‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 58 sur 93 · Paul Gaultier, L'Idéal moderne. Paris, Hachette · texte numérisé non relu

Paul Gaultier, L'Idéal moderne. Paris, Hachette

CD

quitter Zoticus, le cocher, pour le jeune ux Hiéroclès. Je sais bien que la morale 'US enseigne qu'un plaisir, pour acquérir *^ — P- Je perfection qui assure sa valeur, ne doit pas être suivi de regret. Héliogabale se livrait-il à des actes de contrition? L'ivrogne, quand il roule dans le ruisseau, ne songe d'ordinaire qu'à recommencer. Et les escarpes de tout genre ont-ils pour habitude de se repentir? Et les femmes mariées, à sensibilité frémissante, qui déversent le trop-plein de leur tendresse dans le cœur d'amis successifs et empressés, et empressés parce que successifs? Tous ces êtres aux scrupules complaisants proclament hautement leur droit au bonheur, dans le mode d'application qui convient à leur tempérament, ou à l'équilibre de leur budget.

Les romanciers nous objecteront qu'ils n'ont jamais rien écrit de pareil. Le droit au bonheur, pour une femme, consiste simplement à tromper son mari. Combien de fois? Un chiffre, à nous autres hommes, serait nécessaire pour fixer nos idées. Le Conseil delà Légion d'honneur a décoré des femmes qui avaient dépassé une demi-douzaine d'amants; il hésite pour d'autres qui sont allées au-dessus d'une ou plusieurs centaines. Il semble donc, d'après ce calcul, qu'une femme demeure honnête, quand elle se tient dans ce cadre modeste de la demi*douzaine, et que quelque

chose est à redire quand elle excède cette quantité. Un mari possède une femme morale lorsqu'elle ne lui ramène au logis que six à huit amis qui viennent partager sa table et le reste. Tel semble le code actuel.

Aussi bien, le grief fondamental est exposé sans ambages. Ce qu'on reproche à la morale de nos pères, c'est l'esprit de sacrifice dont elle était imprégnée. Plus de contrainte. Que chacun se laisse glisser à ses inspirations propres, et jette son bonnet par-dessus les moulins, et autant de fois qu'il lui plaira. La vraie morale, la voilà. Soit. Seulement, qu'elle ne se réclame pas du nom de morale naturelle. L'esprit de sacrifice est une loi de la vie; depuis la femelle qui se dévoue pour ses petits jusqu'à l'artiste qui s'isole pour se consacrer tout entier à son œuvre, partout les êtres en s'immolant obéissent à la vérité de leur destin. Mais ces êtres retardataires demeurent ignorants des enseignements du catéchisme moderne. Ce nouveau code se recommande par l'imprévu de ses complaisances. Ni les faux pas, ni les écarts, en quelque aberration qu'il s'enfonce, n'atteignent la réputation du marcheur. Tout au rebours; il grandit de ses chutes. Jadis, pour mal faire, il recherchait le silence et l'ombre. Aujourd'hui, il s'étale et se livre en exemple. Libéré de préjugés, c'est un homme de progrès; malheureusement, quand sa femme également est femrne de progrès, des

vacillements inquiétants ébranlent le ménage. On décore peut-être encore la femme. Mais bien du tirage se met en travers des effusions conjugales ; à moins que le mari, juché à une supériorité morale désintéressée et magnifique, en tolérant la femme n'accepte à la fois les honneurs et l'argent. Il faut en effet des compensations au pauvre diable. Les idées modernes éprises de justice lui doivent une récompense qu'il a si honnêtement méritée.

