‹ Erreurs et mensonges historiquesChapitre 11 sur 18 · L USURPATION DE HUGUES CAPET · texte numérisé non relu

L USURPATION DE HUGUES CAPET

Charles le Simple reconnut lui-mcme Eudes pour roi, en partageant la monarchie avec lui. Mais ce ne fut pas seulement en cette occasion, où l'on pourrait dire qu'il fut forcé de le faire. Il reconnut Eudes pour tel, après la mort de ce prince. Il lui donne le titre de 7'oi dans une charte (ij, et ordonne qu'un anniversaire fondé par ledit roi se fasse dans l'église de Saint-Corneille de Compiègne. Ailleurs, il nomme Eudes son prédécesseur (2;; et ce qui est plus fort encore, il date tous les diplômes qu'il donna depuis la mort d'Eudes, de l'année de son avènement au trône, et de l'année de sa succession au royaume d'Eudes.

Lorsque, du temps de saint Louis, on dressa des monuments aux rois de France dans l'église de Saint-Denys, on en fit impour Eudes, quel'on voit encore aujourd'hui.

Enfin, tous ceux qui ont écrit l'histoire de France, soit français, soit étrangers, ont placé Eudes parmi nos rois.

Nous ne nous attachons pas ici à prouver qu'une nation rentre dans le droit de se choisir un souverain, lorsque la famille dans laquelle elle avait fixé le trône vient à finir : c'est une maxime du droit public , qui n'est contestée par personne.

4° Charles le Simple parvint à la couronne par élection.

Nous avons montré plus haut, que Charles le Simple n'avait aucun droit au trône par sa naissance ; c'est donc

Bâluze: Eistoire généalogique de la maison d'Auvergne, etc., t. II, p. 11 et suiv.)

(1) Odo rex. (Mabillon : Diplom.,p. 561.)

(5Î rra'tîfessorf's nostri domini Odonis régis. (Preuves de VHii^l. de Blois, 1.1e J. Beniier, p. â.)

l'usurpation de HUGUES CAPET. 151

le choix de la nation qui l'y a placé. Quelque certaine que soit cette induction, nous ne voulons pas nous en contenter, et nous allons claLlir ce fait par des preuves directes.

Il y avait cinq ans que toute la nation française reconnaissait Eudes pour son roi, lorsque Foulques, archevêque de Rlieims, souleva cunlré lui la plus grande partie des seigneurs, qui firent sacrer (1) Charles le Simple. On ne peut se persuader que ce prélat ait mis ce jeune prince sur le trône par un sentiment d'équité. Après la mort de Carloman,il avait appelé Gui, duc de Spolète, pour qu'il vînt se mettre en possession du royaume. Eudes ayant ohligé Gui à repasser les monts, Foulques écrivit à Arnoul, roi de Germanie, pour lui offrir la couronne de France. Enfin, cet évoque, en 896, reconnut Eudes pour son souverain ; par conséquent, il ne croyait pas que Charles fût l'héritier légitime du sceptre. Ainsi, on ne peut attrihuer la démarche de ce prélat qu'à sa haine pour Eudes, ou à l'espérance qu'il conçut d'avoir une grande part aux affaires, sous le gouvernement d'un prince qui lui devrait sa couronne. Quoi qu'il en soit de son motif, ce fut le choix des seigneurs qui plaça Charles le Simple sur le trône 2).

Eudes et Charles le Simple se disputèrent le trône pendant quatre ans : la guerre fut vive et sanglante. Les Normands, par leurs ravages, la firent cesser. Les deux rois, pour s'opposer à ces rcdoutahles ennemis, firent la

{i) Annales de Metz, ad ann. 892. — Albéric, ad ann. 894, dans le t. II àei Accessiones historien, cb\ de Leibnitz.

''2) Voyez l';ibbû le Deuf : Notice raisonner des Annales YMastines, cU\ il ins le t. XXIV de l'édit. in-V' dei Mua. de l'Acad. des Ins<:rijitlous ,: ■■ Iks-Lctlns (édit. in-12, 1. XL).

iS2 l'usurpation de hugues capet.

paixetpartagèrentleroyaumequ'ils n'avaient pu se ravir. Eudes mourut une année après ce traité, laissant un fils nommé Arnoul, qui fut proclamé roi par les seigneurs qui avaient constamment suivi son parti (1). Ce jeune prince étant mort trois mois après son élévation au trône, tous les grands qui lui avaient été attachés reconnurent Charles le Simple pour leur souverain (2).

