‹ Erreurs et mensonges historiquesChapitre 7 sur 18 · GALILÉE, MARTYR DE L'IXQUISITION · texte numérisé non relu

GALILÉE, MARTYR DE L'IXQUISITION

Depuis deux siècles que Galilée est mort, son nom n'a cessé, pour la plus grande partie du public, de figurer avec honneur parmi les génies incompris de leur époque, et persécutés par l'Inquisition, dont Galilée est, dit-on, une des plus glorieuses victimes.

Cependant, des réclamations contre ce mensonge historique se sont élevées avec force par une bouche protestante et impartiale. En 1784, Mallet du Pan, célèbi'e écrivain genevois, publia dans un recueil français, trèsen vogue (1), une réfutation complète des Mensonges imprimés au sujet de la persécution de Galilée; tel est le titre de son travail. Nous allons laisser la parole à Mallet du Pan : une telle autorité ne saurait être un instant suspecte ou suspectée.

« Qu'un préjugé historique ait vingt ans de crédit, il faudra des siècles pour le détruire, et souvent les siècles ne le détruiront pas. Intéresse-t-il des souverains heureux ou puissants? les historiens, comme l'a ol)servé M. Horace Walpole, au sujet de Richard III, ser-

(1) Le il/ercure de Vrana. 1684, juillet, t. III, p. 121 à 180.

86 GALILÉE, MARTYR DE L'iNQUI SIT ION.

viront de témoins contre la vérité. S'il s'agit de doctrines, de partis , d'opinions de circonstance à faire prévaloir, les traditions d'erreurs deviendront presque inébranlables : elles reposent sur deux bases solides, l'enthousiasme et la crédulité.

n L'un et l'autre ont trop influé sur la peinture des iniquités de l'Inquisition àRome : au premier coupd'œil, il semble impossible de calomnier cet établissement ; cependant il faut l'excuser, sinon l'absoudre, d'une des plus graves offenses qu'il ait faites à la saine philosophie, savoir, de la condamnation de Galilée.

» A entendre les récits pathétiques et les réflexions à ce sujet répétées dans mille ouvrages, le physicien toscan fut sacrifié à la barbarie de son siècle et à l'ineptie de la cour de Rome ; la cruauté se joignit à l'ignorance pour étouffer la physique à son berceau ; il ne tint pas aux inquisiteurs qu'une vérité fondamentale de l'astronomie ne fût ensevelie dans le cachot de son premier démonstrateur.

» Cette opinion est un roinan. Galilée ne fut point persécuté comme bon astronome, mais en qualité de mauvais théologien. On l'aurait laissé tranquillement faire marcher la terre, s'il ne sefût point mêlé d'expliquer la Bible. Ses découvertes lui donnèrent des ennemis, ses seules controverses des juges, sa pétulance des chagrins. Si cette vérité est un paradoxe, il a pour auteurs Galilée luimême, dans ses Lettres manuscrites, Guichardin et le marquis Nicolini, ambassadeurs des grands-ducs à Rome, tous deux, ainsi que les Médicis, protecteurs, disciples, amiszélésduphilosopheimpérieux. Quant à la ôarèane de cette époque, les bai^bares étaient le Tasse, l'Arioste, Machiavel, Bembo,Torricelli, Guichardin, FraPaolo, etc. »

GALILÉE, MARTYR DE l' INQU FSITION. 87

En étudiant quelques instants la vie de Galilée, n'oublions pas ce mot si remarquable de Mallet du Pan, mot qui résume le mieux du monde la discussion relative au prétendu martyr de l'Inquisition : « Galilée ne fut point persécuté comme bon astronome, mais en qualité de mauvais théologien. »

A l'époque où parurent les lignes précitées, personne ne répondit au critique genevois, et depuis on pouvait penser que la science historique, au défaut de l'opinion publique, toujours lente à s'éclairer, ayant fait de notables progrès, une rectification basée sur de plus amples matériaux était devenue inutile, lorsqu'à la même date (en 1841] parurent deux ouvrages, l'un français, l'autre anglais, qui reproduisaient les vieilles imputations mensongères à l'endroit de Galilée et de l'Inquisition. Le premier de ces ouvrages est intitulé : Histoire des sciences mathématiques^ par M. Libri, membre de l'Institut; le second a pour titre : Les Martyrs de la science {l), par sir David Brewster, membre de l'Académie royale de Londres. C'est en présence de ces deux livres, que M. de Falloux conçut l'idée d'une excellente biographie de Galilée (2), à laquelle nous empruntons quelques-uns de ses traits les plus saillants.