« Une femme s'appartient et doit pouvoir se prostituer. La Révolution est faite pour ça. » C'est en ces termes que s'exprimait M. Rousselle, ancien président du Conseil municipal de Paris K M. Turot, rapporteur au Conseil municipal -, pense de même. Pas de réglementation, rien qui puisse effaroucher la femme qui se vend. Qu'elle soit mariée ou non, qu'importe! Qu'entre deux visites en ville, elle coure faire une a/faire ou deux, ou trois, à une maison de rendez- vous, cela ne regarde personne, « Une gêne momentanée, une note pressante, un embarras transitoire, » voilà plus qu'il n'en faut

1. Maurice Talmeyr, Les Maisojis d'illusion^ p. 4.3, Félix Jouven, éditeur.

2. Conseil municipal de Paris, 1904. Rapport au nom de la 2« commission sur la prostitution et la police des mœurs.

pour excuser sa démarche. Ah ! « les sentiments qu'inspirent nos conceptions occidentales » sont imprép^nés de préjugés hien opaques. Quand l'auhe de Tère nouvelle se décidera-t-elle à dissiper tous ces brouillards?

M. Turot est un penseur et M. Rousselle en est un autre. A quoi servirait l'individualisme issu de la Révolution sinon à accorder à la femme mariée la jouissance de son corps? Hier encore, alors que la lumière commençait à poindre, la femme mariée, à peine échappée aux préjugés séculaires, se contentait d'un amant, plus souvent de deux. Pauvre créature! Incomplètement ouverte aux principes de liberté, elle acceptait la servitude d'une liaison. Il était temps de mettre fin à ce régime d'esclavage. Les maisons de rendezvous se sont créées, et cette organisation neuve, dès le premier jour, apparaissait en harmonie si manifeste avec les aspirations de l'âme moderne qu'un succès de bon aloi, que dis-je, un véritable triomphe a couronné la tentative. Avant 1900, il n'y avait pas dix maisons de rendez-vous à Paris. Elles étaient soixante-seize en 1903, cent vingt-six en 1904. Aujourd'hui leur chiffre dépasse plusieurs centaines. Devant des manifestations aussi éclatantes des réalités, quelles âmes retardataires oseraient encore mettre en doute les lois de l'évolution et du progrès?

Les femmes entretenues, les actrices, les man-

nequins des grands magasins composent la clientèle ordinaire de ces maisons, mais on y croise aussi des femmes mariées dans la proportion de 5 à 10 pour 100, et parmi celles-ci des femmes d'avocats, d'artistes, de fonctionnaires^ de médecins. Que mes lecteurs ne se récrient pas. Ces maisons sont honorables. On y traite d'autres affaires que celles auxquelles les femmes sont consentantes. Les maris des tenancières sont nommés officiers d'Académie et la Légion d'honneur a été accordée à des clients sérieux.

Beaucoup d'étrangers fréquentent ces maisons. Les Anglais, amoureux de chair fraîche, franchissent le détroit pour y goûter une heure agréable. Pareille distraction fait défaut dans leur pays. Les maisons de rendez-vous ont été fermées chez eux. L'Angleterre, qui a eu sa Révolution aussi, n'en a pas tiré les conséquences que nous en déduisons logiquement. C'est un pauvre pays.

Nous, c'est autre chose. U Annuaire de la Société Parisienîie renferme des noms d'élégantes des nouvelles couches qui figurent dans les journaux mondains, et y voient décrites des toilettes qu'elles ont gagnées avec leur argent à elles, en faisant des affaires. M. Talmeyr a vérifié, Madayne Une Telle, née Une Telle, La « coursière » de la maison ne l'avait pas trompé. C'était bien la rue, le cercle du mari, et c'était la famille.

En 1004, à l'Exposition internationale d'Hygiène de Paris, le Jury décernait une médaille d'or à une poudre intitulée : « la Félicité complète \ » Le prospectus très alléchant posait cette question : «A quels maux devons-nous les plus grands tracas de notre existence? » Et il répondait : « A la peur de l'enfant. »

Pour trente sous, le moyen était indiqué : ne plus avoir d'enfant ; et l'auteur de la découverte était récompensé d'une médaille d'or.

Parmi les membres du jury, nous trouvons M. Mesureur, aujourd'hui directeur de l'Assistance publique.

