénault : « Je hais les petits faits, » il n'a composé ses livres qu'avec des anecdotes plus que douteuses, toujours de provenance suspecte, telles, par exemple, que l'arquebuse ou la carabine de Charles IX, pendant la Saint-Barthélémy, anecdote qu'il a répétée à satiété et dans la mise en scène de laquelle on reconnaît trop bien l'esprit détestable qui la lui faisait accepter avec empressement et soutenir avec ardeur, pour que nous n'y insistions pas ici.
Dans la Henriade (chant II), Voltaire s'écrie :
Que dis-je ! ô crime ! ô honte ! ô comble de nos maux ! Le roi, le roi lui-même, au milieu des bourreaux, Poursuivant des proscrits les troupes égarées, Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées.
Et vite en note, au bas de la page, il ajoute : « Voici ce que Brantôme ne fait pas difficulté d'avouer lui-même dans ses Mémoires : « Il (le roi) prit une grande arque- (( buse de chasse qu'il avait et en tirait tout plein de « coups à eux. »
Puis, commentant ce texte, le rimeur qui s'est fait historien, poursuit : « Plusieurs personnes ont entendu conter à M. le maréchal de Tessé que, dans son enfance, il avait vu un gentilhomme âgé de plus de cent ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX. 11 interrogea ce vieillard sur la Saint-Barthélémy et lui demanda s'il était vrai que le roi eût tiré sur les huguenots. « C'était moi, monsieur, répondit le vieillard, qui « chargeais son arquebuse (1). »
(1) Ce vieillard nous rappelle —moins le comique, — le La Rissole, mis en scène par Boursault, dans sa comédie Le Mercure galant (acte IV, scène VJ), et qui veut être imprimé tout vif parce que (dit-il) :
J'étais sur un vaisseau quand Ruyter fut tué, Et j'ai même à sa mort le plus contribué. Je fus chercher le feu que l'on mit à l'amorce Du canon qui lui fil rendre l'àme par force.
hes plusieurs person7ies dont parlait Voltaire, en 1723, ayant probablement nié avoir entendu le propos attribué au maréchal de Tessé, le poëte crut prudent, dès 1724, de remplacer les plusieurs personnes par le maigre singulier: n3' ai entendu conter à M. le maréchal de Tessé, etc. » Le maréchal n'étant plus de ce monde, à cette époque, ne pouvait convaincre d'infidéhté son interlocuteur.
Il y tenait à l'arquebuse qui — dans son Essai sur les guerres civiles de France, — se métamorphosa en carabine. « Ce qui est presqu'incroyable (dit-il), quoique cela ne soit que trop vrai, il (Charles IX) tira sur eux avec une carabine, » et, dans ^on Histoire du Parlement : « Charles IX lui-même tirait d'une fenêtre de son Louvre sur ceux de ses sujets qui échappaient aux meurtriers (1). » Jusque dans son Dictionnaire philosophique (^), Voltaire trouve moyen de reprendre la fameuse carabine et d'y joindre le persifflage, voire la bouffonnerie. « S'il (Charles IX) avait fait do bons vers, nous n'aurions pas eu la Saint-Barthélémy ; il n'aurait pas tiré de sa fenêtre avec une carabine sur ses propres sujets comme sur des perdreaux. »
Nous voilà un peu loin, ce semble, du Siècle de Louis XIV et de la méthode historique de Voltaire ; mais, nous y revenons par le chemin de traverse.
Donc, toujours de Prusse, Voltaire écrivait, en 1752(3), au maréchal de Noailles, cette fois : « J'oserai vous dire que le faible essai que j'ai donné n'a pas laissé, tout in-
(1) Chap. xxviii.
{%) kviiQie Charles IX.
(3) 28 Juillet.
forme qu'il est^ de détruire, même chez les Anglais, Un peu de cette fausse opinion que cette nation, quelquefois aussi injuste que philosophe, avait conçue d'uû roi respectable.... »
Et à propos des instructions familières de Louis XIV au duc d'Anjou, qui allait régner sur l'Espagne, Voltaire (1) exprime un dédain assez mal déguisé pour la bonhomie du grand roi : « Il y a beaucoup de lieux communs dans ce goût. Je vous avouerai même ingénument que je n'oserais pas les lire au roi de Prusse, dont je regarde l'estime pour tout ce qui peut contribuer à la gloire de notre nation comme le suffrage le plus précieux et le plus important.... Je dois songer que c'est à l'Europe que je parle.... Je vous parle avec la liberté d'un historien, d'un homme instruit de la manière de penser des étrangers.... »
« Cicéron a beau enseigner qu'un historien doit dire tout ce qui est vrai (2), je ne pense point ainsi. Tout ce qu'on rapporte doit être Vrai, sans doutej mais je crois qu'on doit supprimer beaucoup de détails inutiles et odieux.... »
Quelques réflexions ne sont pas ici inutiles.,.. Aussi injuste que philosophe, h propos des Anglais, nous semble encore plus vrai, surtout parfaitement vrai de Voltaire et des sophistes, ses sectateurs. Et quelle pruderie que celle qui ne comprend pas la bonhomie de ce roi qui, avant toutj est un aïeul pour le duc d'Anjou et lui parle
(1) Ibid. ut sup.
(2) Ne quid fulsi dicere audeat; deindé ne quid veri non audeat. — Cicéron, De Oratore, II, lo.
à cœur ouvert ! Voltaire avoue ingénument (l'iagénuité de Voltaire !) qu'il n'oserait pas exposer Louis XIV à la risée de Frédéric. Quel rapprochement odieux^ s'il en fût jamais, que celui-là ! En vérité, cela ferait pouffer de rire si Ton n'était pas tant indigné. Frédéric érigé en censeur de Louis XIV!...
MaiSj la vanité grotesque de l'homme de Ferney éclate à plein bord dans cette forfanterie : « C'est à l'Europe que je parle. » Il dit aussi à La Gondamine, à la même époque : » L'ouvrage deviendra nécessaire à la nation. »
Mais, puisque Voltaire croyait que l'historien devait supprimer beaucoup de détails odieux et inutiles^ pourquoi lui, qui se piquait tant d'être historien, insistait-il sur l'arquebuse de Charles IX et sur mille autres petits faits^ pour lesquels il proclamait cependant si haut sa haine ?
Comme le fait très-judicieusement remarquer M. Ed. Fournier : « Le Siècle de Louis JT/Fest de tous les livres de Voltaire celui où il a le plus abusé des accommodements qu'on peut se permettre avec la vérité (1). »
Parmi les critiques, contemporains de Voltaire, il en est un dont le nom — grâce aux injures que lui a prodiguées l'homme de Ferney, — est parvenu jusqu'à nous et dont nous ne pouvons passer sous silence le remarquable travail ; nous voulons parler du jésuite Nonotte et de son livre intitulé : Les erreurs de Voltaire. Publié en 1762, cet ouvrage n'a rien perdu de son actualité et est celui où la méthode historique de l'auteur du Siècle de Louis XIV a été le mieux démasquée ; après l'abbé
(1) L'Esprit dans l'histoire, 3° édit. (1867), p. 307.
Guénée, nul critique n'a plus irrité Voltaire, — c'est assez dire que ses traits portaient juste.
