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« les ruisseaux. Je me contente de constater s'ils découlent « de cette source, si leurs eaux ne sont pas troubles, si « leur cours n'est pas trop lent, s'ils ne charrient pas « de vase du marais qu'ils arrosent. J'établis la confiance « que j'accorde aux abréviateurs ou aux commentateurs « sur la comparaison que je fais de leurs écrits avec les « anciennes pièces. Je pense donc que la Légende est « le plus souvent la victime de l'injure dans les jugements « qu'en portentles modernes. Est-ce donc une nécessité, « si on ne veut pas émouvoir le mépris de Wicelius, de € prendre dans Eusèbe toutce qu'on dit des Saints? etc.. « Quant à L. Vives, il fut encore plus sévère et plus « acerbe que Wicelius contre la Légende d'or. Toujours « j'ai fait grand cas de Vives; c'est un homme profondé- « ment érudit, plein de gravité et de prudence. Je partage « son avis, quand il réclame, dans les écrits concernant « les actes des Saints, plus d'exactitude que l'on en a « ordinairement apporté ; mais, quand il maltraite le i< saint et savant auteur de la Légende : C'était un cœur « de plomb, une bouche de fer, je m'en étonne de la part « d'un personnage si grave, si modéré. Peut-être avait-il « emprunté cela d'Erasme, son maître, Erasme, cet aris- « tarque très-sévère qui trouve à reprendre dans chaque i< auteur et n'enlaisse presque pas un à l'abri de ses coups. « Il a ce ridicule de critiquer ce qu'il ne comprend pas et « ce qu'il ignore. Que le style de Jacques de Varazze ne « soit pas plus châtié que celui des écrivains de son temps, « je l'accorde : toujours est-il que c'était non-seulement « un savant et un saint, mais qu'il était doué d'une pru- « dence, d'un jugement remarquables. Il est donc plus (f apte que Vives et Erasme à discerner dans ses écrits u ce qui mérite approbation. »
LA LEGENDE D OR
BoUand reconnait et proclame ici hautement la candeur, c'est-à-dire l'amour de la vérité pure qui animait Jacques de Voragine et présida à tous les actes de sa vie. Cette candeur, qui est le caractère essentiel de la Légende d'or, est la seule et rationnelle explication de l'immense succès de ce livre, au réveil et à la réhabilitation glorieuse duquel nous avons assisté et qui est un fait désormais acquis.
« La Légende dorée — comme la définit très-bien un érudit qui en a fait l'étude de sa vie, — (1), est l'explication des offices célébrés durant l'année ecclésiastique. Les fêtes des Saints revenant en plus grand nombre que les autres solennités dans l'Eglise, la vie des Saints tient conséquemment la plus grande place du livre ; il commence en effet par une instruction sur l'Avent, qui ouvre le cycle liturgique, et, après avoir parcouru tout le cycle festival, il se termine par l'explication du dernier office contenu au bréviaire, celui de la dédicace des Eglises. Le but principal de l'auteur est donc d'exposer aux fidèles les motifs de chaque solennité admise dans le calendrier suivi par le monde catholique. Chaque cérémonie ayant ses raisons d'être, il en développe les motifs en rapportant à côté de chacune quelques traditions, des récits fort extraordinaires parfois , pour en graver mieux le souvenir dans la mémoire du lecteur; et comme au temps où il écrivait, on n'avait pas facilement, comme aujourd'hui, la ressource de trouver l'histoire des Saints dont la fête revient à jour fixe dans l'Eglise , Jacques de Varazze conçut l'idée d©
{\) M. l'abbé Roze, la Légende d'or, {Revue de l'Art chrétien^ iO® année, 1867, p. 39 et 40. )
LA LÉGENDE d'OR 89
rassembler dans un corps d'ouvrage, sous une forme plus étendue que les leçons des bréviaires, les légendes particulières de chaque bienheureux proposé par la sainte Église à la vénération comme à l'imitation de ses enfants. . . »
Pour atteindre ce but Jacques de Voragine n'a pas eu la prétention d'inventer, il s'est borné au rôle modeste, et cependant infiniment méritoire, de compilateur. Telle a été la tâche qu'il s'est imposée et dont le titre de son œuvre est la claire et nette révélation iLegenda Sanctorum quam compilavit f rater Jacobtis. L'illustre archevêque de Gènes a reproduit le style de chaque auteur qu'il cite, et la forme dialectique qu'il a imprimé à ses moralités sur certains épisodes, et qui n'était pas un des moindres charmes de son livre pour ses contemporains, indique assez qu'au moyen âge le peuple était plus savant qu'on ne le croit communément aujourd'hui.
Mais, dit-on, Jacques de Voragine a souvent donné des traditions apocryphes; nous ne le nions pas plus que lui-même, car, lorsque cela arrive àl'auteur delà Légende d'or^ il a toujours soin d'en prévenir son lecteur. Mais le fond et la masse de la Légende a pour base les actes authentiques. Voilà la part la plus forte comme la plus substantielle dont le but a été apprécié par Ozanam. « A M quelque moment que nous prenions la Légende, nous « y trouvons toujours une vérité positive ou une vérité « symbolique; jamais nous n'y voyons ce qu'on a appelé « du nom insultant de mythologie. Le vice de la mytho- « logie est d'étouffer l'âme sous les sens, l'esprit sous la «< matière; au contraire, la Légende fait régner l'esprit sur « la matière, la prière sur la nature, l'éternité sur le temps. « Elle trouve dans le mérite ou le démérite le point où « elle suspend les destinées humaines. Il se peut que
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« VOUS soyez fatigués de ces visions, les peuples nel'étaient « pas; ils ne se lassaient point d'entendre parler d'une « vie meilleure que celle-ci. »
Jacques de Voragine a puisé ses récits aux sources les plus autorisées comme les plus nombreuses; un érudit de nos jours a fait l'inventaire, par ordre chronologique, des auteurs par lui consultés et dont il a donné comme une bibliothèque en miniature.
L'archevêque de Gênes cite tous les livres de la Bible, y compris le livre des Justes, dont parle Josué, X, 13.
i" siècle. — Josèphe, les prêtres et les diacres d'Achaïe, saint Denis l'Aréopagite, saint Clément, saint Lin.
n'' siècle. — Saint Ignace d'Antioche.
ni'^ siècle. — Origène, saint Gyprien.
iv'' siècle. — Saint Hilaire, saint Basile, saint Jean Ghrysostôme, Eusèbe de Gésarée, Eutrope, saint Athanase, Pallade, saint Ambroise,Amphiloque d'Icône, Sédulius, saint Grégoire de Nysse.
V® siècle. — Saint Augustin, saint Jérôme, Prosper, Orose, Gassien,Macrobe,saintGélase, Prudence, saintLéon, saint Paulin de Noie, Pelage, Gennade, saint Eucher de Lyon, saint Sévère-Sulpice, Socrate, Sozomène, Théodoret.
vi" siècle. — SaintGrégoire-le-Grand,Gassiodore, saint Fulgence, les Vies des Pères, saint Grégoire de Tours, Dorothée, Boëce, Elpis.
vu" siècle. — Saint Isidore de Séville, Jean diacre, Mahomet.
vni" siècle. — Saint Jean Damascène,le vénérable Bède, saint Germain de Gonstantinople, Paul diacre.
ix° siècle. — Saint Walafrid Strabon, la Glose, Méthode,
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Hinerarar,Haymon, Usuard, Alcuin, Eginhard, Amalaire, Jean Scot, Hericus, Turpin.
x^ siècle. — Saint Pierre Damien, saint Gérard, Fulbert de Chartres, Herraann Gontract, Adalbode.
xn" siècle. — Saint Bernard, Pierre Comestor, saint Anselme, Pierre de Cluny , Richard de Saint- Victor, Pierre Lombard, Hugues de Saint- Victor, Sigebert de Genblours, le pape Galixte, Guillaume de Saint-Thierry, Hernold deBonneval, Gilbert, Eckbert, Pierre le Chantre, Léon d'Ostie, Honorius d'Autun, Gratien.
xni^ siècle. — InnocentllI, saint Hugues de Cluny, Hélinand, JeanBeleth, Guillaume d'Auxerre, Godefroy de Viterbe, Vincent de Beauvais, Henri de Gand, Sicardi, Prévost-
Autres livres qui n'ont pu être classés :
Evangile de Nicodème, ~ Livre de lEnfance. — Livre apocryphe attribué à saint Jean l'Evangéliste. — Abdias. — Jean, le même que Marc. — Hégésippe. — Mélitoou Mellitus de Laodicée. — Les docteurs d'Argos. — Livre des Sybilles. — Le rabbin Moyse. — F. Barthélémy. - Thimothée. — Pierre de Ravennes. — Sulpice de Jérusalem. — Théotime. — Hubert de Besançon. — Constantin. - Saint- Cosmas Vestitor. — Pierre deCompostelle. — Richard. — F. Albert. — Histoire apocryphe de Pilate. — Histoire d Antioche. — Histoire apocryphe des Grecs. — Une histoire ancienne. — Plusieurs chroniques. — Gestes des saints Pontifes. — Glossaires. — Livre des saints Gervais et Protais. — Les miracles de la sainte Vierge. — Livres des miracles des Saints. — Missel ambrosien. — Hymnes. — La très-grande partie de ces volumes reproduit les auteurs les plus respectables (1).
(1) M. l'abbé Roze, p. 46 et 47.
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Ennoiis résumant, nous dirons avec l'érudit moderne par nous déjà cité : « Le mot Légende a toujours signifié sujet de lecture, jusqu'au moment où une science quelconque l'a traduit par conte, fable. En parlant d'Augustin Thierry, la Revue des Deux-Mondes dit que, dans les légendes du moyen âge, « il y trouvait la véritable histoire, et il avait raison, car la légende est la tradition vivante, et, trois fois sur quatre, elle est plus vraie que l'histoire (1). »
Quoi de plus! Un tel aveu est précieux à recueillir, surtout venant d'un recueil qui n'est pas coutumier du fait.
Ajoutons que sans la Bible et la Légende d'or il est impossible de rien comprendre aux monuments du moyen âge, dont les sculpteurs et les peintres sur verre^, ainsi que les orfèvres, se sont inspirés pour la statuaire, les vitraux, les vases sacrés, les châsses des Saints et tout ce qui a trait aux objets du culte et de la liturgie catholiques. La poésie des arts aux âges de foi émane et slnspire de ces deux livres, que l'on ne peut séparer : — la Bible et la Légende d'or.
(1) Edmond de Guérie, Historiens modernes delà France, A. Thierry, etc. {Revue des Deux-Mondes, 13 septembre 1838-, p. 371.)
Il en est des épitaphes comme du papier, les unes et l'autre souffrent tout; c'est ainsi qu'au siècle dernier on pouvait lire sur une tombe, dans la nef de l'église des 'Carmélites de la rue du faubourg Saint-Jacques, l'inscription que voici :
Clarissimo vt'ro
Antonio de Varillas, Régi a Consiliis, Franciœ historiographo, Cujus Fama latè per orbem diffunditur ;
Mens in libris lucet , Corpus hic resurrectionem expectat.
Anima reqw'escat inpace (1).
(1) Piganiol, Description hisi. de la ville de Paris, etc. (Edit. de 1763,) tome vi. p. 177. « L'on doit savoir gré à l'auteur de celte épitaphe de n'avoir loué Varillas que sur son esprit [mens) et de n'as'oir pas poussé la flatterie jusqu'à vanter son amour pour la vérité. » — Piyaniol, Ibid. ut. sup.
Ce qui veut dire : «A très-illustre homme, Antoine de « Varillas, des conseils du roi, historiographe de France, « dont la renommée est répandue dans tout Funivers ; « son esprit brille dans ses ouvrages, et son corps attend « ici la résurrection. Que son âme repose en paix ! »
Né en 16:24, mort en 1696, Varillas fut, au dix-septième siècle, l'inventeur d'un genre très-justement décrié depuis, mais qui n'en a pas moins fait école, celui de l'histoire dramatisée et écrite au point de vue à peu près exclusif de l'imagination. A notre époque, Augustin Thierry a renouvelé cette manière dont la première mise en œuvre revient — triste honneur! — à Varillas, le maître de Saint-Réal et de tant d'autres romanciers historiques, presqu'aussi désastreux et plus coupables peut-être que Courtilz de Sandras.
Les trop nombreux ouvrages soi-disant historiques de Varillas sont en quelque sorte le refiet de la vie agitée et indécise de leur infatigable auteur. Né en 1624 à Guéret, dans la Marche, après y avoir achevé ses études, il fut successivement chargé de deux éducations particulières; puis étant venu à Paris, il fut reçu chez les frères Dupuy, dont le cabinet était alors -le rendez-vous des savants.
Varillas — à l'en croire, — aurait débuté dans la carrière de l'histoire à l'heure où d'ordinaire on commence à en ; étudier les éléments; il nous apprend que, dès 1648, à' l'âge de vingt-quatre ans, il était l'historiographe de Gaston de France, duc d'Orléans, poste qu'iloccupa jus(|:i'eaj 1652. Trois ans plus tard, en 1655, on le trouve cnipluyc à la bibliothèque du roi, où Golbert le chargea (1661,; avec Saint-Réal pour adjoint ( 1 ), de collationner les manus- '
{{) Ils ne tarclèrenl pas à se brouilkr. Bayle écrivait de Paris,
crits de Brienne dont il avait une copie avec les originaux existants dans ce précieux dépôt. « Mais, soit que Varillas n'eût point de disposition pour cette sorte d'ouvrage, soit qu'il n'y travaillât qu'avec négligence, il lui échappa bien des fautes (1). » Aussi fut- il remercié en 1662 et il se retira dès lors dans la communauté de Saint-Côme, où il passa le reste de ses jours et mourut, le 9 juin 1696, âgé de soixante-douze ans.
Toujours occupé à écrire et à publier volume sur volume, Varillas ne se donnaitd'autre relâche qu'une promenade quotidienne dans l'enclos des Chartreux ; dom Bonaventure d'Argonne (2), un des religieux de cette maison, qui l'y avaitconnu à ses débuts, en parle ainsi :
« Varillas vint jeune à Paris et copia, sous M. Dupuy, garde de la bibliothèque du roi. Quand il n'aurait fait qu'écouter cet excellent homme, 11 aurait pu venir trèshabile, et je ne sais comment il ne s'est point avisé de nous donner un recueil de ce qu'il lui avait ouï dire de
le 7 mars 1673, — àMinatoli : «L'abbé de Saint-Real. qui a fait le Don Carlos, et qui était un des élèves de M. de Varillas. s'est mis mal dans son esprit ; M. de Varillas se plaignant qu'il lui a dérobé des écrits de la dernière conséquence. »
La nouvelle soi-disant historique de Don Carlos avait paru en
(1) Le père Lelong, Biblioth. hist. de la France, tome III. Mémoires hist. sur plusieurs historiens de France n^xu. p. cnicv. Notice sur Varillas.
(2) Il publia, sous le pseudonyme de Vigneul Marville,des AUkinges d'histoire et de littérature, auxquels nous empruntons de I.récieux détails sur Varillas. (Voyez l'édit. de 1713 des Mélanges , tome II, p. 442-4o3.)
plus remarquable. Car, comme M. Dupuy était extraordinairement bien rempli et qu'il ne disait rien que de fort digéré, M. Varillas aurait pu nous enrichir de quantité d'observations curieuses et de maximes importantes qui sortaient de la bouche de cet oracle de la littérature
« J'aurais encore conseillé à M. de Varillas, si je l'avais davantage pratiqué, de nous donner les extraits qu'il avait tirés des layettes de la bibliothèque du roi, sous le titre tout simple de Mémoires servant à l'histoire, avec les dates et les chiffres des layettes où se trouvaient alors les originaux de ces extraits. Il aurait rendu en cela un service bien agréable au public et n'aurait pas mis sa réputation en dangercommeill'afait, en voulant composer des corps d'histoires de son chef et ne rendre compte à personne de bien des choses qui sont peut-être vraies au fond, mais qu'on ne prend pas pour telles, parce qu'elles ne se trouvent pas assez appuyées
« M. Varillas avait un défaut qui lui a coûté cher, c'est qu'il n'était pas assez délicat dans le choix qu'il faisait des; mémoires qu'il employait dans la composition de ses histoires Gomme M. Varillas s'est servi de quantité de
mémoires qui ne viendront peut-être jamais à la connaissance du public, il devait être fort réservé ou, s'il voulait user de toute sa liberté, il fallait citer les lieux et lespersonnes de qui il tenait ce qu'il avançait.
« Ce n'était pas seulement à l'égard de ces sortes d'écrits, mais aussi à l'égard des livres imprimés qui sont connus de tout le monde, que M. Varillas n'avait pas assez de délicatesse. Il s'est appuyé en des choses très-importantes sur de certains qui ne sont pas assez appuyés euxmêmes pour servir de soutien aux autres. Ils l'ont fait tomber, et il est tombé avec eux.
« Mais ce qui a porté plus de préjudice à M. Varillas, c'est qu'il ne prenait conseil de personne et qu'il n'avait pas assez de force sur lui-même pour suivre les avis qu'on lui aurait pu donner. C'est là le défaut des gens particuliers, comme M. Varillas
« Avant qu'il eût misses ouvrages sous la presse et lorsqu'on ne les débitait encore que manuscrits et sous le manteau, il avait une réputation sans bornes. Tout le monde voulait avoir de ces précieux morceaux d'histoires, qui sortaient du cabinet de l'incomparable Varillas. Un abbé de mes amis en acheta pour trente pistoles, et mon copiste me fit présent de six feuilles que je récompensai d'un castor. >•
On ne peut certes porter plus loin l'engouement pour un auteur, mais aussi quelle réaction terrible après un tel enthousiasme ! « Je me souviens, dit lepèreDaniel(li,que lorsque son Histoire de François I" courut manuscrite, on l'arrachait des mains de ceux qui l'avaient pour la lire avec empressement. »
Dom B. d'Argonne, après avoir tracé une esquisse du galetas qui servait à la fois de chambre à coucher et de cabinetde travail àVarillas, et où l'on voyait plus de papier noirci que de livres d'études, constate que l'improvisation de cet écrivain ne l'avait pas conduit à la fortune, voire à une aisance relative.
« Lire et écrire était toute son occupation, et il ne prenait point d'autre divertissement que celui, quand il faisait beau jour, d'aller passer l'après-dîné dans le clos des Chartieux, Là, après quelques tours d'allées, prenant le
(1 ) Histoire de France (édit. in-l" de 1729.) préface, p. xxii-xxiv.
haut-bout sur un banc, il débitait ce qu'il savait h deux ou trois prêtres qui lesuivaient en tous lieux. Quelquefois la compagnie se grossissait ou d'un Cordelier ou d'un Jacobin, et même d'un docteur ou d'un prédicateur qui était venu là pour répéter son sermon. Quelquefois aussi un misanthrope ou un rêveur, ami des déserts et do la solitude, s'approchait et étendait le cercle. Plus il arrivait de monde et plus Varillas criait ; car outre qu'il avait la voix haute, il s'échauftait aisément et soutenait ses opinions contre tous, avec des clameurs que les échos répétaient et allaient redire aux saints anachorètes qui vivent dans cette retraite.
« Voilà à peu près comment M. Varillas vivait de mon temps. Depuis que je me suis retiré en basse Normandie, et qu'il a été auteur déclaré, je n'ai point su s'il a changé quelque chose à cet ordre ; je sais seulement que devenq aveugle il est mort dans une extrême vieillesse, sans que pas un de nos faiseurs d'éloges ait je té une seule goutte d'eau bénite sur sa fosse et honoré sa mémoire de deux ou trois vers : malheureux ou heureux, j'en doute, de n'avoir pas eu cent écus à laissera nos poètespour lui faire une méchante épitaphe (4). »
A l'époque où dom B. d'Argonne traçait, au physique e| surtout au moral, ce portait vivant de Varillas, celui| ci avait environ quarante-cinq ans et avait déjà produij nombre d'ouvrages avec des fortunes diverses.
(1) L'épitaphe latine de Varillas, dont nous avons rapporté texte, lui fut érigée par ses parents et amis, J. Couturier de Prugne et Cl. Pillon, (tous deux fonctionnaires publics), l'annt même de sa mort (1696). Voyez Piganiol, l. c. sup.
Un trait sur lequel Ménage (1) a jugé à propos d'insister nous initie à la façon dont Varillas étudiait l'histoire et dont il se préparait à l'écrire : « M. Varillas me disait un jour que de dix choses qu'il savait il en avait appris neuf dans la conversation. » La lecture des livres n'aurait, à ce compte, été que dans la proportion de un à dix pour le fécond improvisateur.
Les ouvrages de Varillas ont plus particulièrement trait à l'histoire de France et d'Espagne, aux xv^ et xvi^ siècles et à celle des hérésies desmèmes époques. Ses travaux sur l'histoire de France comprennent, en quinze volumes in -4°, une suite de cent soixante-seize ans, soit les annales de neuf règnes, de la naissance de Louis XI, en 1423, à la mort de Henri III, en 1589.
L'histoire de Charles IX, roi de France, qu'il publia en 1683 (2), fut son premier ouvrage relatif aux annales delà France. « 11 ne jugea pas cependant à propos de garder l'ordre des temps ; car il donna d'abord l'histoire de Charles IX comme la plus intéressante, à cause des guerres de religion dont elle est remplie (3j. » Englobant cette histoire dans le même jugement qu'il porte sur les biographies des autres rois dont s'est occupé Varillas, Lenglet du Fresnoy dit (4j : u On ne peut se lier sur un auteur aussi équivoque, qui, pour des faits pmi connus,
[i) Menagiana, tome IV, p. 111. (Edit.de 1729, publiée et annotée par la Monnaye.)
(2) Paris, in-4, deux vol. Cologne, 1686, m- 12, deux vol.
(3) Niceron, Mém. pour servir à l'hiit. des hommes Ul., tome V, p. 66.
(4) Méthode pour étudier l'histoire, etc., dernière édit. in-12, (1772), tome XII, p. 188.
iOO LES IMAGINATIONS DE VARILLAS
cite en gros ses mémoires manuscrits, sans dire qui ils sont ni d'où il les a tirés, »
En 168i, Varillas publia La pratique de l'éducation des princes, etc. (1). C'est à propos de cet ouvrage que Bayle écrivait alors (2) :
« Nous aurons bientôt occasion de parler de quelques Histoires de M. Varillas, qui sont sous la presse en ce paysci. C'est un historien de France fort célèbre et dont les ouvrages ont été lus en manuscrit avec beaucoup d'empressement. Il s'attache moins que feu M. du Bouchet, l'un de ses collègues, à l'éclaicissement et aux preuves des généalogies, mais il recherche en récompense avec plus de soin les causes secrètes des événements. »
L'enthousiasme n'étant pas le défaut capital du sceptique Bayle, il nous faut chercher quel motif le rendait si empressé à accueillir et à louer dans ces termes Varillas, (lès ses premiers ouvrages.
Le mois suivant (août 1684), à propos de L'histoire de François I"^ , dont l'édition de Hollande précéda celle de Paris, qui ne parut que l'année suivante, Bayle écrivait (3) :
« Je l'avais bien dit, dans le catalogue du mois précédent, qu'il me faudrait bientôt parler de quelques His-toires de ^fe de Varillas. En voici une que le public a fort souhaitée, soit parce que ceuxqui l'avaient vue en manuscrit la louaient beaucoup, soit parce que l'on disait que l'auteur n'a jamais pu obtenir un privilège pour la pu-
(1) Paris, in-t, et Airiiterdam, môme année! et même formais
(2) Nuuve les de la République des Icitres, juillet 1684.
(3) Nouvelles de la Rép. des lettres.
blier. On ajoutait que le refus du privilège était fondé sur ce que Thistorien disait trop de mal de François I" et trop de bien de Charles-Quint, mais il y a beaucoup d'apparence qu'on se détrompera de cette pensée en lisant ce livre....
« Comme on a pu connaître le caractère de son esprit et de sa plume, par les ouvrages qu'il a déjà donnés au public et surtout par son Charles IX (1)... je ne m'étendrai pas fort sur ce chapitre ; on est assez instruit désormais du talent de M. Varillas ; on sait qu'il a une adresse particulière de bien attacher les événements aux différentes causes qui les ont produits, et d'expliquer les passions et les intrigues secrètes qui ont fait agir les grandes machines. On sait qu'il a été fort curieux de ramasser les Mémoires les plus secrets et les plus fidèles et qu'il a le courage de ne point flatter les grands. Il ne fait quartier ni à princes ni à princesses, lorsqu'il les trouve coupables de passions honteuses, et l'on ne saurait dire combien cela plaît aux lecteurs... Ainsi l'on n'est point blâmable d'être bien aise que M. Varillas découvre le faible de cette cour-là et des autres cours de l'Europe. Il réussit admirablement à dénouer une intrigue de cabinet, et, sans se précipiter dans la licence effrénée deshistoriens d'Italie, .. il rend tout à fait vraisemblables les choses qu'il dit, en indiquant les passions qui les ont produites. Cela sert beaucoup à faire connaître le cœur de l'homme.
« Avec tous ces beaux talents, il n'y a point d'histoire que M. Varillas ne rendit curieuse et instructive. Que ne
(1) Dhozier, dans ce seul ouvrage de Varillas, corrigea plus de quatre cents erreurs. Voyez l'édit. de Paris, 1686, 2 vol. in-4, de l'Histoire de Charles IX.
doit-on pas donc attendre de son Hisloirede François /"?.. II est certain qu'on y trouve raille narrations bien soutenues et bien circonstanciées avec un agréable mélange de faits singuliers. »
Le succès de Varillas en Hollande auprès des réfugiés était une affaire d'opposition et d'hostilité déclarée à la cour de France et à Louis XIV, l'effroi de cette république de bourgeois. Et, comme le désir d'attirer Varillas à leur parti animait seul les réfugiés, ils ont négligé, Bayle tout le premier, d'ordinaire si ardent à la critique, d'examiner la valeur réelle et très-discutable du début historique de Varillas : La pratique de l'éducation des princes.
« Si Varillas — dit Lenglet du Fresnoy (1), — avait été fidèle dans cet ouvrage, on y verrait avec quelle attention et quel soin on forma dans sa jeunesse Charles-Quint... Mais les écarts historiques qu'il a faits dans cet ouvrage aussi bien que dans les autres, le font regarder comme un agréable" roman. Je ne puis m'erapêcher de marquer ici une singularité de Varillas, arrivée au sujet de son Education des princes. Le succès de cet ouvrage l'engagea à en faire une continuation. Elle était prête adonner, lorsqu'un scrupule chronologique surprit Varillas, chose extraordinaire dans un auteur de ce caractère. Il était en peine de savoir le temps de la mort du cardinal Ximénès. Il pria son neveu, M. le Bourgeois de Chàtenet, homme de savoir et d'étude, de lui faire cette recherche , et il apprit de lui que ce prélat était mort l'an 1317. Varillas fut indigné contre son neveu de lui en avoir marqué l'é-
(i) Op. cit. sup., toDie VIII, p. 64 et 63.
poque, parce qu'ill'avait fait vivre vingt ans de plus dans sa continuation. Cela empêcha que tout l'ouvrage ne parût; mais aussi Varillas ne le pardonna jamais à M. le Bourgeoisetl'a même déshérité par son testament. C'estce que j'ai su de M. le Bourgeois lui-même, homme véridique, incapable par conséquent de donner dans les romans. »
L'anecdote est piquante et peint bien celui qui en est l'auteur principal. Être déshérité pour avoir indiqué trop exactement une date, c'est dur, on en conviendra : ce serait à se brouiller à tout jamais avec la chronologie.
Puisque nous en sommes sur les ùnaginati'ons de Varillas, on nous permettra d'en citer un exemple insigne entre tous que nous empruntons à La pratique de t éducation des princes, de cet auteur,
(^ Trop de réflexion ne jette pas moins dans l'incertitude que le manque de réflexion. La chose est égale de part et d'autre. Varillas nous en fournit un exemple célèbre, à la page 90 et 91 de cet ouvrage, exemple brillant et admiré de tous ceux qui n'en ont pas connu la fausseté. C'est à l'occasion de la mort du prince de Castille.
« Il dit donc qu'on en apprit la nouvelle à la princesse son épouse avec si peu de précaution, que la douleur excessive dont elle fut pénétrée la fît accoucher avant termed'une fille morte. Il suppose ensuite que Ferdinand, roi d'Aragon, père de ce jeune prince, en supporta la perteavecune constancequi approchait de l'insensibilité. Mais quoique persuadé de la fermeté de la reine Isabelle de Castille, sa femme, il crut cependant qu'elle n'apprendrait pas sans mourir ce triste événement. Ainsi, quoique Ferdinand n'eût pas d'autre philosophie que celle qu'on puise dans la nature, quoique la douleur violente dont il
était saisi fût la première de cette sorte qu'il eût éprouvée, il ne laissapas de concevoir, que quand même on annoncerait par degré à la reine Isabelle la mort de l'infant, la tendresse d'une mère blesséeparun accidentsi subit et si funeste pourrait produire en elle une révolution générale qui mettrait l'âme hors d'état d'exercer ses fonctions principales et la contraindrait, peut-être, d'abandonner le corps ; au lieu que si cette âme était susceptible de deux passions excessives elle ne le serait pas d'une troisième; enfin, que si les fonctions de l'âme s'affaiblissaient dans trois exercices violents et de même force, elle s'affaibliraient bien moins lorsque ces exercices seraient différents et contraires, parce que la distance serait plus grande et que les obstacles seraient moins difficiles à surmonter De ces trois principes le roi d'Aragon conclut qu'il fallait causer à sa femme une extrême douleur sur un sujet faux et controuvé, pour la faire passer ensuite de l'extrémité de la tristesse à celle delà joie, et enfin que la personne qui lui était plus chère après ce fils viendrait lui dire que Dieu en avait disposé.
« Le roi catholique ayant pris, selon Varillas, de si justes mesures que la reine sa femme ne pût être informée que par lui de la mort de l'infant, il lui fit dire que le roi son mari était mort subitement. Il la laissa environ une heure dans sa tristesse, que les premiers transports en étant à peine passés il lui causa une grande joie en se montrant tout d'un coup à elle ; et environ une heure après, il lui apprit par des adoucissements fort étudiés qu'ils n'avaient plus de fils.
« Je laisse à juger aux plus habiles philosophes si des raisonnements aussi subtils et des réflexions aussi raffinées sont reflet d'une philosophie purement naturelle.
Mais Yarillas aurait pu s'épargner la peine de ce récit, puisqu'il n'y a pas ombre de vérité dans tous les faits sur lesquels il est fondé.
« On n'apprit pas durement à la princesse de Castille que son mari était mort. Ce prince étant à Salamanque y tomba malade, et, pendant tout le temps de sa maladie, qui dura treize jours, la princesse sa femme ne l'abandonna pas ; et le prince étant mor| le 6 octobre 1497, la princesse sa veuve n'en avorta pas de douleur, puisqu'elle n'accoucha qu'au mois de juin 1498, c'est-à-dire huit mois après la mort de son mari.
« Le roi d'Aragon, Ferdinand, ne se servit aussi d'aucune des précautions que Yarillas lui fait prendre ici. Il était allé avec la reine Isabelle de Castille, sa femme, conduire leur fille aînée Elisabeth, qu'ils avaient mariée au roi de Portugal. Le roi d'Aragon ayant appris à Valence d'Alcantara le danger où était son fils en partit seul pour le venir visiter ; et ce jeune prince étant mort, le roi Ferdinand en apprit la nouvelle à la reine de Castille, non pas comme Yarillas le raconte, mais par les lettres qu'il lui écrivît pour l'en consoler.
v< Il était facile à Yarillas de nous en apprendre les circonstances véritables qu'il aurait trouvées dans les CLxxYi®, CLXxxu°, et cxcu® lettres de Pierre Martyr, témoin oculaire et connu de Yarillas lui-même, puisqu'il en parle dans l'avertissement de son Histoire de Louis XII; et il aurait mieux fait de rapporter ce qu'en dit cet auteur que d'amuser le public par des réflexions remplies de subtilités et par des raisonnements métaphysiques formés sur des faits imaginaires qui pourraient faire douter de la certitude de l'histoire, si Yarillas lui-même n'avait
donné lieu, plus d'une fois, de faire douter de sa sincérité (1). »
En même temps que Varillas faisait paraître à Paris la seconde édition de son Histoire de François /", il publiait, h. \dil\à\e, La Minorité de saint Louis, avec l'histoire de Louis XI et de Henri II (singulier mélange de règnes qui ne se suivent pas !) Le père Daniel (2) s'est avec raison montré très-sévère pour ce livre :
« Qu'on fasse un roman de la minorité de saint Louis, comme a fait Varillas, où il caractérise les personnages, comme s'il avait vécu le plus intimement avec eux, où il rend raison de toutes leurs démarches, comme s'il avait été de leur conseil, où il transporte exprès ou par méprise des faits éloignés et les rapproche pour le dénouement des intrigues qu'il raconte, où il fait son principal personnage, qui est le comte Thibaud de Champagne, tuteur de ses nièces, lesquelles étaient plus âgées que lui et qui en effet n'étaient que ses cousines ; où il avance ou suppose avec assurance, à chaque ligne, des choses qui n'ont tout au plus que de la vraisemblance, ainsi qu'il a coutume de faire dans tous ses ouvrages, c'est ce qui n'est ni supportable ni pardonnable. »
Varillas ne répondit aux critiques que l'on fit, en France, de ce livre qu'en le désavouant « comme ayant été imprimé à son insu (3). » Puis il publia, encore en 4685, toujours en Hollande, Les anecdotes de Florence, ou l'histoire secrète de la maison de Médicis. Ce double titre était
(1) Lenglet du F|^snoy, tome I. p. 78-82.
