‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 3)Chapitre 8 sur 9 · LA BIBLIOTHÈQUE D ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHÈQUE D ALEXANDRIE

de garde des archives de la Chambre des Comptes, c'était dans la supposition que ces archives étaient utiles à la République. Ma commission me charge de veiller à la conservation du dépôt qui m'était confié : c'est pourquoi j'ai cru pouvoir vous prévenir des dégâts que le commissaire de la comptabilité, celui du département et leurs manœuvres y avaient commis. Je vous ai observé en même temps qu'on ne devait pas prendre des aveugles pour juger des couleurs ; vous me paraissez être d'une autre opinion, puisque, sur le témoignage d'un administrateur qui ne connaît pas plus le prix des antiquités diplomatiques que le coq de la fable ne connaissait celui du diamant qu'il avait trouvé, vous décidez qu'il n'y a dans les papiers de l'ancienne Chambre des Comptes, rien à conserver et vous ordonnez la destruction de ces archives nationales, peut-être les plus intéressantes que la RépubUque possède. Je n'ai aucun moyen pour empêcher l'exécution de cette résolution meurtrière....

« J'espère, citoyen ministre, que vous voudrez bien me permettre de ne prendre aucune part à cette opération^ qui n'est comparable ciuà V incendie d'Alexandrie^ et qui ne paraît nécessitée par aucune motif raisonnable ; car, quand il serait vrai que ces papiers anciens et gothiques ne seraient que des titres de féodalité , d'assujettissement du faible au fort et des règlements politiques heurtant presque toujours la raison, l'humanité et la justice, je pense qu'on devrait encore les conserver comme des monuments propres à faire aimer la révolution....

« Assurément c'est une belle invention que la substitution de la. Déclaration des droits de l'homme aux chartes, aux titres et aux livres. Vous faites de cette déclaration

la science universelle; et ,je ne sais, citoyen ministre, comment les pauvres hommes pourront reconnaître une découverte aussi importante.

(( Signé, RoPRA. » (1)

Sous la forme d'un persifflage très-réussi, l'archiviste du département du Nord couvrait de ridicule le ministre Garât, et l'assimilation de la destruction des archives de Lille à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie prouve que parfois le mensonge peut servir à la démonstration et au triomphe delà vérité.

Ceci se passait en 1792, en France, à l'époque d'une Révolution qui promettait au monde l'exemple de la liberté et de la tolérance et se montrait fanatique, à ce point, pour n'en citer qu'un exemple entre mille... En 1830, une seconde Révolution se fait par les soins des disciples des hommes de 1702, et ils n'ont rien de plus pressé — ces gouvernants et ces ministres de la légitimité de 93, — que de reproduire le vandalisme d'une époque à jamais néfaste.

Le 14 février 1831, anniversaire de la mort du duc de Berri, on sait ce qui se passa à Paris, ou plutôt on l'a oublié, puisque la Commune de 1871 et ses dévastations ont pu se produire. Nous laissons à un témoin et à un historien de 1831, M. Louis Blanc, le soin de raconter et de flétrir cette parodie des scènes de 1792.

(1) Voyez, sur ce fait, dans le tome II des Documents historiques tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque royale, etc., le rapport de M. Le Glay, sur les Archives du Nord, p. 62-68.

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u Des bourgeois en habit noir et en gants jaunes y figuraient à l'avant-garde. L'impiété rieuse de la jeunesse des écoles s'y mariait à la rude licence du peuple. Les autorités elles-mêmes encourageaient au mal par l'affectation de leur indilTérence et le scandale de leur apathie. Ce fut sur Tordre d'un magistrat delà cité qu'on abattit la croix qui surmontait l'église Saint-Germainl'Auxerrois. Les troupes semblaient se cacher. Tout pouvoir était absent. La garde nationale, si ardente à protéger la boutique, laissait libre la route qui allait conduire la multitude à la dévastation d'un temple....

