QU'EST-CE QUE LA VIE
« Bien des choses se meuvent dans les ombres d'un secret impénétrable », disait Sénèque. Sans doute, de nos jours, l'énigme s'est dévoilée, mais combien peu ! Le savant est toujours le pilote qui vogue sur les mers. Sur son esquif plus solide, s'il s'aventure au large, la profondeur des abîmes s'accroît avec la distance des côtes et ce sont des goufires d'inconnues qui s'ouvrent sous ses pas. Les unes étaient soupçonnées des anciens ; les autres, perdues pour eux dans les brumes de l'horizon, ne se sont révélées qu'à l'investigation des modernes. Tellement il est vrai qu'un double bagage pèse sur les épaules du savant : celui des connaissances acquises et celui de son ignorance. Et quand le premier s'accroît, l'autre devient plus lourd.
qu'est-ce que la vie? 19
Qu'est-ce que la vie ? Cotait merveille d'entendre Berthelot : « Le mystère disparaît du monde », affirmait-il. Or dans ce chapitre fondamental : la nature de l'étincelle qui anime les organismes vivants et les développe en espèces définies, dans ce chapitre d'oij les chimistes devraient à l'appui de leur prétention, extraire au moins la raison de leur présence sur terre, en tant qu'hommes et qui pensent, les pages d'explication demeurent blanches. La réponse au problème est remise au lendemain. Ou quand elle s'arrête à une formule, quelle fragilité, quelle absence de bases ! Un appareil de science épaississant les flocons d'une nuée, tel apparaît le fruit du suprême effort. Comme si l'opacité avait jamais été synonyme de consistance !
Qu'est-ce que la vie ? Haeckel, Le Dantec n'hésitent pas. C'est un phénomène mécanique, assure ce dernier, et ce mécanisme a trois degrés : anatomique, colloïde et chimique. On sait que les substances colloïdes consistent en particules rondes ou ovoïdes en suspension dans un liquide; on ignore tout de leur constitution, et s'il est probable que ces substances entrent dans la composition d'un protoplasma, on ne saurait oubher que le protoplasma offre un aspect tout diflérent : un réseau complexe à mailles extrêmement fines. Ce n'est pas la même chose, ou du moins — à supposer qu'il s'agisse d'un colloïde, — c'est un colloïde
d'une nature toute spéciale ^ M. Le Dantec nous avoue lui-même qu'il est impossible de mesurer les états colloïdes et de les comparer les uns avec les autres. Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer que les variations de l'état colloïde d'une cellule peuvent augmenter son énergie potentielle. Tout cela pour arriver à nier Févidence, je veux dire les attributs tout spéciaux qui signalent la substance vivante et en font un principe spécifique et tout différent de la matière inanimée.
M. le Professeur A. Gautier rentrait mieux dans la vérité scientifique, quand il plaçait, il y a quelques années, au-dessus des lois mécaniques, physiques, chimiques, quelque chose de différent et que nous ne connaissons pas.
Aussi bien, trois grands caractères appartiennent à la matière vivante : les caractères d'identité, d'adaptation et de direction. Les caractères d identité se révèlent dans cette propriété étonnante de maintenir le type de Tindividu dans son ensemble, en dépit des rénovations cellulaires incessantes '. La matière change, le moule reste le même. Une plante, un animal, un homme ne varient pas dans la contexture qu'ils affectent, et cependant, les matériaux cellulaires qui composent leur subs-
1. Le monisme et Vanimisme, par J. Taussat. Paris, Alcan, édit., 1908, p. 80.