Acad. des Sciences, 6 juillet
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La conséquence d'un pareil fait, au point de vue de la biologie générale, est de toute importance. Un individu n'ayant jamais vu clair, dont la substance depuis des milliers d'années n'a pas été différenciée par la formation d'organes visuels, est cependant capable de recouvrer complètement la vision. S'il n'y parvient pas lui-même, il transmettra celte aptitude à ses descendants. « Malgré des siècles, dit M. Martel, d'adaptation régressive d'individu en individu, le principe de la faculté visuelle n'a point été tué ; sa transmissibilité s'est maintenue occulte, latente, enfermée dans l'essence de l'espèce, d'oii elle rejaillira sous l'étincelle du jour rendu. »
L'animal semble donc, dans ses modifications organiques, obéir à une direction double; l'une lui est imprimée par sa substance matérielle, c'est celle qui se trouve produite par les conditions de milieu. L'autre direction est attachée à l'essence même de l'être, à la poussée intérieure qui lui assure ses particularités, ses différenciations de contexture générale et sa place définie entre les espèces. On se moque de la force vitale : supprimez-la, vous ne comprenez plus. Cette force vitale est l'élan originel qui jette un être dans sa voie de développement et l'arrête une fois que le terme décroissance a été atteint. Pour en revenir à notre exemple de tout à l'heure, un double élément entre en jeu : la matière et la force. La matière laisse
supprimer Toeil dans l'obscurité ; la force le ressuscite, dès que le grand jour reparaît.
Nous sommes loin du monisme de Haeckel qui fait de la matière et de l'énergie une substance unique (monisme). Ayant discuté plus haut les faiblesses de cette doctrine, nous admettons sans réserve la formule de M. Martel : « Le principe, essence ou force vitale, capable de conserver et de transmettre, par l'atavisme, certaines aptitudes, à travers et même malgré l'individu, est la force qui se sert du milieu pour conduire l'évolution. »
Peu nous importe le désaccord de cette formule avec les idées admises. L'échafaudage des notions actuelles pêche souvent par la base ; trop d'hypothèses à vues courtes sont imposées à titre de vérités définitives. Dès que la science ne permet pas de placer son dernier mot, il importe, en fait d'hypothèses, d'opter pour celles qui sont inspirées par la vision la plus large, la mise en comparaison du plus grand nombre de rapports, et aussi la connaissance des répercussions sociales que, mises au service des institutions et des mœurs, ces hypothèses sont susceptibles de développer.
Malheureusement, jamais les idées fausses ne se sont entourées comme aujourd'hui d'un appareil de science, une science tronquée, incertaine, aventureuse, dans l'espoir d'imposer aux esprits crédules et non prévenus, à la façon de dogmes
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indiscutables, l'adoption d'hypothèses intéressées. On s'obstine à nous informer très exactement, et des ouvrages populaires illustrés en font foi, des débuts de la vie sur le globe. Or, le problème demeure insoluble (1). Les sédiments primitifs enfermés dans les couches profondes de la croûte terrestre ont été exposés à des températures trop hautes pour conserver leur structure originelle. Tout cela a été fondu, transformé, et si des particules vivantes occupaient les sédiments primitifs, elles ont, comme le reste, subi la métamorphose régressive en minéraux cristallisés, éléments des roches granitoïdes où toute trace d'organisation vivante a disparu. M. Leduc (de Nantes) se flattait, nous l'avons dit plus haut, d'avoir réalisé la production artificielle de cellules vivantes. Il oubliait de nous dire que la condition d'expérience qui nous assure les plus beaux échantillons de ces formations, soi-disant vivantes, était l'exposition dans l'étuve à vapeur sous pression. A 120^, phénomène admirable, la vie s'épanouissait dans toute sa luxuriance. Créer de la vie à des températures qui amènent infailliblement la mort, c'était en effet une révolution dans la science. M. Leduc parlait avec dédain de Pasteur; il en avait le droit. Jamais Pasteur n'eût exposé, comme M. Leduc l'avait fait, le résultat de ses recherches et l'image
1. Charles Depéret, correspondant de l'Institut, Les Transformations du monde animal. Flammarion, édit. 1908.
de ses plantes artiiicielles, aux vitrin(3S d'un journal politique. Et les recherches de Pasteur avaient au moins cela pour elles d'être d'accord avec le monde des choses sérieuses.
