L'HOMME AU MASOUE DE FER
Ce fut seulement vers le milieu du xviii® siècle que se produisit, pour la première fois, dans le public, l'histoire mystérieuse et terrible du Masque de fer.
En 1745, parut à Amsterdam, un volume in-12 intitulé : Mémoii^es secrets pour servir à l'histoire de Perse^ sans nom d'auteur, comme tous les livres qui s'imprimaient clandestinement en Hollande ou ailleurs. C'était une histoire galante et politique de la cour de France, sous des noms imaginaires, depuis la mort de Louis XIV. Ce livre eut une telle vogue, en Hollande et surtout en France, qu'on le réimprima la même année, et en 1746 avec des augmentations et même avec une clef. Cet ouvrage ne renfermait guère d'ailleurs que des faits déjà connus et narrés ailleurs avec moins d'obscurité. Une anecdote vraiment extraordinaire, qu'on trouve dans ces mémoires, semble avoir été la seule cause du bruit qu'ils firent à leur apparition.
« N'ayant d'autre dessein, disait l'auteur, que de raconter des choses ignorées ou qui n'ont point été écrites, ou qu'il est impossible de taii^e, nous allons passer h un fait
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peu connu qui concerne le prince Giafer (le comte de Vei*mandois, fils de Louis XIV et de M"^ de La Vallière), qn'Ali-ffoma/ou (le duc d'Orléans, régi'nl) alla visiter dans la forteresse à'hpahan (la Bastille), où il était prisonnier depuis plusieurs années. » Voici maintenant la relation de l'auteur persan : Cha-Abas (Louis XIV] avait un fds légitime, 6'(?/:)/iz'-J//rzfl (Louis, dauphin de France), et un fils naturel, Giafer: ces deux princes, différents de caractère comme de naissance, étaient toujours en querelle et en rivalité. Un jour Giafer s'oublia au point de donner un soufflet à Seplii-Mirza. Cha-Abas, informé de l'outrage qu'avait reçu l'héritier de sa couronne, assemble ses conseillers et leur expose la conduite du coupable, qui doit être puni de nifirt, selon les lois du pays ; mais un des ministres imagine d'envoyer Giafer à l'armée, qui était alors sur les frontières, du côté du Feldran ;la Flandre\ de le faire passer pour mort, peu de jours après son arrivée, et de le transférer de nuit avec le plus grand secret dans la citadelle de l'île d'Ormvs (les îles Sainte-Marguerite), pendant qu'on célébrerait ses obsèques aux yeux de loute l'armée, et de le retenir dans une prison perpétuelle. Cet avis prévalut et fut exécuté, de sorte que le prince, dont l'armée pleurait la perte prématurée, conduit par des chemins détournés à l'île d'Oi'imts, était remis entre les mains du commandaiît de cette île. Le seul domestique, possesseur de ce secret d'Etat, avait été massacré en route par les gens de l'escorte, qui lui défigurèrent le visage à coups de poignard, afin d'empôcher qu'il fût reconnu. « Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son prisonnier avec le plus profond resjject; il le servait lui-même et prenait les plais à la porte de l'apparloment des mains des cuisiniers
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dont aucun n'a jamais vu le visage de Giafer. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave entre les mains de qui tomba celte assiette, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d'en être récompensé; mais ce malheureux fut trompé, et on s'en défit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme un secret d'une si grande importance. Giafe?- resta plusieurs années dans la citadelle à'Orym/s. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle àUspahan, que lorsque Cha- Abas^ en reconnaissance de la fidélité du commandant, lui donna le gouvernement de celle d'Ispa/ian qui vint à vaquer. On prenait la précaution, tant à Ormus qu'à hpnhan^ de faire mettre un masque au prince, lorsque pour cause de maladie, ou pour quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce prisonnier masqué et ont rapporté qu'il tutoyait le gouverneur, qui au contraire lui rendait des respects infinis.»