(2i l^réface de son Hisl. de France, p. x.xvi et xxvu
(3) IS'iceron, tome V, p. 67.
bien fait pour piquer la curiosité de ce public, nombreux à toutes les époques, qui ju?e uniquement du mérite présumé d'un ouvrage par l'enseigne plus ou moins alléchante que son auteur a su lui donner.
La préface assez diffuse des Anecdotes de Florence eut le don de charmer Bayle, encore sous le coup de sa bonne impression relativement à Varillas et à ses ouvrages. « Les préfaces de M. de Varillas (s<c)ont un tour si particulier et si instructif qu'on trouvera bon, sans doute, que je m'arrête un peu sur celle de ce nouveaulivre... (l) » Et là-dessus une longue analyse de ladite préface.
« C'est surtout dans cet ouvrage que Varillas a donné carrière à son imagination. Il y a peu de livres où il soit moins permis de puiser à tout homme qui a quelque amour et quelque respect pour la vérité. »
Ainsi s'exprime Bayle, dont Lenglet du Fresnoy (2) a
produit le jugement dans les mêmes termes. Bayle, on le voit, était bien revenu sur le compte de Varillas, après les éloges qu'il avait d'abord donnés aux ÀJiecdo"'-' '/" Florence.
Un exemple des erreurs et mensonges de Varillas dans oe livre ; c'est le père Griffct (3) qui nous le fournit, en rétablissant le fait si gravement dénaturé, objet de sa I ritique.
« Paul Jove raconte que le célèbre Ange Politien mourut d'une fièvre violente causée par la fureur et le déses-
(i) Nouvelles de la Rép. des lettres, mai 1685.
(2) Tome XI, p. 307.
(3) Traité des preuve<! qui servent à établir la vérité de l'hiitoire, p. 270 et. 271,
poir d'une passion infâme qui le dévorait. Varillas n'a pas manqué de rapporter ce fait dans ses Anecdotes de Florence et de l'assurer comme un fait certain, quoique Paul Jove ne le donne lui-môme que comme un bruit qui avait couru ; ferunt, « l'ondisait.wMaisPieriusValerianus, contemporain de Paul Jove et de Politien, soutient que ce bruit n'avait aucun fondement, et il attribue la mort de Politien au chagrin que lui causèrent les malheurs de la maison de Médicis après la mort de Laurent de Médicis, dont il avait élevé les enfants et qui l'honorait d'une protection et d'une confiance particulières, sur laquelle il avait apparemment bâti l'espérance d'une grande fortune. Le docte Juste-Lipse adopte le récit de Pierius sur la mort de Politien et il rejette avec mépris celui de PaulJove, qui a toujours passé pour un historien peu sûr et très-passionné. Juste-Lipse, quoiqu'un des admirateurs de Paul Jove, avoue qu'il ne doit être cru que lorsqu'il parle sans aucune affectation de haine oud'amitié.Or, l'on sait qu'il était jaloux de la haute réputation que Politien s'était acquise par ses écrits, et l'on s'aperçoit aisément qu'il a cherché, par cette anecdote scandaleuse, à noircir sa mémoire.
(( C'est ainsi qu'il faut apprécier le témoignage des auteurs contemporains avant que d'ajouter foi à leurs anecdotes. Le célèbre . Bayle a fort bien remarqué que Varillas n'était pas scrupuleux sur cet article. C'est sur-tout dans ?,&?, Anecdotes de Florence ({vCil a donné carrière à son imagination. « Il y a peu de livres où il soit moins « permis de puiser à tout homme qui a quelque amour « et quelque respect pour la vérité. »
La persistance de Varillas à faire imprimer la plupart de ses ouvrages en Hollande tient à deux causes qui parais-
sent très-vraisemblables ; c'était peut-être pour pouvoir risquer, plus à l'aise, ses mensonges ou, en cas de critique, se rejeter sur les fautes des typographes qui avaient imprimé ses livres loin de lui : peut-être bien ces deux raisons sont-elles valables.
En 1686 (1) Bayle, à propos de la deuxième édition de V Histoire de François P', revue et augmentée, imprimée à la Haye (3 vol. in 12), commençait à accentuer sa critique, d'abord indulgente et un peu timide à l'égard de Varillas. « Nous avons déjà remarqué, dit-il, qu'il ne se rend point garant de l'exactitude de toutes les pièces qu'il cite aux marges. Il avoue franchement, « qu'il est fort éloigné « de répondre que ceux qui les ont écrites aient été « exempts de passion, d'intérêt, d'ignorance ou de pré- « vention. » Gela étant^ il aura vu sans chagrin le factum qu'on a publié contre lui en faveur d'une illustre dame, dont la mémoire se trouve flétrie dans le sixième livre de François I". »
Varillas s'appuyait d'un ro'^moire tiré des archives de Chateaubriand par le feu présidentFerrand. Or, le 7 décembre 1685 , Bayle reçut de Paris une lettre pour servir de justification à la comtesse de Chateaubriand, accusée d'adultère avec François I".
« Il y a, dit la lettre, dans le François I" de M. Varillas une histoire delà comtesse de Chateaubriand, qui est entièrement fausse et injurieuse à deux illustres maisons, savoir Foix, dont était la comtesse, et Laval, dont était le comte. Toute la Bretagne crie contre cette histoire et demande que la censure en soit insérée d-ins vos Nouvelles.
(1) Janvier. Nouvelles de la Hep. des lettres.
Il y a un factum imprimé pour cela, duquel j'ai tiré cette épitaphe, qui réfute authentiquement la fable des amours de celte dame avec François I" et le meurtre prétendu commis en sa personne par son mari, en 1525 :
FF (1). Peu de telles. FF.
Sous ce tombeau gît Françoise de Foix,
De qui tout bien chacun soûlait en dire,
Et le disant onc une seule voix
.| Ne s'avança d'y vouloir contredire. ï
a De grand beauté, de grâce qui attire, ^
■^ De bon savoir, d'intelligence prompte, ^
~ De biens, d'honneurs, et mieux que ne raconte, S
a; Dieu éternel richement l'étoffa. "^
0 viateur, pour t'abrèger le conte, Ci-gît un rien là où tout triompha.
FF. Décéda le 26 d'octobre, l'an 1337. ' FF.
« Cette épitaphe se voit encore avec son effigie en ma bre dans l'église des Mathurins de Chateaubriand, et ce fut son mari qui la lui fît dresser; ce qu'il n'eût pas fait très-assurément, s'il eût fait mourir sa femme pour cause d'adultère.
« Le vicomte deLautrec, frère aîné de la comtesse, décédant en 1528, chargea le comte de Chateaubriand, son beau-frère, de la tutelle de sa fille unique, Claude de Foix. Preuve de la bonne intelligence qui était entre les deux maisons, et qui probablement n'y eût pas été, si le comte eût été le meurtrier de la sœur du vicomte et eût pris li fuite pour éviter de tomber entre les mains de la justice, .j
« M. Varillas dit encore que le comte de Chateaubrian
(î) Ces deux F sont les initiales de Françoise de Foix.
LES IMAGINATIONS DE VARILLAS Hi
fit donation de cette terre au connétable de Montmorency pour obtenir sa grâce et que le connétable aima mieux acquérir le comté de Chateaubriand par donation que par confiscation, faute de savoir que la confiscation des terres n'a point lieu en Bretagne et que quand même ce comte aurait été condamné pour le meurtre de sa femme, la confiscation n'eût pu aller jusqu'à ses héritiers. »
Et dans son Dictionnaire historique et critique (l\ Bayle, revenant sur l'épisode romanesque et fabuleux de la comtesse de Chateaubriand, dit :
« L'auteur des Galanteries des rois de France, imprimées depuis peu (2), rapporte les amours de François I" pour la comtesse de Chateaubriand tout de la même manière que Varillas, et conclut ainsi : « Quelques critiques ont « répondu que M. de Varillas, de qui j'ai tiré ces Mémoi- « res, avait été mal informé; que la comtesse de Cha- « teaubriand s'était réconciliée avec son mari et qu'elle « n'était morte que dix ans après le retour du roi ; mais « il y a si bien répondu que j'ai cru que la fin tragique de « la comtesse devait demeurer pour constante; et je n'ai « fait nulle difficulté de suivre mot à mot ce célèbre his- « torien (3). >• Prenez cela pour une imposture. Je priai l'un de mes amis de s'informer de cette réponse de Varillas, et voici en propres termes ce qu'il m'apprit, dans une lettre datée de Paris, le 10 de juin 1695 : « Quoiqu'en « puisse dire l'auteur des Galanteries des rois de France,
{{) Article. Ch teaubriand {làcomlesse de).
(2) En i694.
(3) tome J, p. 192.
« on n'a point vu ici aucun écrit de M. Varillas, par lequel « il se soit justifié de ce que feu M. Hevin, avocat nu parce lement de Rennes, a écrit contre lui au sujet de la com- « tesse de Chateaubriand, »
Et, à propos du même épisode, le père Daniel dit, à son tour (1) :
« Ce qu'on a droit d'exiger d'un historien, c'est qu'il ne s'abandonne point à son imagination et surtout qu'il ne s'émancipe pas jusqu'à feindre des épisodes romanesques pour égayer sa narration et. varier son histoire. Nous avons un exemple de cette espèce d'attentat contre la vérité dans un de nos célèbres historiens (Varillas). Je me souviens que lorsque son Histoire de François I" courut manuscrite, on l'arrachait des mains de ceux qui l'avaient pour la lire avec empressement. On était principalement enchanté de ces beaux endroits où il racontait les amours de ce prince avec Mme de Chateaubriand et la fin infortunée de cette dame...
« Par malheur quelques curieux, à qui cette historiette parut suspecte, allèrent fouiller dans les archives de Chateaubriand et trouvèrent que Mme de Chateaubriand, qui était morte, selon l'auteur, au plus tard en 1526, était encore vivante en 1532, qu'elle ne mourut qu'en 1537, comme on le voit par son épitaphe (2)...
« Cette découverte et plusieurs autres remanjues qu'on a faites depuis sur les ouvrages de l'historien dont
(1) Préface de son Hist. de France, p. xxii-xxiv.
(2) Cs. dom Lobineau, Histoire de Bretagne, tome I, p. 842, et Even (ou Hevin) ; sa lettre, dans laquelle il réfute l'histoire romanesque de la mort de la comtesse de Chateaubriand, M^
je parle... le décréditèrent beaucoup. C'est la punition que méritent ces écrivains, qui ont plus en vue de récréer leurs lecteurs que de les instruire. »
Et le père Griffet (1) est aussi justement impitoyable que le père Daniel à l'égard de Varillas :
« Varillas, qui est en'^ore plus décrié cpie Maimbourg, ment avec plus de sang-froid. Il osait citer des manuscrits et des pièces originales qui n'avaient jamais existé; il imaginait des aventures tragiques dont personne n'avait jamais entendu parler, entre autres celle de la comtesse de Chateaubriand, dont la fausseté a été démontrée par des monuments authentiques. Il suffît de lire les remarques de M. Godefroysur l'histoire de Louis XI, écrite par Varillas (2), pour être convaincu que cet historien a porté Terreur et le mensonge jusqu'à l'effronterie par les absurdités et les méprises grossières dont elle est remplie. Il avance hardiment que Jean, duc de Bourgogne, fit mourir la duchesse sa femme qui lui a survécu et cent autres bévues de la même espèce, »
Ce qui donna le coup de grâce à Varillas et le perdit à tout jamais dans l'estime des critiques de Hollande, ce fut la publication de son Histoire des révolutions arrivées
Europe en matière de religion (3), qui aurait pu être
ive dans l'Histoire de François I^"^ par Varillas, édit. de 1686 , in-8. Le nom de l'auteur des Galanteries est Vanel.
(\) Traité des preuves, etc., p. 14 et 15.
2) Voyez ses Remarques hist. sur le Louis XI de Varillas, dans le supplément aux Mémoires de Gamines, p. 403. {Bruxelles, 1713, in-8.)
id) Paris, 1686,6 vol. in-i.
un excellent ouvrage, à en juger par le plan et l'énoncé de l'idée mère. Voici ce que disait le Journal des Savants, à la date même de l'apparition de ce livre (1) :
« Quelque connu et quelque épuisé que semble aujourd'hui ce sujet, M. Varillas le traite avec tant d'habileté qu'on ne laissera pas de trouver un extrême plaisir à lire ce qu'il en dit.
« Son dessein est d'attaquer les Prolestants du côté de la politique, tandis qu'un grand nombre d'autres auteurs le font avec beaucoup de force et de succès du côté de la doctrine, et de montrer, suivant sa coutume qui est de fouiller jusques dans les plus secrètes intentions des gens, que tous ceux qui se sont ingérés, depuis plus de trois cents ans, d'enseigner ou de prêcher contre l'ancienne religion, ont agi par des motifs purement humains et souvent criminels, et que ceux qui les ont appuyés de leur crédit et de leurs armes l'ont fait pour exciter dans toutes les contrées de l'Europe des révolutions qui leur donnassent occasion ou prétexte de les usurper (2). »
Un tel point de vue — celui-là même que M. Audin arepris et développé, de nos jours, dans ses savantes études sur la Réforme, — n'était pas faitpour attirer à Varillas les sympathies des Protestants ; aussi tous les écrivains du parti l'accablèrent-ils immédiatement de critiques passionnées dans lesquelles, cependant, ily avait du vrai, trop devrai, ne fût-ce que le reproche d'erreurs multiples, en dépit des velléités d'impartialité stricte qu'avait anoncées
(1) Avril, 1686.
(2) Cs. Journal des Savants, août 1689.
l'auteur. Il disait, en effet, dans la préface de son premier volume : .
« J'ai tiré cet ouvrage indifféremment des livres manus- « crits et imprimés des auteurs catholiques et des Protes- « tants ; je me suis servi des propres termes de ceux-ci, « lorsque je les ai trouvés assez sincères, pour ne pas sup- « primer ou déguiser les plus importantes vérités; et ce « n'a été qu'à leur défaut que j'ai été contraint de recourir « aux catholiques. » « M. de Larroque, un de ses critiques (1), dit Niceron (2), n'a pas été convaincu de sa bonne foi et de son exactitude, car il assure qu'il ne voit dans son histoire que noms propres défigurés, que des faits évidemment faux, qu'une chronologie renversée, enfin qu'idées romanesques.
« Il ajoute que ceux qui voudront se donner la peine de confronter l'histoire des Hussites, de Gochlée et la sienne, n'y trouveront aucune différence, excepté quelques noms propres estropiés, qu'il tronque à son ordinaire, et quelques faussetés, sur lesquelles il renchérit, suivant l'embellissement qu'il veut donner à son roman. Il produit dans sa préface un extrait d'une lettre de M. d'Hozier, généalogiste du roi, où il assure qu'il a corrigé plus de quatre cents fautes dans le Charles IX de M. Varillas, comme on peut le voir en conférant la première édition in-i° avec la seconde in-8°, sans que l'auteur ait daigné le témoigner dans la préface. »
Après Larroque, ce fut au tour de Burnet à attaquer
n tome V, p. 68 et 69.
(2i Nouve'les accusations contre M. Varillas, ou Remarques critiques contre une partie de son premier livre de l'Histoire de f Hérésie. {Amsterdam, 1687, p. 162.)
Varillas. Dès 1686, Burnet avait publié contre l'Histoire précitée sa Critique du neuvième livre de l'histoire de M. de Varillas, ou il traite des révolutions arrivées en Angleterre enmatiere de religion (1). Bayle, en rendant compte de l'ouvrage de Burnet (2), s'exprimait ainsi sur Varillas:
« On ne peut mieux chanter la palinodie d'un homme dont on a d'abord été l'ardent panégyriste.
« Sans sortir du caractère de simple historien, nous pouvons dire qu'il s'est fait une révolution étrange dans les esprits par rapport à M. Varillas. Son François /*=% son Charles IX qI quelques autres pièces qu'on avait vues de lui, avaient extrêmement plu dans les pays septentrionaux, on l'y regardait comme un homme qui avait le courage de dire la vérité et qui avait découvert une infinité de mystères qu'il révélait avec un tour d'éloquence et de réflexion fort singuUer ; enfin il avait fait naître dans ses lecteurs cette favorable curiosité qui est cause que l'on s'informe si un homme est riche, jeune, vieux, bien fait, provincial ou de la capitale du royaume, et qu'on souhaite d'apprendre tout ce que l'on s'imagine de plus avantageux à une personne, mais son Histoire de T Hérésie a bouleversé toutes ces belles dispositions. »
Pour comprendre ce que veut dire Bayle par toutes ces belles dispositions, il est bon de rappeler ici que, près de vingt ans auparavant, dès 1669, les Etats de Hollande avaient offert à Varillas une pension pour l'engager à écrire leur histoire, mais il la refusa (3).
(1) En Anglais et ensuite traduit en français par le Clerc. (Voyez Niceron, p. G9 et 70).
(2) Nouvelles de la Rép. des lettres, octobre lfi86.
(3) Niceron, tome V, p. 64.
Pour en revenir aux critiques dont l'ouvrage de Varillas fat l'objet, après Burnet, ce fut un Danois, Jean Brunsmann qui, en 1689, publia un Échantillon des erreurs dont A. de Varillas a souillé son Histoire des Hérésies, en parlant du changement de religion en Danemark (1). Pufendorf, dans la deuxième édition allemande de son Introduction à r Histoire, a montré aussi, par plusieurs exemples, que Varillas entendait aussi peu l'histoire de Suède que celle des autres pays. G. L. de Seckendorf, dans son Histoire du Luthéranisme, a relevé de même plusieurs de ses fautes. « Toutes ces critiques firent une terrible révolution dans les esprits, qui ne se trouvèrent plus disposés à croire cet historiographe sur sa parole et lui enlevèrent peu à peu tout son crédit (2). »
LHàtoire des Hérésies inspira à Ménage un bon mot que l'on n'a eu garde d'oublier de consigner dans ses souvenirs : « Lorsque ce livre de M. Varillas vint à paraître, plusieurs de mes amis me dirent qu'ils y avaient trouvé beaucoup de fautes et plusieurs faits dont on doutait. Peu de temps après, rencontrant M. Varillas, je lui dis: «Monsieur, vous ^-enez de faire un livre pleia d'hérésies (3). » Le compliment dut être médiocrement agréable à Varillas. Mais, il avait une si forte dose d'entêtement, qu'il n'en poursuivit pas moins ses travaux et ses publications sur un sujet qui lui avait valu tant et de si vives critiques, trop fondées, il faut bien le reconnaître.
(1) Spécimen errorûm queis A. Varilassus historiam suam de haeresibus commaculavit lib. v et xiii mutationem religionis ia Danià describens. {Hafniae, 1689, in-8, p. 32.)
(2) Niceron, p. 70 et 71.
(3) Menagiana, tome II, p. 3oo.
Dès 1682, il avait préludé par une Histoire de rhérésie de Wiclef, Jean Hus et Jérôme de Prague, etc. (1). « D'abord que cet ouvrage parut, on l'attribua à Varillas, qui le désavoua et déclara même à M. le Chancelier le Tellier que, quoiqu'il contînt bien des faits qui se trouvaient dans son Histoire des hérésies, on y en avait ajouté ou changé un si grand nombre qu'il ne pouvait le reconnaître pour le sien. Sur la requête, qu'il présenta au Conseil, intervint un arrêt qui en ordonna la suppression. Mais les critiques ne se sont point rendus à cette raison : ils soutiennent toujours qu'il y a tant de conformité de style et de génie entre cette histoire et les prétendues additions, qu'ils ne peuvent croire qu'elles soient d'un autre. Ils ajoutent même que, pour se tirer d'affaire au sujet du reproche qu'on lui a fait qu'il se trouvait des contradictions dans ces deux histoires, il a désavoué la première, qui paraît contenir le premier et le second livre de V Histoire des Hérésies (2). »
Nous sommes assez de l'avis de ces critiques; Varillas, plus d'une fois, a eu recours à ce moyen facile mais peu scrupuleux de renier la paternité de ses erreurs historiques.
Enfin, on a de cette plume infatigable des Histoires de Louis XII (1688), de Louis XI (1689), de Charles VIII (1691), de Henri II et de François II (1694), sans oublier La politique de Ferdinand le Catholique, roi d'Espagne (1688), La politique de la maison d'Autriche (1658), ce dernier ouvrage 'sous le pseudonyme de Bonair, nom d'une
(1) Lyon, i682, in-12.
(2) Nicaron (tome V), p. 71,
maison de campagne de M. de Pomponne, auprès duquel il s'était alors retiré.
La Monnaye écrivait, au commencement du sièle dernier (1) : « On peut en toute sûreté mettre aujourd'hui sur chaque volume: Cy-git, et ajouter, sans espérance de résurrection. »
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
Varillas avait une affection particulière, ou plutôt un penchant marqué qui le portait à copier de Thou, historien des plus sujets à caution; mais il paraît qu'il s'y prenait assez maladroitement, comme l'a prouvé Dreux du Radier à propos d'un épisode de l'histoire de Charles IX du susdit Yarillas. « Il y a longtemps — écrivait, en 1752, l'érudit avocat, — qu'on est en garde contre les récits de Varillas. Les choses merveilleuses, les singularités, les anecdotes qu'on trouve dans presque tous ses ouvrages ont beaucoup perdu de leur crédit auprès des lecteurs intelligents, qui se jettent volontiers dans l'examen de ce qu'ils lisent. Il y a pourtant beaucoup de choses chez lui qu'onlui passe, sans soupçonner même son inexactitude. . . Il est visible que Varillas copie M. de Thou, mais il est très-aisé de s'apercevoir que, bien souvent, il n'entend pas son original (2). »
Dès 1695, Bayle écrivait déjà à Le Duchat, en lui parlant de Varillas: « Cet historien est tout plein de fautes. Un homme qui a lu les bonnes sources autant que vous, monsieur, pourrait trouver, dans chaque page de ses
(1) Menagiana, tome IV, p. IH.
(2) Journal de Verdun, août 1752, p. 123-129. (Lettre critique sur la relation du siège de Poitiers par Varillas, dans son Histoire de Charles DC.)
princes de la maison de Valois , des péchés de commission ou d'omission. »
Le père Lelong, qui a consacré à Varillas une étude assez détaillée, résume ainsi son jugement et celui des contemporains sur cet historien fantaisiste :
« La profession d'être sincère, comme il le témoigne en plusieurs endroits, avait prévenu bien des personnes en sa faveur. 11 passait pour un homme qui avait découvert un nombre presque infini de secrets historiques et pénétré quantité d'intrigues du cabinet. On était porté à la croire, à cause des grands et nombreux recueils de manuscrits dont il parlait dans ses préfaces, oii il fait connaître en même temps qu'il en avait eu communication, comme ceux de la bibliothèque du roi, plusieurs titres les plus considérables du Trésor des Chartes et de la Chambre des Comptes, les fameuses collections de M. Dupuy, des comies de Brienne et de Béthune, de M. le premier président deLamoignon, de M. de Ménars et quantité d'autres.
« Tous ces avantages lui avaient acquis une grande réputation. On le lisait avec empressement ; on se l'arrachait des mains, lorsque ses histoires n'étaient qu'en manuscrits... Cette réputation n'a pas duré longtemps: les critiques qui parurent sur quelques endroits de ses histoires la firent bientôt tomber. On connut par les reproches qu'on lui fit sur sa bonne foi qu'on ne pouvait le croire sur sa parole et que les histoires-anecdotes qu'il donnait pour certaines étaient si secrètes qu'elles n'étaient pas même sues de ceux qui selon lui y avaient quelque part.
« On lut depuis ses histoires avec d'autres yeux; oHj découvrit aussitôt qu'il y mêle adroitement le vrai avec]
le faux, qu'il les appuie de beaucoup de mensonges par des citations affectées de titres, d'instructions, de lettres, de mémoires et de relations controuvées ; de sorte quïl ne peut plus faire illusion qu'à ceux qui ne se délient pas de ses imaginations.
« 11 se condamne lui-même, en voulant se justifier de ce qu'il raconte diversement les mêmes faits dans différents ouvrages. Il avoue que dans les uns il s'est servi des mémoires de la bibliothèque du roi, qu'il regarde comme les plus sûrs, et que, dans les autres, il a suivi des mémoires qui lui ont été communiqués d'ailleurs, qu'il n'ose préférer aux précédents. Il rapporte néanmoins ce que disent les uns et les autres, quelque opposés qu'ils soient dans leur récit, pour satisfaire, dit-il, la curiosité de ses lecteurs. Comme si de deux manières de raconter le même fait, il n'y en avait pas une de préférable à l'autre, lorsqu'elle est appuyée sur des actes plus sincères.
« Il est tombé dans un nombre infini de fautes de chronologie, ce qui n'est qu'une suite de la méthode qu'il a suivie en composant ses histoires. Elle a quelque chose de si singulier qu'elle mérite qu'on en fasse mention : on y découvrira son peu d'exactitude. Varillas avait lu dans sa jeunesse un si gVand nombre de livres manuscrits dont récriture était difficile à lire qu'il en avait perdu la vue, mais à force de remèdes on la lui rétablit; néanmoins, il l'avait si tendre qu'il ne pouvait lire qu'au grand jour. Ainsi, dès que le soleil baissait, il fermait ses livres et s'abandonnait à la composition de ses ouvrages. Il ne travaillait alors que de mémoire et, quelque sûre que fut la sienne, il était impossible qu'elle lui représentât fidèlement les divers événements dont il pouvait avoir besoin avec toutes leurs circonstances, et, encore moins, les dates
des temps où ils étaient arrivés. Cependant, dès le lendemain, sans nouvelle confrontation, il dictait à celui qui voulait bien écrire sous lui ce qu'il avait ainsi digéré en lui-même. Quelle exactitude peut-on espérer d'un auteur qui se met si peu en peine de vérifier ce qu'il avance?
« Gomme il avait dessein de plaire à ses lecteurs plutôt que de les instruire, il leur met devant les yeux de beaux portraits et assez travaillés, où il caractérise ses personnages, comme s'il avait vécu le plus intimement avec eux; il rend raison de leurs démarches, comme s'il avait été de leurs conseils. Souvent il transporte exprès ou par méprise des faits éloignés et les rapproche par le dénouement des intrigues qu'il raconte. 11 avance et suppose avec assurance, en bien des endroits, des choses qui n'ont, tout au plus, que de la vraisemblance. La politique qui règne dans tous ses ouvrages est outrée. Il tourne tout à sa manière, en y ajoutant des raffinements de politique, quantité d'expressions exagérées et des particularités fort-incertaines.
« Il devait avouer ingénument — comme le dit un de ses critiques, — que son dessein n'était pas d'écrire de véritables histoires, mais d'amuser le monde par une espèce de romans et de pièces capaljles d'émouvoir les passions et d'embellir les histoires connues par des circonstances touchantes.
« Il n'est donc pas surprenant que l'on regarde aujourd'hui Varillas comme un auteur d'histoires romanesques. Un de ses critiques a poussé la chose plus loin, au commencement de ses remarques sur son Histoire de Louis XI (1), « Entre ceux, dit-il, qui se sont distingués
(1) Godefroy, op. cit. sup.
« par ces sortes d'ouvrages, Varillas est un des plus « fameux. » Il avait déjà dit, dans la préface du même volume, que la plus grande partie des mémoires cités par cet auteur n'avaient jamais existé et que Varillas, en ajoutant des incidents romanesques à ce qu'il y a de véritable dans ses histoires, ne se faisait pas un scrupule de les appuyer de citations forgées dont on voit des preuves dans les remarques qu'il publie. « Si quelqu'un trouve « mauvais — continue ce censeur, — que l'on critique « les ouvrages d'un homme mort et qui ne peut plus se « justifier, on pourra lui répondre que Ton n'a d'autre « vue que d'éclaircir la vérité ; qu'au reste Varillas a été « heureux de n'avoir pas été, de son vivant, recherché sur « ce point, puisqu'on aurait pu lui faire son procès et « que la moindre peine à laquelle il aurait dû être con- « damné aurait été de demander publiquement pardon « de ses fausses citations.. , »
« Il achève de le caractériser (p. 406 de ses remarques), en faisant connaître jusqu'à quel point il était entêté de ses propres ouvrages. « Il a eu, dit-il, la témérité de « menacer le roi, dans l'épître dédicatoire de son Hù- « toire de Henri III, que si on ne lui payait pas sa pen- « sion, quarante-cinq ou cinquante volumes qu'il avait w prêts à mettre en lumière couraient risque de pourrir « dans la poussière (1). » (C'est en effet le sort auquel sont exposés ses manuscrits ; car, aucun de ceux qu'il a laissés, depuis son dernier ouvrage imprimé, n'a vu le jour.) « Mais quelle perte pour le public, ajoute ce cri-
(1) Edit. de 1-93. Varillas parle du «prodigieux nombre de volumes » qu'il a composés.
« tique, si l'on était persuadé que ces ouvrages prônés «avaient autant de solidité et de vérité que d'agrément!»
« Tant de remarques et de critiques sur les histoires de Varillas les ont entièrement décréditées; c'est ce que méritent ceux qui veulent en imposer au public. »
Vers la fin du siècle dernier, Sabatier de Castres (1) a caractérisé en termes énergiques et piquants d'à-propos la façon dont Varillas avait compris le rôle de l'historien:
« La fureur de sacrifier l'essentiel à l'accessoire, le désir de bien dire plutôt que celui de dire vrai lui ont obtenu le premier rang parmi les historiens infidèles. Il convenait lui-même que, de dix traits insérés dans ses ouvrages il en avait appris neuf dans la conversation, vrai moyen de hasarder bien des choses et de rencontrer rarement la vérité... Le discrédit de Varillas n'a pas été capable de rendre quelques-uns de nos historiens j)lus réservés sur les anecdotes et la tradition. M. de Voltaire, entre autres, semble l'avoir choisi j^our modèle, dans son Siècle de Zom/s Z/K surtout, 011 il cherche plutôt à amuser qu'à instruire, s
Voltaire a peu parlé de Varillas. Quoiqu'il le qualifie « historien plus agréable qu'exact (2), » il ne laisse pas que de le citer comme une autorité, à l'égal de l'inévitable de Thou. « Gosme I", duc de Florence, tua l'un de ses enfants qui avait assassiné l'autre. Ce fait est très vrai; on a contesté très-mal à propos à Varillas cette aventure, le président de Thou fait assez entendre qu'il en fut infor-
(i) Les trois siècles de la littérature française, etc., 6e édit.| in-12, 1801, tome IV, p. 34o et 346.
(2) Ecrivains français du siècle de Louis XIV.
mé sur les lieux (1). » Puis, ailleurs (2), le besoin de caser une anecdote plaisante, à propos de Varillas, l'emporte et il raconte ceci : « Varillas était fort au-dessus des nobles auteurs dont je parle (Sandras de Courtilz et autres faiseurs de romans historiques) , mais il se donnait d'assez grandes libertés. Il dit un jour à un homme qui le voyait embarrassé : « J'ai trois rois à faire parler ensemble ; ils ne se sont jamais vus, et je ne sais comment m'y prendre. — Quoi donc, dit l'autre, est-ce que vous faites une tragédie? »
D'une tragédie à un roman il n'y a que la main, et, de notre temps, M. A. Thierry nous l'a bien prouvé avec ses Récits des temps jnérovingieyis et son Histoire de la conquête d'Angleterre. Le procédé de Varillas, qui consiste à faire primer l'érudition par l'imagination, éclate en une brillante fanfare dans la préface que M. Thierry a placée en tête de ses Récits tant vantés.
