‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 51 sur 93 · LE SENTIMENT DE LA VÉNÉRATION · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT DE LA VÉNÉRATION

consiste dans Tacceptation résignée des coups. « La solidarité, disait Renouvier, engendre une injustice de réciprocité. » Elle fait de la justice sociale une chimère perdue dans les nuées, car elle place l'intérêt personnel, l'intérêt de celui qui veut recevoir quelque chose en échange, à la racine de toutes les manifestations de dévouement et de honte. A ce prix, les sources sublimes se tarissent ; l'esprit de sacrifice rentre sous terre. La solidarité est la maxime des peuples en décadence ; elle n'a de raison d'être qu'à la façon d'un sentiment de second plan, commandé, disait Auguste Comte, par le culte des ancêtres et de la famille et aussi, ajoutons-nous, par l'esprit d'humilité. Il appartient à chacun d'accomplir sa tâche dans la mesure de ses aptitudes et de ses forces ; qu'il veille ensuite à ne pas s'abandonner aux aiguillons de la vanité, et à tous les artifices et manèges qui réservent à Thomme, dans le monde, une place au-dessus de son mérite. C'est encore là un effet de l'individuaUsme, que la profusion de ces statues aux pieds d'argile. Elles pullulent sur notre route, et, puisant leur vie au soleil d'un tapage éhonté, s'effritent en poussière et s'évanouissent aussitôt que ne leur parvient plus la lumière artificielle qu'elles empruntent à toute cette réclame. Le respect doit aller au mérite, non à la caricature du mérite. Dans les civilisations où elle est détournée de son objet, la vénération ne s'incline

plus que devant des caricatures ; idées fausses, conceptions chimériques, phraséologie de rhéteurs, situations officielles. Au lieu de célébrer le grand, le noble, d'envisager les choses sous leur aspect d'ensemble et d'éternité, elle exalte les sentiments inférieurs, applaudit le triomphe de la force, accepte la loi du nombre comme l'expression de la vérité.

En Chine, on a gardé la vénération des ancêtres. C'est la seule coutume qu'il eût été utile de lui prendre.

On a beaucoup emprunté à la Chine, mais tout juste ce qu'il ne fallait pas : la fureur des concours et encore cette conviction qu'il suffisait de n'avoir appris aucune technique du métier, pour s'y trouver apte du jour au lendemain. Le parchemin d'un diplôme réalise ce miracle de vous conférer ainsi des mérites subits et le caprice d'une élection vous baptise homme d'État, comme ça, en un tour de main, rien qu'à la faveur du dépouillement de quelques bulletins de vote.

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