« AU-Homajou mourut pou de temps après la visite qu'il fit à Giafei-, » conclut l'auteur. Giafer aurait donc été encore vivant vers 1723, année de la mort du duc d'Orléans.
Tel fut le fondement de la plupart des versions qui circulèrent depuis sur l'aventure du prisonnier masqué. Ce sujet devint aussitôt l'aliment de controverses historiques tellement nombreuses qu'il nous est impossible de les suivre, non-seulement de point en point, mais encore de donner l'analyse de la plupart d'entre elles, qui ne s'appuient du reste que sur le témoignage, peu respectable, des Mémoires de la cour de Perse ^ dont l'auteur.
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comme il est facile de le prouver, n'est autre quo Voltaire. On saitque tous les moyens lui semblaient bons pour accréditer son système, et que plus d'une fois il recourut au mensonge et s'affubla d'un déguisement quelconque, avec la certitude d'être reconnu à son style et à son esprit : ainsi tour à tour il s'intitulait Aaron Malhuthaï, Jacques Aimon,Akakia, Akib,Alethès, Aletbof, Alelopolis, Alexis, Arty, et créait cent autres pseudonymes plus ou moins transparents; ou bien, gardant l'anonyme dans ses'ouvragesles plus importants comme dans ses plus minces opuscules, il employait sans cesse les presses clandestines de Hollande. Jaloux du succès des Lettres persanes de Montesquieu, Voltaire écrivit les Mémoires de la cour de Perse, et il y déposa l'anecdote du Masque de fer, dont il voulait orner bientôt son Siècle de Louis XIV, auquel il travaillait déjà.
Ce qu'il y a de vrai dans celte bistoire du comte de Vermandois, c'est qu'arrivé au camp devant Courtray, au commencement du mois de novembre 1683, il se trouva mal le 12 au soir et mourut le 19 d'une fièvre maligne. (Les Mémoii^es de Perse en font la peste, afin d'effrayer et d'écarter tous ceux qui auraient envie de le voir.) M"" de Montpensier, qui raconte ainsi la mort du comte de Vermandois, était contemporaine des faits et méiile une confiance que n'ont jamais pu conquérir les Mémoires de la cour de Perse,
Du reste, en 1745, le baron de Crunyngen (1) prouva victorieusement que l'aventure du prisonnier masqué devait être mise au rang des bruits populaires et des anecdotes romanesques et absurdes datis lesquelles la vrai-
0) Voyez sa lettre insûrée dans h liibliothcque raisonnée des ouvrages des Savants de l'Europe, numéro du mois de juin 1745.
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sanblance n est pas même observée. Ce mensonge trouva un adversaire encore plus redoutable dans le savant bibliographe Prosper Marchand, qui,!) convainquit d'erreur et môme d'ignorance l'auteur delà C/e/cfes J/emoires de Perse.
Sept ans après que l'homme au masque de fer eut été signalé à la curiosité des anecdotiers, Voltaire fit paraître le Biècle de Louis XIV en deux volumes in-12 : on chercha en vain dans cette édition. quelques détails sur le prisonnier mystérieux qui faisait alors le suj et de tous les entretiens. Ce ne fut que dans les éditions augmentées de 4753 que Voltaire se décida enfin a parler de ce personnage plus explicitement qu'on n'avait fait jusqu'alors; il assigna une date au commencement de cette captivité : quelques mois après la mort du cardinal Mazarin; il donna le portrait de la victime ; il n'oublia pas de décrire le masque dont la mentonnièi^e avait des ressorts d'acier, qui laissaient au prisonnier la liberté de manger avec ce masque sur son visage; enfin il fixa l'époque delà mort de cet inconnu, enterré en 1703, la nuit, à la paroisse Saint-Paul. Voltaire ajoutait cette réflexion remarquable : « Quand on envoya cet inconuu dans l'île- Sainte-Marguerilo , il ne disparut dans l'Europe aucun personnage considérable. »
Le succès du petit roman inventé par Voltaire contribua surtout à la vogue du Siècle de Louis X/F, et l'engouement était tel à cet égard, qu'à peine écoutat-on les justes réclamations de La Baumelle, qui, dans ses Motes critiques, prouva que l'histoire du Masque de fer était tirée d'un misérable pamphlet intitulé les Mé-
(I) Voyez sa leltre insérée dans la Bibliothèque française, à la date du 30 décembre 1745.