M. Depéret nous avoue, dans sa langue tranquille, que le problème de la vie « a défié jusqu'aujourd'hui les efforts de tous les biologistes. » La même sincérité d'accent souligne les objections que la paléontologie permet d'opposer aux transformations du monde animal.
Oii a-t-on vu que les procédés de transformation lente aient été suivis des résultats invoqués par Haeckel? On n'a jamais observé que des modifications très secondaires dans les caractères des familles ; jamais on n'a noté de changement qui aboutît à une différenciation fondamentale. Quant aux variations brusques, qui auraient pour efïetla transformation soudaine des individus, il s'agit dans l'espèce « d'une simple hypothèse théorique, dépourvue de toute sanction de fait véritablement démonstrative » (p. 281). Tout au plus si, sur certains végétaux actuels, on a pu obtenir de ces formations monstrueuses qui diffèrent du type originel et se reproduisent ensuite dans le sens des caractères nouveaux qu'ils viennent d'acquérir (Oenothera Lamarckiana). Quant à la cause profonde de ces variations brusques, elle reste inconnue (p. 283) et les explications fournies demeurent absolument conjecturales (blessures de l'embryon, piqûres
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d'insectes, action de champignons parasites). Obscure, la.raison qui commande le développement en dehors du type primitif; tout aussi trouble, le motif qui amène l'extinction des espèces. Des groupes entiers : trilobites, ammonites^ etc.. ont complètement disparu, sans qu'on sache pourquoi. Tellement que nombre de paléontologistes, dans l'incapacité de comprendre, invoquent le concours d'une foy^ce inconnue d'ordre intérieur, qui n'assurerait à chaque groupe, à son origine, qu'une certaine quantité de sève dont répuisement apparaîtrait à une époque fatale.
Yoilà de quoi confondre les superbes affirmations de Darwin, de Haeckelet de toute leur suite de biologistes fantaisistes dont les ouvrages sont édités en formats populaires, à l'usage des écoles publiques. Ce n'est pas tout. Jadis, il y a une vingtaine d'années, on nous afOrmait que dans la lutte pour la vie ce sont les êtres les mieux doués qui résistent et reproduisent dans leur descendance la supériorité des attributs qui leur avaient été conférés. C'était là un article de foi du catéchisme darwinien. Tout cela n'est plus vrai aujourd'hui. C'est alors que les espèces d'un groupe ont acquis leur maximum de puissancequ'eilessontleplusprès de disparaître. « Toute évolution en apparence progressive, toute adaptation nouvelle sont un danger de plus pour la survivance du type » (p. 243).
Un être parfait ne se transforme pas en un autre plus parfait. Il se contente de disparaître tout simplement. Dans nos écoles, on enseigne le contraire. Ce n'est pas seulement Thistoire qui est déformée, c'est encore la science. Et pour que toutes ces mutilations de la vérité soient répandues à profusion par des maîtres dociles, on augmente le budget de l'instruction publique. Gela s'appelle semer de lumières la route du progrès.
Pour réagir, une lutte de tous les instants s'impose. Les hypothèses non combattues deviennent aisément des vérités. Il suffît qu'un élément passionnel s'y introduise. Du coup, l'interprétation de la veille, pour un groupe de fervents, se transforme en article de foi. Défense d'en douter; il faut saluer chapeau bas. H y a quelques raisons, dites-vous, qui interdisent une adhésion formelle : qu'on les taise. Il est des faits soi-disant positifs, qu'il convient d'accepter comme parole d'Évangile. Ils sont inexacts : tant pis ! La fidélité à une cause se traduit par l'ardeur qu'on apporte à y faire entrer de force les vérités réfractaires. Certaines sciences possèdent le privilège particulier de ne pouvoir rester impartiales.