Lorsque ce prince se trouva seul maître de la France, il prit pour ministre un nommé Haganon, homme de médiocre naissance, mais habile dans le maniement des affaires. « Le roi répondait au zèle et à l'application de son minisire, par une confiance entière, mais qui paraissait trop. Il ne consultait que lui. Il ne s'entretenait presque qu'avec lui, et à peine les seigneurs pouvaientils trouver quelques moments pour faire leur cour. Quand ils se présentaient pour entrer chez le roi, on leur répondait presque toujours que le roi était avec Haganon. Celte réponse se faisait si souvent, qu'elle passa comme en proverbe et fut tournée en ridicule. Mais un jour, comme la cour était à Aix-la-Chapelle, Henri, duc de Saxe, et qui fut depuis roi de Germanie, étant venu pour saluer le roi, et n'ayant pu pendant quatre jours obtenir audience, choqué de cette réponse qu'on lui fît comme aux autres, qu'Haganon était avec le roi : De deux choses l'une, dit-il, ou Haganon sera bientôt roi avec Charles, ou Charles sera bientôt simple gentilhomme comme Haganon (3). »

Oserait-on menacer ainsi un prince que la naissance aurait placé sur le trône?

(1) Vj'e ci£ saint Gcmilfe, lib. II, l. c. sup.

(2) lleginon, lib. II, ad ann. 898.

(3) l.e P. naniel: llift. do Fninrc, (■'Vd. in-fnl., t. I, cnl. 893.

l'usurpation nr, hdgues capet. 153

Il y avait vingt-deux ans que Charles gouvernait seul la monarchie, lorsque les seigneurs, mécontents de son administration, élurent le comte Rohert, frère d'Eudes, pour roi (1). Celui-ci ayant été tué dans une bataille qu'il livra à son compétiteur, ils déférèrent le sceptre à Rodolfe, duc de Bourgogne f2).

Hubert, comte de Vermandois, feigriant de "v^ouloir rentrer dans le parti de Charles, attira ce prince dans ses États, où il le retint prisonnier. « Ensuite il aUa en Bourgogne rendre compte au nouveau roi du succès de sa trahison. Comme cette prison de Charles ne finit qu'à sa mort, et que Rodolfe fut toujours possesseur du royaume, sans que personne le lui disputât, on le met dans notre histoire au nombre de nos rois (3) , et l'on commence à y compter les années de son règne depuis l'an 923, oîi toutes ces choses se passèrent. Il ne parut plus alors parmi les Français aucuns restes du parti de Charles, et la reine Ogive, sa seconde femme, se sauva en Angleterre dans le royaume de son père, avec le petit prince Louis, son fils, qui n'avait que trois ans (4).»

Voilà le tableau fidèle du règne de Charles le Simple. Il est placé sur le trône par la volonté de quelques-uns des grands. Après la mort de son compétiteur et du fils qu'il avait laissé, les autres seigneurs le reconnaissent librement pour maître. Un d'entre eux annonce hautement qu'on le dépouillera de la royauté s'il ne change de conduite. Ces menaces sont suivies de l'effet ; tous les gxands, dans l'assemblée de Soissons, prennent la réso-

(1) Frodoard, ad am. 922.

(2) Id. ad am. 923.

f3) Tous nos historiens et nos chroniqueurs traitent Rodolfe da roi.

(4j Le P. Daniel: l. c. sup., col 904.

ioA l'usurpation de HUGUES CATET.

lution de lui ôter le sceptre. Sur des représentations faites en sa faveur, et sur des paroles données de sa part, on promet de lui obéir encore une année. La condition qu'il avait stipulée n'étant pas remplie, oif le déclare privé de la couronne, on élit un autre roi. Celui-ci ayant été tué dans un combat, on lui nomme un successeur qui fut universellement reconnu, et que la France a constamment compté parmi ses rois.

Il n'y eut donc jamais d'autorité plus dépendante du choix des sujets, que celle de Charles le Simple. Il ne porta le sceptre que lorsque les grands le voulurent, qu'autant qu'ils le voulurent, qu'aux conditions qu'ils y mirent. Il ne jouit de la royauté qu'à titre de précaire j s'il nous est permis ie parler ainsi. Ce fut pour lui une espèce de dépôt qu'on lui confia volontairement, et qu'on crut pouvoir lui redemander quand on le jugea à propos.

De ces faits, il suit par une induction légitime, que Charles le Simple posséda la ronronne par le seul choix de la nation. Ce prince en a fait lui-même plusieurs fois l'aveu le plus solennel. En 894, il donna une charte en faveur de l'Église de Liège, où il appelle cette année, la seconde de son règne. Il en plaçait donc le commencement à 893, temps de son élection. S'il eût cru tenir la couronne parle droit de sa naissance, il eût dû nommei l'année 894, la dixième de son règne, puisque son frère Carloman était mort le 6 décembre 884. Il a fait plusieurs fois cet aveu, puisqu'il a toujours suivi constamment cette date dans le grand nombre de chartes qu'il a données pendant tout le temps qu'il a été sur le trône. Aussi Albéric, dans sa Chronique, ne compte les' années du règne de ce prince que depuis son élection.

l'usurpation de nUGUF.S CAPET. 155

5" Robtrt fut placé sur le trône par l' élection des sci" (jneurs.