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moires de Perse. Ce fut aussi l'opinion de Prosper Marchand : il regarda la relation de Voltaire comme un emprunt fait aux Mémoires de Perse, mais revu, augmenté et retranché.
La critique avait alors commencé à retourner en tous sens le champ fertile des conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation qui avait tenté de reconnaître le comte deVermandois pour le Masque de fer, et divers écrivains de Hollande se réunirent pour accréditer un paradoxe basé, tant bien que mal, sur l'histoire : ils avancèrent que le prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur étranger, gentilhomme de la chambre d'Anne d'Autriche, et véritable frère de Louis XIV. La source de cette singulière et scandaleuse anecdote fut un petit livre assez rare, imprimé à Cologne, par Pierre Marteau, en 1696, in-12, sous ce titre : les Amours d Anne d Autriche, épouse de rjmis XIII, avec M. le cardinal de Richelieu ; mais, il est facile de se convaincre, à la lecture de ce pamphlet, que le manuscrit original portait seulement les initiales C. d. R., qu'un imprimeur ignorant ou de mauvaise foi a traduites par cardinal de Richelieu, quoique ce ministre jouât dans l'ouvrage un rôle bien distinct de celui de pèie. Le C. de R. signifie le comte de Rivière^ et ce comte est le Giafer des Mémoires de Perse. Mais, c'est trop longtemps remuer ce bourbier : laissons là cette imagination d'une cervel/e en délire, qui n'a pas craint de s'attaquer à la femme lu plus pure dont.l'histoire ait jamais conservé le nom.
Une autorité plus importante que celle d'un pamphlet orangiste avait accrédité en France l'opinion très-invraisemblaljlo, qui représentait le duc de Beaufo;! comme J'homme au Masque defer.Lagrange-Ghaucel,qui dc\ ait
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à ses Philippiqii.es l'avantage d'avoir puisé quelques documents traditionnels aux lieux mêmes où le prisonnier avait habité vingt ans avant lui, écrivit une lettre publiée dans l'Année littéraire en 1758, pour réfiiler certains points de la narration du Siècle de Louis XIV. Il disait que M. de Lamotte-Guérin, gouverneur des îles Sainte-Marguerite, du temps qu'il y était détenu (en 1718), lui avait assuré que ce prisonnier était le duc de Beaufort, amiral de France, qu'on croyait mort au siège de Candie, et qui fut traité delà sorte afin que cet amirot n'cntravcât pas les opérations de Colbert, chargé du département de la marine.
Lagrange-Chancel étant mort l'année même de la publication de sa lettre, Voltaire ne rentra dans la lice qu'après que Saint-Foix et le père Griffet y furent descendus; mais, ce ne fut pas pour se mesurer avec eux.
En 1768, le paradoxe s'empara de nouveau du Masque de fer, et Saint-Foix, par une lettre insérée dans l'Année littéraire^ essaya défaire valoir une hypothèse qui avait du moins le mérite de la singularité, et qui réussit à ce titre auprès des amis du merveilleux : Saint-Foix imagina que le prisonnier masqué était le duc de Monmouth , fils de Charles II, décapité à Londres le 15 juillet 1685. Un M. de Palteau, de la famille de Saint-Mars, pu])lia bientôt après, dans l'Année littéraire, quelques traditions de famille qu'il avait déià transmises à Voltaire, sans que celui-ci jugeât le moment venu d'en faire usage. Il résultait de ces notes que l'homme au Masque était connu sous le nom de Latour dans ses différentes prisons ; quequandil mourut, en 1704 (1703), on mit dans le cercueil des drogues pour consumer le corps; que cet homme, blanc de visage et bien fait de corps ^ quoiqu'il
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eût lu jambe un peu trop fournie par le bas, semblait être dans la force de l'âge, malgré sa chevelure blanche, etc., etc.