Galilée naquit àPiselelS février 156 i. Ses premières annSes, comme celles de toutes les vives intelligences,

(1) Voici le titre, passablement long, de l'ouvrage anglais : The Marlyrs of Science, or tlie lives of Galileo, Tyclio Brahe and Kepler, by sir David Brewster, princip.il of the United collège of Saint-Salvator and Saiiit-Leonard, Saint-Andrews; fellow of tbe royal society of London; vice-président of the royal sociely of Edinburgh ; corresponding ineinber of theinstitute of France, and meinber of the Académies of Saint-Petersburg, Stockholm, Berlin, etc., etc.

(2) DaM le Corresponiant, 1847, p. 481 à 520.

88 GALILÉE, MARTYR DE l'iNQU ISITION.

qui prennent l'expérience pour base de leurs études, se passèrent à construire des machines et des instruments dont il s'amusait avec ses condisciples. Ce travail ne perlait aucun préjudice à ses études régulières, dont le cercle était alors d'une immense étendue. Doué des plus remarquables facultés, animé d'une sublime émulation, Galilée partageait ses heures de loisir entre les distractions les plus élevées. Cependant, entre les professions libérales, la médecine était alors une des plus lucratives. Son père résolut de lui faire embrasser cette carrière, et le 5 novembre 1581, Galilée s'asseyait sur les bancs de l'université de sa ville natale. Mais, dès lors, et malgré les justes appréhensions de son père, Galilée délaissait l'art de guérir pour s'adonner avec passion aux sciences exactes. Vaincue par les signes manifestes dont Dieu marque les hautes vocations, la famille de Galilée le laissa suivre sa voie, et bientôt le jeune disciple de l'université devint professeur h son tour par l'entremise du cardinal Del Monte.

Dès l'âge de dix-huit ans , époque de son entrée à l'université, son antipathie innée pour la philosophie d'Aristote prit un libre développement. Comme le dit avec une profonde raison sir Brewster, l'apologiste de Galilée : « Oubliant que tout ici-bas est progressif et que les erreurs d'une génération , passées au crible de la discussion, font place à de nouvelles découvertes, Galilée ne prévoyait pas alors que ses propres théories et ses travaux incomplets seraient un jour aussi soumis à la loupe d'une critique sévère. Il commit donc une véritable faute en fustigeant sans pitié les préjugés de l'ignorance de ses adversaires. Quiconque a l'insigne bonheur de devancer son époque, ne doit pas trouver étrange

GALILÉE, MA.RTYR DE l'INQUISITION. 89

que ses contemporains moins heureux restent en arrière. Les hommes ne sont pas nécessairement entêtés parce qu'ils s'attachent à des erreurs profondément enracinées et vénérables ; ils ne sont pas absolument stupides, parce qu'ils sont lents à comprendre et lents à embrasser de nouvelles vérités (1). »

« L'innovation, ajoute M. de Falloux (2), ne se présente pas toujours avec les signes d'une transition nécessaire, et souvent elle effraye au delà des bornes d'une prudence raisonnable. Les caractères timides, les esprits tardifs forment d'abord la majorité d'une aggrégation d'hommes, même éclairés, en attendant qu'une passion les transporte ou qu'un éclair d'évidence les illumine. C'est cette masse contre laquelle se heurtait Galilée ; la résistance, en outre, n'était pas particulière aux hommes d'Église ni à l'Italie. La France et ses universités avaient donné les plus funestes exemples. Qu'on se rappelle les troubles de nos écoles presque semblables à des guerres civiles, et on conviendra que Galilée fut encore mieux traité que Kamus.

» Il faut observer enfin que Galilée n'était pas un simple mathématicien; il cinglait à pleines voiles sur un océan plus orageux. Son œuvre s'appliquait clairement K la rénovation complète des bases de la philosophie, et ses découvertes astronomiques ont trop effacé, pour la postérité, ce côté saillant de son action.

» J'ai étudié plus d'années la philosophie (écrivait-il lui-même', que de mois la géométrie. »

La réputation de Galilée était déjà répandue au loin en Europe. L'archiduc Ferdinand, depuis empereur

(1) Page 8.