Telles les questions sur l'origine de l'homme et son ancienneté sur la terre. En 1867, l'abbé Bourgeois, ramassant en plein terrain tertiaire des silex grossièrement taillés, conclut à l'existence de
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'homme tertiaire. L'induction était téméraire; la nain de l'homme ne se décelait nullement à la orme très irrégulière de ces cailloux. Il était plus dmple d'invoquer les conditions de température ît d'humidité. Elles avaient dû se combiner maintes ois, de manière à produire, sur du silex fraîchenent éboulé de la carrière, des échantillons par- "aitement superposables. Tout cela ne faisait pas 'affaire de Gabriel de Mortillet. Il cherchait un 3récurseur anthropoïde à l'homme. Il le trouva ians le tailleur de silex. Et l'anthropopithèque laquit au monde. On ne mettait au jour aucun vestige d'un pareil animal, nul débris paléontolo- ^ique n'autorisait la probabilité de son existence. Ces lacunes n'arrêtaient pas le feu sacré de M. de Mortillet. Il lui fallait son anthropopithèque; ses convictions extra-scientifiques lui imposaient cette découverte, et la galerie d applaudir. Dans l'intimité, pourtant, notre homme mettait une sourdine à ses affirmations. « Quand on lui demandait, nous conte M. de Lapparent, quel usage aurait bien pu faire de ces petits cailloux un animal qui, à coup sûr, ne pratiquait ni l'agriculture, ni aucune autre industrie, le savant anthropologiste répondait gravement « : C'était pour se gratter quand les puces l'ennuyaient K »
1, Les silex taillés et V ancienneté de Vhomme, par A. de Lapparent, secrétaire perpétuel de rAcadémie des Sciences, Bloud, édit., 1908, p. 22.
En Belgique, M. Rutot s'est montré digne émule de M. de Mortillet. Dans de vastes gisements de silex, le conservateur du Musée royal de Bruxelles avait isolé des spécimens d'outils très nettement affectés, annonçait-il, à des buts industriels définis, tels que le raclage ou le grattage. Comme ces instruments rudimentaires avaient été extraits à l'extrême base des terrains quaternaires, la preuve cette fois était définitivement faite. L'antliropopithèque de M. de Mortillet était démontré. Sa vie, malheureusement, ne jouit que d'une durée éphémère.
Dans les carrières crayeuses de Mantes, on trouva des outils en tous points pareils. Toutes les formes qualifiées d'éolitiques par M. Rutot s'alignaient au complet : percuteurs, racloirs, retouchoirs, pierres à encoches. Il n'y avait qu'une ombre au tableau. La fabrication du béton, telle qu'elle est organisée à Mantes, réalisait tous les jours la taille de ces outils préhistoriques. Adhérents à la craie, les rognons de silex s'en détachaient dans les cuves de préparation et s'agitaient furieusement dans le hasard des chocs. C'était la répétition industrielle d'un phénomène qui s'était maintes fois opéré aux époques préhistoriques : au cours des époques quaternaires, lors des crues des eaux, cailloux et silex roulaient dans le bouillonnement des torrents, se polissaient, amincissaient leurs arêtes, s'appointaient
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)ar eux-mêmes, dans la fureur des chocs, sans \ue jamais aucune main humaine eût présidé à ce .ravail.
Tout cela rappelle un peu la Grcnnynaire de Liabiche. Un antiquaire déterre, dans un coin du ardin, un fragment d'un vase domestique qu'il )aptise du nom d'urne lacrymatoire. Urne lacrynatoire et instruments éolitiques, les deux se valent. Une différence, pourtant, les sépare.
La Grammaire se joue au Palais-Royal et nos mthropolog-istes communiquent leurs mémoires lilleurs. Et puis, disons-le à la décharge de nos )rogrammes scolaires : l'œuvre de Labiche n'y igure pas. MM. de Mortillet et Rutot sont des tavants. C'est sérieux, ce qu'ils font. Il convient lonc, au plus tôt, que l'étude de la géologie et la juestiondes origines de l'homme soient enseignées ians les écoles et suivant les thèses éminemment îcientifiques de ces deux maîtres de l'anthropoogie. A moins qu'on admette la conclusion de SI. de Lapparent.
« Nous avons voulu, écrit-il, mettre les bons îsprits en garde contre les excès d'une école qui, jous l'influence de sa passion, a montré beaucoup ;rop d'empressement à admettre des choses dont a preuve définitive n'était nullement acquise. »
L'histoire des silex tertiaires rentre dans un chapitre de comédie ; les études sur les hommes fossiles ne sont guère plus sérieuses.
Les hommes fossiles.
Il y a quelques mois me tombait entre les mains une sorte d'encyclopédie recommandée par la « Ligue française de l'Enseignement. » De nombreuses pages sont consacrées à l'origine des espèces. Le chapitre des hommes fossiles y est traité dans les idées du jour et des illustrations tracées d'une main malhabile et comvaincue appuient de leur autorité les pages affirmatives du texte. On y voit des êtres poilus dont le front fuyant surmonté des yeux ronds encadrés d'arcades sourcilières énormes ; une mâchoire proéminente s'ouvre sous des narines écrasées et béantes ; quant au menton, il n'y en a pas ; la bouche^ disons mieux, la gueule se continue directement en arrière avec les lignes du cou. « Notre premier ancêtre ))^ explique la légende qui souhgne ce dessin farouche. Très bien nous voilà renseignés. Pareil langage fait revivre les fantaisies anthropologiques de feu M. de Mortillet. La figure nous représente le type du Neanderthal, espèce demi-simiesque qui précéda sui la terre l'apparition de l'homme.