Saint-Foix revint encore à la charge pour achever de drlruire les présomptions qui pouvaient exister en faveur d:i duc de Beaufort: ce système deLagrange-Chancc4ne reposait que sur un ouï-dire. Le système présenté par Saint-Foix semblait prévaloir, lorsquele pèreGrifTet, savant éditeur de V Histoire de France du père Daniel, et auteur lui-même d'une bonne Histoire de Louis XIII, publia son Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans F histoire (in-12, Liège, 4769}. Ce jésuite, qui avait exercé à la Bastillele ministère de confesseur durant neuf ans, était plus que personne en état de lever le voile épais étendu sur le prisonnier masqué. Le père Griffet surpassa encore ce qu'on attendait de son esprit juste et impartial, en citant, pour la première fois, le journal manuscrit de M. Dujunca, lieutenant du roi à la Bastille en 1098, et les registres mortuaires de la paroisse de Saint- Paul.
Suivant ce journal, dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute, le prisonnier masqué arriva, de Pignerul à la Bastille, le jeudi, 18 septembre 1698, à trois heures après midi. La mort de cet homme était mentionnée dans le journal, à la date du lundi 19 novembre 1703. « II fut enterré le mardi, 2 novembre, à quatre heures du soir après midi, dans le cimetière de Saint- Paul : son enterrement coûta 40 livres, a Voici donc enlln des dates précises.
L'extrait des registres de sépulture confirmait l'exactitude du journal de M. Dujunca: «L'an 4703, le 19 no-
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vembre, Marchialy, tiédie, quarante-cinq ans, ou environ^ est décédé dans la Bastille ; duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20 dudit mars... » Cet extrait fut colkilionné sur Iç registre original, où le nom de Marchialy élait écrit avec beaucoup de netteté.
De plus, le père Griffet crut devoir relater quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749. Dès que le prisonnier fut mort, on avait brûlé gênéi^alement tout ce qui était à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures ; on avait regrallé et reblanchi les murailles do sa chambre, changé les carreaux, et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il u'eùL caché quelque billet ou quelque inarque. Après avoir rapjiorté ces nouvelles pièces d'un procès qu'on avait débattu en l'air jusque-là, le pèreGriflfet examina et réfuta tour à tour les Mémoires de Perse etJes lettres de Lagrange-Chancel, de M. de Palteau et de Saint-Foix. Puis il rapprocha les différentes traditions, pour en faire ressortir les contradictions et les invraisemblances : il en tira seulement deux faits, incontestables à ses yeux, savoir, que le prisonnier avait les cheveux blancs et que son masque élait de velours noir. Quant aux trois opinions émises au sujet de ce personnage, il ne voulut reconnaître ni le duc do Beaufort, ni le duc de Monmonth dans ce prisonnier d'État, et il préféra pencher du côté de la version des Mémoires de Perse j parce que le comte de Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystérieuse captivité, dont il fixa le commencement à l'année 1683 plutôt qu'à l'année 1661, comme avait fait Voltaire, plutôt qu'à l'année 1669. comme le prétendait Lagrange-
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Chancel, plutôt qu'à l'année 1685, comme l'exigeait le système de Saint-Foix.
Mais le père Grifîet ne donnait aucune raison qui l'autorisât à choisir la date de 1683 avec l'opiiyon qu'on y rattachait : il répéta les motifs que Saint-Foix avait développés avec une solide logique contre la supposition de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de Beaufurt, non-seulement n'était pas capable d'entraver les projets du roi et de Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles de grund-maître, chef '^t surintendant de la navigation et commerce de France , la charge d'amiral ayant été supprimée par le cardinal de Richelieu. Il traita d'«^67//Y/e la supposition de Saint-Foix, parce qu'un faux duc de Monmouth n'eût pas réussi à tromper les offlciers de justice et les soldats qui le conduisirent au supplice; et que d'ailleurs le véritable duc aurait-il été soustrait à l'échafaud, ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la révolution d'Angleterre.