« Pendant que j'essayais, dit-il, dans cet ouvrage de peindre la barbarie franke (3), mitigée, au sixième siècle, par le contact d'une civilisation qu'elle dévore, un souvenir de ma première jeunesse m'est souvent revenu à l'esprit. En 1810 (4), j'achevais mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des Martyrs circula dans le collège... Nous nous disputions le livre ; il fut convenu
(1) Exsai sur les mœurs, chap. lxxix, du roi de France Charles VI.
(2) Des Mensonges imprimé^-, §. 2.
(3) L'orthographe fantaisiste de M. A. Thierry est, au fond , la révolution la plus réelle qu'il ait faite en histoire , — une révolution de mots.
(4) Né en 1793, M. A. Thierry avait alors quinze ans.
que chacun l'aurait à son tour... Je lisais, au plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre... J'éprouvai d'abord un charmevague, et comme un éblouissement d'imagination ; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire k son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la Ville éternelle,... de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie et de sa rencontre avec une armée de Franks.
« J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de l'Ecole militaire, notre livre classique : « Les Francs « ou Français, déjà maîtres de Tournay et des rives de « l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... Glovis, (( fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481 et affer- « mit par ses victoires les fondements de la monarchie « française. » Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais apprises par cœur. Françaà, trône, monarchie étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Francs de M. de Chateaubriand, parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs. et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs, de cette armée rangée en triangle ou l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peoux de bêtes et des corps demi-nus (1). A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement ; l'impression que
(1) L£S Martyrs, livre VI.
LKS IMAGINATIONS DE YARILLAS 127
fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où .j'étais assis, et marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé :
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée ; et le reste, » sorte de contrefaçon des poésies fort peu authentiques d'Ossian-Macpherson.
« Ce moment d'enthousiasme — dit M. A. Thierry, — fut peut-être décisif pour ma vocation à venir... (1). »
Le peut-être est de trop; quant kl' enthousiasme, il rappelle celui dont Varillas était animé et qu'il entretenait d'une façon toute factice dans ses promenades au clos des Chartreux.
Moins de douze ans après la publication des Récits mérovingiens, un savant critique (2), étudiant le faire des modernes dans le genre historique et la manière dont M. Thierry composait le récit historique, disait avec une haute raison :
(( La manie d'innover n'est en somme qu'une variété de l'amour propre naturel aux gens de plume. Entre eux et la vérité, ils trouvent tous cet obstacle qui, formulé d'une manière ou d'une autre, s'oppose toujours à la sagacité de l'historien...
« On a trouvé insipides la gravité et la sagesse d'autrefois. On a voulu les relever de quelques attraits, et nous n'avons pas nié qu'on y ait parfois réussi, Malheureu-
(1) A. Thierry, préface des Récits, (2"> édition. 1842,) p. 20-24. La première édition est de 1840.
(2) L. Aubineau , Critique générale et réfutations. M. A. Thierry, (iSoi), p. 38-44.
sèment on est. allé jusque dans l'excès : on s'est beaucoup plus inquiété de la composition du récit que de la vérité des événements dont on se faisait l'historien. Le but a été de plaire et non pas d'instruire. On a cherché avec ardeur des détails capables de prêter aux mouvements oratoires et aux artifices littéraires ; on a repoussé ce qui était simple et peu dramatique, sans se soucier de peser l'autorité des auteurs ou le discrédit où ils étaient tombés. On a remis ainsi en circulation des faits de mauvais aloi, dont une saine critique avait fait justice ; on a contribué à rendre droit de bourgeoisie à des noms justement condamnés ; on est allé plus loin : quand les détails pittoresques ont manqué, on les a ajoutés de sa pleine autorité. Toutes ces hypothèses, ces suppositions et ces rapsodies ont composé ^e qu'on a appelé l'histoire.
« M. Thierry a donné largement et abondamment dans ces travers des modernes II ne les a pas seulement mis en pratique, il a voulu les ériger en préceptes : après avoir livré, durant deux volumes, toute carrière à son imagination, il se félicite, estimant son travail « le meilleur « genre de preuve, le plus capable de frapper et de con- « vaincre tous les esprits, celui qui permet le moins de « défiance et qui laisse le moins de doutes ; » il se flatte d'avoir « épuisé les textes, rassemblé les détails épars, « recueilli jusqu'aux moindres indices des faits et des « caractères, et de tout cela formé un corps auquel vient le « souffle de vie par l'union de la science et de l'art (1). » C'est là une des grandes prétentions de notre historien (2)...
(1) Récits 'les iemp> mérovingiens, tome II, p. 305.
(2) Histoire delà conquête deV Angleterre, tome I, p- 5.
c Sous le souffle de vie, qui vient de Vunion de la science et de Fart, l'auteur compose un seul corps avec les liturgies de l'Eglise, les formules de Marculfe, les protocoles des notaires ; il divise, il retranche, il unit, il ajoute à son gré ; et il faut avouer que le corps, qui se forme au milieu de toutes ces opérations, ressemble au corps d'un rjman beaucoup plus qu'à celui d'une histoire...
c Les Récits des temps mérovingiens... sont, de tous ses ouvrages, celui où l'écrivain a pris le plus de libertés : à chaque instant, il suppose ou il interprète avec une facilité qui étonne, A chaque page, pour ainsi dire, ce sont des messages et des missives dont M. Thierry crée le texte sans avoir soin de prévenir le lecteur de l'intempérance de ses interprétations... »
La préface que Varillas a mise en tête de ses Anecdoctesde Florence est tout un manireste, j'allais dire une poétique du genre historique, tel qu'il l'avait compris, par une aberration d'esprit qui de M. Thierry remonte à lui et en redescend comme un incessant recommencement du même système désastreux, qui ne tendrait à rien moins qu'à étouffer la sincérité de l'histoire sous un déguisement étranger.
Varillas commence par l'éloge de son modèle, Procope, écrivain j ustement décrié s'il en fut, et il poursuit, en ces termes passablement outrecuidants : « Gomme l'art d'écrire l'histoire secrète est encore inconnu, presque
dans toute son étendue, je me crois réduit, comme
ceux qui s'engagent dans de nouvelles routes, je veux dire, à prendre toutes les précautions nécessaires pour n'être pas condamné, dès l'entrée de mon ouvrage, à m'imposeï moi-même sur lesquellesje prétends être jugé par un équitable lecteur, à condition que je ne les emprunterai ci
de ma raison ni de mon caprice, mais seulement des exemples du même Procope, que j'aurai toujours devant les yeux, puisque je ne saurais trouver d'autre guide. »
Quel modèle et quel guide que Procope! «Il est, dit un bon juge (1), le premier auteur connu dont nous ayons, sous le nom d'Anecdotes, une histoire où la réputation de Justinien est cruellement déchirée. Quatre ans après avoir composé cette satyre, Procope fit un autre écrit, qui contient la description des édifices que Justinien avait fait construire ou réparer. Son livre d'anecdotes ne parut point pendant la vie de cet empereur, ni par conséquent pendant celle de l'auteur, qui mourut avant Justinien : mais il devint ensuite public et il a transmis à la postérité une infinité de particularités odieuses... Procope est toujours un auteur suspect dans ses anecdotes. Eff"ectivement quel fonds peut-on faire sur le témoignage d'un écrivain qui travailled'unemain à briser l'idole qu'il venait d'encenser de l'autre, dans l'écrit où il loue la magnificence de ses édifices, d'un écrivain dont la plume, toujours conduite par la haine ou par l'intérêt, ne quitte le ton du panégyrique que pour prendre celui de la satyre, sans que l'on puisse savoir lequel des deux s'approche ou s'éloigne le plus de la vérité. »
Tel est Varillas ; l'on dirait que ces dernières lignes ont été tracées à son adresse.
Après un long retour sur Procope, l'idéal de l'historien, selon lui, Varillas, pour faire passer son amour pour les menus détails, les miettes en quelque sorte du récit (miettes si chères à M. Thierry !) dit carrément: « Je prétends aussi
(t) Lenglet- du Fresnoy , op. cit. sup., tome IX., p. ITiet
qu'on me laisse, à mon tour, jouir paisiblement du privilège des anecdotes et de rapporter (lun air sérieux les plus petites bagatelles, lorsqu'elles auront été Torigine ou l'occasion des plus grandes affaires.
« L'on me contestera peut-être la validité de ces privilèges, sur ce que Procope, qui s'en est prévalu si souvent, ne s'est mis nulle part en peine de l'établir. Mais je réponds que, quand cela serait, il me resterait toujours une possession de plus de douze cents ans, qui en bonne jurisprudence égale du raoirs un titre plus nouveau. »
Quel raisonnement, ou plutôt quelle déraison ! Mais, il y a encore plus fort : a L'historien n'est proprement obligé de dire la vérité que lorsque les faits qu'il rapporte sont tellement vrais qu'ils sont vraisemblables. »
Voici la théorie de Varillas, qu'il a transmise à M. Thierry; elle vaut la peine d'être rapportée: «Il y a , d'excellents peintres, qui font des portraits dans toutes les règles de l'art ; et ces portraits néanmoins ne sont pas tout-à-fait ressemblants ; ils ajoutent toujours quelque chose aux visages qu'ils représentent, et quoiqu'ils n'en omettent aucun des traits ni des linéaments, ils en rehaussent tellement Tair et le coloris, qu'on les trouve plus beaux sur la toile qu'ils ne sont dans l'original. Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'historien qui ait entièrement évité ce défaut, et c'est ce qui m'empêche de l'appeler une faute. J'en pourrais apporter une infinité d'exemples anciens et modernes... »
Suit. comme échantillon du genre, un triple portrait du pape Léon X, d'après Paul Jove, Guichardin et Paul Sarpi. Vous croyez peut-être que Varillas va hésiter à tracer un quatrième portrait de LéonX. Que vous le connaissez mal ! Ecoulez-le : « Que fera donc un écrivain
d'anecdotes, tel que je pourrais être? Il prendra le pinceau après Paul Jove, Guichardin et le père Paul Scarpi, mais il ne se servira ni de leurs couleurs ni de leurs idées. La manière sera toute nouvelle, et au lieu que les autres avaient peint le pape Léon dans son habit de cérémonie, il le représentera dans son déshabillé... Il Tira chercher dans un Vasari, mais le Vasari de la première édition: car ce que je vais dire a été retranché des autres... »
Nous voilà en pleine fantaisie, passant rapidement do Procope à M. Thierry, et donnant la main à Alexandre Dumas, qui, lui aussi, a eu la prétention de peindre les grands hommes, sinon en déshabillé, au moins en robe de chambre [sic).
N'est-ce pas qu'elle est curieuse, cette profession de foi ou cette déclaration de principes, comme il vous plair.) de la qualifier? Varillas écrivait ceci, en 1683 ; trois ans après, dans la dédicace de son Histoire de Louis XII à Louis XIV, il croyait faire sa cour au grand roi, en traitant en quelque sorte de Gassanare le cardinal d'Amboise, le ministre dnpère du peuple ; quelle plate fragornerie !.. Puis, dans l'avertissement, oubliant le ton de la dédicace, il disait : « Je n'écris pas cette préface à dessein qu'elle serve d'apologie à Louis XII, mais seulement pour représenter le caractère des historiens les plus célèbres qui font mention de lui. Puisquej'ai profité de leurs lumières, il est raisonnable que je l'avoue publiquement, et que j'évite à leur égard un des crimes de ma profession que j'abhorre le plus, qui est celui d'être plagiaire. »
Veut-on savoir comment Varillas se comportait vis-à-vi des critiques et en quels termes il croyait leur devoir répondre ; qu'on lise la préface du tome III, de cette même Hisloire de Louis Xll. « J'ai lu, dit-il, un livre intitulé :
Nouvelles accusations contre M. Varillas, ou Remarques critiques contre une partie de son premier livre de F Histoire de l'Hérésie, par M. de Laroque; mais ceux qui s'y connaissent ne jugent pas à propos que j'y réponde autrement ju'en général. S'il y a quelque chose de considérable, ce jont seulement trois endroits. Le premier est celui dans lequel il combat mon Histoii^e des Révolutions arrivées dans ^Europe en matière de religion, par deux petits tomes ju'il m'attribue, intitulés V Histoire du Viclefianisme. Le second est hors d'œuvre et s'en prend aux Anecdotes- de Florence, ou F Histoire secrète de la maison de Médicis, et le iernier regarde une lettre et des remarques imputées à M. d'Hozier.
« Pour le premier, il est évident que M. de Laroque i'est formé un fantôme pour le combattre; car une infinité le personnes savent que l'on me déroba les dix premiers ivres de l'Histoire des Révolutions et qu'il s'en répandit an très grand nombre de copies. Jean Gerte, libraire de Lyon, a dit à M. de Sève, lieutenant-général de cette ville, |u'un abbé qu'il ne connaissait point lui envoya de Paris ieux livres sous le titre de l'Histoire du Viclefianisme, sans lom d'auteur, et qu'il les imprima de même; mais que îourles mieux débiter, il s'avisa de dire à l'ore lie de juelques curieux que ces livres étaient de moi. Le bruit în courut aussitôt.»
Sommé de s'expliquer sur cette attribution de palerlité, Varillas obtint un arrêt pour faire supprimer ladite listoire, mais cela ne convainquit pas les critiques (1).
« Quant au second endroit, poursuit Varillas, je com-
(1) Voyez ci-dessus, p. 118.
muniquai environ le tiers de mes Anecdotes à un homme que je croyais le meilleur de mes amis, et qui m'en avail donné, durant trente ans, des preuves que j'avais lieu de tenir pour indubitables. Cet homme devint pourtant inli dôle à mon égard et prêta les papiers que je lui avais confiés à des gens qui les firent passer en Hollande, oi ils furent imprimés avec une si grande quantité de fautes, q le je ne saurais assez admirer qu'on se soit donné le patience de les lire, en l'état qu'ils sont... »
Singulière façon d'opposer une fin de non recevoir au3 critiques, et qu'il employa plus d'une fois, à propos des remarques dont ses ouvrages étaient l'objet. La réponse de M. Thierry à certaine lettre piquante du docteui Neophobus (1) a beaucoup de parenté avec l'argumentation de Varillas à l'égard de ses Aristarques.
Enfin, quand on reprochait à Varillas de ne pas citei fi lèlement les cotes des manuscrits de la BibUothèque royale, ou même de n'indiquer d'aucune façon les autres documents inédits où il prétendait avoir puisé ses assertions plus que risquées, il donnait des raisons de la force de celles-ci : « Il y a vingt-trois ans que je suis sorti de la Bibliothèque du roi, et depuis, elle a hier changé de face... Pour les originaux que divers particuliers de Paris et des provinces m'ont communiqués, je n'en ai vu la plupart qu'à condition de garder le secret
(1) Lettre à M. Ch. Nodier sur la restitution des noms propres dans la période germanique de l'histoire de France, p. ob7-b7ï delà dixième édit. in-8, 18bl, de ses Lettres sur l'histoire d( France. Cette réponse à un article de la Revue de Paris, intitult Diatribe du docleur Neophobus contre les fabricateurs de mots a paru dans le même recueil, le 23 janvier 1842.
st si l'on m'a permis d'instruire mes lecteurs des paricularité> des plus curieuses que j'y trouverais, on m'a léfendu de découvrir les personnes auxquelles eux et moi n ont l'obligation. »
Ceci se lit dans la préface de l'Histoire de François I*' 1685). C'est probablement dans ces originaux, que Vaillas avait trouvé des faits de la force de celui de la mort ragique de la comtesse de Chateaubriand, dont nous ivons vu ci-dessus ce qu'il faut penser.
Décidément Procope, Yarillas et M. Thierry peuvent e donner la main ; ce sont trois historiens aussi bien nformés, et par conséquent aussi peu dignes de foi l'un [ue l'autre; tant il est vrai, qu'en ceci comme en bien ['autres choses, on ne voit sur ce globe sublunaire que ['incessants recommencements.
LES VAINaUEURS DE LA BASTILLE
Nous nous étions déjà demandé bien des fois si, quelque jour, nous n'aborderions pas le récit authentique de ce haut fait de la Révolution française, épisode-préface des annales de la Terreur, dont le chauvinisme révolutionnaire (le plus ridicule quand il n'est pas le plus odieux des chauvinismes,) a enflé outre mesure les détails, en renversani les rôles, selon sa coutume. Nous hésitions ; en efl'et, au bout de quatre-vingt-dix ans, après un siècle tout à l'heure et tant d'autres événements, l'histoire-anecdote des vainqueurs de la Bastille nous semblait, non sans quelque raison, singulièrement démodée ; mais voilà qu'en l'année 1879, presqu'à la veille de l'anniversaire du 14. juillet 1789, à la chambre des DépuLés de France, un regain d'actualité, sinon de popularité, est donné à ce haut fait. Voici cor^ ment cet incident s'est produit ; il vaut la peine d'ê» narré, mais, pour ne pas être accusé de l'altérer, nous et empruntons le très-exact exposé à VOfficiel du 13 juille' 1879, où se trouve le récit de cet événement, à la date di 12 du même mois...
« M. Guichard — Nous demandons que la Chambre des députés, en commémoration du 14 juillet 1789, n'ait pas de séance lundi prochain. (Applaudissements à gauche.)
« Nos populations désirent ardemment l'institution d'une fête nationale pour consacrer ces grands souvenirs de notre Révolution.
« Du 14 juillet 1789, date...
'( M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — De l'assassinat !
« M. Guichard. — Du 14 juillet 1789, date la fin de la souveraineté monarchique, des privilèges féodaux, de la religion d'Etat.
« Le 14 juillet 1789, c'est le premier jour de la liberté civile, de la liberté religieuse, c'est le triomphe de la souveraineté nationale. (Applaudissements à gauche. — Bruit.)
« M. le président. — Veuillez abréger, M. Guichard.
« M. Guichard. — Nous venons vous demanderde consacrer cet anniversaire ; nous demandons qu'il n'y ait pas de séance lundi prochain^ afin que la suspension de nos travaux pendant ceHe journée témoigne de l'intime union qui existe entre nos sentiments et ceux du pays. (Applaudissements.)
« M. de la Rochefoucauld. — Je demande la parole. (Exclamations.)
« M. le président. — M. de la Rochefoucauld a la parole.
« M. de la Rochefoucauld. — Messieurs, je viens d'entendre faire un grand éloge du 14 juillet 1789.
« Il faut pourtant faire un peu d'histoire rétrospective. (Exclamations à gauche.)
« Que s'est-il passé le 14 juillet? Une partie de l'armée s'est révoltée ; la garde nationale, qui venait d'être créée,
a pris des armes de force. Est-ce là ce que vous voulez aujourd'hui?
« M. Guichard. — Sans le 14 juillet, la noblesse et le clergé n'auraient pas fait l'abandon de leurs privilèges dans la nuit du 4 août !
a M. le président. — M. Guichard, n'interrompez pas.
« J'invite monsieur de la Rochefoucauld, comme j'ai invité M. Guichard, à ne pas faire de discours et à dire simplement pourquoi il s'oppose à l'ajournement à mardi.
« M. de la Rochefoucauld. — Je n'ai pas entendu l'interruption de M. Guichard et je continue.
« Le 14 juillet, le peuple s'est rué sur la Bastille. Mon Dieu ! cette Bastille qui a été détruite ce jour-là, elle a été reconstruite à côté par les hommes de notre époque. (Interruptions à gauche.)
« Enfin, quel a été le résultat? La Bastille était défendue par 32 Suisses et 80 Invalides, et elle était attaquée par une foule nombreuse qui avait des fusils et des canons.
« Le gouverneur s'est rendu, on lui avait promis la vie sauve pour lui et sa garnison. Or, qu'est-il arrivé? Il a été assassiné. (Interruptions ironiques sur divers bancs à gauche.)
« Ce n'est pas risible, Messieurs !
«Le major aussi a été assassiné ; deux soldats l'ont été de même.
« Le prévôt des marchands Flesselles a été aussi assasflj sine.
« Si c'est là le souvenir que vous voulez célébrer, ah!^ Messieurs, célébrez-le tant que vous voudrez : le peupM comprendra notre opposition (Bruyantes exclamations
gauche) et que nous demandions à continuer la discussion du budget. (Très-bien ! à droite). »
Ce qui n'a pas empêché que la Chambre des Députés et le Sénat ont suspendu leurs travaux, le 14 juillet 1879, pour consacrer le chômage de cette fête nouvelle ou renouvelée..., comme on voudra.
Au Pré Catelan, une sorte de foire avait été organisée. « Partout — dit la Lanterne (1), — des mâts avec oriflammes tricolores et inscriptions rappellent diverses phases de notre grande épopée républicaine. »
Voici quelques-unes de ces inscriptions :
Proclamation de la République, — 21 septembre 1792.
Serment du Jeu de Paume, — 20 juin 1789.
Fédération, — 14 juillet 1790.
Abolition des privilèges, — Nuit du 4 août 1789.
Prise de la Bastille, — 14 juillet 1789.
Déclaration des droits de l'homme, — 26 août 1789.
Système métrique, — Octobre 1793.
Ouverture des Etats gén^^reux, — 5 mai 1789.
Abolition des vœux monastiques, — 13 février 1789.
Fleurus, — 26 juin 1793.
Valmy, — 20 septembre 1792.
Jemmapes, — 30 octobre 1792.
Et partout les initiales R. F, (afin que nul n'en ignore).
« Que de choses dans un menuet! » s'écriait le danseur Marcel. En faisant un petit changement à ce mot fameux, ne pourrait-on pas dire : « Que de choses dans la prise de la Bastille ! »
Avant de raconter comment eut lieu cet épisode de la
(1) NO du mercredi 16 juillet 1879 (28 messidor an 87).
Révolution française, d'après des documents très-exacts parce qu'ils sont très-imDartiaux,il nous sera, sans doute, permis de demander à M. Louis Blanc, — un des plus complets historiens de cette époque terrible et un des présidents d'honneur de la fête du 14 juillet 1789^ — pour quelle raison il a travesti d'une si cavalière façon le fait qui fut vraiment la préface de la prise de la Bastille : le pillage et l'incendie de la fabrique de Réveillon. Avant de redresser la narration de cet historien, nous allons laisser la parole à un témoin oculaire, Georges Duval(l).
«Je raconte ce que j'ai vu, dit G. Duval. Ce n'est pas ma faute si j'ai vu d'horribles choses ; je les raconte avec la franchise brutale du paysan du Danube; je les expose dans toute leur nudité... J'écris tantôt sur des notes rédigées sous l'impression du moment, tantôt sur de simples souvenirs, mais de la fidélité desquels je suis bien certain...
« J'intitule mon livre Souvenirs delà Terreur, quoique mes récits commencent en l'année 1788. C'est qu'à mon avis la Jerrewr a commencé en même temps que la Révolution ; c'est qu'à compter du jour où l'on a massacré, au pied des marches de l'Hôtel-de-Ville, Delaunay, Foulon, Flesselles et Berthier et porté leurs têtes sur des piques, jusqu'au 9 thermidor de l'an II de la République, Paris et la France entière ont été sous le joug de la Terreur ; que ce joug s'est appesanti de jour enjour; que quand il aplu à la Convention nationale de décréter le règne de la Tendeur, elle n'a fait que régulariser un ordre de choses établi dès longtemps, et qu'enfin la Révolution et la Ter-
(1) Souvenirs de la Tendeur, de 1788 d 1793. (Paris, 1841, 4 vol. in-8.)
LES YAINQUECfiS DE L.V BASTILLE 141
r^wr n'ont jamais été qu'upe seule et même chose (1) .» Il est temps d'aborder le récit du pillage de la fabrique Réveillon; mais les quelques réflexions que l'on a lues devaient précéder cet épisode qui prouvera, une fois pour toutes, que dès le premier pas qu'elle a tenté la Révolution a inauguré le règne sanglant de la terreur.
« Il y avait, dit G. Duval(2),ruede Montreuil, faubourg Saint-Antoine, un fabricant de papiers peints, nommé Réveillon, qui employait quatre à cinq cents ouvriers. Comme il fallait des bras pour le grand œuvre que l'on méditait, des émissaires lui furent envoyés, porteurs d'offres magnifiques, de la part d'un haut personnage, que l'on devine bien sans que je le nomme (3), s'il voulait se mettre, avec ses ouvriers, à la tête du mouvement. Outre que cinq cents hommes formaient déjà un assez joli noyau d'insurrection, on espérait que leur exemple entraineraic le reste de la population ouvrière du faubourg. Réveillon rejeta ces offres avec l'indignation d'un homme de b'en, et dès lors sa perte fut jurée. On alla trouver Santerre (4), et on lui proposa j'affaire. 11 s'en chargea tout de suite.
« Dans les premiers jours d'avril 1789, vers 9 heures du matin, une troupe de gens déguenillés se ruent sur la
; 1) Id. ibid.y tome I, Avant-propos, p. i, ix et x.
(2) Ibid., tome I, p. 21-25.
(3) Philippe-Egalité.
(4) Claude Santerre, brasseur dansle faubourg Saint-Antoine, à Paris, acquit, dès le commencement des troubles de la Révolution, un grand ascendant sur la populace de son quartier et fut remarqué dans toutes les émeutes, particulièrement dans celle du 14 juillet 1789, qui fut suivie de la prise de la Bastille. Il avait de fréquentes conférences avec les chefs du parti d'Orléans, au Palais
place de Grève, traînant un mannequin d'osier qui figurait Réveillon ; ils allument un grand feu et le brûlent. Ce n'était là que le prélude des excès du lendemain. Le lendemain donc, à la pointe du jour, des inconnus, armés de gros bâtons noueux, quelques-uns de mauvais sabres, arrivent successivement dans la rue du faubourg Saint- Antoine et s'attroupent à mesure devant la rue de Montreuil, où demeurait Réveillon. Ces hommes, qui apparaissaient pour la promière fois, et que nous verrons reparaître quotidiennement à chacune des époques de la Révolution où il y aura du pillage h. exercer, du sang à répandre, étaient porteurs de physionomies dont le type invariable n'a jamais eu rien de commun avec les habitants ordinaires de la capitale... Plus d'une fois, sans doute la lie des faubourgs et des halles est venue se joindre à eux ; mais elle les regardait comme ses chefs et marchait respectueusement sous leurs ordres.
« A la vue de ce rassemblement de bandits. Réveillon, se doutant que c'était à lui qu'on en voulait, se renferma
Royal et à Monceaux. Dès la fondation de la garde nationale, il fut nommé commandant de l'un des bataillons du faubourg. Ce fut surtout dans la journée du 10 août qu'il seconda les effortsdes révolutionnaires pour renverser la monarchie. La Commune insurgée le nomma immédiatement commandant en chef de la garde nationale ; et ce fut en cette qualité qu'il conduisit Louis XVI à la tour du Temple. Général inhabile pendant la Révolution, il eut les honneurs de l'épitaphe épigrammatique suivante :
Ci-git le général Santerre Qui n'eut de Mars que la bière.
Après avoir essayé, mais en vain, de prouver son civisme, ' il mourut ignoré, en 1808.
chez lui, et, secondé de quelques-uas de ses ouvriers, il se disposa à la résistance. Quoique depuis quinze jours la police fût prévenue qu'une attaque sérieuse allait être dirigée contre la maison de Réveillon, aucunes précautions n'avaient été prises; car je n'appelle pas précautions renvoi d'un peloton de cinquante hommes qui stationna vis à vis la Bastille, et un peloton d'égale force qui occupait l'entrée de la rue de Montreuil et qui parut être là plutôt pour protéger les brigands que pour leur faire obstacle. Cependant les hommes du dernier peloton avaient fait mine de défendre l'entrée de la rue de Montreuil jusqu'au moment où la duchesse d'Orléans, qui revenait d'une course de chevaux à Vincennes ou qui s'y rendait, arriva sur le lieu de l'émeute commençante. La troupe s'ouvre pour lui livrer passage, et les factieux profitant du moment, se précipitent dans la rue de Montreuil, aux cris répétés de : Vive le duc d'Orléans! Vive la duchesse d' Orléans \ Vive le successeur du bon Henj'if hâ princesse, qui assurément n'était pas dans le secret de l'affaire, se dérobe de toute la vitesse de ses chevaux aux dégoûtantes acclamations dont elle était l'objet, et le siège de la maison de Réveillon commence. Ces forcenés brisent les portes à coup de hache ; ils entrent en foule dans la cour et demandent à grands cris la tête de Réveillon. Un moment celui-ci fut sur le point de tomber entre leurs mains, et à grand'peine se sauva-t-il par dessus les murs de son jardin. Lui parti, la fureur ne connaît plus de bornes ; sa maison est aussitôt mise au pillage par cette populace non moins avide de butin que de sang. Ses meubles, ses marchandises, son linge, son argenterie, tout devient la proie des pillards; on descend à la cave et l'on s'enivre avec le vin et les liqueurs qui s'y trou-
vent et cinq ou six de ces misérables meurent pour avoir \ bu, étant ivre, de l'acide sulfurique qu'ils avaient pris ' pour du vin, de la liqueur.
« Aprèsle pillage, l'incendie; on met le feu dans ce vaste établissement rempli de matières combustibles, au risque
de brûler tout le quartier Le pillage avait duré plus
de six heures. »
Voilà les faits racontés dans toute leur eil'royable simplicité par un témoin oculaire. Aplus d'un demi-siècle de distance, M. L. Blanc, en 1847, se préparant une popularité facile pour 1848 que l'on voyait poindre à l'horizon et dédaignant le témoignage ci-dessus, travestit, pour les besoins de sa cause, pro domo sua, l'épisode de Réveillon. Sur la foi d'un racontar, d'un c.i-dit tombé on ne sait d'où, il fit de Réveillon un exploiteur de l'ouvrier (toujours la guerre à Tinfàme capital !) et expliqua ainsi, si même il nelégitimal'incendie de la fabrique de la rue de Montreuil^ Selon M. L. Blanc, les émeutiers ont brûlé mais n'ont pas pillé; c'étaient de si honnêtes gens! Ce qui est surtoul inellable, c'est la façon dont l'ovation au duc d'Orléans esl racontée : « Un contraste inattendu vint ajouter à ceî emportements de l'émeute. Des voitures élégantes, des dames et des nobles à cheval passèrent, se rendant à une fête de Vincennes ; la foule, à cette vue, pousse des clameurs sinistres, et le brillant carrousel se disperse épouvanté. Seul, le duc d'Orléans s'arrête. Il descend de voiture, salué par des acclamations ardentes, exhorte la fouU à se calmer et continue sa promenade, inquiet (?), mai heureux de sa popularité {i) . »
(1) HUtoire de la Révùlulion française, tome II, p. 2o4.
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Enfin, lorsque tout est à peu près consommé, ce qu'on appelait la force armée se décide à agir ; il était bien temps ! M. L. Blanc saisit cette occasion de peindre une scène de carnage de la part des soldats et surtout pour casser, une fois de plus, l'encensoir de la flagornerie sur la tête des émeutiers. « Ces rebelles, dit-il (Ij, qu'on a peints jusqu'ici comme des brigands à gages, déj^loyaient, au contraire, un désinléressement rare. Argent, montres, bijoux, ils jetaient tout dans les flammes et criaient : « Nous ne « voulons rien enlever ! » On les égorgea sur des ruines.
« Et, le long du faubourg, des ouvriers promenaient des cadavres sur des brancards, en disant : « Toilà des dé- « fenseurs de la patrie ; citoyens, donnez de quoi les enterrer. ))
0 les cadavres ! En a-t-on encore assez joué en 1848, au boulevard des Capucines et ailleurs !...
Telle fut la préface de la prise de la Bastille, qui suivit d'assez près le pillage et l'incendie de la maison Réveillon.
Nous avons entendu M. Louis Blanc, c'est-à-dire un témoin à décharge quand même et toujours ; mais, pour être dans la vérité, ou tout au moins sur le chemin de la vérité, il nous faut maintenant écouter un homme que l'on ne saurait accuser d'un trop vif amour pour l'ancien régime, et dont le témoignage, basé sur des recherches minutieuses, est très-précieux; on a nommé M. Taine (2).
(1) Ibid., p. 235.
ri) Les origines de la France contemporaine, la llévolulion, deuxième édition, 1878, tome I, p. 37-40.