C'est ce qu'assure Frodoard en termes exprès : « Les Francs, dit-il, élisent Robert et se confient à lui. Robert est donc établi roi à Reiriis, à Sainl-Remi, par les évoques et les grands du royaume (1).»

L'auteur de la Vie de saint Gérard^ premier abbé de Brogne, qui vivait dans le x® siècle, atteste aussi que le comte Robert fut élu roi par la noblesse française (2).

5" Rodùlfe parvint à lu couronne par le choix de la nation.

« Tous élisent Rodolfc, dit encore Frodoard. Rodolfe, ills de Ricbard, est élu roi à Soissons, dans le monastère de Saint-Médard(3 .»

7" Louis d'Oui renier monte sur le trône par élection.

La mort de Rodolfe, arrivée en 936, fut suivie d'un interrègne de ciuq mois : marque certaine qu'on ne voyait point d'héritier naturel de la couronne. A la sollicitation du roi d'Angleterre et du duc de Xoimandie, les seigneurs de France élurent enfin pour souverain Louis, dit d'Outremer, fils de Charles le Simple (4).

Glaber, dira-t-on, assure que les grands du royaume donnèrent la couronne à Louis d'Outremer, pour la posséder à titre d'héritage ; ainsi c'est par sa naissance et

(1) Franci RotberUim eli?iint. ipsique scsc commiUunt. RotlierUis itaqiie rex Remis apud sanclum Remigiura abepiscopis et primalibiis regni coiisliluitiir. {Ami. 922.)

(2) Cuidain coiniti nomiiie Roberto, quem posteà Francorum nobililas 1 ciitrifero sublimavit solio.

',:]] Rodulfum ciincli eligtint, Rodiilfiis filiiis Richardi rex apud uibcm Sucssionicam in inonastcrio sanrti Medardi, constidiidir. (Ann. 923.)

(4, Chronicum l'aroncnsi:. — Cliron. Sitliieme. — R.\oul GLABtR, lib. I, cap. nu

156 l'usurpation de hugues capet.

non pai' élection que son fils Lotliaire est monté sur le trône.

La suite des événements montre évidemment que cet auteur s'est trompé. La coutume de l'État était de partager la monarchie entre tous les enfants légitimes de celui qui tenait la courorne h titre d'héritage. On n'en usa pas ainsi avec Charles, frère de Lothaire. La nation ne croyait donc pas qu'il eût des droits successifs, et par conséquent elle n'avait pas rendu le sceptre héréditaire dans la maison de son père.

8° Lothaire, fils de Louis d'Outremer, est élu roi par la nation.

En 954, Louis d'Outremer étant mort, la reine Gerherge, sa femme, eut recours à Hugues le Grand, qui lui promit de faire donner la couronne à son fils Lothaire. Il lui tint parole. Ce jeune prince fut sacré à Reims par la faveur de ce seigneur et des grands de l'État (1).

9° Louis^ fils de Lothaire, monte sur le trône par le choix des seigneurs.

Les termes qu'emploie un historien contemporain, désignent que Louis, fils de Lothaire, fut élu roi par les grands de l'État, après la mort de son père (2), arrivée en 985. Ce prince reconnut, au lit de la mort, qu'il n'avait pointtenu le sceptre par le droit du sang, puisque, n'ayant point d'enfants, il nomme pour son successeur Hugues Capet, sans avoir égard à Charles, son oncle paternel (3).

10° Hugues Capet reçoit le sceptre des mains de la nation^ qui pouvait alors en disposer.

(1) Fiodoard, ad ann. 954.

(2) Qui apud Coin[ieiidiuni pâtre defiincto siiblimatur in regno. (Du Chesnk, l. III, p. G38.)

(3) Chronique d'Odoiau.

L'rSL'RrATION DE HUGUES CAPET. 437

Par la mort de Caiioman, fils de Louis le Bègue, la nation était rentrée dans le droit de se donner un souverain, comme nous l'avons prouvé dans la deuxième proposition. Elle n'avait point encore rendu la couronne héréditaire dans aucune famille. Eudes, Charles le Simple, Rohert, Rodûlfe, qu'elle choisit successivement, étaient de trois maisons différentes. Elle avait mis sur le trône Louis d'Outremer, son fils et son petit-fils ; mais elle les y avait placés par élection, comme nous l'avons étahli dans les propositions 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 9. D'où il suit, par une induction nécessaire, qu'à la mort de Louis, fils de Lothaire, elle était la maîtresse de son sceptre. Elle le remit à Hugues Capet, comme le prouvent tous les textes ci-dessous réunis (4).

