ERREURS
ET
LES ERREURS ET MENSONGES HISTORiaUES DEVANT LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Séauce du jeudi 26 juin 1879.)
M. le Ministre de l'Instruction publique signalant aux représentants de la France les livres, selon lui, très-dangereux que les Jésuites mettent ou laissent entre les mains de leurs élèves, dans leurs collèges, insiste d'une façon toute particulière sur les Erreurs et Mensonges li'storiques.
« Il y a, dit-il, un livre en douze ou quinze volumes que Ton retrouve dans toutes les bibliothèques de quartier; il forme donc le fonds de la lecture habituelle, en dehors des livres de classe.
« Il a pour titre : « Extrait des Erreurs et Mensonges « historiques, par Charles Barthélémy, »
M. le Ministre nous permettra tout d'abord de lui dire qu'on l'aincxactcmentrenseigné, enlui indiquant comme
en douze ou quinze volumes notre travail qui, à l'heure qu'il est, n'en a que douze de parus. En même temps, nous prenons acte de ce que M. le Ministre reconnait que cet ouvrage est en dehors des livres de classe; ceci est bon à noter, parce qu'Hun peu plus loin on a voulu ériger notre travail en un livre classique, ce qui n'est jamais entré dans notre pensée pas plus que dans celle des Jésuites.
Quant au titre de notre publication, il a été altéré et défiguré ; en eifet, si ce n'était qu'un extrait d'un autre ouvrage, à qui appartiendrait donc cet ouvrage très-volumineux? Car un extrait en douze ou quinze volumes suppose naturellement un ouvrage d'au moins trente-six ou quarante-cinq volumes, lanalyse comportant à peu près le tiers du travail qui en est l'objet. Mais, passons
« Messieurs, poursuit M. le Ministre, je ne vous fatiguerai pas de cette lecture assez répugnante. Ce livre dépasse en violence, en passion, en colère contre l'histoire, contre la société moderne, contre les institutions répuhlicaincs et contre la Révolution tout ce que vous pouvez imaginer. »
Voilà de bien grands mots ; qu'il nous soit permis de les mesurer, en les examinant l'un après l'autre.
Que M. le Ministre n'essaie pas d'entreprendre la lecture, à haute voix, de douze ou quinze volumes, je le comprends , ce serait un peu long ; mais pourquoi dire que ce serait répugnant, puisque, comme on va le voir tout à l'heure, M. le Ministre a confié la lecture, l'examen et la condamnation de mon ouvrage à un de ses administrés?...
Donc, je suis violent, passionné et en colère contre l'histoire. Mais, (jnelle histoire? Celle qu'a écrite Voltaire,
celle que fait la libre pensée de nos jours ; oui, mais
L'4-ce là rhistoire?
Je suis l'ennemi do /a société modemp. Vraiment! Alors je serais donc mon propre ennemi à moi-même, puis-que je suis un enfant de cette société modeiTte, que j'y ai mes affections, mes études et mes intérêts.
Autre grief à ma charge : je suis contre les institutions républicaines. Non, mille fois non; contre la Révolution, oui, de toutes les forces de mon âme.
Contre l'histoire, contre la société moderne et contre les institutions républicaines et la Révolution je m'élève, parce que j'ai voulu dégager un certain nombre de questions historiques des voiles dont l'erreur et le mensonge les ont enveloppées, parce qu'à cette société moderne que j'aime j'essaie de faire connaître la vérité, parce que je fonde la franchise de mon langage sur le culte de la liberté que la république proclame si haut, enfin parce que je montre les périls de la Révolution dans le passé, dans le présent et dans l'avenir.
Poser ainsi ces questions c'est les résoudre, c'est les avoir résolues, ce me semble.
M. le Ministre continue, en ces termes : «Un des fonctionnaires les plus élevés de mon administration, un proviseur de lycée de Paris, à écrit sur ce livre une petite note. Je lui avais demandé de me faire un rapport, et voici comment il apprécie cet ouvrage dans son ensemble. »
Avant de transcrire les paroles de M. le Pro\iseur, qu'il me soit permis de faire remarquer qu'un extrait de la taille que l'on sait méritait mieux qu'une petite note, cela valait bien la peine d'un rapport; car c'est un rapport et non une petite note que M. le Ministre avait demandé.
Mais, que voulez-vous? c'est une lecture si répugnante que celle des Erreurs et Mensonges historiques!...
Donc, c'est M. le Proviseur qui parle : « Il respire dans « ces ouvrages une haine implacable contre la société mo- « derne. Sous prétexte de rectifier quelques erreurs déjà « combattues ailleurs, M. Barthélémy fait le procès au « monde nouveau. Depuis la Renaissance et la Réforme, « il n'y a plus que mensonge et abomination,
« L'argumentation y est tissue de sophismes. On rejette « sur la politique les crimes commis par le fanatisme re- « ligieux, et l'on rejette sur les mœurs les horreurs de la « politique. On discute pour diminuer la liste de quelques « milliers de personnes. On triomphe quand on a pu sur- « pendre une contradiction dans les chiffres, mais on ad- « met, sans attendrissement d'àme, que l'on brûle les « sorciers, les hérétiques. Il n'y a pas le moindre clan d'hu- « manité et de bonté de coeur.
'( On y trouve des tableaux très-libres et presque à souil- (' 1er l'imagination des enfants... Voir, à l'article de Calas, « 2" série, page 71 et 72, un échantillon du style poissard « appliqué à Catherine II, à Auguste III, à Poniatowski, à « Frédéric II, on appelle celui-ci... »
M. le Ministre, s'interrompant : « Je n'ose pas lire ce passage à la tribune. »
M. Paul Bert. « Vous pouvez nous le lire : c'est écrit pour des enfants! » (Oui! oui! à gauche.)
M. le Ministre, continuant * « Et cet excellent universitaire ajoute : « Je me demande ce qu'on peut espérer de « jeunes gens préparés par de telles lectures à entrer dans « le monde. »
Ouf!.. Eh bien! cette petite note (toute petite note) de M. le Proviseur prouve qu'il ne s'est pas donné la peine,
je ne dis pas de lire, mais seulement de parcourir mon travail. Comment, dans onze volumes et sur plus de cent questions, cinq ou six ont à peine attiré son attention!.. La petite note a pour but unique d'établir que j'ai une haine implacable contre la société moderne et que je fais le procès au monde nouveau, parce que je redresse les erreurs et les mensonges historiques dont on a voulu écraser le passé.
« On (c'est moi, ce on,) on discute pour diminuer la liste « des victimes de quelques milliers de personnes. » Cette insinuation vise une des questions contenues dans le premier volume de ma publication, la Saint-Barthélémy, où j'établis, preuves en mains: i" que la religion n'a eu aucune part à la Saint-Barthélémy; 2° que la Saint-Barthélémy fut une affaire de proscription ; 3° que la proscription n'a jamais regardé que Paris ; 4° enfin , qu'il a péri beaucoup moins de monde qu'on ne croit, à la Saint-Barthélémy. Je renvoie le lecteur à cet article essentiel de mon travail (p. 217 7- 225) ; on ne peut exiger de moi que je reproduise ici ces huit pages, ce n'est ni M. le Proviseur, encore moins M. le Ministre, qui se livrerait à cette lecture assez répugnante. Cependant, je prendrai la liberté de leur signaler ce que M. de Falloux, après Hume, M. Capefigue et M. de Carné, hommes que l'on ne peut suspecter d'une haine implacable contre la société moderne, ont écrit dans le Correspondant, dans la Revue des Deux-Mondes et ailleurs sur la question de la Saint-Barthélémy.
U attendrissement d'omeet la bonté ie cceuràoutY excellent universitaire m'accuse de manquer n'ont rien à voir dans des questions de pure critique historique, telles que celles qui sont examinées dans un ouvrage de la nature de celui-ci.
Mais, quand on vient dire qu' « on y trouve des tableaux
très-libres et presque à souiller l' imagination des enfants... » je proteste hautement et je mets au défi qui que ce soit de prouver une telle insinuation aussi perfide que gratuite. Voici ce qu'il y a, en toutes lettres, dans ces fameuses pages 71 et 72, marquées à l'encre rouge par M. le Proviseur ; je cite textuellement :
« Est-ce l'amour delà tolérance, l'horreur du sang versé « qui portaient Catherine II à s'attendrir sur Galas? Mais, « elle fut cruelle pour ses sujets, impitoyable pour ses « ennemis, dure pour sa famille ; elle refusa de payer les « dettes de sa mère morte insolvable à Paris ; elle fit étran- « gler son mari, elle ne put soulfrir son fils ; elle tâcha de « le tuer moralement. Quant aux turpitudes de sa vie, « elles sont si dégoûtantes qu'elles ne peuvent être racon- « tées dans aucune langue.
« Et ce roi de Pologne, cet Auguste II, cet ivrogne qui « laissait déchirer son pays par la Russie, ce faux-mon- « nayeur! voilà l'homme qui pleure sur Calas.
« Qui encore? — Poniatowski, esprit ordurier, l'amant « de Catherine II, ce tyran abject de la Pologne.
« Que dire de Frédéric II, — « le grand Frédéric! » — « qui ne voyait dans le peuple qu'une masse imbécille « faite pour être menée p'âi" ceux qui se donnent la peine « de la tromper. » C'est lui-même qui a écrit cela.
«Ce bourreau d'argent et d'hommes; cet avare, ce « sodomite, ce banqueroutier, ce faux-monnayeur , ce <( bourreau de sa famille, ce tyran de son armée, cet « Attila de la Pologne, ce Néron de la Saxe, cette brute !.,
« Encore un des hommes attendris par Calas! » •
Voilà ce que j'ai écrit, ce que j'écrirais encore. Depuis quand donc n'est-il plus permis d'appeler
Un chat un chat et Rolet un fripon?...
Après la péroraison indignée de la petite note de M. le proviseur, M. de la Bassetière a dit ceci : « M. de Barthélémy est un élève devotreEcole desChartes; il adonnédes pièces à l'appui de ce qu'il avance. Vous ne l'avez pas lu ! »
Tout en remerciant l'honorable député de la droite, que je n'ai pas l'honneur de connaître, je réclamerai contre la particule nobiliaire qu'il m'a octroyée; je suis tout bonnementCharlesBarthélemy, le fils d'un honnête homme qui m'a appris à connaître, à aimer et à dire la vérité. Je ne suis pas non plus un élève de l'Ecole des Chartes, école que j'estime infiniment et dont j'aime à citer les excellents travaux qui m'ontbeaucoup servi. Oui, — comme le dit très-bien M. de la Bassetière, — j'ai donné des pièces à l'appui de ce que j'avance, seulement, ainsi que conclut l'honorable député, M. le Ministre n'a jamais lu mon ouvrage. A quoi M. le Ministre a répondu : « Je vous indique seulement les têtes des chapitres, » et il continue en ces termes, à mon endroit:
« La révocation de ledit de Nantes est, bien entendu, réhabilitée, expliquée; l'Inquisition est justifiée. Il y a un yrand nombre de chapitres consacrés à l'éloge et à la réhabilitation de Torquemada. »
Ce grand nombre de chapitres se réduit à trente-cinq pages du tome IV de mon ouvrage (page 170 à 205) ; évidemment. M. le Ministre n'a pas même parcouru la table de ce volume ni probablement des autres non plus.
M. le Ministre poursuit:
« Je n'ai pas besoin de dire que tous les personnages révolutionnaires sont insultés. Voici un chapitre sur la plus belle de nos pages révolutionnaires devant laquelle, à droite comme à gauche, tout le monde s'incline, sur les armées de Carnot.
« La révolution (c'est M. Ch. Barthélémy qui a écrit « cela), n'est autre chose que le mensonge mis en action, « et le mensonge mis en pratique, c'est le crime doublé « de ridicule; on ne voit et on ne trouvera jamais que cela (( dans l'histoire de tous les grands bouleversements qui, « de 1793 à 1873, ont si tristement dramatisé les annales « de la France.
