‹ Erreurs et mensonges historiquesChapitre 13 sur 18 · NOMBRE · texte numérisé non relu

NOMBRE

de ceux qui sjnt nommés.

A Paris, en bloc

1000,cnde7a/7 468

■ A Troyes

A Orléans

{ A BonrLies

! A La Charité

A Lyon

j A Saiimur et Angers. . .

1 A Roiaaiis

j A l'iouen

' A Toulouse

A Bordeaux

Total

Si après avoir jeté les yeux sur ce tableau de proscription, on lit l'ouvrage d'oii il est extrait, on y apercevra des contradictions qui vont jusqu'à l'absurdité.

L'auteur suppose en gros dix mille de ces martyrs à Paris; puis, entrant dans le détail, il n'en compte que quatre cent soi.cante-liuit, encore faut-il que pour trouver ce nombre, il dise qu'il en périt vingt-cinq ou trente dans le quartier de la Croix du Trahoir, trente dans la rue Bétizy, seize aux prisons, vingt dans deux maisons entières, tous ceux qui étaient logés sur le pont Noire- Dame, et ainsi du reste; et de tous ces morts, il n'en nomme que cent cinquante-deux : il faudrait donc croire qu'il y a erreur d'un zéro dans son total, et réduire le nombre des moi^ts dans Paris h mille. C'est l'opinion de La Popclinière; elle est d'autant plus probable, qu'on peut l'appuyer d'un compte de l'Hôtel-de-Ville de Paris, par lequel on voit que les prévôts des marchands et échevins avaient fait enterrer les cadavres aux environs de Saint-Cloud , Auteuil et Chaillot , au nombre Âe onze cents! (1).

n est constant, qu'à l'exception de l'Amiral, qui fut exposé aux fourches patibulaires de Montfaucon, et d'Oudin Petit, libraire, qu'on enterra dans sa cave, tous les cadavres furent jetés dans la Seine. «Les charrettes chargées de corps morts de damoiscllos, femmes, filles, hommes et enfants (dit le martyrographc) (2), étaient

(1) Extrait d'un livre des comptes de l'Hôtel de Ville de Paris. — « Auj fossoyeurs des Saints-Innocents, vingt livres à eux ordonnées par les prévôt des marchands et échevins, parleur mandement du 13 septembre 1572, pour avoir enterré depuis huit jours onze cents corps morts cz environs de Saint-Cloud, Auteuil et Challuau.» — Il y avait eu pareil m^nriemont du 9 septembre, pour qmu/.i; livres données à compte aux mêmes fossoyeurs.

(2) Page 713, fol. verso.

menées el déchargées à la rivière. » Les cadavres s'arrêlèrent partie à une petite île qui était alors vis-à-vis du Louvre, partie à celle dite l'île des Cygnes : il fallut donc pourvoir à leur enterrement, de peur qu'ils n'infectassent l'air et l'eau, et on y commit huit fossoyeurs pendant huit jours, qui, autant qu'on peut s'en rapporter à ces hommes, enterrèrent onze cents cadavres.

S'il était bien essentiel de débattre ce compte, on trouverait de fortes présomptions contre sa fidélité. Il n'est presque pas possible que huit fossoyeurs aient pu enterrer dans huit jours onze cents cadavres. Il fallait les tirer de l'eau, ou du moins du bas de la rivière ; il fallait creuser des fosses un peu profondes, pour éviter la corruption; le terrain où elles furent faites est trèsferme, souvent pierreux ; comment chacun de ces huit hommes aurait-il donc pu enterrer pour sa part cent trente-sept corps morts, en huit jours? chose difficile à faire et à croire. On doit même présumer que ces hommes, peu délicats par état et par nature, ne se sont pas fait scrupule de grossir le nombre des enterrés, pour grossir leur salaire, et vraisemblablement ils n'avaient personne pour les contrôler. Ainsi, c'est tout au plus que nous supposons mille personnes massacrées dans Paris, conformément à ce que La Popelinière a écrit.