Donc ce seigneur est monté sur le trône par une élection légitime, donc il n'a pas usurpé la couronne. Et à qui l'aurait-il ravie? — A Charles, duc de Lorraine, on-

(1) « Mortuis igitur Lothario ac Ludovico regibus, totus Franciœ re.ani dispositio incubuitlIugoniPaiisiensis diicis lilio, videlicet illius magni Hugonis suprà niemorati, cujus etiain frater erat nobilissimus Burguiidiic diix Henriciis qui siraul cum tolius regni primatibus conveniente», jua;dicliiiii Ilugonem in regem ungi fecerunt. » (Raoul Glaber, lib. I, cap. II.)

« Defuncto Ludovico, Hugo tune dux Francorum invitus suscepit regnuin. » Fragment hist. de l'Invention de saint Josse, dans Du CutsxE, t. IV, p. 144.)

« Franci primates relicto Carolo ad Hugonem, qiii ducatum Franciae Btreniiè tune gubt-rnabat, magni illius Hugoiiis lilium, se conferentes, Novionio ci vitale solio sublimant régie. » {Chron. de saint Benig.ve de Dijon, ad ann. 987.)

« Ludovicus rex, filius Lotharii régis, obiit, et Hugo, cognomento Chapet dux P'rancorum, Rex Francorum efîectus est. » {Chron. de saint Médaud de Soissons, ad ann. 980. — Spicilége, t. H, édit. in-4°.) — Cl. Chron. de .Senone, ad ann. 98G. Ibid. tome III.

« Anno 987, Ludovicus filius Hlotarii obiit. Et ipso auno V nonas Julii Hugo rex faclus est. Petite Chron. de s;iint Di:ny.s. — Ibid. ut suprà.) Franci elegerunt Hugonem Capet. » (Thomas de Loches.)

l'8 l'usurpation de hdgdes capet.

de (lu dernier roi? — Mais ce prince n'avait pas sûrement plus de droit à la souveraineté, que son frère Lotliaire, qui ne la tint que du choix des seigneurs.

Velly, dans son Histoire de France, s'est non-seulement laissé emporter au préjugé commun de l'usurpation d'Hugues Capet; il a cru encore en ti'ouver une preuve décisive dans un ancien document. Laissons-le parler : « On dit communément que la couronne fut déférée à Hugues Capet, du consentement général de la nation assemblée à Noyon. Mais si l'on en croit une lettre déterrée par Duchesne, — loin de recourir à l'autorité d'un parlement, il sut dissiper avec des troupes celui qui se tenait alors pour assurer la succession au duc Charles. Cette lettre écrite à Diéderic ou Thierry, évêque de Metz, est du fameux Gerbert,lors écolâtre de l'Église de Rheims, depuis archevêque de cette même ville, ensuite de Ravenne, enfin pape sous le nom de Silvestre II (2). Voici ses propres termes : (Le duc Hugues a assemblé six cents hommes d'armes ; et sur le bruit de son approche, le pariement, qui se tenait dans le palais de CompiH'gne, s'est dissipé dès le onzième de mai. Tout a pris la fuite, et le duc Charles, et le comte Reinchard, et les princes de Yermandois... et l'évêque de Laon, Adalberon, qui a donné son neveu en otage à Bardas, pour l'exécution de ce que Sigefrid et Godefroy ont promis.) On remarquera, continue Yeîly, que le duc de France est ici nommé Bardas, par allusion à ce qui se passait alors à Conslautinople, 011 un seigneur de ce nom avait entrepris d'usurper l'empire sur les enfants de son bienfaiteur et de son maître.

(1) Tome II, p. 257.

(2) Episl. 59, t, II de Du Cliesne, p. 803.

l'usurpation de nUGUES CAPET. 159

» Ce ne fut donc pas nn parlement de la nation qui donna la couronne à Hugues Capet; ce fut ce qui élève ou renverse les trônes, — l'heureux concours de la furce et delà prudence.»

Velly assure qu'Hugues Capet s'est emparé du trône par la force, p^arce qu'à la tête d'une troupe d'hommes, il dissipa une assemblée de seigneurs qui se tenait à Compiègne. Celte conséquence ne paraîtra pas jusleàceux qui seront instruits des dates de ces deux événements.

