CHAPITRE XIV
Avec la diminution de la population, ne nous étonnons pas si le nombre des assassins progresse.
(( L'assassin, comme le voleur, l'escroc ou le satyre, poursuit ou une jouissance illicite ou un moyen illicite de jouissance. » M. Tarde S à qui nous empruntons cette citation, ajoute que les tendances criminelles, dans un ordre social bien équilibré, se contrebalancent les unes les autres, en sorte que les assassinats apparaissent en voie de régression, quand les vols, les escroqueries, les viols augmentent et réciproquement. En France, il n'en va pas ainsi. On assassine autant qu'il y a cinquante ans, et les délits de toute sorte de grossir en courants de plus en plus impétueux. La délictuosité astucieuse et voluptueuse se chiffre par un accroissement énorme-. Débordement d'ar-
î . La CriminalUé comparée, Alcan, édit., 1907, G^ édit., p. nO. 2.lbid., p. 195.
deur sensuelle, déclin général de la véracité et de la bonne foi, telles sont les causes de cette recrudescence.
L'époque où l'homme se pénètre le plus des réalités scientifiques est celle qu'il choisit pour altérer le plus sciemment la vérité. La cause de la civilisation serait-elle donc indissolublement liée à l'esprit du mensonge ? Rien de plus évident puisque Ton entend par civilisation la douceur des mœurs et la substitution du régime industriel ou commercial au régime militaire. Un tel changement exerce immanquablement sa répercussion sur les caractères. Ceux-ci se débarrassent des qualités viriles et du courage, désormais inutiles. La cupidité, l'esprit de ruse : voilà les acquisitions mentales qui assurent le succès. Rions des convictions fortes et de la fidélité à une grande cause. Une seule nécessité s'impose : la réussite à tout prix.
Le sentiment de l'honneur sur lequel a vécu tout le moyen âge s'éteint comme une lampe, où les compétitions furieuses et les conflits d'égoïsme interdisent d'apporter les pauvres cuillerées d'huile dont elle aurait besoin pour émettre quelques ! lueurs échauffantes sur nos cœurs sevrés d'enthousiasme. Ajoutons les promesses de jouissances jetées comme amorce à l'appétit des masses, et l'émancipation des esprits hors la morale traditionnelle. Gomment résisteraient-ils à la tenta-
lion ? D'autant que rinstruction qu'ils reçoivent n'apaise nullement leurs désirs. Elle les excite, au contraire, leur assure les moyens de les satisfaire, si contraires soient-ils à la probité et à la droiture ; le criminel sait déjouer toutes les recherches de la justice, quand d'avance son habileté n'a pas paralysé toutes les mesures de répression par l'art qu'il avait mis à se faufiler entre les articles du Code. Déjà Herbert Spencer avait fait la remarque : « La raison, disait-il, n'est pas un frein ; elle se contente de servir de guide à nos appétits. Loin de rendre l'homme maître de lui-même, l'instruction sans éducation donne l'essor aux plus bas instincts K »
Tarde estime que la stabilité du pouvoir politique a pouvoir de réduire le chiffre de la criminalité générale. Dans une monarchie, à ce compte, la criminalité serait moindre que dans une république. « On ne doit pas priver un peuple de son roi, disait Herbert Spencer, pas plus qu'on ne doit priver un enfant de sa poupée. » Et J. Bourdeau ajoute : « Les poupées ont cela de bon qu'elles font tenir les enfants tranquilles. » Oui, pour ce qui est des révolutions, des changements vertigineux de gouvernement, de toutes les agitations dans le vide. Non forcément pour ce qui regarde la criminalité elle-même. La Prusse, pays monar-
1. Journal des Débats, Les Prévisions d'Herbert Spencer, par J. Bourdeau, 21 mai 1907.
chique, voit par exemple le chiffre des homicides s'accroître chaque année ^ La cause de la criminalité doit être cherchée ailleurs que dans la forme des constitutions politiques. Les poisons physiques et moraux sont les seuls coupables : le poison physique, c'est l'alcoolisme, et le poison moral c'est à la fois l'exaltation des instincts inférieurs de rhumanité qui corrompent l'esprit de famille, et les excitations haineuses qui se masquent sous des étiquettes humanitaires pour mieux accomplir leur œuvre de désorganisation et de régression sociale.
Dans notre livre : Science et spiritualisme % nous pubhions un chapitre sur la peine de mort. S'arroger le droit de tuer son semblable, si la mesure peut se justifier dans les sociétés oii la jeunesse reçoit une éducation forte, devient, dans des pays comme le nôtre, un outrage à l'humanité autant qu'un défi au bon sens. Après avoir veillé avec une jalousie inquiète qu'aucune notion morale ne soit inculquée à la jeunesse, dans laforme où ces notions ont chance de pénétration efficace, voilà que, le crime une fois commis, le jeune homme devenu adulte est rendu responsable d'avoir ignoré une morale qu'on avait sciemment négligé de lui enseigner. On lui coupe la tête. Il ne faudrait pas presser la logique bien fort pour arriver