Quantàla supposition qui faisait du comte deVermandoisle prisonnier mystérieux, le père Griffet ne radoi> tait qu'à cause du rapport de la date de sa captivité à la Bastille, tout en déclarant vouloir attendre, pour former une décision, qu'on eût la date cerlaino de l'arrivée de ce personnage à la citadelle de Pignerol ; car, jusque-là, on ignorait la vérité : il y a grande apparence qu'on ne lu 5«i/7-a/ama/5, disait-il àl'exemple du lieutenant de police d'Argenson.Mais cequi infirmelej ugementdu pèreGriffet relative au comlc de Vermandois, c'est une lettre de la présidente d'Oscmbray fl), qui parle des regrets infinis que laissa en mourant ce hls de Louis XIV et de iVl"'' de
(J) Dans le recueil de Bussy-Uabutia.
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La Yallière, qui avait donné des marques d'un prince extraordinaire ; — c'est l'épitaphe gravée à la louange du défunt dans le chœur de l'église cathédrale d'Arras; — c'est- surlont le témoignage des mémoires de M"® de Montpensier. Saint-Foix, en répondant aussitôt au père Griffcl, s'attacha surtout à démontrer que le Masque de fer ne pouvait être le comte de Vermandois. Pour répondre à un nouvel écrit du père Griffet, il fît venir (1770) d'Arras l'extrait des registres du chapitre de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait désiré que son fils fût inhumé dans le môme caveau qu'Elisabeth, comtesse de Yermandois, et femme de Philippe d'Alsace, comte de France, morte en H82; qu'une somme de i 0,000 livres avait été donnée au chapitre pour la fondation d'un ohit à perpétuité en mémoire du comte de Yermandois ; et que pour cet anniversaire, trois ans après l'enterrement, le roi avait fait don au chapitre d'un ornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un dais aux armes du comte de Yermandois, brodées en or. Comment concilier ces honneurs funèbres avec la prison perpétuelle du fils de Louis XIY? — La mort du père Griffet, arrivée l'année suivante (1771), mit un terme à cette longue et curieuse discussion.
Louis XV fut souvent pressé par ses courtisans sur le sujet du Masque de fer, qu'il abordait sans répugnance et qu'il entendait en souriant approfondir devant lui. A ToGcasion des deux systèmes débattus par SainL-Fûix et le père Griffet, Louis XV hopha la tête et dit : « Laissezles disputer ; personne n'a dit encore la vérité sur le Masque de fer. » Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, Laborde essayant de mettre à profit un
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moment d'abandon et de familiarité de son maître, pouf s'approprier sans périlcesecretqui avaitcausé, disait-on, la mort de plusieurs personnes, Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces mots : « Vous voudriez que je vous dise quelque chose au sujet du Masque de fer? Ge que vous saurez de plus que les autres, c'est que la prison de cet infortuné n^ a fait tort à personne qu'à lui.))
Parole i-emarquable, surtout pleine de vérité, comme le lecteur ne tardera pas à s'en convaincre.
Un était arrivé à la veille de la révolution française, sans que la discussion relative au Masque de fer eût rien perdu de sa vivacité et de son actualité. Le comle de Vcnuandois, un frère adultérin de Louis XIV, le duc de Beaufort et Monmouth étaient les seuls prétendants un peu sérieux au titre du Masque de /er, qu'on eût produits et discutés jusqu'alors. Lorsque, le 14 juillet 1789, la Bastille s'écroula, le premier prisonnier dont on demanda^ le nom aux cachots de l'antique forteresse, ce fut Vltomrneau Masque de fer.