« Comme la Révolution, fille du mensonge, a sa logique « impitoyable, aux étreintes de laquelle il est impossible « de se soustraire, la question que nous allons traiter ici « est la suite et comme le corollaire indispensable de celle « dont on a lu ci-dessus l'exposé, etqui a pour titre la Fable « des Volontaires, » (Exclamations à gauche et au centre ).
« Les quatorze armées, décent mille hommes chacune, « créées et lancées par Carnot, sont le résultat, dit-on, des « trop fameuses levées en masse dont nous avons vu la <( véritable, grotesque et lamentable histoire; il faut ran- « ger dans la même catégorie, à savoir dans celle des « fables grossières et ridicules, celle des susdites quatorze « armées, bonne tout au plus à débiter à la tribune de la « Convention ou au club des Jacobins, devant une tourbe « d'hommes désireux de se tromper eux-mêmes et surtout «de tromper la nation dont ils conduisaient. Dieu sait « comment, les affaires les plus importantes.
« Or, la Convention ne posséda jamais à la fois (comme « on ne cesse pourtant de le répéter), quatorze armées, « encore moins quatorze armées de cent mille hommes « chacune, et surtout, ce qui est beaucoup plus grave « aux yeux de la morale et de la civilisation, la Convention « n'eut pas à défendre l'unité du territoire national, « menacée par les puissances européennes. » (Nouvelles exclamations et murmures à gauche et au centre.)
Avant d'aller plus loin, je ferai remarquer que des exclamations et des murmures ne sont ni des réponses ni des raisons à opposer à des arguments sérieux tels que ceux que Ton vient de lire. ,
Oui, jai écrit cela et, en le relisant, je me dis que je n'en effacerais pas un mot, tant cela me semble l'expression pleine et entière de la vérité. Je n'ai donc rien à y ajouter, encore moins à en retrancher.
C'est alors qu'un membre de la droite, s'adressant à M. le Ministre, lui dit : ■• Mais quelle est la valeur du livre que vous citez? »
M. le Ministre. — < Mais c'est un livre classique, le livre de lecture habituelle, le fond des bibliothèques de quartier; c'est le livre des grands, des aînés : il estdestiné à former les citoyens ; c'est le grand instrument de propagande î »
M. Paul Bert. — « C'est cela ! Très-bien. »
Non, ce n'estpas cela, n'en déplaise au bouillant applaudisseur de M. le Minisire. Les Erreurs et Meusoujjes ne sont nullement un livre classique, quoi qu'en dise M. le Ministre. Un livre classique a un plan, une méthode, un irdre chronologique, surtout si c'est un livre destiné à enseigner l'histoire ; or, ce plan, cette méthode, cet ordre chronologique n'existent nullement dans mon travail ; ainsi, dès le premier volume, les questions les plus diverses, les plus éloignées l'une de l'autre y sont abordées et examinées : La Papesse Jeanne, — l'Inquisition, — Galilée, — Les Rois fainéants, — l'Usurpation de Hugues Capet, — la Saint-Barthélémy, — l'Homme au masque de fer , — le père Loriquet, — l'Évêque Virgile et les antipodes. On le voit, il n'y a là aucun ordre, aucun parti pris classique (puisque classique il
y a) ; donc, mon ouvrage n'est pas un ouvrage classique.
Ce n'est pas non plus un livre de lecture habituelle, comme l'avance M. legMinistre, c'est un recueil de dissertations, que l'on peut consulter, en cas de doute, sur telle ou telle question historique, rien de plus. Ce n'est pas plus un livre de lecture habituelle que ne le seraient un dictionnaire français, grec, latin, anglais ou allemand, ou qu'une encyclopédie quelconque, ou qu'une biographie universelle.
« C'est le livre des grands, des aines, » dit M. le Ministre : donc ce n'est pas, commele proclamait toutàl'heure l'auteur de la petite note en question, un livre pour des enfants.
M. le Ministre, que décidément la question des quatorze armées de Garnot intéresse plus qu'il ne veut l'avouer , continue sa lecture :
« S'il est de la plus haute importance de donner le « chiffre et l'effectif réels des prétendues quatorze ar- « mées créées par le souffle et lancées par la main de ( Garnot, il ne l'est pas moins, il l'est mêmedavantage de <( mettre en son vrai jour le caractère spécial et tout '( exclusif des guerres soutenues par le Gomité de salut « public. Ge furent des guerres agressives, révolutionnai-- <( res et non des guerres nationales, comme on ne cesse « do le répéter ; ce furent des guerres entreprises dans « un but de propagande et de pillage, et non des guerres « ayant pour unique but la défense du sol et des institu- « lions de la patrie.» (Protestations à gauche et au centre).
M. le comte de Maillé. — «Pour le pillage, cela n'est pas exact, mais pour ce qui est de la propagande, c'est incontestable ! »
Il est facile^de dire : Cela n'est pas exact, mais, pour donner un tel démenti avec assurance et certitude il faudrait avoir lu les preuves du fait avancé et contre lequel on se révolte; or, ces preuves, où le% ai-je puisées? Dans les documents de l'époque révolutionnaire, sur les lèvres de ses hommes politiques.
Appelant la force des armées à laide de ses doctrines sanguinaires, le H janvier 1792, Robespierre s'écriait : « Soldats de Chàteauvieux, approchez, venez guider nos efforts victorieux (1). » Ceux que Robespierre invoquait avec un tel accent pour massacrer les prisonniers que la Révolution avaient entassés dans les cachots, étaient des révoltés, des meurtriers et des galériens (2).
L'armée révolutionnaire n'était pas une armée, mais une cohue de coupe -jarrets, commandée par Ronsin :
(I \ Prudhomme, Révolutions de Parts, tome IX, p. 25 et 26.
(2) On désigne sous le nom de Suisses de Chàteauvieux, dans l'histoire de la Révolution , les quarante soldats du régiment de Chàteauvieux qui avaient été condamnés à trente ans de galères pour avoir joué le rôle le plus actif dans la sédition militaire de >"ancy (août 1790-. Après l'acceptation de la Conslilutiou par le roi (septembre 1791). uneamnislie générale avaitété rendue pour tous les faits relatifs à la Révolution. Le côté droit, au nom de la discipline, se refusait avec raison à ce que les soldats de Chàteauvieux y fussent compris. Les Jacobins, au contraire, les représentèrent comme des victimes d'une impitoyable discipline, comme des martyrs de la liberté. CoUot-d'Herbois se fît leur orateur et leur patron. Enfin l'Assemblée décréta leur mise en liberté (février 1792). Leur sortie du bagne fut un triomphe; Paris, après avoir ouvert une souscription en leur faveur, les accueillit par une solennité pleine d'éclat, qui prit le nom de Fête de la Liberté (ta avril 1792).
12 LKS ERREURS ET MEXSON&ES HTSTORIQUES
elle fat dissoute le 27 mars 1794, après le supplice des Hébertistes. Voici l'idée que Barrôre donne de ces soidisant soldats, dans le rapport à la suite duquel l'armée révolutionnaire fut dissoute : « Peu de temps avant de quitter son commandement pour aller à l'échafaud, Ronsin demandait d'établir à la suite de l'armée révolutionnaire plusieurs commissions militaires et des guillotines ambulantes (1). »
L'argent était devenu le mobile unique de tels soldats. Qu'on en juge, quand on saura qu'un général révolutionnaire tapissait sa chambre d'oreilles de Vendéens, payées vingt francs la paire à ses soldats. Et où lit-on cela? Dans le Moniteur du 22 août 1793. (Lettre du général de brigade commandant à Rouen, Aug. Danican).
L'administration de cette armée était (c'est Saint-Just qui le dit), remplie de brigands, qui portaient sur les états des soldats imaginaires, dont ils volaient les rations et l'équipement. On peut lirelà-dessus une lettre de Garnot(2) et le Moniteur du 8 septembre 1797. (Discours de Johannot, 2 septembre 1797).
Tous pillards, les soldats, les chefs et les fournisseurs l Le Moniteur est plein de faits épouvantables à cet égard.
Quant à la propagande révolutionnaire faite par de telles armées, nous redirons avec M. le comte de Maillé : « C'est incontestable ! »
Mais, pour le croire, il faut l'avoir lu dans les historiens et les témoignages non suspects où nous avons puisé, et
(1) Rapport de Barrère, Moniteur du 28 mars 1794.
(2) Corresponda-nce inédite duComitè dç salut public, lome II, p. 383.
non ailleurs, les éléments de cette question : Z'y quatorze armées de Carnot.
M. le Ministre continue sa lecture : « Oui, ce furent les « Jacobins, ce furent les Girondins, ce furent les Terroris- « tes qui, dans l'intérêt de leur ambition et de leurs théo- « ries, firent déclarerla guerre à l'Europe calme et pres- « que bienveillante à force d'indifférence en face de la « Révolution française, dont elle ne prossentaitpas qu'elle « dût, elle aussi, recueillir un jour les fruits amers. Oui, « loin d'être lancée dans cette effroyable guerre de vingt « ans par le désir d'envahir le sol de la France, l'Europe « ne s'y résolut que par nécessité, afin de défendre son « propre sol, ses propres institutions, ouvertement, office ciellement, matériellement mises en péril par les forces « militaires de la démagogie. » (Nouvelles protestations à gauche et au centre.)
Il est plus facile de protester que de prouver; les preuves de tout ce que l'on vient de lire sont dans mon ouvrage et elles émanent non d'écrivains anti-révolutionnaires, mais des révolutionnaires eux-mêmes, de leurs discours, de leurs écrits, de leurs actes, de leurs excitations coupables ; ces révolutionnaires sont Robespierre, Borisst, Vergniaud, Gensonné, Pétion, CoUot-d'Herbois, Louvet, Canibon, Barbaroux, Chabot, etc.
M. le Ministre, qui décidément ne peut plus abandonner les quatorze armées de «îarnot, poursuit en ces termes :
« Encore une citation, messieurs, du livre de M. Barthélémy, pour vous montrer qu'on ne fait pas seulement l'histoire du passé, mais que c'est à l'histoire du présent qu'on en veut et que c'est sur le présent qu'on se préoccupe de mettre la main.
« Dans ce livre destiné aux jeunes gens, voici ce qu'on
14 LKS ERREURS ET MENSONGES IlISTORIQUrS
lit, à propos des Volontaires de 171)2 : « C'est en effet « sous l'impression de la fable des volontaires qui...
M. le comte de Maillé. — «Parfaitement! cela a été prouvé par M. Rousset!
M. le Ministre, continuant : — ... « qui, depuis plus de « quatre-vingts ans a faussé l'histoire, que le citoyen « Gambetta et autres fous furieux... » (Réclamations à gauche.)
M.levicomtedeBélizal: — « C'est un mot de M. Thiers ! »
M. le Ministre, continuant toujours : «.. . de la guerre à « outrance ont pu rêver et réaliser ces hécatombes aussi « sanglantes qu'inutiles des levées en masse de 1870-1871.
<( Nous croyons, pour notre part, que d'un côté lapa- « resse, d'un autre la terreur, ont fourni un large ap- « point, le plus large peut-être, aux soi-disant Volontai- « res de 1792, surtout après et depuis le 10 août. Ecou- « tons l'histoire, parcourons les rapports de témoins ocu- « laires, et nous verrons bientôt quels rapports frappants « existent entre les volontaires de 1792 et les mobiles de « 1870-1871, qui n'en furent que les tristes copistes — trop « fidèles imitateurs de leur indiscipline et de toutes leurs (( mauvaises passions. » (Vives exclamations à gauche et au centre.)
C'est alors que, se laissant emporter à un mouvement oratoire, M. le Ministre s'écrie : « Vous qui les avez commandés (les mobiles de 1870-1871), levez-vous pour protester. » (Applaudissements à gauche et au centre.)