En 987, Hugues reçoit la couronne à Noyon, par le vœu de la nation, quoiqu'il ne fût accompagné d'aucunes troupes. C'est en 984 qu'il avait dissipé l'assemblée de Compiègne. Velly a donc confondu deux événements séparés par un intervalle de trois ans, arrivés dans des lieux divers, accompagnés de circonstances différentes.

Hugues, avons-nous dit, reçut la couronne à Noyon, en 987. Cette époque n'est contestée de personne. Il dissipa l'assemblée de Compiègne en 984. On ne peut douter de cette date, puisque la lettre qui rapporte ce fait a été écrite à Diéderic ou Thierry, évêque de Metz, mort le 7 septembre de cette année.

Charles, duc de Lorraine, oncle du dernier roi Louis, prétendant que la couronne lui appartenait, fit une guerre fort vive à Hugues Capet. Après divers événements, Charles tomba entre les mains de son rival, qui l'envoya à Orléans, où il fut enfermé dans une tour. Les historiens français écrivent que ce prince mourut dans cette prison ; mais ceux de la basse Lorraine assurent(l), qu'après y avoir demeuré quelques années, il s'enfuit hors du royaume. Ce dernier sentiment «Bt appuyé dun aucien

(1) D. Caliuet: Hist. de Lorraine, t. J, p. De?. (l'« édilioa.)

100 l'usurpation de udgdes capft.

monument. En 1666, on trouVa dans une petite crypie de l'église de Saint-Servais de Maëstricht, une petite lame de plomb qui avait été autrefois enterrée avec le corps de celui qu'elle désignait. On lisait sur cette lame le nom de Charles, avec le simple titre de comte (1). On voit par là que Charles se désista de ses prétentions à la cpuronne et se soumit au choix delà nation; en sorte que le droit d'Hugues Capet se trouva encore fortifié par l'acquiescement de celui qui seul pouvait, avec q.uelque apparence de raison, lui disputer le sceptre.

Un trait bien remarquable de la prudence et de la politique d'Hugues Capet, fut l'ordre qu'il mit dans la succession à la couronne. 11 savait quels inconvénients entraînaient, soit les partages, soit les élections. Il anéantit ces deux abus à la fois, en faisant agréer aux seigneurs, que son fils Robert fût couronné de son vivant, et qu'il régnât seul après lui. Les premiers successeurs de Hugues Capet suivirent cet exemple ; et, dès lors, l'hérédité du trône en faveur du fils aîné fut consacrée, non par une loi expresse, mais par un usage auquel depuis on ne dérogea jamais, et qui, devenu ainsi une loi fondamentale de l'État, épargna jusqu'à la fin du siècle dernier à la France bien des secousses et des révolutions.

Il existe encore sur Hugues Capet une erreur et un mensonge qui, quoique peu graves et surtout assez oubliés, nous ont semblé dignes d'être relevés à la fin de ce mémoire.

Parlons d'abord de l'erreur : elle a trait à l'origine du surnom de Capet ^ donné à Hugues.

Quoique la plupart des surnoms aient rapport aiqr

(1) Propylceum ad Acta SS. Mail, p. 219,

l'uSUBPATION de nDGUES CAPKT. 101

qualités personnelles, physiques ou morales des sujets auxquels on les a donnés, ou à des circonstances particulières qui les leur ont fait donner, il y en a un trèsgrand nombre dont il serait difficile de rendre raison. <( Et certes, dit Pasquier(l\ il n'y a rien où je me trouve tant empesché, qu'en la variété qui se rencontre aux surnoms... il semble que ce soit un je ne sçay quel démon qui nous les ait imposés. »

Comment, en effet, rendre raison de tant de noms barroques, souvent injurieux ou choquants, qui furent donnés aux personnages les plus célèbres dans l'histoire, ou qui tenaient les premiers rangs dans l'État; et ces noms leur sont restés.

Ce n'est pas que ces noms bizarres aient été donnés au hasard, et qu'ils n'aient eu un motif dans l'origine ; les auteurs anciens nous en ont donné quelquefois des explications assez plausibles. Il faut laisser aux étymologistes le soin de trouver le mot de toutes ces énigmes ; nous ne voulons que recueillir les différentes explications qui ont été données du surnom de Capet, et en proposer une nouvelle, qui nous paraît la seule vraie.

Un auteur anonyme, qui écrivait à Tours, vers le milieu du xii^ siècle, une chronique assez mal rédigée 2), donne à Charles le Simple le surnom de Cape/, qu'il fait synonyme de celui d'insensé (3). Il n'y a aucune apparence que ce soit dans ce sens que le môme surnom a été donné à Hugues, que l'histoira nous représente commeun grand prince, sage, prudentet bon poli tique(4).

(1) Recherches delà France, livre IV, clia[). xxiv.