Après de longues recherches dans les murs de 1j\ vieille citadelle, dans ses registres surtout, on trouva, dit un recueil de l'époque (1), « une carte qu'un homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers ; cette carte contient, ajoute le rédacteur, le numéro 64,389,000 et la note suivante : l'oucquct (2), arrivant des lies SaintQ-Mnr(]uerite, avec un masque de fer; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, Kei^sodion.)) Lç jiiurnaliste attestait avoir vu la carte ; elle fut reproduite
fl) Voyez la dernière feuille des Lotsirs d'un patriote français (recueil [lériodique), à la date du 13 a<iùt 1789.
(2) C'est bien l'drliiojjîraidic du temps où vécut le surintendant; maiS) depuis, on s'est contenté d'écrire ainsi ce nom : Fouquct.
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avec ses réflexions, sous ce titre : Grande découverte! l'homme au Masque de fer dévoilé (in-S" de sept pages d'impression). Cette plaquette fut vendue dans les rues, et cette opinion nouvelle, qui faisait du fameux surintendant Fouquet l'homme au Masque de fer, produisit certaine impression, quoique jetée sans preuves, sans nom d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique : on se rappela alors une phrase du Supplément au Siècle de Louis XI F, d'après laquelle le ministre Chamillart aurait dit que le Masque de fer « était un homme qni avait tous les secrets de Fouquet. » Des gens. fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Chamillart, que Saint- Simon nous dépeint d'un caractère vrai, droit^ aimant VEtat et le Roi comme sa maîtj^esse, opiniâtre à, l'excès^ avait dit la vérité sans pourtant manquer à son serment ni trahir un secret qui eût pu compromettre l'honneur de son maître ; selon une idée que d'autres ont eue avant vous, Chamillart voulait désigner Fouquet et ne le pas nommer : en effet, qui était mieux instruitdes secrets de Fouquet que Fouquet lui-même.
Le numéro inintelligible de 64,389,000 inscrit sur la carte précitée, renfermait peut-être un sens qu'on pouvait traduire par des lettres, car l'emploi des chiffres était très-usité alors dans les affaires d'État. Les trois X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières également plausibles : est-ce la désignation d'un registre, d'une série, d'une armoire ? Quant au nom propre de Kersadion, qui est un nom breton et qu'on doit lire de préférence Kcrsadiou ou Kersaliou^ c'est peut-être celui qu'on avait imposé à Fouquet, selon la règle des prisons d'État, où de fréquents changements de noms déroutaient les démarches actives des intéressés. Ainsi, M. de
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Palteau prétend que l'homme au Masque était connu sous le nom de Lo tour k la. BastiUe, et nous le voyons désigné par le nom de Marchialy sur les registres de la paroisse Saint- Paul.
Depuis 1789 jusqu'à 1830,1a discussion relative au Masque de fer a enfanté un grand nombre de systèmes et une foule d'écrits. Sept prétendants ont paru tour à leur sur la scène; ce sont : Arwedicks, patriarche schismatique;Matthioli, secrétaire du duc de Mantouc, enlevé par ordre de Louis XIV, qui, dit-on, redoutait son influence poMtique; puis Henri Cromwell, second fds du Protecteur ; le duc de Monmouth ; un fds naturel, d'autres disent un fds légitime d'Anne d'Autriche; le comte de Vermandois ; enfin le duc de Beaufort.
Résumons rapidement ce qu'il y a à dire touchant ces divers prétendants à la renommée du Masque de fer.