D'autres raisons nous persuadent qu'il y a erreur dans le nombre des morts d'Orléans; celui qui les a recueillis n'en désigne que 156, ne trouvant pas sans doute que ce fût assez, ni qu'il lui fût aisé d'en établir davantage. Il dit que les meurtriers se sont vantés d'en avoir fait mourir jusqu'au nombre de 1800; voilà une preuve peu juridique, elle nous rappelle la tournure de deThou, qui ne pouvant pas avec pudeur faire monter le nombre des

morts à Paris, au delà du double de ce que La Popelinière avait écrit, trente ans avant lui, et voulant induire la postérité à suppléer, par l'effet de l'imagination , ce qu'il retranche à regret de sa narration, nous rapporte l'anecdote d'un certain Crucé qu'il dit avoir vu bien des fois se vanter, en montrant insolemment son bras nud, que ce bras avait égorgé ce jour-là plus de quatre cents personnes, et pour rendre la chose plus croyable, cet historien a soin de donner à ce fanfai-on sauvage, une physionomie vraiment patibulaire. Mais, comment n'a-t-il pas fait réflexion que, malgré ce bras nud et cette figure afl'reuse, ce Crucé n'a pas pu en tuer quatre cents pour sa part, quand, de l'aveu de de Thou, il n'en a péri que 2,000; il n'aurait rien laissé à faire aux autres. La vérité se rencontre rarement là oti la vraisemljlance ne saurait se trouver; telle est la faute que le Martyrographc fait, quand il exagère le nombre des personnes massacrées à Lyon. Il dit d'abord, qu'on en tua environ 330, puisqu'il en périt de 15 à 18i)0, et sur le refus des bourreaux et soldats, il n'emploie que 6 personnes à ce grand massacre. Telle est encore son inconséquence, à l'occasion des personnes qui périrent à Toulouse : il en fait tuer 306, dont il n'en nomme pas une seule, et ces meurtres, ordonnés par la cour, sont Commis par sept ou huit écoliers batteurs de pavés et autres garnements (1).

On peut, d'après ce qu'on vient de lire, se former une idée du nombre de ceux qui ont péri à la Saint-Barthélémy, et le réduire beaucoup au-dossous de ce que les historiens les plus modérés ont écrit sur cette matière,

(1) Expressions du Marlyrolofje des Calvinistes, p. 730, fol. verso.

224 LA SAINT-BARIHÉLEMY.

Nous Laissons ce soin au lecteur. Chacun formera son jugement selon qu'il aura été plus ou moins affecté de ce que nous avons mis sous ses yeux. Mais, si l'on veut une rè^le qui puisse servir à faire un compte à peu près, qu'on se souvienne que le martyrographe n'a pas pu, dans le délail, porter au delà do 468 le nombre des morts à Paris, au lieu de dix mille qu'il a hasai'dé en bloc; qu'il n'en désigne que 156 h Orléans, au lieu de 1830; qu'il n'en a supposé d'abord que SoOàLyon, aulieu de 15 à 1 800 ; qu'il en compte 600 à Rouen, quoiqu'il n'en nomme que 212 ; qu'il en suppose 306 h Toulouse, quoiqu'il n'en nomme pas un seul, et 27 't à Bordeaux, dont il n'en nomme que 7. Alors, retranchant de ce catalogue, 9,000 pour Paris, 1694 pour Orléans, 1430 pour Lyon et 250 à Rouen (qui en aura encore près du double de ceux qu'il a nommés); plus de 200 pour Toulouse, et 200 au moins à Bordeaux, dont le massacre n'a commencé que longtemps après que tout fut apaisé dans le royaume ; il ne 7'estera pas deux mille personnes, et c'est tout au plus ce qui a péri dans ces jours de deuil.

Qu'on examine,qu'on suppute , qu'on exagère tant qu'on voudra s'il n'a péri que viille personnes à Paris, comme l'a écrit La Popelinière, historien calviniste et le plus contemporain de l'événement, il est bien difficile de se persuader que les autres villes en aient vu massacrer, en tout, un pareil nombre. A plus forte raison, si le massacre de la capitale fut moindre ,comme nous l'avons prouvé par le témoignage de celui qui avait le plus d'intérêt et de moyens d'en savoir jusqu'aux plus petites circonstances.

Eh ! quel fonds peut-on faire sur tout ce qui a été écrit là-dessus, quand on voit des contradictions manifestes dans les historiens, sur les faits les plus simples?