A la prochaine exposition internationale, nous signalons à sa bienveillante attention les Maisons de Rendez-vous. Il y règne aussi la féhcité complète : félicité pour la femme qui y trouve moyen d'équilibrer son budget, félicité pour l'homme qui fait la connaissance d'une femme mariée, félicité pour la tenancière qui réahse de grosses fortunes.

Dès que la poudre « la Félicité complète » obtient une médaille d'or, quelle récompense, quelle médaille d'or à grand module, agrémentée d'une belle devise civique, M. Mesureur ne fera-t-il pas accorder à ces temples d'une félicité triple qu'on appelle les Maisons de Rendez-vous?

1. M. Talmeyr ne donne pas le nom véritable du remède, crainte de lui faire de la réclame, mais il s'agit, affirme-t-il, unpr oduit ouvertement et lyrif4uement libertin.'

Résultat de ces visites masculines aux Maisons de Rendez-vous ou ailleurs.

Une femme honnête sur cinq, assure le professeur Fournier, est atteinte de syphilis. C'est un cadeau de son mari, que cette déchéance vitale. Elle le découvre dans sa corbeille de noces, le mari étant malade auparavant et sachant fort bien qu'il allait contaminer sa femme. Les idées d'individualisme dont il est épris l'empêchent de se laisser attarder par des scrupules rétrogrades. Transmettre la syphilis à sa femme l'empêcherat-il, s'il célèbre bruyamment les bienfaits de la morale à la mode, de monter très haut dans la carrière des honneurs? Non, n'est-ce pas? Alors, pourquoi tant d'affaires?

Il n'est guère de médecin qui n'ait assisté à des crimes de cet ordre. Ils s'accomplissent en dépit des objurgations et de la défense formelle du médecin. En rapportant ces faits à la tribune de l'Académie de Médecine, M. le professeur Fournier a soulevé un coin de voile qui masque la hideur des consciences.

Demain, et quand les jeunes générations seront parvenues à l'âge adulte, je ne sais même si la proportion accusée par M. Fournier ne sera pas dépassée. Une femme honnête sur cinq ; pourquoi pas davantage? En vérité, il serait puéril à l'homme de s'embarrasser de scrupules d'un autre âge. A Técole, on lui aura appris ceci, la fameuse phrase ii|

dëjà citée : « Les bonnes actions sont celles qui nous sont utiles, c'est-à-dire celles qui nous rendront vraiment heureux. » L'utilité pour un syphilitique qui y trouve son intérêt matériel, c'est de se marier le plus tôt possible. Pour que son acte ne lui attire plus tard aucun ennui, pour qu'il récolte le bonheur qu'il espérait, il n'a ensuite qu'à dissimuler à sa femme le mal qu'il lui aura transmis. Sa femme sera syphilitique, il ne la fera pas traiter. M. Fournier a cité des exemples d'un semblable cynisme.

Bientôt, ce sera la monnaie courante. Une morale qui ne repose que surl'utiHté immédiate et l'intérêt bien entendu, est prête à toutes les défaillances. La voix de la conscience est étouffée chez qui n'envisage que la satisfaction de ses appétits. L'utilité, pour celui-là, sera de leur livrer pâture et les conséquences de son acte le laisseront froid, si, comme dans l'espèce, ce n'est pas lui, mais une autre, qui devra porter la peine de son forfait.

Les médecins n'ont point l'habitude d'élever la v'oix pour tout ce qui touche aux questions d'éduîation et de morale. Cette abstention est une faute. j'Académie de médecine leur assure une tribune l'oii leur indignation serait entendue. Toutes les naladies sociales, si elles dépendent de facteurs liversj reconnaissent une cause morale qui tient me des premières places. L'intérêt, pour le crimi-

nel, et il n'en connaît pas d'autre, est de ne pas se laisser prendre. Rendez votre femme syphilitique, si cela vous convient, mais que personne, pas même le médecin, ne soit averti de la chose.