Nous ne voudrions pas faire de peine à « la Ligue française de l'enseignement » ; quand même, et bien que le besoin de répandre la vérité n(
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semble pas le plus pressant de ses soucis, conviendrait-il qu'elle se tînt un peu mieux au courant. Les recherches de Hugo Obermaier' ont ruiné dans ses bases le roman de M. de Mortillet. On sait aujourd'hui que Tanthropologiste français, entre l'expression des réalités et le fruit de son imagination, n'établissait pas une différence nettement accentuée. Toute affirmation lui était légère, pourvu qu'elle contentât sa manie. Il lui fallait des ancêtres simiesques à l'homme ; il les créa.
L'enquête de Hugo Obermaier a établi la rare complaisance qui a procédé à ces déformations de la vérité. Trois trouvailles avaient inspiré la description de M. de Mortillet ; les crânes et ossements de Cannstatt, de Néanderthal, d'Eguisheim. Or les fouilles de Gannstatt (petite localité près de StiittgarL), pratiquées dès 1700, à côté des débris d'espèces animales disparues (ours, éléphants, hyènes quaternaires), n'avaient enregistré la découverte d'aucun être humain. En 1812, Cuvier ne connaissait de Gannstatt qu'une mâchoire humaine. C'est seulement en 1835, cent trente-cinq ans après les fouilles, qu'il est fait mention pour la première fois d'un crâne. Celui-ci, on ne sait comment, avait été déposé dans une vitrine du musée de Stuttgart, à côté des ossements de Gannstatt. Ce simple voisinage, tout fortuit, suffit
1. De Lapparent, Les silex taillés et l'ancienneté de l'homme, Bloud, édit., p. 63.
à M. de Mortillet. Il déclara avoir trouvé l'homme fossile et chacun de s'exclamer. Depuis longtemps, aucune découverte de cette importance n'avait remué le monde savant. Un des traits de notre époque est cet applaudissement frénétique qui salue des affirmations tapageuses exposées avec solennité.
Restons polis; ne disons pas le môme cabotinage scientifique, mais une légèreté égale anime les conclusions sur le squelette du Néanderthal (près de Dusseldorf). Ces ossements, extraits du limon d'une caverne, n'étaient accompagnés d'aucun débris paléontologique qui eût permis de les dater. On se demande si, dans l'espèce, il ne s'agissait pas simplement, plutôt même que d'une sépulture, d'un cadavre flotté qui était venu échouer là.
Mais le crâne d'Eguisheim, près Colmar? Car il y a encore le crâne d'Eguisheim, et de Mortillet lui décerne une place d'honneur. Hélas ! il appartenait presque à la période historique. Un crâne semblable a été trouvé tout à côté par M. Gutman, et Schwable les attribue tous deux à une petite race datant de la pierre polie, dont plusieurs tombeaux ont été mis à jour dans le voisinage.
« L'objet que l'on choisit pour type en histoire naturelle, dit fort bien M. de Lapparent, ne doit jamais rien présenter de suspect et l'exacte définition du gisement qui le renferme est bien la
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moindre chose qu'on ait le droit d'exiger K » Des données contestables ne doivent pas être introduites dans un enseignement scientifique. Sous prétexte de connaissances positives, il n'est point permis de bourrer un cerveau de notions fausses. « La ligue française de l'Enseignement », rien de plus justifié que son titre; seulement, avant de recommander les livres des autres, elle ferait peutêtre mieux de répandre l'instruction parmi certains de ses propres membres. Il est vrai qu'elle pourrait nous opposer le fameux Pithecantropus creetus de l'île de Java. Parlons-en un peu, un fragment de la calotte crânienne, un fémur et une molaire, c'est à quoi se borne la trouvaille. Elle est maigre, d'autant que le fémur, ayant été déterré à quelques mètres de distance du fragment crânien, rien ne prouve qu'il ait appartenu au même individu, et si la provenance commune est démontrée on se demandera ce que signifie ce bourgeonnement osseux en termes scientifiques, cette exostose qui fait saillie sur la longueur de la diaphyse fémorale ? Ne s'agirait-il pas d'un malade, d'une façon d'innocent qui aurait erré au milieu d'individus plus développés que lui ? D'autant que cette découverte est restée unique et que la nature du terrain vient d'être identifiée, d'où ces débris ont été extraits. Il s'agit de couches
1. De Lapparent, Les silex taillés et l'ancienneté' de Vkomme, p. 63.
terrestres relativement récentes (terrains quaternaires).
