‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 18 sur 93 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

D'ailleurs toutes les sciences ne progressent pas; comme au moyen âge, nous avons les fausses sciences. De celles-ci, les unes s'organisent peu à peu en sciences assises, les autres se dissolvent comme nuées. Pour juger de ces fausses sciences, entrons dans l'esprit des savants d'autrefois. Deux médecins du xvi*^ siècle nous serviront de guides.

Valleriola et Massaria, médecins du xvi® siècle, étaient des esprits judicieux. Ils estimaient que les formes d'une jolie femme incitent plus à l'amour que la planète de Vénus. Cette constatation dûment vérifiée, ils ne s'arrêtèrent pas en si bon chemin. L'influence de Mars sur l'aversion, de Mercure sur l'imagination, de Jupiter sur les forces naturelles, de Saturne sur la force retenante, leur sembla quasiment problématique. Ils

n'admirent pas davantage l'action du soleil sur la force vitale et de la lune sur la force végétative, en quoi leur scepticisme les servait assez mal. Le soleil, par la chaleur qu'il nous envoie, est le régulateur de la vie ; rien ne nous assure que la lune, qui concourt avec le soleil à produire les marées océaniques, n'agit pas sur les marées atmosphériques et ne contribue pas aux variations des temps. Quant aux planètes « leur distance est si grande par rapport à leur masse, elles nous tendent un angle visuel si faible, qu'il est bien difficile d'admettre qu'une quantité appréciable d'énergie, sous quelque forme que ce soit, puisse être échangée entre elles et nous ^ ». L'astrologie du moyen âge apparaît donc à la manière d'une généralisation hâtive; d*une ou deux influences astrales très réelles, elle avait conclu à Faction de toutes les autres. Un beau roman était sorti de cette conception Imaginative. Valleriola et Massaria lui refusèrent leur adhésion ; pourtant. Dieu sait s'ils nourrissaient un cerveau aventureux. « Mieux vaut rester avec les anciens dans les ténèbres que faire preuve de sagacité avec les modernes », écrivait Valleriola à Joubert. Rappelons que ce dernier, professeur à Montpellier, mettait en doute l'horreur du vide comme cause de l'attraction des humeurs dans les mouvements nutri-

1. Ed. Bouty, La Vérité scientifique. Biblioth. de Philos. Scient. Flammarion, édit., 1908.

tifs. Yalleriola et Massaria étaient des tôtes sages et circonspectes; s'ils ne croyaient pas à l'astrologie, vraiment ce devait être une science déjà bien malade de leur temps.

En d'autres matières, ils suivaient docilement le courant du siècle. Je ne sais s'ils eussent montré le courage de s'asseoir à treize à table ou de tenter une opération le vendredi. 11 faut se méfier de pareils tempéraments. Rien de timide comme cette sorte d'esprits. Ils crient avec véhémence, mais de concert avec les autres. Seuls, ils se révèlent très empêchés et voient toujours de mauvais œil ceux qui refusent de bêler avec le troupeau. Que pensaient-ils de la chiromancie? Les lignes de la main apprennent, à qui les étudie, au moins la nature des occupations professionnelles du sujet. Il y a des callosités, des excoriations, des taches qui mettent sur la voie. Si l'avenir ne peut être prédit du fait de cet examen, le présent est éclairé en bien des sens. Plus certaine est la graphologie. Au même titre qu'un geste spontané, si elle n'a pas subi une déformation réfléchie, l'écriture ouvre jour sur le caractère, le degré de culture, les formes de sensibilité. On se trompe sur la signification des détails, mais le dessin des grandes lignes est souvent définitif.

L'interprétation des songes a fourni matière à des dissertations copieuses et profondes. Il y a

une vingtaine d'années, Caro consacrait une étude éloquente à la Responsabilité dans le rêve ^ « L'habitude morale, assurait-il, se peint assez exactement dans l'innocence relative ou les troubles extrêmes du rêve. » Ici, il y aurait fort à redire. Le philosophe, du reste, n'insiste pas. Audessous de la nature morale du plus parfait honnête homme, de l'esprit le plus élevé, il y a place pour une autre nature très différente, discipUnée et domptée à l'état de veille, mais dont les tendances animales, débridées pendant le sommeil, s'échappent tumultueusement dans Finspiration de rêves imprévus. La partie inconsciente du cerveau entre en mouvement et, vraiment, ce serait pousser la sévérité un peu loin que d'en tenir rigueur au dormeur. Caro rappelle à ce propos les douleurs et la confusion de saint Augustin ; alors qu'il se croyait délivré de toutes ses impulsions instinctives, le grand évêque voyait soudain surgir son ancienne nature, dans le désordre et l'anarchie du rêve. En fait, l'étude des songes peut renseigner sur les impressions inconscientes du sujet; sa moralité est hors de cause. Quant à la soi-disant valeur prophétique des rêves, les anciens eussent été mieux inspirés d'y voir tout de suite le jeu de coïncidences plus ou moins fortuites. Entre les différentes visions qu'évoque un rêve,

1. Caro, Mélanges et portraits. Hachette, édit., 1888, tome I, p. 2Ô0.

il eût été extraordinaire de n'en jamais rencontrer une qui correspondît à une réalité ultérieure possii)le.

