Metchnikoff, 1 vol. in-S», 435 p. Maloine, édit
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peuvent servir de base à certaines règles secondaires de morale; mais la science ne nous enseigne jamais la bonté active, le dévouement de tous les instants, l'esprit de sacrifice.
L'auteur nous parle quelque part de la voix de la conscience intime. Sous quelles influences héréditaires cette voix de la conscience intime se fait-elle entendre à nous lorsqu'elle parle d'abnégation et d'élans du cœur? Le jour où la science sera seule pour inspirer cette voix intérieure, il est fort à craindre qu'un sentiment unique dirige les aspirations de notre àme. Et ce sentiment, il ne sera pas difficile d'en démêler la nature. Ce sera toujours un mélange d'amour-propre diversement combiné avec les sollicitations de l'intérêt.
Sans doute l'homme, en tant que savant, peut demeurer un fort honnête homme, retenu dans le droit cheaiin moins par le frein que lui opposent ses convictions scientiflques que par sa nature calme qui répugne aux aventures et aux écarts. M. Metchnikoff a-t-il compté que par le monde tous les hommes ne jouissent pas de la vertu paisible, qui absorbe l'homme de laboratoire pendant des mois à la recherche d'un problème biologique? Et puis, il n'y a pas que l'homme isolé. 11 faut compter avec l'homme vivant en société. Les groupements sociaux ne se réclament pas de la psychologie individuelle; ils appartiennent à la psychologie des foules auprès desquelles la raison
sèche n'a jamais prise. Une foule est un être de sentiment. Les notions élevées qui règlent les sentiments collectifs — j'entends les religions — ont seules fait jusqu'aujourd'hui leurs preuves d'efficacité dans le sens de la discipline consentie et de la résignation aux inégalités inévitables.
M. Metchnikoff annonce que les religions ont été incapables de guérir les maux qui aftligent l'humanité. Il faudrait s'entendre. De quels maux parle ce bactériologiste? Si ce sont des maux physiques, soit encore ! Mais les maladies morales, il ne les compte donc pas? Une âme qui souffre, un cœur dans la détresse, qui voit s'éteindre autour de lui toutes ses affections et crouler tous ses espoirs, à quelle autre source, sinon à ses croyances, a-t-il puisée depuis des siècles, la consolation et le courage de vivre? Notre bactériologiste nous répondra que Thomme de laboratoire ignore ces dégoûts et ces peines. Les cobayes, au milieu desquels il passe ses jours, demeurent étrangers aux violentes secousses morales. Rien de plus exact. Malheureusement, l'homme ne vit pas dans des cages à cobayes ; les souffrances physiques qu'il endure ne sont rien à coté des tortures morales qui peuvent fondre sur lui et dont notre savant ne semble posséder qu'un soupçon assez
Un des domaines oij l'investigation du cher-
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cheur a poussé les tranchées les plus avancées est celui de l'électricité.
Avec nos contemporains*, nous applaudissons à l'évolution future de cette forme d'énergie dont nous ignorons la nature intime. Dès maintenant, la traction à vapeur devrait être modifiée ; dans les régions où existent des forces hydrauliques, il sera avantageux de produire, même avec du charbon, dans une usine centrale de très grande puissance, l'énergie distribuée aux nombreux trains qui sillonnent les voies ferrées. Rien de primitif comme l'organisation actuelle. Des locomotives d'un rendement médiocre, d'un poids énorme, encombrantes et massives, consomment de la vapeur en pure perte pendant les arrêts, salissent, détériorent le matériel sous leur panache de fumée noire.
