‹ Erreurs et mensonges historiquesChapitre 8 sur 18 · GALILÉE, MARTYR DE L INQUISITION · texte numérisé non relu

GALILÉE, MARTYR DE L INQUISITION

Avec une bonté toute paternelle, « le Pape fit parvenir en secret à Galilée les accusations de ses ennemis ; et au lieu de remettre l'examen de son affaire au saint office, il en chargea une congrégation particulière. Les esprits étaient prévenus, non par fanatisme, ni par bêtise, comme tant de déclamateurs l'ont répété ; l'orgueil de ne pas céder allumait le différend ; et si cet orgueil est excusable dans Galilée, ne l'était-il pas dans le Pape, dans Bellarmin, dans l'inquisition , dans la cour de Rome tout entière, provoquée par des imprudences (1) ? »

Ainsi parle Mallet du Pan. Écoutons maintenant un des plus chauds partisans de Galilée, sir Brewster : « Quelques concessions que nous puissions faire uu caractère ardent de Galilée, aux particularités de sa position, quand bien même nous approuverions et justifierions sa conduite passée, sa visite à Urbain, en 16:24, le plaça, envers la papauté, dans une situation qui réclamait de sa part une conduite correspondante et nouvelle... Ainsi honoré des principaux membres de l'Église, amicalement traité des plus hauts dignitaires, Galilée aurait dû se croire en sûreté contre les attaques des fonctionnaires de second ordre, et en possession de la plus grande liberté pour continuer ses recherches et publier ses découvertes, pourvu toutefois qu'il évitât de toucher au dogme de l'Église.

» La pension donnée par Urbain n'était pas une de ces récompenses que les souverains quelquefois accordent aux services de leurs sujets. Galilée étail étranger à Rome; le souverain des États de l'Église ne lui avait aucune obligation. Ainsi nous devons regarder collo

(1) Mallet du Pau, p. 19.7 et 1?*^

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pension comme un don du Pontife romain à la science elle-même, et comme une déclaration au monde chrétien que la religion n'était pas jalouse de la philosophie, et que l'Église romaine respectait et alimentait partout le génie humain.

» Galilée envisagea toutes ces circonstances sous un aspect différent (1). »

Il crut qu'on redoutait la puissance de sa parole, et s'enivrantde ce qu'il croyait déjà le triomphe, il creusa l'ahîme au bord duquel la main paternelle de l'Église tentait de le retenir.

Enfin parut, en 1632, le Système du monde de Galileo Galilei^ ouvrage dans lequel, sous une forme ironique et mordante, Aristote et son influence, et surtout l'Inquisition et l'Église même étaient livrés au sarcasme. Ce livre fut traduit devant l'Inquisition, et Galilée fut sommé de comparaître en personne, à Rome, Il y arriva le 14 février 1633.

« Comment y fut-il traité? Avec des égards inusités, avec des attentions particulières, avec des ménagements qui attestaient le respect public pour son génie (2). »

« Tout le temps du procès, dit sir Brewster, Galilée fut traité avec une déférence marquée. Abhorrant, comme nous devons le faire, les principes et les pratiques de cet odieux tribunal (continue l'auteur anglais), blâmant son usurpation sur le domaine de la science, cependant nous devons admettre que dans cette occasion les délibérations ne furent pas dictées par la passion, ni son pouvoir dirigé par la vengeance. Traduit à la barre comme hérétique, Galilée se présenta avec les attributs

(1)1. c, sup.

(2)MaUet du Pan, p. 128.

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reconnus d'un sage, et, quoique coupable devant les lois dont ce tribunal était gardien, on accorda à son génie le plus profond respect et à ses infirmités la plus grande commisération.

» Au commencement d'avril, quand vint l'examen en personne, on le transféra au saint office; mais au lieu de le soumettre à l'emprisonnement cellulaire, selon la coutume, on lui donna des appartements dans la maison du fiscal de l'Inquisition. Sa table fut fournie par l'ambassadeur, et son domestique, qui eut la permission de le servir, dormait dans un appartement voisin. Cette réclusion presque nominale parut néanmoins insupportable à Galilée. Il paraît que le cardinal Barberini eut connaissance de la disposition de son esprit. Avec une générosité qui sera toujours honorée par la postérité, il élargit le philosophe sous sa propre responsabilité, et dix jours après le premier examen, le dernier jour d'avril, Galilée fut rendu au toit hospitalier de l'ambassadeur toscan (1)...

» L'Inquisition ayant interrogé Galilée lui accorda un temps convenable pour préparer sa défense. Il sentit alors la difficulté d'alléguer quoi que ce fût qui ressemblât à une justification plausible de sa conduite, et il eut recours à d'ingénieux mais vains artifices, qui furent considérés par le tribunal comme une aggravation de sa faute. »

Personne, ajoute Mallet du Pan, n'ignore que Galilée eut la liberté de se défendre, et qu'il se défendit. Cette apologie, conservée dans une de ses lettres mainiscrites... est un véritable galimatias. Ce n'est pas la réa-

(1) On peut conférer tous ces détails avec ce qu^. dit Mallet du Pan, p< 128 el 129.

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lité du mouvement de la terre qu'il démontre aux inquisiteurs, il ergote avec eux sur Job et sur Josué

» La sentence rendue, la rétractation exigée (1), la prison commuée en une relégation à l'hôtel de Toscane, sont assez connues. Cette sévérité fut purement de forme : on voulut intimider les autres catholiques, tentés de faire aussi des commentaires et de désobéir au Saint- Siège. Le but rempli, au bout de douze jours, Galilée se vit maître de retourner dans sa patrie ; il avait si peu souffert pendant sa détention, que, malgré ses soixantequinze ans, il fit à pied une partie de la route de Rome à Viterbe(2). »

Le récit de Mallet du Pan et celui du sir B. Brewster, que nous avons suivis pas à pas, ne parlent d'aucune douleur matérielle infligée au prisonnier de l'Inquisition. Cependant quelques écrivains, ne pouvant renoncer encore aux circonstances aggravantes de ce déplorable procès, argumentent d'une expression de la sentence même pour établir que Galilée fut livré à la question, et qu'il en contracta une infirmité demeurée incurable (3). La sentence dit en effet que l'accusé fut soumis à un examen rigoureux, et ce terme, dans le style légal de l'Inquisition, signifiait interrogatoire par voie de tortures.

Or, cela est-il conciliable avec ce que Ton vient de lire? Cette expression peut-elle être comprise autrement que comme une formule conservée dans le style de celte austère chancellerie? L'ambassadeur toscan n'aurait-il

(1) On a dit, mais sir David Brewster ignore sur quel fondement, que Galilée, se relevant après son abjuration, frappa du pied, et dit à voix basse à l'un de ses amis: £ pwr si muove. (Et cependant elle se meut!) Conle absurde!

(2) Mallet du Pan, p. 129.

(3) Voir M. Libri, p. 259 et suiv. " • ,

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pas immédiatement protesté ? Dans le cas oti, pour un intérêt momentané, Galilée se fût imposé le silence, n'aurait-il pas plus tard exhalé sa plainte?... Mais pourquoi se poser de telles questions quand pas un fait ne les motive, sinon le délire imbécile de quelques écrivains dont le nom seul est la première des condamnations.

« Il faut, dit Mallet du Pan, entendre Galilée luimême, pour se faire une idée juste de ces chimériques souffrances ^àoni on ne cesse de parler dans de prétendus livres historiques. »

Une lettre conservée à la bibliothèque impériale de Paris, et que M. de Falloux a publiée le premier (1), montre à nu l'état de son âme et la liberté de ses épanchements au dehors (janvier 1634). Elle est adressée à un ami :

« Je passe maintenant au sujet de votre lettre, et, voulant répondre aux questions que vous m'adressez à plusieurs reprises sur les malheurs que j'ai eus à supporter, je ne pourrais que vous dire, en résumé, que, depuis biendes années, je n^ai jamais été mieux en santé, grâce à Dieu, qu après ma citation à Rome. J'ai été retenu cinq mois en prison dans la maison de l'ambassadeur de Toscane, qui m'a vu et traité, ainsi que sa femme, avec un si grand témoignage d'amitié qu'on n'eût pu mieux faire à l'égard de ses plus proches parents. Après l'expédition de ma cause, j'ai été condamné à une prison facultative au libre arbitre de Sa Sainteté. Pour quelques jours, cette prison fut le palais et le jardin du grand-duc, à la Trinité du Mont. Ensuite j'échangeai cette résidence contre la maison de Mgr l'archevêque, à Sienne, où j'ai passé

(l, Voir Je C'orrcsponclanf, i. c. suj)., p. 515 et 516.