« Nonotte — dit M. Weiss, — osa signaler quelquesunes des erreurs historiques de Voltaire qui ne cessa, pendant près de vingt ans, de l'accabler d'injures et de sarcasmes. En 1762, Nonotte fit paraître sous le titre d'Erreurs de Voltaire, un examen critique de VEssai sur l'hisloire générale (1) de cet auteur, dont il releva les fausses citations et les principes irréligieux. Nonotte opposa aux injures et aux plaisanteries de Voltaire des raisonnements toujours victorieux. Les Erreurs, souvent réimprimées, ont été traduites en italien, en allemand et en espagnol. Le style en est clair et vigoureux , et l'auteur joint une saine critique à une connaissance profonde de l'histoire (2). »
Nous ne pouvons donc avoir un meilleur guide que Nonotte à travers le Siècle de Louis XIV , de Voltaire, qui lui-même s'est chargé de nous l'offrir et de le recommander à notre attention par la persistance avec laquelle il n'a cessé de le poursuivre. Avoir Voltaire pour ennemi, c'est n'être pas un homme ordinaire, témoin Fréron, par exemple, pour ce qui a trait à la critique littéraire, au siècle dernier. L'heure de la justice a depuis longtemps sonné pour Nonotte comme pour Voltaire ; ils sont insé-
(1) C'est le premier titre de la compilation qui, bientôt, prit celui plus ambitieux et non moins justiQé d'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.
(2) Article Nonotte dans la Biographie Michaud, tome XXXI, (1822), p. 3oo-3o6.
parables désormais, Tun dans les voies de la vérité, l'autre dans celles du mensonge.
Ouvrons donc Les Erreurs de Voltaire, et passons en revue les principales fautes dont l'auteur du Siècle de Louis XIV s'est rendu coupable envers la mémoire des hommes et des choses de cette époque, grande entre toutes, en dépit de ses défaillances et même de ses erreurs.
Et d'abord, quelques remarques sur l'introduction à l'histoire de ce siècle, illustre entre tous ceux de la monarchie française. « L'idée qu'en donne M. de Voltaire est à la vérité des plus brillantes. Mais souvent on y rencontre bien plus le poëte qui imagine que l'historien qui raconte. Pour relever l'éclat du siècle qu'il peint, il charge les autres d'ombres trop fortes. Il paraît plus amateur de contrastes frappants que de la vérité. Il oublie quelquefois dans cette histoire ce qu'il a attesté dans l'Histoire générale et affirme avec assurance les deux contradictoires. Enfin, la manière dont il parle des affaires qui concernent l'Eglise et la religion se sent bien plus de l'homme né à Londres et protestant que de l'homme né à Paris et élevé dans la rehgion catholique. »
Ainsi pose la question Nonotte (1) et avec grande raison ; car, tout le système des appréciations de Voltaire découle de ce parti-pris à peu près exclusif.
Il annonce d'abord que pendant neuf cents ans avant Louis XIV la France n'a eu qu'un gouvernement gothique, u sans lois, ni coutumes fixes; les nobles vivant
(1) Les Ery-eurs de Voltaire, tome I, p. 446 et 447 .
« dans l'oisiveté, les ecclésiastiques dans le désordre et « dans l'ignorance et les peuples dans la misère (1). »
Mais, en faisant cet affreux portrait de l'état oii fut la nation durant neuf siècles, il manque également à la décence et à la vérité. Il semble qu'il ignore quelle fût la gloire du règne de Charlemagne, les admirables ré^ glements et les établissements de saint Louis, la sagesse de Charles V, la tendresse paternelle de Louis XII pour ses peuples, la renaissance des lettres et des arts sous François P% les sages ordonnances faites sous les derniers Valois et qui sont encore une des plus belles parties de notrejurisprudence.il est donc bien faux que le gouvernement de France ait été pendant neuf cents ans tout gothique^ sans coutumes fixes et sans lois.
Quant à l'ignorance et au désordre des ecclésiastiques, on ne s'attend pas à d'autre jugement de la part de Voltaire.
Pour ce qui regarde l'état et la misère du peuple, elle a toujours été à peu près la même dans tous les temps.
Voltaire, qui aime mieux amuser par des contrastes frappants qu'instruire en présentant la vérité, nous dit qu'à l'avènement de Louis XIII à la cou7'onne, Paris n'était pas décoré de quatre beaux édifices (2). Mais, il ne fait donc pas attention qu'une partie de ceux qu'on admire encore le plus aujourd'hui dans la capitale n'ont été faits ni par Louis Xlll, ni par Louis XIV. Les Tuileries sont de Catherine de Médicis. La moitié du Lou-
(1) Siècle de Louis XI V^ chap. i.
(2) Ibid.
vre est de Henri II et de ses successeurs jusqu'à Henri IV. Le Luxembourg est de Marie de Médicis. Le fameux portail de Saint-Gervais est du même temps.
La superbe colonnade du Louvre et la porte Saint- Denis , bâties sous Louis XIV, sont peut-être les seuls édifices qui puissent le disputer pour le goût, Fair majestueux, avec les précédents.
Voltaire a beau nous dire que François P^ encouragea les talents mais qu'il n'eut ni des Michel- Ange, ni des Palladio. Cependant, il est sûr, que ni les Michel-Ange, ni les Palladio n'auraient pas rougi qu'on eût mis à leurs côtés les Jean Bullant, les Philibert de l'Orme, les Lescot, qui ne tardèrent pas à enrichir la France des plus beaux édifices qu'on y voit encore aujourd'hui. Si l'on en excepte la colonnade du Louvre, les architectes du siècle de Louis XIV n'ont presque rien fait d'aussi beau que les architectes du siècle précédent.
Le goût pour les beaux-arts et pour les sciences a été plus universel et plus répandu dans la nation sous Louis XIV que sous aucun autre prince. On en voit d'abord la raison. Sa sagesse et ses libérahtés encouragèrent les talents. 11 eul de grands ministres qui le secondèrent. La durée de son règne affermit ses beaux établissements. On eut des génies dans tous les genres. Tout cela est vrai. Mais il ne faut pas dire pour cela que notre nation ait été une nation toute gothique jusqu'au siècle de Louis XIV.
Voltaire nous assure, dans ce chapitre, que l'argent des Français fut une des raisons qui attira Gustave- Adolphe du fond de la Suède en Allemagne ; et dans
son Histoire générale, il nous assure que cela est faux. Comparez ces deux textes.
« L'intérêt, la vengeance et la fierté appelaient Gustave- « Adolphe en Allemagne. Il était vainqueur en Pomé- « ranie quand la France fit son traité avec lui. Neuf cent « mille francs une fois payés, et douze cent mille francs « par an qu'on lui donna, n'étaient ni un grand effort de « politique ni un secours suffisant. Gustave-Adolphe fit « tout par lui-même (1). »
Et dans le Siècle de Louis X/F(2), il dit: « L'argent « des Français et les cris de tous les protestants appe- « lèrent enfin du fond de la Suède Gustave-Adolphe, le « seul roi de ce temps-là qui pût prétendre au nom de « héros. »
Comparez ces textes, et jugez combien Voltaire est fidèle et attentif à ne dire que la vérité.