Après cette explosion d'enthousiasme, reprenons de sangfroid les choses et disons à M. le Ministre qu'en entreprenant le redressement des erreurs et la réfutation des mensonges historiques, nous n'avons pas cru devoir nous interdire, selon son expression imagée, de mettre la main
sur le présent. Le présent, nous l'avons étudié, dès notre premier volume, dans l'exposé des slupides accusations dont V Histoire de France du père Loriquet a été l'objet ; puis dans Louis XVIII et les fourgons de l'étranger ; dans l'examen de la Supériori/'' "' ''" f" Proiipôriff' rJe<t natiowi protestantes.
Quant aux rapprochements qui surgissent entre les Volontaires de 179:2 et les Mobiles de 1870-1871, ils sonton ne peut plusévidentspourtouthommequis'estdonné la peine de lire le livre très bien fait, fort de choses et de preuves, de M. Roussel. Que les Volontaires, ainsi que les Mobiles aient, par la suite du temps, rendu des services et offert des exemples de discipline et de bravoure, nous ne le nions pas, nous ne l'avons jamais nié; mais, ce que l'on ne peut contester, quand on connaît les commencements des uns et des autres, c'est que le plus grand nombre a été loin de se recommander par la tenue, le bon esprit, la discipline et la bravoure. Nous savons qu'il n'y a pas de règle sans exception, et cela ne nous coûte nullement à reconnaître; mais, on voudra bien aussi nous accorder que l'exception, si honorable qu'elle soit, confirme la règle. C'est là ce que nous avons voulu dire, rien de plus mais aussi rien de moins.
Tout en protestant contre mes paroles citées par M. le Ministre, M. le comte de Maillé proteste aussi contre les théories historiques de M. le Ministre.
M. le baron Reille. — « Je m'associe à la protestation de M. de Maillé. »
M. le président (Gambetta), à M. le baron Reille. —
Veuillez ne pas interrompre, x
M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — « C'est une protestation ; M. le Ministre l'avait provoquée. »
M. le Ministre. « — Voilà quelles idées on cherche à introduire dans ces jeunes âmes; quelle appréciation on leur donne sur la glorieuse Défense nationale. »
Puisque M. le Ministre m'accuse d'être un mauvais citoyen et d'exciter à la haine des hauts faits de 1792 d'abord, il me sera sans doute permis d'insister sur les Volontaires et de donner, sur le compte de leurs débuts, quelques renseignements puisés à des sources que M. le Ministre ne peut supposer d'être empoisonnées.
Ayant suivi pas à pas et analysé le livre que M. Rousset a consacré aux Volontaires de 1791 à 1794, je crois devoir lui laisser ici la parole pour expliquer lui-même le but de son travail.
« 11 y a, dit M. Rousset, depuis tantôt quatre-vingts ans une légende des Volontaires. Non-seulement cette légende a faussé l'histoire, mais elle trouble encore aujourd'hui la question si importante et si débattue du système d'organisation militaire qui convient le mieux à la France. »
C'est en mars 1870, la date est bonne à retenir, que M. Rousset écrivait ce qu'on vient de lire. Il continue, en ces termes : « L'auteur a voulu, pour son propre compte, savoir exactement ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a de faux dans la légende ; et comme il avait à sa disposition, dans les Archives dont il a le soin (1), les éléments d'informations les plus nombreux et les plus sûrs, il a évoqué les témoins et provoqué les témoignages.
« Ministres de la guerre, généraux en chef, lieutenantsgénéraux, maréchaux de camp, généraux de division, généraux de brigade, députés à la Législative, convenlion-
(I) Les Archives hisloiiques de la guerre.
nels,représentantsdupeupleauxarmées, commissaires civils, commissaires de la Convention, commissaires du comité desalut public, commissaires du conseil exécutif, agents particuliers des ministres, tous sont venus, tous ont répondu, témoinsirréprochablesetirrécusables, témoms autorisés s'il en fut jamais, car, à l'époque terrible où ils ont agi et parlé, la responsabilité de leurs paroles et de leurs actes n'était pas une Action vaine : il y allait pour enjeu de leur tête, et beaucoup y ont laissé leur enjeu ( l). »
Sans recommencer ici l'analyse, je crois, très-complète que j'ai donnée du livre de M, Roussel, je me contenterai de relever les épithètes dont les généraux, de 1791 àl794, ont flétri ces Volontaires trop surfaits de nos jours. De Moulins, le 7 octobre 1791, le lieutenant général Lamorlière écrivait au ministre : « Depuis huit jours les hom- '< mes sont déjà fatigués d'être à Moulins, et ils demandent
avec instance des permissions de retourner chacun chez (c eux; en outre, les citoyens de Moulins le sont également « d'avoir ce bataillon dans leur ville où sa présence leur « devient très à charge. »
Deux jours après, le général Lamorlière ajoutait : '< J'ai l'honneur de vous rendre compte de l'indiscipline « qui règne dans ce corps et de vous prier de me donner « un mode de punition efficace pour faire adopter à ces « Volontaires l'obéissance, la subordination nécessaire à '( tout soldat. Il leur a été commandé plusieurs rassem- « blements par leur chefs, tant pour apprendre l'exercice « que pour d'autres détails ; une grande partie refuse « tout haut de s'y rendre... Sous tous les rapports, les
(Il Roussel, Les Volon'aires, Avant-pro,)OS , p. i-iir.
« citoyens désirent le départ de cette troupe dontl'incon- « duite les inquiète. »
La mauvaise conduite et de nombreuses désertions déshonoraient les corps de Volontaires.
C'était le directoire de l'Oise qui dénonçait des arrestations illégales et des excès de toutes sortes commis par le bataillon de la Gorrèze à Senlis et àPont-Sainte-Maxence(l). C'était le directoire de l'Aisne qui dénonçait les désordres des Volontaire de Loir-et-Cher à Anizy (2). « N'at- « tendez pas, disait pour sa part le directoire delà Somme, « n'attendez pas l'explosion générale de nos campagnes « contre ccspirates, qu'onne peut mieux reléguer que dans (( quelque place forte aux frontières, pour les instruire « dans leur état et dans l'obéissance aux lois (3). »
Considérons maintenant l'état et la conduite des Volontaires aux armées.
Le 15 mai, l'adjudant général Vieusseux adressait à Brissot, son ami, sur l'état moral de l'armée du Rhin, une lettre dont les observations judicieuses s'appliquaient également aux troupes de ligne et aux Volontaires. « Il faut, « écrivait-il, avoir le courage de le dire, nos troupes ne « sont pas en état de tenir contre un ennemi discipliné et « aguerri. Il faut n'avoir aucune idée de la guerre actuelle « pour croire un instant que le courage seul supplée à « tout ce qui nous manque.
« Le Français a bien ce courage du moment, fruit de <* Timpétuosité, de la vivacité nationales ; mais passé le
(1) 21 février 1792.
(2) 9. mars.
(3) 26 février.
« premier instant de fougue, le découragement succède « et se propage avec une rapidité qui n'a pas d'exemple « ailleurs. Il nous manque ce courage froid et réfléchi, ce « calme dans le danger, cette patience qui surmonte les « difficultés et reste à l'épreuve des obstacles... Ce qui « vient de se passer en Flandre en est une nouvelle preuve « entre mille ; les nouvelles particulières sont désolantes « surcepoint; elles nous annoncent des traits d'une lâcheté « sans exemple, après toute la jactance possible et lesdéu monstrations les plus bruyantes du patriotisme. J'en ai le « cœur ulcéré, parce que je vois les mêmes résultats se « préparer autour de nous .. Je voudrais voir ces prétendus .« patriotes au milieu de soldats ivres ou furieux qui mena- « cent ceux qui osent leur parler des lois et qui vexent, pil- « lent, insultent les citoyens qu'ils sont appelés à pro- « téger et à défendre. J'en dirais trop si Je voulais tout "« dire... (1). »
Au lieu de la date du 15 mai 171)2, mettez celle du mois de juillet ou d'août 1870, et vous aurez le tableau de la conduite de la masse des mobiles de la dernière guerre.
Le général Chazot écrivait, le 7 octobre 1792, àDumouriez : « Il est impossible d'entreprendre quelque chose avec « de pareilles troupes qui dévastent, ne connaissent ni « discipline, ni obéissance, et sont des volontaires dans « toute rétendue du mot. Ils ninspirent que lelfroi aux « citoyens. Je les enverrais au feu, pour voir s'ils savent « aussi bien se battre que massacrer. »
« A Spire, écrivait Custine au ministre de la guerre,
(ri L'adjudant général Vieusseux à Brissot, camp de Neukirch, io mai 1792. Armée du Rhin.
« une compagnie de grenadiers volontaires se portait aux «. derniers excès; conduite par son capitaine et deux sous- « officiers elle brisait les armoires, emportait meubles et «argenterie, en annonçant que ce pillage était légi- « time. »
Au nord comme au midi le désordre était le môme.
Le bataillon des Amis de la République et le bataillon des 83 départements, de passage à Nancy, envahissent le Musée, la Bibliothèque, le Palais de justice, et, sous prétexte de détruire les emblèmes de la ci-devant tyrannie, lacèrent et brûlent des tableaux de prix, avec une barbarie digne des Vandales, c'est l'expression du Conseil général de la commune. Des emblèmes, les fédérés des 83 départements n'hésitent pas à passer aux personnes ; ils parlent de forcer les prisons, d'y égorger les détenus soupçonnés d'émigration, de courir même par la ville pour couper la tète aux aristocrates. « Leur conduite, écrivait le maréchal de camp « Labarolières, fait regarder notre nation comme une so- <( ciété de voleurs et de pirates. »
Mais c'est assez, si ce n'est môme déjà trop, de ces citations que nous pourrions multiplier presque à l'infini.
Pro teste ra-t-on encore contre ces paroles-là, qui ne sont pas les nôtres, mais bien celles des chefs qui avaient essayé de commander de tels hommes et qui se levaient pour protester contre l'enthousiasme révolutionnaire et la folle idée que les armées s'improvisent et peuvent en quelque sorte surgir du sol, au premier signal? A de semblables prétentions on pouvait appliquer le mot de Mirabeau : « Les Français sont comme ces enfants qui sèment le soir des graines dans un jardin et s'empressent d'accourir, le lendemain matin, pour voir si cela a poussé pendant la nuit. »
Enfin, une dernière citation ; c'est celle-ci de M. le Ministre.
M. le Ministre. — « Voilà quelle opinion on cherche à donner à ces jeunes âmes sur les nations voisines et l'Europe civilisée. Voici encore comment s'exprime M. de Barthélémy (s/ci, dans un article intitulé : « De la supériorité « et de la prospérité des nations protestantes. » Vous verrez quelle idée on donne de nos voisins, de nos alliés les Anglais, à ces jeunes gens élevés chez les Jésuites :
« Ainsi, on le voit, à Londres et dans tout le reste de « TAngleterre, la sainteté du mariage est détruite, la bi- « gamie fréquente, la femme non la compagne mais l'esclave de son mari, le lien conjugal dissous, les enfants empoisonnés ou vendus... (Rires.) Telle est la condition ' de la famille sous l'influence de l'Anglicanisme. Que l'on vienne donc après cela nous vanter les mœurs patriar- << cales de nos voisins et signaler comme une marque de " supériorité et de prospérité de leur part ces nombreux ' enfants dont ils font ce que l'on vient de lire ; encore n'avons-nous indiqué que quelques traits entre mille. » Exclamations prolongées.) M. Keller. — « Assez! ce n'est pas sérieux. » M. Henri Villain. — « MAIS IL EST IDIOT, CE MON- SIEUR-LA! »
Je ferai d'abord remarquer à l'honorable M. Keller que ce qui n'est pas sén'eux, c'est son exclamation môme, et à M. H. Villain que des injures ne sont pas des raisons; j'ajoute, et c'est l'essentiel, que ni M. le Ministre ni le rapporteur, nommé par lui, n'ont été exacts dans leur façon de citer ; mais, contre un adversaire, il semble que tout soit permis et de bonne guerre. Jamais , — et nous allons le prouver, ce ne sera ni difficile, ni long, — jamais
on n'a mieux su mettre en pratique l'axiome si connu d'un cynique diplomate des temps modernes : « Donnezmoi deux lignes d'un homme, et je me charge de le faire pendre. »
D'abord, l'alliance anglaise n'a rien à voir dans une simple question d'histoire; les faits sont les faits. Il s'agit de savoir si je suis oui ounon fondédansmes conclusions, sans prendre les derniers mots de mon argumentation pour mon argumentation elle-même. Ce que cite M. le Ministre est nonaux pages54et5o ; mais aux pages précédentes (51, 52,53 et 54). J'ai donné toutes les preuves sur lesquelles jappuie ma conclusion, que l'on connaît déjà.