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cinq mois en compagnie du Père de Saint-Iré et en visites continuelles de la part de la noblesse de cette ville... N'ayant donc point souffert dans /es deux choses gui doivent seules nous être chères au-dessus de toutes les autres, je veux dire dans la vie et dans l'honneur;... au contraire pétant à l'abri sous ces deux rapports... H faut que les amis absents se contentent de ces généralités ; car, tous les incident^!, qui sont en grand nombre, surpassent de trop les limites d'une lettre... »

Dans une autre lettre, il trace avec une grande liberté d'esprit le portrait de ses juges, et n'indique nulle part ni réticence, ni arrière-pensée (1).

« Comparez maintenant, dirons-nous avec Mallet du Pan (2), comparez cette sérénité avec les lamentations de tant d'usurpateurs du martyre, qui remplissent l'univers de leurs brochures et de leurs clameurs, lorsqu'on leur a défendu un méchant livre ? Comparez ce récit avec le tableau de fantaisie tracé par des romanciers qui s'intitulent historiens, et toujours suivis de cinquante plagiaires. »

Galilée mourut le 8 janvier 1642, dans la 78' année de son âge, après avoir vu ses dernières années affligées par des pertes de famille et par une cécité complète.

On le voit, ce n'est point comme bon astronome; 7nais en qualité de mauvais théologien (pour nous servir des termes de Mallet du Pan), que Galilée fut cité au tribunal de l'Inquisition.

« En 1622, Thomas Campanella, moine de la Calabre, publia une Apologie de Galilée, dédiée à don Boniface Gaëiani, cardinal, et il paraît, d'après la dédicace, qu'il

(1) V. Mallet du Pau, p. 129 et 130 — et Tiiaboschi,

(2) Page 130.

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avait entrepris l'ouvrage par ordre du cardinal, à qui le sacré collège avait confié l'examen de cette question. Après une habile défense de son ami, Campanella revint, dans la conclusion de son apologie, sur la prohibition des ouvrages de Galilée, et observa que l'effet d'une telle mesure serait de le faire lire et estimer davantage. La hardiesse de l'apologiste, dit sir Brewster, est sagement tempéréepar l'humilité de l'ecclésiastique, et il termina son ouvrage en déclarant qu'il soumet toutes ses opinions écrites ou à écrire aux opinions de sa sainte mère l'Église romaine et aux jugements de ses supérieurs. »

Hélas ! si Galilée avait terminé son Système du monde par la péroraison de son apologiste Campanella, et s'il l'avait dédié au Pape, son ouvrage eût pris place dans la bibliothèque du Vatican, à côté du livre de Copernic.

«Si, comme ledit avec raison sir Brewster, Galilée avait soutenu son innocence, proclamé ses sentiments, s'il en avait appelé aux opinions reconnues des dignitaires de l'Église, et même aux actes de ses pontifes, il aurait déjoué, confondu les accusateurs. Puisque Copernic, prêtre catholique lui-même, avait ouvertement soutenu le mouvement de la terre et la stabilité du soleil ; puisqu'il avait dédié l'ouvrage qui maintenait ses opinions au pape PaulIII, puisque le cardinal Schomberg et l'évêque de Culm avaient pressé Copernic de publier les nouvelles doctrines, et puisque l'évoque d'Emersland avait érigé un monument pour conserver la mémoire de ces découvertes, comment l'Eglise romaine aurait-elle pu se prévaloir de quelques décrets inquisitoriaux comme d'un précédent pour la condamnation et la punition de Galilée? Dans les derniers temps, celle doctrine avait été propagée avec une entière tolérance; bien pluSjl'an-

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née même des premières persécutions (1) contre Galilée, Paul-Antoine Foscarini, savant moine carme, écrivit un traité dans lequel il expliquait et défendait le mouvement de la terre, et essayait de concilier la doctrine nouvelle avec les passagesdel'Écriture qui avaient été employés pour la renverser. Cette remarquable production, datée du couvent des Carmes de Naples, était dédiée au très-révérend Sébastien Fantoni, général de l'ordre des Carmes, et approuvé par l'autorité ecclésiastique. Elle fut publiée à Naples dès l'an 1615, année même des premières poursuites contre Galilée. »

Ce ne fut pas la seule défense qui sortit du sein de l'Église en faveur de Copernic : nous avons parlé de V Apologie de Galilée^ par Campanella.

Galilée ne dut ses malheurs qu'à son caractère impétueux, qu'à son immense orgueil et à son manque de franchise dans toute sa conduite vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique, son juge sur la question théologique, qu'il osa aborder avec tant de témérité, et qu'il ne put soutenir un instant, quand l'heure de la défendre eut sonné.

Comment absoudrions-nous Galilée, lorsque son plus grand panégyriste, sir Brewster, se voit réduit à le'condamner, et lorsqu'un autre protestant, Mallet du Pan, fait ressortir, pièces en main, tous les torts regrettables de l'illustre physicien?

(I) Il ne faut pas oublier, en lisant ce mot, que sir Brewster est ennemi de Rome et le panégyriste ardent de Galilée.

De tous les différenls États qui se formèrent des débris de l'empire romain vers le commencement du Y® siècle de l'ère chrétienne, il n'y en eut point qui s'éleva à un si haut degré de puissance, et si promptemenl que la monarchiefrançaise. Clodion,Mérovée, Childéric, Clovis et les rois ses enfants et ses successeurs, s'emparèrent en moins d'un siècle de toutes les Gaules; ils en chassèrent les Romains, les Visigoths et les Bourguignons. Tout ploya sous l'effort et la rapidité de leurs armes. Clovis étendit sa domination en Allemagne jusqu'aux Alpes Rhétiques ^1), et les rois, ses enfants et ses successeurs, ne songèrent à conserver les États qu'il leur avait laissés que par de nouvelles conquêtes.

Us partagèrent une si vaste monarchie [2] en diffé-

(1) Les Alpes rhétiques ou rhétiennes s'étendeut jusqu'aux confins du Tyrol, de la Carinihie et Saltzbourg.

(2) Voyez dans l'ancienne collection des Mémoires de l'Académie des inscriptions et Belles-Lettres, un^Mémoire de Foncemagne, sur rÈtcndne du royaume de France dans la première race, et du même, un autre Mémoire historique sur le partage du royaume de France dans la première race. (Edit. ia-4% t. VIII. — Edit. in-i2, t. XII, p. 206 à 242, et p. lo9 à 182.)

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rents royaumes, mais cependant qui ne formaient qu'un même État, et plusieurs fois ces royaumes se trouvèrent réunis sous le sceptre du même souverain. Ainsi, ClotaireP'', Clotaire IF et Dagobert P'' possédèrent seuls et sans partage toute la monarchie française.

Dagobert I" laissa deux princes qui lui succédèrent : Sigebert III et Clovis II. Sigebert avait été reconnu du vivant du roi son père, pour souverain de l'Auslrasie, et Clovis, à l'âge de quatre ans, lui succéda aux royaumes de Neustrie et de Bourgogne, vers l'an 638.

Clovis II est regardé par un grand nombre d'historiens comme le chef de cette série de rois qu'on a injustement flétris du nom odieux de fainéants et cVinsensés: série de princes qui occupa le trône depuis 638, époque de l'avènement de Clovis II, jusqu'à 750, temps oùChildéric III dut abandonner le sceptre à Pépin, père de Charlemagne.

Clovis II est le premier roi que les chroniqueurs, et, après eux, la foule des historiens, ont taxé de démence. Le moine anonyme de Saint-Denys, auteur des Gesta Dagoberli, qui écrivait vers la fin du viii^ siècle (1), c'està-dire plus de cent ans après l'événement qu'il raconte, rapporte la cause de la folie de Clovis II à une dévotion indiscrète. Laissons parler le chroniqueur lui-même : « Le roi Clovis, par un coup du sort, dans les dernières années de sa vie (631), vint un jour comme pour prier dans l'église des Saints-Martyrs {Denys, Rustique et Eleuthère)^ et voulant avoir en sa possession leurs reliques, il fit découvrir leur sépulcre. A la vue du corps du bienheureux et excellent martyr Denys, et plus avide que

(1) C'est l'opinion de D. Mabillon et de Félibien, et c'est la plus probable. Voy. D. Rivet: EUt. Utt. de la France,

pieux, il lui cassa l'os du bras, l'emporta (1), et, frappé soudain, tomba en démence. Le saint lieu fut aussitôt couvert de ténèbres si profondes, et il s'y répandit une telle terreur, que tous les assistants, saisis d'épouvante, ne songèrent qu'à prendre la fuite. Le roi Clovis, pour recouvrer le sens, donna ensuite àla basilique plusieurs domaines, fit garnir d'or et de pierres précieuses l'os qu'il avait détaché du corps du saint, et le replaça dans le tombeau. Il lui revint quelque peu de raison; mais il ne la recouvra jamais tout entière, et perdit au bout de deux ans son royaume et la vie (2). »

Telle est l'anecdote qui termine les Gesta Dagoberti.