Si de là nous passons à l'histoire de la minorité et du règne de Louis XIV jusqu'à la mort de Mazarin, dans l'ouvrage de Voltaire, nous y trouverons bien des faits altérés, des contradictions, et quelquefois de misérables anecdotes, qui ne peuvent venir que des sources les plus méprisables. L'on y voit aussi paraître les plus fameux personnages, les Condé, les Turenne, les Cromwell, les Mazarin, etc. Mais les portraits que Voltaire nous en fait sont si infidèles, que ces personnages ne sont plus reconnaissables.
« On ne s'attachera dans cette histoire (c'est Voltaire « qui parle) qu'à ce qui mérite l'attention de tous les
({) Essai sur les mœurs, etc., chap. clxxviii . (2)Chap. I.
« temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des « hommes, à ce qui peut servir d'instruction et conseilce 1er l'amour de la vertu, des arts et de la patrie (1). »
Qui croirait que cet historien philosophe, après ces graves promesses, nous rapporte de ces basses pasquinades qui ne pouvaient avoir cours que sur le Pont- Neuf? La reine régente, Anne d'Autriche, n'était, dit-il, appelée que dame Anne. « Le prince de Gondé, écrivant (( au cardinal Mazarin, lui mettait cette adresse : AlVil- « lustrissimo signor faquino. La tête du cardinal Mazarin (( ayant été mise à prix par le Parlement, on fit imprimer « une répartition, de la somme, tant pour qui lui cow- « perait le nez, tant pour une oreille, tant pour un « œil, etc. (2). » On passerait ces misérables anecdotes à certains faiseurs d'historiettes et de mémoires, ouvrages ordinairement aussi méprisables que leurs auteurs. Mais, aurait-on dû les attendre de celui qui ne veut s'attacher qu'à ce qui mérite Vatteniion de tous les temps et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrHe.
Après avoir rapporté ces méprisables anecdotes, il altère ensuite avec hardiesse les faits les plus constants. (( Le duc d'Enghien, dit-il, après la bataille de Fribourg, « retourne à Paris, laisse son armée au maréchal de <( Turenne. Mais ce général, tout habile qu'il est déjà, « est battu à Mariendal. Le prince revole à l'armée et « joint à la gloire de commander encore Turenne celle de « réparer sa défaite (3). »
(i) Chap. 1.
(2) Siècle de Louis XIV, chap. iv
(3) Chap. m.
A la manière dont parle Voltaire, on dirait que cette armée, battue sous Turenne, était la même qui avait été peu de temps auparavant victorieuse sous Gondé, et que le retour subit et la présence du prince rétablirent seuls les affaires. Mais l'histoire parle tout différemment que ne le fait Voltaire. Elle nous apprend : 1° qu'il y avait près d'un an d'intervalle entre l'une et l'autre action, puisque l'une était du 5 août et l'autre du 5 mai de l'année suivante ; 2° que Turenne n'avait qu'une partie de l'armée qu'avait commandée M. le Prince, qui ne lui avait guère laissé que quelques régiments nouvellement levés; 3° que M. le Prince mena avec lui les secours que Turenne avait inutilement demandés et qui faisaient un corps de huit mille hommes ; 4" que Turenne, malgré sa défaite, fit encore respecter les armes du roi le reste de la campagne par la plupart des princes allemands.
La gloire du grand Gondé est assez bien établie pour n'avoir pas besoin d'être relevée par l'obscurcissement de celle de Turenne. Ge prince aurait méprisé celui qui aurait pris ce tour pour le louer.
« Le cardinal Mazarin — dit Nonotte dans une page • remarquable (1), — était un de ces hommes qui semblent être nés pour régir et gouverner des Etats. Ses desseins étaient toujours justes et réguliers et toujours intéressants pour le roi et pour la nation. S'il rencontrait des obstacles, il ne se piquait pas de les surmonter par la force. Il s'en détournait avec habileté et parvenait toujours heureusement à son but. Jamais on ne lui fit prendre le change, et il ne manqua presque jamais de le faire
(1) Tome I, p. 458 et 489.
prendre aux autres. Il fut souvent outragé, et il dédaigna les outrages. Il s'en crut assez dédommagé par la plénitude d'autorité qu'il conserva toujours dans l'Etat, malgré Tanimosité jalouse des grands et la puissance des factions ennemies. Les traités de Westphalie et des Pyrénées sont les plus avantageux que la France eût faits depuis plus de quatre cents ans. Mazarin eut beaucoup de part au premier et fit seul le second. La réunion de l'Alsace, du (îomté de Bourgogne et d'une partie des Pays-Bas à la couronne, et ensuite la succession à la monarchie espagnole, en ont été les fruits, »
Voilà ce qu'a été et ce qu'a fait un homme que Voltaire méprise.
Les raisonnements qu'il fait en parlant du cardinal Mazarin sont remarquables : « C'est une erreur, dit-il, de « supposer une étendue d'esprit prodigieuse dans ceux « qui ont gouverné des empires avec quelque succès. Ce « n'est point une pénétration supérieure qui fait les hom- « mes d'Etat , c'est leur caractère. Nos entreprises « dépendent uniquement de la trempe de notre âme, et « nos succès dépendent de la fortune (1). »
Il serait bien difficile de deviner ce que signifient tous ces grands mots de Voltaire. Les passions de l'homme, voilà ce qui forme le caractère de l'homme et ce qu'on peut appeler la trempe de l'âme. La pénétration, la sagesse, la fécondité et la variété des vues, la connaissance des ressources et des moyens, c'est ce qui fait le génie. Est-il donc bien vrai que ce n'est que de la trempe de l'âme que dépendent nos entreprises, et que ce n'est que
(1) Chap. VI.
le caractère qui fait les grands hommes d'Etat ? Le génie n'y entre-t-il pour rien ?
« Les hommes, ajoute Voltaire, pour peu qu'ils aient « de bon sens, voient tous à peu près leurs intérêts. Un « bourgeois d'Amsterdam ou de Bergame en sait sur ce (( point autant que Séjan, Ximénès, Buckingam, Riche- « lieu ou Mazarin (1). »
C'est comme si l'on disait qu'un sergent qui conduit une escouade en sait autant pour la guerre qu'un Gondé, un Turenne, ou bien qu'il ne faut pas plus de génie, de lumières, de pénétration, de force d'esprit pour faille mouvoir avec justesse et avec succès tous les ressorts d'un grand État que pour gouverner avec économie une famille bourgeoise. C'est ainsi que raisonne Voltaire.
C'est par l'eflbrt d'une semblable logique qu'il veut persuader (2) que le traité des Pyrénées n'a été ni aussi glorieux à Mazarin ni aussi avantageux à la France qu'on le croit.
La haine de Voltaire contre tout ce qui a trait à la religion catholique et à ses ministres est telle que, dès le début de son livre, il n'a rien de plus pressé que de mettre Gromwell en parallèle avec le cardinal Mazarin, pour donner la préférence au révolutionnaire anglais ; son portrait de Gromwell est la contre-partie de celui que Bossuet a tracé du même personnage, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
« Gromwell, — dit Voltaire (3), — cet usurpateur
(1) Chap. VF.
(2) Siècle de Louis A'/F, chap. vi.