I. Arwedicks, « ennemi mortel de la religion [dit le chevalier de Taules] (Ij, et auteur de la cruelle persécution que les Arméniens catholiques avaient soufferte, » fut enfin exilé et enlevé, à la sollicitation des jésuites, par une barque française, pour être conduit en France et « mis dans une prison d'oil il ne pourrait jamais sortir.» L'entreprise réussit ; Arwedicks fut mené à l'île Sainte-Marguerite, « et de là à la Bastille, ou il mouru.t.n C'estM. de Taules qui le dit. Sa brochure parut en 1825; mais quoique l'auteijr se flattât d'attirer l'attention en accusant les jésuites sur la couverture de sa publication, elle fut confondue avec ce déluge d'écrits qui publiaient la résurrection de l'ordre entier en France, à la grande
(1) L'Homme au Masque de fer, mémoire historique où l'on réfulc les •lidérenteà opinions relatives h ce per>omi:ige mystérieux, et où l'on démontre que ce prisonnierfut une des victimes des Jésuites. (1823, in-S".)
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terreur des abonnés du Constitutionnel d'alors. M. âe Taules dit que le patriarche fut réclame jiibqueii i7i J parle gouvernement turc ; mais il n'indique pas la date de son enlèvement. Or, Arwedicks fut enlevé « pendant l'ambassade de M. Feriol à Constantinople (1), » et M. Feriol succéda dans cette ambassade à M. de Chàteauneuf, en 1699; or, Saint-Mars arriva en 1698 à la Bastille avec son prisonnier masqué. En outre, on sait maintenant qu' Arwedicks se convertit au catholicisme, recouvra sa liberté et mourut libre à Paris, comme le prouve son extrait mortuaire conservé aux archives des Affaires étrangères.
II. L'enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien prouvé que celui d'Arwedicks; mais quoique Matthioli, arrêté en 1679, ait été conduit à Pignerol, on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec le Masque de fer. Catinat dit de lui, dans une lettre à Louvois : « Personne ne sait le nom de ce fripon; » Louvois écrit à Saint-Mars : « J'admire votre patience, et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite, quand il vous manque de respect, etc., etc.» Il y a loin de ce style aux respects qu'on prodiguait au célèbre prisonnier, et que tous les auteursont été unanimes à constater. Matthioli, du reste, mourut en 1681.
III. Quant à Henri Cromwell, il est étrange que ce second fils du Protecteur soit rentré dans une obscurité si complète en 1659, qu'on ne sait ni oti il a vécu, ni où il mourut. Pourquoi serait-il devenu prisonnier d'État en France, où son frère avait le privilège de séjourner sans
(1) Mémoire manuscrit de M. de Bonae, ambassadeur de France à Constantinople, en 172t, aàs archives des Affaires étrangères.
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être inquiété? Le probable ne supplée pas ici à l'absence de toute espèce de preuves.
rv. Sans mettre en question le plus ou moins de vraisemblance qu'il y avait à une prétendue substitution de personnes au supplice de Monmouth, il suffit d'opposer à la date. du Jo juillet JG80, jour de l'exécution de ce prince, cette phrase d'une lettre de Barbezieux à Saint-. Mars, écrite le -1 3 août 1691 : « Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde (lepids vingt ans.»
\. Pour ce qui est d'un fils naturel ou légitime d'Anne d'Autriche, il suffit de quelques mots pour démontrer l'absurdité de cette supposition. Barbezieux écrivait à Saint-Mars, le 17 novembre 1697 : « Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qn' a fait y otre ancien prisonnier.» Le ministre ne se fût pas servi de cette locution précise, dans le cas où l'inconnu n'aurait eu que sa naissance à expier. « Au reste, dit un critique distingué (1), ce système n'a jamais produit un seul document authentique, et ne repose que sur des présomptions romanesques.» Nous avons dit, un fils natui^el ou un fils légitime .-relativement à ce dernier, Soulavie publia, en 1 790, le bruit que voici : Deux pâtres seraient venus, pendant la grossesse d'Anne d'Autriche, annoncer à Louis Xllf que la reine son épouse meltraitau monde deux jumeaux qui causeraient de grandes guerres par leur rivalité : Louis XIII, sacrifiant ses devoirsde père au bonheur de son peuple, aurait pris sur-le-champ la résolution de cacher à jamais lai naissance du second de ses fils. Ou devine le reste.