Et Topinion de Valleriola et de Massaria sur ces graves sujets? N'oublions pas qu'ils étaient qualifiés de grands hommes. Professeurs, l'un à Padoue, l'autre à Turin, la jeunesse accueillait leurs paroles avec le respect dû aux oracles. Cette admiration ne se trompait pas d'objet. Nos maîtres avaient sinon la fermeté de caractère, au moins l'obstination d'intelligence qui, à force de ténacité, fait presque croire à de la grandeur d'àme. « Il vaut mieux avoir tort avec Galien que raison avec les modernes », clamaient-ils du haut de leurs chaires. Et les trépignements d'enthousiasme de saluer cette profession de foi. Misonéique ou snob, il est très malaisé, non pas seulement à la jeunesse, mais même à l'âge mûr, de ne pas épouser l'une ou l'autre de ces tendances.

Valleriola et Massaria rejetaient les notions neuves au nom de la raison. Le même tour d'esprit les aurait précipités dans toutes les billevesées si le milieu se fût déclaré pour elles. La raison n'est jamais à bout d'arguments pour faire agréer toutes les sottises et toutes les abdications de caractère. Aux ambitions mesquines, elle conseille avant tout de suivre le mouvement. Quand on suit le mouvement, on est aisément chargé d'hon-

neurs. Et pour beaucoup, c'est le but unique et le seul enviable. Nos deux professeurs n'en ont jamais connu d'autre.

Les fausses sciences ne disparaissent qu'après avoir donné naissance à d'autres tentatives tout aussi chimériques. Une des constructions modernes édifiées avec le plus de tapage et qui s'est effondrée presque aussitôt est la psycho-physique. Sa chute a été préparée par la tournure mentale de ceux même qui s'étaient attelés à la tâche.

Un des caractères de notre époque est en effet de prétendre expliqueras causes les plus obscures par des effets élémentaires. On intervertit l'ordre des dépendances réelles. Cela s'appelle placer la charrue avant les bœufs. Un timide rougit : il est timide parce que ses joues se colorent * ; un homme en colère rougit : sa fureur est commandée par ses réactions vaso-motrices périphériques. Le médecin danois Lange a, le premier, proposé cette explication simpliste des émotions ; en France, Ribot, Dumas se sont engagés dans la même voie. Nous avons appris que la satisfaction du paraly-

1. C'est ainsi qu'en médecine on a rattaché les crises d'éclarapsie à l'hypertension artérielle, alors que cette hypertension n'est qu'un effet de l'éclampsie elle-même. Faut-il encore citer l'exemple de la trépanation chez les idiots ? On fait sauter un volet de la boîte crânienne dans l'espoir de développer l'intelligence. Tous ces essais procèdent d'un même vice de raisonnement initial : prendre les effets pour des causes.

tique général était attachée à la vascularisation plus active de ses méninges. Mais les ivrognes qui ont le vin triste? Ils ont bien aussi une vascularisation plus active de leurs méninges. Il y a une dizaine d'années, au moment du premier enthousiasme, on allait même plus loin. Ni les contradictions, ni le superficiel des constatations n'arrêtaient les chercheurs. On nous racontait, avec documentation efiroyable à Tappui, pourquoi Zola, de par ses protubérances crâniennes et le fonctionnement particulier de ses organes, avait accouché de trente volumes et s'était laissé prendre à l'attrait des développements scatologiques. Incapable de faire penser ses personnages, du moins les envoyait-il se livrer à leurs fonctions naturelles avec la sérénité de l'instinct satisfait.

A la Sorbonne, un laboratoire fut installé. Nous apprenons aujourd'hui qu'il n'eut qu'un succès d'estime. Son principal représentant ', « M. Alfred Binet, après avoir tenté d'y réunir quelques élèves, ne parvint guère à y maintenir que des secrétaires. )) Preuve que le bon sens, au moins de l'élite, finit toujours par reprendre ses droits. Chacun s'est étonné qu'une cause unique et grossière enfantât des effets si disparates et subtils : la même rougeur des joues fait apparaître ici la timidité et surgir ailleurs la colère. La congestion

1. Les Savants et la Philosophie, par Gaston Rageot. Paris, Alcan, édit., 1907, p. 113.

des enveloppes cérébrales déclanche la gaîté du paralytique général et arrache les pleurnichements de rivrogne.