« Abattre l'autel, briser la chaire, mettre en pièces balustrades et confessionnaux, renverser chaque saint de son piédestal, déchirer les tableaux pieux, fouler aux pieds les riches tentures, tout cela fut l'œuvre d'un moment. On riait, on hurlait, on se provoquait mutuellement à des hardiesses cyniques... La sacristie, prise d'assaut, avait livré à des vandales bouffons ses plus opulentes dépouilles, et des hommes furent vus dansant en habits sacerdotaux....

« Sur ces entrefaites, le préfet de police (M. Baude) s'était rendu au Palais royal. 11 trouva le roi (Louis- Philippe) parfaitement calme. Le roi crut devoir retenir à diner le préfet de police et se fit adresser ainsi directement tous les rapports delà soirée. Parmi ces rapports, les uns annonçaient que le lendemain l'archevêché serait envahi ; les autres, qu'une attaque serait tentée sur le Palais royal, d'après des instructions parties du sein des sociétés secrètes. « Il faut faire la part du feu, dit le « roi à M. Baude; ne songez qu'au Palais royal. »

« Aucune mesure n'avait été prise pour protéger la de-

18G OM\H A-T-IL FAIT HRrLETl

meure de l'archevêque. Des agitateurs mystérieux se mêlent au peuple. Ils le détournent du Palais royal et l'entraînent à rarchevêché. Le rappel avait été battu mollement dans la matinée, et la garde nationale, ses chefs absents, ne s'était point rassemblée. Cependant, un détachement de la 12'' légion, commandé par M. François Arago, descendait du Panthéon à la Cité... Quand M. Arago et ses compagnons d'armes arrivèrent à l'entrée du jardin, les assaillants étaient déjà en pleine possession de l'archevêché, dont ils achevaient la démolition avec une sorte de frénésie... On voyait tournoyer en Vair et tomberdans le jardin, lancés de toutes les fenêtres ^ livres rares^ manuscrits précieux... Là, comme la veille, à St-Germain-l'Auxerrois, c'étaient les bourgeois qui avaient imprimé le mouvement etqui donnaientl'exemple. Ce qui fut perdu pour l'art et pour la science, dans ce jour de folie, est incalculable. Jamais dévastation n'avait été plus extraordinaire, plus complète, plus rapide ;... toutes ces choses s'accomplissaient au milieu d'une effroyable tempête de bravos, de rires, d'exclamations burlesques ou de cris furieux

« Du sac de l'archevêché à celui de la cathédrale il n'y avait qu'un pas. Le peuple menaçait de forcer les portes de Notre-Dame... M. Arago laisse sa compagnie dans la rue de l'archevêché, s'avance vers le parvis de Notre- Dame, à travers la foule, et élevant la main : « Vous voyez « cette croix qui s'ébranle sous les coups répétés des « démolisseurs. L'éloignement la fait paraître petite : en « réalité elle est énorme. Attendrez-vous qu'elle tombe, « et, avec elle, cette lourde balustrade en fer qu'entraînera « certainement le poids de sa chute ? Retirez-vous donc,

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« OU, je vous le jure, ce soir plus d'un fils pleurera son « père et plus d'une femme son mari, » En disant ces mots, M.Arago prend la fuite comme frappé d'épouvante. La foule, effrayée, se précipite... La cathédrale était sauvée.

«Mais, à l'archevêché, les démolisseurs poursuivaient leur œuvre avec une fureur croissante. Témoin de cette lugubrecomédie, M.Arago frémissait de sonimpuissance, et comme savant et comme citoyen. Convaincu, enfin, qu'il y avait parti pris, de la part du. pouvoir, de favoriser l'émeute, il allait donner ordre à son bataillon d'avancer lorsqu'on vint l'avertir que quelques personnages marquants, mêlés aux gardes nationaux, les engageaient à laisser faire. On lui cita particulièrement M. Thiers, soussecrétaire d'état au ministère des finances. Il l'aperçut, en effet, se promenant devant ces ruines avec un visage satisfait et le sourire sur les lèvres.

