I. Ansgarde a été épouse légitime de Louis le Bègue
C'est un fait unanimement attesté par les auteurs contemporains.
L'annaliste de Metz, Reginon et l'annaliste de Saint- Bertin disent en termes formels que Louis le Bègue, encore jeune, s'unit par les liens du mariage avec Ansgarde (1), dont il eut deux fils : Louis et C.arloman.
Hincmar, qui fut de son temps l'oracle de l'Eglise et de l'Etat, qui eut tant de part au gouvernement du royaume, ne doutait pas de la légitimité de Louis et de Carloman, puisqu'il écrivit une lettre à Charles le Gros, pour le prier de servir de père à ces princes, qu'il appelle nos rois, et auxquels il dit qu'appartient la couronne, comme l'héritage de leurs ancêtres (2).
Le Pape, les rois étrangers, la nation française, Louis le Bègue, ont toujours regardé comme bon le mariage d'Ansgarde. Ce dernier prince, au lit de la mort, envoya ses ornements royaux à Louis son fils (3), comme à son héritier légitime. Pourrait-on se persuader que ce monarque, dans ces derniers moments, où l'on est sourd aux cris des passions, et oii l'on n'écoute plus que la voix de la raison et de l'équité, aurait voulu faire une
(1) Habuit... Ansgard, sibi conjugii fœdere copulatam, dit l'annaliste de Metz. — Ludovicus fUiam Harduini..., sibi conjugem copulat. (Annal. Bertin.)
(2) Precamur... ut... istos juvenes Reges nostros, propinquos vestros et pupillos sine pâtre loco filioruin teneatis, et eis regnuin ab antecessoribus filiorum successione demissiim, per siiggestionem primorum regni hujus disponatis, etc. » (Du Chesne, t. II, p. 485.)
(3) Annales de saint Bertin, ad ann. 877. — « RichildisCompendiara ad Ludovicum veniens in missa sancti Andrese attulitei prœcej'tum, per quod pater suus illi Regnuin ante mortem suam tradiderat, et spataia quœ vocatur sancti Pétri, per quam eum de rcgiio vestiret. Sed etregiuni vestinientura, et coronam, ac fustem exauro et gemmis.
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injustice aussi considérable, que celle d'enlever une couronne à celui à qui elle aurait appartenu de droit? La nation française ne balança pas à reconnaître pour ses souverains, Louis et Carloman (d), ce qu'elle n'eût pas fait, s'ils n'avaient pas été légitimes. Car, les bâtards, dans la seconde race, furent toujours exclus du trône de leur père; et si quelques-uns y montèrent, ils durent leur élévation, non aux droits de leur naùssance, mais à la libre élection des peuples.
Dans le traité de Mersen, Louis roi de Germanie et Louis le Bègue se promirent réciproquement, que celui d'entre eux qui survivrait à l'autre, servirait de père aux enfants que le défunt aurait laissés, et qu'il emploierait toutes ses forces, s'il était nécessaire, pour les faire jouir de la couronne à laquelle leur naissance les appelait (2). Les fils de Louis le Bègue, nommés dans ce traité, sont Louis et Carloman. Le roi de Germanie n'aurait sûrement pas promis de leur conserver le royaume de France, s'il
(1) Ludovicus sentiens se mortem evadere non posse, per Odonera Belgivacensem episcopum et ÀlJouinum comitem coronam et spatam, ac reliquum regium apparatiim, filio suo Liidovico luisit: inandans illis qui cura eo erant ul eum in Regera sacrari ac corouari facerent... Audientes aulem Hugo abbas et ceteriprimores qui cum filiis quondain seniorifsui Ludovic! scilicet et Carolo magno agebant Lndovicum cum uxore suâ in islas partes venturum quosdaui episcopos, Ansegisum etalios misernnt ad Ferrarias monasterium, et ibi eosconsecrari et coronari in Regesfecerunt. (A)in., Bertin, ad ann. 879.)
(2) Quod si ego vobis superstes fuero, filium vestrum Ludovicum adhiic parvuliim etalios filios vestros, qiios Dominiis vobis donaverit, ut regnum patemum heredilatis jure quieli tenere possint, et consilio et auxilio, prout nielius poluero, adjuvabo : si autem vos niibi superstites fneiitis, liiios mecs Ludovicuin et Carlomannum et abos, quos mibi divina pielas donare vobierit, ut regnum patcrnnm quiète tenere possint, siniibliT et consilio et auxilio, quamoplime potueritis, adjuvabitis. (Ann. 879, dans le 1. 111, p. 296, de Goldast : Rcruiii Alamannkarum scriptores.)