« Le samedi 25 avril 1789 (1), le bruit se répand que Réveillon, électeur, fabricant de papiers peints, rue Saint- Antoine, et le commissaire Lerat oni mal parlé dans l'assemblée électorale de Sainte-Marguerite. Parler mal, c'est mal parler du peuple. Qu'a dit Réveillon ? On l'ignore, mais l'imagination populaire, avec sa terrible puissance d'invention et de précision, fabrique ou accueille sur le champ une phrase meurtrière : il a dit « qu'un ouvrier, « ayant femme et enfants, pouvait vivre avec quinze sous (( par jour. C'est un traître, il faut lui courir sus, mettre « toutàfeuetàsangchezlui.» Notez que cebruit estfaux(2), que Réveillon donne vingt-cinq sous par jour à ses moindres ouvriers et qu'il en fait vivre trois cent cinquante; que, l'hiver précédent, malgré le chômage, il les a gardés tous et au même prix ; qu'il est lui-môme un ancien ouvrier, médaillé pour ses inventions, bienfaisant, respecté de tous les gens respectables. Il n'importe ; les bandes de vagabonds Qid' étrangers qai viennent d'entrer parles barrières n'y regardentpasde si près, etles manœuvres, charretiers, savetiers, maçons, chaudronniers, débiteurs de marbre, qu'ils vont racoler dans leurs garnis, n'en savent pas davantage. Quand l'irritation s'est accumulée, elle débordt au hasard.
(1) Archives nationales, Y, i 1,411. Interrogatoire de l'abbé Rov o mai. — Y, 11,033. Interrogatoire (28 avril et 4 mai) des vingt: trois blessés portés à l'Hôtel-Dieu. — « Ces deux pièces son capitales pour donner le vrai caractère de l'émeute; il faut; ajouter le récit de Mi de Buzenval^ qui commandait alors ave M. du Cliùtelet. » (Note de M. Taine, L c. suj) , p. 37.)
(2j De Ferrières, Mémoires, tome III, note A (Exposé juslifi catif, par Réveillon).
Justement, le clergé vient de déclarer (1) qu'il renonce cl ses privilèges en fait d'impôt, et le peuple, prenant ses amis pour ses adversaires, ajoute dans ses invectives le nom du clergé au nom de Réveillon. Pendant toute la journée et tout le loisir du dimanche lafermentation croît et, le lundi 27, les bandes s'ébranlent... « Les séditieux «vomissent des imprécations et des invectives contre le «clergé... » Une bande repoussée par la garde envahit la maison d'un salpètrier, ami de Réveillon, brise et brûle tous les effets et tous les meubles (2).
« Le lendemain, l'émeute recommence plus forte... Ils députent jusqu'à trois fois dans le faubourg Saint-Marceau pour y faire des recrues et, sur leur passage, de force ou de gré, le gourdin levé, ils enrôlent tout ce qu'ils rencontrent... Cependant la foule grossit devant la maison Eléveillon ; les trente hommes de garde ne peuvent résister ; la maison est envahie et saccagée de fond en com- 3le... Cinq cents louis en or, l'argent comptant, l'argenterie sont volés. Plusieurs se répandent dans les caves, )oivent au hasard des liqueurs et des vernis, jusqu'à tom- )er ivres-morts ou à expirer dans les convulsions. »
Qu'en dit M. L. Blanc, si toutefois il s'est donné la peine le lire le lumineux ouvrage de M. Taine? Pourra- t-il îHcore écrire : « Ce ne fut point là, ainsi qu'on l'a tant •épété, l'exploit vénal d'une troupe d'aventuriers féroces; ion, ce fut ime vengeance égaréepar de fausses rumeurs, vengeance déplorable, effrénée, mais ùitî'épïde et sincère {3). »
(1) Bailly, Mémoires, I, 2a (le 26 avril).
(2) Hippeau. Le gouvernement de Normandie, IV, 377 (Lettre le M. Perrot, 29 avril).
(3) L. c. sup.. p. 2o6.
Toujours le sophisme du rhéteur révolutionnaire! Et comme si cela ne lui suffisait pas, M. L. Blanc conclut, en ces termes: «Ainsi s'annonçait de loin la tragique question du prolétariat. Au plus fort des agitations électorales, on avait parlé du salaire (sic) ; et ce seul mot contenait une révolution bien autrement profonde que celle où la bourgeoisie se précipitait. Mais nul ne s'en doutait encore, et on appelait émouie le problème de l avenir, toui à COUP posé dans un soulèvement (1). » . , ,
Singulière façon de procéder à l'amélioration du sort des classes ouvrières et à l'organisation du travail que le Dillage, le vol, l'orgie et l'incendie!...
Mais il est temps d'aborder le récit de la prise de la Bastille d'en montrer les vainqueurs et de voir comment, à plus d'un demi-siècle de distance, cefait etceshomm. ont été jugés par les historiens de notre temps.
Voulant apporter la plus grande impartialité dans le récit de la prise de la Bastille, nous laisserons la parole a un témoin oculaire, à un acteur dans cet épisode, un des défenseurs de la vieille forteresse. Jusqu'ici on n a gug-e adm^s que les dires des assiégeants, intéresses à se poser en ."inqueurs héroïques et magnanimes, U est grand temps d'écouter un des assièges (2).
n existe un grand nombre de relations de ce fait do les conséquences furent terribles; les pages qu on ^ a lire rntTé écrites par un officier du régiment suisse de Sali. slldeCel commandait la portion valide de la gar-
1^1 ^;^SIpeltive, ou Bibliothèque historu^uj. conteuan des mémoires et documents authentiques, medit. et oiifemau. etc. (l^aris, 1834, tome IV, p. 284-299.)
nison assiégée. Sa narration est empreinte de véracité, et, beaucoup plus étendue qu'un compte-rendu dans la Bastille dévoilée (1) par les soldats invalides, elle se trouve d'accord avec ce dernier récit pour le petit nombre de faits rapportés dans celui-ci. La faiblesse de M. de Launay y est peinte avec vivacité, et le tableau des alternatives de frayeur et d'espoir des Suisses prisonniers, promenés dans Paris, est, au plus haut point, dramatique,
« En conséquence des ordres que j'avais reçus la veille de M. le baron de Bezenval, je partis le 7 juillet à 2 heures du matin du Champ-de-Mars avec un détachement de trente-deux hommes et un sergent. Je traversai Paris sans aucune difficulté, etj'arrivai à la Bastille, où on me laissa entrer avec ma troupe, sans me reconnaître. On logea mon monde dans une salle d'armes au-dessus des chambres des Invalides, dans la première cour.
Dans les premiers jours de mon entrée dans ce fort, le gouverneur me fit voir la place , les endroits qu'il croyait être les plus faibles et par où il craignait d'être attaqué. 11 me fit voir aussi les précautions qu'il avait prises et les préparatifs qu'il avait faits pour se mettre mieux à couvert ; ils consistaient à avoir fait boucher quelques créneaux et des croisées tant dans sa maison que dans la Bastille, par où il craignait qu'on pût tuerdu monde à coups de fusil; à en avoir fait ouvrir d'autres qu'il jugeait être de plus de défense ; à avoir fait renforcer un mur dans un oreillon du bastion du jardin du gouverneur; à avoir fait amener quelques voitures de pavés, qu'il fît monter sur les tours et avoir fait faire des pinces pour abat-
(1) Deuxième li\Taison, p. 87,
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treles cheminées, afin de jeter les décombres sur les assiégeants. Il se plaignait souvent de son peu de garnison et de l'impossibilité dans laquelle il était de pouvoir garder la place s'il était attaqué. Il me permit de lui dire ma façon de penser sur toutes ces précautions. Je lui fis envisager, ainsi que M. du Pujet, queses craintes étaient mal fondées, que la place était forte par elle-même, que la garnison était assez nombreuse, si chacun voulait faire son devoir, pour pouvoir la défendre jusqu'à ce que l'on puisse être secouru.
« Le 12 juillet, vers le soir, on apprit dans la Bastille qu'on se disposait à attaquer le magasin des poudres de l'Arsenal. M. du Pujet, lieutenant de roi à la Bastille, étant en même temps commandant de l'Arsenal, ne voulant point abandonner les poudres qui s'y trouvaient et jugeant que la garnison de l'Arsenal, consistant en une compagnie d'Invalides, n'était pas assez forte pour le défendre, engagea M. deLaunay à prendre les poudres dans l'intérieur de la Bastille ; il y consentit. En conséquence, mon détachement fut employé toute la nuit du 12 au 13 à transporter ces poudres du magasin dans la Bastille. On les plaça dans la cour du puits, assez mal couvertes. M. le gouverneur ordonna la même nuit que la garnison eût à se retirer dans l'intérieur du château, ne voulant pas, en cas qu'il fut attaqué, défendre l'extérieur de la place, malgré la convention et les dispositions qu'il avait faites auparavant avec son état-major et les officiers de la garnison. Pour le détourner de ce projet, on fît en même temps observer à M. de Launay qu'il n'avait point de vivres dans la place, car mon détachement n'avait du pain que pour deux jours et de la viande que pour un. Les Invalides n'avaient aucune espèce de provisions. Il fit en- .
trer deux sacs de farine. En fait de munitions de guerre, il avait fait faire environ 3,000 cartouches et quelques centaines de gargousses.
« Voyant pendant la journée du 13, du haut des tours de la Bastille, les différents incendies qui se commettaient à l'entour de la ville, nous craignîmes que pareille chose n'arrivât autour de la place, ce qui aurait mis en danger les poudres qui se trouvaient alors dans la Bastille. C'est pourquoi je m'occupai à trouver un endroit où elles fussent plus en sûreté. Après avoir trouvé un souterrain ou cachot, je le fis voir h M. deLaunay et à M. Pujet, qui le trouvèrent convenable. Mon détachement s'occupa la matinée du 14 à enfermer ces poudres. M. du Pujet donna aux soldats deux louis de gratification.
On apprit dans la môme matinée que le voisinage delà Bastille, ainsi que la bourgeoisie, étaient alarmés de voir les canons braqués sur la ville, tandis qu'on devait savoir qu'il y avait dans ce moment une garde bourgeoise qui veillait à la sûreté publique : que celte garde ne pouvait pas faire le service avec confiance, se voyant menacée par les canons du fort. Sur ce bruit le gouverneur ordonna qu'on dépointât les canons et qu'on les retirât. 11 fit même boucher les embrasures avec des planches et du bois. Vers midi vint un détachement de bourgeois armés. II s'arrêta dans la première cour et demanda à parler au gouverneur, qui reçut quelques-uns d'eux dans le gouvernement. Jenesaisquelfutlesujetdeleurconférence,ayantété pendant ce temps dans l'intérieur de la place. Une demiheure après, M. de Launay entra dans la Bastille même avec un homme, qu'on me dit être un monsieur qui avait déjà été plusieurs fois à la Bastille, ayant une permission pour voir des prisonniers. M'étant joint à eux j'ap-
pris par leur conversation que ce bourgeois demandait, au nom de la ville, qu'on descendît les canons des tours ; qu'en cas qu'on vînt attaquer la place on ne fît pas de résistance ; qu'on ne devait point faire la guerre à la nation ; qu^il était inutile de verser le sang de citoyens et qu'après avoir tué beaucoup de monde on serait toujours obligé de se rendre. Il demandait encore qu'on laissât entrer une garde bourgeoise pour'défendre le fort conjointement avec la garnison. Le gouverneur lui répondit qu'il ne pouvait rendre la place à qui que ce fût, que sa tête en répondait et qu'il la défendrait si longtemps qu'il le pourrait; que cependant, pour tranquilliser la bourgeoisie, il avait déjà fait dépointer et retirer les canons, qu'il pouvait en assurer ses commettants et qu'il lui donnait sa parole d'honneur que son intention était de n'insulter qui que ce fût, pourvu qu'on ne cherchât point à s'emparer de la place et qu'on ne vînt point attaquer ni les ponts ni les portes. Il le conduisit au haut des tours pour prendre connaissance de la situation des canons, afin qu'il pût rendre un compte plus exact de ses intentions. Après qu'il fut descendu, le gouverneur nous dit qu'il croyait que la chose était arrangée et qu'il espérait n'être point attaqué ; cependant le député partit assez mécontent. J'appris depuis que ce monsieur était M. de Gerny, procureur du roi à la ville.
« Vers trois heures de l'après-midi, une troupe de bourgeois armés, mêlés de quelques Gardes Françaises^ vint attaquer du côté de l'Arsenal. Ils entrèrent sans difficulté par la cour de l'Orme danslapremière cour, n'ayant laissé pour garder la porte qu'un Invalide. Le gouverneur n'avait même pas voulu qu'il fut armé. On monta sur le pont qui fermait la cour du gouvernement, et qui était
levé. On coupa les balanciers auxquels les chaînes sont attachées, et le pont tomba. Cette opération pouvait se faire d'autant plus aisément que le gouverneur avait ordonné de ne point tirer sur les assiégeants avant de les avoir sommés de se retirer, ce qui ne pouvait se faire, vu l'éloignement. Cependant les assiégeants tirèrent les premiers sur ceux qui étaient au haut des tours, ce qu'avaient déjà fait les différentes troupes qui passaient dans le voisinage.
« Après avoir abattu le pont, on perça facilement la porte à coups de haches, et la foule vint dans la cour du gouvernement et sur le pont de pierre qui conduit le long des cuisines au corps de la place, et l'on se disposait à agir de la. même manière à cetteporte comme ils avaient fait à la première. On leur demanda ce qu'ils désiraient et ce fut un cri général qu'on baissât les ponts. On leur répondit que cela ne se pouvait pas et qu'ils eussent à se retirer, sinon qu'on les chargerait. On redoubla le^ cris bas les ponts! bas les ponts ! Alors on ordonna à une trentaine d'Invalides qui étaient postés dans les créneaux, aux deux côtés de la porte, de faire feu. Le gouverneur était monté avec trente hommes sur les tours. Les assiégeants tirèrent de leur côté sur les créneaux et sur ceux qui étaient sur les plates-formes. Les assiégeants se retirèrent dans les cuisines, qui sont à la droite du pont, et dans la cour du gouvernement derrière le mur du chemin de ronde, et continuèrent de là à faire feu par les créneaux de ce mur et par les croisées des cuisines. On revint une seconde fois à la charge, et on les fit retirer de même. Moi, avec mon détachement et une dizaine d'Invalides, j'étais posté dans la cour de la Bastille, en face de la porte. J'avais derrière moi trois pièces de canon de deux livres de balles,
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qui devaient être servies par douze de mes soldats pour défendre l'entrée de la place, en cas queles portes fussent forcées. Pour rendre plus difficile le projet que les assiégeants paraissaient vouloir exécuter, je fis, après la seconde attaque, percer deux trous dans le pont qui était levé, dans lesquels mon intention étaitdeplacer deuxdeces canons, mais ne pouvant pas approcher d'assez près, à cause de la bascule du pont-levis, je les fis remplacer par deux fusils de rempart qui furent chargés à mitraille; mais on n'en fit pas grand usage parce que les assiégeants ne parurent plus qu'en petit nombre.-D'ailleurs ils avaient amené une charrette de paille allumée, avec laquelle on avait mis le feu au gouvernement, et la placèrent ensuite à l'entrée du pont, ce qui nous empêcha de les voir. Ils avaient aussi amené trois pièces de canon de huit livres de balles et un moptier qu'ils avaient mis en batterie dans le jardin de l'Arsenal^ d'où ils tirèrent quelques coups vers le soir, mais qui ne firent aucun dommage. On y répondit de la place par quelques coups de canon. Les assiégeants voyant que leur canon n'était d'aucun effet revinrent à leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener leurs pièces de canon dans la cour du gouvernement et les placèrent sur l'entrée du pont, les pointant contre la porte. M, de Launay voyant ces dispositions du haut des tours, sans avoir consulté ni avisé avec son état-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec lui. Sur cela, je fus moi-même dans la chambre et aux créneaux pour faire cesser le feu ; la foule approcha, et le gouverneur demanda à capituler. On ne voulut point de capitulation et les cris de bas les ponts! furent toute réponse.
« Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de de
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vant la porte, pour ne pas la laisser exposée au feu du canon de l'ennemi, duquel nous étions menacés. Je cherchai après cela le gouverneur, afin de savoir quelles étaient ses intentions. Je le trouvai, dans la salle du conseil, occupé à écrire un billet, par lequel il marquait aux assiégeants qu'il avait vingt milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me remit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis, dans ce moment, de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu'il y avait encore dans ce moment d'en venir à cette extrémité. Je lui dis que la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les portes étaient encore entières et qu'on avait encore des moyens de se défendre,car nous n'avions qu'un Invalide de tué et deux ou trois blessés. I] parut ne point goûter ma raison, il fallut obéir. Je fis passer le billet à travers les trous que j'avais fait percer précédemment dans le pont-levis.Un officier ou du moins quelqu'un qui portait l'uniforme d'officier du régiment de la Reine infanterie, s'étant fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui à qui je remis le billet ; mais il fut sans effet. On persista à crier bas les ponts ! et point de capitulation!
« Je retournai vers le gouverneur et lui rapportai ce qui en était, et, tout de suite après, je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger à gauche de la porte. J'attendais le moment que le gouverneur exécutât sa menace ; je fus très-surpris, le moment d'après, de voir quatre Invalides approcher des portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout à coup , on nous désarma à l'instant et une garde fut donnée à chacun de nous. On
entra dans tous les appartements, on saccagea tout, on s'empara des armes qui y étaient, on jeta par les fenêtres les papiers des archives, et tout fut au pillage. Les soldats qui n'avaient pas leurs sacs avec eux ont perdu tous leurs effets ainsi que moi. Il n'y a pas de mauvais traitements que nous n'ayons essuyés dans ces moments. Nous étions menacés d'être massacrés de toutes les manières possibles. Enfin la fureur des assiégeants se calma un peu, et on me conduisit alors, avec une partie de ma troupe qui était restée près de moi dans la mêlée, à l'Hôtel-de-Ville.
<( Pendant le trajet, les rues et les maisons, même les toits, étaient remplies d'un monde innombrable qui m'insultait et me maudissait. J'avais continuellement des épées, des bayonnettes, des pistolets sur le corps. Je ne savais comment je périrais, mais j'étais toujours à mon dernier itioment. Ceux qui n'avaient point d'armes lançaient des pierres contre moi, les femmes grinçaient des dents et me menaçaient de leurs poings. Déjà deux de mes soldats avaient été assassinés, derrière moi, parle peuple furieux, et moi-même je suis persuadé que je ne serais pas parvenu jusqu'à l'Hôtel-de-Ville, sans un chevalier de l'Arquebuse nommé M. Ricart et un nommé Favereau, qui m'escortaient et engageaient le peuple à respecter les prisonniers. J'arrivai enfin, sous un cri général d'être pendu, jusqu'à quelques centaines de pas de l'Hôtel-de-Ville, lorsqu'on apporta devant, moi une tête perchée sur une pique, laquelle on me présenta pour la considérer, me disant que c'était celle de M. deLaunay. Traversant la place de Grève, on me fit passer à côté de M. de Lorrne, major de la place, qui était à terre baigné dans son sang. J'entendais dire que plus loin on avait tué
M. de Miray, aide-major. Vis à vis de moi, on était occupé à pendre à un réverbère un officier et deux simples Invalides.
« Dans cette perspective, je montai à THôtel-de-VilIe. On me présenta à un comité qui y siégeait. Je fus accusé d'être un de ceux qui avaient fait résistance à la Bastille et que j'étais aussi la cause qu'il y avait eu du sang répandu. Je me justifiai du mieux qu'il m'était possible, disant que j'avais été en sous-ordre et que si j'étais la cause de quelques malheurs, ils ne pouvaient être arrivés qu'en conséquence des ordres que j'avais été obligé d'exécuter. Ne voyant plus d'autre moyen de me sauver du supplice, ainsi que les malheureux débris de ma troupe, je déclarai vouloir me rendre à la ville et à la nation. Je ne sais si on était lassé de tuer ou si mes raisons leur parurent convaincantes, il y eut des applaudissements et un cri général bravo! bî'avof brave Suisse! J'espérais qu'on acceptait mon offre et qu'on me faisait grâce. Dans l'instant, on apporta du vin et il fallut que nous bussions à la santé de la ville et de la nation. On nous conduisit de là au Palais-Royal, et on nous fit faire le tour du jardin pour nous montrer au peuple, lequel ne paraissait pas encore tout à fait apaisé ; mais un heureux hasard acheva de nous gagner entièrement son affection. Il arriva que, dans ce moment, on promenait aussi dans le jardin un* prisonnier d'Etat qu'on avait délivré de la Bastille. Nous fûmes pris également pour des prisonniers délivrés, de manière que tout le monde avait compassion de nous. Il y en avait même qui croyaient apercevoir à nos mains la marque des fers dont nous avions été chargés. Enfin la méprise fut si complète, qu'après nous avoir fait monter dans une salle un orateur se mit à la
do8 LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE
croisée, nous fît approcher de même pour nous montrer au peuple assemblé clans le jardin, auquel il dit dans sa harangue que nous étions des prisonniers délivrés de la Bastille, que nous y avions été enfermés par nos officiers et supérieurs parce que nous avions refusé de faire feu sur les citoyens; que nous étions des gens qui méritaient leur estime et qu'il nous recommandait à leur bienveillance. Incontinent, on envoya quelqu'un avec un panier faire la quête pour nous. Peu de temps après, le quêteur revint avec une dizaine d'écus qu'il avait ramassés. Il paya de sa recette le souper que nous avions fait apporter dans l'intervalle. Nous étions alors amis avec tout le monde.
« On me sollicita beaucoup de tâcher d'engager quelques-uns de mes camarades du régiment à venir se joindre à eux. Pour ne pas paraître n'être des leurs qu'à demi, il fallut céder à leurs instances et écrire au camp pour prier mes camarades de venir se joindre à moi. J'écrivis donc, avec un crayon, un billet que j'adressai à M. Dimart, capitaine au régiment, sachant bien qu'il était à même d'apprécier ce que je lui mandais. Je lui marquais que je m'étais rendu à la ville et que je l'engageais à venir me joindre au Palais-Royal. Un de mes soldats, nommé Schmit, fut chargé de porterie billet au camp. On lui fit prendre un habit bourgeois pour n'être pas reconnu et on le conduisit jusqu'au Champ-de-Mars; mais le camp étant levé, il ne put le remettre, et, par le moyen qu'il n'était plus en uniforme, il a pu parvenir à s'échapper et à joindre le régiment. Après avoir soupe, un ordre est venu pour nous reconduire à l'Hôtel-de-Ville; y étant arrivés, on nous distribua en différents districts. Je fus envoyé avec mon sergent et un caporal à Saint-Jean en
Grève, où nous avons passé la nuit dans l'église qui servait de corps de garde.
« Je croyais bien alors que j'étais en sûreté et que je n'avais plus rien à craindre pour mes jours. Dans cette douce persuasion je me mis sur un banc, comptant bien reposer, car je n'avais pas dormi depuis plusieurs nuits. On avait relâché, le môme soir, plusieurs Invalides qui étaient en garnison avec nous dans la Bastille; mais, avant que de les renvoyer h. leur hôtel, on les interrogea sur la défense de la Bastille et sur la conduite d'un chacun en leur particulier,de manière que ces gens me chargèrent dans leurs dépositions, disant que je les avais engagés à tirer, que j'avais été cause de la résistance qu'on avait faite et que sans moi on aurait sans doute rendu la place sans coup férir. Ils parlaient ainsi en présence des Gardes Françaises et de beaucoup de monde. Cela ranima et indisposa les esprits contre moi, au point que, sur l'heure, on est venu là où j'étais détenu me rapporter ce qui se passait, me menaçant et m'insultant de nouveau et me disant que mon affaire n'était point encore terminée et que seulement le lendemain on déciderait de mon
rt. D'autres de ces Invalides, qu'on avait relâchés le 15, au matin, furent encore écoutés et me taxèrent de même d'avoir été la cause des malheurs de la veille. Ils seraient encore parvenus à me faire pendre le même jour, si quelqu'un que je n'ai jamais pu connaître, qui avait autorité sur eux, ne leur eût imposé silence, disant qu'il y avait eu assez de malheureux, qu'il était inutile de verser davantage de sang et qu'il leur défendait d'en dire plus sur mon compte.
« Le 15, vers midi, M. Ricart, électeur et secrétaire de la compagnie royale de l'Arquebuse, lequel m'avait déjà
rendu de grands services la veille, avait obtenu un ordre pour me joindre à cette compagnie. Il vint me chercher, me logea chez lui, et je mangeai à sa table. Quelquesuns de mes soldats, ayant été joints de môme à cette compagnie, ont été logés par lui dans une auberge où, depuis, ils ont été nourris, et on leurfaisait faire le service de la ville avec cette compagnie.
« Dès le lendemain, M. Ricart m'avait procuré un laissez-passer, et par ce moyen, et avec celui d'avoir mis des habits bourgeois, ce qui me fut conseillé par M. de La Fayette, je pouvais aller librement dans Paris. Je fus, dans ce temps-là, assez heureux pour rendre quelques services au régiment et à celui de Diesback, ayant obtenu par mes démarches de leur faire rendre leurs équipages, qui avaient été saisis à l'Ecole militaire. Je m'étais déjà adressé à M. de La Fayette ainsi qu'à M. de La Salle et M. Desaudrais, pour obtenir mon élargissement, mais, sous prétexte que la ville n'était pas encore assez tranquille, on me le refusait. D'ailleurs, ces messieurs me disaient que, quand on me laisserait aller, je courrais le risque d'être arrêté dans la campagne ou la province. Je fus obligé de patienter jusqu'au 30 de juillet. M. Desaudrais me donna, au nom de M. de La Fayette, un passe-port, et je rejoignis mon régiment à Pontoise, La réception flatteuse de mes chefs et de mes camarades, les craintes qu'ils avaient eues pour moi, leur sensibilité et la joie qu'ils ont eues de me voir échappés aux malheurs dont j'avais été menacé, me prouva que j'avais de véritables amis. Je fus dans ce moment amplement dédommagé des peines et des dangers que j'avais courus par le vifintérètque mes camarades avaient pris à mon sort.
« Quant au conte qu'on a fait et qui a été généralement
reçu que M. de Launay avait fait baisser les ponts afin de laisser entrer une certaine quantité de monde, et qu'après il les avait fait relever et tirer sur ceux qui étaient entrés, ce conte, dis-je, n'a pas besoin d'être réfuté (1). Quiconque sait ce que c'est qu'un pont-levis doit voir clairement qu'en baissant un tel pont devant une multitude empressée d'entrer, on n'est plus le maître de pouvoir le relever à volonté... D'ailleurs il était impossible que la garnison tirât sur ceux qui étaient entrés dans le fort, puisqu'il ne s'est pas passé une minute après que le pont a été baissé que tout le monde ne fût désarmé. En outre, ceux qui ont désarmé la partie de la garnison qui était dans la cour, rendront eux-mêmes témoignage et diront qu'ils l'ont trouvée ayant les armes aux pieds et point en attitude de vouloir faire feu. On pourra se convaincre davantage de la fausseté de ce fait par ceux-mêmes qui le racontent ; car les uns disent que c'était le matin qu'on avait tiré sur les députés que la ville avait envoyés, d'autres disent que c'était l'après-midi, après avoir demandé à capituler. Les uns prétendent que c'était dans la cour du gouvernement, d'autres soutiennent que c'était dans la Bastille même. La diversité des opinions prouve que personne ne peut attester la vérité de ce fait. Je sais fort bien que plusieurs des assaillants ont été tués parles leurs mêmes, car, sitôt qu'on fut maître de la place, tout le monde tirait sans faire attention ni où ni sur qui les coups pouvaient porter. Sur ce qu'on a dit, qu'on avait arboré au haut des tours un drapeau blanc, et qu'après cela on
(1) Dussaubcne dit rien de cette version (du pont abaissé, puis subitement relevé.) dans ses Mémoires, les plus complets et les plus exacts sur la journée du 14 juillet.
avait fait feu encore : quant à ce fait, je n'assurerai pas s'il est vrai ou non, n'ayant pu voir de la cour ce qui se passait sur les plate-formes, mais j'ai beaucoup déraisons pour en douter.
« Je veux supposer pourtant qu'effectivement on eût arboré ce drapeau et qu'on eût encore tiré depuis, ce qui aurait encore fort bien pu arriver par ceux qui étaient dans les chambres des deux côtés des portes qui ne pouvaient voir ce drapeau ; je ne crois pas pour cela qu'on puisse les taxer de trahison. D'ailleurs, je crois qu'il serait difficile de prouver ce fait, n'ayant jamais eu connai3sance, ni, je crois, personne, qu'un drapeau blanc ait existé dans ce fort. La manière dont on conte ce fait peut encore servir à en prouver la fausseté, car les uns disent que c'était le matin, les autres pendant le siège; les uns disent qu'il a paru sur cette tour, les autres sur celleh\.
« Si ce drapeau a réellement existé, pourquoi tous n'assurent-ils pas que c'était dans un tel lieu et à une telle heure qu'il a été montré?
« Il est encore certain que le monde s'est approché de la place, au point de faire feu sur eux, seulement après que le tambour eut rappelé et que le feu eut cessé des deux côtés. Je me crois obligé de rendre justice à M. de Launay, que s'il a mérité le supplice qu'il a subi, au sujet de la conduite qu'il a tenue dans le siège, ce n'a pas été pour cause de trahison, et que cette calomnie n'a été inventée que pour justifier les atrocités auxquelles on s'est porté envers lui et la garnison. »
Certes, après ce récit très-circonstancié, et dont le ton porte avec lui le caractère d'une indiscutable sincérité, le fait de la prise de la Bastille est ramené à ses véritables
proportions. Les héros et les vainqueurs s'évanouissent ; seules, la forfanterie et la stupide sauvagerie apparaissent et désormais la cause est jugée. Cependant M. L. Blanc n'est pas de cet avis, et il a refait, en un long chapitre (1), avec ses préjugés et son parti-pris d'admiration pour les prétendus vainqueurs de la vieille forteresse, une histoire qui semblait complète de tous points.
M. L. Blanc débute par un hors d'œuvre bien usé, la légende de Latude, qui n'a rien à faire ici et sur laquelle, en ces derniers temps, le dernier mot a étédit{2). Latude n'est pas un homme sérieux, c'est un ridicule fantoche; n'en parlons donc plus et passons les pages que le nouvel historien de la Révolution française lui a consacrées. Quel lyrisme à faux dès le début du récit, ou plutôt de l'amplification de M. L. Blanc, mais aussi quel tveu dépouillé d'artifice!...
« La Bastille était une prison aristocratique. Souvent, lorsqu'on en était sorti, on se vantait d'y avoir été. Les pauvres n'y entraient pas : on les envoyait souffrir à Bicètre.
« Chose éternellement digne de respect, d'admiration, de reconnaissance ! Au mois de juillet 1789, le peuple manque de pain, et que demande-t-il?Des armes. Il peut courir à Bicètre, et quelle forteresse parle-t-il de renverser? La Bastille. »
(1) Hist. de la Rjtol. fr.^ tome I. p. 366-404.
(2) Voyez — sur Latude, — l'excellent travail de MM. Campar- 'lon et Longnon. publié en 1877, dans le tome III des Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris (p. 336-401) ; Jal, Dictionnaire critique., et la 9" série des Erreurs et mensonges historiques (Latude), p. 198-218.
Est-ce-à-dire que si le peuple a renversé la vieille forteresse aristocratique, c'est uniquement parce qu'il s'irritait den'y avoir jamaisvu entrer un prolétaire qui put se vanter d'y être entré?.,. Non, c'est pour un motif bien autrement élevé que celui-là.
« C'est qu'il est dans la vie des grands peuples, comme dans celle des grands hommes, des moments d'inspiration souveraine. Ces rudes artisans, ceshôtes incultes des faubourgs, un instinct cFessence divine les avertit qu'à eux aussi appartenait la gloire des ew^or/ewe>i^s chevaleresques; que le premier des privilèges à anéantir, c'était celui qui se montrait associé à des tortures (1) et que la liberté devait s'annoncer par un acte conforme à son génie, c'està-dire par un bienfait accordé à ses ennemis. Oui, des plél^iens mettant au nombre de leurs préoccupations les plus ardentes la destruction d'une prison patricienne, voilà ce qui n'a pas été assez remarqué et ce qui entoure d'une immortelle splendeur les premiers coups que la Révolution vînt frapper. »
Pas assez remarç-we, dites-vous? Permettez; avant vous, comme vous l'avouez dans une note émue (l) : « Ce rapprochement n'a point échappé à AI. Michelet, qui s'exprime à cet égard en termes très-touchants : « Et « qu'est-ce que la Bastille faisait à ce peuple? Les hommes « du peuple n'y entrèrent presque jamais... Mais la jusce tice lui parlait, et une voix qui plus fortement encore « parle au cœur, la voix de l'humanité et de la miséricorde ; « cette voix douce qui semble faible et qui renverse les
(1) L. c. sup., tome I, p. 37?, note 3.
€ tours; déjà, depuis dix ans, elle faisait chanceler la Bas- « tille. »
Voilà une forteresse qui a mis du temps à crouler, mais alors les vainqueurs de la Bastille n'ont pas eu besoin de déployer contre elle des efforts aussi héroïques qu'on veut bien nous le dire.