« Vers trois heures, une légion de la garde nationale parut, mais pour parader seulement autour de l'édifice ; et comme M.Arago invitait le commandant, M. Talabot, à entrer dans l'archevêché, pour que l'émeute fût du moins chassée du théâtre de ces dévastations.» J'aiordre, « répondit M. Talabot, de paraître ici et de m'en retour- « ner. »

« Le soir tout Paris fut illuminé. Sur le point oii Tarchevêche s'élevait la veille, il n'y avait plus que des ruines. (1). »

Un tel fait et dans de telles circonstances aussi carac-

(1) Louis Blanc, Histoire de dix ans (1830-1840), tome II, p. 284-295.

téristiques n'a pas besoin de commentaires ; il est curieux de voir M. Thiers devenu TOmar de 1831 comme le citoyen Garât avait été celui de 1792.

M. L. Blanc n'a pas tout dit — et pour cause, — sur la dévastation et la ruine systématiques de la bibliothèque de l'archevêché, en 1831 ; nous croyons devoir compléter le récit de cet épisode révolutionnaire par la citation des passages les plus importants d'une curieuse lettre (1) adressée, en 1850, par M. Paul Lacroix, témoin oculaire, à un bibliothécaire qui lui avait demandé des détails sur cet acte de vandalisme.

« La destruction de la bibliothèqae archiépiscopale doit être comptée parmi les exploits de la garde nationale de Paris : qiiœque miserrima vidi...

« La bibliothèque qu'on s'était contenté de bouleverser en juillet 1830, et que le bibliothécaire avait achevé de ranger seulement depuis quelques jours, ne fat pas plus épargnée que les glaces et les tentures. On établit une chaîne, pour faire passer de main en main les volumes jusqu'à la rivière, et, par un raffinement de cruauté, on déchirait quelques pages de chaque auteur condamné à la noyade, sans examen. C'étaient des éclats de rire et de folle joie, à mesure que la surface du fleuve se parsemait d'in-folios et d'in-quartos, entraînés par le courant vers le Pont-Neuf oii les bateliers repêchaient les pauvres noyés.

« 11 y avait là plus de trente mille volumes, la plupart de taille respectable, à exécuter ainsi. On battait le rappel

(1) y oyezV Intermédiaire des chercheurs et curieux, du lo janvier 1864.

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de tous côtés : la garde nationale se rassemblait : il fallait se hâter d'en finir avec les livres. Les mains se lassaient, le jeu devenait fatigant; on cessa de porteries volumes à la rivière, mais on continua de les mutiler en les précipitant par les fenêtres...

« C'était un spectacle affligeant que cette dévastation systématique et générale. Le jardin paraissait blanc de neige, tant il était plein de papier déchiré et de livres mutilés. On avait même tenté de mettre le feu à plusieurs bûchers composés de livres !

« La douzième légion de la garde nationale, cette légion la plus peuple de Paris, voyait de très -bon œil cette vengeance exercée contre la calotte, disait-on hautement, et plusieurs soldats citoyens se mirent en devoir de compléter l'œuvre des saccageurs...

« Je cherchais ce qui avait été la bibliothèque : j'arrivai dans la salle qui l'avait contenue ; cette salle était vide; mais, dans le jardin, au pied du mur, les livres qu'on n'avait pas eu le temps de noyer, étaient encore entassés pêle-mêle à une hauteur de vingt pieds : des gardes nationaux, fusil en main et shako en tête, se promenaient majestueusement sur cette montagne de livres qui s'écroulaient sous leurs pieds.

« J'allai visiter ces tristes débris... C'étaient des classiques latins, éditions du xv® siècle, des collections de Pères et d'écrivains ecclésiastiques, beaucoup magnifiquement rehés en maroquin. Je rencontrai fort peu d'ouvrages français, d'un format portatif : on les avait déjà mis en poche..., mais les officiers s'opposèrent à ce que la garde nationale devînt bouquiniste.