Mais, plus haut, voici ce qu'il raconte : « La quatorzième année de son règne > 632 , d'après l'avis de quelques hommes, et parce qu'une grande famine se faisait alors sentir, il ordonna qu'on enlevât la couverture de la voûte sous laquelle reposaient les corps de saint Denys et de ses compagnons; et que la piété du roi son père (Dagobert P*") avait fait garnir en dehors de pur argent. C'était, disait-on, pour venir au secours des pauvres, des

(1) Imtirjante diabolo, dit le conlimiateur d'Aimoin. (Du Chesne: llistorix Francorum scriptores, t. III.)

(2) « Ludovicus rex..., fortunâ impellentc, qiiondam in extremis viiœ su£e annis, ad supra dictorum inarlyrum Dioiiisii scilicetac socioruin, coipora, quasi causa orationis venit, volensquc eonim pignora secmn liabere, discooperiresepuichrum jussit; corpus autem beati et exccUentissimi marlyrisac poiitiTicis Dionisii intuens minus religiosè licetcupidè os bracliiiejus fregit, et rapuit, cnnfestimquc stupefactus in amentiam decidit. ïantus ei terror et melus! Ac tenebiœ locum ipsum replevcmnt, ut omnes cpii aderant, timoré maxime consternati, fimà prccsidium pelèrent: post Ikcc ver6 ut sensum recuperaret villas quasdam ad ipsum locum tradidit, osquoque qwod de sancto corpore tuierat auro ac geminis iniro opère vestivit, ibique rcposuit ; sed seiisum ex aliquantulà parle rocuperans, non aulem intégré recipiens, posl duos annos vitani cura regno (inivit.» (Du Cues^ë, /oc. cit. snp., 1. 1.^

iOG LES ROIS FAINÉANTS.

affamés et des pèlerins. Clovis ordonna à l'abbé Mgvlf, qui gouvernait alors ce monastère, d'exécuter cette œuvre fidèlement et avec la crainte de Dieu (1). »

Quoique, comme nous l'apprend Aimoin, auteur du X* siècle, on eût remis par ordre de Clovis IT, à l'abbé yEgulf , le prix des lames d'argent précitées, pour qu'il le distribuât lui-même aux pauvres, cependant les moines de Saint-D( nys ne purent pardonner à ce prince une charité qu'il ex erçait à leurs dépens et qui pouvait tirer à conséquenc b.

« En ce t )mps, dit Jean duTillet (2), y eut très-grande famine en ï rance, pour obvier à laquelle Clovis arracha, et ôta l'or e t l'argent, duquel Dagobert avait fait somptueusement et magnifiquement décorer l'église de Saint- Denis, et humainement le distribue aux pauvres; il enlève aussi le trésor qui était (existait), et châsses et coffrets, et rompt le bras de saint Denis et l'emporte; pour lequel acte on dit que, par vengeance divine, il devint enragé et hors du sens tout le reste de sa vie.

» Certainement, si pour subvenir aux pauvres et indigents, il a ce fait, il a sagement fait, et en homme de bien, nonobstant qu'ils aient mis en avant qu'il était fol, craignans que par ci-après les princes ne prissent cet exemple pour eux, quand ils auraient besoin de prendre les biens de l'Eglise pour aider aux pauvres, et non-seulement pour les pauvres, mais aussi pour eux-mêmes. »

Ainsi s'exprimait, au xvi^ siècle, un vénérable prélat, Jean du Tillet, évêque de Meaux. Nous voyons, pour ne citer qu'un exemple, le chapitre de Notre-Dame de Paris, donner à Louis XV les magnifiques chandeliers

(1) Gesta Dagoberti.

(2) Remeil des rois de France, etc.

d'argent massif du maître-autel de cette cathédrale, pour subvenir aux pressants besoins de l'État (1).

Il est très- vraisemblable que les moines, presque les seuls historiens de ces temps-là, trouvèrent à propos d'épouvanter les successeurs de Clovis II, par l'exemple d'un châtiment si redoutable. C'est ainsi qu'un chroniqueur traita la mémoire de Charles Martel, auquel l'Eglise de France devait la conservation de la religion et de ses autels, contre les entreprises des Sarrasins. Ce grand homme ayant pris les biens de l'Eglise pour se mettre en état de résister à trois cent mille Sarrasins ou Arabes, qui voulaient conquérir et asservir la France, nos évêques, dans une lettre qu'ils adressèrent depuis à Louis, roi de Germanie, en 838 (2 , rapportèrent à ce prince qu'Eucherius, évêque d'Orléans, avait eu révélation depuis la mort de Charles Martel, que ce personnage illustre était damné pour avoir pris les biens de l'Eglise; que Boniface, l'apôtre de l'Allemagne, Fulrard, abbé de Saint-Denys et chapelain du roi Pépin, fils de Charles Martel, ayantfait ouvrir son tombeau, à la prière d'Eucherius, on n'y trouva qu'un dragon affreux, qui s'envola dans un tourbillon d'une fumée épaisse.

Il est bon de remarquer, que Charles Martel, à son retour de la défaite des Sarrasins, exila Eucherius et sa famille, vers l'année 732, que cet évoque mourut la sixième année de son exil, que Charles Martel vécut encore trois ans, d'autres disent dix ans, n'étant mort que le 2 octo-

(1) Voyez le chanoine Montjoie: Description hist. des curiosités de l'Eglise de Paris, etc. p. 62.

(2) Ex epistold quavimisemnt episcopi provincianm Rhemensis etRothonagensis Lniovico régi Germanise, (Du Ciiesne, 1. 1, p. 709.) Exslat inter Capitula Caroli Calvi, titalo XIU. (Voyez J. Rollaisdus et G. Hexscue- Mus, ad 20 februar. Acl. SS. et Surils, ad 20 februar.)

bre 741 , et ainsi qu'Eucherius n'avait pas pu avoir de révélation de la damnation d'un prince plein de vie, qui lui avait survécu plusieurs années (1).

Nous n'avons rapporté cet exemple, que pour faire voir combien il est dangereux de croire aveuglément nos anciens historiens. Nous n.e pouvons mieux, du reste, justifier la mémoire de Ciovis II, que par l'exposé de la conduite habile et pleine de fermeté que ce prince tint après la mort de Sigebert, son frère aîné, roi d'Austrasic, et depuis sa prétendue démence, qu'on place vers la seizième çinnée de son règne (654).

Sigebert n'avait laissé qu'un fds appelé Dagobert. Grimoald, maire du palais d'Austrasie, fils du vieux Pépin, et le premier qui eût succédé à son père dans une si grande dignité , plaça son fils Childebert sur le trône d'Austrasie, au préjudice du jeune Dagobert, qu'il avait fait transporter furtivement en Irlande. La reine, sa mère, se réfugia auprès de Ciovis II, qui la prit sous sa protection, et ayant fait arrêter l'usurpateur et son fils, il fit couper la tête au père, et sans doute ie fils eut le même sort. Acte souverain de sa justice, et qui prouve en même temps son autorité et l'habileté qu'il avait employée pour se rendre maître de la personne de ces tyrans.

Saint Ouen, dans la Vie de saint F loi [2], son ami,

(1) Voyez Baronius: Annales ecclesiast., t. III, ad ann. 741, et le P. Siniiond : Not. ud Capitul. Caroli Calvi. — Baliize : Capiiul. lieg. Francorum, t. II.

(2) Voyez le 1" voj. de nos Etudes hist., lUt. et artist. sur le vu" sféde en Fiance. Vie de saint Eloi, évèque de Noijon (588-059), par saint Ouen. évêqiie de Rouen, traduite par Ch. Barthélémy, précédée d'une introduction et suivie d'un grand nombre de notes hist. sur le vir siècle, avec les lettres de NN. SS. les évèques de Pari?, de Limoges, de Cambrai el iJc Poaiivais. (Un vol. in-8% chez Lecoffre.)

nous assure que ce prince religieux vécut dans une parfaite union avec la reine Bathilde, sa femme (1). Cet historien contemporain ne lui reproche aucun égarement d'esprit.

Aimoin loue son ardente charité, vertu dont son père, le roi Dagohert, lui avait légué l'amour. Aimoin résume toute la vie et tout le rogne de Clovis II en trois mots, et l'appelle un « prince agréable à Dieu. » Deo amabilis pr inceps.

Helgaud nous le représente comme « un prince illustre, plein de justice, et resplendissant par sa piété. » Clodovseus inclitus successù regno justitiœ et pietatis amictus ornamento (2).

L'abbé Liodebaud, sujet et contemporain de Clovis II, parlant d'un échange qu'il fit avec ce roi au sujet de l'établissement du monastère de Fleury, près d'Orléans, dit : « Le roi Clovis, seigneur glorieux et très-élevé, » cuDi fjîorioso atquc praeceho domino C/odovœo rege.

