LA VIEILLESSE DES NATIONS
les générations à forte sève, agissent à la façon de véritables poisons ; les hommes qui émettent ces idées dissolvantes se rangent, inconsciemment, je le veux, et en toute bonne foi la plupart, se rangent dans la catégorie des empoisonneurs sociaux. A maintes reprises, le nom de J.-J. Rousseau et des encyclopédistes est revenu sous ma plume. Ce sont les premiers artisans de l'œuvre de décomposition. Au xix*^ siècle, un homme, un écrivain à la grâce ondoyante et charmeuse, bien que n'épousant point les erreurs des encyclopédistes, s'est déclaré leur auxiliaire imprévu par le doux acharnement qu'il apportait à soumettre à l'ironie de son analyse les fondements de l'ordre social.
Le dilettantisme d'E. Renan est une forme d'esprit d'autant plus pernicieuse qu'elle dissimule une incapacité complète à l'action, sous un aspect d'intelligence et de raffinement mental. Il a dévertébré son époque par le goût qu'il lui suggérait de la nonchalance et le dédain pour les vérités traditionnelles. Or le grave danger est là. N'avoir plus d'idées arrêtées. Il en faut. Détruire les postulats idéalistes qui ont dirigé Tâme d'un peuple et ont assuré, moyennant les sympathies échauffées par une môme croyance, la cohésion entre les divers groupements d'une nation : faire cela, c'est plus que déclarer une guerre infâme, et accumuler les morts. C'est anéantir non plus les individus isolés qui, si nombreux soient-ils, et si déplorable soit
leur perte, laissent subsister en dehors d'eux la vie de la nation pour laquelle ils se sont sacrifiés; c'est s'attaquer au principe même de l'être et sectionner le nœud vital d'une nation. De toutes les tranchées vers la sénilité sociale, celle qui a été ouverte par Renan est la plus tortueuse et la plus assurée du succès final.
Nous ne terminerons que par une observation, celle-là d'ordre médical. Renan était obèse. Son dilettantisme n'était-il pas fait, en partie au moins, de son infirmité physique? Un homme qui a peine à se mouvoir répugne à l'action. Il se transforme volontiers en spectateur impassible. « Devant les modifications internes de notre rétine intellectuelle, écrivait ce sophiste, nous devons rester passifs. » Je crois bien : il était anhélant dès qu'il faisait vingt pas. Parce qu'il était incapable d'agir, il crut de bonne guerre de décourager l'initiative de ses contemporains. Sur la fin de sa vie, toutefois, il montrait quelques regrets de son œuvre. Il comprenait quelle était l'erreur d'assister en spectateur désintéressé au combat des idées fondamentales. Y prétendre n'est pas d'un esprit qui a réfléchi; essayer de parvenir à cette abdication de soi n'est point un exercice qui favorise le développement de la pensée.