Est-ce pour accorder un bienfait à ses ennemis que ce peuple ou plutôt cette populace infligea au gouverneur de Launay un supplice dont les Hurons semblaient seuls, jusque là, avoir eu l'horrible initiative?Que de malheureux soldats furent décapités, éventrés? Nous passons bien d'autres horreu rs . .
Était-ce pour sauver les innombrables prisonniers détenus à la Bastille que cette multitude en avait brisé les portes?.. La Bastille ne renfermait que sept prisonniers : quatre étaient prévenus de fabrication de faux effets de commerce ; deux étaient dans un état complet d'aliénation d'esprit et furent conduits à Gharenton. Le septième était un comte de Solages, renfermé sur la demande même de sa famille et pour des motifs graves. Yoilà quelles victimes intéressantes, quels innocents étaient entassés par milliers dans ces prisons du despotisme?
Mais M. L. Blanc, qui ne veut pas que l'effet de son émotion et de son lyrisme soit perdu, poursuit en ces termes et crescendo : « Au moment où les vainqueurs sortaient de la Bastille, ilsaperçurent une femme penchée sur le champ de bataille et cherchant parmi les cadavres un visage connu. Le fils de cette femme aj-ant disparu depuis quelques jours de la maison maternelle, et menant une vie d'opprobre, la malheureuse mère s'était flattée pour lui d"une expiation glorieuse. Condamnée à le pleurer vivant, elle aurait voulu pouvoir le pleurer martyr. Ne le
trouvant point au nombre des morts, elle se retira désespérce (1). »
Pas de commentaires, n'est-ce pas (2)?
La conclusion de ce long chapitre est précieuse à noter pour sa franchise involontaire ; cela donne les origines de 1830, de 1848 et de la Commune de 1871 : «La nuit était descendue sur la ville, mais sans amener le repos. Heureuse loi du destin! Car, c'eût été le sommeil de la Révolution, en de tels instants, que le sommeil de Paris. Grâce
(1) L. Blanc, tome 1, p. 392 et 393.
(2) Ce racontar a été emprunté par M. L. Blanc à Michel Cubières. Voyage à la Bastille, p. 3i. — Michel de Cubières, Httérateur aussi médiocre que fécond, né en 1732, mort en 1820, débuta par des vers plus que légers, froide imitation du genre de Dorât. Ambitieux et cherchant; tous les moyens de parvenir, Cubières ne manqua pas de saluer la Révolution à son aurore (style de 1789). Il n'eut pas le bonheur — a-t-il dit plus tard, — d'assister à la prise de la Bastille ; mais le 16 juilletl789, devenu citoyen et soldat, il alla seul et à pied visiter cette forteresse, dont la démolition devait bientôt commencer. Il fit de ce voyage, qui n'avait pas dû lui causer une grande fatigue, une relation en vers et en prose, où l'on trouve des déclamations sentimentales et plusieurs anecdotes apocryphes. Depuis 1789 aucun événement de quelque importance n'avait échappé à sa muse banale. On le vit exalter les douceurs de Vheureux gouvernement qui venait de remplacer la monarchie, demander des autels pour Marat et composer des hymnes pour le nouveau culte que des insensés se proposaient d'établir sur les ruines du catholicisme. Tant de bassesses ne purent le garantir de la proscription. Après le 18 fructidor, il devint officier municipal du 2c arrondissement. Enfin l'auteur de tant d'ouvrages (77) mourut oublié complétemant à Paris, le 23 août 1820, à l'âge de soixante-huit ans.
au ciel, il arriva que de mystérieux émissaires parcoururent les divers quartiers, qu'ils remplirent d'alarmes(l). »
Le destin et Dieu se coudoient d'une étrange façon chez M. L. Blanc.
Mais je m'arrête , il y en aurait trop long à dire sur cette façonétrange d'écrire Ihistoire; aussi bien j'entends résonner à mes oreilles la terrible accusation qui m'a été lancée du haut de la tribune de la Chambre des Députés, le 26 juin 1879, à propos des Erreurs et Mensonges historiques : (( Ce livre dépasse en violence, en passion, en < colère contre l'histoire, contre la société moderne, con- € tre les institutions républicaines et contre la Révolution « tout ce que vous pouvez imaginer. »
Donc, de par M. le ministre de llnstruction publique, je suis un témoin suspect de partialité. Soit ; eh bien! je vais produire le dire d'un homme que M. J. Ferrv- ne pourra pas récuser, car c'est une des gloires de notre moderne Université. Ecoutez ce que celte plume a écrit sur les exploits des vainqueurs de la Bastille :
« A la Bastille, de dix heures du matin à cinq heures du soir, ils fusillent des murs hauts de quarante pieds, épais de trente, et c'est par hasard qu'un de leurs coups atteint sur les tours un invalide. On les ménage comme des enfants à qui l'on tâche de faire le moins de mal possible : à la première demande, le gouverneur fait retirer ses canons des embrasures ; il fait jurer à la garnison de ne point tirer, si elle n'est attaquée. 11 invite à déjeuner la première députation ; il permet à l'envoyé de l'Hôtelde-Ville de visiter toute la forteresse ; il subit plusieurs
décharges sansrispoter et laisse emporter le premier pont sans brûler une amorce (1). S'il tire enfin, c'est à la dernière extrémité, pour défendre le second pont, et après avoir prévenu les assaillants qu'on va faire feu. Bref, sa longanimité, sa patience sont excessives, conformes à l'humanité du temps. Pour eux, ils sont affolés par la sensation nouvelle de l'attaque et de la résistance, par l'odeur de la poudre, par l'entraînement du combat ; ils ne savent que se ruer contre le massif de pierres, et leurs expédients sont au niveau de leur tactique...
« La Bastille n'a pas été prise de vive force, disait le « brave Elle, l'un des combattants; elle s'est rendue, amn^ « même d'être attaquée (2), » par capitulation, sur la promesse qu'il ne serai t fait de mal àpersonne. . . Apeine entrés, les assiégeants commencent par tout briser, et les derniers venus fusillent les premiers au hasard. La toute puissance subite et la licence de tuer sont un vin trop fort pour la nature humaine ; le vertige vient, l'homme voit i^ouge, et son délire s'achève par la férocité.
« Car le propre d'une insurrection populaire, c'est que, personne n'obéissant à personne, les passions méchantes y sont libres autant que les passions généreuses et que les héros n'y peuvent contenir les assassins. Elle, qui est entréle premier, Gholat, Hulin, les braves qui sont en avant, les Gardes Françaises, qui savent les lois de la guerre, lâchent de tenir leur parole ; mais la foule qui pousse par derrière ne sait qui frapper et frappe à l'aventure. Elle épargne les Suisses qui ont tiré sur elle et qui, dans leur
(1) Dussaulx, 447 (Déposition des Invalides). — Revue rétrospective, IV, 282 (Récit du commandant des trente-deux Suisses),
(2) ^Vàvmonid, Mémoires, IV, p. 317.
sarrau bleu, lui semblent des prisonniers. En revanche, elle s'acharne sur les Invalides qui lui ont ouvert la porte ; celui qui a empêché le gouverneur de faire sauter la forteresse a le poignet abattu d'un coup de sabre , est percé de deux coups d'épée, pendu, et sa main, qui a sauvé un quartier de Paris, est promenée dans les rues en triomphe? On entraîne les officiers, on en tue cinq, avec trois soldats, en route ou sur place. Pendant les longues heures de la fusillade, l'instinct meurtrier s'est éveillé, et la volonté de tuer, changée en idée fixe, s'est répandue au loin dans la foule qui n'a pas agi. Sa seule clameur suffit à la persuader ; à présent, c'est assez pour elle qu'un cri de haro ; dès que l'un frappe, tous veulent frapper (1)...
« Le gouverneur de la Bastille, M. de Launay, en sortant avait reçu un coup d'épée dans l'épaule droite ; arrivé dans la rue saint- Antoine, « tout le monde lui arrachait les cheveux et lui donnait des coups.» Sous l'arcade Saint-Jean, il étaitdéjà « très-blessé. » Autour de lui, les uns disaient : « Il faut lui couper le cou, » les autres : « Il faut le pendre, » les autres : « 11 faut l'attacher à la queue d'un cheval. » Alors, désespéré et voulant abréger son supplice, il crie : «Qu'on me donne la mort! » Et en se débattant, lance un coup de pied dans le bas-ventre d'un des hommes qui le tenaient. A l'instant il est percé de bayonnettes, on le traîne dans le ruisseau, on frappe sur son cadavre, en criant : « C'est un galeux, un monstre qui nous a trahis ; « la nation demande sa tète pour la montrer au public. » et l'on invite l'homme qui a reçu le coup de pied à la cou-
1) Récit du commandant des trente-deux Suisses. — Récit de jlat, marchand de vio, l'un des vainqueurs. — Interrogatoire Desnot (qui coupa la tête de M. de Launay).
170 LKS VAINQUEURS DE LA BASTILLi:
per lui-même. Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est « allé à la Bastille pour voir ce qui s'y passait, » juge que, puisque tel est l'avis général, l'action est ;:»a/m- Wque et croit même « mériter une médaille en détruisant « un monstre. » Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe surle col nu ; mais, le sabre mal affilé ne coupant point, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir, et « comme, « en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes, » il achève heureusement l'opération. Puis, mettant la tête au bout d'une fourche à trois branches, et accompagné de plus de deux cents personnes armées, « sans compter la populace, » il se met en marche, et, rue Saint-Honoré, ilfait attacher à la tête deux inscriptions pourbien indiquer à qui elle était. »
Eh bien! je suppose que ces pages aient été lues à la Chambre des Députés, dans la séance du 12 juillet 1879, par M. de la Rochefoucauld, après que M. Guichard eût exprimé le vœu de voir désormais chômer la prise de la Bastille comme une fête nationale ; il me semble d'ici entendre les fréquentes et vives exclamations, les murmures, les protestations, les réclamations de la gauche, couronnées du : Mais il est idiot, ce mo7ïsieur-là ! » lancé par M. H. Villain, lequel est sans doute persuadé que toutes ces infâmes calomnies sur le compte des vainqueurs de la Bastille ne peuvent partir que de la plume de ce M, Barthélémy, dans les ouvrages de qui respire une haine implacable contre la société moderne ; c'est l'excellent universitaire (cité par M. le ministre) qui le dit, dans sa. petite note.
Monsieur le ministre, et vous aussi messieurs de la gauche, ridiot qui a écrit cela et beaucoup d'autres choses^ encore sur la Révolution française est un illustre univer-^
sitaire, M. Taine, dans son volume intitulé la Révolution, (tome I, p. 56-60, de la 2« édition, 1878).
Continuons et fermons cette parenthèse, qui n'aura pas — nous l'espérons, — semblé trop large.
« Lorsque la Bastille eut capitulé, dit M. Victor Fournel (1), tout le monde voulut l'avoir prise. La Commune, la Constituante, les districts même sont assiégés de pétitions, de déclarations, de certificats en faveur de tels ou tels héros, empressés à faire connaître leur gloire et à en tirer tout le profit possible. Les quatre commissaires nommés par la Commune pour constater officiellement les vainqueurs, ainsi que les morts, les blessés, les veuves et les orphelins, assaillis de réclamations et de dépositions toujours exagérées, souvent confuses ou contradictoires, ne sachant à qui entendre et ne voulant désobliger personne, firent tout d'abord plus de cinq cents procès-verbaux et se virent réduits, pour s'aider dans cette tâche impossible, à s'adjoindre huit des vainqueurs les plus incontestables (2)...
(Il Médaillons révolutionnaires. Le patriote Palloy et les vainqueurs de la Bastille, d'après des documents inédits. [Le Correspondant. 1878. tome CXII de la collection, p. 10.)
(2) Voici leurs noms et leurs qualités : Hulhn, directeur de la buanderie de la Reine, à la Briche, devenu plus tard général; Elie, officier au régiment d'infanterie de la Reine; Aubin Bonnemère, ancien soldat au Royal-Comtois ; le marchand de vin Cholat ; Tournay, ancien soldat au régiment Dauphin ; Maillard, qu'attendait une renommée plus sinistre ; enfin Thiryon et Rousselot. Après venaient Rossignol et Parrein, les futurs généraux de l'armée révolutionnaire ; Gurtius le montreur de figures de cire ; le brasseur Santerre ; Hérault de Séchelles, Marceau ; Théroigne de Méricourt et Camille Desmoulins.
« Par suite de réclamations innombrables, d'attestations suspectes, de déclarations complaisantes, la liste des vainqueurs de la Bastille ne tarda pas à prendre des proportions énormes....
« Dans l'état des esprits, on conçoit le zèle que mirent les vainqueurs de la Bastille à s'assurer officiellement le titre qui les plaçait au nombre des premiers auteurs de la Révolution et leur assurait, avec les acclamations de la foule, des honneurs, des récompenses et des privilèges. La jalousie et les dissensions intestines allaient bientôt se glisser entre eux ; les véritables vainqueurs, les Gardes Françaises surtout, ne tardèrent pas à se plaindre de la multitude de vainqueurs postiches, et d'autant plus remuants, qui avilissaient un titre si glorieux. La prodigalité avec laquelle il avait été décerné finit même par amener une réaction de l'opinion publique. Mais dans les premiers moments, tout souriait à ces héros... La foule entraînait le Cousin Jacques, le populaire auteur des Lunes, à l'Hôtel-de-Ville, et lui faisait écrire sous sa dictée, en le menaçant de la lanterne s'il s'y refusait, un Précis de V Histoire de la Bastille, qui fut tiré à o6,000 exemplaires et vendu au profit des familles dont les chefs avaient été tués ou blessés (1). »
On a nommé le Cousin Jacques comme ayant été l'historien involontaire de la Bastille^ voici ce qu'il écrivait, en l'an IV, à propos des innombrables prétendants au titre de vainqueurs de la Bastille: « Le hasard amena chez moi plus de 1,700 vainqueurs de la Bastille, qui prétendaient tous l'avoir prise... On apportait chez moi jusqu'à des
(1) V. Fournel, le Correspondant, tome CXII, p. li-13.
hommes perclus qui avaient «été frappés au siège de la Bastille. Depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir, mon cabinet ne désempUssait pas... Parmi les nombreux personnages de révolution dont cette Bastille me procura la connaissance, il y avait des hommes de toute espèce, et surtout j'y remarquai beaucoup de menteurs et d'intrigants, qui ne voulaient profiter de cette Bastille que pour sortir de leur nullité et pour jouer un rôle dans Paris.
f< CettehistoiredelaBastillem'afait connaître de grands monstres... Je les laissais parler à tort et à travers et je comparais, sans rien dire, les uns avec les autres ; je rapprochais en silence tous ces rapports incohérents, et la vérité jaillissait de ce choc d'idées et de faits absolument disparates (1).»
Il y avait pourtant des vainqueurs modestes, mais c'était le petit nombre... le très-petit nombre. Exemple : « Le nommé Mercier, qui me coiffe depuis dix ans (c'est encore le Cousin Jacques qui parle), et qui me coiffait alors par conséquent, était allé par curiosité au siège de la Bastille. Il fut emporté par la foule jusqu'au pied des murs delà forteresse et reçut une balle dans son chapeau pour prix de sa démarche. Je lui demandai s'il prétendait avoir part aux récompenses des vainqueurs de la Bastille. «Non « monsieur, non, me répondit-il. Il n'y a pas de quoi; la « curiosité n'estpas de la bravoure. J'aurais honte depré- « tendre à des honneurs que je n'ai pas mérités ; car je « vois traiter comme des vainqueurs des gens qui étaient
(1 ) Testament d'un électeur de Paris, par Louis-Abel Beffrov- Reigny (dit le Cousin Jacques). Paris, l'an IV, brochure in-8, p. 124 et'l2o.
« à mes côtés et qui n'ont rièn fait que boire le vin qu'ils « avaient volé (1). »
De même qu'il y avait de faux vainqueurs, il y avait aussi de fausses veuves des héros de la Bastille, qui parcouraient les maisons pour y solliciter des secours avec des certificats apocryphes, et les curés de Sainte-Marguerite et de Saint-Paul étaient obligés de mettre le public en garde contre ces intrigantes (2).
On ne saurait assez le répéter avec Malouet : « Pour «tout homme impartial, la Terreur date du 14 juillet « 1789. »
« Dès ce moment, dit un député (3), il n'y eut plus de « liberté, même dans l'Assemblée nationale... La France « se tut devant trente factieux. L'assemblée devint entre « leurs mains uninstrumentpassif qu'ils fîrentserviràl'exé- « cution de leurs projets. »
« Eux non plus ils ne conduisent pas, quoiqu'ils semblent conduire. La brute énorme qui a pris le mors aux dents le garde,, et ses ruades deviennent plus fortes. Car non-seulement les deux aiguillons qui l'ont effarouchée, je veux dire le besoin d'innovation et la disette quotidienne, continuent à la piquer, mais les frelons politiques, multipliés par milliers, bourdonnent à ses oreilles, et la licence dont elle jouit pour la première fois, jointe aux applaudissements dont on la comble, la précipitent chaque jour plus violemment. On glorifie l'insurrection ; pas un, assassin n'est recherché... On décerne des récompen-
(1) Id., ibid.. p. 131, note 1.
(2) Journal de Paris, no du 27 novembre 1789.
(3) De Ferrières, Mémoires, I, 168.
ses aux vainqueurs de la Bastille, on déclare qu'ils ont sauvé la France. On célèbre le peuple, son grand sens, sa magnanimité, sa justice. On adore le nouveau souverain ; on lui répète en public, officiellement, dans les journaux, à l'Assemblée, qu'il a toutes les vertus, tous les droits, tous les pouvoirs. S'il a versé le sang, c'est par mégarde, sur provocation et toujours avec un instinct infaillible. D'ailleurs, dit un député : « Ce sang était-il si pur ?... » « Par de là le roi inerte et désarmé, par de là l'Assemblée désobéie ou obéissante, on aperçoit le monarque véritable , le peuple^, c'est-à-dire V attroupement , cent, mille, dix mille individus rassemblés au hasard, sur une motion, sur une alarme, et tout de suite, irrésistiblement, législateurs,jugesetbourreaux. Puissance formidable, destructive et vague, sur laquelle nulle main n'a de prise, et qui, avec sa mère, la Liberté aboyante et monstrueuse, siège au seuil de la Révolution, comme les deux spectres de Milton aux portes de l'Enfer (1). »
(1) Taine. la Révolution, tome I. p. 63 et 66.
HUET, EVÊaUE D'AVRANCHES
On ne saurait assez se défier des anecdotes soi-disant historiques, même quand elles émanent des contemporains du personnage, du fait ou de l'institution qui en est l'objet. Une anecdote n'est, le plus souvent, qu'un on-dit, un commérage en style plus ou moins élégant, ce que, de nos jours, en argot de journalisme, on appelle un racontar.
Or, de même qu'à aucune époque et chez n'importe quel peuple civilisé on n'a reçu, en justice, au rang de témoignage sérieux un on-c?zV, un commérage, unracontar, ainsi, quand il s'agit d'histoire ou de biographie, on ne saurait non plus être admis à faire ce genre de preuve, sans fondement la majeure partie du temps. C'est cependant avec un simple on-dit, un mot, que l'on a intenté le procès à bien des hommes et à nombre de choses et que, par exemple, Henri IV et la sincérité de sa conversion sont restés sous le coup de ce mot de corps de garde que l'on prête au chef de la maison de Bourbon : « Paris vaut bien une messe. »
Dans un autre ordre de personnes, un des illustres cvêques du grand siècle a vu son caractère apprécié,
nuET, ÉvÊQUE d'avranciies 177
condamné et flétri par le fait d'une anecdote d'un de ses contemporains; nous voulons parler de Huet, évêque d'Avranches, et de Segrais. Ce contemporain de Huet (1), grand collecteur d'anecdotes, qu'il ne songeait peut-être guère à publier, a consigné dans ses Mémoires familiers et intimes, le on-dit que voici : « Messieurs d'Avranches, en parlant de M. Huet, qui est aujourd'hui leur évêque, disent : « Nous prierons le roi de nous donner un évêque qui ait fait ses études, car le nôtre étudie tous les jours. » En effet, quand ceux qui ont affaire à lui pour lui parler vont chez lui, on les renvoie, en leur disant : « Monseigneur étudie. »
Cette anecdote a été jugée si peu digne d'être prise en considération, que ni d'Olivet^ à^mV Histoire de l' Académie française, ni même d'Alembert, dans ses Eloges des académiciens, n'ont cru devoir la rapporter, ce qui n'a pas empêché que, depuis plus de cinquante ans, cet on-dit ait été répété et aggravé à mesure dans les principales biographies universelles, générales et autres. Ainsi, dans la biographie Michaud, en 1818, sous la signature d'H de la Porte, on lit ceci :
« Huet ne négligeait point ses devoirs épiscopaux ; mais, quand ils étaient remplis, il se livrait à son amour de la science, avec une telle ardeur, et passait tant de moments dans sa bibliothèque, que les gens du monde et les ecclésiastiques mêmes qui avaient des affaires h. régler avec lui, ne trouvaient que difficilement le temps de l'entretenir. Aussi rapporte-t'on qu'un importun auquel on avait souvent répondu que le prélat n'était pas
(1) Huet naquit à Caen en 1630 et mourut en I72i ; Segrais, né à Caen, y nnt au monde en 1624 et y mourut en 1701.
178 nuzT/ÉvÊQUE d'avranciies
visible parce qu'il étudiait, se retira fort mécontent en disant : « Eh ! pourquoi donc le roi ne nous a-t-il pas enc voyé un évêque qui ait fait toutes ses études ? »
Remarquez les contradictions qu'il y a dans ce récit. « Huet — y est-il dit, — ne négligeait point ses devoirs épiscopaux. » S'il en est ainsi, pourquoi lui reprocher d'avoir voué ses loisirs à Tétude?
Plus loin, « les gens du monde et les ecclésiastiques > finissent, en somme, par se réduire à un importun, auquel, (ne sachant pas comment s'en défaire,) on avait pris le parti de répondre que l'évêque était entrain d'étudier. D'où il suit que la boutade du personnage ainsi évincé ne fait tort qu'à son manque d'intelligence et non à l'oubli de ses devoirs de la part de Huet.
Plus tard, Feller venant à la rescousse, écrivait: « Les travaux de l'épiscopat ne purent ralentir les travaux littéraires d'Huet. Comme il se tenait continuellement enfermé dans son cabinet et dans sa bibliothèque^ ses domestiques craignant de l'interrompre, répondaient à ceux qui venaient lui parler d'affaires, qu'il étudiait : « Eh ! pourquoi, dirent un jour de bonnes gens, etc. » Voyant que le temps qu'il voulait donner au travail l'empêchait de remplir les devoirs de l'épiscopat, il se démit de cet évôché. »
Feller, on le voit, a corsé l'anecdote ; ce ne sont plus seulement ses loisirs que Huet donnait à l'étude, mais môme le temps que réclamaient les devoirs de sa charge; cet évêque nous est représenté continuellement enfermé dans son cabinet et dans sa bibliothèque ; et, à entendre Feller, Huet se faisant un cas de conscience de sacrifier ainsi ses obligations à ses plaisirs, se démit de sa charge. Avouons que ses scrupules furent longs à s'éveiller, car il
UDBT, ÉYÊQUE d'aVRANCHES 179
garda son évêché sept ans. De mieux en mieux, n'estce pas ?
Un homme sérieux de ce temps-ci, M. Ch. Hippeau, narre de cette façon (1) la susdite anecdote : «Sa passion pour l'étude ne l'abandonna pas au sein de ses fonctions épiscopales, malgré les plaintes des paysans des environs, que ses gens renvoyèrent plus d'une fois en leur disant : « Monseigneur étudie, » et qui protestaient, en se retirant, qu'ils demanderaient au roi un évêque qui aurait fini ses études. »
Ici, les messieurs (TAvranches, les gens du monde, les ecclésiastiques, voire lïmportun des on-dà précédents, sont métamorphosés en paysans des environs, qui protestent, qui mieux est, ni plus ni moins que sous le régime parlementaire.
Naturellement le Grand dictionnaire du dix-neuvième siècle (Larousse), s'empresse d'accueillir l'anecdote et de lui prêter la popularité de sa publication.
De 1818 à 1873, de Michaud à Larousse, en passant par les biographies Feller et Didot, la mémoire de Huet, en tant qu'évèque, se trouve ainsi entachée du plus grave des reproches, se formulant en un grief trop important pour qu'on ne l'examine pas avec quelque attention.
Mais, dira-t-on, Segrais — le premier narrateur de cette anecdote, — était un contemporain et un compatriote de Huet. C'est peut-être une double raison pour s'en délier et même pour douter de sa véracité ; d'ailleurs, dans tout procès, on écarte le témoignage des proches du prévenu. « Segrais est V auteur de ce mot, et il le ré-
(1) Article Ituet, dans Id^ Nouvelle biographie générale {Didol), 18o8.
180 nuET, ÉYÉQUE d'avrancues
pandit dans toute la société, aussi bien de la cour que de la ville. Mais, il est évident qiCilVa fabrique. »
Ainsi s'exprime un des derniers et plus autorisés biographes de l'évèque d"Avranches, — M. G. Trochon (1), avec lequel nous sommes d'avis que le meilleur témoignage pour la complète décharge de Huet, c'est le tableau même de son pontificat.
Ce fut un prélat pieux et zélé. Pour sa piété, nous avons, dans l'abbé d'Olivet, un témoin aussi sincère que bien informé : « Depuis qu'il fut prêtre, tous les dimanches, après s'y être disposé par le sacrement de pénitence, il approchait des saints autels... Depuis qu'il fut évoque, il avait ses heures réglées avec son aumônier pour réciter ensemble l'office divin. Tous les jours, il récitait son chapelet (ou rosaire) en trois fois, un tiers le matin, un tiers à midi et un tiers le soir aux coups de l'Angelus. »
Il visita à diverses reprises toutes les paroisses de son diocèse ; dans un registre qui a trait à ces visites on trouve de nombreux et intéressants détails sur l'état de chacune de ces paroisses, et l'on voit que son zèle vigilant embrassait tout ce qui pouvait en être l'objet, tel que le zèle des curés, la bonne vie et la piété des fidèles, l'instruction des enfants, etc. Et certes rien n'était plus ardu que le mode de voyage d'alors à travers l'Avranchin et le Mortainais, par des chemins dont on a peine aujourd'hui à se figurer les difficultés, pour ne pas dire l'impossibilité ; Huet brava tous les obstacles dans son zèle
(1) Huet, évèque d'Avranches, d'après dts documents inédits. {Le Correspondant, tome CVI delà collection. (1877j, p. 1081 et suiv.).
illJET. i-KjVV. itAYîîANCnrs l-^l
d'évêque et de pasteur des àaies. t J'ai pris ( c'est lui qui parle ) un grand détour pour visiter plusieurs paroisses écartées de mon diocèse. Je pars demain, Dieu aidant, pour en aller visiter d'autres, occupation sainte et fort utile, mais bien pénible, parliculièrement par des chemins presque impraticables, et où je suis arrêté à chaque pas. »
Que l'on joigne à ces visites le soin extrême que Huet mit à s'enquérir de l'état des maladreries et des hôpitaux de son diocèse, et l'on concluera avec M. G, Trochon qu'il ne se renfermait pas continuellement dans sa bibliothèque et qu'il ne se livrait aux travaux de l'érudition que dans les très-rares moments d'un loisir prélevé à grand'peine sur tant d'occupations et de fiitigu(;s.
Une autre preuve du zèle ardent de Huet nous est fournie par les statuts synodaux, qu'il promulgua dans les quatre synodes qu'il tint en 1693, 1695, 1696 et 1698.
La vigilance du prélat s'étend à tout, et rien n'est plus >lruclif que la lecture de ces statuts pour ceux qui
aient connaître l'état du clergé paroissial à la fin du dix-septième siècle. Nous ne citerons ici que les points relatifs à l'enseignement primaire. On s'imagine avoir fait beaucoup de progrès en ce genre,... mais, il serait de bon goût de ne pas oublier quel'Kglise, seule chargée alors de l'instruction des enfants, n'avait pas négligé ses devoirs. Les évoques s'occupaient très-activement, au dix-septième siècle, de l'instruction du peuple (1). >
€ Nous ordonnons, dit Huet, à tous les curés de notre diocèse, conformément aux règles de l'Eglise, de
(I) C. Trochon, Ibi'd , p. 1082.
182 nuET, ÉvÈQui': d'avranches
tenir ou faire tenir par leurs vicaires ou autres personnes capables et approuvées de nous, les petites écoles pour l'instruction des enfants de leurs paroisses. Pour cet effet, nous déclarons qu'aucun ecclésiastique ne sera reçu à l'avenir pour faire les fonctions de vicaire, que sous la condition de tenir les dites écoles, lorsqu'il en sera requis par son curé. Nous enjoignons à ceux qui tiendront les dites écoles d'y recevoir indifféremment les pauvres et les riches, sans exiger ni même recevoir aucune rétribution des premiers. On enseignera aux enfants dans ces écoles les principaux articles du catéchisme, les prières du soir et du matin, à lire, à écrire et à servir la messe, et même lesprincipes de la langue latine et la note du plain chant aux enfants qui leur paraîtront y avoir quelque disposition, et si le nombre de ceux de l'instruction desquels ils sont chargés le leur permet. Les maîtres prendront garde de ne se servir, pour les faire lire ou traduire, d'aucuns livres qui ne soient approuvés ou qui contiennent des matières dangereuses.
« Les curés qui ne tiendront pas eux-mêmes les écoles auront attention sur les maîtres qui les tiendront pour leur faire faire leur devoir. Et pour l'instruction des jeunes filles, nous les exhortons d'employer tous leurs soins et toute leur industrie pour trouver et engager quelques filles et femmes pieuses et de vie exemplaire et capables de cet emploi à vouloir s'en charger, après avoir pris auparavant notre approbation (1). »
Est-il rien de plus beau que ce souci des petits et des pauvres? Cette ordonnance de Huet servira plus pour sa gloire que toutes ses œuvres les plus savantes.
(1) Sta!u(s. Caen, 1694, in-18, p. il-i3.
HUÈT, ÉVÈQUE D'AVRAXCnES 183
«L'épiscopat de Huet ne fut donc pas stérile, conclut M. C, Trochon, et nous sommes loin de citer tous les monuments de son zèle (1 ). »
Huet s'occupa encore ardemment de l'instruction du clergé, et son soin pour la réformation des ordres monastiques ne fut pas moindre..
« Est-il possible, en présence de ces témoignages, de ces paroles empreintes de l'esprit religieux le plus pur et le plus sincère, de tous ces actes enfin dignes assurément d'un véritable évoque, d'ajouter foi encore au mot conservé ou plutôt inventé par Segrais? Pour nous, dit avec raison M. C. Trochon, nous n'y croyons pas plus qu'à la locution reproduite par M. Sainte-Beuve. Le critique des Lundis prétend (2), je ne sais sur quelle autorité, qu'en Normandie, si l'on voit un homme distrait, absorbé par de sérieuses pensées, on dit de lui qu'il est tout évêgue d'Avranches. Et il explique ce mot en le rapportant au souvenir laissé par l'épiscopat de Huet. Mais des savants bien informés et fort au courant du langage bas-normand n'ont jamais pu constater cette manière de parler, qui ne prouve que la fertilité des faiseurs à'Ana (3).»
Mais voyons un peu ce que Huet a produit pendant ses sept années d'épiscopat, et sachons s'il a tant sacrifié qu'on veut bien le dire ses devoirs à ses jouissances. Et bien, pendant ces sept années il n'a rien publié d'original; il s'est borné puretoentet simplement adonner des réimpressions de ses anciens ouvrages, sa Démonstration évangéh'qite, ses A Inetanae questi'ones, son Traité de la situation
(2) Causeries du lundi, 2" édit-, 1832, tome II, p. 129. i (3) C. Trochon, p. 108o. -l'
184 nuET, ÉvÊQUE d'ayrancues
du Paradis terrestre, ses Poésies. Tous ces ouvrages avaient paru avant son élévation au siège d'Avranches.
Le clergé de son diocèse lui témoigna toujours un grand respect et une sincère vénération. Il ne le vit se démettre qu'avec un vif regret et, huit ans après son départ, il le regrettait encore (1). Ces éloges et ces regrets ont d'autant plus de prix qu'ils sont spontanés.