Mais, sans nous arrêter à ces témoignages puissants, qu'il nous serait facile de multiplier, passons aux rois de la première race, dite des Mérovingiens, que des historiens plus célèbres que l'auteur des Gesta Dagoberti ont traités d'insensés. Tâchons de démêler par quel motif ils en ont parlé si indignement.

Les deux premiers sont le moine d'Angoulême, dans la Vie de C/iarleinagne (3), etEginhard(4), secrétaire de ce prince, qui semblent s'être copiés, quoiqu'on ne sache pas bien lequel des deux est l'original.

(1) Et rex ac rerjina jparÀfice grateque consistcrant. (Vita S. Eligii, lib. Il, cliap. XXXI.)

(2) F.intomevit.v Iloberti régis. (Du Chesse, t. IV.)

(3) Dans Du Chc?ne, t. II.

(4) YUa Caroli Mwjni. (Ibid.)

liO LES ROIS FAINÉANTS.

« Nourri par ce monarque (dit Eginhard, en parlant de Charlemagne), du moment où je commençai d'être admis à sa cour, j'ai vécu avec lui et ses enfants dans une amitié constante qui m'a imposé envers lui, après sa mort comme pendant sa vie, tous les liens de la reconnaissance ; on serait donc autorisé à me croire et à me déclarer bien justement ingrat, si, ne gardant aucun souvenir des bienfaits accumulés sur moi, je ne disais pas un mot des hautes et magnifiques actions d'un prince qui s'est acquis tant de droits à ma gratitude; et si je consentais que sa vie restât comme s'il n'eût jamais existé, sans un souvenir écrit, et sans le tribut d'éloges qui lui est dû (4). »

C'est donc la reconnaissance qui fît prendre la plume à Eginhard, et quoiqu'un sentiment si louable ne soit pas incompatible avec cette vérité exacte et scrupuleuse qu'exige l'histoire, ce que nous allons rapporter, tiré de son ouvrage, nous fera voir qu'il a moins songé à écrire une biographie qu'à faire un éloge, et qu'il s'est surtout attaché à élever la race Carlovingienne aux dépens de celle des Mérovingiens.

On sait que Pépin, père de Charlemagne, le héros d'Éginhard, avait détrôné son souverain, etjui avait enlevé sa couronne. Eginhard glisse d'abord sur un endroit si délicat, et pour diminuer ce qu'une pareiUe entreprise

(1) Vitam et conversationem domini et nutritoris mei Caroli scribcre animus Mit....

Nutiimentum videlicetin me ioipensum, et perpétua postquam in aulâ ejus conservari cœpi cum ipso ac liberis ejus amlcitia, quam me i!a sibi deviiixit debitoremque tam vivo quam nioituo coiistitiiit^ ut merito iugrolus videri el judicari po??e!ii, si tôt beneliciurum iu me collatorum imraemor, et clarissimi, iùustrissimi bominis de me optime meiiti gesta silentio prœterirem. (Préface de la Vie de Charlemagne par Eginhard.)

pourrait avoir d'odieux, voici ce qu'il dit en propres termes: a La famille des Mérovingiens, da as laquelle les Francs avaient coutume de choisir des r( is, passe pour avoir duré jusqu'à Ghildéric, déposé, rasé .>t confiné dans un monastère par l'ordre du pontife romaii:Étienne(l). On peut bien, il est vrai, la regarder comme n jvantfini qu'en ce prince; mais depuis longtemps déjà elle ic disait preuve d'aucune vigueur et ne montrait en ellemême rien d'illustre, si ce n'est le vain titre de roi. Les trésors et les forces du royaume étaient passés aux mains des préfets du palais, qu'on appelait ??ia?V(?s du palais, et à qui appartenait réellement le souverain pouvoir. Le prince était réduit à se contenter de porter le nom de roi, d'avoir les cheveux flottants et la barbe longue, de s'asseoir sur le trône et de représenter l'image du monarque. Il donnait audience aux ambassadeurs, de quelque lieu qu'ils vinssent, et leur faisait, à leur départ, comme de sa pleine puissance, les réponses qui lui étaient enseignées ou plutôt commandées. A l'exception du vain nom de roi et d'une pension alimentaire mal assurée, et que lui réglait le préfet du palais selon son bon plaisir, il ne possédait en propre qu'une seule maison de cauipagne (2j, d'un fort modique revenu, et c'est là qu'il tenait sa cour, composée d'un tri.'s-petit nombre de domestiques chargés du service le plus indispensable et soumis à ses ordres. S'il fallait qu'il allât quelque part, il voyageait monté sur un chariot traîné par des bœufs et qu'un bouvier conduisait à la manière des paysans; c'est ainsi

(1) Assertion fausse, comme nous le prouverons dans un autre volume, dans iHi méuioire particulier.

(2j L'aunalislc do Metz apiicllu celle maison des cliumus, Maumacai (DuCutbKE, t. 111.)

qu'il avait coutume de se rendre au palais et à l'assemblée générale de la nation, qui se réunissait une fois chaque année pour les besoins du royaume; c'est encore ainsi qu'il retournait d'ordinaire chez lui. Mais l'administration de l'Etat et tout ce qui devait se régler et se faire au dedans comme au dehors étaient remis aux soins du préfet du palais (1). »

Le moine d'Angoulêm.e, autre biographe de Charlemagne, n'a point eu honte de dire, pour faire sa cour à la maison dominante, que les derniers rois du sang de Clo vis étaient tous fous etinsensés, père, enfants, cousins. La démence, à en croire cet historien passionné, était égnlement héréditaire dans la ligne directe et dans la collatérale (2^ Les chroniqueurs grecs, trompés par nos annalistes, ont ajouté de nouvelles fables, et encore plus

(1) Gens Merovin^orum, dfi qiiâ Franci reges sibi creare S(yiiti erant, usquein Childeiicum regem, qui jussii Stephani romani pont;ficis depositus ac detonsus atque in rnonasteriura trusus est, durasse putatur, quae licetinillo finita possit videri, tamen jamdudum nnllius vigoris erat; nec quidquamin se clarum prœter inane regisvocabuliim praeferebat. Nain et opes et potentia regni pênes palatii praefectos, qui MAJORES DOMUS dicebantur et ad quos summa imperii pertinebat, tenebantur : neque régi aliud relinquebatur quam ut regiotantùm nomine contentus crine profuso, barbâ submissâ, solio resideret ac speciem dominantis efûngeret ; legatos undecumque venientes audiret, eisque abeuntibus responsa quae erat edoctus vel etiam jussus, ex suâ velut potestate redderel. Cum praeter inutile régis nomenetprsecarium vitae stipendium, quodei prœfectus aulse, prout videbatur exliibebat, nihil aliud proprii possiderel quam unam et tam per parvi redditùs villam, inque doraum ex quà famulos sibinecessaria niinistrantes atque obsequium exhibentes paucaî numerositatis habebat. Quocumque eundum erat, carpento ibat, quod bobus junctis et bubulco ruslico more agente trahebatur. Sic ad palatium, sic ad publicum populi sui conventum, qui annuatim ob populi utilitatem celebrabatur, ire, sic domum redire solebat. (Eginhard : Vita Caroli Magni, au commencement.)

(2) PostDagobertum {DagobertlII) regnavit Chilpericus insensatus frater ejus; posl Chilpericura regem insensatum regnavit solo nomine Theudericus insensatus consanguineus ejus ; post Theudericum, regnavit solo nomine Childericus insensatus frater ejus.

extravagantes, à celles-ci, Cedrenus, écrivain du xi® siècle, et Theophanes, son prédécesseur, prétendent que tous nos rois avaient l'épine dorsale couverte et hérissée d'un poil de sanglier (1).

Mais, pour en revenir à Éginhard, dans quel historien contemporain, lui, qui n'écrivait que dans le W siècle, et après la mort deCharlemagne, a-t-il pris tout ce qu'il dit de ce chariot, conduit seulement par un bouvier? en a-t-il trouvé un seul exemple danstoutel'histoiredelapremière race, et comment a-t-il pu être instruit si exactement de l'escorte et des seigneurs qui accompagnaient nos rois, avant le règne de Charlemagne et de Pépin le Bref, lui qui avoue qu'il n'a pu rien apprendre de la jeunesse et de l'éducation du prince dont il a rédigé la biographie, parce qu'il n'en avait rien trouvé par écrit, et que ceux dont il aurait pu tirer des lumières étaient tous morts (2 ?

Éginhard ne trouve personne qui l'instruise des premières années de Charlemagne et de l'éducation de ce prince, sous le règne duquel il avait vécu, et il veut que nous le croyions sur tout ce qu'il nous dit des mœurs et des coutumes des rois qui ont précédé Charlemagne, et qu'il fait conduire si indignement par un bouvier, pour les rendre plus méprisables.