« Cette décision irrita les plus avides, et ceux qui de-

puis deux heures piétinaient sur les livres assez peu littérairement les poussèrent de la crosse puis de la baïonnette de leurs fusils. Quelqu'un s'avisa de lancer un volume de saint Jean-Ghrysostôme aux camarades qui regardaient des fenêtres du second étage. Saint Jean- Ghrysostôme fut suivi d'un autre saint, et en un moment la bibUothèque vola en l'air. Les gardes nationaux avaient renouvelé, à leur insu, la bataille du Lutrin^ qui dura jusqu'à ce qu'il ne restât pas un livre entier...»

En tête de cette étude et comme épigraphe toute naturelle nous inscrivons cette pensée de M. de Maistre, un des grands admirateurs de l'Eschyle anglais : « Je ne cesserai de le dire comme de le croire : l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut rien (1). »

Gela est surtout vrai dans les arts et dans la littérature aussi bien que dans les sciences et la politique; la valeur et la grandeur de Shakespeare ne s'expliquent que par sa foi dont il fut un des plus courageux défenseurs et témoins, en un temps terrible entre tous, le règne sanglant d'Elisabeth ; la valeur^ c'est-à-dire la vaillance du grand poëie dramatique, qui érigea le théâtre en un tribunal vengeur de la justice, eut sa source dans la foi profonde de cet homme de génie qui naquit , vécut et mourut catholique et en catholique.

C'est ce qu'il s'agit ici de démontrer et de prouver

(1) Lettres et opuscules, tome II, p. 46.

victorieusement, pièces en main, pour une bonne fois réduire à néant les prétentions des protestants, des juifs et des libres-penseurs qui se sont obstinés, en présence cependant des témoignages les plus éclatants, à revendiquer Shakespeare comme un des leurs, — Shakespeare dont l'œuvre entière est la condamnation de leurs énormes erreurs.

Donc, on a fait tour à tour de ce beau génie un anglican orthodoxe (passe encore !), un libre penseur qui avait le pressentiment des temps modernes (toujours !), le poëte protestant par excellence, un pur rationaliste, et chacun de ses commentateurs allemands l'afPable des idées qu'il préfère. Tous ont fait pour le poëte anglais ce qu'ils avaient déjà fait pour Dante, Savonarole et bien d'autres génies essentiellement catholiques ; cette tactique — pour être percée à jour depuis longtemps, — n'en reste pas moins chère aux sectaires de toute nature.

Il est surprenant que les catholiques n'aient pas élevé plus tôt des prétentions ; en Angleterre même, ce n'est qu'en 1858 que, dans un recueil périodique intitulé : The Rambler, M. Simpson publia une série d'articles fort intéressants sur la religion de Shakespeare; à la suite de M. Simpson, un français, M. Rio, en 1864 (six ans plus tard), complétant les recherches de son devancier et en élargissant le cadre, révéla en tout son jour splendide Shakespeare catholique, dont un chapitre important fut accueilli par le Correspondant (1) et dont une nouvelle édition a paru en 1875 (2).

(1) Livraison de mars 1864,p.491-ol8,£« ^/-awje de HenriVlI.

(2) Paris, Bray et Retaux, un vol. in-18 de XIII-336 p.

En France, dès 1821, le protestant M. Guizot, dans son Essai sur la vie et les œuvres de Shakespeare (réimprimé en 1852), écrivait :

« On a dit que Shakespeare était catholique ; il paraît du moins certain que telle fut la croyance de son père ; en 1770, un couyreur raccommodant le toit de la maison où était né Shakespeare, trouva, entre la charpente et les tuiles un manuscrit déposé là sans doute dans un moment de persécution, et contenant une profession de foi catholique, en quatorze articles qui commencent tous par ces mots: « Moi, John Shakespeare (1) ».