(2) DuChesne, t. II, p. 339.

(3) Carolus StuUus rcl C;ipet, fiUus Lwlovici I lîiilbi, ck..

(4) D. lioiiqiiel: t. X, p. 278. — l'ariquier: l. c, livre 11, chap. i.

102 l'usurpation de hugues capet.

L'opinion la plus commune parmi les modernes, est celle qui fait dériver Capetiis du mot latin capito, une grosse tête, ou, au figuré, un entêté ; et, en bonne part, un homme de tète, un bon esprit. C'est l'interprétation la plus bénigne et la plus honorable ; mais on ne la trouve pas dans les auteurs anciens.

Selon une chronique des rois de France, écrite en latin, le surnom de Capet fut donné à Hugues, parce que, dans sa jeunesse, il se plaisait à enlever les chaperons des autres enfants '1\

Toutes ces opinions ne sont pas du goût de Pasquier. « Vraiment, ditril (2), je ne puis que je ne me plaigne de l'injure que nous faisons à la mémoire de notre Hugue, qui a esté un des pluâ grands Rois de la France ; Roi, dis-je, qui a donné vogue à la troisième lignée (?'ace) de nos Rois, lequel nous avons surnommé Capet. Et néanmoins je n'en trouve presque un tout seul qui nous enseigne pourquoi lui ait esté baillé [donné] ce surnom. Quelques-uns, comme Nicolas Gilles en ses Annules., disent que ce fut par forme de sobriquet, d'autant que lui jeune avoit accoustumé de jeter, en folastrant, les chappeaux des jeunes princes et seigneurs qui le suivoient. Mais, si les chapperons estoient lors et longtemps après plus en usage que les chappeaux, je ne vois pas sur quel pied nous puissions fonder cette divination; jomt que la grandeur de ses gestes [actions^., sur laquelle il establit avec le progrès de temps sa fortune, pouvoit faire oublier toutes ces jeunesses et folastreries ; c'est pourquoi

(1) Euigo Capet, she Caputii, sic dicius est, quia, dum juvenis esset, Capilia solebat auferre per ludum. (D. Bouquet, t. X, p. 302. — iiss de Saiiit-Victor, n" 419, p. 313.)

(2) L. c, livre Vlll, chap. xlv.

l'usurpation DK HUGUES CAPET. 463

j'aime mieux adhérer avec le bon homme Cenalis, evesque d'Avranches, qui, en ses perioques, dit que tout ainsi que Charles, fils de Pépia, fui par aucuns [qiadquestim) appelle Charles le Grand, et des auires Cliarlemafjne, d'un mot corrompu du latin, pour la grandeur de ses chevaleries; aussi Hugue, pour le grand sens qu'il apporta en ïa conduite de ses affaires, fut appelé Capet, d'un mot à demi latin qui signifie le chef; car aussi, à vrai parler, vous trouverez en toutes ses actions plus de conseil que de hauts faits d'armes. »

Ainsi pensait Pasquier. On voit que son opinion revient à celle qui a été adoptée par presque tous les modernes, qui font dériver Capetns du mot latin capito. Mais peut-être que Pasquier aurait été plus satisfait de la nouvelle interprétation donnée parD. Brialfl), d'après un auteur qui vivait au milieu du xii^ siècle, et qui a pu connaître la vraie tradition de ce qui aurait donné lieu à ce surnom ou sobriquet.

Selon cet auteur (2*, ce n'est pas Hugues Capet qui aurait été proprement appelé de ce nom, mais Hugues dit le Grand, ou l'Ahbé, son père. Voici ce qu'il dit : «Au roi Robert succéda, non comme roi mais comme duc, son fils Hugues dit le Grand et à lu Ca/;jr', a cause du manteau de Noire-Seigneur Jésus-Christ, que l'un raconte qu'il rapporta de la terre sainte (3). » Parlant ensuite de son fils Hugues, cet auteur ajoute qu'il fut surnommé comme son père (4>

{\:Mém.derAcad. des Jnscrip^. Nouvelle série, t. 111(1818), p. 77 à84.

(2) Dans D. Bouquet, t. XIV, p. 2.

(3) « Robcrto régi, non in regnuin. seil in diicatum, sucressit filins cjns HuL'o qui Magnustst et Cuppalus à cappà Doniiiii quant de leiiA l'ioniis- 6ionis transvexisse ferlur, aj^pellalus. »

(4) « Idcui eliaui lUi^jo dux... niuiiieavil lilium llui;oueui siniiliter

i6i l'usurpation de hugues capft.

Ainsi, d'après cet auteur, c'est Hugues le Grand qui fut surnommé le Chape om le porte-chape ; et le nom de Capet, qui fut donné à son fils, ne serait que le diminutif du nom du père, le jeune ou le petit chape.