(1) (Cedrenus: Corapendium historiarum, etc., adann. sepliinum Leonis Isauri). Qui ed stirpe prognati erant crislali dkebantur, quod grxcé dicitur trichorachati, quia instar porcorum ex spind dorsi enasi'tntes pilos hab>:rent. — Quod et Grxcorum in nunalibus leqitur, cum hdc ineptissitnd fabula Francorum reges appellalosque ideo tnchorachntus. — (Le P. Petau : Rationarium temporum, etc. l'' partie, livre VIII, cliap. ii.)

(2) De ejus nativitate, atqiie infantiâ vel etiam juicritià, quia neque scriplis uiiquam aliquid declaratum est, nec quisquani modo super esse invenitur, qui iioruin se dicat iiabcre notiliain, scribere iiieptuui judicans. — (Eginuabd : Vita Caroli Magni, au commencement.)

Boileau, dans des vers heureux et imilatifs, a consacré le mensonge d'Éginhard, en faisant dire à laMoUesse ;

Hélas! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps,

Où les ïois.s'homraient du uom de fainéants,

S'endormaiei;t sur le trône^ et me servant sans honte,

Laissaient leur sceptre aux mains nu d'un maire ou d'un comte?

Aucun soin n'approchait de leur paisible cour,

Ou reposait la nuit, on dormait tout le jour.

Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines

Faisait taire des vents les bruyantes haleines.

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent,

Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Ce doux siècle n'est plus (1).

Voilà comment le charme des vers perpétue l'erreur et le mensonge ! Pauvres déhris de la race mérovingienne, ce n'était pas assez qu'on vous eût immolés à la gloire de Charlemagne : après plus de huit siècles, on vous sacrifiait de nouveau à la louange de Louis XlV !

On voit que Boileau, pour jeter du ridicule sur les derniers princes mérovingiens, leur reproche ce chariot traîné par des hœufs, comme une voiture inventée exprès pour entretenir leur mollesse et leur indolence. Mais, à supposer que nos rois se soient servis de ces chars, c'était, peut-être, la seule voilure usitée en ce temps-là, et qu'on appelait communément basterne, à cause des peuples de ce nom qui habitaient anciennement la Podolie, la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie.

Grégoire de Tours parlant de la reine Deuterie, femme du roi Théodebert, petit-fils de ClovisP"", rapporte que cette princesse, craignant que le roi ne lui préférât une fille qu'elle avait eue d'un premier lit, la fit mettre dans

(1) le Lulrin, chaut second, vers 123 à 133.

une basterne, à laquelle on attacha, par son ordre, de jeunes bœufs qui n'avaient pas encore été mis sousle joug, et que ces animaux la précipitèrent dans la Meuse (1). L'usage de ces sortes de litières est encore plus ancien que le temps dont nous parlons. Il nous reste des vers d'Eunodius, où il fait mention de la basterne de la femme de Bassus :

Aurea matronas Claiidii basterna pudicas.

Et pour qu'on n'objecte pas que cette voiture était seulement réservée aux femmes ou à des hommes indolents, on peut voir dans les lettres de Symmaque que ce Préfet de Rome, écrivant aux fils de Nicomachus, les prie de tenir des basterncs prêtes pour le voyage de leur frère (2).

Il y a toute apparence que les premiers Francs, dans le temps qu'ils demeuraient au delà du Rhin, avaient emprunté cet usage des Cimmériens, qui habitaient les rives du Bosphore, avant qu'ils en eussent été chassés par lesGeltes. Lucien, parlant, dans ses Dialogues, d'un roi des Scythes, nommé Toxaris, dit que ce prince n'était pas né du sang royal, mais qu'il sortait d'une famille honnête et riche, et de ceux qu'on appelait ocfojjodcs, parce qu'ils avaient, dit-il, le moyen d'enlrelcnir un chariot et deux bœufs; et Lucanor, dans le Traité de l'Amitié du même Lucien, demande à Arsacomas, qui recherchait sa fille en mariage, combien il avait de chariots et de bœufs à son usage.

Nous avons dit qu'on ne trouve pas dans l'histoire

(1) rubastcriia jiositam, indomitis bobus conjunctis, eam de 11011(0 j^nvdpiiavit. (Lib. III, cap. xxvi.)

(2) Itaqiie fralrcm vestrum cniilinuo ad vos opto diinill. re,iiii IkisIct- Darios mox prœbei-e digiiemini. [Ephlola XV.)

que nos rois se soient servis de cette voiture ; mais, quand même ces princes se seraient fait porter dans ces sortes de litières, nous ne voyons pas quelle conséquence on en pourrait jamais tirer contre leur courage ou la sagesse de leur conduite, puisque c'était la seule voiture qui fût en usage à cette époque. Mais, nous le répétons avec le savant jésuite BoUandus, la relation de ces chariots dans lesquels nos rois se faisaient traîner si mollement, ne mérite pas plus de foi que la prétendue révélation de la damnation de Charles Martel (1).

Mais, dira-t-on, vous ne pouvez nier que ces princes, qui, selon Éginhard, n'en avaient plus que la naissance et le nom, ne parussent dans les assemblées générales de la nation, avec un cortège bien indigne de leur rang, puisqu'au rapport de cet historien, ils n'étaient escortés que par un bouvier. Il est vrai que ce sont les termes d'Eginhard; mais nous avons déjà démontré que ce chroniqueur n'était ni contemporain, ni fondé sur aucune autorité d'écrivains contemporains, et il doit être justement suspect d'avoir voulu rendre méprisable une maison à laquelle la couronne venait d'être enlevée.

Après tout, et quand ce qu'Éginhard rappoi'te de nos derniers rois de la première race serait vrai, la pauvreté de leur équipage ne prouve ni leur mollesse, ni leur fainéantise, et on n'en peut conclure au plus, sinon que la pompe et tout l'éclat qui doivent accompagner les rois dans des solennités publiques, étaient passés aux maires, qui avaient en môme temps le commandement des armées et le gouvernement de l'État. Nous dirons de plus

(i) Hscc Adrevaldiis, de quo non ineplè judicnbit qui ejiisdini farinre figiiipntuni censiierit, et carpentum regum, et CaroU MarteUi djiiinationem. {Act. SS., ad 20 februar.)

LES ROIS FAINÉANTS. - dl7

que, comme l'origine de nos anciens usages a échappé à nos premiers liisloriens, nous ne savons si cette litière si humilianle (supposé que ce qu'en dit Éginhard soit vrai), et si ces bœufs et ce paysan qui les conduisait n'étaient point d'institution, et pour faire ressouvenir nos rois de leur origine et de la simplicité qui se trouvait dans les mœurs de ces temps si éloignés.

« On sait (écrivait Vertot, au siècle dernier) que parmi les Turcs, le sultan ou le grand seigneur est obligé, avant que de monter sur le trône, de conduire pendant quelques moments une charrue, et d'ouvrir quelques sillons de terre; on prétend même que dans ce souverain degré de puissance oii il est élevé, il doit travailler de ses mains, et que sa table n'est servie que du prix de son travail (1). »

Si nous remontons à des siècles plus reculés et plus proches des temps dont nous parlons, nous trouverons que les habitants de la Garnie et'de la Carinthie, peuples qui se disaient issus des anciens Francs, avaient une manière d'inauguration aussi humiliante que l'équipage qu'on reproche aux rois de la première race.

Un paysan, dit ^Eneas Sylvius (2 , se plaçait sur une pierre dans une vallée proche Saint-Writ , et il avait à sa droite un bœuf maigre, au poil noir, et une cavale, aussi maigre, à sa gauche (3). Dans cette situation, il

(1) Mémoires de l'Acad. des Inscript, et Belles-Lettres. Edition in-12, t. VI, p. 530.

(2) Ecrivain du xve siècle, depuis pape, sous le nom de Pie II. Voyez son Historia Friderici III, impcratoris, etc., l'édit. de J. G. Kul|»is. Àrgentorati, 1085, in-fol. — On trouve aussi ce cuiieux ouvrage dans le t. II des Accesnones historicx de Leibnitz. [Uatiovrc, 1700.)

(3) A dextra bos niacer nigri coloris adstat, ad siaislruui pari n'.acerie deforiuis equa.

était entouré d'une foule de villageois (1). Le prince destiné à régner s'avançait alors habillé en paysan et en berger (2), Le paysan, de si loin qu'il l'apercevait de dessus sa pierre, s'écriait : « Quel est cet homme qui s'avance si fièrement (3)? » On lui répondait que c'était le souverain du pays (4). Alors il demandait s'il aimait la justice, et s'il serait zélé pour le salut de la patrie (5) ; et après qu'on avait satisfait à toutes ses demandes, il ajoutait : a De quel droit prétend-il me déplacer de dessus cette pierre (6)? » Alors le comte de Gorice lui offrait soixante deniers, le bœuf et la cavale précités, les habits du prince et une exemption de tous tributs. A ces conditions, le paysan, après avoir donné un léger soufflet à son souverain, lui cédait sa place, et il allait chercher dans son chapeau de l'eau, qu'il lui présentait à boire (7).