Ce que l'on va lire est à l'adresse de M. le Ministre, de M. Keller et de M. H. Yillain, et est sérieux, parce qu'il vient d'hommes qu'on ne peut taxer d'être idiots.
« Que dire de la famille en Angleterre ?. . . Outre le divorce, « qui a force de loi, les cas de bigamie, par le fait même « du divorce dont ils sont une conséquence naturelle, « sont très-fréquents en Angleterre (1). On écrivait de Shef- « field, il n'y a pas bien longtemps, que deux femmes « avaient été conduites .devant le tribunal de police pour « s'être battues si furieusement au milieu de la voie pu- « blique, qu'elles avaient le visage tout ensanglanté Le « juge leur demanda pourquoi elles s'étaient si fort mal- «< traitées, et elles répondirent qu'elles avaient pour mari « un seul et même homme, nommé Proud, soldat du 21" « régiment d'infanterie,, en garnison à Shelfleld, et qu'el- « les s'étaient défiées "en duel, à la condition que celle « qui parviendrait à terrasser l'autre aurait la possession
(1) Léon Faucher, Etudes sur l'Angleterre, tome I, p. 83.
K du mari et que la vaincue renoncerait pour toujours à < son mariage avec Proud. Celui-ci fut interrogé à son tour, et l'on découvrit qu'au lieu de deux femmes il en avait épouséquatre. — Où donc les avez-vous épousées? lui demanda le juge. Et Proud répondit, en souriant : — Une en Irlande, une en Ecosse et deux en Angleterre.» « Le Journal des Débats (1) disait un jour que s'il fallait s'en rapporter aux discussions du Parlement anglais, il i était à supposer que presque tous les maris battent leurs « femmes. La Chambre des communes avait voté un bill » en vertu duquel les maris qui maltraitaient trop leurs ■( femmes devaient être condamnés à six mois de prison ; mais ce bill ne produisit aucun effet. En 1853, M. Fitzroy disait dans le parlement : « On ne peut lire les journaux sans être constamment frappé d'horreur, tant sont « nombreux les exemples de traitement brutal et cruel « infligé au sexe faible par des hommes dontles atrocités « devraient faire rougir tous les fronts anglais. » Puis il (' racontait des cas et citait des noms : un Henri Balmel, « qui avait peu auparavant tiré sa femme par les cheveux « et lui avait coupé deux doigts; un Jacques Goghlan, " qui avait été sur le point de tuer sa femme le mois pré- « cèdent avec des pincettes; et d'autres cruels maris, « dont les compagnes mutilées formeraient un martyrolorje « matrimonial.
« En 1856, on proposa à la Chambre un nouveau projet « de loi qui condamnait au fouet les maris coupables d'a- « voir frappé leurs femmes... En mai 1857, la même « proposition fut encore présentée à la Chambre, et ce
' Il Février 18o3.i,Cf. YArmomay du 19 février 18o3.)
« fut alors que le Journal des Débals fit l'observation citée « plus haut (1).
« Non-seulement les maris anglais battent très fréquem- « ment leurs femmes, mais encore ils les vendent et « souvent à très-bas prix. A Nottingbam, un certain Hart « exposa sa femme en vente pour un schelling(2). Le 5 « décembre 1849, un mari mit sa femme à l'encan pour « 5 schellings et 3 pence (7 fr. 75 cent.) (3). Et pour ne « pas parler de tant d'autres semblables, en août 1857, « Thomas Middleton vendit sa femme à Philippe Rostini, « pour un schelling et une mesure de hier e, et il fut de- « mandé acte de cette vente avec la signature des contrac- « tants, des témoins et de la femme elle-même (4).
« S'il en est ainsi des femmes, que l'on juge de ce qu'il (' en est des enfants.
« Quand l'exposition de Londres fut fermée, en 1851, « l'office de surveillance publia une note fort exacte des <( objets égarés dans le Palais de Cristal, pendant tout le « temps de la visite, et il y avait quatre-vingt-dix en- « fants. Et il ne faut pas s'étonner de voir les parents per- « dre leurs enfants, dans une ville où il les vendent sur le « marché public. Dans une rue de Londres, le lundi et le « mardi, entre 6 et 7 heures du matin, il y a une foire de « garçons et de fillettes, que leurs parents exposent en « location. « Quand le commerce languit, on en trouve « jusqu'à trois cents qui attendent des acheteurs, mais si
(1) Journal des Débats, n° du 25 mai 1837.
(2) Ibid., 15 janvier 18i4.
(3) Lancaster Ga-etle. cités par le National, 26 décembre
(4) Worcesier Chronicle, août 1857.
« le commerce va bien, on n'en voit que 40 à 60 en une '( fois (l). » « J'ai visité — écrit un Anglais, — le marché « d'enfants, afin d'examiner plus particulièreraentles faits '< dont j'avais entendu parler. J'ai trouvé environ soixante « enfants réunis, la plupart accompagnés de leurs part rents. Apeinearrivc,je fus accablé d'offres. ^Voulez-vous (( un garçon, monsieur ? Une fillette pour le service de la « maison? etc. (2). » «On ne peut s'empêcher, observe à « ce sujet Léon Faucher, d'éprouver un sentiment dou- « loureux, qui va jusqu'à l'indignation, jusqu'à l'hor- « reur (3). »
« Il y a pis encore : il y a en Angleterre des pères et des « mères qui tuent leurs enfants, ce qui se fait de deux « manières. Ce sont d'abord les mères pauvres qui doivent « travailler pendant la journée, qui ne peuvent rester près « de leurs enfants et qui leur donnent pour les endormir « de l'opium, des drogues ou d'autres narcotiques qu'on <f appelle mixture de l'enfant, repos de la mère ! sirop dul- « cifiant. « Le système de donner des drogues aux enfants, « dit un pasteur anglais, est excessivement commun et « est l'une des principales causes de la mortalité qui les « fi-appe (4). » Ensuite il y a des pères et des mères en- « core plus dénaturés qui placent leurs enfants dans quel- « que société d'assurance, et qui les laissent mourir len- « tement pour en retirer un bénéfice. La chose paraîtrait
(1) L'ioa Faucher, Etudfs sur l' Angleterre, lome I, p. 13. (2/ Hickson, Hznd-Loom wjavtn commission report. (3i Etudes sur l Angleterre, lome I, p. 14. (4) Le révérend J. Clay, cité par L^dni-Rollin, De la décadence de V Angleterre, tom^ II, p. 117.
« incroyable, si le jury de Liverpool ne Tavait certifiée, « en l8o3, et si les journaux anglais ne l'avaient amère- « ment déplorée (1). »
C'est à la suite et comme conclusion de ces faits accablants que j"ai écrit : « Ainsi on le voit, à Londres», etc. >> ce qu'a lu M, le Ministre, en oubliant de donner ce qui précède ;<le telle sorte que je semble, pour ceux qui n'ont pas le volume en question entre les mains, l'inventeur de ce tissu d'infamies : ce qui non-seulement ne serait pas sérieux, mais encore odieusement idwt.Or, accusera-t-on Léon Faucher, le Journal des Débats, les feuilles anglaises, Hickson, le révérend J. Glay, Ledru-Rollin, le Times, etc., de n'être pas sérieux, voire d'être idiots ?
On comprend très-bien que ma conclusion, ainsi isolée des faits qui la précèdent et la motivent, ait soulevé des exclamations prolongées au sein de la Chambre des Députés.
En sommes nous avons été flétris, mon livre et moi, par M. le Ministre de rinstruction publique et les clameurs de haro poussées contre l'un et l'autre par lagaucheàpeu près toute entière ; mais, je partage le même sort en si bonne compagnie que, loin dem'abattre, ceblamem'élève de plus en plus le cœur : il y a en effet des injures qui honorent, et celle-ci est du nombre ; elle sera dans ma, carrière d'écrivain polémiste une date à jamais ineffaçable et éminemment glorieuse.
Cn. Barthélémy.
Versailles, 13 juillet 1879.
(1) The Times, 22 décembre i8a3.
LE ROMAN DANS L'HISTOIRE , AU XVir SIÈCLE
Sallengre écrivait, en 1715, à propos de la manie des romans historiques qui signala la fln du dix-septième siècle et de l'engouement du public, surtout à l'étranger, pour ce genre de littérature souvent plus que frivole :
Rien n'est plus dangereux que la lecture de pareils livres, quand même on les lirait avec précaution, parce qu'on se charge la mémoire de faits ou faux ou douteux et que quelque temps après on oublie dans quelle source on les a puisés, et on regarde ces mêmes faits comme véritables (1). »
Ces lignes visent tout particulièrement un auteur que M. Jal appelle « le plus fécond, je crois sans en excepter môme le bienheuxeux Scuiéry (2) , et assurément le
(1) H. de Sallengre, Méinoires de littérature, tome I, p. 196. (La Haye et Paris, 1713, in-S".) {2} Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume ! Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants. Semblent être formés en dépit du bon seqs ;
28 LE ROMAN DANS l'iIISTOIRE, AU XVIl'' SIÈCLE
plus oublié des écrivains français du dix-septième siècle (1). »
Né à Paris en 1644, Catien de Courlilz, sieur de Sandras et du Verger, appartenait à une famille noble et assez aisée, à ce que l'on peut conjecturer (2) ; il servit^ et parvint au grade de capitaine dans le régiment de Champagne; il était de grande taille et de bonne mine, et avait de l'esprit, tourné du côté de l'inlrigue, comme on le peut juger par ses ouvrages. De i678 à 1683, grâce aux loisirs que lui fit la paix de Nimègue, il avait déjà composé quelques ouvrages, comme pour préluder à sa carrière de romancier historique, lorsqu'en 1683 il passa en
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire...
(Boileau, Satyre II).
(i ) Jal, Dictionnaire critique de biographie ci d'histoire (1867), p. 442, art. Cocrtilz.
(2) « Le père Lelong... fait Sandras de Courtilz (sic) natif de Montargis ; mais il était sûrement de Paris, né dans la rue de l'Université ; aussi ce père n'était-il pas bien certain de ce point, puisqu'en quelques endroits de sa Bibliothèque de la France il le dit de Paris. Ce qui a pu le tromper, c'est que de Courtilz a eu jusqu'à la mort une terre à 4 lieues de Montargis, nommée Vergé. II a toujours porté à Paris le nom de Courtilz, que quelques-uns prétendent avoir été celui de sa famille, et celui de Sandras, celui d'une terre en Normandie, dont il n'avait que le nom, son père l'ayant, dit-on, perdue au jeu. C'est ce que je ne crois pas. Sa veuve, dont je tiens tout ce que je rapporte ici, n'a pu me donner aucun éclaircissement là-dessus. » — Le père Niceron, Mémoires pour sei'vir à l'histoire des hommes illustres, tome 11, p. 163-177.