(l) Paul Lacroix, auteur d'un excellent travail sar VEommi au Ma de fer.
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On sait aujourd'hui que rien ne coûtait à Soulavie en fait de mensonges, « grâce au sentiment patriotique dont il était animé,» dit Ghamfort, le panégyriste de ce misérable éditeur de ce tissu d'impostures qui s'appelle les Mémoires du Maréchal de Richelieu. Mais, tirons un voile sur ces infamies.
VI. La fameuse lettre de Barbezieux qui met en échec tous les systèmes, ne laisse pas même discuter l'identité du comte de Vermandois, mort en 1683, — avec l'inconnu, prisonnier depuis vingt ans en J691,
Vil, Le système relatif au duc de Beaufort est plus raisonnable que tous les précédents, pour expliquer les iliotifs de sa réclusion à la' Bastille : mais, on sait maintenant que, lorsqu'en 1669, Louis XIV le chargea de secourir Candie assiégée par les Turcs, Beaufort fut tué dans une sortie, le 26 juin, sept jours après son arrivée. Beaufort n'a donc pu être l'Homme au Masque de fer.
Il est prouvé pour nous, que le fameux prisonnier àii Masque n'était autre que le célèbre surintendant Fouquet : la minutieuse comparaison des faits et des dates ne permet plus l'hésitation à cet égard. Arrêté en 1661 j condamné à la prison perpétuelle en 1064, Fouquet fut enfermé d'abord à Pignerol, puis aux îles Sainte- Marguerite, enfin à la Bastille, où il finit ses jours. Voilà notre conviction ; il nous reste à la baser sur des faits solides, et après avoir prouvé ce que nous avançons, à dire les motifs qui amenèrent la longue captivité de Fouquet, — captivité qui ne finit qu'avec sa vie.
Pour établir maintenant d'une manière victorieuse, que le Masque de fer et Fouquet ne sont qu'une seule et même personne avec deux noms différents, et à des époques différentes, il suffira de prouver ; 1" Que les pré-
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cautions apportées dans la garde de Fouquet à Pignerol ressemblent en tout point à celles qu'on déploya plus tard pour l'homme au Masque à la Bastille comme aux îles Sainte-Marguerite ; 2" que la plupart des traditions relatives au prisonnier masqué paraissent devoir se rattacher à Fouquet ; 2'' que l'apparition du MoMpie de fer a suivi presque immédiatement la prétendue mort de Fouquet en 1680 ; 4° que cette mort de Fouquet, en 1680, est loin d'être certaine; 5° que des raisons politiques et particulières ont déterminé Louis XIV à le faire passer pour mort; 6" enfin,que l'époque de la mort de Fouquet, en 1680, étant reconnue fausse, les faits et le& dates, les inductions et les probabilités viennent à l'appui de ce système, qui est celui de M. Paul Lacroix et aussi le nôtre, que nous avons corroboré de faits curieux. Ce système deviendrait incontestable si la carte trouvée à la Bastille en 1789 existait encore : cette pièce est une des plus fortes preuves qu'on puisse invoquer.
I. Dès que la chambre de justice, par son arrêt du 20 décembre 1664, eut déclaré Fouquet atteint et convaincu dabus et malversations par lui commises au fait des finances dans les fonctions de surintendant, et l'eut banni à perpétuité hors du royaume^ en confisquant tous ses biens, \g roi Jugea qu'il y pouvait avoir gt'and péril à laisser sortir ledit Fouquet hors du royaume^ vu la corhnaissance particulière qu'il avait des affaires les plus im-portantes de l' Etat; en conséquence la peine de bannissement perpétuel fut co)/iuiuée en celle de piison perpétuelle, et trois jours après l'arrêt rendu, Fouquet monta en carrosse avec quatre hommes, et partit esc(jrlé décent mousquetaires pour être conduit au château de Pigiiorol sous la conduite de M. de Saint-Murs. Ou retint à la Bas-