Nous ne parlons pas de la vie obscure des cristaux
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lance se détruisent et se renouvellent sans arrêt. Il y a plus : la restauration ne se fait pas seulement selon le type de Tespèce, mais encore sur le plan de l'hérédité familiale, certaines formes, certains traits, certains développements étant l'apanage particulier de descendances issues d'une même souche.
Le second caractère de la substance vivante est i^. Xadaptation. Un rocher se résigne à l'ombre, fsr/ plante recherche la lumière ; l'un est passif, l'autre se développe dans le sens de ses besoins. La plante poussera ses branches, allongera ses racines vers l'aliment aérien ou le liquide nourricier inclispensables. Comme le dit très bien M. J. Taussat « la vie est une adaptation et, ce mot comporte forcément une idée de finalité. » On se moque des causes finales. Voltaire avait fait de l'esprit làdessus, en nous annonçant que le nez avait été fabriqué pour servir de soutien aux lunettes. J'y consens.
Mais alors qu'on veuille bien nous dire à quoi répond la structure d'un œil, sinon à recevoir les impressions visuelles ; et pourquoi une oreille, sinon pour entendre ? Une pirouette n'est pas un argument.
Les hommes de science, il est vrai, se piquent d'une démonstration sérieuse. M. le professeur
Roger ^ nous annonce qu'il va « réduire à sa juste valeur latéléologie ou théorie des causes finales ». Et il assure que la fonction préexiste à l'organe. — Qu'en sait-il? Quand il déclare que « la fonction ne présente elle-même qu'une réaction aune cause externe, que tout revient dans l'évolution des êtres à une adaptation à de nouveaux besoins », se berce-t-il de l'illusion qu'il a expliqué quelque chose? M. le D^ Lachèze à très bien réfuté une pareille argumentation. Affirmer que la fonction précède l'organe, c'est admettre que l'audition est antérieure à Torgane auditif. — Dire « nous avons des oreilles pour entendre», en quoi cela est-il plus absurde que de dire « nous avons besoin d'entendre et l'appareil auditif s'est développé » ; car si dans le premier cas l'organe a pour cause finale telle fonction, dans le second c'est la fonction qui a pour cause finale le développement de tel organe, et nous sommes encore en pleine téléologie ». Le lecteur excusera cette digression. On nous rebat tellement les oreilles de ce cliché : la fonction fait l'organe^ qu'il n'est point mauvais de démontrer que cet axieme sonore ne renferme que du vent. Une fonction modifie, transforme, fait revivre un organe préexistant ou atrophié. Elle semble parfaitement incapable de le
1. Roger, Introd. à VÈtude de la Médecine, p. 400, 2» édition.
2. Un cliché classique : La fonction crée l'organe, Journ. des Pratic, n» 40, 1908.
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créer de toutes pièces. Revenons aux particularités des êtres vivants.
La direction des espèces vers une forme de développement défini, de tous les caractères de la substance vivante est bien un des plus extraordinaires. Pour se le rendre compréhensible, les biologistes invoquent l'existence de forces de direction incluses dans la matière. J'avoue ne pas bien saisir. Qu'est-ce que ces forces de direction ? Comment la matière par elle-même vient-elle à les créer ? Il n'est point impossible qu'un jour une particule protoplasmique parvienne à être réalisée artificiellement; mais que cette particule, au gré de l'inventeur, se développe en plante, en animal, en homme, il faut, bien avant Le Dantec, remonter à Paracelse pour trouver l'expression d'une affirmation aussi péremptoire.
Et Paracelse qui prétendait fabriquer les enfants par le moyen de la chimie, n'était, malgré une originalité supérieure, qu'un très vulgaire charlatan.
Non, la doctrine matérialiste n'explique point la vie. Le même physicien anglais sir Oliver Lodge * en fournit une interprétation ingénieuse et autrement large. Il la compare au magnétisme. On ain>ante un barreau d'acier. Les lignes de force
1. La Vie el la matière, par Sir Oliver Lodge. Paris, Alcan, édit., 1907, p. 110.
magnétique qui naissent ainsi soudainement à Texistence n'ont point été créées ; ces lignes de force, on peut les élargir, les étendre ; mais elles préexistaient dans Tacier non aimanté, bien qu'elles fussent si mal disposées qu'aucun effet perceptible n'était apte à les manifester.