LE ROMAN DANS L HISTOIRE, AU XYIl SIÈCLE £',)
Hollande pour publier ses productions, (f) et il y demeura fort longtemps. Tous ses ouvrages furentimprimés chez Van Bulderen « qui y a gagné considérablement.. On n'a jamais pu savoir en Hollande le véritable nom de cet auteur. Il ne voyait presque personne, et quand ii allait à Amsterdam ou ailleurs, il prenait toujour^ quelque autre nom (2), » entre^ autres, celui de Montfort (3).
« Par complaisance pour les libraires, et pour se faire quelque réputation en ce pays-là (la Hollande^ il commença à prendre la plume contre sa patrie, et composa le traité intitulé : La conduite de la France depuis la paii: de yiwègiie il683) ».
Ainsi s'exprime avec une rare Ingénuité le père Lelong: mais, aussitôt pris peut-être d'une sorte de remords, de Courtilz, la même année, publia une Réponse à son pamphlet, « 11 crut, dit Niceron, devoir répondre lui même à son ouvrage, soit par inclination pour sa patrie, soit pour gagner, en l'attaquant et en la défendant. »
Devine si lu peux, et choisis si tu l'oses.
Ces deux livres sont anonymes, et tous ceux que de
il) Le père Lelong, Bibliothèque historique de la France, tomo m, p. 10, p. XLii. (Mémoires hisloriques sur plusieurs historiens de France, article XII).
(2) H. de Sallengre, Ibid. utsup.y p. 194 et suiv.
(3) Voyez le père Lelong, Ibid. ut sup. — « De retour en Hollande après la paix de Riswyck, de Courlilz s'y donna le nom lie M. de Milli. » — Note de Bayle, Diction, hiit. et crit., article SCHOMBERG (Ch. de .
30 LÉ ROMAN DANS l'hISTOIHE, AU XVIl" SFÈCLE
Gourtilz a composés sont, ou sans nom d'auteur, ou sous un nom supposé.
C'était débuter sous les plus tristes auspices, on en conviendra, que de souffler ainsi, tour à tour, le froid et le chaud.
L'année suivante (1684), de Gourtilz fit paraître des « Mémoires concernant divers événements remarquables arrivés sous le règyie de Louis-le-Grand, etc. » Le fameux Bayle en fit immédiatement une sévère justice, en ces termes :
« Il rapporte une chose que des gens qui connaissent la cour de France et l'humeur du roi très-chrétien ne croient pas. C'est au sujet du gouverneur d'une place, que l'on voulait obliger à se défaire de son gouvernement et qui s'obstinait à le retenir. L'auteur dit que ce gouverneur, marchant fort près de Sa Majesté, comme elle allait à la messe, lui fit de la douleur aux jambes avec le long de son épée, et que le roi lui dit sur cela : « En vé- « rite, je suis bien malhereux, votre épée n'a jamais fait « de mal qu'à moi. » Ceux qui ne croient pas cela disent que les ennemis de ce gouverneur ont attribué ce bon mot au roi, afin que la raillerie perçât davantage, mais qu'il n'y a point d'apparence qu'un prince naturellement bon et généreux ait voulu prononcer une parole qui eût été plus foudroyante pour un gentilhomme qu'un arrêt de mort rendu par un parlement. Ils ajoutent qu'il n'y a nulle apparence qu'il ait oublié cette belle réflexion de son précepteur, « qu'un prince doit sur toutes choses « s'abstenir de la raillerie ; car il n'y a point de vice qui « fasse tant d'ennemis, et qui en fasse de plus dangereux, « parce qu'ils demeurent couverts. Tel mot qui sortant « de la bouche d'un particulier ne serait qu'une légère
LE ROMAN DANS l'hiSTOIRE, AU W'if SIÈCLE 31
a piqûre, est un coup de poignard sortant de celle d'un « prince et laisse dans le cœur des ressentiments mor- « tels. Et il ne faut point flatteries grands de cette persuasion que leurs sujets et leurs inférieurs doivent tout souffrir deux, parce que là où il s'agit de rhonneur, w plus la personne qui le blesse est supérieure, plus la «( plaie en est grande ; de même que l'impression d'un '< corps est plus forte plus il a de poids, et qu'il tombe de plus haut. »
'<■ C'est ainsi que parle M. de Perefixe {{), à l'occasion dune raillerie du roi Henri IV, qui fit un grand préjudice à ses affaires, et c'est ainsi que ce sage précepteur a voulu fortifier son disciple contre la tentation de dire un bon mot qui pût ruiner d'honneur un gentilhomme.
« Et puisque l'occasion se présente de faire une petite réflexion sur l'Histoire de Henri-le-Grand, je dirai que ce seul livre réfute l'erreur populaire dont on ne saurait désabuser le monde, que le roi de France a été mal élevé. L'auteur des Mémoires, se persuadant qu'il est glorieux à ce prince d'être devenu si illustre sans l'aide d'une bonne éducation, n'a pas manqué de parler comme les autres. Mais pourquoi fait-on ainsi sa cour aux vivants, au préjudice de la reine-mère et du cardinal Mazarin, qui sont morts, et même au préjudice de la vérité ? Peut-on dire que l'on ait mal élevé un jeune prince à qui l'on n'a jamais fourni de l'argent que pour les choses absolument nécessaires^, que l'on a mené, dès sa plus tendre jeunesse, dans les provinces du royaume où sa présence pouvait
fl) Son Iliitoire de Henri IV, i66i, in-<2. Celte histoire est 3-inslruetive et très-bien écrite.
32 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XYIl*^ SIÈCLE
dissiper les factions, que l'on a mené en Flandre à l'âge de seize ans, lorsque le siège d'Arras faisait le plus craindre pour les frontières; à qui l'on a fait si bien apprendre tous les exercices qui fortifient le corps, que jamais homme de son âge n'a mieux fait des armes ni mieux gouverné un cheval ; à qui on laissait prendre dans les armées tant de fatigues qu'il en gagna une maladie dont il pensa mourir, et enfin à qui on donna pour gouverneur le maréchal de Villeroy, l'une des meilleures têtes du royaume, pour sous-gouverneur des gentilhommes nourris à la guerre et endurcis au travail, et pour précepteur M. l'évoque de Rhodez (1), qui mit toute son étude à former son disciple sur le modèle de Henri-le-Grand De la manière qu'il a composé la vie de Henri IV, par l'ordre du cardinal Mazarin, à l'usage de Sa Majesté, on voit manifestement qu'il rapportait toutes ses vues à inspirer à son élève l'art de régner, la vie active et le mépris des plaisirs. Une éducation qui roule sur ces principes est mille fois meilleure pour un jeune souverain que celle qui lui emplit la tête de tout le grec et de tout le latin du monde (2). »
En 1685, des Courtilz publiait : La conduite de Mars, nécessaire à tous ceux qm font profession des armes, etc., et les Nouveaux intérêts des princes, « mauvaise copie d'un excellent original, je veux dire, du Traité de V intérêt des princes, composé autrefois par Henri, duc de Rohan. Celui-ci est un politique consommé, qui parle avec con-
(1) H. de Perefixe.
(2) Bavle, Nouvelles de la république des lettres, mars 1684, (p. tl-i3 du tome I des OEuvres diverses de Bayle, édit. in-fol. de la Haye, 1737).
LE ROMAN DANS l'iIISTOIRE, AU XVII*^ SIÈCLE 33
naissance, et celui-là un aventurier qui hasarde quelques réflexions sur le peu qu'il sait du sujet qu'il traite. » Tel est le jugement du père Lelong sur cette production de desCourtilz.
Lenglet du Fresnoy n'est pas moins sévère à l'égard de des Courtilz, à propos de cette production : « Ce petit ouvrage du duc de Rohan a toujours été si goûté, que des auteurs du troisième ordre, nés pour être les singes des grands écrivains, ont cru se faire une réputation, en donnant leurs réflexions sous le titre spécieux de Nouveaux intérêts desprinces, mauvaise copie d'un excellent original. Le premier de ces auteurs est G. des Courtilz, qui a publié beaucoup de romans historiques et politiques, qui ne lui coûtaient que la peine de les coucher sur le papier. Ce qu'il publia donc en I680, en Hollande, où il était alors, n'est qu'une paraphrase et une glose mal concertée de l'ouvrage du duc de Rohan, qu'il a tâché d'accommoder à la situation où l'Europe se trouvait, et qu'il fut encore obligé de changer en 1686, à cause des changements qui arrivèrent dans les affaires (1). »
La môme année voyait paraître, sous le pseudonyme de du Buisson, une Vie de Turenne, qui valut à l'auteur une assez verte réprimande de la part de Bayle:
« Cet ouvrage, dit-il (2), fut composé par un homme qui est encore en vie et qui depuis a fort occupé les imprimeurs : car, c'est lui qui a donné au public une infinité d'autres ouvrages. Il fit semblant d'ignorer l'inscription en
(1) Méthode pour étudier l'Histoire, (édit. de 1772), tome VI, p. 89-93.
2; Réponse aux questions d'un provincial, (tome III des OEuvres diverses de Bayle, p. 547-ool, chap, xxvii).
34 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XYII® SIÈCLE
faux que M. l'abbé de la Roque notifia, de la manière suivante: « Nous sommes obligés d'avertir ici le public « que la Vie de M. de Turenne, imprimée à Cologne Fan- « née dernière, n'est point de M. du Buisson, premier «.capitaine et major du régiment de Verdelin, sous le « nom de qui elle a été publiée. C'est ce qu'on a décou- « vert par l'exacte recherche que l'on a faite tant auprès « de ceux qui ont fréquenté cet officier que de ceux qui « ont eu soin de ses affaires devant et après sa mort. « Aussi cet ouvrage ne sent-il ni son esprit ni son hon- (( nêteté, et il est entièrement éloigné du respect qu'il a « toujours eu pour les personnes de considération qui y « sont maltraitées. (1). » Notre auteur, dis-je, dissimula son ressentiment, et au lieu de corriger son mensonge, il l'amplifia dans la préface de l'édition de 1688 (2); car, comme il avait fait quelques additions à son ouvrage et qu'il en avait refondu le style, il débita que feu M. du Buisson avait laissé deux copies de la même chose, l'une plus ample et plus correcte que l'autre. Il ajouta que la moins correcte avait servi d'original à la première édition, et qu'il publiait la plus correcte, dont l'auteur l'avait rendu dépositaire un peu avant que de mourir. Il se fâcha contre le libraire de Genève, qui avait contrefait l'édition de 1685 et qui se vantait d'en avoir exclu beaucoup de mauvaises phrases. 11 le traita d'homme d'au-delà des monts, tant ilestverséen géographie (3).
(1) Journaldes mvanti, 16 septembre 1686, p. \\1 de l'édit. de Hollande.
(2) C'est la troisième de la Haye.
(3) « Genève, à l'égard de la France, est en-deçà et non au-delà des Alpes. » — Note de Bayle.
LE ROMAN DANS L'hISTOIRE, AU XVlV' SIECLE 35
« Vous pouvez voir une idée générale de cette Vie de M. de Turenne dans les Xoiivellesde la République des lettres (juillet 1685, art I. du catalogue des livres nouveaux ), et dans le Jownal de Leipzig ( mars 1C86, p. 130 ). Mais, comme je sais que vous souhaitez quelque chose de moins vague... on trouve à redire, etavec raison, qu'il nait point daté chaque événement considérable et que, bien loin d'en marquer le jour, il n'en ait pas même coté l'année
« Ce n'est point en ce genre-là le défaut le plus notable de l'historien. Il est plus blâmable encore de ce qu'il confond les temps, lors même qu'il ne raconte que ce qui s'est fait dans le môme lieu. Il fait précéder ce qui devait suivre
« Le prétendu M. du Buisson n'examine pas les choses avec cette exactitude qu'un historien se doit imposer. »
Pendant l'espace de quatre colonnes in-folio, Bayle discute la valeur de l'ouvrage en question et prouve que des Courtilz, la plupart du temps, se réfute d'un livre à l'autre, tout plein de contradictions qu'il est. Cela s'explique, on ne peut mieux, par ce que de Sallengre avait appris, de bonne source, sur les habitudes de sans gène de ce fécond producteur. « Sa veuve a dità des personnes dignes de foi, qui me l'ont rapporté, que son mari travaillait presque sans aucun livre et qu'il écrivait quelquefois une heure ou deux de suite sans en consulter aucun. De cette manière il n'est pas surprenant que cet auteur ait fait des anachronismes et des bévues si grossières , lorsqu'il s'est mêlé d'écrire sur les affaires du temps...