(3) Ibid.
digne de régner, affermit son pouvoir en sachant le réprimer à propos. Il n'entreprit point sur les privilèges dont le peuple était jaloux, il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer, il n'offensa point les yeux par trop de faste, il ne se permit aucun plaisir, il n'accumula point de trésors, il eut soin que la justice fût observée avec cette impartialité impitoyable qui ne distingue point les grands des petits.
« Le frère de l'ambassadeur de Portugal fît assassiner un citoyen de Londres et fut condamné à être pendu. Gromwell, qui pouvait' lui faire grâce, le laissa exécuter et signale lendemain un traité avec l'ambassadeur.
« Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant. Jamais l'Angleterre n'avait été si riche ; ses flottes victorieuses faisaient respecter son nom dans toutes les mers. Toutes les nations de l'Europe, qui avaient négligé l'aUiance de l'Angleterre sous Jacques I^"" et sous Charles, la briguèrent sous le Protecteur.
« Il mourut avec la fermeté d'âme qu'il avait montrée toute sa vie. Il fut enterré en monarque légitime et laissa la réputation d'un grand roi, qui couvrait les crimes d'un usurpateur. »
Outre cela. Voltaire fait voir toute l'Europe tremblante devant Gromwell, la Hollande humiliée, l'Espagne vaincue, le Portugal obéissant, la France forcée à briguer son appui. « Voyons — dit à son tour, Nonotte, — si ces magnifiques traits par lesquels on nous peint Gromwell s'accordent avec la vérité et si M. de Voltaire s'accorde avec lui-même. »
« Gromwell — dit-il, — affermit son pouvoir en sa-
chant le réprimer ; il n'entreprit point sur les privilèges dont le peuple était jaloux. » Et il nous dit, dans son Histoire générale (1), que ce même Gromwell traita le Parlement, c'est-à-dire les Etats généraux de la nation, avec la dernière indignité. L'usurpateur, dit-il encore, se rendit au Parlement, suivi d'officiers et de soldats choisis, qui s'emparèrent de la porte. Dès qu'il eut pris sa place : «Je crois, dit-il, que ce Parlement est assez mûr pour être dissous. » Quelques membres lui ayant reproché son ingratitude, il les chargea d'injures. Il dit à l'un qu'il est un ivrogne, à l'autre qu'il mène une vie scandaleuse... Ses officiers et ses soldats entrent dans la chambre. « Qu'on emporte la masse du Parlement, dit- « il ; qu'on nous défasse de cette marotte. » Il fait ensuite sortir tous les membres du Parlement l'un après l'autre, ferme la porte et emporte les clefs dans sa poche. »
« Il nous dit ici que Croimcell ne mit aucun impôt dont on pût mur^nurer . Et dans V Histoire g ètiér aie û dit que ce même Cromwell mène son armée à Londres, saisit toutes les portes, fait payer à V armée 40,000 livres sterling, c'est à-dire près d'un million. Il mourut, dit encore Voltaire, avec la fermeté d'âme qu'il avait montrée toute sa vie. Et ailleurs il dit qu'eï mourut d'une fièvre occasionnée probablement par Vinquiétude causée par la tyrannie. Car, dans les derniers temps, il craignait toujours d'être assassiné, et il ne couchait jamais deux nuits de suite dans la même chambre (2). »
(1) Essai sur les mœurs, etc., chap. gdcxxi.
(2) Ibid., ut sup.
Telles sont les contradictions flagrantes, énormes, que l'on rencontre d'une page à l'autre, dans les ouvrages de Voltaire, sans compter les faussetés évidentes dont, par exemple, ce prétendu portrait est accompagné et comme encadré.
Il est faux que Gromwell signât un traité avec l'ambassadeur de Portugal, le lendemain du jour qu'il avait fait exécuter à mort le frère de cet ambassadeur. Il y eut deux ans d'intervalle entre l'exécution et le traité.
Il est faux qu'il n'entreprît point sur les privilèges du peuple, puisqu'il n'oublia rien pour se faire déclarer roi, ainsi que le prouvent Hume et Rapin de Thoyras.
Il est faux que le commerce n'ait jamais été si florissant que sous Gromwell, puisque ce fut la reine Elisabeth qui fit les plus grands établissements en Amérique et qui donna naissance à la plupart des manufactures d'Angleterre. Voltaire en convient lui-même, dans son Histoire générale^ en parlant d'Elisabeth.
Il est faux que Gromwell força la France à briguer son appui. Les Espagnols, avec qui nous étions en guerre, traitaient d'une alliance avec le Protecteur contre la France. L'habile Mazarin profita si bien des circonstances qu'il fit déclarer pour nous celui que les Espagnols pressaient de se déclarer contre nous. Voilà ce que Voltaire représente (1) comme une humiliation pour la France et comme une preuve de la supériorité de l'Angleterre.
Et le reste à l'avenant....
Voltaire a-t-il été plus exact et plus véridique en par-
(1) Siècle de Louis XIV, chap. vi.
lant du grand Condé ? Ni l'un, ni l'autre, comme on va s'en convaincre. Soixante ans après la mort de cet illustre capitaine, Voltaire nous apprend sur cet homme célèbre des anecdotes dont les auteurs n'avaient point encore parlé. Il nous dit que ce feu dévorant, qui en avait fait dans sa jeunesse un héros impétueux et plein de passions, ayant consumé les forces de son corps, il éprouva la caducité avant le temps. « Son esprit, dit-il encore (1), s'affaiblissant avec son corps, il ne resta rien du grand Condé les deux dernières années de sa vie (2). » Il ne nous dit pas de qui il tient cette étrange anecdote. Mais, voici le mystère de cette assertion à la fois si tranchante et si peu justitiée.
« Le génie du grand Condé pour les sciences, pour les beaux-arts et pour tout ce qui peut être l'objet des connaissances de l'homme ne le cédait point dans lui à ce génie presque unique pour conduire et commander les armées. Ce feu et cette vivacité qui faisaient son caractère le portèrent à examiner toutes les différentes religions. Il lut avec avidité les plus fameux livres de tous
(1) Siècle de Louis XIV, chap. xii.
(2) Croirait-on qu'à l'observation que le président Hénault adressa à Voltaire, au sujet de cette élrange assertion Voltaire eut l'audace de répondre : « C'est vous autres, messieurs, qui avez la tête pleine de la faiblesse qu'eut le prince de Condé, les dernières années de sa vie, et vous croyez que j'ai dit ce que vous pensez. Mais, en vérité, je n'en dis rien, quoiqu'il fût très-permis de l'écrire. »
Peut-on mentir plus effrontément que le fait ici (et toujours) Voltaire?
les sectaires, des athées, déistes, impies et libertins. Il avait souvent conféré avec ]es plus habiles docteurs et les plus grands philosophes qu'il avait pu rencontrer. Enfin, après des lectures immenses et des discussions infinies, il conclut qu'il n'y avait point de religion que la religion catholique.... C'est le témoignage qu'on lui entendit rendre mille fois.
