LA DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION
Séduisante par son apparence facile et la teinte scientifique qui la recommande, la doctrine de révolution voit se dresser contre elle, et chaque jour plus fortes, les objections des naturalistes et des hommes qui pensent. Il m'est arrivé de dîner un soir, en ville, à côté d'un de nos zoologistes les pluséminents. M'exposantses idées sur les espèces animales disparues, il montrait comment certains de ces types appartenant à des individus très différenciés, ne se rattachaient par aucune forme intermédiaire aux espèces dont les débris sont parvenus jusqu'à nous. Comme je lui disais de publier ses recherches : — « Jamais je n'oserai, fit-il, cela pourrait faire échouer ma candidature à l'Institut. » Ne me présentant pas à l'Institut, il m'est permis de dire la vérité.
Cette doctrine de l'évolution a ramassé ses
arguments les plus persuasifs dans l'étude de Tembryolog-ie. C'était une tentation très forte de faire de Fètre humain le terme d'une évolution animale qui répétait dans ses phases embryologiques les différents stades de développement parcourus par nous aux périodes géologiques primitives. Comme un autre, nous abondâmes dans ces vues et les travaux de Herbert Spencer et de l'école anglaise ne firent que nous y confirmer avec une plénitude d'adhésion qui ne laissait prise à aucun doute.
Aujourd'hui, il en va autrement. Les lacunes de la théorie apparaissent et s'élargissent; les difficultés d'interprétation s'accumulent. *0n ne comprend ni comment une espèce a pu se transformer dans une autre et la distance qui sépare l'homme de l'animal s'allonge démesurément. La constance de la composition des humeurs de l'organisme, cette constance si affirmée par les travaux contemporains, s'accorde mal avec des idées da variation et de changement. Un volume récent de M. Bergson, L Evolution créatrice *, se montre particulièrement sévère et la théorie de l'évolution ne sort pas du combat qu'il lui livre sans y avoir reçu des atteintes qui jettent le désordre dans les plus brillantes de ses preuves. C'est là un livre de longue haleine, profond, pensé avec force. Je ne
1. Bergson, LÉvolution créatrice, 1 vol. in-S», 402 p. Alcan, 1907. Prix : 7 fr. 50.
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lui ferais qu'un reproche : l'absence de conclusions pratiques. Dès qu'on remonte à ces questions d'origine, l'homme interroge le ciel ; s'il n'y trouve point de réponse, le doute envahit son âme. Et le doute est la pire des attitudes mentales, puisqu'il enlève au caractère toute vigueur et tout ressort. Nous passons quelques années sur cette terre; au moins que nous y laissions le souvenir, avec nos actes de bonté, d'une àme ferme et qui n'a jamais tremblé. Ou autrement, s'il faut courber la tête et se ranger à l'avis de la majorité, — tout simplement parce que c'est la majorité, — vraiment cela ne vaut pas la peine de vivre.
Parvenu à la fin de son livre, M. Bergson résume sa pensée (p. 289) : « Tout se passe, dit-il, dans la création de l'homme, comme si un être indécis et flou, qu'on pourra appeler comme on voudra, homme ou surhomme, avait cherché à se réaliser et n'y était parvenu qu'en abandonnant en route une partie de lui-même. » Sur la différence de l'homme et des animaux, je cite également (p. 285) : « Comment ne pas être frappé du fait que l'homme est capable d'apprendre n'importe quel exercice, de fabriquer n'importe quel objet, d'acquérir n'importe quelle habitude motrice, alors que la faculté de combiner des mouvements nouveaux est strictement limitée chez l'animal le mieux doué, même le singe? La ca-
ractéristique cérébrale de rhomme est là. » Il y a une différence de nature, et non pas seulement de degré, qui sépare l'homme du reste de l'animalité. Un principe interne de direction commande le développement de tous les êtres vivants. Bergson l'appelle élan vital. Le mot importe peu. Ce qu'il est essentiel de mettre en relief est rincapacité avec la théorie darwinienne, d'expliquer non pas l'acquisition de certains caractères secondaires, nous les admettons, ceux-là, mais le processus de développement qui de la tache pigmentaire d'un infusoire aurait fait jaillir peu à peu, à la faveur de miUions d'essais successifs, l'œil et la rétine admirables d'un vertébré. Pour comprendre, il faut admettre l'existence d'une activité interne dirigée vers un but défini. Les variations accidentelles insensibles auxquelles Darwm conférait une telle importance ne dépassent jamais une limite bien étroite. Des variétés d'une même espèce peuvent se produire, non pas des espèces distinctes. A un moment, toujours, un fossé infranchissable creuse la frontière. On a admis des variations brusques; celles-ci sont exceptionnelles et n'ont pas été observées, comme nous le dirons tout à l'heure, en dehors d'une famille végétale nettement définie. Quant à la composition mécanique entre les forces extérieures et les forces internes, des modifications de surface, — volume de l'animal, teinte des téguments, vigueur corporelle,
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— sont seules susceptibles de sortir de pareille influence. Les formes générales et la constitution intime de l'être n'en sont point affectées.
On nous permettra à ce propos une comparaison. La doctrine de révolution nous semble l'analogue sur un autre terrain des éléments d'hygiène introduits dans la morale. Le principe même de développement des êtres vivants, comme le principe de la morale, doivent être cherchés ailleurs et plus haut.
Restons dans le domaine biologique. Quelles particularités curieuses que celles qui signalent le développement de la faune souterraine. C'est une notion scientifique définitivement acquise que l'influence du milieu sur les modifications organiques. L'exemple des espèces animales qui perdent leur faculté visuelle dans l'obscurité et assistent à l'atrophie progressive de leur ganglion et du nerf optique, cet exemple est maintes fois invoqué. Ce que l'on sait moins, c'est que, d'une part, l'absence complète d'organes visuels n'empêche pas les insectes les plus aveugles de demeurer sensibles à la lumière et, d'autre part, que le retour au grand jour est suivi de la restauration des organes visuels disparus.
M: Martel^ nous conte que l'approche d'un
1. Martel, VÊvolution souterraine. Flammarion, édit. Biblioth. de Philosophie contemp., 1908, p. 232.
flambeau met en fuite les insectes atteints de la cécité la plus absolue; la lueur du magnésium provoque la panique et la déroute affolée de toutes les bestioles qui habitent les cavernes profondes. Il semble qu'en pareille occurrence, une suppléance fonctionnelle s'établit chez ces petits êtres et que les nerfs tactiles, voire une sensibihté vague des tissus, deviennent susceptibles d'être affectés par les impressions visuelles.
Les animaux aveugles voient la lumière, tout en étant dépourvus d'organes visuels ; voilà le premier fait. Le second, que nous empruntons également à M. Martel, est encore plus intéressant* : la vue perdue peut être récupérée, si les animaux aveugles sont déposés au grand jour. En 1896, le P. E. Blanchard affirmait déjà la chose-. « Peu à peu, disait-il, le nerf optique, le rouge rétinien se reconstituent et au bout d'une ou deux générations, la faculté de voir revient complètement. » Les protées (expériences de Viré dans le laboratoire de Milne-Edwards), malgré leur œil atrophié et recouvert d'un tégument, recouvrent en quelques mois une légère repigmentation tachetée; les crustacés dépourvus de l'œil entier, privés du nerf et du lobe optique, montrent de légères taches noirâtres, indice de la réapparition prochaine du pigment visuel normal. •
1, V Évolution souterraine, 282.