Demain, on transportera à travers l'espace et sans fil conducteur, l'énergie disponible dans les chutes d'eau et les marées. L'éther qui nous transmet en quantité énorme toute l'énergie que nous recevons du soleil, sera utilisé à la façon d'un fil conducteur géant. Des moteurs seront actionnés, des lampes électriques allumées dans des circuits sans communication matérielle avec les circuits primaires dont ils seront parfois très éloignés. On
1. L. Poincaré, V Électricité. Paris, Ernest Flammarion, édit., 1907.
obtiendra l'énergie électrique d'une manière véritablement pratique, au moyen de l'énergie calorique ou chimique. Après la transformation du domaine industriel, la conquête du domaine rural. Les irrigations, les drainages s'opéreront au moyen des moteurs modernes. Les besognes serviles disparaîtront. « Quand la navette marchera toute seule, disait Aristote, on pourra peut-être supprimer l'esclave. » Ces temps semblent proches. Je yeux dire que l'esclave qui travaille de ses mains n'aura plus à peiner dans le labour des champs ou les servitudes de l'usine. Ses mains seront libres, mais son cerveau que deviendra-t-il ?
Les neuf dixièmes de l'humanité, et ce chiffre semblerait très optimiste au regretté Tarde, les neuf dixièmes de l'humanité, incapables de penser par eux-mêmes, demeurent éternellement esclaves par le cerveau. Tous les progrès de la science ne prévaudront point contre cette infirmité de nature. Quelques sophistes ouvrent la voie ; la foule suit en troupeau. Son rôle est de servir. Quand ce n'est pas son bras qui se plie, c'est sa pensée. On lui donne aujourd'hui l'illusion de la Hberté, en lâchant la bride à ses instincts.
Retourner à la brute n'implique pas un mouvement de liberté. Celui qui roule sur une pente dira-t-il qu'il est libre? Il appellera au secours.
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tout simplement. Grisées par des formules fausses, les foules n'ont plus la force de jeter leur cri de détresse. Elles roulent et c'est pour elles une joie de rouler. Esclaves, elles le sont plus que jamais. Hier, par leurs muscles ; aujourd'hui, par leur cerveau. La science libérera les bras en opprimant les âmes. Ou plutôt des rhéteurs se serviront adroitement de la science pour asseoir des théories qui assureront leur domination sur le consentement des consciences aveuglées. Esclave^ rhomme le sera toujours. Au point de vue moral, l'homme Tétait hier, et cela valait mieux. Il n'est qu'une manière de marcher dans le droit chemin.
Les diversités de coutumes qui règlent la morale des différents peuples n'entament pas les quelques principes primordiaux qui sont à la racine de tous les groupements sociaux. « Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux » est une maxime éternellement vraie et qui ne souffre pas d'équivoque dans son application. L'homme moral est esclave de cette maxime et je ne sache pas que les cœurs droits en aient jamais éprouvé une entrave dans leur carrière.
Ce qui offusque, ce qui révolte, c'est la prétention d'apposer des œillères sur l'intelligence. On ne discipline pas les cerveaux sous la tyrannie de sophismes de circonstance. L'intelligence n'abdique pas son droit de critique ; elle accepte les acquisitions scientifiques, non la phraséologie des
rhéteurs. Les progrès de la science n'ont rien à voir avec les formules sociales ; celles-ci peuvent être pétries de la plus incroyable niaiserie aux époques^ comme la nôtre, les plus tourmentées d'enfantements féconds.
M. Lucien Poincaré^ grâce aux merveilles que nous promet l'électricité de demain, espère un rapprochement définitif des hommes dans une atmosphère de fraternité et de concorde. Les événements actuels laissent plutôt présager un avenir contraire : des luttes intestines de plus en plus violentes et, contre les majorités qui les oppriment, le redressement désespéré et féroce des faibles. Déjà Berthelot^ à qui parfois, en dehors de la chimie, il échappait des parcelles de vérité, en faisait la triste constatation. « L'évolution morale des hommes, avouait-il, ne suit que de très loin leur évolution scientifique. »
On pourrait même ajouter : « Plus la science progresse, plus sont à craindre, en raison des tentations qu'elle multiplie et des perspectives d'ambitions qu'elle fait luire, les relâchements, les affaissements et toutes les abdications de conscience. » Nous ne sommes pas les premiers à parler de la sorte.
C'est là un danger que Bacon signalait il y a trois siècles.