Huet nous a indiqué lui-même dans ses Mémoires les motifs qui le déterminèrent à donner sa démission ; rien ne saurait faire plus d'honneur à sa piété et à son amour pour l'Eglise : « A la longue, dit-il, et par ma propre expérience, je reconnus que des travaux infinis et presque supérieurs aux forces humaines étaient le lot de quiconque entendait exercer dignement Tépiscopat, veiller au salut des âmes, extirper les germes des vices, ranimer le zèle pour la vertu, défendre la pureté de la religion et se faire à soi-même des mœurs qui servissent de modèle à tout le troupeau... Cependant j'étais résolu à mourir dans ma charge d'évôque, si l'inclémence du ciel, si la crudité d'une eau qui filtrait à travers des rochers siliceux et dont l'usage avait été suivi pour moi de cruelles douleurs d'entrailles, ne m'eussent chassé de mon poste (2). »
Après avoir démontré avec la plus complète évidence,
(1) Lettre du père Martin, 28 janvier 1707. (Biblioth. nat. mss. fr., 1592.)
(2) Mémoires, éd. Nisard. p. 221. — Cf. uns lettre inédite de Huet, en date du 20 avril 1099. (Biblioth. nat. mss. fr. Nouv. acq. 40i8.) . •
nUET, ÉVÊQUE D'AVRANCnES 185
nous le croyons, que rien dans la conduite de Huet, pendant le cours de son épiscopat, n'a pu donner la moindre vraisemblance au prétendu bon mot prêté par Segrais à messieurs (rAvranches, nous ne pouvons pas laisser passer sous silence le reproche 'assez mal déguisé de scepticisme que M. Sainte-Beuve semble infliger à Huet. Les termes de cette accusation sont trop curieux pour que nous ne les rapportions pas ici.
« Quand on vient de lire le traité de Huet sur la faiblesse de r esprit humain, il semble qu'on n'ait qu'à tourner le feuillet pour lire la pièce de Voltaire sur les Systèmes, ou son admirable lettre à M. des Alleurs sur le doute (26 novembre 1738) ; mais on ne voit pas que Huet ait été homme à tourner le feuillet. Mort dans le dix-huitième siècle, il en aurait le scepticisme, s'il avait en lui je ne sais quoi de l'étincelle des temps nouveaux; mais il n'a, à aucun degré, cette étincelle que Bayle avait, par exemple, tout en doutant
« H n'y avait entre Huetet le dix-huitième siècle qu'une mince cloison, mais il ne l'a point percée.
« Que faut-il pourtant penser, au fond, de la religion de Huet ? Jelacrois sincère, quoiqu'en la serrant un peu on puisse y trouver bien des contradictions. Voltaire a justement remarqué que ce traité posthume de Huet sur la faiblesse de l'esprit humain semble contredire et démentir sa Démonstration évangélique... Quandilétait à l'état profane et naturel, il se trouvait par inclination sceptique et pyrrhonien... Mais, tout en pensant de la sorte dans la vie habituelle et dans les entretiens familiers, Huet s'en tenait là et n'était sceptique que jusqu'aux autels... H avoue lui-même qu'il y a eu du plus et du moins dans sa foi. Quand il fut revêtu d'un caractère sacré, il s'attacha
18G UUET. ÉYÉQUE d'aVRANCHES
à disposer sa vie dans unparfait accord avec ses nouveaux devoirs (1)... »
Ce qui, pour M. Sainte-Beuve, se résume à dire (ou peu s'en faut) que l'évêque d'Avranches fut une sorte d'hippocry te adouci, pournous servir d'une expression familière au critique le plus pointilleux et le plus malveillant de notre temps.
Voyez-vous d'ici Huet entre Bayle et Voltaire, prôt à donner la main à l'un et à l'autre ou tout au moins oscillant fortement de l'un à l'autre. En vérité, en croit rêver quand on lit de pareilles allégations que tout, paroles et actes, dénie dans la personne de celui qui en est l'objet, Et penser que Fénelon a été encore plus maltraité que Huet par Voltaire !... Il sied bien, en vérité, à un sceptique comme M. Sainte-Beuve de ranger dans son camp un homme tel que l'évoque d'Avranches ! Ce qui n'empêche pas ce critiquede conclure en cestermes,quisententd'une lieue leur Tartuffe : « Ceux qui aiment surtout les lettres ne doivent jamais parler de Huet qu'avec un respect mêlé d'affection. (2) »
M. Sainte-Beuve nous paraît, à ce compte, aimer peu les lettres, à moins qu'il ne pense concilier le respect avec l'affection, en dénigrant ainsi la mémoire de Huet.
Dès le siècle dernier, l'abbé d'Olivet, dans V Histoire de l'Académie française, avait déjà répondu aux sophismes de Voltaire et aux calomnieuses imputations de M. Sainte- Beuve à l'endroit de l'évêque d'Avranches. .
« Qu'enseigne M. Huet (c'est d'Olivet qui parle) dans
(1) Causeries du lundi, tome II, p. i iOjet l'A.
(2) Ibid., p. lil.
noET, ÉvÉQUE d'aymncoes 187
cet ouvrage posthume (Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain)? Trois propositions: 1° que la foi, pur don de Dieu, est seule infaillible ; 2" que la raison humaine n'a, d'elle-même, nul moyen de parvenir à la connaissance d'aucune vérité ; 3° que, par conséquent, dans les points où la foi paraît opposée à la raison, il est juste de ne pas déférer aux prétendues lumières de la raison et nécessaire de s'attacher uniquement à l'infaillibilité de la foi. »
« Or, l'auteur, qui est-il? Un saint et savant évoque.
a Mais, ce traité a-t-il été approuvé par quelque théologien orthodoxe? Par plusieurs et nommément par le père Baltus (1 ), dont les veilles sont, depuis longtemps, consacrées à la défense de la religion. Il a lu, il a examiné le traité philosophique de M. Huet, il déclare ni avoir trouvé que ce qu'enseignent communément les Pères et Docteurs de l'Eglise...
' Mais, que l'on en soit venu aux invectives les plus violentes et que l'on ait traité un homme tel que M. Huet comme on traiterait un Bodin et un Spinoza, je doute si c'est assez d'en demander pardon à Dieu et s'il n'est pas dune nécessité absolue d'un demanderpardon auxhommes pour effacer, autant qu'on le peut, le scandale qu'on a '"ausé.
Quel Scandale, en effet, qu'un soupçon d'irréligion jclé sur l'auteur de la Démonstration évangéliquel Mais non, l'Impiété n'en jouira pas. Grâces au ciel, j'écris dans un temps où Paris est plein encore de gens qui ont connu
i, Les principaux ouvrages de ce savant Jésuite sont: Défense
des Saints Pères accusés de platonisme (1711); Jugetnent des
'■/lis Pères sicr la morale des philosophes païens (1719) ; la Re-
183 IIUET, ÉVÉQUE d'aYRANCUES
le savant et pieux cvêque d'Avranches, qui savent que toute sa vie a été l'innocence môme... qui savent que ses immenses travaux ont eu pour objet la religion et que les
Saintes Ecritures ont toujours été sa principale étude
Et, comme en matière de religion, les plus petites choses nous conduisent à imaginer du grand, j'ajoute, pour faire mieux connaître encore M. Huet, que tous les jours il récitait le chapelet... Or, il y a loin certainement, il y a loin d'un savant qui dit son chapelet à un homme qui étend le pyrrhonisme sur les points essentiels de la foi. »
M. Sainte-Beuve qui, en parlant de Huet, dit: «Cethomme décidément avait trop lu, les hommes comme Huet savent trop (1): » nous semble rCayoïT pas assez lu et par conséquent ne pas savoir assez. Car, ces lignes de l'abbé d'Olivet lui avaient d'avance interdit jusqu'au prétexte d'une telle calomnie contre Tévêque d'Avranches.
légion chrétienne, prouvée par l accomplissement des prcphéties (1728), etc.
(i). L. c, sup., p. 144.
Parmi'les perfides et conséquemment très-dangereuses insinuations dont abonde, on peut le dire, le Siècle de Louis XIV, ce livre de Voltaire auquel on a tout d'abord fait et auquel on n'a cessé de maintenir une réputation d'impartialité qu'il est loin de mériter, comme nous croyons déjà l'avoir prouvé (i), il en est une surtout qu'il importe de signaler et d'étudier avec le détail qu'elle mérite. Cette insinuation, en effet, ne tend à rien moins qu'à faire suspecter la sincérité de la conversion du grand ïurenne et à travestir cet acte si loyal de sa vie en une tartufferie à laquelle répugne profondément ce que l'on sait de cette carrière noblement et glorieusement remplie au'service de la France.
En d'autres termes, il s'agit de savoir si la conversion de Turenne du calvinisme au catholicisme lui a été inspirée par l'ambition seule, ou si elle a été décidée par une longue, sérieuse et sincère méditation des devoirs que lui
(1) Voyez la onzième série des Erreurs et mensonges historiques, p. 223-202. {Voltaire historien.)
lOO LA CONVERSION DE TURENNE
imposait une conviction éclairée et mûrie autant par les années que par l'étude des livres saints et des ouvrages de controverse religieuse.
Si le seul Voltaire avait émis des doutes sur la loyauté de Turenne, nous eussions passé outre ; mais, ce coryphée de l'incrédulité, voire de l'athéisme pratique, ayant été suivi par la plupart de nos soi-disant historiens, — de Sismondi au Grand dictionnaire encyclopédique du XIX'^ siècle, c'est-à-dire de la Restauration à ces dernières et toutes récentes années, — il importe de donner à ce mensonge flagrant l'importance exceptionnelle qu'il mérite.
Voltaire, dès 1732, méditait le plan de son Siècle de Louis XIV, qui ne parut cependant, et encore sous forme (V Essai, qu'en 1739.
En 1735 (1), il écrivait déjà à M. de Caumont:
« J'en reviens toujours à dire que Turenne a changé de religion ou par faiblesse ou par intérêt; carje ne crois pas à un changement par conviction. »
Cependant le Siècle de Louis XIV avait enfin vule jour; en résumant la carrière de Turenne, Voltaire émet, d'un ton d'oracle, le jugement que voici sur un des actes les plus importants de cette existence si bien remplie :
« Né calviniste, il s'était fait catholique J'an 1G68.- Aucun protestant et même aucun philosophe ne pensa que la persuasion seule eût fait ce changement dans un homme de guerre, dans un politique âgé de cinquante années. On sait que Louis XIV, en le créant maréchal général de ses armées, lui avait dit ces propres paroles
(i) Vassy, 24 août.
LA CONTERSION DE TDREN.NE 191
rapportées dans les lettres de Pellisson et ailleurs : « Je « voudrais que vous m'obligeassiez à faire quelque chose « de plus pour vous. > Ces paroles (selon eux) pouvaient, avec le temps, opérer une conversion. La place de connétable pouvait tenter un cœur ambitieux. Il était possible aussi que cette conversion fût sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, l'ambition, les faiblesses de l'amour, les sentiments de la religion. Enfin il était très-vraisemblable que Turenne ne quitta la religion de ses pères que par politique ; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l'âme de Turenne capable de feindre (1). »
Et en 1752 '2), lorsque, sur le conseil de quelques personnes haut-placées, Voltaire sembla consentir à faire des corrections à son ouvrage, qui avait déjà eu plusieurs 'éditions, il osait cependant écrire au président Hénault,
1 de ses réviseurs (3) :
« Si vous pouvez croire sérieusement que le vicomte
(i) SJcle de Louis XIV, chapitra xii.
(2) Berlin, 8 janvier.
(3; Dès 17ii, dans son Abrégé chronologique cU l'Histoire de F'ince, le président Hénaull, à l'année 1608, parlant de laconver-
a de Turenne, disait: « Il commençait depuis longtemps à eniivvoir la vérité, miis il tenait encore à l'erreur par les préjugés de l'éducation et par rattachement qu'il portait à Mme de Turenne, sa femme, fiîle du duc de la Force, calviniste de bonne foi. Sa mort, arrivée en 1666. et les instructions de M. de Meaux ache-
rent de décider M. de Turenne ; ce fut pour lui qu'il composa son livre de YExpositijn de la Foi, ouvrage raisonnable et solide, que les protestants laissèrent sans réplique, et qui justifie surtout l'Eglise romaine des superstitions ridicules qu'on lui impute. »
de Turenne changea de religion, à cinquante ans, par persuasion, vous avez assurément une bonne âme. Cependant si, en faveur du préjugé, il faut adoucir ce trait, de tout mon cœur, je ne veux point choquer d'aussi grands seigneurs que les préjugés. »
Voltaire, qui ne se relisait guère, (c'était là son moindre défaut), oubliait, en ne donnant que cinquante ans à ïurenne au moment de sa conversion, que ce grand homme, né en 1611 (comme Voltaire l'avait écrit luimême un peu plus haut), avait atteint, en 1G68, année de son abjuration, sa cinquante-septième année. Mais, passons.
En une autre circonstance (1), Voltaire faisant allusion à je ne sais quelle lettre de défi adressée par l'Électeur à Turenne, au moment de la guerre du Palatinat, trouve le moyen de revenir sur la conversion du grand capitaine.
« Je ne serais point étonné — écrit-il à Colini, — que l'Électeur, tout tolérant qu'il était, ait reproché, dans sa colère, au maréchal de Turenne son changement de religion, changement dont il ne s'était avisé peut-être que dans l'espérance d'obtenir l'épée de connétable, qu'il n'eut point. Un prince tolérant, et même très-indifférent sur les opinions qui partagent les sectes chrétiennes, peut fort bien, quand il est en colère, faire rougir un ambitieux qu'il soupçonne de s'être fait catholique romain par politique, à l'âge de cinquante-cinq ans ; car il est probable qu'un homme de cet âge, occupé des intrigues de cour et des cruautés de la guerre, n'embrasse pas une secte nouvelle par conviction. Il avait changé deux fois départi
;i) Fcrney, 21 octobre 17C7.
LA CONYERSISN DE TDRENNE 193
dans les guerres civiles; il n'est pas étrange qu'il ait changé de religion. »
Et comme toutes les armes semblent bonnes à Voltaire,
il poursuit ses attaques contre la mémoire de Turenne
dans une satire assez lourde : Les trois empereurs en Sor-
inne (1), rimaille indigeste, au cours de laquelle on lit
cette note:
« Ce grand homme, qui, avec des talents militaires du premier ordre et une âme héroïque, ayait un esprit peu éclairé et un caractère faible, était, à ce qu'on dit, devenu dévot dans ses dernières années C'était un singulier spectacle qu'un homme, qui avait gagné des batailles, occupé le matin de savoir au juste ce qu'il faut croire pour n'être pas damné. »
Mais, aurait-on pu dire à Voltaire: « A vous entendre, il semble que l'histoire de Turenne n'ait jamais été écrite avant vous ; cependant il existe deux ouvrages très-eslimables sur ce sujet, — l'un dû à la plume de l'abbé Raguenet (1738), l'autre de Ramsay (1735). »
Quant au livre de Raguenet, Voltaire n'en fait pas la moindre mention ; pour celui de Ramsay, c'est différent, il en a parlé, àplusieurs reprises, dans sa correspondance, mais dans les termes les plus contradictoires, et cela dans l'espace d'une seule année, celle même de rapparilion de cet ouvrage.
« J'ai lu le Turenne ; — écrit-il à Thiériot (-2), — le bonhomme (Ramsay) a copié des pages entières du cardinal de Retz, des phrases de Fénclon. Je lui pardonne, il est coutumier du fait; mais il n'a point rendu son héros
(2) Lunéville, 12 juin 1735.
intéressant. Il l'appelle grand, mais il ne le rend pas tel; il le loue en rhctoricien. Il pille les Oraisons funèbres de Mascaron et de Fléchier, et puis il fait réimprimer ces oraisons funèbres parmi les preuves. Belle preuve d'histoire qu'une oraison funèbre ! »
Et à M. de Formont (1) :
« J'ai lu le Turenne. Je ne sais pas trop si ce Turenno était un si grand homme; mais il me paraît que Ramsay ne l'est pas. 11 pille des styles, il en a une douzaine... Il vole des pages entières. Tout cela ne serait rien s'il m'avait intéressé... II. va me parler de l'origine du calvinisme ; il ferait bien mieux de me dire que le vicomte s'est fait catholique pour faire son neveu cardinal. Son livre cstungros panégyrique »
Enfm, à M. de Caumont (2) :
« Je suis de votre avis sur l'histoire de Turenne. Je ne méprise point l'historien et j'estime le héros. Il est vrai que la vie de Turenne ne m'a point intéressé, mais d'ailleurs il y a quelques morceaux assez bien écrits. On voit dans l'ouvrage un génie froid, mais nourri de la lecture des bons auteurs... Je lui passe l'imitation, puisqu'il est né étranger, mais non le plagiarisme. C'est un Ecossais enrichi en France, mais il ne fallait pas voler les gens. »
Voltaire criant au plagiat et au vol! En vérité, c'est d'une ineffable impudence. Règle à peu près générale, pour ne pas dire tout à fait générale, chaque fois que l'auteur du Siècle de Louis X/ F attaque un homme ou un
(1) Vassy, 2u juin 1735.
(2) Vassy, 24 août 1735.
livre, c'est que l'un ou l'autre a une valeur réelle et incontestable. «M. de Yoltaire — disait unhomme d'esprit, son contemporain, — est un gourmand qui crache au plat pour en dégoûter les autres. »
Le jour où Voltaire a sainement jugé l'Histoire de Turenne, écrite par Ramsay, c'est lorsqu'il s'exprimait de la façon suivante:
« Quelles censures injustes, amères, mais frivoles de V Histoire du vicomte de Turenne^ par M. de Ramsay! Ce savant Ecossais écrit dans notre langue avec une éloquence singulière; il honore par là notre nation (1). »
Ceci était écrit en 1739, mais dans le but unique d'écraser le critique Desfontaines, en le dénonçant comme le détracteur d'un livre justement estimé, — Desfontaines, «unhomme qui, dans ses Gazettes littéraires, ose parler au nom de cette nation (la France), outrage cet étranger estimable (2)! »
On ne peut certes mieux ni plus habilement se contredire en chantant ainsi la palinodie.
En IS21 , la Biographie universelle, kVixrlicle Turenne, abordant le sujet, très-délicat à cette époque, delà conversion de ce grand homme^ (c'était l'heure de la guerre aux Jésuites, de la cabale des libéraux et de l'édition du Voltaire-Touquet) s'exprimait ainsi :
« Nummé colonel-général de la cavalerie, en 1657, Turenne fut fait maréchal-général des armées en 1660, à l'époque du mariage de Louis XIV ; et ce prince lui dit en recevant son serment pour cette dernière charge : « Il
(1) Mémoire du sieur de Voltaire (1739'
(2) Ibid .
ne tient qu'à vous que ce soit davantage.» C'était évidemment du titre de connétable que le roi voulait parler. Ce titre ne pouvait pas être donné à Tin protestant : ainsi c'était une abjuration qu'on lui demandait ; mais il était trop sage, il avait trop l'esprit des convenances pour faire aussi ouvertement une espèce de marché de sa foi religieuse. On voit par plusieurs passages de sa correspondance, que, dès lors il cherchait, parla lecture des livres saints et par des conversations avec les ministres des différents cultes, à s'instruire des matières de religion. On y voit aussi que, depuis longtemps, il s'éloignait peu à peu des principes du Calvinisme et qu'il combattait pour cela contre sa femme, qui les défendait avec opiniâtreté. On a fait honneur à plusieurs ecclésiastiques du changement qui s'opéra dans sa croyance ; mais les plus grandes probabilités se réunissentpourBossuet, qui composa, dans cette intention, son Exposition de la foi... Cependant ce ne fut qu'après la mort de sa femme que Turenne abjura solennellement entre les mains de l'archevêque de Paris, le 23 octobre 1668. Il en reçut aussitôt desfélicitations de la cour de Rome, et ce fut, sous tous les rapports, un grand triomphe pour le catholicisme. D'un autre côté, les Protestants sentirent vivement la perte qu'ils avaient faite et, déclamant avec violence contre celui que jusqu'alors ils avaient comblés de louanges, ils prétendirent que Turenne n'avait été conduit à un pareil changement que par des vues d'ambitions et de politique.
« Dans un libelle publié sous le titre de Motifs delà conversion de M. le maréchal de Turenne^ les Protestants prétendirent qu'il avait eu le projet de se faire nommer roi de Pologne ; qu'il avait voulu épouser la duchesse de
Longueville ; enfla quil avait aspiré à se faire chef d'une republique, composée de tous les Protestants de France et qu'il n'avait abjuré leur croyance que parce qu'ils s'étaient refusés à le seconder. Ces assertions, dépourvues de toute vraisemblance, tombèrent promptement dans l'oubli ; mais les protestants n'en soutinrent pas moins que Turenne n'avait changé de religion que' dans des vues de fortune. Voltaire a adopté cette opinion dans son Siècle de Louis XIV ; le président Hénault essaya vainement de lui en démontrer la fausseté, il l'a laissé subsister dans toutes ses éditions (1). »
Le président Hénault écrivait au comte d'Argenson (2), (nous l'avons déjà dit, mais il est bon de le rappeler): « Voltaire m'a envoyé son livre, en me priant de lui envoyer des critiques, c'est-à-dire des louanges. » On a vu comment Voltaire tint compte des observations du président, à propos de ce qu'il avait dit sur le compte de Turenne.
Michaud continue et conclut ainsi la biographie de l'illustre maréchal :
« Après sa conversion Turenne s'occupa beaucoup des devoirs de sa nouvelle religion. Vivant dans un cercle
[VjBiogr.univ., lom?XLVlI, p. o2 et 33 et note. Cet article est de Michaud jeune.
(2) 31 décembre 1731. Rappelons ici que le marquis d'Argenson avait, en 1736, composé un ouvrage intitulé Essais dans le goût de Montaigne, qui ne fut publié qu'en 1785 par son fils, le marquis de Paulmy, où on lit. à propos de la conversion de Turenne: M 11 ne se convertit à la religion catholique que lorsqu'il ne fut plus possible de le soupçonner d'avoir changé de religion par ambition ou par intérêt. »
d'amis très-étroit, il se rendait rarement h la cour, bien qu'on lui témoignât toujours beaucoup d'empressement et que le roi lui demandât son avis sur les affaires les plus importantes...
<• Ce fut après sa campagne la plus savante, la plus admirée des tactitiens, celle de 1674, que Turenne forma sérieusement le projet de passer le reste de ses jours dans la retraite, chez les pères de l'Oratoire, et l'arrangement qu'il fît pour cela est, dit-on, resté aux archives de la maison Saint-Honoré de cet ordre, jusqu'à sa suppression, en 1792. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il fallut que le roi le pressât beaucoup pour le décider à reprendre le commandemant de l'armée (1). »
Le protestant Sismondi, à la suite de Voltaire, dit en parlant de la conversion de Turenne:
« Le maréchal de Turenne ayant perdu sa femme et n'étant plus retenu par la piété de cette personne si distinguée, céda auxin2tances du cardinal de Bouillon, son neveu, se conforma à la religion de la cour et se fît catholique. Il était alors âgé de cinquante-sept ans... 11^ attribua sa conversion à V Exposition de la Foi de Bossuet; la faveur du monarque n'eut sans doute pas moins de poids à ses yeux que les arguments du grand orateur controversiste
« Turenne, resté jusqu'à l'âge mûr fîdèle par point d'honneur, par affection pour ses sœurs et sa femme, avait cédé ensuite par l'influence du roi ; la conscience, la conviction avaient eupeudepart, et à sa constance au commencement de sa vie, et à son changement plus tard (2). »
(1) IbiL, p. Ii3 et 58.
(2) Il istoh^e des Franc lis, tome XXV, p. lo9 et 160, IGo.
Comme on sent bien dans ces lignes le ton du sectaire calviniste etgénevois, c'est-à-dire doublement entêté dans ses préjugés !
M. Henri Martin est plus franc ou tout au moins plus impartial dans son appréciation du grand acte de la vie deTurenne :
« Sa femme et sa sœur, zélées cahinistes, l'avaient longtemps retenu sur cette pente; mais, après leur mort, il fait chaque jour un pas de plus vers l'Eglise par la route du Jansénisme. Ce que les livres de Port- Royal ont commencé, un livre de Bossuet, encore inédit, l'achève. C'est la fameuse Exposition de la Foi catholique...
« Vabjuralion de Turenne, en 1668, eut un retentissement immense. Une foule d'autres la suivirent...
« Il resta aux réformés la ressource d'attaquer la sincérité et le désintéressement des défectionnaires. La faveur exclusive qu'un monarque tout-puissant témoignait aux catholiques, les encouragements de tout genre prodigués aux convertis ne rendaient ces inculpations que trop vraisemblables, même dans cette première période du règne où le pouvoir s'abstenait de violences matérielles et où le trafic des consciences gardait encore quelque pudeur. Cependant il y aurait certainement injustice à ne voir partout que mensonge et corruption dans cette réaction orthodoxe. Quoique ce ne soit pas chose facile que de lire dans la conscience des hommes, quinylisenlpas toujours bien clairement eux mêmes, on ne doute pas volontiers de la sincérité d'un Turenne, et sa eontws/on s'explique assez naturellement par une transformation graduelle d'opinion qu'on suit pas à pas dans son histoire, sans qu'on y veuille
chercher des intérêts d'ambition et de famille... (1) » Une seule note fausse nous gâte un peu cette page d'H. Martin, c'est celle-ci : « Il fait chaque jour un pas de plus vers l'Église par la route du Jansénisme. » Pour être un livre de Port-Royal ou plutôt écrit à Port-Royal, la Perpétuité de la Foi est loin d'être un ouvrage entaché de Jansénisme. Mais, M. H. Martin a écrit cela sous l'influence de M. Sainte-Beuve, l'historiographe de Port-Royal, dont le système, on le sait, consiste à chercher tout le dixseptième siècle dans la trop fameuse maison des solitaires (2), à peu près comme Jacottot trouvait fowï dans tout.
M. L. Grégoire, dans la Biographie Didot, en avouant que la conversion de Turenne fut sincère, tâche cependant d'en atténuer la haute portée. « Louis XIV, dit-il, mécontent de voir Turenne s'obstiner dans l'hérésie, prêta l'oreille aux insinuations calomnieuses de ses minis-
(1) H. Martin, Histoire de France, 4- édition, tome XIII, p. 266-2fi8.
(2) « On affectait de dire que la lecture de cet ouvrage manuscrit avait fort agi sur M. de Turenne, qui venait de faire précisément son abjuration publique la veille même, 23 octobre. Les admirateurs de Bossuet ont coutume d'attribuer tout net cette conversion à Bossuet et au livre alors manuscrit de \ Exposition de la Foi. Les Jansénistes n'hésitaient pas davantage en affirmant que l'Eglise était en grande partie redevable de cette conversion illustre au livre manuscrit de M. Arnauld, de la Perpétuité de la Foi. Chacun tire à soi le héros et le mène en vaincu du côté de son saint. J"honore et je respecte la conversion de Turenne, mais j'admire ceux qui se croient si sûrs de savoir ce qui se passait au fond de l'âme d'un Bouillon. — Ste Beuve, Port-Royal^ (a» édition), tome IV, p. 396. Cf. ibid., p. 44o.
très contre un général dont ils supportaient la suporiorité avec impatience, et non seulement il ne lui donna point à conduire l'invasion de la Franche-Comté (1668), mais il lui cacha cette entreprise, dont la direction fut remise à Condé. C'est alors qu'eut lieu la conversion de Turenne au catholicisme. Depuis longtemps il songeait sérieusement à s'instruire; il cherchait dans la lecture des livres catholiques réclaicissement des doutes qui le préoccupaient Il avait toujours été simple, tolérant, ennemi du fanatisme... Il abjura (1668); mais ce fut sans éclat : il n'avertit l'archevêque de Paris que la veille (1). »
Enfin, en 1876, il y a trois ans, le Grand Dictionnaire Larousse, dans un article très-écourté sur Turenne, conclut que cet homme célèbre « abjura le protestantisme,
obablement (sic) dans des vues d'ambition (2). » Or, c'est luut le contraire qui est prouvé, non seulement par les faits de la vie de Turenne, mais encore par toute sa conduite avant et depuis son retour au catholicisme.
Dans celte intéressante et très-importante élude sur la conversion de Turenne au catholicisme et sur les vrais et nobles motifs qui la déterminèrent, nous suivrons le même ordre d'information (j'allais dire d'enquête) que pour la question de l'abjuration de Henri IV, à propos du trop fameux mot soi-disant historique, mais pur propos de corps de garde, que l'on prête au chef de la maison de Bourbon : Paris vaut bien une messe (3). .
Des deux biographes vraiment autorisés de Turenne,
(I) Biographie Didot, tome XLV, col. 711. (-2) Tome XV, p. 392.
(3) Sur ce mol, voyez la 2* série des Erreurs et mensonges historiques, p. 79-133.
le premier en date est l'abbé Raguenet qui, dès 1722, avait écrit son ouvrage qui ne fut publié qu'en 1738; Ramsay fit paraître son travail, àlui, enl735, et reconnaît avoir eu entre les mains et consulté le manuscrit de Raguenet (1); ces deux auteurs avaient été attachés à la maison de Bouillon et avaient ainsi puisé leurs renseignements aux sources primitives (2).
Mais, il est temps d'entrer en matière; seulement, ces préliminaires étaient utiles etmême complètement indispensables.
Né, en 1611, d'une famille calviniste, Turenne fut élevé dans cette religion. Il se distingua de bonne heure par d'excellentes qualités et une bravoure à toute épreuve, qui électrisait les officiers et les soldats. Parti simple soldat, à vingt-sept ans il s'était couvert de gloire dans de nombreuses affaires, lorsque le cardinal de Richelieu, qui se connaissait en hommes, voulut le voir.
(1) « L'abbé Raguenet écrivit la vie du vicomte de Turenne par l'ordre et sous les yeux du cardinal de Bouillon, qui avait appris plusieurs parlicularite's de la bouche même de son oncle, ou par d'autres traditions aussi certaines. Les faits que l'abbé raconte sont vrais, ses dates sont exactes, sa narration est claire.» — Ramsay, Histoire du vicomte de Turenne, avertissement, n- vu.
(2) Dans ravertissement qu'il a placé en tète du premier volume de son ouvrage, Ramsay énumère minutieusement les matériaux dont il a disposé pour écrire l'histoire de Turenne ; ce sont les Mémoires mêmes de ce grand homme, « écrits de sa propre main dix ans avant sa mort, » ses nombreuses Lettres, les Mémoires manuscrits de Frémont d'Ablancourt, qui avait vécu dans l'intimité du héros, les auteurs contemporains , tant français qu'étrangers, etc.
LA LuISYtiisluN L'L. TURENNE :20"3
« Lorsque le vicomte de Turenne arriva à la cour, il n'y eût sortes de caresses que le cardinal de Richelieu ne lui fit, jusqu'à lui demander son amitié, faveur qu'il n'avait encore faite qu'aux princes du sang. Il lui offrit même une de ses plus proches parentes en mariage; mais le vicomte de Turenne, appréhendant que la différence de religion ne mit quelque obstacle à l'étroite union qui devait être entre lui et une personne avec qui il contracterait un pareil engagement^ le dit franchement au cardinal de Richelieu, et lui fit entendre avec tant de bonne foi ce qui lui faisait peine en cela, que le cardinal goûta ses raisons. Il trouva môme un caractère d'honnête homme dans ce procédé ; de sorte que, bien loin de s'offenser de son refus, il l'en estima davantage, et continua à lui marquer sa confiance, en l'employant aux affaires les plus difficiles (1 ). »
Ce trait peint d'avance le héros dans le jeune homme ; de bonne heure, les germes des vertus chrétiennes s'étaient montrés avec toutes leurs espérances les plus belles dans cette âme d'éUte.
« Dès ses premières années, on remarquait en lui une sagesse fort au-dessus de son âge : un grand empire sur ses passions, quoiqu'il fût d'un caractère vif et sensible : un amour dominant pour la vérité, une horreur naturelle du mensonge, des fausses finesses et de la dissimulation; surtout une humanité et une charité si rare, qu'il secourait plusieurs pauvres familles de Sedan de l'argent qu'on lui donnait pour ses menus plaisirs et qu'il ne se per-
1) Raguenet, livre I.
mettaitrien de superflu danssa parure, pour soulager ceux qui manquaient du nécessaire (1). »
Nous ne suivrons pas Turcnne dans sa carrière militaire ; nous nous bornerons à constater que Mazarin et Anne d'Autriche surent apprécier son caractère, et qu'à Tàge de trente-deux ans, d'un commun accord, le ministre et la régente lui envoyèrent le bâton de maréchal de Franco. Un tel fait est asse? éloquent pour se passer de commentaires.