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neles eût cru légitimes ; puisque s'ils eussent été bâtards, c'était lui et Charles le Gros, son frère, qui devaient, suivant la loi constamment suivie sous la seconde race, succéder à Louis le Bègue.
On a déjà vu plus haut que le pape Jean VIII n'avait pas voulu sacrer reine, Adélaïde, parce qu'il ne la jugeait pas la légitime épouse de Louis, et qu'il regardait Ansgarde comme telle.
Mais, dira-t-on, un mariage contracté sans l'aveu du père était alors nul, selon les lois civiles et canoniques, et tel fut celui de Louis le Bègue avec Ansgarde.
Nous répondons, que lorsque le droit exigeait le consentement du père, pour la validité du mariage.^ il y avait quatre circonstances, dans lesquelles il n'élait pas requis : 1" quand le père avait émancipé son fils, parce qu'alors il n'était plus sous la puissance paternelle ; 2° quand le père tombait en démence, ou devenait furieux; 3° quand le père était absent, pris ou retenu captif l'espace de trois ans ; 4" quand le père gardait le silence après qu'un fils s'était marié à son insu; parce que, dit un empereur, il y consentait tacitement (1).
Voilà précisément le cas du mariage de Louis le Bègue. Retiré dans une cour étrangère, il s'y marie à l'insu de son père : peu de jours après, il fait sa paix avec lui. Charles le Chauve le rappelle, lui et sa femme, dans son palais ; il y vit avec elle, comme un mari avec sa femme, au moins pendant deux ans ; il en a deux enfants : sonpère, témoin de toute cette conduite, ne l'improuve point. Il est donc censé, suivant la loi, avoir consenti à cette union.
Ce ne fut que peu de temps avant sa mort, que Charles
(1) Si pater, cognitis vestris mipti'.s, non coiitradidt, vereii non deLes ne nepoteui suam aguoscat.
l'usurpation de HUGUES CAI>I:T. l'i")
';' Cliauve força Louis le Bègue, père de deux cillants, .1 quitter leur mère, Ansgardc, pour prendre Adélaïde.
2° L'union de Louis le Bègue avec Adélaïde ne fui pas un 'mariage légitime.
Cette proposition est une suite nécessaire de la précédente.
Toute union formée pendant la durée d'un légitime mariage est essentiellement irrégulière, et les enfants qui en proviennent ne peuvent être qu'illégitimes. Tel est le jugement que toute la nation française porta de l'état de Charles le Simple en trois occasions différentes. A la mort de son père, on partagea le royaume, selon la coutume de rÉtat,entrc ses frères Louis et Garloman, sans en réserver la moindre partie pour lui, — ce qu'on n'eût pas manquéde faire,si on l'eût cru légitime. Après la mort de Louis et de Garloman, s'il n'eût pas été bâtard, il aurait dû monter sur le trône de ses frères; toute la nation, suivant la loi fondamentale de l'État, l'aurait reconnu pour roi. Elle n'en lit pourtant rien: au mépris de ce prince, elle appela Ciiarlos le Gros pour venir prendre possession de la couronne. Lorsque cet empereur fut mort, la nation, toujours constante dans .sa conduite, oublia encore Charles le Simple. Les grands de l'État élurent Eudes pour roi. Foulques, archevêque de Kheinis, ap[)ela à la couronne Gui, duc de Spolète, dont il était parent, mais personne ne pensa au iils d'Adélaïde.
En vain,voudrait-on dire que ce »ie fut qu(! le bas Age (Ir Charles le Simple qui enqïôcha la nation de le roconiiiiilre pour roi, parce qu'on avait besoin alorsd'un souverainquipûtsemeltreàlatètedesarméespourrepousserles ennemis de rÉUi), Celle raison n'est pas receva-
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Lit". Jamais la luiiioritc d'un prince ne l'a fait exclure du li'ùnc, en France; on a toujours respecté les droits de la naissance, on a reconnu pour souverain un enfant de quatre mois, parce qu'il était le légitime héritier du trône. Eudes, choisi pour régeiit du royaume, eût pu faire tête aux Normands, avec autant de succès qu'en îc déclarant roi.