Nous n'avons rapporté une forme d'inauguration si extraordinaire , que pour montrer qu'il y a eu des nations qui ont assujetti leurs premiers souverains à des pratiques si humiliantes, pour les empêcher de se trop élever au-dessus de ceux qui leur avaient déféré volontairement la souveraine puissance. Et peut-être que les premiers Français ne voulurent point souffrir que leurs rois eussent des voitures plus magnifiques que celles de leurs sujets, pour les retenir toujours dans ce tempé-

(1) Frequens et omnis rustica tiirma.

(2) Agrestis ei vestis, agrcslis pileus calceusque, et bamilus ei manu gestans pastorem ostendit.

(3) Quis est hic, inclainat, cujus tam siiperbum iiicessiiin video ?

(4) Principem terrœ advenire.

(5) Salutein Patriae quairens.

(6) Quo me jure ab hac sedeme dimovebit.

(7) Voyez Wolfgang Lazius: Dt gentiuia migrationilxis, lib. VI, p. 201. — (Ouvrage curieux du xvi° siècle.)

LES nOIS FAINÉANTS. 119

rament si convenable parmi une nation libre et jalouse de la liberté.

A l'égard de ce qu'Éginhard rapporte de l'usage où nos rois étaient de porter de longs cheveux, cela n'est contesté par personne. Agathias nous apprend qu'ils les portaient tressés et cordonnés avec des rubans ; en sorte qu'on peut dire que cette chevelure était comme un diadème, qui faisait reconnaître le roi et les princes de son sang. Mais, pour ce qui est de cette grande barbe qu'il leur attribue, avec laquelle il nous représente les derniers rois mérovingiens, cela paraît encore plus fabuleux que le chariot traîné par des bœufs. Que l'on consulte l'effigie de la plupart de nos rois de la première race qu'on trouve sur leurs monnaies, aucun de ces princes n'y est représenté avec cette barbe vénérable dont parle Éginhard (1). La plupart sont rasés, et il n'y en a que deux ou trois dont la barbe paraît avoir trois semaines ou un mois, ou telle qu'on la rapporte d'un voyage ou d'une expédition, qui n'aurait pas permis de se faire raser.

L'histoire est conforme sur ce point avec le métal, et Sidoine Apollinaire, qui vivait du temps de nos premiers rois, dit que les Francs se faisaient raser le visage, et qu'ils ne conservaient que de grandes moustaches, qn'ils relevaient avec le peigne (2 .

Mais nous demanderions volontiers à Éginhard et à

(1) Viiltibii> undiqne rasis

Pro barbà kiiues purarantur pectine cristae.

(2) Voyez Claude Bouteroue : Recherches curieuses des monnaies de France, depuis le commencement de la monarclre, etc., avec les figures des vionnoies (Paris, 16GG, in-fol.), el François le Blanc: Traité hist. des nonnoies de France, depuis le comm:nci:mciU de la moncrchie, etc., avec les fiijHiti [Vii\s, icao, iii-4°;.

ses partisans, comment Clovis II pouvait avoir cette grande barbe qui descendait jusqu'à la ceinture, lui qui, de l'aveu de tous les historiens, est mort à l'âge de vingt et un ans ; Clolaire III, son fils, n'en a vécu que dix- sept ou dix-huit; Childéric II, son frère, fut tué qu'il n'avait pas encore vingt-quatre ans ; Clovis III, leur neveu, mourut à l'âge de quatorze ans; Childebert II, son frère, ne passa pas sa vingt-huitième année ; le j eune Dagober t II, son fils, né en 700, mourut en 716; Thierri de Chelles, son fils, vers la vingt-troisième année de son règne; si Childéric III, le dernier des Mérovingiens, était fils de Thierri, il ne pouvait au plus avoir que dix-neuf ans.

11 est aisé de conclure, par l'âge de la plus grande partie de nos rois de la première race, que ces princes étant morts, ou en minorité, ou très-jeunes, ne pouvaient pas avoir cette grande barbe, avec laquelle Éginhard nous les représente.

Après cela, nous ne croyons pas qu'on doive ajouter beaucoup de foi à tout ce que les écrivains delà seconde race disent de cette petite maison et de cette terre où l'on veut que nos rois fassent renfermés par leurs maires. D. Mabillon nous a conservé une donation faite par Childebert III à l'abbaye de Saint-Denys; elle est datée du domaine de Mamacas (1), dont l'annaliste de Metz parle avec assez peu d'estime, et surtout comme de la seule propriété que les maires du palais eussent laissée aux derniers rois mérovingiens (2). Une seconde donation du

(t) Datum qiiod fuit mensis Marlius dies 12, annuin 12, regni nostri M.imiicas iu Dei nomiiie féliciter. — De re diplomatica, p. 848J, ad aii- Dum 70b.

>'; llis iieractis (la promenade de nos rois eu cliariot) regem illum ai llumacas villam fublkam custodiendum cura honore et veneraîione mittebai.

même prince, encore datée de Mamacas, ne laisse pas doulerque ce fût une maison royale (1). Cette terre était située dans le territoire de Noyon : au siècle dernier, l'abbaye de Saint-Corneille-de-Compiogne en était encore en possession, et ce domaine s'appelait Maumaques ou Mommarques.

Il nous reste un acte solennel delà troisième race et de 1200, la vingtième année du règne de Philippe Auguste, qui confirme le sentiment précité (2). On voit dans cette charte qu'il y avait une forêt qui portait le nom de Momntaques. «Ce qui nous fait voir, dit D. Mabillon, que ce château et cette terre étaient environnés de tous côtés de grandes forêts, convenables à des princes qui employaient une partie de leur temps à la chasse. »

Mais il ne faut pas conclure que nos derniers rois de la première race aient été ensevelis dans l'obscurité dans cet unique domaine, et gardés comme des prisonniers d'Etat, ainsi que les écrivains de la seconde race l'insinuent en tant d'endroits. Pour être persuadé du contraire, il n'y a qu'à ouvrir la Diplomatique àa D. Mabillon (3), on y verra qae la plupart des actes des princes

(l)lneodem qiioque pago Noviomensi de villa Mamacas qnam dédit Odo rex sancto Coriielio, atl luiiiinaria, etc. » {llid. ut sup., lib. VJ, p, 6G1.)

(2) Noverint universi, etc., quod cum querela inler Joannem D... et Abliiitem, et Monacos Ecclesia Beati Medardi Sus?ionnoiisi?, super qiiâdain portione nemoris de Lesqiie diutiùs versaretur, tandem terminata est in iiniic modnin : pnndic.ta Kcclesiam totam illam portionein nemoris quœ dicitiu' Elloy, et totam porlionem quœ dicitur le Foiler, el oinnc'S costas qui' sunt il vi;\ Duliçres ad viam de Chaisnon usqiie ad caciimen monlis el l'oiniiMitalioiicm nemoris, quœ facta fiierat primitiis pro nemnre Fra- Innii Grandis-Mi iitis, totiimqiie reliquum iiemus per médium liliiiui Aliieli nemoris de Choisi, usque ad nemus de Moiumaques.

(3) Lib. VI, p. 296.

dont nous parlons, sont ainsi datés : datum Clipiaco^ datinn Morlacas, datum Lmarca^ dation Compendio, Noviento, Coptonaco, Valencianis novinginto, Carrariaco, Crisciaco, Parisiis^ etc. A peine trouvons-nous trois de ces actes datés de Mamacas, ce qui prouve justement que nos rois n'y étaient pas renfermés. On les voit, au contraire, toujours avecles marques de leur grandeur, etdans des palais convenables à leur dignité. Tous ces princes commencentainsileursacles : «Lorsque ces jours passés, nous présents et avec l'assemMée de nos grands, nous siégions dans notre palais de, etc. (1); » et ces titres sont presque tous des donations faites par ces princes à diverses églises. Comment pouvaient-ils se montrer si magnifiques, s'ils étaient insensés, et d'ailleurs réduits à ne vivre et à ne subsister que du modique revenu d'une terre? Comment Thierri III a-t-il pu fonder des monastères dans les diocèses deRouen et de Therouanne? Où a-t-il pris tant de terres, dont il a enrichi les moines d'Orbais, de Saint-Vaast d'Arras, et surtout l'église de Saint-Martin de la môme ville, à laquelle il donna les biens qui lui appartenaient en Allemagne (2) ?

On nous dira peut-être que ces donations étaient faites par les maires du palais, et que suivanL la formule du temps on mettait seulement le nom du prince en tête d'un acte, dans lequel on le faisait parler, quoique souvent il n'en eût pas eu connaissance.