« Il n'avait pas non plus besoin d'un grand nombre de livres lorsqu'il faisait des romans historiques, tels que les
33 LE ROMAN DANS l'uISTOIRC, AU XVIl° SlÈ^Lt:
mémoires de Rochcfort, de d'Arlagiian et de la Fontaine, etc. »
A la Vie de Turenne succéda, en 108(3, celle de Coligny. Pour mieux se déguiser, des Gourtilz, dans cet ouvrage , parle « comme un religionnaire, quoiqu'il ait toujours fait profession de la religion catholique (1). »
« L'opinion commune est — ditBayle, — (2) que cet auteur n'est point de la religion ( calviniste ) mais qu'il ne laisse pas d'en imiter quelquefois le style. » C'est un détail curieux, mais peu édifiant à la charge de des Gourtilz. Varillas, le grand faiseur d'histoires plus ou moins authentiques, s'est laissé prendre au ton de la susdite Vie de Goligny: « Je ne parle pas, dit-il (3), de l'amiral de Ghastillon, avec les éloges que lui ont donné l'ancien et le nouvel auteur de son histoire. L'un (4) et l'autre (o) étaient outrés calvinistes (6), et il semble qu'ils n'aient mis la main à la plume que pour prouver que leur héros n'avait aucune imperfection. »
En novembre 1686, des Gourtilz commença, à la Haye, un journal hebdomadaire, sous le titre de Mercure historique el politique, quil ne continua que jusqu'en 1688.
(1) Le père l^elong.
(2J Nouvelles de la République des Lettres, mars 1686.
(3) Avertissement sur l'histoire de Henri II.
(4) Le protestant Jean de Sarres, Gaipaiis Collnii CastilHonaci vita (1575, in-8).
(5) De Gourtilz.
(6) « Cela n'est point vrai de de Courtiiz.» — Note de Fevretde Fontette, sous le n° 31770 de son édition de la Blblioth. du père Lelon.tr.
LE ROMAN DANS l'hiSTOIRE, AU XYIl^ SIÈCLE 37
« On lui imposa silence alors, parce qu'il faisait paraître trop de zèle pour la France, dans un pays qui entrait en guerre avec cette couronne (1). »
Il fît imprimer, en 1687, à la Haye, les Mémoires de M. L. C.D.R. « contenant ce qui s'est passé de plus particulier « sous le ministère du cardinal de Richelieu et du cardi- « nal Mazarin, avec plusieurs particularités remarquables « du règne deLouis-le-Grand. » Tel est le titre détaillé de ce roman historique dont on a, aujourd'hui, grand peine à s'expliquer le vif succès auxvii^ siècle; carce n'est qu'un tissu assez mal fait d'anecdotes de garnison, propres, tout au plus, à mettre en gaieté les plus vulgaires lecteurs de tous les temps.
A la page 22 de ces Mémoires, l'auteur raconte une aventure sous le nom de Gourtilz, dont il fait le portrait, en quelques mots :
« Nous avions, — c'est le comte de Rochefort qui est censé parler, — nousavionsundenosparens, qui avaitnom Gourtilz, homme de qualité, allié aux premières maisons de la province, quoiqu'iln'en fùtpas originairement, mais qui avait fort peu de bien pour soutenir sa naissance et -a bonne mine, car il était un des hommes de France
1) Le père Leiong. — « On mit d'abord sur le Irtre de ce Mere qu'il était imprimé à Parme ; mais, quelque temps après, les plaintes de l'envoyé du duc de Parme, le libraire fut obligé d'y mettre son nom et l'endroit où le Mercure était imprimé, ce qu'il commença à faire au mois de mars 1688.» — (De Sallengre). Bayle y travailla, depuis, en 1689 et 1690. « Cinq autres auteurs nt conduit jusqu'à ce temps (1769),» dit F. de Fontette, le dernier éditeur du père Leiong, (tome II, p. 626, sous le numéro 2*798;.
38 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl'= SIÈCLE
aussi bien fait {sî'c). Comme il cherchait fortune, il était le plus souvent à Paris, où il est plus facile de la trouver ; et soit qu'il eut des femmes qui fournissent à l'apointement, ou qu'il fut heureux au jeu, il était toujours magnifique et voyait les meilleures compagnies. »
On aperçoit à peu près d'ici le personnage que devait être de Courtilz à cette époque de sa vie. En 1687, il avait quarante-trois ans et était alors dans toute la force de l'âge. Mais, ce qui est encore plus précieux que ce portrait, c'est la préface qu'il a mise en tête de ces Mémoires, et où il cherche, en donnant le change sur sa paternité, à piquer au vif la curiosité du lecteur.
« Le comte de Rochefort — dit-il, dès le début, — a été un homme si connu, et qui estmort depuis si peu de temps, qu'il semble presque inutile de vouloir justifier ce qu'il rapporte dans ses Mémoires. Tous ceux qui ont été hommes de guerre ou hommes de cour savent qu'il n'était pas capable de conter une fable pour une vérité et encore moins de l'écrire pour abuser le public. Il n'y a point eu de plus honnête homme depuis longtemps, et ce n'est pas parce que j'ai toujours été de ses amis que je parle ainsi, mais parce que je suis obligé de lui rendre justice-. Ainsi, si, dès le commencement de ses Mémoires, il rapporte une chose de son père qui paraît surprenante (1), il ne faut pas inférer de là qu'elle n'est pas véritable
a Quoiqu'il en soit, je dirai, pour rendre témoignage à la vérité, que m'étant trouvé l'autre jour en compagnie
(1) Voyez p. o, de la 4® édit. de 1696.
LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVII* SIÈCLE 39
avec M. le président de Bailleul et ayant l'esprit tout rempli de ces Mémoires, je lui demandai s'il ne se ressouvenait point de ce procès, aussi bien que de certaines choses dont M. le comte de Rochefort fait mention en parlant de lui. Il me dit qu'il s'en ressouvenait tout de même que si la chose venait de se passer ; après quoi, y a-t-il rien à dire ? En effet, M. de Bailleul est un homme d'une probité si connue, que son témoignage tout seul suffit pour convaincre les plus incrédules. Cependant il faut que j'avoue que je l'ai été à l'égard de ce qu'il rapporte des Suisses ; car qui pourrait croire qu'il y eut des gens assez simples pour prendre des marionnettes pour des sorciers (1) ? Rien n'est pourtantplusvéritable,etjene me suis pas contenté de m'en éclaircir avec Brioché, mais encore avec M. du Mont (2) que je connais particulièrement. Ils me l'ont avoué tous deux, mais bien différemment l'un de l'autre ; car, Brioché n'en a fait que rire, comme s'applaudissant encore d'un tour qui lui convenait si bien, au lieu que M. du Mont s'en est mis en colère, comme si la chose ne venait encore que d'arriver. « Si M. le comte de Rochefort se montre aussi sincère dans un récit qui ressemble si fort à une fable, combien, à plus forte raison, devons-nous ajouter foi aux choses qu'il rapporte d'ailleurs? En effet, quel inconvénient peuton trouver à l'égard de ce qu'il dit du cardinal de Richelieu (3} ? Ne sait-on pas bien que tous les ministres sont
(1) Voyez p. 334et suiv.
(2) Ibid., p. 336 et suiv.
(3) P. 32 et suiv, — Un exemple, entre plusieurs autres : « Le cardinal continuant à m'employer comme auparavant, m'envoya sur le chemin de Saint-Denys porter un sac plein d'or, avec ordre
40 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl" SIÈCLE
mystérieux ou du moins qu'ils le doivent être et que celuilà surtout affectait cette qualité, comme le rapporte fort
bien M. le comte de Rochefort?
« L'on trouve dans tout cela des leçons pour savoir se conduire, ce qui est la plus grande utilité que l'on puisse retirer de la lecture d'un livre. Je crois aussi que le principal motif qui a poussé M. le comte de Rochefort à écrire n'a pas tant été le désir qu'il avait de faire voir qu'il avait été employé dans les affaires secrètes que celui de rendre les autres sages par son exemple Cependant, si ces Mémoires ne sont pas si utiles que je me l'imagine, toujours seront-ils fort curieux. L'on y voit des choses fort touchantes, et qui n'ont jamais été écrites ailleurs. Ils seront aussi fort divertissants, et je ne crois pas que personne s'ennuie jamais à les lire. C'est peutêtre l'amitié que j'ai eue pour celui qui les a faits qui me fait tenir ce discours, et j'avoue que nous avons été si bons amis que je pourrais bien avoir cette faiblesse. Toutefois, comme je ne suis pas le seul qui les ait lus et que
de le jeter sous une pierre de taille, que je trouverais appuyée sur d'autres pierres, un peu au-delà de Montfaucon. J'avais ordre aussi de m'en revenir sur mes pas, tellement que je ne puis dire pour qui c'était, encore moins qui le vînt ramasser. J'en portai un aussi quelques jours après dans Noire-Dame à un homme qu'il m'avait dit devoir être appuyé sur un tronc, tenant sa tête d'une main et ayant l'autre derrière son dos... Ce fut dans celle-ci que je mis le trésor que j'avais en dépôt, mais il ne m'était pas permis de voir au visage celui à qui je faisais tant de bien . Je crois qu'il y avait plus de mystère à tout cela que de nécessité et que ce n'était que pour voir si on lui serait fidèle ou pour rendre son ministère plus estimé par le secret. »
LE ttOMAN DANS l'hISTOIRE, AU XYIl^ SIÈCLE 41
les autres se sont trouvés de mon goût, je ne craindrai point de dire encore une fois qu'il n'y en a guère de plus agréables. Cependant, il faut que j'avoue une chose dont je ne sais si on me saura gré ou non. Je donne ici ces Mémoires, contre la dernière volonté de leur auteur, lequel n'ayant survécu qu'un mois ou deux à sa retraite me dit de les supprimer. Je n'en sais pas bien la raison, si ce n'est qu'étant prêt de quitter le monde, il voulait épargner quelques gens avec qui il avait eu des démêlés etde qui il ne dit pas trop de bien. Mais cela ne m'a pas paru une raison suffisante pour priver le public d'un ouvrage i curieux : quoiqu'il en soit, le voilà tel que je l'ai reçu et je ny ai rien augmenté ni diminué. »
Très adroite cette préface et on ne peut mieux faite pour piquer au plus haut degré la curiosité; l'art de se faire à soi-même larticle est ici pratiquéavec unehabileté, disons le mot une rouerie peu commune. On a beau dire : « A bon vin pas d'enseigne, ) l'étiquette pare toujours la marchandise, invite à l'acheter et souvent lui prête, par l'imagination prévenue, une saveur piquante. De Gourtilz savait se préparer des succès et en recueillir les fruits abondants ; les Mémoires du comte de Rochefort eurent beaucoup d'éditions (1)
« Quoiqu'il dise, en terminant sa préface, que cet ouvrage lui a été confié par celui qui l'a fait, qui lui a recommandé en mourant de le supprimer, c'est là un de ces faits supposés, qui servent à donner plus de cours à un ouvrage (2). »
Bailleurs, en admettant que le comte de Rochefort ne
(1) Sallengre..
(2) Le père Lelong.
42 LE HOMAN DANS L'hISTOIRE, AU XYII* SIÈCLE
voulût pas que ses Mémoires parussent après sa mort, il lui était on ne peutplussimple et facile d'en brûler sous ses yeux et lui-môme le manuscrit, sans le confier h un indiscret tel que de Gourtilz.