Il est regrettable que M. Guizot se soit borné à généraliser, comme un fait connu, la croyance au catholicisme du grand poëte anglais et n'ait pas cité ses autorités, ce qui a obligé M. Simpson et Rio à les chercher dans les œuvres de Shakespeare, où elles sont assez abondantes pour établir non-seulement la vraisemblance mais même la vérité irrécusable qu'il s'agit de proclamer ici.

La vie de Shakespeare est peu connue et surtout mal connue : des erreurs et des mensonges nombreux entourent cet homme célèbre, depuis son berceau jusqu'à sa tombe ; ce n'est pas peu dire, et cependant telle est la vérité.

Mais essayons de rétablir les faits dans toute leur exactitude. D'abord, nous voyons Shakespeare à Stratford, lieu de sa naissance, au milieu de sa famille, et en butte à toutes les exactions que firent peser sur les catholiques les règnes de Henri VIII et d'Edouard VI.

(1) Shakespeare et son temps, etc. (1852), p. 21

d94 LA RELIGION DE SHAKESPEARE

M. Rio nous retrace ces persécutions (1) et en tire la conclusion suivante à laquelle tout lecteur souscrira après lui : << Au reste, dit- il, les inductions que nous avons tirées des faits et des considérations qui précèdent n'ont quelque valeur qu'à condition de n'être démenties, ni par ce que nous savons de la vie subséquente du poëte, ni par l'esprit général de ses compositions dramatiques... Si son éducation première a porté seulement la moitié de ses fruits, si le peintre qui a tracé dans Le Roi Lear la ravissante image de Gordelia, a connu par sa propre expérience, les saintes émotions de la piété filiale, si l'ambition du succès, dramatique ou autre, laisse encore une large place dans son âme à des aspirations plus hautes, s'il fait entrer dans les futures attributions de son génie des iniquités à flétrir ou des victimes à glorifier, on peut être sûr d'avance que ses ébullitions intérieures, comprimées mais jamais éteintes, sauront se faire jour à travers les moindres issues non gardées (2). »

Shakespeare arrivait à Londres, où il débuta sur un théâtre de peu d'importance, mais qu'il rendit peu à peu célèbre par la valeur et la hardiesse de ses pièces. C'est là qu'il lutta tout d'abord contre les écrivains protestants qui, dans de honteuses productions dramatiques, calomniaient impudemment les catholiques , excitaient le fanatisme des sectaires et corrompaient ostensiblement les esprits. M. Rio résume ainsi les premiers résultats de cette lutte : « Qu'on se figure maintenant l'émotion

(DP. i-46.

(2) P. 46 et 47.

avec laquelle durent être accueillies les premières rumeurs sur l'espèce de révolution qui s'était opérée dans le premier théâtre de la capitale, sur le jeune poëte de vingt-cinq à trente ans qui osait risquer tour à tour les allusions les plus touchantes et les plus hardies, selon qu'il voulait flétrir les persécuteurs ou attendrir sur le sort des persécutés ; qui semblait vouloir tenter une réaction au profit des traditions catholiques en versant le ridicule à pleines mains sur certaines idoles des réformateurs et en réhabilitant sous ses deux formes, la forme ascétique et la forme chevaleresque, l'idéal que la vulgarité des uns et le fanatisme des autres s'étaient acharnés à proscrire. Suivons le spectateur catholique dans cette enceinte jusqu'à présent réservée à ses ennemis et voyons avec lui jusqu'à quel point ces rumeurs étaient fondées. (1) »