Cette opinion n'est pas tellement particulière au généalogiste précité, qu'on n'en trouve encore des vestiges dans des auteurs anciens ; mais aucun ne l'a autant dé- 'veloppée que lui, et il est le plus ancien de ceux que nous connaissons. Raoul de Diceto (1), historien anglais du commencement du xiii^ siècle, semble adopter cette opinion en appelant les rois de la troisième race Capaticii; et, ailleurs, il appelle toujours le chef de cette dynastie Hugues Chapjet^ et non Capet, Albéric de Trois- Fontaines (2) donne, comme notre généalogiste, le surnom de Cappatus au père du roi Hugues.

Parmi les modernes, Adrien de Valois (3) estle seulque nous trouvons avoir connu cette origine du nom de Capjet.

Mais pourquoi Hugues le Grand fut-il surnommé Cappatus? Notre généalogiste répond que c'est K cause de la cape ou casaque du Christ, qu'il avait rapportée de la Terre sainte, dit-on (fertur). D. Brial, qui révoque en doute, avec assez de raison, le voyage de Hugues leGrand en terre sainte, propose une autre conjecture. La chape de saint Martin était en grande vénération dans ces temps-lcà : nos rois n'allaient jamais à la guerre sans la faire porter devant eux ; c'était comme le Labarum de la

appellatum, qui de duce meruit fieri regem Francorum post prœdicti Lothariililium, quiiitum et iiltimum de progenie Magiii Karnli Ludoviciim.

(1) Dans Twysden et Selden: Ulst, anglicanœ. scriptores, col. 608.

(2) Aiann. 1)87 ef 988.

(3) Valesiinm, p. 89.

l'usurpation de HUGUES CAPET. 165

France, avec lequel on était assuré de la victoire'!). Or, Hugues le Grand, surnommé aussi l'Abbé^ était abbé de Saint-Martin de Tours; et son fils, Hugues Capet, le fut après lui. En cette qualité, ils avaient quelque fonction à remplir relativement àla chape de saint Martin, où ils assistaient parfois en chape au chœur de leur église, comme faisait après eux le roi Robert aux grandes solennités : et de là leur vint le surnom de chape, selon le génie du siècle, qui, n'ayant pas encore introduit les noms de famille pour distinguer les personnes, avait recours aux sobriquets.

Maintenant, le mensonge le plus impudent comme le plus absurde, débité jadis sur Hugues Capet, consistait à dire qu'il était le fils d'un boucher!...

Laissons encore une fois la parole au savant Pasijuier (2) ; il est remarquable d'ironie et de patriotisme : « Dante, poëte italien, dit (3) que notre Hugues Capet avait été fils d'un boucher (3) : laquelle parole, ores que

(1) Le moine de Saint-Gall : Vita Caroli Magni. (Du Chesne, t. II.)

(2J Recherehes de la France, édition Feut;ère, t. I, p. [~ri à 173, clia|i. XXVIII.

(:!) Dans le Puryaloire. Voyez la Divine Comédie.

(4} Chiamato fui di là U'^o CiapeUa :

Di me son nati i Pliilippi e Luigi, Per ciii novellamenle è Francia retta.

Figliol lui d'un bcccaio di Parigi.

Dnnie est le plus ancien auleur (jui ail débile ce ridicule mensonj^e, ver.s le commencemcnl du mv' siècle. Environ Ircnte ans après'Danle, Jean Villani, son compatriote, a rrpiUé !a même impertinence : Qucslo L'<jo...el padre suo fa unn fjrandi' c riccohnrrjhese di Paris, strailo di nalione di beccai, o vcro mercnlunte di bcstie; ma per la sua ricltrzza e potentia,i'acalri il ducato d'. rlirns,e rimasant; una donna, si l'hebbc per muglie, undi- nacque il detlo Ugo Ciapcllii,c[c.. (Quant à Huf^'ues r.;\pel,soii père était un prnndet riche liourfreoisde Paris, issu d'une faniillc debou(;liers,iinviai marchand de bêles; mais, par sa richesseetson pouvoir, le duché d'Orléans étant venu à va(iucr, il se remaria avec une dame.

466 l'usurpation de hugnes capet.

{quoique) par lui écrite à la traverse, et comme faisant autre chose, si s'est-elle tellement insinuée en la tête dé quelques sots , que plusieurs , qui ne sondèrent j amais les anciennetés de notre France, sont tombés en cette même licrésie. François de Villon , plus soucieux des tavernes et cabarets que des bons livres, dit en quelque endroit de ses œuvres ;

Si fusse des hoirs (héritiers) de Capet, Qui fut extrait de bouclierie.