L'annaliste de Metz, auteur contemporain, peint en ces termes l'état de la monarchie française après la mort de Charles le Gros : (( Comme il ne se trouva plus d'héritier légitime des Étals qui avaient ohëi à Charles le Gros, ils furent divisés en plusieurs parties. Les peul)les de ces différents royaumes ne voyant plus personne qui, par sa naissance, eût droit de les commander, se choisirent chacun pour maître un seigneur de ces mêmes royaumes. Cette élection causa de grands troubles, non qu'il n'y eiit dans chaque partie de l'empire des Francs plusieurs seigneurs dignes du trône, mais l'égalité de noblesse, de puissance et de force qui était entre eux, était un obstacle à la préférence qu'il fallait donner à l'un sur les autres (1). »
Reginon, qui vivait dans le même temps que l'annaliste de Metz, a trouvé le portrait que celui-ci a fait de l'empire français après la mort de Charles le Gros, si ressemblant, qu'il en a copié les expressions (2).
Ces auteurs, en assurant qu'après la mort de Charles le Gros il ne se trouvait plus d'héritier légitime de ces États, qu'il ne restait plus aucun prince qui, par sa naissance, pût prétendre aux États de Charlemagne, ne pouvaient marquer en termes plus exprès, que Charles le
(1) Ann. 88S.
(â) Aa anu. 888.
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Simple n'cl;iit pas de la postérité légitime de ce grand empereur.
Le pape Etienne V, prié parBernouin, archevêque de Vienne, de désigner quel était celui qu'il croyait devoir être reconnu pour roi de France, dans le temps que cette monarchie était partagée entre Eudes et Louis, fils de Boson, déclare que Louis, quoique encore fort jeune, doit être mis en possession de la cuuronne, parce qu'il est du sang de Charlemagne par sa mère 1). S'il eût regardé Charles le Simple comme légitime, il n'eût pas prononcé une pareille décision.
L'union de Louis avec Adélaïde ne fut pas seulement défectueuse pour avoir été contractée du vivant d'une épouse légitime, elle le fut encore parla violence qui la fit former : Charles força son fils à quitter sa femme, pour en prendre une autre de sa main (2).
Tout mariage fait par contrainte ne peut être légitime.
3° Eudes monta sur le trône en vertu du choix de la nation, qui, vu le dé faut d' héritiers légitimes dans la maison régnante^ était rentrée dans le droit de se choisir un maître.
Sous la seconde race, en France, les bâtards ne succédaient point à leur père. Hugues, fils naturel de Charlemagne, n'hérita d'aucune partie des vastes Etals de ce prince, Bernard , fils naturel de Pépin, roi d'Italie, n'a pas régné en France, ni partagé avec Louis le Débonnaire. Charlemagne, père de Pépin et de Louis le Débonnaire, avait conquis la Lombardie, et l'avait donnée à Pépin avec le titre de roi. Ce prince mourut en 810. Charle-
(1) Concile de Valence, dans le P. Flardonin : Conciliorum. collectio, de, t. VI, p. /.22.
(2) Annales de Mclz, adawi. «78 — Ue^mou, ud ami. 878.
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jnagnc gouverna ce royaume par lui-même jusqu'en 812, qu'il le donna à Bernard à titre de bienfait, el h la prière de Louis le Débonnaire, mais pour en jouir sous la souveraineté de la couronne de France. Il ne l'eut donc pas à titre de succession de Pépin son père, quoique ce prince n'eût laissé aucun enfant légitime.
Bernard eut une nombreuse postérité : cependant , aucun de ses descendants ne réclama la couronne, lors de Télection de Hugues Capet.