Il faut que Shakespeare ait été dominé par un besoin bien impérieux de soulager son cœur, pour qu'il ait marqué son début par des manifestations aussi hardies que celles que l'on trouve dans ses deux premiers ouvrages dramatiques, Périclès, rot de Tyr et Titv^ Andronicus. Non content de glorifier les cathohques et leurs croyances, il met au pilori les acquéreurs, ou plutôt (pour nous servir de son énergique expression), les dévorem^s de propriétés ecclésiastiques; et il caractérise le despotisme royal d'Henri VIII et d'EHsabeth dans des termes tellement clairs, que les noms propres devaient venir à l'esprit des auditeurs. « Quand les tyrans caressent, il est temps de craindre, ils sont les dieux de la terre,

(1) Rio, p. 98 et 99.

absolus dans le mal, comme Jupiter, et, comme lui, sans contradicteurs ; dans le vice, leur loi c'est leur volonté, un premier crime en provoque un second, et avec eux la passion sensuelle et le meurtre sont aussi inséparables que le feu et la fumée {i) . A ces signes caractéristiques qui ne reconnaît l'allusion à Henri VIII et à sa digne fille, Elisabeth?

Dans le drame de Titus Androtiicus , la réaction était plus religieuse que politique et elle revêtait des formes tellement inusitées qu'on serait tenté de croire à une connivence mystérieuse ou à quelque patronage assez puissant pour rassurer le poëte contre les conséquences possibles de ses allusions. Il ne faut pas oublier que les débuts de Shakespeare coïncidèrent avec une espèce de coup d'Etat qui frappa de suppression deux théâtres qui ne s'étaient pas mis suffisamment en garde contre la tentation de toucher aux questions religieuses (2).

Il y a dans le cinquième acte de Titus Andronicus un dialogue remarquable et surtout très-significatif entre Aaron et Lucius, le premier un épouvantable scélérat, doublé d'un athée, le second pieux, loyal et brave, un

(1) Kings are earth's Gods : in vice their law's their will And if Jove stray, who dares say Jove does ill ? One sin, J kijow, another doth provo ke

Murder's as near to lustas flame to smoke. (Actel, scène I.)

Thou knowest this :

Thistimeto fear , when tyranls seem to kiss.

(Acte I, scène II.)

(2) Voyez dans Collier, Annals of the stage, vol. I, p. 271-278.

vrai chevalier. Aaron demande un serment à Lucius, qui lui repond :

— Par qui jurerai-je ? Tu ne crois pas en Dieu.

A.\.RON : — Eh ! qu'importe que je n'y croie pas, comme en effet, je n'y crois pas? Mais je sais que tu es religieux et que tu as en toi une chose qu'on appelle conscience avec je ne sais combien de manies et de cérémonies de papiste que je t'ai vu observer scrupuleusement; par toutes ces raisons, jeté presse de jurer (1). »

Ici nous ouvrons — dans l'analyse du beau livre de M. Rio, — une importante- parenthèse pour y insérer une remarquable citation d'un écrivain anonyme qui, en 1856, dans le Magasin pittoresque, a consacré au génie catholique de Shakespeare une page d'un accent ému et très-vrai, sous ce titre : Le moine selon Shahspeare ; l'anonyme s'exprime ainsi : « De nos jours, on a dit de Shakespeare que ce protond observateur du cœur de l'homme en avait retracé tous les sentiments, excepté le sentiment rehgieux... lia peint la confiance en Dieu, la soumission de l'âme humaine aux décrets de la providence, la résignation chrétienne dans toute l'étendue du mot. Voyez, par exemple, le rôle de cet agneau décou-

(l)\Vho should J swearby? thou believ'stno God ; Thatgranted, how can'st thoubelieve an oath ! Aaron. What if J do noth? as indeed J do not ; Yet for J know thou art religious And hast a thing within thee called conscience With twenty popish tricks and cérémonies Which J bave seen thee careful to observe, Therefore J urge thy oath.

ronné qui se débat si innocemment au milieu des épouvantables péripéties de la guerre civile, et qui se nomme Henri VI; voyez surtout le caractère touchant de la reine Catherine dans la pièce de Henri VIII, le caractère de femme le plus pur et le plus élevé qui soit sorti des mains du grand tragique. En ce sens, Shakespeare a connu le sentiment religieux.., et on peut dire qu'il l'a retracé plus d'une fois d'une façon admirable. Et comment ce sentiment aurait-il pu manquer au sublime génie qui sut témoigner aux victimes une sympathie si profonde et marquer si bien aux bourreaux l'heure des vengeances providentielles?..