« Et depuis. Agrippa, Allemand, en son livre de la Vanité des sciences, chapitre de la Noblesse, sur cette première ignorance déclame impudemment contre la généalogie de notre Capet. Si Dante estima Hugues le Grand, duquel Capet était fils, avoir été un boucher, il était un malhabile homme. Que s'il usa de ce mot par métaphore, ainsi que je le veux croire, ceux qui se sont attachés à l'écorce de cette parole sont encore plus grands lourdauds (1)

« Le passage du Dante lu et expliqué par Louis Alleman(2). Italien, devant le roi François, premier de ce nom, il fut indigné de cette imposture, et commanda qu'on le lui ôtât; voire {même) fut en émoi d'en interdire la lecture dedans son royaume. Mais de ma part, pour excuser cet auteur, je voudrais dire que sous ce. nom de boucher, il entendait que Capet était fds d'un vaillant

et par cette femme eût ce duché; d'elle, lui naquit Hugues Capet^ etc.) htor. univers., lib. IV, cap. m.

(1) Voir à cette occasion la chanson de geste intitulée: Hugues k boucher , où la fable accueillie par Dante se trouve déveluppéo ; c'est un ouvrage du xiii« siècle, conservé à la bibliothèque de l'Arsenal, à v*aris. {Belles-Lettres, n° 86. Le manuscrit est du xv? siècle.)

(2) Sur le poète Alamanni, réfugié en France, vo't 'i, ftioq. wùvtrs. de Michaud, t. I, p. '^72.

l'usurpation I)K HUGUES CAPET. 1 G7

guenier : car à vrai dire, en matière de guerre, quand on a fait en une bataille un grand carnage, nous disons d'un autre mot boucherie, et appelons aussi un grand meurtrier et carnassier, grand boucher ; et de celte même façon ai-jc lu (1) qu'Olivier de Glisson était ordinairement appelé boucher par les nôtres, parce que tous les Anglais qui tombaient entre ses mains, il n'en prenait aucun à merci, mais les faisait tous passer au fil de l'épée... Si ainsi Dante l'entendit, je lui pardonne; si autrement, il était un poëte fort ignorant. »

Mézerai s'est indigné (2), en ces termes, de l'opinion qui a voulu faire passer Hugues Capet pour le fils «l'un boucher : « Un seul, Dante, poëte italien, tourmenté d'une bile brûlée qui le rendit insupportable à tout le monde et à soi-même, a osé mettre la dent, comme un chien enragé, sur une chose si sainte (l'origine de la troisième race ) : ce frénétique, parce qu'il avait été chassé de Florence (par Charles de Valois, Capétien), comme l'un des plus factieux Gibelins, aboya impudemment que Hugues Capet était fils d'un boucher ; calomnie si noire et si visible que même les ennemis de la France ont pris la peine de la réfuter. »

(1) lUat. de Charks VI, par Jean .Iiivéïial des Drsins, p. 234. (2j Livre III, 1. 11, p. 307 de l'édit. de 1830.

LA SAINT-BARTIIÉLEMY

Personne, que nous sachions, n'avait osé, avant notre époque (1), répondre en détail aux déclamations des protestants et des philosophes relatives à la Saint-Barthélémy, parce que tout le monde craignait de passer pour l'apologiste d'une action que chacun avait en horreur : ainsi l'erreur s'accrut d'âge en âge, faute d'avoir été réfutée dans sa naissance. Le moment de la détruire est plus propre aujourd'hui que jamais. Éloignés de trois siècles de ce trop mémorable fait, nous pouvons le contempler sans partialité : nous pouvons répandre des clartés sur les motifs et les effets de cet événement terrible, sans être l'approbateur tacite des uns, ou le contemplateur insensible des autres.

Basésurdes preuves incontestables, dontleplusgrand nombre nous est fourni par des auteurs protes tan ts,nous entreprenons d'établir : que la religion catholique n'eut aucune part à la Saint-Barthélémy; que ce fut une affaire

(1) Voyez à la fin de cet article le résumé de ce que MM. de Carné et de Falloux ont dit sur la Saint-Barthclemy, — le premier dans la Revue des d(;i(a;iUcjndC5', le second dansie Correspondant. Ce sont plutôtdes observations générales qu'un mémoire en forme,comme celui qu'on va lire.

de proscription, qu'elle n'a jamais dû regarder que Paris; enfin, qu'il y a péri beaucoup moins de monde qu'on n'a écrit. C'est à l'examen de ces quatre points principaux (dont le premier et le dernier ont surtout le plus besoin de démonstration, à cause des nombreux mensonges qui s'y rattachent) que nous consacrerons ces pages .

Page 1