Une telle explication eût fait frémir Auguste Comte, lui dont toute la doctrine s'affirmait dans cette formule : ne pas rétracter l'étendue d'un problème; le concevoir dans l'ensemble de ses inconnues; se garder d'interprétations qui, dans le but d'éclaircir une difficulté, la suppriment tout simplement. La psycho-physique se modèle tout entière sur l'illusion d'une pareille méthode. La difficulté, ce sont les opérations de conscience. Évitons d'en parler. La réaction vaso-motrice, voilà ce qui frappe la rétine. Il est bien entendu que nous ne tiendrons compte que de celle-là. Le mécanisme corporel suffît amplement. J'y consens, encore que ma conviction demeure quelque peu flottante.

Des changements vasculaires, respiratoires, révèlent un état de conscience. La pâleur du visage reflète un violente émotion intérieure ; l'arrêt de la respiration accuse la terreur et l'épouvante. Les phénomènes physiques apparaissent comme la signature des états émotionnels. Ils sont une conséquence, non une cause. Êtes-vous inquiet de la démonstration? Il suffit de vous rappeler quelques notions élémentaires de médecine. Le visage peut être pâle et la respiration manquer sans que ces modifications de surface entraînent à leur suite

des mouvements tumultueux de Tàme. Tel chlorotique, au visage blafard , reste parfaitement calme et tel cardiaque ou rénal oublie de respirer (pauses du rythme de Gheyne-Stockes), tout en continuant de ne pas s'en apercevoir. Parfois, un certain degré d'anxiété atteint les cardiaques ; mais ce trouble nerveux reste dépendant du système nerveux lui-môme, plus que de la maladie organique concomitante. La preuve en est dans cette constatation qu'ont faite tous les médecins. Les obsessions cardiaques les plus pénibles, les plus torturantes, sont celles qui ne s'accompagnent d'aucune maladie de cœur et ne se traduisent que par des symptômes vasculaires très atténués.

La psycho-physique ne nous apprend rien, ou plutôt si : elle fixe notre attention sur des puérilités. Il est heureux que l'amour-propre du chercheur jette un voile sur la valeur de la tâche par lui remplie. Il se dit : j'apporte une pierre à l'édifice. La pierre, soit; qu'elle serve à l'édifice, c'est autre chose. Le nombre des matériaux inutiles s'accumule et monte. Au temps jadis, les hommes ne laissaient après eux que leur cadavre. Aujourd'hui, ils nous lèguent leur cadavre et celui de leur œuvre.

Au moins, pourraient-ils nous épargner le second.

Si nous avons parlé des fausses sciences, c'est

que leur culte fait l'objet d'une adoration empressée et plus ardente maintes fois que celles des sciences vraies.

La psycho-physique avait mérité l'honneur des faveurs gouvernementales. Ne prétendait-elle pas démontrer la nature matérielle de la pensée?

Aussitôt que les sciences ne semblent pas susceptibles d'aviver les formules passionnelles qui divisent les hommes, notre gouvernement s'en détache. Les universités françaises se contentent de subventions infiniment plus faibles qu'à l'étranger.

La faculté de médecine de Strasbourg reçoit plus de un million et demi à titre de subvention; elle a 224 étudiants; Paris avec ses 3.000 étudiants est inscrit au budget pour 70.000 francs (personnel et matériel.) Les médecins en France n'apprennent qu'à soigner leurs semblables. Si leur mission leur imposait d'arracher des cœurs les croyances héréditaires, du coup la générosité gouvernementale à leur égard apparaîtrait empressée et magnifique.

L'évolution des fausses sciences, avons-nous dit, ne se fait pas forcément dans le sens de la dissolution ; parfois, une acquisition scientifique neuve vient étayer l'édifice branlant et l'attention du monde savant est sollicitée à nouveau. Telles les idées sur la transmutation des métaux et les forces psychiques.

La transmutation des métaux et les forces psychiques.

Nous ne parlons pas de la fabrication artificielle des pierres précieuses. Tirer d'un morceau de charbon un éclat de diamant brut n'est qu'une question de temps. Depuis des années, la découverte est dans l'air. Elle révolutionnera moins la science que le monde des joailliers.

Le charbon et le diamant ne sont que deux aspects différents d'un même corps. Mais les métaux, que penser de leur transmutation? Le plomb ne se change pas encore en or; mais le radium, l'uranium, autres corps simples, se transforment en hélium. Le thorium, autre corps simple, au dire de Ramsay, après une série de passages intermédiaires, aboutirait, comme terme ultime de son évolution, à une métamorphose en héhum et en carbone; ce dernier fait ne peut encore être assuré comme définitif. Ramsay a simplement constaté la présence d'acide carbonique dans les gaz extraits d'une solution acide de nitrate de thorium ^ Môme incertitude en ce qui est d'une nouvelle découverte plus étonnante encore : la dégradation du cuivre sous l'influence des émanations de radium. Le cuivre se transformerait en

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