L'activité magnétique dont jouit le barreau dure un certain temps ; puis sous l'influence de la chaleur, d'autres circonstances encore, elle s'éteint et le barreau meurt. Le magnétisme lui-même n'est pas réellement mort ; il peut se réveiller dans la barre d'acier, sous l'influence d'une magnétisation nouvelle. Il n'a même point besoin de support matériel; autour de l'électricité en mouvement, surgissent des lignes de force magnétique qui existent dans le vide le plus parfait. Tellement que la plupart des physiciens soutiennent que le magnétisme préexiste dans une condition de l'Ether, à l'état parfaitement immatériel. Entrant en rapport avec la matière, il manifeste une activité spéciale, mêle son action à celle des autres formes del'énergie et disparaît ensuite pour s'en retourner dans le silence des espaces.
De même la vie. Elle serait constituée par une forme d'énergie susceptible d'animer la matière, existant en dehors d'elle, capable de lui imprimer des directions et des développements divers et toujours prévus; et sa carrière terrestre terminée, reprend la forme immatérielle d'où elle se serait
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dégagée passagèrement pour composer, quand elle s'incarne dans le corps humain, et sur un parcours de quelques années, un drame de sensation, de pensée et de souffrance.
Une notion plus positive n'a point droit d'entrée. Il y a deux ans, les expériences de MM. Leduc et Delage avaient ému le monde savant. Pour curieuses qu'elles fussent, elles étaient loin de fournir la solution du problème. M. Leduc fait germer et bourgeonner des cellules artificielles : un granule de sulfate de cuivre et de saccharose mesurant un ou deux millimètres est semé dans une solution oii entrent à la fois le ferrocyanure de potassium (2 à 4 pour 100), le chlorure de sodium (1 à 10 pour 100), la gélatine (1 à 4 pour 100). La graine déposée en pareil milieu s'allonge, émet des tiges qui poussent verticalement, peuvent atteindre 30 centimètres de hauteur, se coiffe de globes cellulaires, ces derniers étant susceptibles de se diviser, de dessiner des figures de karyokinèse, autrement dit des représentations protoplasmiques identiques à celles qui se forment dans les multiplications cellulaires. Il ne reste qu'à obtenir la reproduction en série, opine M. Leduc. Nous sommes de son avis. Il ne reste qu'à obtenir la reproduction en série. Le phénomène est de même ordre, ajoute l'auteur. Nous n'en croyons rien; les expériences de M. Leduc sont instructives
en ce qui touche les conditions de milieu qui favorisent la germination et la nutrition d'une graine. Elles nous initient à certains rapports qui unissent les phénomènes vitaux aux échanges matériels. Jusqu'aujourd'hui, elles ne sauraient nous éclairer sur les origines mêmes de la vie. D'abord, il y a ici M. Leduc ; supprimez sa personnalité de savant, rien n'est fait. Il faut quelqu'un. Est-ce le simple hasard qui, à l'origine du monde vivant, a groupé les particules matérielles de manière à les transformer en une molécule de protoplasma ? Est-ce un concours fortuit de circonstances qui, ces molécules une fois créées, a déterminé leur groupement et leur a imprimé une direction de développement dans un sens déterminé ? D'ailleurs, des imitations tout aussi belles se réalisent avec des substances minérales dans l'étuve à 120^ sous des températures inconoihables avec la vie. Ces constatations commandent notre jugement. M. Leduc a façonné des simulacres de la vie et c'est tout. Tant que la reproduction en série de ces plantes artificielles nesera pas obtenue, ces expériences ne constitueront pas plus la vie qu'un jouet mécanique ingénieux ne rappellera les formes vivantes dont il imite pourtant à la perfection le jeu des moindres mouvements.
M. Yves Delage, c'est autre chose. Il ne fabrique pas de plantes, mais il féconde des germes d'oursins à Taide d'une solution de sel marin auquel,
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entre autres substances, il ajouLe du chlorure de nickel. Et les oursins se développent comme si les germes avaient reçu l'imprégnation directe du mâle. Cela nous apprend que d'autres substances que la matière vivante ont pour effet de réaliser la fécondation des germes d'oursins, et cela ne prouve pas autre chose.