(( La vie de ce prince n'avait guère été conforme à sa créance ; mais, dans la douce tranquillité de sa retraite de Chantilly, il songea sérieusement à mettre ordre aux affaires de sa conscience. Il parut alors aussi grand par sa fidélité à tous les devoirs de la religion qu'il l'avait été à la tête des armées. L'on ne vit jamais une conduite plus édifiante et plus chrétienne que celle qu'il y mena, les deux dernières années de sa vie (1). »
Ce sont ces deux années que Voltaire appelle des années d' affaiblissement desprit,
« Une pareille réflexion, dit avec raison Nonotte, que nous venons de citer, est un outrage à la mémoire du grand Condé et à la religion (2). »
Turenne n'a pas trouvé davantage grâce devant l'auteur du Siècle de Louis XIV, Turenne, si bon, si sympathique, cet homme « qui (suivant le mot d'un illustre adversaire) (3) faisait honneur à l'homme ! »
Peut-on pardonner à un Français la manière dont Voltaire parle d'un si grand homme ? 11 aurait honte d'en dire du mal, et il ne peut presque se déterminer à
(1) Les Erreurs de Voltaire (édit. de 1766), tome I, p. 472-474.
(2) Ibid.,p. 474.
(3) Montecuculli.
en dire du bien. Ce qu'il est forcé d'en avouer est toujours artificieusement mêlé de réflexions sur ses fautes et sur ses défauts, qu'il exagère excessivement et presque toujours contre la vérité (1).
Les vertus civiles étaient en un degré aussi haut dans Turenne que les talents militaires. Il y joignit, depuis sa conversion, une piété très-édifîante. Voltaire tâche de rendre suspecte la pureté des motifs de sa conversion (2). Ces soupçons injurieux ne montrent que la passion de l'écrivain.
(1) Siècle de Louis XIV, chap. xii.
(2) Gs. Ibid. ut sup. et la lettre de Voltaire au président Hénault, du 8 janvier 1752. Voltaire avait dit, do-iis \e Siècle de Louis XIV (chap. xii) : « Né calviniste, il s'était fait catholique, l'an 1668. Aucun protestant et même aucun philosophe ne pensa que la persuasion seule eût fait ce changement dans un homme de guerre, dans un politique âgé de cinquante années... Enfin il était très-vraisemblable que Turenne ne quitta la religion de seë pères que par politique ; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l'âme de Turenne capable de feindre. »
Le président Hénault, ayant fait à Voltaire des observations sur ce passage, en reçut cette réponse : « Si vous pouvez croire sérieusement que le vicomte de Turenne changea de religion, à cinquante ans, par persuasion, vous avez assurément une bonne âme. Cependant si, en faveur du préjugé, il faut adoucir ce trait, de tout mon cœur, je ne veux point choquer d'aussi grands seigneurs que les préjugés. »
Tout Voltaire est dans cet entêtement diabolique dans le mensonge et dans la calomnie.
On demandait un jour à quelqu'un pourquoi Voltaire, qui est si prodigue des plus magnifiques éloges pour Marlborough, en est si avare pour Turenne ? « C'est, répondit-on, que l'un était Anglais et l'autre Français, l'un protestant et l'autre catholique. » On aurait pu ajouter : (( L'un un homme d'argent, l'autre le désintéressement en personne. »
Mais (car il faut abréger ces citations), mais, ce qui est le comble de la duplicité de la part de l'auteur du Siècle de Louis XIV, c'est le parallèle qu'il essaie d'établir entre Louis XIV et le prince d'Orange.
« Il faut, dit avec ironie Nonotte (l) avoir toute l'autorité et la plénitude de génie qu'a M. de Voltaire pour oser proposer un tel parallèle. » Voltaire ne sait lequel de ces deux princes a mieux mérité le surnom de grand. Il examine, il doute^ enfin il laisse la chose indécise. Voici en peu de mots ce qu'ont fait et ce qu'ont été ces deux princes.
Le prince d'Orange, sans avoir aucun droit à la couronne d'Angleterre, fomenta les rébellions et les perfidies pour l'enlever à son beau-père. Louis XIV se sacrifia pour placer son petit -fils sur le trône d'Espagne, où les droits de la naissance, le testament de Charles II et les vœux des Espagnols l'appelaient.
Le prince d'Orange perdit presque autant de batailles qu'il en livra, et l'on ne connaît point de général qui ait été si souvent battu. Louis XIV n'a jamais attaqué de villes qu'il n'ait prises, il a créé une marine qui est devenue la terreur de ceux qui se disaient les maîtres de la
(i) Ibid. utsup., p. 482.
mer, il a soutenu avec les plus brillants succès les efforts de toute l'Europe liguée contre lui.
Le prince d'Orange n'a fait aucun établissement qui ait augmenté la puissance, la force et la gloire de l'Angleterre. Louis XIV, en établissant toute sorte de manufactures dans toute l'étendue de ses Etats, en protégeant les sciences et les arts, en encourageant les talents, a vu tout parvenir à la perfection sous son règne ; il a fait de la France le centre du bon goût, de l'industrie et des richesses.
Le prince d'Orange avait une politique sombre, qui n'était fondée que sur une dissimulation profonde, qui sacrifiait quelquefois les droits les plus sacrés pour parvenir à ses fins, qui ne fut mêlée d'aucune de ces qualités qui peuvent faire respecter et aimer un prince. Louis XIV eut une politique qui respecta toujours le droit des gens, qui se fit souvent admirer de ceux même de qui il triomphait, qui ne prit jamais d'autres moyens que ceux qu'un grand prince peut avouer sans honte.
Eh bien ! c'est entre ces deux princes que Voltaire paraît incertain, et il n'ose pas décider lequel des deux a mieux mérité le surnom de grand.,.
Telle est l'argumentation claire, vigoureuse et victorieuse de Nonotte, tant vihpendé par l'auteur du Siècle de Louis XIV, qui oublie trop souvent, pour ne pas dire toujours, que des injures ne sont pas des raisons.
Ne sachant que répondre à Nonotte, et en même temps ne voulant pas rester sous le coup de ce qu'il appelait « les fourberies d'un calomniateur, » il emprunta le nom d'un de ses atfidés, Damiiaville, pour en-
voyer une bordée de grossièretés à son adversaire (1), — ce qui était plus facile que de le convaincîre d'erreur.
« Je voudrais bien (c'est Voltaire qui parle par l'organe de Damilaville,) qu'il (Nonotte) nous dise dans quel endroit du premier volume des Mélanges de littérature, etc., (de Voltaire,) qu'il a l'audace de citer, il a pris que « Gromwell, selon M. de Voltaire, depuis qu'il eût (( usurpé l'autorité royale, ne couchait pas deux nuits « dans une même chambre, parce qu'il craignait toujours « d'être assassiné; qu'il mourut, avant le temps, d'une « fièvre causée par ses inquiétudes.
« Dans quel autre endroit, chapitre V du Siècle de i( Louis XIV, M. de Voltaire a-t-il écrit que Gromwell « respectât les lois?
« Il faut avouer que si ce critique théologien n'est pas « fidèle il est au moins bien fécond en invention.
« De tout ce qu'on vient de voir qu'il attribue à M. de (( Voltaire, au sujet de Gromwell, ces mots seuls, qu'il « mourut avant le temps, sont vrais ; tout le reste est de « la composition du libeUiste. »
Puis, Voltaire se tourne et se retourne de toutes les manières pour rajuster, expliquer, adoucir, justifier ses textes. Il défie toute la mahce du libelhste de faire remarquer une seule contradiction dans ces passages.