Quoiqu'il en soit, «jamais livre du temps n'a peut-être été mieux reçu que les Mémoires du comte de Rochefort, ditSallengre... C'est cependant un pur roman historique et qui ne mérite pas la moindre créance. »
« L'auteur de ce livre est G. des Gourtilz..., incapable de se modérer dans la composition. Cependant il est peu d'auteurs qui aient autant travaillé; c'était un goût romanesque, où il mêlait quelque teinture d'histoire. Les anachronismes ne l'épouvantaient pas : c'était des bagatelles, pour un homme qui ne faisait usage d'aucun livre. Ecrire
pour ou contre son prince, tout lui était égal Il est
bon d'être sur ses gardes contre un homme qui a répandu dans le monde une infinité de Mémoires et de Relations différentes, qu'il faut bien se garder de prendre pour des morceaux d'histoire (1). »
Dans son Dictionnaire historique et critique (2), Bayle a poussé une charge à fond de train contre de Gourtilz, à propos des Mémoires du comte de Rochefort et de la façon outrageante dont il y est parlé de Mlle de Hautcfort, depuis maréchale de Schomberg. Après avoir qualifié do Gourtilz « un satyrique moderne », il ajoute : « c'est l'auteur d'un livre qui fut imprimé à la Haye, en 1687, sous le titre de Mémoires de M. L. G. D. R., etc.. Il a sans doute de l'esprit, mais on ne vit jamais un tel emballeur
(1) LengletduFresnoy, o/>. cit.ut.sup., iomelX,p. 171 et 172.
(2) Article Schomberg (Ch. de).
LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl'' SIÈCLE A'à
de toutes sortes de contes, ni un tel compilateur de toutes les rapsodies satyriques qu'on peut apprendre dans les auberges et dans les armées.
« Rien n'est plus faux que ce qui se lit dans le premier tome des Mélanges de \igneul Marville (1), en ces termes: « Depuis le temps de Henri lil on n'a point entendu parler de petits maîtres que sous le cardinal de Richelieu, qui entretenait à son service un certain nombre de gens déterminés qu'il employait à l'exécution de ses desseins. Rochefort, dont nous avons des Mémoires, était de ces gens-là.» Ce prétendu Rochefort n'était pas encore au monde ou n'y était que depuis peu quand ce cardinal mourut. Ouoiqu'il en soit, il dit (2) que la duchesse de Chevreuse appréhenda que La Porte, qui de petit tailleur qu'il était
« de son métier ne la sacrifiât à la maréchale de
« Schombergqui, après avoirrésisté à l'amour du roi, n'avait pu, selon le bruitcommun,se défendre de celui d'un homme de si basse étoffe. »
'( Je fais cette petite remarque ; c'est que le temps dont il s'agit là est celui qui a coulé entre la mort du cardinal de Richelieu et celle du roi Louis XIII. Or, en ce temps- là, le maréchal de Schomberg n'avait pas encore épousé la dame qui est ici en question; c'est donc mal à propos qu'on la qualifie comme l'on fait. »
« Il s'est trouvé — écrivait, en 1689, l'abbé Faydit, (3) — un insolent écrivain, qui, dans un livre plein de faussetés.
(1) P. 324, (!■■« édition de Rouen).
(2) P. 95 et 96.
(3) Cs. Extrait d'un sermon prêché le jour de saint Polycarpe à ùnt-Jean-en-Grève, à Paris, avec les preuves, etc., page 36, et ipplément à la Dissertation sur le sermon de saint Polycarpe.
44 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVII* SIÈCLE
intitulé Mémoires de M. L. G. D. R., a eu l'efFronterie de répandre sa satyre sur une si belle vie, (celle de Mlle de Hautefort,) et sans songer que cette maréchale, dont il parle si mal, est celle-là môme que les poètes naturellement satyriques appelaient dans sajeunesse*S'am^e//aw/efort (1); il n'a pas craint^ par la plus lâche et la plus ridicule de toutes les médisances, de lui donner pour galant un homme qu'elle n'a jamais vu ni connu. »
« On ne devrait pas souffrir — ajoute Bayle (2), — que tant de gens eussent la hardiesse de diffamer les plus grands noms. Je connais bien des personnes qui gémissent de l'impunité de cette licence. On la trouverait plus supportable , si ces auteurs satyriques étaient assurés de ce qu'ils débitent ; mais, le plus souvent, ils n'en ont nulle certitude, et, quelquefois même, ils savent qu'ils mentent, et ils refuseraient opiniâtrement de se retracter si l'on mettait en évidence leurs calomnies. »
En 1689, de Gourtilz fit paraître son Histoire de la guerre de Hollande, depuis l'an 1672 jusqu'en 1077. « Son zèle pour sa patrie fit qu'il lui échappa quelques vérités qui déplurent à ceux chez qui il vivait ; il fut obligé de quitter ce pays et de s'en revenir en France (3). »
Bayle, dans sa Réponse aux questions d'un provincial (4), dit, à propos de ce livre de de Gourtilz : «Il est l'auteur de V Histoire de la guerre ffe //o//an(/e... Les journalistes de Leipzig (5) en ont parlé et ont donné à connaître qu'ils y
(1) Ibid. ut Slip.
(2) Voyez les poésies de Scarron, passim. (H) Le père Lelong.
(4) Chap. xxvii.
(5) Septembre 1689, p. 498 et suiv.
LE ROMAN DANS L UISTOIRE, AU XVII* SIECLE 4o
remarquaient bien des mensonges. Ils en indiquent trois ou quatre qui concernent des faits publics les plus éclatants que l'on puisse voir. L'analyse que M. de Beauval (1) vous fournira de la même Bistoire est très bonne (2)... »
Basnage, que son séjour en Hollande mettait mieux à même que personne de savoir bien des choses sur les auteurs anonymes réfugiés dans ce pays, tance assez vivement de Courtilz, sans le nommer toutefois, dès le début de son compte-rendu de Y Histoire de la guerre de Hollande : « L'auteur dit, dans sa préface, qu'il serait à souhaiter pour la certitude et l'éclaircissement de l'Histoire, que ceux qui se mêlent d'écrire nous donnassent celle de nos jours... Mais il n'est que trop vrai que ces auteurs contemporains nous débitent souvent des anecdotes et des intrigues, qui n'ont d'autre fondement que la force de leur imagination ou bien l'infaillibilité prétendue de leurs maximes. Le peu d'exactitude, la trop grande crédulité, la crainte de choquer les puissances ou l'inclinationaveugle pour un parti sont souvent la cause de bien des erreurs. Mais surtout la flatterie et l'espoir de faire sa cour, en débitant d'ingénieux mensonges ou en déguisant des vérités qu'il n'est pas à propos de publier, sont des écueils où toute la bonne foi des historiens ne se peut empêcher de faire naufrage (3). »
Il nous semble que c'est là un portrait assez bien pris sur le vif.
« Il y a des gens qui le soupçonnent d'avoir composé divers écrits qui avaient paru avant qu'il donnât la Vie
{{) Basnage, sieur de Beauval.
(2) Histoire des ouvrages des Savants, juillet 1689, p. 442-456.
f3) Ibid. p. 443 et 444.
46 LE ROMAN DANS l'hiSTOIRE, AU XVll" SIÈCLE
de M. de Turenne et dontquelques-uns réfutent les autres ; car on croit que. par complaisance pour les libraires, il prenait quelquefois la plume contre la France, mais que son inclination le portait ensuite à réfuter ce qu'il avait dit... Si l'on a raison ou non de lui imputer tous ces écrits-là, c'est ce que je ne déciderai point. Je vous dirai seulement qu'il s'est rendu digne d'être soupçonné de les avoir faits, qu'il s'en est, dis-je, rendu digne par des ouvrages qui sont effectivement dignes de lui.
« En généralje vous avertis qu'on ne peut guère se fier à un historien, depuis qu'on a su qu'il a mis au jour mille et mille choses inventées à plaisir ou puisées dans les bruits de ville...
« C'est pourquoi je vous conseille de continuer à douter de ce qu'il raconte qu'en 1695 l'amiral Russel, ayant amené sa flotte sur les côtes d'Italie, les Génois prêtèrent quatre milUons au roi d'Angleterre, et le pape lui-même^ tout ennemi qu'il est des Protestants, fut obligé de recevoir les vaisseaux anglais dans ses ports et d'envoyer complimenter de sa part cet amiral, qu'il régala d'autres présents que de reliques.
« Je ne me souviens point, ajoute Bayle, d'avoir rien lu de cela dans les Gazettes de Hollande ni dans leurs commentateurs, et tous ceux que j'ai consultés m'ont répondu qu'ils n'en ont aucune idée. Gomment serait-il possible qu'un si grand sujet de triomphe et une si ample matière de réflexions et d'acclamations eût laissé si peu de traces dans la mémoire de ceux qui lisent les écrits des nouvellistes? Doutez donc du fait jusques à ce qu'il soit attesté par des personnes plus croyables que l'auteur dont il s'agit. C'est un homme qui veut se faire lire et qui, pour en mieux donner à garder, parle des choses comme témoin oculaire.
LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVU'^ SIÈCLE 47
quoiqu'il n'ait bougé de sa chambre. Il cherche à se débiter comme un grand registre d'anecdotes, il sème partout des aventures qui puissent surprendre: on serait bien simple si l'on croyait, sur sa parole, que M. de Gatinat s'est déguisé plusieurs fois en moine, etc. (1) pour le service du roi, et nommément pour porter le duc de Mantoue à recevoir dans sa capitale une garnison française (2). »
En 1693, de Courtilz avait publié — desa façon bienentendu, le « Testament politique de M^*^ J . B. Colèert, etc. » C'étaitle Testamentpolitique du cardinal de Richelieu, paru en 1687 (3), qui avait inspiré àdeCourtilzla pensée de fabriquer une pièce du même genre, sous le nom de Golbert. Il résulte de la lecture de ce libelle, ( car c'en est un contre Louvois et Louis XIV, ) que le programme de la Révolution française de 1789 s'y trouve d'avance tout tracé, à près d'un siècle de distance; c'est là tout le triste intérêt de cette élucubration, sans aucun autre mérite d'ailleurs ( 4).
Une vie, comme celle de Catien de Courtilz, devait être agitée et elle le fut en effet. « Sans compter des voyages incessants, quelques exils et les inimitiés qu'il s'acquit par plusieurs de ses publications anonymes, dont on con-
{{) Guerre d'Italie, édit. de 1702, p. 10, 349, 350 et 352.
(2) Jbid., p. 264 et 265. — Cs, Bayle, Réponse aux questions d'un provincial, chap, xxviii, p. 561.
(3) Sur Tauthenticité du Testament politique du cardinal de Richelieu, voyez la quatrième série des Erreurs et Mensonges historiques, p. 25-93. (Un chapitre des erreurs et mensonges de Voltaire).
(4) Voyez dans Basnage, Hist. des ouv. des Savants, 1693, juin, p. 574-577,* l'analyse du prétendu Testamentpolitique de Colbert ,
48 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl" SIÈCLE
nut toujours l'auteur, il eut à subir deux fois les rigueurs de l'emprisonnement à la Bastille. De ces deux emprisonnements, dit Jal (1), les biographes de Gourtilz de Sandras n'ont connu que le dernier, qu'ils attribuent à la mise au jour des Annales de Pans et de la cour, publiées en 1701. Si, comme ilsle disent, Gourtilz fut incarcéré pour les révélations ou les calomnies contenues dans ces Annales, il était incorrigible, car il sortait de prison quand il composa ce méchant livre. Il avait été, en effet, élargi le 28 février 1697, entré qu'il était à la Bastille le 20 avril 1693. » Ce qui fait un peu plus de quatre ans de prison* assez dure, comme on en peut juger par ces extraits des documents de l'époque, publiés par Jal : « Ordre pour arrêter le nom- « mé Gourtilz et le conduire à la Bastille. Lettre pour (( le faire recevoir à la Bastille, sans qu'il ait commu- « nication avec qui que ce soit, si ce n'est avec M. de « la Reynie. » Mme de Sandras demanda plusieurs fois, sans l'obtenir, la faveur de voir son mari. Le ministre se relâcha enfin de sa rigueur, et le 27 février 1694, il écrivit à M. de Besmaux, gouverneur de la Bastille: « La femme « de Gourtilz ayant demandé permission de le voir, il faut « que vous lui en donniez la liberté pour wie fois seule- « ment et en présence d'un officier, et au surplus que vous «empêchiez que cet homme n'écrive et ne reçoive aucunes « lettres ni mémoires, étant d'un esprit dangereux, »
Gatien de Gourtilz resta deux ans en prison, privé de toutes communications avec sa femme. Enfin le roi, ou plutôt Pontchartrain, se laissa attendrir aux prières de Mme de Sandras, et, le 15 février 1696, il adressa ce billet
(1) 'Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (1867), art. Gourtilz, p. 442.