LA SAINT-BARTllÉLEMY. 223

Que croirons-nous de la carabine de Charles IX, dont Brantôme est le seul qui ail parlé? D'Aubigiié en a dit un mot, mais avec tant de discrétion, contre son ordinaire, qu'il semble craindre de rapporter celle fable. De Thou n'en a pas parlé, et certainement ce n'est pas pour ménager Charles IX, qu'il appelle un enragé. Brantôme même a soin de dire, que la carabine ne pouvait pas porter si loin. Mais, nous demandons où Brantôme a pu prendre ce fait? Il était alors à plus de cent lieues de Paris. « Alors j'étais, dit-il, à notre embarquement de Brouage (1). » Ce n'est donc qu'un ouï-dire, que personne n'a osé répéter dans le temps; que le duc d'Anjou n'aurait pas omis dans son récit à Miron, puisqu'il parle de cette môme fenêtre, d'où l'on prétend que Charles IX tirait sur ses sujets. «Leroi ,1a reine ma mère et moi, dit le duc d'Anjou, allâmes au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution.»

Si Charles IX eût tiré sur ses sujets, c'était bien une circonstance à ne pas omettre, c'était même la seule qui pût faire tomber presque tout l'odieux du massacre sur ce roi, et il est vraisemblable que le duc d'Anjou n'en aurait pas laissé échapper l'occasion. C'est donc une allégation d'autant plus dépourvue d'apparence, que la rivière était moins couverte de fuyards, que de Suisses qui passaient l'eau pour aller achever le massacre dans le faubourg Saint-Germain : Charles IX aurait donc tiré sur ses troupes, et non sur se» sujets.

Eh! comment accorder celle inhumanité réfléchie,

(1) L. c. sup.

avec ce mouvement d'horreur qui le saisit, ainsi que sa mère et son frère, au premier coup de pistolet qu'ils entendirent. Laissons parler le duc d'Anjou lui-même : « Nous entendîmes à l'instant tirer un coup de pistolet, et je ne saurais dire en quel endroit, ni s'il offensa quelqu'un; bien sais-je que le son seulement nous blessa tous trois si avant dans l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement. » Cet aveu, dénué d'artifice, fera sans doute plus d'impression sur les esprits, que l'assertion de Voltaire, qui, pour avoir l'air de tout savoir et ajouter une espèce de témoin oculaire à un ouï-diré de Brantôme, a prétendu qu'un maréchal de France lui avait dit tenir le fait de la carabine, du page même qui la chargeait.

Mais, c'est assez parler de cette triste et à jamais regrettable journée de la Saint-Barlhélemy.

Excidat illa dies gevo, nec postera credsnt Sœcula, nos certè taceamus.

dirons-nous avec le premier président de Thon, qui ne cessait de répéter ces vers de Stace, que Voltaire (1) a mis sans fondement dans la bouche du chancelier de l'Hôpital : c'est mie restitution de plus à faire.

En 184.. le congrès scientifique d'Angei s proposa, d:uîs îa vingl-troisième question de son programme, ce sujet : Quelle fut la part de la politique dans la Saint-Barthélémy? M. de Falloux y répondit, en établissant par des textes, que ce déplorable événement appartient exchisi-

(1) Essai sur les mœurs, t. IV, p. 75. (Touie XVIIl des Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, 1829.)

vement à la politique, et que l'imprévu y joua un bien plus grand rôle qu'on ne le suppose généralement. Le mémoire de M. de Falloux a paru in extenso dans le Correspondant, en 1843 ^1).