(1) Cs. Eclaircissements historiques, à l'occasion d'un libelle calomnieux contre Y Essai sur les mœurs, etc., par M. Damilaville. — Ces Eclaircissements , dont Voltaire parle dans sa lettre a Dalembert, du 28 novembre 1762, parurent en 1763, dans le tome VII de la réimpression de ÏEssai sur l'histoire générale, devenu depuis YEssai sur les mœurs : ils étaient alors sans nom d'auteur.
Or, répond Nonotte (1), il s'agit ici de deux points : 1° Les deux textes sont-ils contradictoires? 2° Sont-ils, quant h la substance, fidèlement extraits des œuvres de Voltaire ?
Il ne faut pas certainement beaucoup de pénétration pour apercevoir la contradiction qu'il y a entre les deux propositions suivantes :
« — Gromwell passa sa vie dans le trouble et mourut, avant le temps, d'une fièvre causée par ses inquiétudes. »
— Gromwell mourut avec la fermeté d'âme qu'il avait montrée toute sa vie.»
Car, comment accorder ces troubles de sa vie, ces craintes perpétuelles, ces fièvres causées par ses inquiétudes avec cette fermeté d'âme qu'il montra toute sa vie, et qui l'accompagna jusqu'à la mort? Gomment accorder encore cette brillante réputation d'un grand roi avec la cruauté qui se baigne dans le sang ?
Ces deux propositions sont véritablement et fidèlement extraites de Voltaire. [Histoire générale, chapitre cxlix et Mélanges, chapitre xxxviii).
C'était un crime que d'avoir raison contre l'homme de Ferney; aussi la logique irrésistible de Nonotte lui valut-elle, une fois de plus, de son ennemi intime, les épithètes d'impudent, de fripon, d'insolent, de calomniateur, d'ignorant, de fanatique, de téméraire, d'audacieux, de libelliste, d'oison, de falsificateur, de malheureux, etc., auxquelles Nonotte se contenta de répondre (2) avec autant de calme que d'à propos :
(1) Tome II, p. 469 et suiv.
(2) Ibid. ut sup., p. 475.
c Pour ce qui regarde ces graves accusations de crime etdemensonge^ on sait que, quand elles partent de certaines bouches, elles deviennent par là-même des témoignages et des preuves de vertu et de vérité.»
Tel est ce Siècle de Louis XIV tant vanté et proclamé une œuvre pleine d'impartialilé et des plus glorieuses à la mémoire de Louis XIV ; on vient de voir ce qu'il faut penser de ces deux assertions par les quelques citations que nous en avons faites, qu'il nous eût été facile de multiplier, mais que les bornes de ce livre nous ont interdit d'étendre davantage, à notre grand regret.
Voilà pourtant comment se font certaines réputations d'hommes et de livres et, pour terminer par une citation de Voltaire lui-même :
Et voilà justement comme on écrit l'histoire (1) !
(i) Chariot, Acte I, scène VH.
Rien n'a plus servi à perpétuer, en le popularisant, le mensonge historique des Vêpres siciliennes et celui de La Saint- Barthélémy, que les souvenirs religieux qui en forment les titres, — le nom d'un office de l'Église et celui d'un apôtre. De là à conclure que la religion a trempé dans ces deux événements, il n'y a pas un doute pour les ennemis du Catholicisme.
La question est surtout de savoir si les Vêpres siciliennes furent préméditées, et si Jean de Procida fut l'auteur et le bras dirigeant de cet événement tragique dont a exagéré , outre mesure et au-delà de la vraisemblance, les proportions ainsi que les conséquences.
Au siècle dernier, Voltaire (de quoin'a-t-il pas parlé?), dans un accès de bon sens, a deviné ou pressenti la vérité sur cet épisode historique du treizième siècle. « Il n'est guère vraisemblable — dit-il, — qu'on eût trouvé précisément la conspiration des Vêpres siciliennes , si
1(3 complot avait été formé, c'était dans le royaume de Naples qu'il fallait principalement l'exécuter ; et cependant aucun Français n'y fut tué (1). » Et ailleurs : « On dit toujours que ce furent des Français qui furent massacrés à ces Vêpres siciliennes, parce que la Provence est aujourd'hui à la France ; mais elle était alors province de l'Empire, et c'était réellement des impériaux qu'on égorgeait (2). » Enfin : « L'opinion la plus probable est que ce massacre ne fut point prémédité... Il paraît que ce fut un mouvement subit dans le peuple, animé contre les Provençaux, qui le déchaîna tout d'un coup et qui fît couler tant de sang.... Les innocents périrent avec les coupables (3). »
• Vers la fin du dix-huitième siècle, Koch — dans son Tableau des révolutions de l'Europe, — corroborait, avec les témoignages historiques, les conjectures de Voltaire :
• Cet événement, qu'on regarde communément comme la suite d'un plan de conjuration, concerté avec adresse par un gentilhomme salernitain, nommé Jean de Procida, paraît n'avoir été que l'effet subit d'une insurrection causée par l'aversion que les Siciliens avaient pour la domination des Français....
-< De Palerme l'insurrection s'étendit successivement dans les autres villes de la Sicile. Messine éclata la dernière ; larévolutionn'y eut lieu que le 29 avril, trente jours après l'événement do Palerme. Il est donc faux que le
(1) Essai sur les mœurs, chap. lxi.
(2) Annales de UEmpire, Rodolphe I®*".
i3) Des conspirations contre les peuples.
massacre des Français soit arrivé à la même heure, au son des vêpres , dans toutes les parties de l'île (1). »
Et Koch cite, en note, les principaux historiens plus ou moins contemporains qui ont raconté diversement ce fait, et d'abord Barthélémy de Neocastro, écrivain distingué et témoin oculaire de l'événement, qu'il rapporte en détail dans son Histoire de Sicile (2) ; Nicolas Spécial! , qui écrivait au commencement du quatorzième siècle, narre ce fait avec les mêmes circonstances. Le premier chroniqueur qui fait mention de la trame attribuée à Jean de Procida, est François Pipino , auteur plus récent (3).
Au commencement de notre siècle, en 1815, un critique distingué, Hoffmann, dans le Journal des Débats (4), abordant le mensonge historique des Vêpres siciliennes, pose d'abord, avec raison, en principe, qu'un seul historien, contemporain et témoin oculaire, qui raconte un fait simplement, est une autorité plus respectable et plus forte que trente écrivains qui, venus plus tard, présentent ce même fait avec des circonstances romanesques.
« Mais — ajoute-t-il, — le vulgaire des lecteurs ne juge point ainsi. Le récit le plus dramatique et le plus brillant est celui qu'il adopte... Des miniers d'hommes
(1) Tableau des révolutions de l'Europe, (édit. de 181 4,) tome I, p. 254 et 255.
(2) Muratori, Rerùm Stalicarûm scriptores, tome XIH.
(3) l'bid., tome IX.
(4) 1^"^ décembre 1815. Cet article a été réimprimé dans le tome m des OEuvres d'Hoffmann (Mélanges), 1829, p. 222-233.