« Ce qu'il y a de curieux, lorsque l'on examine les œuvres de Shakespeare, c'est d'y voir qu'il montre un penchant particulier pour les gens de la vie monastique... Le frère, le simple moine ne se montre que sous les couleurs les plus douces et les plus aimables. Si Shakespeare avait eu dans l'âme quelque amertume contre le catholicisme, il n'aurait pas manqué de prendre le moine à partie et de faire rire à ses dépens la populace de Londres, surtout sous le règne d'Elisabeth. Mais point... C'est toujours comme de dignes et sérieuses personnes qu'il représente les fils de saint François qui sont mêlés à l'action de ses pièces. On en peut juger par le rôle qu'il donne au frère Laurence dans la belle tragédie de Royyiéo et Juliette...

« Shakespeare, dit l'histoire, aimait à jouer lui-même ce rôle. De cette donnée, on peut induire que si le personnage de Laurence était un des rôles qui plaisaient le plus au comédien , c'était sans doute parce qu'il se trouvait le plus en rapport avec l'âme du poëte...

« Le môme caractère, quoique moins développé, se rencontre dans la pièce de Beaucoup de bruit pour rien. Le religieux de cette comédie paraît être calqué sur celui de la pièce de Roméo et Juliette,.. Le drame de Mesure pour mesure possède aussi un moine, un franciscain, car c'est toujours à cet ordre de charité pure que le poëte s'adresse... Enfin, c'est un saint ermite de laforêt des Ardennes qui, dans Comme il vous plaira, remet les choses à leur vraie place, en convertissant le prince méchant et usurpateur et lui faisant restituer les biens enlevés injustement à son frère aîné.

« En résumé, le frère Laurence est le type de tous les hommes de la vie monastique qui apparaissent çà et là dans les œuvres du célèbre tragique. C'est lui aussi qui nous découvre le mieux de quelle façon Shakespeare comprit le serviteur de Dieu dans son rôle ici-bas et vis-à-vis des autres hommes (1).»

On a assisté plus haut aux premières escarmouches de Shakespeare contre les persécuteurs, dans quelques scènes de Périclès et de Titus Andronicus et même dans ses comédies. Cette guerre ne s'était pas ralentie depuis qu'il avait abordé les drames historiques. Il avait vu plus d'une fois à Tyburn des missionnaires condamnés au supplice des traîtres prier pour celle qui les faisait éventrer par ses bourreaux. Ce fut ce souvenir qui lui inspira, dans Henri VI, l'un de ces vers les plus hardis :

Priests pray for enemies, but princes kill (2).

(1) Le Magasin pittoresque, 1856, p. 311 et 312.

(2) « Les prêtres prient pour leurs ennemis, mais les princes tuent.»

Bsltïs, Richard 211, il avait imprimé aux hypocrites, qui abusaient des textes sacr«^s, une mordante flétrissure , et il avait mis les prières des saints et celles des victimes immolées parle tyran au nombre des forces qui combattaient contre lui (1).

Dans Roméo et Juliette, la réhabilitation de l'idéal ascétique est poursuivie avec une audace toujours croissante (2) ; et, dans Le Marchand de Venise, il y a une invective encore plus fortement accentuée que les précédentes contre ceux qui abusaient des textes sacrés pour propager les plus damnahles erreurs (3).

Nous regrettons vivement de ne pouvoir suivre même de loin — et par la voie de l'analyse, — M. Rio dans son étude du drame historique de La vie et la mort du roi Jean ; c'est là que l'on constate et que l'on comprend comment Shakespeare entendit et pratiqua parle théâtre la réfutation des mensonges historiques relatifs aux annales de l'Angleterre. Il ne s'agissait, ici, de rien moins que de démolir les œuvres dramatiques de sectaires qui — renversant les rôles, — avaient fait de Jean-Sans-

(1). Acte V, scène III.