1%) Pages 487 et 488,

j() GALILÉE, MARTYR DE l'iNQUISITION.

d'Allemagne, le landgrave de Hesse et les seigneurs d'Alsace et de Mantoue honoraient ses cours de leur présence. Le prince Gustave-Adolphe de .Suède voulut également recevoir de lui des leçons de mathématiques pendant son séjour en Italie.

De découverte en découverte, Galilée, qui avait, un des premiers en Italie, adopté le système de Copernic, relatif au mouvement de la terre, arriva à vouloir démontrer, par le témoignage de la théologie, ses propres idées à cet égard.

<c Copernic avait traité le système du mouvement de la terre avec la simplicité et le sang-froid teutoniques. Il s'était biengardéde faire intervenir dans cette hypothèse aucune allégation des Livres saints. Plus vif, plus dissertateur, plus amoureux de renommée, Galilée ne se contenta point d'adopter cette vérité physique, ni de l'établir dans ses leçons, il fit dégénérer sa théorie en dispute théologique ; c'était l'esprit du temps ; et l'un des plus grands génies de l'Italie s'échauffa pour mettre d'accord la Bible et la physique.

» Il composa divers mémoires manuscrits à ce sujet, moins hardis que singuliers. Ils alarmèrent les Jacobins, péripatéticiens et inquisiteurs; à ce double titre ils virent de mauvais œil les concordances de Galilée, sans penser à lui en faire un crime. . .

» Galilée, fort de sa renommée, et désiré à Rome, y arriva en mars 1611. Il y démontra ses découvertes; il fit observer les taches du soleil à la plupart des cardinaux, prélats et grands seigneurs; il en repartit trois mois après. Les acclamations, les hommages, les fêtes ne l'avaient point quitté durant son séjour; personne ne songea à l'accuser d'hérésie, et la pourpre romaine ne

GALILÉE, MARTYR DE l'iNQ U ISITI ON. 01

couvrait alors que ses admirateurs. Viviàni, disciple et biographe de Galilée, c'est-à-dire son panégyriste, convient de celle gloire universelle : comment donc fut -elle troublée?» se demanc'e Mallet du Pan (1), dont on vient de lire ce qui précède.

Pour conserver à celte discussion son caractère grave et éminemment impartial, nous nous bornerons an rôle modestede citaieur : c'est donc M. de Fallnuxqui va répondre,

« Le gant était... jeté aux théologiens, et malheureusement ceux qui le relevèrent ne crurent que trop qu'ils avaient la religion à défendre. L'Inquisition évoqua l'affaire...

» C'est dès la première intervention des inquisiteurs qu'il importe de bien préciser la position de ce tribunal, ainsi que la portée de ses actes en cette affaire. Un religieux dénonce un savant, d'autres religieux le jugent; d'où l'on a conclu l'antagonisme de l'Eglise et de la science. C'est le contraire qui fut vrai. Les religieux n'épousent ici que trop les animositês, les préjugés, les vengeances académiques. Les moines occupent une grande place dans l'histoire de Galilée, non à titre de contradicteurs systématiques, mais parce que les monastères étaient alors le foyer le plus ardent des préoccupations et des controverses scientifiquos ; et le môme homme qu'accusaient des Dominicains et des Jésuites se trouva en même temps défendu par des Jésuites et des Dominicains (2'. »

Les impressions défavorables à Galilée n'étaient pas bien dangereuses, puisque sa seule présence les dissipa. On lui prodigua les mêmes témoignages d'estime et d'a-

(1) rages 122 et 123, l. c. sup,

(2) Pages 500 et 501.

92 GALILÉE, MARTYR DE L 'iNQU ISITION.

initié. Après ce triomphe, il ne lui restait plus qu'à revenir à Florence, qu'à jouir de la liberté philosophique qu'on lui accordait, qu^à développer son système parles preuves physiques et mathématiques, sans les étayer de discussions très-étrangères au progrès des sciences. Le cardinal del Monte, et divers membres du saint office, lui avaient tracé le cercle de prudence où il devait se renfermer. Son ardeur, sa vanité l'emportèrent. Il voulut que l'Inquisition pensât comme lui sur des passages de lÉcriture. a II exigea, dit Guichardin (1), que le pape et le saint office déclarassent le système de Copernic fondé sur la Bible ; il assiégea les antichambres de la cour et les palais des cardinaux ; il répandit mémoires sur mémoires Galilée a fait plus de cas de son opinion que de

celle de ses amis Après avoir persécuté et lassé plusieurs cardinaux, il s'est jeté à la tète du cardinal Orsini. Celui-ci, sans trop de prudence, a pressé vivement Sa Sainteté d'adhérer aux désirs de Galilée. Le Pape, fatigué, a rompu la conversation, et il a arrêté avec le cardinal Bellarmin que la controverse de Galilée serait

jugée dans une congrégation le 2 mars Galilée met

un extrême emportement en tout ceci; et il n'a ni la force, ni la sagesse de le surmonter »

Ces réflexions judicieuses d'un des meilleurs amis de Galilée firent rappeler l'indiscret physicien. Il quitta malgré lui Rome au commencement de juin 1616.