Mais on vient de voir que ces princes avaient un grand nombre de maisons et de terres, outre ce Mamacos; et Thierri III, dont nous avons parlé tout à l'heure

(1) Cùm ante hos dies innostrâ vel proceruni nostroruiii prœsentiâ Compendio in Palatin nostro resideremus, etc. (ij Res proprietatis suae.

ayant réuni à son domaine la terre da Latiniaco^ c[ui avait appartenu successivement à plusieurs maires du palais, la donna par le conseil de la reine sa femme et de Berlhaire, maire du palais, à l'abbaye de Sainl-Denys (1). Preuve de son autorité , puisque par le conseil de la reine, sa femme, il disposait des terres el des biens réunis au Domaine.

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici ne regarde que ce qu'Éginhard a avancé en général d'odieux et d'oifensant contre l'autorité des derniers Mérovingiens. Il faut répondre à présent à ce que le moine d'Angoulcmc a reproché de personnel à Ces princes, au sujet do la démence dans laquelle il les fait tous tomber depuis Dagobert III, à commencer par Chilpéric II son frère (2); et potir en juger sans préoccupation, il n'y a qu'à rapporter les principales actions de son règne, qui ne dura que cinq à six ans.

Ce prince ne fut pas plutôt sur le trône, qu'il songea h attaquer Charles Martel, qui s'était emparé du royaume d'Austrasie sous le titre spécieux do prmce ou de duc des Francs. Dans cette vue, il fit une ligue avec Ralbode, duc de Frise; celui-ci s'avançn aussitôt dans le pays qui reconnaissait Charles. L'Austrasien fut battu, et Chilpéric ayant joint Ratbode, et ne trouvant point d'ennemis en campagne en état de leur résister, ils ravagèrent tout le pays depuis la forêt des Ardennes jusqu'au Rhin, et s'avancèrent jusqu'à Cologne. Cette ville ne se racheta du piUage que par une grosse somme d'argent.

(1) Nos ipsam villanl det'iSco uostro àd siiggeslionem praecelsae Regina nostrœ Chrodochild, et illustri viri Bertharii, Majoris domils hostra U monasteriain saïuti duiniii Uionysii coiihiliinus.

(2) Post Dagobeitum reguavit Cliilpeiicus insensatus fiater ejus.

Charles eut sa revanche. Il avait rétabli son armée, il vint chercher à son tour Chilpéric, le surprit près de l'abbaye de Saint-Avelo, entre Limbourg et la Roche en Ardennes, et mit ses troupes en déroule. Cependant, ces avantages réciproques ne décidaient rien. Les deux armées, l'année suivante (717), se trouvèrent campées près de Cambrai. Charles, inférieur en troupes, demanda la paix, et on la lui refusa, à moins qu'il ne rendît l'Austrasie, qui appartenait aux princes sortis du sang de Clovis. On vit bien qu'il n'y avait que les armes qui pussent décider de si hautes prétentions : une bataille trèsopiniâtre eut lieu; de part et d'autre beaucoup de sang fut répandu; la victoire se déclara enfin pour Charles (19 mars). Ce prince habile en profita, et il poursuivit ses ennemis, qu'il obligea de mettre la Seine et la Loire derrière eux, pour éviter de tomber entre ses mains.

Chilpéric, abandonné de la fortune, ne s'abandonna pas lui-même; il engagea les Saxons, pour faire diversion, à prendre les armes, et en même temps il eut recours à Eudes, duc de Gascogne et d'Aquitaine, prince puissant, et qui régnait avec une espèce d'indépendance, depuis les Pyrénées jusqu'à la Loire. Eudes se déclara en faveur de Chilpéric, et vint le joindre avec des troupes nombreuses: ils marchèrent ensemble vers l'Auslrasie. Les deux armées se rencontrèrent entre Soissons et Rheims; Charles fut encore victorieux, il poursuivit ses ennemis jusqu'à la Loire, et Chilpéric se sauva avec ses trésors dans les États d'Eudes. Charles l'envoya demander à Eudes; celui-ci, qui craignait d'attirer ce foudre deguerre dans son pays, le remit entre ses mains, et Chilpéric ne survécut que deux ans à sa disgrâce.

Ces ligues, ces guerres, ces combats et ces batailles

peuvent-ils être attribués à un prince tombé en démence? Chilpéric, le souverain légitime de ces royaumes d'Austrasie, de Xeuslrie et de Bourgogne, tâche de détruire l'autorité d'un sujet rebelle, quoique ce rebelle fût en même temps un grand seigneur et un grand capitaine ; et quoique Chilpéric eût été transporté tout à coup du cloître sur le trône, il ne laissa pas de se trouver aussitôt en personne à toutes les batailles qui se donnèrent contre Charles. Il fit des ligues puissantes contre lui, il se joignil aux Frisons, il suscita les Saxons, il s'allia avec les Gascons : on ne pouvait mieux conduire ses entreprises, mais la fortune lui manqua en toutes ces occasions.

Et que pourrait-on lui reprocber, s'il n'avait pas eu à combattre un aussi grand capitaine que Charles? Cet insensé ne laissa pas de soutenir la guerre pendant plusieurs années : le moine d'Angoulême lui rend ce témoignage en propres termes (1 . Chilpéric n'est traité dïnsensé que parce qu'il fut malheureux; il eût été un des plus grands princes de la monarchie, s'il avait ruiné le parti du maire du palais. Mais, c'était à peu près impossible dans la situation où étaient alors les affaires d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne. Pour en juger sainement, il est utile de représenter ici en peu de mots quels étaient l'état et la forme du gouvernement français.

Tacite, dans son Traité des mœurs des Germains^ nous apprend qu'ils avaient égard aux droits de la naissance dans le choix de leurs souverains, mais qu'ils ne coiisi-

(1; Cliilpericus isle ineptus movit exercituiu contra Carnliiin magnum.

déraient que le mérite et la valeur, quand il s'agissait de mettre des généraux à leur tête (1).

Les premiers Francs, sortis delaGermanie, en usaient de la même man'ère; ils prenaient toujours leurs rois dans la maison dominante, et la couronne était toujours héréditaire (2j. Les maires, au contraire, étaient toujours électifs, et jamais, dans le principe, le fils ne succédait au père. Les Francs, disent nos anciens chroniqueurs, c'est-à-dire les nohles et les guerriers, étaient en droit de choisir leur général, que le prince seulement confirmait (3 . Frédégaire (4) nous en fournit une preuve qui mérite d'être rapportée ici.

Les Francs, sous le règne de Sigehert I", avaient élu pour maire du palais un seigneur nommé Chrodin, également estimé pour sa valeur et pour sa probité. Ce soi- ' gneur, par un motif de conscience, s'excusa d'accepter cette dignité. Il représenta à l'assemblée, que se trouvant allié de la plupart des seigneurs francs, il lui faudrait, ou fermer les yeux sur leurs injustices, ou, s'il entreprenait de les punir, qu'on le ferait passer pour un homme dur et pour un mauvais parent. Cet aveu, qui marquait un fonds de probité extraordinaire, lui attira encore plus l'estime et la confiance de toute l'assemblée, et, comme on ne put le résoudre à se charger de cet emploi, on le pria du moins de nommer lui-même

(1) Reges ex génère, duces exvirtiite siimunt.

(2) De hinc, extinctis Ducibus in Francis denuô creantur Rcgea in eâdem slirpe quà priùs fuerant. (Frédégaire, cap. V, apud Du Cuesnh, t. I. Voyez surtout l'édit. de D. Ruinart, à la suite des œuvres de saint Grégoire de Tours. Paris, 1699, un vol. in-fol.)

(3) Qui honor non aliis à populo, dari consueverat quara his qui et claritate generis et opum amplitudine cœteris eminebant. (Eginharp: Yita Caroli Magni, au commencement.)

(4) I. c. suj).,chap. 58 et 5»

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le maire du palais. Chrodin s'adressa à un seigneur franc, qui avait été son élève, appelé Gogon. Il prit, dit Frédégaire, sa main et la fit passer surson cou, pour montrer que lui et les Francs lui allaient être soumis.

Glotaire II eut l'habileté de persuader aux Bourguignons de se passer de maire du palais sous son règne; mais, après la mort de Clovis II, son fils, ils voulurent rentrer dans leurs droits. La reine vint exprès en Bourgogne, avecleroi,Clotaire III, son fils aîné, et tout ce qu'elle put obtenir de cette nntirm, ce fut de faire tomber le choix, sur Flavade, qui lui était attaché, et à qui elle fit épouser sa nièce Ransberge.