(2). Le sujet de Roméo et Juliette est tiré du poëme d'Arthur Brooke, où il y a bien aussi un frère Laurent; mais, outre que Shakespeare s'est plu à dilater le rôle et les discours de ce moine, il lui en adjoint un second de sa création, frère Jjan qui, en temps de peste, s'enferme avec les malades dans les hôpitaux. (3) In religion.

Whaj damned error, but some sober brow

Will bless it and approve it with a text

Hiding the grossness with fair ornam<3nt. (Acte III.)

LA RELIGIOiN DE SHAKESPEARE 201

Terre l'idéal de l'honneur et du droit tandis que la papauté représentait, aux yeux des masses populaires, tout ce que l'ambition, l'hypocrisie et la duplicité ont de plus odieux (1).

Dans ses trois drames historiques sur Henri IV et sur Henri V, Shakespeare avait cherché des souvenirs et des caractères dans lesquels il pût personnifier son double idéal, l'idéal chevaleresque et l'idéal religieux, par opposition aux tendances dominantes de son siècle, de plus en plus hostiles aux institutions et aux traditions destinées à perpétuer l'un et l'autre.

L'idéal religieux, on a vu tout à l'heure comment Shakespeare le résumait et le faisait revivre sous le froc du franciscain ; quant à l'idéal chevaleresque, ce culte suppose nécessairement, dans celui qui le professait si hardiment (2\ un enthousiasme non moins décidé pour les expéditions le plus fortement empreintes de ce caractère, c'est-à-dire pour les croisades, et il esta remarquer, en efîet, qu'entre tous ses contemporains, Shakespeare est le seul qui en parle en poète cathohque, au point de vue de la gloire nationale et de la foi. Déjà, dans sa tragédie de Richard II (3), il avait exalté la chevalerie ; le même accent de conviction sincère et de pieuse admiration se fait sentir dans l'allocution qu'il prêle à Henri IV, dans la première scène du drame qui porte son nom^ quand ce prince proclame son intention de détourner l'ardeur de ses barons vers ces champs

(1) Cs. Rio, p. 142-158.

(2) Troisième partie à'Htnri VI.

(3) Richard II, acte IV.

sacrés, foulés jadis par ces « pieds bénis qui furent, il y « a quatorze siècles, cloués pour notre rédemption sur « le bois amer de la croix (1).»

Et, dans son drame d'Henri V, dès le début du premier acte, ce roi est appelé par l'évêquc d'Ely un ami fidèle de la sainte Eglise, et, un peu plus loin, le poëte lui met dans la bouche ces paroles caractéristiques : «La conquête « de la France absorbe désormais toutes nos pensées, « excepté celles qui ont Dieu pour objet : car, celles-là « passent avant toutes les autres (2). »

Cette prédominance du sentiment religieux, combinée avec l'héroïsme chevaleresque, forme, pour ainsi dire, la double trame de la pièce et donne lieu à des manifestations de plus en plus émouvantes, avant, pendant et après la terrible bataille d'Azincourt.

« La position de Shakespeare vis-à-vis du pouvoir, tant religieux que politique, était maintenant nettement dessinée. C'était un poëte d'opposition et d'opposition non clandestine; un poëte dont la muse devenait de plus en plus militante, non-seulement dans ses drames historiques, la plupart ouvertement hostiles ou suspects, mais même dans ceux dont le titre et le sujet semblaient garantir l'innocence. Ce fut sans doute pour cette raison

(i) In those holy fields

Over whose acres walk'd those biessed feet Whiclî fourteen hundred y ears ago, werenail'd. For our advantage on the bitter cross. (Henri IV, acte I,

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