Après la paix des Pyrénées et le mariage de Louis XIV (1660), Turenne fut fait maréchal-général des armées de France. « Le cardinal Mazarin lui fît même entendre qu'il ne tenait qu'à lui qu'il ne fût élevé à une plus haute dignité ; que la charge de connétable, qui était la première du royaume, avait, à la vérité, été supprimée, à cause de la trop grande puissance qui y était attachée ; que néanmoins le roi la rétablirait volontiers en sa faveur, si luimôme n'y mettait un obstacle par la religion qu'il professait. Mais le vicomte de Turenne n'était pas d'un caractère à se laisser tenter par l'attrait des honneurs, quand il s'agissait de religion. L'offre de la première charge de la couronne ne fut pas capable de lui faire quitter la religion calviniste, tant qu'il la crût meilleure, comme nulle considération ne pût l'y retenir quand il fut persuadé -du contraire.
<( 11 eut toujours pour les vérités fondamentales du christianisme un attachement à l'épreuve de ses propres passions et des mauvais exemples d'autrui. Il ne pouvait souffrir l'impiété des sentiments ni le libertinage des
[I) Ramsay, livre I,
LA CONVERSION DE TLUESNE :20o
mœurs, et personne n'avait plus d'aversion que lui pour les gens qui menaient une vie scandaleuse.
« Il y avaitprès de cinquante ans qu'il était dans la religion calviniste, croyant quec'étaitlavéritablereligion; mais enfin il commença à douter. Il ne s'en ouvrit néanmoins à personne, et il tâcha seulement de s'éclaircir lui-même de ses difficultés par la lecture des livres catholiques. Cette lecture augmenta ses doutes, et lui fit entrevoir les erreurs dans lesquelles il se trouvait engagé, par le malheur de sa naissance, et dès lors la religion calviniste lui devint suspecte. Il avait dès lors de la révérence pour les choses saintes ; tout ce qui portait quelque caractère de religion lui était sacré ; il respectait nos églises, nos mystères et jusqu'à nos cérémonies. Aussi était-il en vénération aux cathoUques mêmes, ce qui n'est arrivé qu'à bien peu d'autres calvinistes (i). »
Dès 1638, c'est-à-dire dix ans avant sa conversion et son abjuration, Turenne, dans ses lettres à sa femme, n^ laissait aucun doute de sa disposition à se réunir à l'Eglise catholique. Ces lettres (2) annoncent tant de candeur et de simplicité, elles révèlent un jugement si droit et si pur, elles peignent avec tant de vérité les combats qu'il eût à soutenir dans l'intérieur de sa famille, qu'on ne peut se défendre d'une sorte d'attendrissement, en observant que ce grand homme n'était pas aussi heureux qu'il méritait de l'être et qu'il eût souventàlutter avec les objets les plus chers de ses afl'ections.
Cet homme si calme, ce héros si intrépide à la tête de
(i) Raguenet, livre IV,
(2) Ramsay les a publiées sous le n- vni des Preuves de son Histoire da Turenni (livre IV).
ses armées, craignait de porter la douleur dans le cœur d'une femme et d'une sœur qu'il aimait tendrement. Il ne pensait plus comme elles; il avait le courage de leur ■ résister ; il n'avait pas celui de les affliger.
Si on veut connaître toutes les anxiétés qui tourmentèrent Turenne pendant plusieurs années, il faut porter ses regards jusque dans l'intérieur de sa maison et lever le voile qui a si longtemps couvert le secret de ses chagrins domestiques.
Le 20 décembre 1658, Turenne écrivait d'Ypres à sa -femme :
« On fit la cène ici, dimanche passé. M. Brévin prêcha très-bien ; il faudrait en devenir plus homme de bien, qui serait le principal ; mais on a de la peine à y parvenir ; et quand on se consulte au fond, il me semble qu'on ne change guère.
« En parlant sur ces paroles : Sortez de Babylone, il me fit comprendre qu'il ne s'en serait pas allé si vite que les réformateurs. C'est un esprit qui a beaucoup de connaissances et point d'aigreur. Il est tombé d'accord avec moi qu'on n'instruit point les gens de bonne foi dans les deux religions, et que chacun de son côté fait voir la religion de l'autre, pour en donner de l'aversion...
<( Je sais ce que ma sœur et vous pensez dessus mon sujet. Vous croyez qu une personne qui ne donnerait pas tant dans mon sens que M. Brévin, me rendrait l'esprit plus ferme. Mais vous vous trompez. Il prêcha sur ce que Notre-Seigneur dit en donnant la cène à ses disciples, et ne dit pas un mot de controverse. On voit bien qu'il a fort lu les anjciens et qu'il y accorde son style. »
Deux ans après, on voit Turenne s'éloigner d'une manière encore plus sensible des sentiments des Protestants,
Sa lettre du 12 février 1660, datée d'Amiens, est surtout remarquable par les réflexions pleines de sens qu'on y trouve sur le débordement de toutes les sectes qui couvraient l'Angleterre.
« Je vous dirai naïvement sur le livre de Port-Royal, que je viens de lire : Je souscrirai à l'article dont je vous ai écrit. Quand on ne veut point se préoccuper, on voit souvent par les grands discours que l'on fait contre les catholiques qu'on cherche noise, et, pensant réformer, oji va bien au-delà de la charité. 11 faut avoir extrêmement bonne opinion de soi pour ne pas voir que l'éducation et les discours ne nous tirent pas d'un côté, et vous savez le nom que l'on mérite, quand on ne s'attacbe point aux bonnes raisons, pour en juger et les comparer auxautres choses, mêlant nos recherches avec de l'humilité et de la dévotion... Je vois par le récit d'un gentilhomme que j'avais envoyé au général Monk l'état de la religion en ce pays : On reconnail par toutes les sectes qui abondent en Angleterre, que trop d' indépendance d' esprit, quoiqu' avec bon sens et peutêtre de la dévotion, on a si fort défiguré la religion, que chaque personne fait une secte à sa mode, et que chaque personne qui lit la parole de Dieu et veut l'expliquer à sa fantaisie, va bien pi us loin qu'on ne pense. Vous sentez bien dans le fond de votre conscience, que l'on tourne un peu plus les esprits dans la jeunesse du côté de la dispute que de la vraie dévotion, dont f avoue que je m'acquitte très-mal. Mais Je '•"/-,' bien les motifs qui font agir les personnes. »
Sa lettre du 1 1 juin 1660, datée de Saint-Jean deLuz, ne laisse plus aucun doute sur ses véritables sentiments. On voit qu'au milieu même des soins de la guerre et des négociations de la paix, Turenne s'était livré à une étude approfondie des ouvrages les plus célèbres des partisans
203 LK CONVERSION' HF: ÏUlŒNNIi;
des deux communions, et que, dans le calme d'une conscience droite et pure, il balançait avec cette rectitude de jugement, dont peu d'hommes ont été doués à un degré aussi remarquable, tous les motifs qui devaient déterminer sa dernière résolution dans une question si importante. « On m'a donné ici un livre d'un nommé M. Martin, ministre, qui a changé de religion. J'en ai lu peu de choses, et il me paraît de bon sens. Je vous dirai franchement que beaucoup de ministres, à qui f ai parlé, me paraissent pleins de préjugés, et n'ont point cette naïveté qui persuade.C est qu'ils sont accoutumés de voir des gens qui se contentent de termes, et qui ne savent pas que pour satisfaire r esprit, il vaut beaucoup mieux avouer son tort que d'esquiver une raison.
« J'ai été quelque temps à entendre ce que vous voulez me dire, par un trait que vous tirez contre moi. Je ne le mérite pas, et dans une amitié comme la nôtre, les petites égratignures ne valent rien. Devant Dieu, toutes choses sont criminelles ; mais devant les hommes, je n'ai assurément rien à me reprocher. Je sais bien que, m'aimant comme vous faites, vous serez extrêmement affligée de ce que je suis si sensible à vos reproches ; mais n'ayant, Dieu merci, pas besoin de remontrances, j'aime mieux m'en décharger un peu le cœur avec vous, que de l'y garder trop, quand il est question de choses qui vous touchent de si près que la religion. Je vous dis simplement mes pensées, et elles vous blessent. Cela, à dire vrai, me fait regarder le grand chagrin que vous avez d'une autre façon que Je ne ferais, si Je vous avais trouvée bien ingénue à i^econnaître de certaines vérités, que Je crois claires comme le Jour. Il faut que chacun agisse selon sa conscience ; alors, ma sœur, vous et moi, serons tout aussi bons amis qu'auparavant.
« J'ai lu ce matin un livre que je trouvai hier chez M. Duplessis, secrétaire d'Etat. C'est un recueil en français, fait au Port-Royal, de ce que les Pères des premiers siècles ont dit de l'Eucharistie. Il y a les passages entiers, avec les discours qui les précèdent et ceux qui suivent^ et rien de l'auteur du livre. Si cela n'est pas vrai, on peut le contredire. Mais Je vous assure que ce n'est pas ce que nous disons. Je pense que tous les discours que je fais dans mes lettres m'ont attiré un peu les reproches que vous me faites^ mais rien ne peut altérer ma tendresse pour vous. Je me servirai néanmoins de vos remontrances, et je vous prie de croire que je sais bien comme vous m'aimez. Cela me touche beaucoup. Croyez aussi que ce qui est naturel, et qui regarde le mouvement dès esprits, je le vois très-bien. Pour ce qui est de nous, j'ai la soumission qu'il faut avoir, quoique non pas encore au degré qu'elle doit être. J'ai pensé déclarer cette lettre ; mais la fin vous confirmera mon amitié toute entière. »
En 1666, Turenne eut la douleur de perdre sa femme, qu'il avait toujours tendrement aimée et qu'il ne cessa de regretter.
Un an après que la paix d'Aix-la-Chapelle eût été signée, le maréchal pensa plus sérieusement que jamais à se convertir au Catholicisme, vers lequel son co&ur et son esprit autant que ses études sérieuses le portaient invinciblement. « Les occupations de la guerre ne l'avaient point empêché de continuer à chercher dans les livres catholiques l'éclaircissement des doutes qui lui étaient venus au sujet de la religion calviniste. La paix, durant laquelle il était bien moins occupé, lui fut encore plus favorable pour s'en éclaircir. Il sentit enfin le faible du Calvinisme et, pressé par saconscience, il fît connaître son
état à quelques évoques de ses amis : il s'ouvrit encore davantage au duc d'Albret, qui, par des lumières supérieures, leva jusqu'aux moindres doutes qui pouvaient lui faire quelque peine. Alors, convaincu qu'il était hors de la véritable Eglise, quoiqu'il fut regardé parmi les Calvinistes comme un des protecteurs de leur secte, il l'abandonna. Il alla faire son abjuration entre les mains de l'archevôque de Paris et il ne l'avertit de son dessein que la veille du jour où il la devait faire, voulant éviter l'ostentation qui accompagne ordinairement ces sortes de cérémonies, quand elles viennent à la connaissance du public. Le pape lui écrivit un bref pour le féliciter de sa conversion qui réjouit tous les Catholiques, à mesure que la nouvelle s'en répandit dans la Chrétienté (1). »
Tels sont les termes dans lesquels l'abbé Raguenet et, après lui, Ramsay racontent la conversion et l'abjuration de Turenne;mais, il est un récit contemporain, bien plus circonstancié et bien plus complet, que nous voulons donner ici, au moins dans ses parties essentielles, c'est celui de Frémont d'Ablancourt (2). Cet homme fut constam-
(1) Raguenet, livre IV,
(2) F. d'Ablancourt, pendant son séjourà Paris, de 1675 à 1685, « écrivit une Vie de Turenne qui n'a jamais été imprimée et que n'ont connue ni le Père Lelong ni ses derniers éditeurs. Cette Vie existait encore manuscrite en un volume petit in-folio, àl'liôtelde Bouillon, où je l'ai vue. — dit l'abbé de Saint-Léger, — en 1782. Dans ce manuscrit, il se trouve, outre quelques notes aux marges, des remarques sur des feuilles séparées, que l'on dit écrites de la main du cardinal de Bouillon. »
C'est de cette Vie manuscrite que l'abbé de Saint-Léger avait extraitles fragments rapportés par Mgr. de Bausset, (l. c. sup,) et
ment dévoué à Turenne, dont il avait eu la confiance dans des affaires importantes. La simplicité et la naïveté qui se font remarquer dans ce récit le rendent encore plus attachant. Le témoignage de F. d'Ablancourt est d'autant moins suspect, que sa reconnaissance et son admiration pour Turenne ne purent triompher de ses préventions religieuses ni le porter à suivre son exemple. « L'automne de cette année (1668), écrit Frémont d'Ablancourt, le vicomte de Turenne fit une action qui donna grand sujet de parler fort diversement de lui. Mais comme on a attribué à divers motifs son changement de religion, avant que de rapporter mon sentiment, je dirai celui d'un homme dont il se servait dans ses négociations avec les ministres étrangers de la cour. Il dit donc que le vicomte de Turenne, après s'être maintenu longtemps auprès du roi dans la connaissance des affaires les plus secrètes de l'Etat à l'insu des ministres, voulut enfin agir à découvert et faire connaître qu'il en était le maître : et pour preuve de cela, il envoya à tous les ministres étrangers leur insinuer que ceux qui voudraient promptement obtenir de Sa Majesté ce qu'ils désiraient n'avaient qu'à s'adresser à lui ; que l'ambassadeur de Venise fut le premier qui tenta cette voie et qu'il fut suivi de tous les envoyés et même des résidents; ce qui réveilla fort la jalousie des secrétaires d'Etat et les obligea de mettre tout en pratique pour rompre ses mesures ; que voyant ensuite qu'on le traversait plus que jamais, qu'on se déclarait môme contre ses neveux, il jugea qu'il était impossible qu'il se
dont il devait la communication à l'abbé de Tersan, qui avait recueilli plusieurs notes manuscrites de l'abbé deSaint-Léger et qui les avait communiquées à Mgr. de Bausset.
maintint à la tête des affaires à moins de changer de religion et que ce furent là les secrets motifs qui le portèrent à le faire.
« Pour moi, dit F. d'Ablancourt, qui sentait mieux que personne tout le ridicule d'une pareille conjecture, pour moi, voici mon sentiment. Quoique le vicomte de Turenne fût né protestant et qu'il fût bien instruit et même persuadé de sa religion, lorsqu'il se maria, la grande piété de sa femme et de sa sœur, qui devaient le fortifier dans sa créance, furent en quelque sorte les motifs qui le portèrent à changer de religion ; voici sur ce que je me fonde : 11 y avait déjà quelques années que les livres des Jansénistes faisaient l'occupation et l'entretien de ceux qui aimaient les ouvrages d'esprit, et surtout de ceux qui étaient imbus de cette matière de religion; et comme le vicomte de ïurenne aimait la lecture et que la paix des Pyrénées lui donnait du loisir, ces lectures faisaient souvent la matière de l'entretien qu'il avait dans sa famille, qui, considérée par rapport à ces dames, avait plutôt l'air d'une maison de retraite que d'une maison du monde; et comme il arrive dans les conversations que les avis sont différents, ce qui les rend plus vives et plus agréables, insensiblement le vicomte de Turenne défendit sérieusement les Jansénistes et même quelquefois les catholiques contre les protestants, c'est-à-dire contre la créance de sa femme, de sa sœur et la sienne propre ; enfin cela avec le temps dégénéra en une espèce de chicane, qui allait quelquefois jusqu à l'aigre; si bien, que ne pouvant plus compatir l'un avec l'autre, surtout en allant à Charenton, leur paroisse, ils prii ent le parti d'y aller séparément. Sa sœur étant morte (en i662), et sa femme bientôt après (en 1666), il s'abandonna plus que jamais à la
lecture des livres de Port-Royal ; et comme dans ce tempslà, l'évêque de Comdon apportait de grands tempéraments pour passer d'une religion à l'autre, il en conférait avec lui et quelquefois avec l'évêque de Tournay (Gilbert de Ghoiseul), dont la probité, jointe au savoir, le charmait. On peut ajouter à cela, qu'on lui faisait espérer qu'on se relâcherait en sa faveur de quelque chose, ce quon ne fit pas. »
Après la mort de sa femme, Turenne consacra encore deux années entières aux études les plus sérieuses, aux recherches les plus assidues, avant d'abjurer publiquement le calvinisme. La qualité dominante du génie de Turenne était la réflexion. Celui qui dans les camps, dans les armées et dans les combinaisons politiques ne voulait jamais rien accorder au sentiment trop prompt d'une première impression, devait penser qu'un acte aussi important que celui d'un changement de religion méritait d'être soumis à toutes les épreuves d'une longue méditation.
Aussitôt qu'il eut pris et fixé sa résolution, « il se rendit à la cour, et dit au roi, qui était à table, qu'il avait un mot* à lui dire, dont il suppliait Sa Majesté de ne point parler: C'est, Sire, [[ue je veux changer de religion. — Ahl que je suis aisel dit le roi, en lui tendant les bras pour l'embrasser ; mais le vicomte de T arenne se retirant un peu, le roi se souvint qu'il venait de le prier de n'en rien témoigner. Aussi il se retint, et lui dit, après l'avoir fait entrer dans son cabinet, que le pape aurait bien de la joie de cette nouvelle et qu il voulait tout à l'heure lui dépêcher un courrier pour lui en faire part. — Ahl Sire, ditle vicomte de Turenne, je supyplie Votre Majesté de n'en rien faire, car si je croyais que cette action dût rn attirer les gants quelle tient, je ne la ferais pas. »
2i-4 LA. CONVliRSIÛN DE TL'RENNE
« Quelques jours après que le vicomte de ïurenne eût fait son abjuration à l'archevêché, où il alla avec son voisin Boucherai (1), le roi lui demanda s'il n'avait pas un confesseur et que s'il n'en avait pas il voulait bien lui en donner un et du moins le prier de n'en pas prendre dans une communauté. Cependant il fît venir Pertuis (2) de Courtrai à Paris, pour avoir son avis là-dessus ; et comme celuici lui en eût proposé deux, l'un fort indulgent et l'autre fort sévère : Voyons-les tous les deux, dit-il ; et montant dans un carrosse de louage, sans valets de livrée , ils furent à la Doctrine chrétienne (3), où le vicomte, sans être connu, entretint trois ou quatre heures le père Charles, dont il fut très-content. L'après-diner, ils furent en même équipage à Saint-Gervais, où le curé (4) les attendait, qui connut d'abord le vicomte de Turenne et lui parla tellement à son gré, qu'il le prit pour son confesseur.
« On trouva assez étrange en France, et dans les pays étrangers, et surtout parmi les princes protestants que le
(1) Boucherai, depuis chancelier de France, que Turenne aimait et estimait, et qu'il fit son exécuteur testamentaire.
(2) Capitaine des gardes de Turenne, son ami et son conseil, homme de la bravoure la plus distinguée et de la fidélité la plus rare. La mort de Turenne pensa lui coûter la vie, par l'excès de la douleur.
(3) Rue des Fossés-St. -Victor.
(4) Cet ecclésiastique s'appelait M. Feu. Est-ce à propos de ce curé que le marquis de Paulmy, dans une de ses notes sur les Essais dans le goût de Montaigne, a énoncé un petit fait assez piquant, que voici : « Un curé de village raisonna avec lui (Turenne), le convainquit, et \\ fit abjuration, — ce que n'avaient pu obtenir de lui les plus célèbres théologiens ni les offres les plus séduisantes. »
vicomte de Turenne se fût avisé de changer de religion à cinquante-sept ans. Les uns disaient que c'était plutôt un effet de politique que de dévotion; que se voyant éloigné de la tête des affaires, et souhaitant d'y rentrer, il avait cru nécessaire de mettre un chapeau de cardinal sur la tête de son neveu, dont il vantait fort le mérite ; que s'il pouvait l'établir auprès du roi, sous prétexte de lui mettre en main les dépêches de son oncle, et de lui rendre compte des choses dont il le chargerait, il se rendrait agréable et nécessaire au roi. D'autres croyaient qu'il avait honte d'être d'une religion et de se trouver dans une assemblée (ou prêche) où on ne voyait presque plus de personnes de qualité. Mais tous ces raisonnements n'étant que des conjectures, ils s'évanouirent aussitôt. »
On a pu remarquer que Frémont d'Ablancourt, en parlant de Bossuet, d\i: ^^ L'évéque de Condom apportait de grands ménagements pour passer d'une religion à l'autre. » On retrouve dans ces expressions le système favori des Protestants, qui affectaient de représenter le livre de l'Ex^ position comme une espèce de déguisement de la véritable doctrine de l'Eglise romaine, comme un tableau tracé avec beaucoup d'art pourjmasquer les erreurs qu'on lui reprochait.
Frémont d'Ablancourt suppose également quon avait /)7'o;;»'sàTurenne dese relâcher en sa faveur de quelque chose; mais on ne voit pas que, pendant les sept années qu'il a survécu à sa conversion, il ait jamais réclamé cette prétendue promesse. Turenne savait mieux que personne jusqu'à quelle sévérité l'Eglise romaine porte l'inflexibilité de ses principes en matière de doctrine. L'édifiante régularité avec laquelle il se conforma jusqu'au dernier moment de sa vie à tous les préceptes et à toutes les prati-
216 LA CONVERSION I)!-: TURENNii
qucs de l'Eglise catholique, dans les points même les plus intolérables pour les Protestants, montre assez qu'il n'avait ni demandé ni obtenu des exceptions aussi incompatibles avec sa sincérité naturelle qu'avec les maximes de la religion qu'il venait d'embrasser. Le plus grand capitaine de l'Europe fut le disciple le plus humble et le plus soumis de Bossuet, encore simple ecclésiastique. Il avait trouvé dans le livre de VExpoutiori la solution des doutes et des difficultés qui avaient longtemps suspendu son jugement, et ce ne fut qu'alors qu'il jouit véritablement de ce repos de l'esprit et de l'àme si nécessaire au bonheur et à la tranquillité d'un homme aussi droit et aussi sincère (1).
L'Eglise avait été redevable à Bossuet de la conversion de Turenne, et c'est à Turenne qu'elle doit d'avoir décidé Bossuet à rendre public son livre de V Exposition (1671).
Lorsque Bossuet avait composé cet ouvrage, il n'avait eu ni la pensée ni la prévoyance de tout le bien qu'il produirait. Il ne l'avait écrit que pour l'instruction des Protestants qui avaient recours à son ministère. Mais Turenne, éclairé par sa propre expérience, lui représenta que tant que cet ouvrage resterait manuscrit, il ne pourrait être utile qu'au très petit-nombre de personnes qui en auraient connaissance.
Bossuet avait naturellement si peu d'empressement à occuper le public de ses écrits, qu'il résista trois ans entiers aux vives instances de Turenne et ce ne fut que lorsqu'il se vit forcé par le vœu unanime des [évêques et des doc-
(1) Cs. de Bausset, Histoire de Bossuet, tome I, livre I, n»* XXXIX et XL. — Sur le livre de \' Exposition, voyez encore de Bausset, op. sup. cit., tome I, livre JII, n*=* xiii-xv et Pièces justiûcalives du livre III, u° 1.
leurs qui s'étaient réunis à Turenne pour triompher de sa répugnance, qu'il consentit enfin à publier YBrposù ion de la foi catholique.
Mais il sentit qu'en proposant à toutes les communions chrétiennes une espèce de profession de foi, il devait y apporter toute la maturité que demandait l'exécution de cette grande idée. Dans cette vue et dans l'intention de faciliter un examen réfléchi de son ouvrage, il prit le parti d'en faire imprimer une douzaine d'exemplaires. C'était le moyen le plus sur et le plus simple de prévenir les inconvénients et les dangers quipouvaientrésulter de copies manuscrites dans une matière où il fallait peser toutes les syllabes, et où la plus légère inexactitude pouvait présenter des méprises graves et même des erreurs. Il transmit ce petit nombre d'exemplaires à ceux des évêques de France et des membres de la faculté de théologie de Paris qui lui parurent les plus capables de l'aider de leurs lumières et de leurs avis.
Tous ces exemplaires revinrent ensuite à Bossuet, à l'exception de celui qu'il avait confié à M. de Ilarlay^ archevêque de Paris, et de celui de Turenne, qui voulut conserver précieusement le premier exemplaire d'un ouvrage qui avait eu tant d'influence sur son changement de religion (1).
Cette petite digression nous a paru indispensable pour montrer avec quelle conscience et quelle maturité Turenne s'était préparé à son abjuration et le prix inestimable qu'il attachait, avec raison, au livre qui avait été le principal instrument de son retour à la vérité.
Il De Bausset, l. c. sup. livre III, n° .\ni.
la
Ce fut donc pour l'instruction de Turenne que Bossuet donna à son livre de V Exposition la forme dans laquelle il a paru ; et telle est l'impression générale qui est restée de l'influence que le livre de V Exposition obtint sur la conversion de Turenne, qu'il est impossible aujourd'hui de parler de l'un sans parler de l'autre.
« Persuadé que sa conduite et ses actions devaient désormais répondre à la sainteté de la religion qu'il venait d'embrasser, il passait presque tout son temps dans des exercices de piété et de charité, qui édifiaient tout le nionde ; si bien qu'on pouvait le proposer pour modèle aux anciens catholiques mômes, et que tous les Calvinistes, qui se réunirent depuis à l'Eglise romaine, avouèrent que rien n'avait tant contribué à leur conversion que l'exemple de ses vertus. Libre de l'ambition et des autres passions, qui attachent les hommes à la cour, et pénétré des grandes vérités de notre sainte religion, il avait résolu de passer sa vie dans quelque retraite et ne s'occupait plus que de cette pensée. »
Ainsi s'exprime Raguenet (1), et Ramsay ajoute des détails plus précis encore :
« Devenu vrai adorateur en esprit et en vérité, il ne se contenta pas de changer sa manière de penser, il changea aussi sa manière de vivre. Etant allé un jour à confesse, le prêtre lui demanda s'il n'était pas retombé dans une faute qui lui avait été habituelle avant sa conversion : « Je n'ai jamais manqué de parole aux hommes, — répondit le vicomte — en manquerai-je à Dieu (2) ? »
Le goût de Turenne, disons mieux, sa vocation pour la
(I) Livre. IV (2J Livre V.
retraite était tellement prononcée, qu'en 1675 — Tannée même qui devait être celle de sa mort, — il voulait dire adieu au monde. Il ne fallut rien moins que les instances du roi et le sentiment de ses devoirs pour le retenir à la tête de Tarmée,
On sait quels profonds regrets accompagnèrent la mort de ce héros chrétien. Les ennemis le pleurèrent autant que les Français mêmes, et les Allemands ne voulurent, pendant longtemps, labourer le champ où il avait été tué, comme si l'impression de son corps, avait rendu ce lieu sacré. Quarante-deux ans après, ce terrain élaii encore en friche, et les paysans le montraient à tout le monde, ainsi qu'un arbre très-vieux, non loin de là, et qu'ils n'avaient point voulu abattre (1).
t Le christianisme, de l'esprit duquel il était sans cesse animé, a, pour ainsi dire, couronné toutes ses autres vertus. Il avait non seulement soin de purger son armée des dérèglements qui régnent ordinairement parmi les troupes, mais il y avait encore établi des prières publiques à certaines heures du jour. 11 faisait des vœux au ciel pour la paix, au milieu des plus glorieuses victoires qu'il remportait. Il traitait tous ses soldats comme ses enfants et comme ses frères...
« Jacques II, roi d'Angleterre, qui a écrit les quatre campagnes qu'il fit sous lui, racontant la fameuse attaque des lignes d'Arras, en parle en ces termes : « Avant l'at- « taque des lignes d'Arras, M. de Turenne fit faire des « prières publiques à la tête de chaque bataillon et de
(1) Raguebet, livre V. — «L'arbre n'a péri que parce que les sol-' dais de toutes les nations en détachèrent des morceaux, par res* pect pour la mémoire de ce grand homme. » Ramsay, livre VI.
« chaque escadron, pendant plusieurs jours, pour le succe ces de cette entreprise : presque tout le monde se con- « fessa et communia ; et je suis sûr qu'il ne s'est jamais « vu, dans aucune armée, tant de marques d'une véritable « dévotion qu'il en parût dans la nôtre (1). »
« Tout le monde convient que rien ne fait mieux connaître un homme que ses lettres : il ne faut que lire celles du vicomte de Turenne, pour voir qu'il n'était occupé que de Dieu, pendant tout le cours de ses campagnes et dans toutes ses entreprises.
« Nous allons commencer la campagne, — dit-il dans « une de ces lettre ; — j'ai bien prié Dieu ce matin qull me u fasse la grâce de la passer en crainte, ne connaissant « point de plus grand bien que d'avoir la conscience en « repos, autant que notre fragilité le peut permettre (i). »
« Toutes choses vont fort bien jusqu'à présent, — dit-il, « dans une autre lettre ; — mais comme les succès sont «toujours douteux, il faut se remettre à la volonté de « Dieu (3). ))
« On ne saurait porter plus loin la confiance, la résignation, Thumilité et la reconnaissance chrétienne que le fait le vicomte de Turenne dans toutes ses lettres.
« Pourvu — dit-il, — qu'il plaise à Dieu de ne nou « point faire tomber dans quelque malheur que l'on ne
(1) Mémoire de Jacques II, roi de la Grande-Bretagne, écrit de sa propre main et conservés par son ordre dans les archives d« Collège des Ecossais, à Paris . — Note de Raguenet, livre V Ramsay a publié ces Mémoires, dans le tome IV de son Hist. dt Turenne.
(2) A Marie; le il juin lOoG.
(3) Au camp devant Valenciennes, le 18 juin 1056.
« prévoit point, j'espère qu'on achèvera ce siège (1). »
« Avec l'aide de Dieu je crois que ceci réussira fort bien « et qu'il bénira notre entreprise (2). »
« Je suis toujours dans les mêmes sentiments, priant « Dieu qu'il me donne la continuation de sa grâce et v( qu'il me rende plus homme de bien que je ne le « suis (3).
« On assure fort que les ennemis donneront aux lignes. « Cela, comme toutes les autres choses, est en la main « de Dieu ; il faut se soumettre à sa volonté (4).
« J'ai rendu grâces à Dieu de tout mon cœur de ce « que cette affaire, dont je souhaitais si fort le succès, « m'a si bien réussi.... Il est certain qu'il y a une gran- « de bénédiction de Dieu sur tout ce que j'entre- « prends (5). »
« Il serait trop long de transcrire toutes les autres lettres du vicomte de Turenne, où l'on trouve de pareils sentiments. Je finirai par celle qu'il écrivit après la bataille des Dunes et que je vais rapporter, afin qu'on voie si aucun général d'armée a jamais écrit une semblable lettre après une pareille victoire.
« Je vous fais ce mot pour vous dire qu'il s'est passé « aujourd'hui une fort belle action, dont il faut louer «Dieu. Monsieur le Prince et don Juan ont été entière - <( ment défaits. C'est une grande bénédiction de Dieu « que cette affaire ait si heureusement réussi. J'espère
1) Au camp devant Lendreey, le 29 juin 16oo. (2i Au camp devant la Capelle, le 23 septembre 1656.
(3) A Amiens, le 1" janvier 1660.
(4) Au camp devant Valencieunes, le 2 juillet 1656. (5 ) Au camp près d'Arras, le 26 août 1654.
« qu'il nous bénira en autre chose : il faut se remettre à « sa volonté (i). »
Avant de déposer la plume, nous voulons savoir pourquoi Voltaire — à qui d'ailleurs tous ces détails religieux devaient peu plaire, — s'est montré si sarcastique à l'endroit de Ramsay et de son histoire de Turenne ; la raison, nous croyons l'avoir trouvée dans la page finale de l'avertissement de cet ouvrage où, sans le nommer, Tauteur critique si judicieusement^ la façon cavalière dont l'homme de Ferney écrivait l'histoire:
« On a eu soin de ne jamais perdre de vue le vicomte de Turenne, d'écarter tout ce qui ne sert pas à son histoire et de ne point noyer l'objet principal dans des détails épisodiques.
« Lorsqu'on a manqué de mémoires authentiques, on n'a pas cru devoir y suppléer par des conjectures : on a toujours préféré scrupuleusementle vrai au vraisemblable, persuadé que l'historien n'a pas, ainsi que le poète, le privilège de créer pour embellir. Par le même respect pour les lois de l'Histoire, qui ne permet pas plus de supprimer le vrai que de dire le faux, on n'a point dissimulé les fautes du vicomte de Turenne...
« L'auteur s'est attaché à écrire d'un style clair, simple et naturel, sans affecter les ornements qui ne conviennent jamais à l'Histoire et qui seraient encore plus déplacés dans la vie d'un homme dont la simplicité faisait le principal caractère. »
Ecrite, dès 1733, quatre ans avant l'apparition du Siècle de Louis XIV, cette page était une sorte de criti-
(l)Aux Dunes près Diinkerque, le 14 juin 1658. — Raguenet, livre V.
que anticipée, aussi juste que modérée d'ailleurs du plan, des idées et du style de Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, dont le mérite a été beaucoup trop surfait, même de nos jours.