LE ROMAN DANS l'hiSTOIRE, AU XVIl'^ SIÈCLE 49
à M. de Besmaux : « Le roi trouve bon que la femme du « sieur Gourtilz, prisonnier à la Bastille, le voie quelque- <^ fois en présence d'un officier, pour leurs atl'aires particu- « lières. »
M. de Besmaux, qui était gouverneur de la Bastille dès l'année 1658 (l), a été assez mal mené par de Gourtilz, dans ses Mémoires de M. d'Artagnan, publiés en 1700, en Hollande.
Dans l'avertissement, placé entête du premier volume de ces Mémoires, à propos d'un parallèle entre d'Artagnan et de Besmaux, Gourtilz s'exprime ainsi sur le compte de ce dernier : « Il (d'Artagnan) n'est pas le seul qui ait\oulu paraître plus qu'il n'était... Je veux parler de M. de Besmaux, qui fut soldat aux gardes avec lui, puis mousquetaire et enfin gouverneur de la Bastille... L'un
l'Artagnan) est mort presque aussi gueux qu'il était \ cnu au monde et l'autre extrêmement ricbe. Le fiche, c'est-à-dire M. de Besmaux, n'a pourtant jamais essuyé un coup de mousquet ; mais la flatterie, l'avarice, la dureté et l'adresse lui ont plus servi que la sincérité, le déintéressement, le bon cœur et le courage que l'autre eut en partage. Ils ont été tous deux, à ce qu'il faut croire, bons serviteurs du roi, mais l'un (de Besmaux) jusques à la bourse,... au lieu que l'autre faisait litière de son ar- -ent, pour peu qu'il crût qu'il y allât de son service.
X Si je parle ici de M. de Besmaux, c'est que, comme j aurai beaucoup de choses à en dire dans la suite, il n'est pas hors de propos de le faire connaître pour ce qu'ilétait. »
(1) Sur Besmaux (Fr. de Montlezun, seigneur de Besmaux), voyez Jal, p, 215. M. A. Dumas a estropié le nom de Besmaus en celui de Baisernaux (dans son Vicoynte de Bragelonne).
50 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl^ SIÈCLE
Voilà un homme passablement accommodé ; ce n'est rien cependant en comparaison de ce que Gourtilz en dit, par la bouche de d'Artagnan, oubliant que dans l'avertissement de ces prétendus Mémoires, il a promis de parler lui-même de M. de Besmaux. On voit que les contradictions de de Gourtilz étaient à la hauteur de ses distractions ou de ses oublis,
« Je trouvai Besmaux dans la même compagnie où j'étais. C'était un homme tout d'une autre humeur que moi... Il avait de la vanité au delà de l'imagination. Il eut voulu presque que nous l'eussions cru de la côte de saint Louis, tant il s'en faisait accroire : tout cela n'était fondé cependant que sur ce qu'il était plus vain que les autres, quoi qu'il ne valût pas mieux. Le nom de Besmaux qu'il portait était le nom d'une petite métairie, qui était plus chargée de taille qu'elle' n'apportait de revenu, mais, comme lorsque l'on s'entête une fois de vouloir paraître plus que l'on est, l'âge n'a guère de coutume de réformer ce défaut , il fit porter le nom de marquisat à cette chaumière d'abord qu'il devint en fortune... (1).
« J'avais peine à souffrir que Besmaux se donnât des airs de grandeur, en vantant le nom do Montlezun, qu'il portait. C'était à la vérité un nom qui était assez beau ; mais, comme tout le monde ne convenait pas trop qu'il lui appartînt, je me crus obligé de lui dire quetoutecette vanité lui faisait plus de tort que de bien. II reçut mal mon compliment et... il ne me regarda plus que comme un homme qui lui devait être suspect (2). »
(1) Mém. de d'Artagnan, tome I, p. 58 et o9.
(2) Ibid. p. 59.
LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl'' SIÈCLE 31
Il y en a encore long comme cela, et toujours à l'avenant...
A peine sorti de prison, de Gourtilz, qui avait repris le chemin de la Hollande, y recommença, en 1698, un nouveau journal sous ce titre : L'élite des nouvelles des cours de l'Europe; il n'y eut que les quatre premiers mois qui furent publiés, la suite fut supprimée et même le libraire fut condamné au bannissement.
En 1699 aussi, il fit paraître les Mémoires de messire J. B. de la Fontaine, chevalier seigneur de Savoie et de Fontenai, brigadier et inspecteur général des armées du roi. « Ces Mémoires, dit P. Marchant, sont du nombre de ces romans historiques, donton en a tantvu paraître depuis quelques années, et mêlés, à plaisir, d'historique etde fabuleux, divertissants à la vérité, mais d'autant plus nuisibles à un lecteur peu instruit, que ce qu'il y trouve de vrai et d'ordinaire, le porte à croire facilement ce qu'il y rencontre de faux et de merveilleux (1). »
Le ton de de Gourtilz, dans l'avertissement des prétendus Mémoires de J. B. de la Fontaine, vient corroborer ce jugement qui peut sembler sévère, au premier abord :
« On ne saurait dire précisément si c'est un roman ou une histoire qu'on donne ici aussi au public : on n'en peut pas juger par la manière dont cette pièce est tombée entre les mains du libraire ; car il n'a aucune relation avec l'auteur, et ceux qui la lui ont donnée ne lui ont fourni aucune lumière sur ce sujet.
« 11 faut donc avoir recours à l'ouvrage même et attendre qu'on lait lu, pour se déterminer,sur la qualité qu'on
(1) Note sur la lettre CLXVIII de Bavlè.
o2 LE ROMAN DANS L HISTOIRE, AU XVIl'^ SIDCLE
lui doit donner ; à moins qu'on ne veuille s'en rapporter aux témoignages des gens qui ont quelque connaissance des incidents qu'il contient. Cette dernière façon d'en juger s'étendra bien loin, lorsque le livre aura vu le jour. Cent et cent témoins pourront déposer de la vérité ou de la fausseté des faits. Il s'en trouvera en France, en Allemagne, en Hollande et en Angleterre ; et chacun traitera de roman ou d'histoire les incidents dont il n'aura pas connaissance, selon que ceux qui lui seront connus lui paraîtront faux ou véritables.
« Il y a beaucoup d'apparence que l'ouvrage est mêlé et qu'il y entre de l'histoire et du roman....
« Il entre plus de roman dans les récits que l'auteur fait des aventures de divers particuliers et qu'il rapporte telles qu'on les lui a données et telles que les bruits de ville les publient ordinairement , c'est-à-dire , presque toujours falsifiées et tournées du côté de la médisance. Il ne les purge pas de ce dernier défaut : au contraire, il y a iui-mônie un si grand penchant quil en répand des traits sur tout ce qui passe par ses mains »
C'est fort habile, et l'on ne saurait mieux exciter la curiosité du public que par un prospectus de ce genre. Comme de Gourtilz poursuit de sa haine M. de Besmaux, gouverneur delà Bastille, il n'a pas oublié dans ces Mémoires d'en renforcer les traits de plus en plus désagréables. 11 continue : « Quelque soit ou qu'ait été M. de Fontenai et quels que soient ses Mémoires, par rapport à ce qu'ils contiennent de vrai ou de faux, il faut convenir qu'ils sont fort agréables et fort divertissants. Cette diversité d'incidents naturels et tels qu'il en arrive ' tous les jours à la plupart des hommes,... les lumières qu'il donne sur la manière dont les choses se
LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl^ SIÈCLE o3
passent à la Bastille ; tout cela plaira sans doute beaucoup
« Il y a peut-être quelques endroits qui semblent se contredire; mais, après y avoir réfléchi, on connaît qu'il n'y a point de contradiction formelle et que ce n'est que quelque obscurité, causée principalement par le défaut des dates, qui auraient été fort nécessaires pour une plus grande perfection de l'ouvrage.»
Il y avait deux ans que M. de Besmaiix était mort (1697) quand de Gourlilz revenait ainsi à la charge contre lui et recommençait le récit de sa naissance, de son bien et de son avarice (1), l'accusant d'éterniser la captivité des prisonniers dont il avait la garde, à la Bastille (2), et de supprimer les lettres qu'on adressait à ses prisonniers ainsi que celles qu'eux-mêmes écrivaient (3). Enfin, chose à noter, de Gourtilz {dès 1699) annonçait par la bouche de M. de la Fontaine un Traité de la Bastille « que « je composerai, (lui fait-il dire,) si Dieu me fait la grâce « de vivre. »
L'année même où paraissaient les Mémoires de la Fonfaine et, probablement après les avoir lus, l'auteur des Diversités curieuses [A) écrivait , avec* autant de force que de vérité, ces lignes au sujet des élucubrations de
lurtilz et du mal incalculable qu'il prévoyait en arri- .cr :
« On imprime en Hollande depuis quelques années quantité de libelles contre la France et des histoires
(1) Mém. de Fontaine, p. 386.
(2) Ibid. et 302, 39*, 457.
(3) Ibid. 4i8.
(4) L'abbé Bordelon (Paris, 1697, 2 vol. in- 12..
54 LE ROMAN DANS l'hISTOIRE, AU XVIl" SIÈCLE
satyriques contre les personnes les plus illustres de la cour. Il serait à propos que quelques-uns de nos auteurs détrompassent en général le public là-dessus et fissent connaître que ces sortes d'histoires sont supposées. Ce sont de misérables auteurs qui les composent pour tirer quelque argent d'un avide imprimeur, et qui écrivent tout ce qui vient au bout de leur plume. Gomment ces genslà pourraient-ils avoir su toutes les particularités secrètes qu'ils rapportent? Qui leur a donné les lettres qu'ils ont l'effronterie de faire imprimer comme véritable? A peine les gens qui savent le mieux la carte de la cour, et qui y sont depuis plusieurs années, pourraient-ils rapporter tous ces détails Mézeray ne pouvait souffrir ces sortes d'Histoires et de Nouvelles : il voulait ou tout vrai ou tout faux, le mélange de l'un et de l'autre lui paraissait monstrueux et même de dangeureuse conséquence pour l'avenir. En effet, que sait-on si dans deux ou trois cents ans ceux qui écriront l'histoire de notre temps ne prendront pas ces livres satyriques pour des Mémoires originaux et authentiques faits par des auteurs contemporains, et auxquels on doit ajouter foi ? Gomme on ne peut exterminer ces pestes de l'histoire, du moins fautil en avertir' ceux qui viendront après nous, afin qu'ils n'y soient point trompés (1). »
u Ces réflexions, ajoute le savant éditeur. de la Bibliothèque historique, du père Lelong, en 1769 (2), conviennent si fort à la plupart des ouvrages de Catien de Cour-
(1) Diversités curieuses, partie X., p. 173 et 174, de l'édit. de Hollande, (1699).
(2) Fevret de Fontette, p. 317 du tome IV de l'ouvrage de Lelong. Supplément du tome HI, Mémoires sur les historiens.