L'HOMME ÊTRE ORGANIQUE ET SOCIAL
C'est une chose curieuse de constater combien les idées qu'on se forme de l'homme social sont en retard. Scientifiquement, nous savons très bien ce qu'est l'homme organique dans les rapports qui unissent entre eux les rouages des différents mécanismes vitaux; nous n'ignorons pas que l'estomac et le tube digestif ont des réactions commandées par le système nerveux, que le cœur tombe malade quand le rein est touché, qu'aucun de nos organes ne vit d'une vie indépendante, mais qu'une harmonie intime règne entre les différents appareils dont est composée la machine humaine.
Au point de vue social et depuis Rousseau, il en va tout autrement. Ce grand déclamateur à qui, toute sa vie, il a manqué le sens du réel, prend un homme abstrait qu'il isole de son milieu, tout
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comme il y a vingt-cinq ans il était de mode d'étudier l'estomac d'un malade, en dehors de son milieu vital, à la façon d'une cornue de laboratoire. L'homme de Rousseau n'est pas plus vivant que ces tubes digestifs chimériques dont une interprétation théorique rêvait de réaliser l'antisepsie par remploi des naphtols.
Seulement le triomphe de la vérité et du bon sens n'a pénétré qu'en médecine. Dans l'ordre social, les portes lui sont restées obstinément closes. C'est sur l'idée d'un homme qui n'a jamais existé, d'un homme isolé et sans rapports avec ses semblables qu'a été échafaudée toute une façade de maximes nébuleuses qui prétendent éclairer le monde. Rien de plus faux ; la société n'est point composée d'individus dont l'unique mission est de clamer l'affirmation de leurs droits ; la société est constituée par une réunion de personnes liées entre elles par des rapports, des obligations, des devoirs. L'homme abstrait n'a pas besoin d'éducation. L'éducation est une vertu sociale qui émousse l'arête des caractères et réprime, en vue d'un intérêt général, la manifestation impolie ou ofTensante des sentiments particuliers.
Conçu comme une entité étrangère au milieu social, l'homme denos jours n'auranuUe contrainte à exercer sur soi. La société le dispense de l'éducation et se contente de l'instruire. Il deviendra un bonhomme parfaitement mal élevé, mais il
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aura ingurgité la substance des programmes scolaires L'autorité ilu clief de famille sera contestée, mais en revanche l'homme abstrait, si ses parents n'ontaucun pouvoirsurlui, devra s'incliner devant la solennité de préceptes déclamatoires et vides dont on aura soin de lui bourrer Fesprit. On ne demandera de sa part qu'un attachement et une tendresse relatifs pour les siens, mais on étendra avec emphase son affection à la totalité du genre humain : excellente manière de rétracter la sensibilité à Tétroitesse d'un égoïsme effréné que cette illusion de dilater les sympathies au delà, comme disait Donald, de la capacité de nos cœurs.
Les rapports naturels sont viciés au proh't de rapports artificiels dont la seule raison est de fournir pâture à des formules de rhétorique. Heureusement pour le corps humain, l'erreur doctrinale qui séparait les organes de leurs rapports naturels n'a point vécu longtemps. Espérons que dans un temps prochain et avant qu'il soit voué à une agonie définitive, le corps social reviendra à la vérilé des relations et des devoirs qui assurent l'équilibre et la santé des nations. Ce n'est pas l'homme à titre individuel qui inspire le prmcipe de vie d'une société; c'est l'homme en rapport avec ses semblables et avant tout avec ses proches. La base qui soutient la vigueur et la grandeur d'une société, c'est la solidité morale de la famille : celleci fonde seule la discipline des âmes et la simpli- '
Une nation ne vaut que par la hauteur des caractères qui la composent. Toutes les tentatives conçues dans la vue exclusive des intérêts particuliers dissolvent l'énergie des âmes : celles-ci ne deviennent grandes et fortes qu'à la faveur d'un idéal qui impose l'esprit de sacrifice et subordonne les désirs de l'individu à l'intérêt de la communauté familiale et de la nation.
Reste à déterminer la nature de cet idéal. Jusqu'aujourd'hui, il n'en est qu'un qui a fourni ses preuves en tant que ciment efficace des collectivités : l'idéal religieux. Fustel de Coulanges, dans la Cité antique, nous a montré l'effondrement de la gloire de Rome à la suite de l'affaiblissement des croyances. Un historien plus récent^ Ferrero *, voit surtout dans la décadence de Rome l'effet des crises économiques. Pareille opinion est-elle fondée? Le goût effréné de la richesse, la passion du lucre qui ont provoqué ces crises financières, n'ont prise que sur les âmes allégées, comme d'un fardeau encombrant, de tout ce qui grandit la personnahté de l'homme, à savoir : le dédain de la fortune et la volonté intrépide de maintenir allumée au-dessus des têtes, la flamme qui avait inauguré la cohésion des groupements d'où était sortie l'unité nationale.
Néghgeons, en tant que médecins, l'influx ner-