égorgés au premier coup de cloche des vêpres, sur une vaste surface et à la même heure, à de très-grandes distances, sont un événement bien plus croyable que l'explosion successive d'une haine longtemps comprimée. Ainsi le roman de Fr.Pipino, qui a écrit longtemps après le massacre, doit l'emporter sur le récit de Neocastro, écrivain distingué et témoin oculaire, et sur celui de Speciah, qui raconte le même fait sans en faire un mélodrame. »
Mais, dira -t-on peut-être : « Un témoin oculaire peut avoir des raisons pour dissimuler ou pour altérer la vérité, et il ne serait pas étonnant qu'il eût voulu dérober, à la postérité, les circonstances atroces d'un complot •aussi odieux. »
Ou il est prouvé que, bien loin d'avoir horreur de ce massacre, les Siciliens en faisaient gloire ; ilsy ajoutaient même des circonstances révoltantes et fausses, comme pour l'embelUr et mieux faire éclater leur haine contre les Français. Tel Sicilien, qui n'avait pas osé regarder en face un soldat de Charles d'Anjou, se vantait, après l'événement, d'en avoir égorgé et torturé une douzaine. Jean de Procidalui-même, qui ne dissimulait pas sa haine contre les Français et croyait tout légitime contre les oppresseurs de sa patrie, n'aurait pas manqué de se glorifier d'un aussi grand complot, si réellement il l'avait conçu. «Ce n'est donc pas par pudeur que les premiers historiens n'ont rien dit du fameux coup de cloche qui devait être le signal, mais parce que le fait est absolument faux. »
Parfaitement raisonné ! Maintenant présentons d'abord cette grande catastrophe selon la croyance commune, et voyons si cette version peut résister à la critique.
Après la défaite et la mort de Mainfroy et après le supplice de Gonradin, Charles d'Anjou n'ayant plus de compétiteur, régnait seul à Naples, et occupait la Sicile, où commandaient en son nom Eribert d'Orléans, Jean de St-Remi et Thomas de Bussaut. « Gardons-nous — dit avec raion Hoffmann, — d'appliquer nos principes politiques du dix-neuvième siècle aux révolutions du treizième. Les deux princes qui se disputaient le royaume de Naples pouvaient également se dire légitimes; Gonradin, comme fils de l'empereur Gonrad IV, et Gharles d'Anjou, comme ayant reçu l'investiture du pape, dont la suprématie, 7nême temporelle, sur tous les Etats chrétiens, était encore reconnue par un grand nombre dépeuples. J'écarte donc toute idée d'usurpation de la part de Gharles, ou plutôt je rétablis cette vérité que chacun des deux princes avait le droit de considérer son ennemi comme usurpateur. Ge qui serait faux aujourd'hui ne l'était pas à cette époque. Jean de Procida, qui était sincèrement attaché à la maison de Souabe, avait été dépouillé de ses titres et de ses biens par Gharles d'Anjou. Tout ceci est exact et n'est contesté par personne. »
Mais on ajoute que ce Procida trama une grande conspiration en Sicile, et que, d'après les plans des conjurés, on devait égorger tous les Français au même signal sur toute la surface de l'île ; que ce signal était le premier coup de cloche annonçant les vêpres du lundi de Pâques, à Palerme. Ge grand secret, dit-on, fut religieusement gardé ; le complot fut ponctuellement exécuté comme il avait été ourdi ; tous les Français furent massacrés le même jour, à l'exception seulemcntde Guillaume des Porcelets, qui, étant généralement aimé et estimé, eut la permission
de se retirer en Provence, sa patrie. On ajoute encore que, pour reconnaître les Français et ne pas faire de méprise, avant d'immoler une victime, on les forçait d'articuler le mot ciceri^ très-difficile à prononcer pour les Français...
Telle est l'opinion vulgaire, qu'il faut examiner logiquement et historiquement, avant de rétablir les faits dans toute leur exactitude.
Si les conspirations, dont le secret est confié à un trèspetit nombre de personnes, réussissent rarement et sont si souvent découvertes, comment n'est-on pas étonné d'un secret si bien gardé parles habitants de tant de villes et de villages, répandus à de grandes distances sur la surface d'une île qui n'a pas moins de cent quatre-vingts Ueues de circonférence ? Pour que le complot réussît, il fallait qu'il éclatât partout en même temps. Il fallait donc aussi qu'il y eût des conjurés et des assassins partout : que d'hommes dans la confidence ! Et parmi ces hommes, plusieurs étaient liés d'amitié, d'intérêt avec les Français, qu'ils devaient égorger ; et beaucoup de femmes étaient attachées par le mariage à ces mêmes Français, qu'elles allaient voir livrer aux poignards, et qu'elles n'avertissaient pas.
« Voilà déjà bien des difficultés, — conclut tout d'abord Hoffmann — mais je n'ai pas encore exposé la plus grande . C'est en 1279 que Jean de Procida, le héros de cette tragédie, et l'inventeur, dit-on, du coup de cloche, arriva en Sicile, et les Vêpres fatales n'eurent lieu qu'en 1282. Dans ce long intervalle, Procida fit deux voyages en Aragon, deux voyages àConstantinople et à Rome. Quoi! pendant tout ce temps, les Français n'ont conçu aucun
soupçon, ils n'ont aperçu aucuns préparatifs ! De Messine à Galane, et de Girgenti à Palerme, aucun homme, aucune femme n'a révélé l'affreux secret à un ami, à un mari ! Convenons qu'ici le merveilleux commence : mais il est temps de faire voir l'absurdité.
« Jean de Procida, qui cherchait à susciter partout des ennemis à Charles d'Anjou, avait enfin déterminé Pierre III, roi d'Aragon, à faire une invasion en Sicile. Le jeune Conradin, avant de recevoir le coup mortel, avait jeté son gant au pied de l'échafaud. Ce gant fut ramassé et porté à Constance, fille de Mainfroy, et dernier rejeton de l'arbre de Souabe. Pierre III, son époux, regarda la transmission de ce gant comme une espèce d'investiture ; il arma une flotte qui devait débarquer dix mille hommes en Sicile, et Procida n'attendait que ce renfort pour soulever les Siciliens, dontil connaissait les dispositions, et pour chasserles Français. Or, laflotte duroi d'Aragon ne fut prête qu'enjuin 1282, plus de deux mois après les Vêpres de Palerme. Je demande atout homme s'il est raisonnable de supposer que Procida, qui, pendant deux ans, avait solljcité cet armement, ait confié le salut de sa patrie au succès d'une conspiration aussi peu certaine, tandis qu'il était assuré de réussir avec la coopération des Aragonais. Charles venait d'armer contre l'empereur de Constantinople ; les SiciUens n'attendaient que le moindre secours pour se soulever, et Jean de Procida, qui fondait toutes ses espérances sur l'Espagne, aurait éclaté avant de recevoir les puissances auxiliaires qui allaient rendre le succès assuré ! Gela est trop absurde. »
Il faut donc reconnaître qu'un événement quelconque
fil soulever les Siciliens avant que Pierre pût les y aider, et que les vêpres du lundi de Pâques en fournirent l'occasion fortuite, sans être le signal d'une explosion dès longtemps méditée.
Voyons maintenant si le récit des historiens sages, et notamment d'un témoin oculaire , présentera quelque chose de plus vraisemblable que le roman de Pipino.