Dans vingt ans^ il n'est guère de collègues de M. Fournier qui seront encore là. La plupart seront partis pour l'autre monde. Nos successeurs auront le temps d'en entendre de drôles. On sait le nombre croissant des avortements criminels qui a triplé depuis cinq ans. Syphilis des honnêtes femmes, avortements, tout cela se tient. C'est aussi pour la femme une utilité manifeste de se faire avorter. Que pourront les protestations des médecins contre la fréquence du crime dont les circonstances atténuantes sont enseignées, dès le jeune âge, sur les bancs de Fécole primaire?

Après la liberté de penser, la liberté de procréer. Sur la voiepubHque, un camelot me glissait l'an dernier la réclame de Fouvrage auquel cette phrase lapidaire sert d'épigraphe : Des moyens à employer pour ne pas avoir d'enfants, ou la grossesse facultative. Cela coûte 5 francs et fait partie d'une collection de librairie dont toutes les publications visent au même but : la suppression de la grossesse. Un journal est annexé à cette officine : la Maternité y véritable livre des familles, ajoute le catalogue. Des conseils médicaux gratuits sont fournis par le médecin en chef de

l'œuvre, chevalier de la Légion d'honneur. Assurément, c'est un esprit pratique, qui tire une manière de gagne-pain, à son jugement très honorable, des conséquences de son individualisme heureusement avisé.

On ne veut pas comprendre que toute civilisation est menée par un petit nombre d'idées directrices; dans un pays rhéteur comme le notre, quand l'idée directrice est fausse, toutes les conséquences en découlent nécessairement, par une logique implacable qui ne se laisse arrêter ni par l'absurde, ni par l'odieux des déductions. Les aliénés obéissent au n pareil tour mental. Sur une conception primitive erronée, ils bâtissent un échafaudage de raisonnements parfaitement cohérents et qui s'enchaînent avec évidence. Le seul point fragile du monument est la base, je veux dire l'interprétation fausse qui a servi de point de départ à tout le reste. L'homme, avons-nous dit maintes fois, ne vit point isolé de ses semblables; il est uni à eux par la multipKcité des liens qui entrent dans la structure et maintiennent la cohésion d'un groupement national.

Un acte devient délictueux s'il nuit aux intérêts de la collectivité. Or la réduction volontaire des grossesses, aboutissant à la diminution de la natalité, engendre forcément Tafiaiblissement de la nation elle-même. La Déclaration des droits de l'homme conduit par une pente insensible à la

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liberté de ravortement, puisqu'un droit dans une société n'a de valeur qu'autant qu'il sert de complément à un devoir corrélatif et que, la liste de ces devoirs, la Déclaration des droits de l'homme a oublié d'en inscrire le premier mot.

Il y a quelques années, nous avons parlé de la fréquence accrue des avortements criminels dans les milieux hospitaliers. M. Doléris la signalait et apportait des chiffres qui accusaient, pour ces habitudes odieuses, une augmentation du triple au cours de ces dernières années. M. Maygrier, accoucheur de la Maternité, à qui nous en parlions ces temps derniers, conclutdansle même sens. Presque tous les avortements de son service sont consécutifs à des manœuvres préalables. M. Maygrier a recours à un artifice très simple pour dépister le crime. « Si c'est venu tout seul, dit-il à la femme, nous n'avons pas à intervenir ; si ce n'est pas venu tout seul, nous avons au contraire à faire quelque chose. » Et les femmes, anxieuses, d'avouer que ce n'est pas venu tout seul et qu'il y a à faire quelque chose.

Plus récemment M. Boissard', accoucheur de l'hôpital Tenon, nous soumettait des chiffres. De 1898 à 1904, le pourcentage des avortements annuels a passé à Saint-Antoine de 6,8 pour 100 à 18,5 pour 100, à Boucicaut de 7,8 pour 100 à

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