LES DOGMES ET L INTOLERANCE SCIENTIFIQUE
En 186G, quiconque n'acceptait pas la doctrine de Broca était taxé de clérical et d'esprit rétrograde. C'est là une double épithète qui offre la propriété de faire reculer d'effroi ceux qui en sont l'objet. Plutôt que de se voir accabler par cette injure, les médecins préférèrent ne pas voir clair; ils eussent considéré comme une déchéance de leur part le fait de dire tout simplement la vérité et d'oser affirmer le résultat négatif de leurs investigations. Peu à peu, Thabitude aidant, ils finirent même parne plus apercevoir les objections anatomiques qui venaient journellement contredire leur doctrine. Ils se moquaient agréablement des dogmes religieux et moraux qui échappent à notre portée et démontrent en partie la vérité de la doctrine par la fécondité des résultats ; mais ce scepticisme vis-à-vis des notions qui impriment la grandeur à notre passage dans la vie, se doublait chez eux d'une parfaite crédulité à l'égard des réalités qui tombent sous nos sens, et, comme telles, nécessitent de notre part un esprit critique averti et toujours en éveil. Et ce qui s'est passé en 1866 continue malheureusement de se reproduire de nos jours. L'esprit humain n'est point près de guérir de ses infirmités.
Entre les diverses contradictions qui se heurtent dans notre société incohérente, il en est une qui s'étale avec une curieuse sérénité d'inconscience :
je veux dire l'intolérance scientifique qui trouve moyen de s'unir au progrès merveilleux des sciences. Depuis trente ans, c'est un bouleversement général de la physiologie, de la physique, de la chimie. Comment l'intolérance peut-elle se frayer place au milieu de semblables transformations? Plus que jamais, la vérité du jour devient Terreur du lendemain. Et pourtant il en est ainsi. Plus la science évolue, plus des esprits acharnés à leurs convictions construisent sur ses assises flottantes des conceptions dont ils garantissent l'éternelle immutabilité.
Pareille attitude comporte bien des risques. L'esprit critique, en particulier, en reçoit une atteinte regrettable. Ou il dénigre ou il applaudit, suivant que les notions neuves entrées dans la science contredisent ses jugements antérieurs ou leur apportent une confirmation espérée. Or voici qui devient admirable. Dans les deux cas, pour souscrire à une découverte ou pour en combattre les déductions, c'est armé de la science qu'on engage son assentiment ou qu'on oppose son refus. C'est au nom de la science que Peter niait les découvertes de Pasteur, c'est au nom de la science qu'au xvii<^ siècle on a rejeté la circulation du sang. C'est toujours au nom de la science que l'enthousiasme acclame certains travaux, dont le seul mérite est d'être exposés avec fracas. Sans doute il ne convient pas de rejeter d'emblée une