On voit par ces exemples, qu'il nous serait facile de multiplier (1 ^ , qu'il n'y a aucun bâtard qui, sous la seconde race, ait exercé des droits successifs à la couronne, d'oii il résulte que, par l'extinction des princes légitimes de la maison de Charlemagne, la nation se trouvait maîtresse de donner le sceptre à son choix. Elle usa de cette
(1) Encore quelques exemples. Lotbaire II ne laissa, en mourant, qu'un fils bàlard, nommé Hugues. Les princes légitimes de la maison de Cliarkmagne qui vivaient alors ne lui donnèrent aucune part dans le royaume de son père. Charles le Chauve et Louis le Germanique s'emparèrent de sa succession ; et si l'on se plaignit de la conduite de ces rois, ce ne fut pas p ;!ce qu'ils en dépouillaient Hugues, qui n'y avait aucun droit, mais parce qu'ils l'enlevaient à l'empereur Louis, qui, comme frère du défunt, eu était le légitime héritier. — Arnoul, bâtard de Carloman, roi de Bavière, n'hérita point de ses États. Son père étant mort sans enfants légitimes, Louis son frère lui succéda, et donna la Carinthie à Arnoul. Lorsque, por la mort de Charles le Gros, il ne se trouva plus, conmie le remarque l'annaliste de Metz, aucun prince à qui la naissince donnât des droits à l'empire français, les seigneurs de Germanie élurent Arnoul pour leur roi : ce fut ainsi que par leur choix il obtint une couronne à laquelle sa naissance ne l'avait pas appelé. — Bernard, fi!s naturel de Charles le Gros, n'eut aucune part dans l'immense succession de son pùie. — Arnoul, roi de Germanie, ayant voulu faire Zuintibold, son lils naturel, roi de Lorraine, en une diète tenue â Woi ms, les seigneurs du pays s'y opposèrent; mais depuis, en 849, soit qu'il les eût gagnés ou intimidés ou pour quehjue autre cause, ils le reçurent. Zuintibold tenait donc le droit de succéder au royaume de Lorraine du con?cn!emcnt cl de la volonté des grands de l'Etat.
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liberté, en élisant Eudes, qui fut par conséquent roi légitime. Aussi cette qualité lui est-elle donnée par une fuiilc de chroniqueurs, soit français, soit étrangers (1). Lui-même se proclama toujours souverain, partout il en prit le titre. Son sceau contient cette inscription : Eudes ^ roi. Sur ses monnaies, on lit ces mots : Eudes ^ roi de France; Eudes, par la grâce de iJieu^ roi; Eudes ^ par la miséricorde de Dieu, roi{%]. Ses chartes. débutent ainsi : Eudes ^ par la clémence de Dieu^ — par la miséricorde de Diev^ — par la grâce de Dieu ^ ro/(3).
Il fat reconnu comme tel par les autres souverains. Le pape Etienne YII, dans une bulle expédiée en faveur d'Arnuste, archevêque de Narbonne, qualifie Eudes du titre de très-glorieux et catholique empereur. Arnoul, qui régnait en Germanie, regarda son élection comme légitime. Guillaume, duc d'Aquitaine, nomme Eudes, mon s6'«V/weî/rro/,longtempsaprèslamortdece prince(4),
(1) On peut voir tons les textes relatifs à ce point, dans Ballet: Lissertations diverses. Paris, 1771, un vol. in-12, p. 148 à 151, note a. — Ces chroniqueurs sont : l'annaliste de Metz, 8S8; — Reirinon. 888; — la Chronique de saint Bénigne de Dijon, ad ann. 885. dans le 1. 1 du Spicilége de D. Luc d'Achery, édit. in-4''; — Abbon, danssonpoCme sur le siège de Paris par les Normands; — «la Chronique d'Odoran (Du Ciiesne, t. Il); — la Chronique de Conrad, abbé d'Usperg; — Guillaume de juuiièges (Camden : Anglka, Hibernica, etc.) ; Chronique de France de Guyniaii, moine de Saint-Vaast d'Arras; — Fragment de l'Ilist. d'Aquitaine (Du CnKsNE, l. c. sup., t. II, p. 5S3); — Chroa. de saint Pierre le Vif, de Sens (Spicilége, t. II de l'édil. in-4"'); — Ainiar de Chabanncs (t. II de la Nova biblioth. Mss du P. Labhe' ; — Luitprand, iib. I, cap. vi; — Othon de Frisingue, Iib. VI, cap. x, dans le 1. 1 du recueil des licrivains d'Allemagne d'Urstisius.
(2) Voyez D. Mabillon: Be re dlplomaticà. — Le I*. Daniel: Histoire de France.
(3) Odo demcntid Dei rex, — Odo viisericordid Dei rex; Odo gratid Deirex. (Voyez D. Bouquet: Rerim Gallicarum et Francicarum scriplores,
etc., t. IX.)
(4) Senioris mei Odoivs reqis. (Charte de la foudaliou de Cluui, dans