Au XVIII® siècle, l'historien anglais et anglican, Hume, avait démontré, dans divers passages, que la Saint-Bar- Ihélemy n'avait nullement été préméditée. A notre époque, M. Capefîgue a écrit, dans le même sens, -ces lignes que nous devons rapporter : « Le projet de se délivrer des huguenots par un massacre pouvait bien confusément se présenter à la pensée ; mais, s'il avait été arrêté, si la paix n'avait été conclue que dans cet objet, il est impossible que le pape et le roi d'Espagne, ces deux puissances de l'unité catholique, n'en fussent pas prévenus, ou qu'ils n'eussent pas l'instinct du but secret de la paix '^2). » Et plus loin, M. Capefîgue ajoute: « Si l'on avait résolu de longue main, et par un conseil réfléchi, le massacre des huguenots, il en eût été question dans la correspondance secrète de Charles IX et de Philippe II, lequel poussait, conjointement avec le duc d'Albe, au triomphe complet du parti catholique. Quand on lira les dépèches, les instructions du roi d'Espagne et son joyeux élonnement sur la Saint-Barthélémy, il sera impossible de ne pas rester convaincu qu'il n'y avait dans cet événement rien de préparé ; qu'une force de choses spontanée, invincible^ l'opinion du peuple, obligea Charles IX à sanctionner plutôt qu'à méditer ces sanglantes journées. Dans les récits de cette catastrophe, on n'a pas assez distingué l'approbation donnée à wi fait accompli et la volonté

(1) La Saint-Bavlhdemy et le xviir Sicdc (p. 1 't'j-170).

(2) Jm Rcfonne et la Ligue (1844], p. 311,

228 LA SAINT-BARTnÉLEJIY.

qui le prépare (1). » Enfin, nous citerons encore ces paroles dignes d'être méditées : « Mais, quand on a écrit riiistoire de cette époque, on a parlé d'ordres secrets, de nobles réponses de quelques gouverneurs, et particulièrement du vicomte d'Orthès. Il y eut sans doute des gouverneurs qui empêchèrent les émotions populaires, qui sauvèrent les victimes de la réaction ; ils firent alors ce que les âmes fermes et élevées font toujours en révolution; ils s'opposèrent aux excès des masses. Mais, en tout ceci il ri y eut rien d'écrit^ rien de répondu^ parce qvHl rHij eut rien de comman'lé (2). » Rien de commandé, pour le massacre, mais pour le salut des calvinistes, M. Capefigue n'a pu l'ignorer. Seulement, à ces assertions formelles, il a négligé de joindre ses preuves : on a lu les nôtres, et elles sont concluantes.

Deux ans après la publication de son lumineux mémoire, M. de Falloux produisit dans le même recueil périodique, de nouvelles observations sur la Saint-Barthélémy (3). Déjà, en 1844, dans sa remarquable Histoire du pape saint Pie V (4), cet écrivain érudit et impartial avait prouvé que toute lettre ou pièce quelconque appuyant la préméditation de la Saint-Barthélémy était controuvée, et le plus fréquemment produite dans le cours du xviii® siècle. Nous ne pouvons qu'indiquer ces sources excellentes : ceux de nos lecteurs, que les preuves accumulées dans notre travail n'auraient pas complètement satisfaits, pourront recourir aux articles du

(1) 76id., p. 361.

(2) Page 394.

(3) Voyez h Correspondant àe 1845, p. 247 à 26S,

(4) 1844, t. I; p, 188 à 250, chan. îx etx, et pièce? justificatives du wêiiio volume, ii°2, p. 337 à 371. (Cette note a été publiée daus te Correspondant de 1843, p. 145-1700

Correspondant et au livre précité de M. de Falloux Enfin, en i8i5, l'honorable M. de Carné, dans uc beau travail publié par la Revue des Deux-Mondes^ écrivait ces lignes, qui lavent du reproche de préméditation et de guet-apens, Catherine de Médicis et Charles IX : (c On a souvent accusé la reine-mère d'avoir préparé par deux années de machinations le crime de la Saint-Barthélémy; on a prétendu associer un roi de vingt-trois ans à l'horrible préméditation de ce massacre : c'est avoir réus»i à calomnier même Catherine. Le mariage du jeune roi de Navarre avec Marguerite de Valois, ne fut point un guet-apens préparé pour attirer à la cour, par l'éclat d'une telle solennité, la noblesse huguenote. L'amitié de Charles pour son beau-frère, sa bienveillance pour Coligny, étaient sincères, et le ciel n'a pas permis que la couronne de France reposât jamais sur la tète d'un monstre qui aurait reculé à ce point la limite du crime (1)...»

Après ces éloquentes paroles, il ne nous reste plus qu'à clore ces recherches, oil nous avons constamment suivi le rôle de rapporteur le plus désintéressé et où nous avons toujours marché le flambeau de la plus sévère critique à la main.

(1) 1845, p. C56. Monographies poUtiquea. — Henri IV,

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