Il n'y a que la vérité qui fâche ; donc, Ramsay l'a dit à Voltaire; de là, la colère de l'auteur du Siècle de Louis XIV contre l'auteur de ï Histoire de Turenne.
Il est — aujourd'hui, plus que jamais, — nécessaire, indispensable même de revendiquer, au nom de la religion et de la vérité, les hommes émincnts par le caractère, le génie ou l'esprit que les sophistes du siècle dernier et les libres-penseurs de notre époque ont voulu faire entrer dans leur phalange, d'ailleurs peu compacte, et qui cherche à en imposer aux masses en remplaçant la logique par l'injure et le mensonge.
Au premier rang des hommes dont on a essayé de défigurer la vie et les sentiments religieux, se place Fontenellequi, an-même titrequeBuffon, mérite uneétude toute particulière, dont il sortira pour le moins aussi pur du reproche d'incrédulité que lePline français (1). Venons immédiatement au fait; un fait est irrésistible comme un ■ axiome de mathématiques, il n'y a rien à lui opposer^ surtout quand on a pour témoins les œuvres de Thomme
(1) Voyez, dans la sixième série des Erreurs et mensonges historiques, p. 94-118. {La religion de Buffon.)
mis en cause et traduit au tribunal de l'opinion publique.
Bernard le Bovier de Fontenelle naquit à Rouen, le 11 février 1657, d'une famille profondément chrétienne ; sa mère, Marthe Corneille, sœur du grand poète dramatique, était une personne d'une haute piété en même temps que d'un charmant esprit; Fontenelle lui avait voué et lui garda toujours un souvenir ému et comme un culte de vénération (1).
« Né dans le voisinage des Feuillants, qui sont une réforme de Citeaux, M. de Fontenelle fut voué par ses parents à la sainte Vierge et à saint Bernard. On lui donna le nom de ce saint et il porta l'habit de feuillant jusqu'à l'âge de sept ans (2). »
Ainsi s'exprime l'abbé Trublet, contemporain et intime de Fontenelle, et il ajoute cette petite note dont le trait est piquant : « C'était autrefois un usage assez commun de faire porter aux enfants l'habit de quelque ordre religieux. Aujourd'hui on les habille en houzards (3). »
Fontenelle fit ses études au collège des Jésuites. En rhétorique, à treize ans, il composa pour le prix des Palinods de Rouen une pièce en vers latins qui fut jugée digne d'être imprimée. On la trouve dans le recueil des Palinods de 1670(4).
« M. de Fontenelle a toujours aimé les Jésuites. Il avait été très-lié, à Rouen, pendant sa jeunesse, avec le père
(1) L'abbé Trublet, Mémoires pour servir à l'iiistoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle (1761), p. 274.
(2) Id, ibid.
(3) Id. ibid., note 5, p. 274 et 275.
(4) Id, ibid., p. 275.
Tournemine, devenu depuis très-célèbre... Avec beaucoup d'esprit et de connaissances, ils ne se ressemblaient pourtant en rien et moins encore dans le caractère que dans tout le reste ; ils ne s'en convenaient peut-être que mieux. M. de Fontenelle m'a souvent parlé des entretiens qu'ils avaient ensemble et de la vivacité que le Jésuite y mettait. Ces entretiens roulaient sur les matières les plus importantes et les plus délicates, sur la plus haute métaphysique. M. de Fontenelle faisait les objections et fournissait quelquefois des réponses que le père Tournemine, aidé de tout son zèle, n'avait pu trouver. « Je lui en fource nis une entre autres, me disait un jour M. de Fontenel- « le, qui le fit sauter de joie (1). »
C'est une réponse à un argument assez spécieux, mais que Fontenelle regardait néanmoins comme un sophisme pour attribuer à un hasard aveugle des êtres qui, par la régularité de leurconstruction, portent l'empreinte d'une intelligence créatrice (2).
Jusqu'ici on ne voitpas dans Fontenelle le moindre germe de libre-pensée. Qui croirait cependant que des esprits inquiets, M. Sainte-Beuve entr'autres, ont trouvé la source du philosophisme de cet homme célèbre dans une anecdote de jeunesse ; voici à quelle occasion. Mme de Fontenelle exhortait souventson fils à joindreles vertus chrér tiennes aux vertus morales. Elle lui dit môme un jour : « Avec toutes vos petites vertus morales, vous serez damné (3). »
Evidemment ce mot, partant d'une telle mère, n'a pu
(1) Id. ibid., p. 79 et 80.
(2) Id. ibid., note d.
(3) Id. ibid., p. 124.
être qu'une douce et spirituelle boutade ;mais, M. Sainte- Beuve n'en juge pas ainsi, il va même plus loin, il fabrique au jeune homme un propos de libre-penseur, risque à le blâmer avec une confusion assez mal jouée. « Fontanelle disait, c'est le Censeur du lundi qui lui prête ce langage, Fontenelle disaitaveccette indifférence qui lui était particulière en toute" chose et que la pudeur filiale ellemême n'atteignait pas : « Mon père était une bête, mais « ma mère avait de l'esprit ; elle était quiétiste ; c'était « une petite femme douce qui me disait souvent : Mon « fils, vous serez damné ; mais celanelui faisaitpointde pei- « ne (1). » Et voilà un homme tout d'abord et pour le reste de sa longue vie, jugé, condamné et exécuté on ne peut plus sommairement, grâce au travestissement, à la falsification d'une parole d'ailleurs très-inoffensive. M. de Sainte-Beuve est de l'école de ce diplomate cynique qui ne demandait que deux lignes d'un homme pour le faire pendre.
Ce racontar de mauvais goût me paraît aussi vraisemblable que le mot surHuet (2); mais, à quel recueil d'ana peut-il avoir été emprunté ? c'est ce que nous ignorons; on a négligé de nous le dire.
L'homme qui, dans ses derniers jours, pouvait se rendre la justice de n'avoir jamais jeté le moindre ridicule sur la plus petite vertu, ne peut avoir tenu sur sa mère le propos inconsidéré qu'on lui prête si gratuitement.
« Soit, diront peut-être nos contradicteurs, mais Fon-
(1) Ste-Beuve, Causeries du Lundi, (2® édition) tome III, p.
(2) Voyez, ci-dessus, {Huet, évêgue d'Avranchcs).
tenelle n'en est pas moins l'auteur de la Relation de l'île de Bornéo (1686) et de l'Histoire des Oracles (1687). »
Qui le premier a dit que lo. Relation de Vile de Bornéo était de Fontenelle ? Voltaire. « En 1686 , écrit l'auteur du Siècle de Louis XIV, Fontenelle fît l'allégorie de Méro et d'Enégu ; c'est Rome et Genève. Cette plaisanterie si connue excita depuis contre lui une persécution
« Le Jésuite Le Tellier déféra Fontenelle à Louis XIV comme un athée, et rappela l'allégorie de Méro et d'Enégu. Le marquis d'Argenson, alors lieutenant de police, écarta la persécution qui allait éclater contre Fontenelle, et ce philosophe le fait assez entendre dansl'éloge de d'Argenson, prononcé dans l'Académie des Sciences. Cette anecdote est plus curieuse que tout ce qu'a dit l'abbé Trublet de Fontenelle. »
Reprenons en sous-œuvre ces deux assertions de Voltaire et réduisons-les à leur juste valeur.
D'abord, selon l'éditeur même de Voltaire, Beuchot : « Les éditions des œuvres de Fontenelle, Paris, 1818, trois volumes in-8% et 1824, cinq volumes, in-8", sont les seules qui contiennent ce morceau de Fontenelle, (Méro et Enégu), connu aussi sous le nom de Relation de Bornéo (1). »
Et M. Walckenaer : « Par principe et par caractère, Fontenelle devait être très-éloigné d'attaquer ouvertement la religion de son pays, et il n'est pas démontré qu'un écrit anonyme et anti-religieux, intitulé la Relation de Vile de Bornéo, soit réellement de lui (2). »
(I) Œuvres de Voltaire, édition Beuchot, tome XXXVII, p. 257, note 2.
(2; Biographie universelle, article Fontenelle, iomB^Y , p. 222 et note. (Cet article a paru en 1816).
Bayle fut le premier qui, en 1686, publia, en l'attribuant à Fontenelle, ce petit pamphlet (l) qui fut plus tard imprimé dans ses Œuvres diverses, comme s'il en avait reconnu ou adopté la paternité.
La Relation est très-probablement l'œuvre de Mlle Bernard, compatriote et amie de Fontenelle et qui, alors protestante, abjura après la révocation de l'édit de Nantes. De Mairan, qui avait eu tant de part à l'estime, à l'amitié et même à la confiance de Fontenelle, ne croyait pas que ce petit pamphlet fut de lui eti'attribuait à Mlle Bernard, encore protestante lorsqu'il fut publié par Bayle (2).
Quant à l'assertion que ce fut d'Argenson qui sauva Fontenelle d'une mauvaise affaire à propos dudit opuscule et le renvi)i à certain discours de l'obligé, voici ce qu'il en est. En terminant son éloge de d'Argenson, Fontenelle dit : « Il a souvent épargné des événements désagréables à qui n'en savait rien, et jamais le récit du service n'allait mendier de la reconnaissance... Par ses manières et par ses bons offices, il savait se faire aimer de ceux que la crainte ne mène pas. Les personnes dont j'entends parler ici sont en si grand nombre et si importantes, que j'affaiblirais son éloge en y faisant entrer la reconnaissance que je lui dois et que je conserverai toujours pour sa mémoire. »
Ceci est trop vague pour qu'on puisse le rattacher absolument au fait dont parle Voltaire ; d'ailleurs, comment concilier cette assertion avec ce qui suit, toujours de l'imaginative de Voltaire, si fécond en conjectures ! u C'était
(1) Nouvelles de la République des Lettres, janvier 1686, p. 88-
(2) Trublet, /. c. sup., p. 25 (note 2).
230 PONTENELLE, LIBRE-PENSEUft
dans le temps de la révocation de l'édit de Nantes. Fontenelle courait risque d'être enfermé à la Bastille. Il eut la bassesse de faire d'assez mauvais vers à l'honneur de cette révocation et à celui des Jésuites; on les inséra dans un mauvais recueil intitulé Lo. triomphe de la Religion sous Louis-le-Grand, imprimé à Paris, en 1687 (1), »
II y a une double erreur, une inadvertance, sinon môme un gros mensonge dans ce qui précède. Fontenelle ne fut que le traducteur des vers d'un Jésuite, le père Le Jay, qui avait composé des inscriptions et des devises, avec leur explication, sur la révocation de Tcdit de Nantes (2). On n'est pas bas pour avoir médiocrement traduit d'assez pauvres vers. Ce qui n'empêche pas Voltaire de s'acharner sur Fontenelle et de le traiter de lâche (3)... mais c'est assez, si ce n'est môme déjà trop sur cet article.
Quant à V Histoire des oracles, qui parut en 1687, c'est moins l'œuvre de Fontenelle qu'une adaptation (comme on dirait de nos jours), d'un livre de Van Dale, écrivain hollandais (4). Voici ce qu'en dit, avec raison, le critique ûa Journal de Trévoux, à la date d'août 1707: « L'illustre académicien, encore jeune, ne put résister à la tentation de se distinguer par un paradoxe, qui ne lui parut point intéresser la religion. Il protesta dans ce temps à un de nous — le père Tournemine môme, qui parle ici, — à qui depuis peu il a encore renouvelé la même protesta-
(1) Voltaire, Lettre sur les Français (1767).
(2) Trublet, l. c. sup., p. 79.
(3) Voltaire à Helvélius, lettre du 20 juin 1705. Cf. une lettre de Voltaire à d'Argental, du 22 juin 1760.
(4) De oraeulis veterùm ollmicorûm dissertationos duœ, [Amsterdam, 1683, in-8).
tion qu'il n'aurait jamais travaillé sur cette matière, s'il n'avait été convaincu qu'il était fort indifférent pour la vérité du Christianisme que ce prétendu miracle de l'idolâtrie (/es o?'ae/es) fût l'ouvrage des démons ou une suite d'impostures (1). >
Concluons avec de Fouchy, dans son Eloge de Fontenelle, prononcé en 1761, en présence de l'Académie des Sciences : « Malgré tout ce qu'on a pu dire contre lui sur le chapitre delà religion, il n'a jamais donné de prise sur cet article . Il en pratiquait les devoirs extérieurs avec exactitude... Il n'a jamais négligé de relever ce genre de mérite dans les académiciens dont il a fait l'éloge; et s'il ne disait pas toujours tout ce qu'il pensait, on sait combien il était éloigné de dire ce qu'il ne pensait pas. »
Toute la conduite de Fontenelle pendant sa longue carrière, — près d'un siècle, — est dans ces derniers mots de son panégyriste; simplicité et prudence, telle aurait pu être la devise de cet homme célèbre, telle fut sa règle dans toutes ses actions.
En lamême année, 1G87, Fontenelle concourutpour les deux prix de l'Académie française, prose et vers; il remporta le premier par son Discours sur la patience. Deux citations de ce discours édifieront on ne peut mieux nos lecteurs sur l'esprit profondément religieux de son auteur.
« Quelque tristes que paraissent quelquefois les vérités qui nous viennent du ciel, elles n'en viennent que pour notre bonheur et notre repos. Un chrétien, vivement persuadé qu'ilmérite les maux qu'il souffre, est bien éloigné
(I) Journal ou Mémoires de Trévoux, août 1707. Cf. Trublet, p. 80 et 81, note 1.
de les redoubler par des mouvements d'impatience. Il est juste que la révolte de notre âme contre des douleurs dues à nos péchés soit punie par l'augmentation de ces douleurs mêmes; mais on se l'épargne en se soumettant 1 sans murmure au châtiment que l'on reçoit. Ce n'est pas que les chrétiens cherchent à souffrir moins; c'est que d'ordinaire les actions de vertu ont des récompenses naturelles qui en sont inséparables. On ne peut être dans une sainte disposition à souffrir que l'on ne diminue la rigueur des souffrances. On ne peut y consentir sans' les soulager; et lorsque nous nous rangeons contre nousmêmes du parti de la justice divine, on peut dire que nous affaiblissons en quelque sorte le pouvoir qu'elle aurait contre nous.
« Faut-il que je mette aussi au nombre des motifs de patience que la religion nous enseigne les biens éternels qu'elle nous apprend à mériter par le bon usage de nos ; maux ? Sont-ce véritablement des maux que les moyens d'acquérir ces biens célestes qui ne pourront jamais nous être ravis?....
« Tel a été l'art de la bonté de Dieu, que, dans les punitions mêmes que sa colère nous envoie, elle a trouvé moyen de nous y ménager une source d'un bonheur infini. Recevons avec une soumission sincère de si juâtes punitions, et elles deviendront aussitôt des sujets de récompense. Nous n'aurons pas seulement effacé nos crimes, nous aurons acquis un droit à la souveraine félicité. Aveuglement de la nature, lumières célestes de la religion, que vous êtes contraires! La nature par ses ' mouvements désordonnés augmente nos douleurs, et la religion les met, pour ainsi dire, à profit par la patience qu'elle nous inspire. Si nous en croyons l'une, nous ajou-
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tons à des maux nécessaires un mal volontaire ; et si nous suivons les instructions de l'autre, nous tirons de ces maux nécessaires les plus grands de tous les biens.
c Aussi la patience chrétienne n'est-elle pas une simple patience, c'est un véritable amour des douleurs... »
Douze ans plus tard (1699), quand Fontenelle fut fait secrétaire de l'Académie des Sciences, charge dont il s'acquitta si brillamment pendant quaranle-deux ans, il commença par écrire cette préface, — un de ces chefsd'œuvre, qui suffiraient seuls pour donner à un auteur la plus grande réputation. Quel sentiment religieux respire dans ce passage, — pour ne citer qu'un exemple de l'esprit général qui a présidé à l'œuvre de Fontenelle!
« Ce n'est pas — dit-il, — une chose que l'on doive
mpter parmi les simples curiosités de la Physique que ics sublimes réflexions où elle nous conduit sur l'auteur de l'univers. Ce grand ouvrage, toujours plus meneilleux à mesure qu'il est plus connu, nous donne une si grande idée de son ouvrier, que nous en sentons notre esprit accablé d'admiration et de respect. Surtout l'Astronomie et l'Anatomie sont les deux sciences qui nous offrent le plus sensiblement deux grands caractères du Créateur; Tune, son immensité, par les distances, la grandeur et le nombre des corps célestes; l'autre, son intelligence infinie, par la mécanique des animaux. La véritable Physique s'élève jusqu'à devenir une espèce de théologie. >
Et dans les Eloges des Académiciens, comme Fontenelle, à la fois philosophe et moraliste chrétien, peint bien l'homme et le savant. C'est la partie la plus estimée et, dans un sens, la plus estimable et la plus précieuse de -es ouvrages.
C'est ici que nous sommes obligés de nous restreindre pour ne pas accumuler les citations ; contraint de nous borner et renvoyant pour le reste à ses Eloges, devenus un livre vraiment classique, nous donnons un aperçu de l'esprit qui a présidé chez Fontenelle à ces Eloges où la clarté de la méthode s'unit à l'élégance d'un style plein de finesse et de naturel à la fois.
Dans l'éloge du célèbre astronome italien Gassini, un des fondateurs de l'Observatoire de Paris, sous Louis XIV, Fontenelle insistant sur la douceur du caractère de cet illustre savant, dit : « Un grand fonds de religion et, ce qui est encore plus, la pratique de la religion aidait beaucoup à ce calme perpétuel. Les cieux qui racontent la gloire de leur créateur n'en avaient jamais plus parlé à personne qu'à lui et n'avaient jamais mieux persuadé. »
Et ailleurs, à propos du naturaliste Blondin et de sa nationalité provinciale, — il était Picard, — Fontenelle dit : « 11 avait toute la candeur que l'opinion publique a jamais attribuée à sa nation; et la vie d'un botaniste qui connaît beaucoup plus les bois que les villes et qui a plus de commerce avec les plantes qu'avec les hommes ne devait pas avoir endommagé cette précieuse vertu. Un semblable caractère renferme déjà une partie de ce que demande la religion, et il eut le bonheur d'y joindre le reste. »
S'agit-il du mathématicien Ozanam, Fontenelle s'exprime ainsi : «Un cœurnaturellementdroitetsimpleavaitété enlui une grande disposition à la piété. Sa science n'était pas seulement solide, elle était tendre et ne dédaignait pas certaines petites choses qui sont moins à l'usage des
hommes que des femmes Il ne se permettait pas d'en
savoir plus que le peuple en matière de religion. »
Cette insistance de la part d'un libre-penseur, comme on a voulu représenter Fontenelle, serait un non-sens ou plutôt une anomalie, si l'on ne savait pas à quel point cet homme de tant d'esprit était profondément convaincu de la vérité de la religion, de la nécessité de la pratique des vertus dont elle est la source et l'inspiratrice.
Dans son éloge du géomètre Lahire, il dit encore : « Il était équitable et désintéressé, non seulement en vrai philosophe, mais en chrétien. Sa raison, accoutumée à examiner tarit d'objets différents et à les discuter avec curiosité, s'arrêtait tout court à la vue de ceux de la religion ; et une piété solide, exempte d'inégalité et de singularité, a régné surtout le cours de sa vie. «
Et dans l'éloge de des Billettes, vantant le désintéressement de ce savant chrétien : «M. desBillettes, né avec une entière indifférence pour la fortune, soutenu dans cette disposition par un grand fonds de piété, a toujours vécu sans ambition, sans aucune de ces vues qui agitent tant les hommes, occupé de la lecture et des études, où son goût le portait, et encore plus des pratiques prescrites par le christianisme. Telle a été sa carrière d'un bout à l'autre ; une de ses journées les représentait toutes. »
A propos de l'anatomiste Mery, rappelant l'exemple de Cassini, Fontenelle dit :
« Il a eu toute sa vie beaucoup de religion et des mœurs telles que la religion les demande ; ses dernières années ont été uniquement occupées d'exercices de piété. Nous avons dit de feu M. Cassini que les cieux lui racontaient sans cesse la gloire de leur créateur ; les animaux la racontaient aussi à M. Mery. L'astronomie, l'anatomie -^ont en effet les deux sciences où sont le plus sensible-
ment marqués les caractères du souverain Être ; l'une annonce son immensité par celle des espaces célestes, l'autre sojj intelligence infinie par la mécanique des animaux. On peut même croire que l'anatomie a quelque avantage ; l'intelligence prouve encore plus que l'immensité. »
Une dernière citation, car il faut savoir se borner, quoiqu'on en ait : « M. deRassons, savant ingénieur militaire, n'avait point attendu l'âge ou les infirmités pour se tourner du côté de la religion ; il en était bien pénétré, et je sais de lui-môme qu'il avait écrit sur ce sujet. Je ne doute pas que la vive persuasion et le xèle ne fussent ce qui dominait dans cet ouvrage ; mais si la religion pouvait se glorifier de ce que les hommes font pour elle, peutêtre tirerait-elle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur que des plus savantes productions d'un théologien. »
En résumant « ces deux monuments d'une philosophie aussi rare que neuve » ainsi que M. Flourens (1) désigne si bien VHùloire de l'académie des Sciences et les Eloges des académiciens, dus à la plume de Fontenelle, il nous sera permis de dire qu'à moins de supposer que cet homme célèbre fût un hypocrite fiefî'é, il lui eût été impossible de parler en de tels termes de vertus dont il aurait ignoré la pratique ou du moins le respect.
Fontenelle, en peignant les portraits des académiciens, s'est peint lui-même, à son insu peut-être (disons même sans doute,) et ce plaisir inconscient, si l'on peut s'exprimer ainsi, ajoute un charme de plus à son style et à ses pensées. On sent qu'il est plein de son sujet. Voilà, semble-t-il dire, comment je voudrais être. On n'admire
(1) Fontenelle, etc. (1847), avertissement, p. vni.
si bien ce que l'on serait heureux d'imiter et d'être soimême que parce qu'on a en soi le germe de ces vertus, et que dans les originaux ou modèles des portraits que l'on re trace on se voit comme en un fidèle miroir. Un peintre excellent met toujours quelque chose de luimême et de sa personnalité dans ses œuvres.
C'est ressembler à quelqu'un que de se sentir attiré à le peindre. Les semblables se cherchent ; de là la sympathie entre le modèle et l'artiste, l'original et la copie. Le mot de M. de Maistre est ici on ne peut plus vrai: « Voulez-vous connaître un grand caractère ? racontez-lui une grandeaction. A l'instantil s'enflamme et la porte aux nues. L'effet contraire dévoilera le vilain. » Ce vilain fait songer à Voltaire. « Dites-lui (à ce vilain), ajoute M. de Maistre, ce qu'on a vu de plus sublime dans l'univers son premier mouvement sera de rabaisser. Rien de plus naturel : l'un exalte ce qui lui appartient, l'autre déprime ce qui lui est étranger (1). »
« Quelles vies, — s'écrie M. Flourens en parlant des ^'/ogesdes académiciens (-2) — et aussi quelles expressions IQue de délicatesse! Quelle simpUci té fine! Comme on voit bien l'homme à travers ces mots qui ne le cachent pas. » Oui, et non seulement l'homme que peint Fontenelle, mais Fontenelle lui-même, dont les traits épars dans ces Eloges forment, réunis, le portrait le plus fidèle de cet habile peintre; ses Eloges le représentent, on y voit le caractère de son esprit et de son àme.
Comuie l'a très-bien dit M. Walcknaer (3) : « Il a régné
(i) Lettres et opuscules, tome II, p. 4o2.
(2) Page 102.
(3) Biographie universdley tome XV, p. il8.
une telle harmonie entre ses écrits, ses principes et sa conduite, que l'histoire de sa vie, quoique peu variée et ne présentant rien d'extraordinaire, nous intéresse comme la peinture d'un de ces personnages achevés que notre imagination nous présente exempts des incohérences et des contradictions qui, dans la vie commune, déparent les caractères les plus distingués et déconcertent nos jugements. »
Encore une citation de Fontenelle à l'appui de sou respect pour la religion ; nous l'empruntons à ses pages sur l'existence de Dieu, écrites entre 1691 et 1699.
« La rencontre fortuite des atomes n'a pu produire les animaux; il a fallu que ces ouvrages soient partis de la main d'un être intelHgent, c'est-à-dire de Dieu même. Les cieux et les astres sont des objets plus éclatants pour les yeux ; mais ils n'ont peut-être pas pour la raison des marques plus sûres de l'action de leur auteur. Les plus grands ouvrages ne sont pas toujours ceux qui parlent le plus de leur ouvrier. Que je voie une montagne aplanie, je ne sais si cela s'est fait par l'ordre d'un prince ou par un tremblement de terre ; mais je serai assuré que c'est par l'ordre d'un prince si je vois sur une petite colonne une inscription de deux lignes. 11 me paraît que ce sont les animaux qui portent, pour ainsi dire, l'inscription la plus nette et qui nous apprennent le mieux qu'il y a un Dieu auteur de l'univers. »
Après de tels témoignages, tant intrinsèques qu'extrinsèques, s'il est permis de s'exprimer ainsi, il y a lieu de s'étonner de la persistance avec laquelle les sophistes du siècle dernier et les libres-penseurs de notre époque n'ont cessé de revendiquer Fontenelle comme un de leurs chefs de file; maiscequeditLa Harpe àcesujet nous
FONTENELLE, UBRE-PENSEUR 239
éclairera sur la tactique déloyale des uns et des autres.
« Quand la secte philosophiste devint prépondérante, elle s'empara du nom de Fontenelle comme d'une autorité de plus dont elle avait besoin : elle fit alors cet écrivain... autre qu'il n'avait été ; elle prétendit compter parmi ses premiers apôtres, et même, si on l'eût voulu croire, parmi ses premiers martyrs, cet homme si naturellement circonspect que, bien loin de s'exposer, il eût redouté même de se compromettre... Ni sa conduite, ni ses discours ne donnaient de prise sur lui... Il n'a jamais avoué deux petites brochures, depuis longtemps oubliées, et qu'on lui attribue sans preuves , quoiqu'elles n'aient jamais été insérées dans aucune édition de ses œu\Tes, pas même dans celles qui ont paru depuis sa mort.
« On a été plus loin : on l'a montré de nos jours comme un des précurseurs de cette liberté de penser, qui a dû prendre un autre nom depuis qu'elle a passé de si loin ce qui s'appelait auparavant la liberté. Nos sophistes, donnant à Fontenelle ce qui n'appartenait qu'à Bayle, l'ont mis à la tète de cette espèce de révolution opérée dans les esprits vers le milieu de ce siècle {le dix-huitième) et lui ont supposé l'intention et les moyens d'omTir la route où Voltaire et tant d'autres ont marché depuis avec un si funeste succès. C'est sur ce fondement qu'on lui décerna un éloge public à l'Académie française, éloge dont le but devait être de faire valoir cette première influence, que réellement il n'eut jamais et à laquelle même il était bien loin de penser. 11 faut que l'envie de grossir un parti d'un nom célèbre soit sujette à de bien lourdes méprises ou compte beaucoup sur l'ignorance publique
« Un des moyens des philosophes de nos jours (et il n'est pas plus délicat que les autres, ) était d'inventer
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des historiettes à leur façon, des anecdotes inpudcrament fausses sur les hommes célèbres qui ne pouvaient plus les démentir. C'est ainsi qu'ils ont longtemps débité dans la société et imprimé enfin depuis qu'on imprime tout, que Fontenelle, pour toute réponse à un homme qui le questionnait sur la religion, lui avait dit : «Lisez la Bible; » et ils ne manquent pas d'ajouter, ce qui ne coûte pas plus que le reste, que la lecture de la Bible fit d'un sceptique un incrédule et que Fontenelle lui dit alors: « Vous « voyez bien que j'avais raison de vous conseiller de lire la « Bible. » J'ai vu naître ce conte et je sais de quelle source il part. J'affirme qu'il est non seulement faux, mais hors de toute vraisemblance S'il y a quelque chose de reconnu c'est l'extrême discrétion de Fontenelle sur un article qu'il regardait comme infiniment respectable, môme sous les rapports purement humains. Il blâmait tout haut la légèreté et Tindécence des discours contre la religion et se fondait sur ce qu'on ne pouvait, sans blesser les convenances de la société, parler avec mépris et insulte de ce qui pouvait être sacre pour un de ceux devant qui l'on parle. Que l'on juge d'après cela si Fontenelle était capable de faire ainsi sa profession d'incrédulité pour le plaisir et la vanité de faire un incrédule (1). »
Fontenelle mourut, comme il avait vécu, sans ostentation et dans les sentiments de religion qui avaient présidé à tous les actes de sa longue existence. Huit jours avant sa mort, il avait demandé, de lui-même, les sacrements et
(1) La Harpe, Lycée, ou Cours de littérature. Delà philosophie du xvju^ siècle, livre I, chapitre i, des philosophes de la première classe, section 1, Fontenelle.
FOXTENELLE, LIBRE-PEXSEUR 241
les avait reçus en pleine connaissance ; lorsque le curé de Saint Roch entra dans sa chambre, le malade lui dit : «Monsieur, vous m'entendrez mieux que jene vous entendrais. Je sais mon devoir et le vôtre dans la circonstance présente. Je vous déclare donc que j'ai vécu et veux mourir dans la foi de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. » Le curé de Saint-Roch avait vu Fontenelle quelques jours auparavant. Depuis plusieurs années, Fontenelle était en fréquents rapports avec le père Bernard d'Arras, capucin, auteur estimé de divers ouvrages de théologie et de piété (1).
Si maintenant nous voulions résumer le caractère éminemment religieux de Fontenelle, d'après ce qu'il a dit de quelques-uns des illustres savants dont il a si bien fait l'éloge, nous nous exprimerions ainsi, en nous servant de ses propres paroles : « Un grand fond de religion et, ce qui est encore plus, la pratique de la religion aidait beaucoup à son calme perpétuel (2). Un semblable caractère renferme déjà une partie de ce que demande la religion, et il eut le bonheur d'y joindre le reste (3). Il ne yj permettait pas d'en savoir plus que le peuple en matière de religion (4). Il était équitable et désintéressé, non-seulement en vrai philosophe mais en chrétien. Né avec une entière indifférence pour la fortune, soutenu dans cette disposition par un grand fond de piété, il a toujours vécu sans ambition (oj. 11 n'avait point attendu l'âge ou les
(1) Trublet, p. 304.
(2) Eloge de Cassini.
(3) Eloge de Blondin.
(4) Eloge d'Ozanam.
(ij) Eloge de des Billettes.
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infirmités pour se tourner du côté de la religion; il en était bien pénétré (1). »
On peut bien répéter ici, avec M. Flourens, empruntant à Fontenelle lui-môme uneheureure expression: « Ses Eloges le représentent (2). »
Un mot de Marivaux, le digne ami de Fontenelle, prouve à merveille la vérité de l'application à l'illustre auteur des Eloges de cette assertion : « Une se permettait pas d'en savoir plus que le peuple en matière de religion. »
« Dans une compagnie où étaient MM. de Marivaux et Fontenelle, la conversation s'étant tournée sur la métaphysique, et de là sur l'âme, quelqu'un demanda au premier ce que c'était donc que l'âme? 11 répondit modestement qu'il n'en savait rien.
« — Eh bien, reprit l'interrogateur, demandons-le à M. de Fontenelle.
« — Il a trop d'esprit, dit M. de Marivaux, pour en savoir plus que moi là-dessus,
« Qu'on n'aille pas dit l'abbé Trublet, qui rapporte cette anecdote (3), qu'on n'aille pas se scandaliser de cette réponse. C'est, comme on le sait, la doctrine du père Malebranche, ce philosophe si religieux. Selon lui, nous ne connaissons notre âme que par le sentiment intérieur, par conscience, et nous n'en avons point d'idée. « Gela « peut servir (conclut-il) à accorder les différents senti- « ments de ceux qui disent qu'il n'y a rien qu'on connaisse
(1) Eloge de de Rassons.
(2) Flourens, p. 103.
(3) Trublet, 210 et 211.
'< mieux que l'âme et de ceux qui assurent qu'il n'y arien « qu'ils connaissent moins (1). »
On peut donc conclure, en toute assurance, qu'il en est de la libre-pensée de Fontenelle comme de son égoïsme(2) dont nous avons déjà réduit à sa juste valeur les reproches qu'on a osé lui en faire et qui ne sont pas plus fondés que ceux que son esprit soi-disant irréligieux lui a valus de la part des esprits fourvoyés par l'erreur ou le mensonge s'attaquant à cette illustre mémoire.
(1) Recherche de la vérité, livre III, partie n, chapitre vu.
(2) Voyez la huitième série des Erreurs ci mensonges historiques, p. 38-5:6. [L'égoïsme de Fontenelle.)