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CHAPITRE II

La morale de Nietzsche * est une forte puissance d'affirmation inspirée par un double sentiment : la haine du christianisme et celle des foules. Le croyant est esclave de sa foi ; la foule de ses intérêts. « Les convictions sont des prisons », affirme le philosophe allemand. Il eût été plus juste de dire : Ce sont des prisons dont le détenu s'évade avec un agrandissement de sa personnalité. L'homme pénétré d'une vérité de sentiment la défend avec feu et la réalise en actes. Pour faire triompher sa cause, il n'est difficulté qu'il redoute, ni discipline qu'il ne s'impose. La volonté de la réussite commande la continuité de

1. Friedrich Nietzsche, Aphorismes et fragments choisis par Henri Lichtenberger. Paris, Alcan, édit,, 1899, et Pierre Lasserre, La Morale de Nietzsche. Paris, Société du Mercure de France, MGMII.

l'effort. Or cette tension permanente des muscles compose la vérité du geste exigée par Nietzsche en vue de l'acquisition des vertus morales. « L'essentiel et l'inappréciable dans toute morale, c'est qu'elle est une longue contrainte. » Le lecteur saisit tout de suite la contradiction. En même temps qu'il engage l'homme à la domination de soi, Nietzsche, en le privant de ses convictions, l'ampute du ressort le plus énergique qui lui eût assuré l'éducation de cette maîtrise.

Sur la base même de cette doctrine, nous faisons donc toutes nos réserves. Certaines parties du développement nous agréent davantage. A coup sûr, nous n'admettons pas la différence fondamentale que l'auteur établit entre la morale du maître et celle de l'esclave : certains principes de conduite commune sont imposés aux deux. Telle la maxime : « Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux. »

Seulement, au-dessus de cette base fondamentale, que de divergences dans les modes d'activité. A force de vigilance sur soi, le maître a acquis Taisance, la liberté des mouvements, la finesse dans le tact, la sûreté dans le goût ; il a ouvert la porte à l'art, cet épanouissement, selon Nietzsche, de la morale. Tout au rebours, l'attitude de l'esclave : envieux de toute supériorité, son ambition unique est de saccager, de déprécier, de flétrir. Le servile s'appelle « l'opprimé » ; il l'est en effet, et

de la pire façon, puisqu'il gémit, écrasé sous le poids de sa vilenie et qu'il étouffe, terrassé par ses instincts. Sur la vie sociale et l'avenir, maîtres et esclaves jettent un regard diamétralement opposé. « Les puissants, insiste Nietzsche, savent honorer. Le respect de la vieillesse et de la tradition pose, à leurs yeux, le fondement de tout le droit. Une foi, une disposition d'esprit qui porte toujours à juger favorablement les aïeux et dévorablement les nouvelles générations, voilà un trait typique de la morale des puissants ; réciproquement, quand on voit les hommes des « idées modernes » croire presque par intérêt au « Progrès » et à « l'avenir » et manquer de plus en plus de respect pour l'âge, on a là un signe bien suffisant de l'origine basse de telles idées. »

Voilà qui va fort bien. On nous permettra toutefois une remarque. La morale des puissants, selon Nietzsche, est avant tout inspirée par le sentiment durespect.Commentconciliercette affirmation avec les théories du philosophe? Sa haine du christianisme, en lui faisant rompre tout lien avec la tradition, ne rentre-t-elle pas, justement, dans cette| morale des esclaves qu'il est le premier à répudier et à larder de ses invectives?

La tentative de M. Fouillée, moins contradictoire dans son développement, pêche autant par la base.

Il s'est dit^ : chez tout homme, il existe une tendance désintéressée vers le bien et cette tendance cherche à se réaliser sous forme d'actes de bonté généreuse et de dévouement. Les idées primordiales qui inspirent ces tendances sont des idées forces; elles enveloppent des sentiments et des impulsions orientés dans le sens des idées elles-mêmes et dirigées par elles. Plus l'homme est intelligent, plus ses aspirations puiseront à la flamme des idées forces la chaleur qui enfante les élans sublimes.

Rien de plus erroné qu'une pareille thèse. L'homme n'est point droit de nature et les esprits les plus agiles sont souvent les plus fermés du cùté du cœur. Nombre de nos semblables, et parfois les mieux doués, n'obéissent qu'à des motifs antimoraux; les passions égoïstes et basses : voilà leurs idées forces. La cupidité, la volupté, l'envie, la méchanceté, la fourberie régnent à la racine de tous leurs actes. Pareille constatation ne fait que confirmer une vérité vieille comme le monde : Video meliora proboque^ détériora sequor ^ disait Ovide ; c'est-à-dire : « Ma raison ne demande pas mieux que de s'orienter dans la vraie voie; mais mon tempérament s'y oppose. » La raison ne peut que servir de guide à nos appétits, déclare aujourd'hui Herbert Spencer. Pendant deux mille ans,

1. La morale des Idées forces. 1 vol. in-8», p. 892, Alcan, édit

TéLude impartiale de rhomme a conduit les observateurs à une affirmation identique. « L'idée n'est point une force, un moteur; elle n'est que la lumière projetée sur le motif, dès qu'il surgit dans le champ de la conscience. L'idée éclaire le motif, elle ne le crée pas; elle est simplement le motif devenu conscient ^ ».

Derrière l'idée, se dérobe le tempérament, le caractère, et c'est ce maître caché qui commande à nos décisions. L'idée ne fait qu'ergoter par làdessus. Elle fournit l'explication, entasse les arguments, gesticule, s'époumonne, prend à témoin la terre et le ciel de la sincérité de son accent. Et tout cela, c'est de la littérature.

(( La moralité tend à se réaliser par cela seul qu'elle se conçoit », assure M. Fouillée. Voilà qui. part d'un bel optimisme. C'est une vertu de famille. Déjà, dans l'œuvre de M. Guyau, beau-fils de M. Fouillée, nous avions constaté pareille méconnaissance des ressorts profonds qui règlent les mouvements de l'àme humaine. Une vue rose et souriante des conditions de l'humanité découle de ce premier aphorisme. M. Fouillée considère, par exemple, le progrès du collectivisme comme un essor idéaliste vers une justice et une moralité supérieures. C'est la thèse inverse de celle qu'a jadis soutenue G. Le Bon. Ce dernier est médecin; il

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