Lui-même, dans ses lettres au secrétaire du grandduc, fait connaître le résultat de la congrégation, tenue les 6 et 12 mars de la même année. « Les Jacobins, dit-il, ont eu beau écrire et prêcher que le système de Copernic

(1) Dépèches de Guicliardiu, du 4 mars 1G16.

GALILÉE, MARTYR DE L'iNQU I SITION. 93

était hérétique et contraire à la foi, le jugement de l'Église n'a pas répondu à leurs espérances : la congrégation a seulement décidé que l'opinion du mouvement de la terre ne s'accordait pas avec la Bible. On a défendu les

ouvrages qui soutiennent cette conformité Je ne suis

point intéressé personnellement dans l'arrêt. »

Remarquons, avec Mallet du Pan (1), qu'avant son départ, ce même Galilée, qui venait d'affronter l'Inquisition et de tout tenter pour en convertir la théologie, eut une audience très-amicale du pape Paul V, qui passa près d'une heure avec lui. Le cardinal Bellarmin, il est vrai, lui fit défense, au nom du Saint-Siège, de reparler de ces accords scolast.iques entre le Pentateuque et Copernic, mais sans lui interdire aucune hypothèse astronomique. Cette défense fut insérée dans les registres du saint office.

Quand Maffeo Barberini monta sur le trône pontifical, sous le nom d'Urbain VIII, Galilée et ses amis saluèrent son élévation à la papauté comme un événement favorable au progrès de la science. Urbain VIII avait été l'ami personnelde Galilée. Quoique incapable, depuis plusieurs années, de voyager autrement qu'en litière, il voulut cependant entreprendre le voyage de Rome, dans le liut exprès de féliciter son ami sur son élévation au trône pontifical^ Galilée arriva dans la capitale du monde catholique au printemps de 1624. La réception qui l'attendait surpassa de beaucoup son espérance; pendant ses deux mois de séjour au pied du Vatican, le Pape ne lui accorda pas moins de six longues audiences, et l'accueil de Sa Sainteté eut toujuurs le caractère le plus signili-

(1) Page li5.

94 GALILÉE, MARTYR DE l'iNQU ISITION.

calif. Non-seulement Urbain combla Galilée de présents, mais encore il écrivit une letlre au grand-duc de Toscane pour recommander Galilée à sa protection particulière. Non content de s'être assuré l'amitié du Pape, il essaya de concilier au système de Copernic la bienveillance des cardinaux. Il eut à cet effet plusieurs entrevues avec différents membres du sacré CoUége.

Galilée, comme l'ont très-bien établi Mallet du Pan et sir Brewster, n'eut jamais la conscience des égards qu'il avait rencontrés dans l'Inquisition en 1615. Il emporta, en quittant Rome, une hostilité envers TÉglise, comprimée, mais profondément entretenue; et la résolution de propager son système paraît avoir été chez lui contemporaine de la promesse d'y renoncer. Ainsi, «il imprima, en 1615, un discours adressé à Christine de Lorraine, 011 les gloses théologiques venaient à l'appui des expériences. Cette vaine dispute, cette prétention prohibée étaient aussi chères àGalilée que l'hypothèse même de Copernic. Rome fut inondée de mémoires, écrits en' 1616, où le physicien s'efforçait de faire dégénérer en question de dogme la rotation du globe sur son axe.

« La cour de Rome ne voulait que prévenir d'ultérieures interprétations des Livres saints, confrontés avec la nouvelle philosophie... Galilée était répréhensible d'avoir compromis l'intérêt des sciences, le grand-duc son protecteur, les cardinaux ses partisans, par cette ridicule désobéissance à l'injonction qui faisait sa sûreté. Il ne s'agissait point de la défense de la vérité, mais d'une querelle honteuse, mais de subtilités indignes d'un vrai philosophe (1;. »

(1) Mdllet du i'an, p. 1-27.

Page 1