L'histoire ne nous a' point conservé la mémoire de l'institution de cette grande charge, qui paraît aussi ancienne que rorigine même de la monarchie. Il est vrai qu'il n'en est point fait mention sous le règne du grand Clovis, ni de ses fils; mais, quand Grégoire de Tours (1) et Frédégaire (2) en parlent sous le règne des petits-lils de ce prince, ils s'en expliquent comme d'une dignité déjà établie, et on voit ces ministres, sous lu règne de Glotaire II, à la tête des armées. Le maire du palais était en môme temps le ministre et le général-né de l'Etat; les Francs, infiniment jaloux de Ilmu- liberté, les révéraient comme les tu'.eurs des lois, et ils les opposaient comme une barrière aux entreprises du souverain, s'il eût tenté do porter trop loin son autorité, et au préjudice de la liberté de la nation. '

Cet usage n'était point particulier aux Francs. Les peuples d'Aragon eurent, jusqu'au règne de Philippe II, leur i-ï/flyor, qu'ils appelaient el Justitia^ le grand Juge.

(1) Il 6. VJ, cap. 91.

(2) Idem Mt s«|).

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Ce souverain magistrat était considéré comme le modérateur de l'autorité des rois, et le protecteur des privilèges de la nation. Dans la cérémonie de l'inauguration des rois d'Aragon, on leur adressait ces paroles hardies : « Nous qui valons autant que vous, nous vous élisons pour roi à telles et telles conditions; et entre vous et nous, un qui commande plus que vous. »

Les palatins de Hongrie avaient anciennement la même autorité dans ce royaume. Le palatin était le premier ministre et le général-né de l'Etat, avant que la maison d'Autriche eût aboli les privilèges de cette nation ; et, suivant les lois de l'empire, si quelques princes d'Allemagne avaient un procès contre l'empereur, ou qu'ils se plaignissent qu'il etit donné atteinte à leurs droits et à leurs privilèges, ils le faisaient assigner devant l'électeur palatin ou celui de Saxe, vicaires-nés de l'Empire, et l'empereur, quoique chef du corps germanique, était traduit à un de ces tribunaux, c'est-à-dire devant l'électeur palatin, pour le cercle de Souabe, et devantleduc de Saxe, pour les pays qui suivaientle droit saxon.

Pour modérer l'autorité des maires du palais, on avait sagement établi en France, que cette éminente dignité ne pourrait jamais être héréditaire; mais comme toutes les fortunes des particuliers étaient entre les mains des maires du palais, ils eurent l'adresse de la faire passer insensiblement à leurs enfants.

Grimoald, fils de Pépin le Vieux, dit c?e Landen^s'empara de la mairie de l'Austrasie comme d'un héritage, et il tenta ensuite de mettre la couronne de ce royaume sur la tête de son fils. Il succomba dans ce projet ambitieux, et fut traité comme un tyran : s'il eût réussi, nos histo-

riens lui auraient donné toutes les louanges qu'ils ont prodiguées à Pépin, son arrière-neveu, qui détrôna Childeric, son maître. Le succès décide des titres, et fait du même homme un conquérant ou un usurpateur. Béga, sœur de Grimoald. épousa Ansegise, fils de saint Arnoukl, qui avait gouverné l'Austrasie au commencement du règne de DagobertP'. Voilà le fondement et l'origine de la grandeur à laquelle s'éleva la race carlovingienne. Ansegise fut père de Pépin le Gros, ou de Héristal, maire du palais en Xeustrie, sous le règne de Clovis III, et qui gouverna sans roi toute l'Austrasie, Pépin laissa son autorité, son crédit et peut-être des projets ambitieux à Charles Martel, sou fds, qui lui succéda dans la mairie. Ce prince, dans ce haut degré de puissance où sa rare valeur et son habileté le portèrent, sonda par des interrègnes affectés les dispositions desFrancs,ets'ilsseraient d'humeur à le placer sur le trône. Mais les ayant trouvés inviolahlement attachés à la famille du grand Clovis, il n'osa enlever la couronne à ses maîtres ; il laissa ce grand dessein à Pépin le Bref, son fils. Celui-ci ayant hérité de la dignité de maire et de l'ambition de son père, sut se prévaloir lies conjonctures et détrôner un jeune prince âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, et faire passer la couronne dans sa maison ; ce qui paraîtra moins surprenant, si on considère que la mairie était devenue héréditaire dans sa famille ; qu'il était le dépositaire de la souveraine puissance, le maître absolu des grâces, que les armées étaient sous ses ordres, et que la foule, les respects et la flatterie, en un mot ce qui s'appelle la cour, était toute de son côté, pendant qu'on ne voyait qu'une triste solitude dans le palais des rois, la plupart mineurs, et dont plusieurs moururent si jeunes et si

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promplemeiit, que nous ne savons si l'on ne peut pas douler que leur mort ait été bien naturelle.

Les historiens de la seconde race, et attachés auxCarlovingiens, ont voulu faire passer les derniers Mérovingiens pour des insensés ; mais, nous défions qu'on puisse en trouver la moindre preuve dans toute l'histoire. Thierri III, Childebert III, qui succéda à Clovis III son frère, est appelé, dans le livre De Gesfis Regina Francorum, «Un homme plein de gloire et juste (1).» Comment aurait-il mérité ces qualités d'un chroniqueur qui écrivait sous le règne de Thierri de Chelles, c'est-à-dire vingt-huit ans après, s'il ne s'était pas signalé et par sa valeur et par la sagesse de son gouvernement?

Nous ne prétendons pas faire de tous ces princes des héros; la plupart, morts jeunes, n'ont pu faire briller leurs bonnes qualités ; elles étaient même obscurcies par l'éclat des grandes actions de leurs maires, qui tous ont été d'illustres capitaines. Il y a cependant une remarque à faire au sujet de tant de guerres qu'ils ont soutenues contre les vassaux de la couronne, et dont nos chroniqueurs leur font honneur ; si l'on examine les motifs de ces guerres, on verra que c'était moins pour conserver la gloire de la monarchie, que pour se perpétuer dans le gouvernement.

Ratbode, duc de Frise, reconnaissait Chilpéric III pour son souverain; il se joint à ce prince contre Charles Martel qui faisait la guerre à son maître, et nos historiens font honneur de ses victoires à Charles, qu'ils auraient traité de rebelle et d'usurpateur s'il avait été défait.

(1) Vir bulilas et juslus. (Ap. Du Cuesne, t. I.)

Il est vrai que le grand-père, le père et le pelit-fils, c'est-à-dire, Pépin d'Héristal, Charles Martel et Pépin le Bref, étaient de grands capitaines; et nous conviendrons, si on veut, que les rois leurs maîtres, Chilpéric, Thierri et Childéric, n'étaient que des hommes médiocres; mais où Irouvera-t-on que ces princes aient donné aucune marque de démence? Quelle preuve trouverons-nous qu'ils se soient fait traîner par mollesse dans un chariot attelé de bœufs, eux que nous voyons h. la tête des armées? Ces historiens partiaux les enferment tous dans une chaumière^ pendant que tous les titres qui nous restent font mention de différents palais qu'ils hahitaient(l\ On veut qu'ils n'eussent pour tout bien que le simple revenu d'une terre, et nous trouvons dans ces mêmes titres des preuves d'un nombre infini de fondations qu'ils ont faites !

Mais aussi oii trouve-t-on toutes ces fables?— Dans Eginhard, passionné pour la mémoire deCharlemagne; dans l'auteur fabuleux des Gestes des lluis des Francs, qui écrivaient sous Thierri de Chelles, et pendant que Charles Martel faisait trembler toute la France sous son autorité ; dans Erchambert(2 , adulateur de Charles Martel, sous le gouvernement duquel il a écrit , et pendant son ministère; dans le continuateur de Frcdégaire(3], aux gages de Childebrand, frère de Charles Martel; enfin dans le moine de Saint-Arnould, monastère fondé par les Pépin, et dont l'annaliste ne cache point sa passion contre les Mérovingiens.

(1) In Palatio nostro.

(2j Apvul Du CllF.SNE, t. I.

(3) Apud Dl' Cues.ne, t. I, et l'édit. des Œuvres de saint Grégoire d« Tours, par D. Ruinart,

Enfin, quoique Sigebert III, Thierri III et Chilpcric so soient trouvés en plusieurs batailles, on en fait des insensés, parce qu'ils n'ont pas été heureux. L'histoire ne dit rien de quelques-uns de leurs successeurs ; mais, outre que les grands événements se rapportaient à leurs maires, « on peut dire que l'histoire a plutôt manqué à ces princes, qu'ils n'ont manqué eux-mêmes de fournir de matière à l'histoire. Mais quand même, soit par leur minorité ou par l'excès de puissance auquel étaient parvenus les maires, ils n'auraient pu se signaler dans les combats, en doit-on parler pour cela comme d'insensés? Les princes ne peuvent-ils acquérir de la gloire, qu'en répandant beaucoup de sang? Mais c'est une des bizarreries de l'esprit humain, qui dans le fond connaît tous les avantages de la paix, et qui cependant ne trouve pas qu'un prince ait régné glorieusement, si son règne n'a été rempli de guerres et d'événements funestes et sanglants (1). »

(1) Ye/tot : l. c. sup,, \). 549.

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