Soit à tort, soit avec raison, les Siciliens abhorraient le joug étranger. Jean de Procida, pendant son séjour en Sicile, avait entretenu ces dispositions à la révolte et il n'attendait que les dix mille soldats de l'Aragon pour la faire éclater. Mais le lundi 30 mars 1282, seconde fête de Pâques, les habitants de Palerme ayant été, selon leur usage, entendre les vêpres àl'église du Saint-Esprit, dans le village de Montréal, à une Heue de Palerme, la licence d'un soldat français dérangea le plan de Procida, loin de le servir, et rendit douteuse une entreprise qu'elle faisait éclore beaucoup trop tôt. Ce soldat, ayant porté une main imprudente sur une jeune femme, fut aussitôt assailli et percé de sa propre épée. Les Sicihens, quoique désarmés, assommèrent les Français répandus dans la campagne, le nombre suppléant au défaut d'armes. Un massacre général s'organise à Palerme, et des armes, cachées jusqu'alors, y sont employées. De proche en proche, d'autres villes imitèrent Palerme ; Messine fut la dernière qui prit part à la révolte. Du 30 mars au 28 avril, il y eut des combats ou des massacres partiels, et les Français tentèrent inutilement de reprendre Palerme, tentatives qui, tout infructueuses qu'elles ont été, prouvent au moins que tous les Français n'étaient pas morts au son de la cloche des vêpres.
Ce récit, il faut en convenir, n'est pas aussi dramatique et aussi brillant que le premier; mais il est plus vraisemblable, quoi qu'en dise Hallam, dans son livre d'ailleurs Lrès-estimable, l'Europe au moyen âge{i): « Le profond mystère qui enveloppa les intrigues de Jean de Procida prouve, contro une maxime populaire, qu'un secret politique peut être gardé par un certain nombre de personnes et pendant un espace de temps considérable. » Ce qui est une erreur manifeste...
Le vieux mensonge des Vêpres siciliennes était trop théâtral pour ne pas tenter un auteur dramatique ; déjà, en 1766, Voltaire proposait à Ghabanon d'en faire une tragédie. En 1819, Casimir Delavigne s'en chargea, et l'on sait que] succès politique eurent les Vêpres siciliennes, de cet auteur, représentées à l'Odéon. Dans cette tragédie, l'auteur a naturellement suivi le mensonge, en dépit de l'excellent article d'Hoffmann, qu'il avait dû lire; mais peu lui importait, car, selon M. Bert (dans son Examen critique de cette œuvre) : « Cette convenance de langage, que nos critiques modernes ont appelée couleur locale, est la seule vérité qu'il faille chercher dans les sujets de tragédies empruntées à l'histoire ; l'exactitude des faits est le mérite du narrateur : le poëte ne raconte pas, il peint. Il lui est permis d'inventer des faits, de créer des personnages, pourvu qu'il soit fidèle dans l'expression de la nature et dans la peinture des mœurs de l'histoire. »
On pouvait croire le vieux mensonge historique enterré avec la tragédie de 1819, qui depuis longtemps ne
(l)i821,toine III, p. 215.
se joue plus, ]orsqu'enl842, un savant italien, historien de l'école de la vérité (une école qui compte, hélas! peu d'élèves), M. Michel Amari, publia, à Palerme même, sous le titre un peu vague de Un Periodo délie Istorie siciliane del secolo XIII, une remarquable histoire des Vêpres siciliennes (l).
Le livre de M. Amari assigne à la révolution et au massacre de 1282 un caractère et des causes en partie nouveaux. Est-ce effectivement un fait avéré, ou est-ce seulement une fable traditionnelle , que la mystérieuse conspiration de Jean de Procida? comme l'affirme l'érudit italien, à la suite d'Hoffmann, dont l'article semble avoir été pour lui un rayon conducteur.
Jusqu'ici on était unanime à voir dans le fait des Vêpres siciliennes le résultat d'une conspiration longtemps méditée, dont Jean de Procida avait été l'âme. L'érudition moderne, sur l'autorité surtout deGiannone, n'avait pas songé à contredire cet étrange roman d'un chirurgien déguisé en cordelier qui, s6ul, ourdissait pendant des années un complot secret où entraient l'empereur grec, le pape, divers princes, toute la noblesse d'une grande île, tout un peuple enfin, complot merveilleux qui se trouvait éclater à la même heure, sur tous les points d'un mêmeroyaume. Il n'y avait rien de pareil en histoire (2)... M. Amari prouve que Procida n'a détrôné personne et
(1) Cet ouvrage, dans une deuxième édition, prit le titre plus précis de La guerra del Vespro siciliano , (2 vol. in-8).
(2) Et c'est bien là ce qui a séduit C. Delavigne; écoutez le discours qu'il met dans la bouche de Procida :
que c'est lui qu'il faut détrôner ; il établit de plus sans réplique que Prooida n'était pas en Sicile pendant les fameuses Vêpres... On a vu quel prétexte suffît à l'émeute.
Haine de l'étranger, goût de l'indépendance républicaine, tels furent les deux mobiles des Vêpres. Dante ne paraît pas attribuer cette insurrection à une autre cause, et, selon lui, la race de Charles d'Anjou eût été assuréedu sceptre, « si le mauvais gouvernement, qui toujours » encourage à la révolte les peuples soumis, n'avait excité » Palerme à crier : Meure! meure (l) !» Il y a loin de là au roman de Procida. Tous les documents contemporains, soit imprimés, soit manuscrits, ont été lus et relus par M. Amari avec une laborieuse patience, et ce dépouillement établit d'une manière irréfragable que la tradition reçue jusqu'ici n'a été énoncée que par des
Pour qu'un chemin plus libr3 à mes pas fût ouvert, J'ai porté le cilice, et de cendres couvert, Tantôt, durant les nuits, debout sous un portique, Je réveillais l'ardeur d'un peuple fanatique ;.,. Farces déguisements j'échappais aux soupçons ; Ma haine sans péril distilla ses poisons... Mais c'est peu qu'indignés d'un honteux esclavage, Des mécontents obscurs soient pour nous déclarés ; Et nous comptons des rois parmi nos conjurés. (Les Vêpres siciliennes, acte I, scène I.)
(1) Si mala signoria, che sempre accuora Li popoli suggetti, non avesse Mosso Palermo a gridar : « Mora 1 mora ! » (Parad 8.
écrivains de beaucoup postérieurs aux événements (1). En 1855, l'inévitable M. Scribe rima, pour Verdi, un libretto d'opéra sur les Vêpres sicilieanes; si peu historique que soit la tragédie de Casimir Delavigne, le drame lyrique de l'auteur des Huguenots l'est encore moins : c'est assez dire. Pour Verdi d'ailleurs, comme pour tout compositeur de musique italien, Procida n'est qu'une basse profonde, et une conspiration, un massacre, le tocsin font le meilleur effet du monde dans un opéra séria. En 1856,1e même livret, traduit en italien, sous le titre de
Giovanna di Gusman, lut présenté uu public lombard,
sur la scène de la Scala, à Milan.
(1) Voyez un remarquable article de M. Gh. Labitte, sur le livre de M. Amari. {Revue des deux Mondes, n» du l^"" novembre 1843, p. 478-485).