La preuve des hommes fossiles, différents par des caractères décisifs de l'homme actuel, cette preuve n'est point faite.
Ajoutons que depuis l'organisation des civilisations primitives, l'intelligence de Thomme n'a point progressé. Ses connaissances se sont étendues, ce qui est autre chose. Mais son aptitude à concevoir, à combiner à l'aide des notions et des instruments qui sont à sa portée, des formes de pensée et des modes d'activité imprévus, en quoi cette faculté s'est-elle développée au cours des âges? Laissons décote, si vous le voulez bien, le maniement des idées dont au reste l'absence de documents ne nous permet guère de discuter avant les origines relativement récentes de la civilisation grecque. Remontons plus haut; enfonçons-nous dans les ténèbres de la préhistoire. A l'époque où les premiers hommes commençaient à couvrir le globe, quel est le cerveau génial qui découvrit la fabrication du feu ? Faire servir l'étincelle jailhe entre deux pierres à la combustion du bois, cela n'a l'air de rien, et pourtant, dans cette opération élémentaire, entre le procédé mental qui est à la racine de toute grande découverte : un rapport établi entre deux phénomènes étrangers l'un à l'autre; d'une part, l'étincelle éphémère; de l'autre, la
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propriété inflammable du bois sec. Remy de Gourmont' a été bien inspiré de rappeler cet effort surhumain de nos premiers ancêtres, ces Newtons et ces Pasteurs dont le nom est enseveli dans la poussière des siècles fabuleux.
« Une autre invention, prodigieuse en même temps que de grande utilité pratique, date, ajoute le même auteur, des mêmes siècles obscurs : l'aiguille. Elle est toute pareille à la nôtre, avec un chas^ et très fine, mais en os. L'aiguille suppose la couture, la couture suppose le revêtement, au moins de peau, ou la tente ; elle suppose aussi le fil, très mince lanière de cuir ou de fibres végétales. Considérons tout ce qu'il y a d'admirable dans ces faits sur lesquels on ne nous a jamais enseigné à réfléchir. » La machine à coudre a excité l'étonnement de la femme contemporaine : « mais quel ne dut pas être Témoi des femmes de l'époque préhistorique de \^ Madelaine quand elles se virent maîtresses de joindre solidement, en quelques heures de travail, deux peaux d'ours ou d'ajuster pour les chasseurs de la tribu d'étroites jambières. »
Et la poterie, cette utilisation de l'argile façonnée enobjetcreuxqui retienne l'eau? Le rapport signalé par Newton entre la pomme qui tombe et l'attraction terrestre, la relation que Pasteur a découverte entre le microbe pathogène et la maladie infec-
1. Rémy de Gourmont, Promenades philosophiques. Paris, Société du Mercure de France, XXVI, me de Condé, MCMVIITi
tieuse procèdent d'un travail intellectuel de même ordre que celui qui approprie à un usage désiré, je veux dire le besoin de retenir un liquide, qui approprie à cet usage le pétrissage et la cuisson d'une matière telle que l'argile, qu'aucune propriété apparente ne semblait réserver à pareil emploi.
Les termes de progrès et d'évolution ne sont guère que des miroirs à alouettes disposés dans la plaine. Avant de s'y mirer, il convient d'observer l'ordonnance des cultures voisines, j'entends les réalités terre à terre. Un plant de choux, sans doute, cela ne prête matière ni à exaltation, ni à formules d'éloquence ; mais c'est un plant de choux tout de même, sur la nature duquel l'assentiment est unanime, tandis que les facettes du miroir ne reflètent que des images déformées et brillantes dont les contours précis nous échappent.
Ces preuves du génie qui animait nos ancêtres préhistoriques témoignent, pour Remy de Gourmont, d'une Loi de constance intellectuelle qui s'est fait jour dès l'apparition des premiers hommes sur la terre. Nous n'avons rien à reprendre à une conception de cet ordre. Déjà nous avons cité l'opinion de M. Bergson * : « Comment ne pas être frappé du fait que l'homme est capable d'apprendre n'importe quel exercice, d'acquérir n'importe quelle