Mais un autre biologiste intervient :
« Donnez-moi un protoplasma vivant et je referai l'ensemble du règne animal et du règne végétal. » C'est le langage d'un transformiste du xx'^ siècle, et M. Le DantecS tout en concédant que l'opération serait difficile, y souscrit sans étonnement. C'est une justice à lui rendre, qu'il ne va pas aussi vite que M. Leduc. Ce dernier, du premier coup, créait des plantes artificielles ; M. Le Dantec ne demande qu'une particule de protoplasma. Une fois en possession de son rudiment de matière vivante, il reprend toutefois ses avances. En ses mains expertes, le protoplasma se transforme d'une manière admirable. Que désirez-vous? Une plante, un animal, un homme? M. Le Dantec retrousse ses manches, présente ses mains nues au pubhc, les retourne, fait bien voir qu'elles ne serrent aucun objet étranger. Il n'y a que le grain de protoplasma. « Un chapeau
1. Le Dantec, Éléments de philosophie biologique. Alcan, éditeur, 1907, p. 290.
dans la société », clame le biologiste. Un spectateur tend son chapeau. La coiffe en est libre, vous voyez. Attention, maintenant! le protoplasma est introduit dans le chapeau, le chapeau posé sur une table. Une, deux, trois ! Du chapeau relevé, M. Le Dantectire successivement un pot de fleurs, un cobaye qui crie, un nouveau-né qui piaille.
Rien n'est plus simple. La lecture des œuvres de M. Le Dantec vous produit chaque fois la même impression : la certitude d'un prophète qui va accompUr un miracle, et, comme l'auteur ne croit pas aux miracles, il se contente de se présenter à nous sous les traits d'un prestidigitateur intrépide qui, dans quatre, six, huit volumes (le nombre ne se compte plus), répète le même tour, redit éternellement les mêmes choses, accable du même dédain transcendant les pauvres êtres hésitants qui ne trépignent pas d'enthousiasme.
La méthode de l'auteur mérite d'être signalée. Le point de départ est parfait. « La biologie ignore les personnes », dit-il*. Rien de plus évident. Seulement, l'écrivain s'empresse de sauter les barrières et de passer, au nom de la biologie, dans ce domaine des personnes oii il déclarait n'avoir pas droit d'entrée. Son Traité de Biologie^
1. Le Dantec, De Vhomme à la Science. Philosophie du xx^ siècle. Flammarion, édit., p vu.
2. Le Dantec, Traite' de Biologie, Félix Alcan. édit., 1903, p. 532.
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à cet égard est curieux. Comme conclusion à ses chapitres sur l'organisation cellulaire va-t-il nous parler science? Pas le moins du monde. L auteur se contente de rééditer le sophisme de J. -Jacques qui interdit aux parents le droit d'inculquer des sentiments religieux à leurs enfants. Aujourd'hui, il nous affirme que « les progrès des sciences nécessitent l'abandon des vieilles croyances et des traditions les plus respectées. » J'y consens. Mais alors pourquoi commencer par établir que « la biologie répudie toutes les notions qui sont la base d'une organisation sociale? » (Ibid.^ p. 7). On voit le défaut. L'auteur se sert de la biologie en vue d'établir la justesse de ses conceptions doctrinales extra-scientifiques. Cela s'appelle, en langage philosophique, faire de la logique de sentiment. La biologie n'a rien à voir à de pareilles spéculations Imaginatives.
M. Le Dantec qui prétend s'arroger le droit, que nous ne lui contesterons pas, de se déjuger quand il lui convient, ne laisse pas, de-ci, de-là, d'émettre quelques considérations justes.
Il ne s'en tire pas, il est vrai, sans quelque contradiction ; mais quand on a écrit tant de livres, on n'y regarde pas de si près. L'étude de la nature, avoue-t-il, ne montre partout que lutte. Or, dans une même nation, il a été jadis possible et cela se voit encore dans d'autres pays que la France, aux citoyens d'un même groupe social,
de vivre en paix. A côté des lois naturelles qui enseignent le droit du plus fort, c'est-à-dire le combat sans merci et Técrasement des faibles, il existe donc un règlement social qui promulgue des plans de conduite différents, des programmes de concorde, d'activité sympathique et de bienveillance réciproque. Ce n'est pas tout à fait la même chose. M. Le Dantec va jusqu'à concéder que les lois humaines sont souvent le correctif des lois matérielles. On ne saurait mieux dire. Seulement, tous nos lecteurs ont fait l'objection. Si les lois humaines sont le correctif des lois matérielles, comment concevoir la logique du biologiste qui, de celles-ci, prétend faire sortir celleslà? L'auteur, sans doute, ne se jugera pas empêché pour si peu. Pour répondre, il a encore par devers lui la matière de un, deux, trois, quatre, cinq, six volumes. Je m'arrête, craignant que du coup il ne nous menace de la douzaine. Ce serait beaucoup ; mais, après tout, c'est son droit.
Dans les essais oij ils exposent leurs conceptions de la vie, les biologistes s'évertuent en vain à en faire l'équivalent d'un phénomène mécanique. Ils ne sont pas plus heureux quand ils abordent la doctrine de l'évolution.