‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 68 sur 93 · Tarde [loc. cit · texte numérisé non relu

Tarde [loc. cit

2. Ch. Fiessinger, Science et spiritualisme, Perrin, édit. 1907.

h établir que si quelqu'un est coupable, c'est moins le criminel que ses éducateurs.

En ce qui concerne les chiffres, tout le monde est d'accord. On s'incline devant eux sauf à différer sur leur interprétation. Trois éléments de la criminalité sont en progression constante : le nombre, la précocité, l'impunité ^ Les crimes « de sang- » ont augmenté de plus du tiers (dans la période quinquennale de 1901 à 1903 : 313 crimes en 1901 ; 440 en 1905); dans cette quantité, ne rentrent pas les aff'aires classées et tant de crimes d'empoisonnements ou d'avortements dont la justice est moins que jamais informée. La précocité est un autre caractère ; à notre époque d'électricité et de vapeur^ chacun est pressé d'ouvrir sa voie. Le criminel n'attend pas ; c'est aux années d'enthousiasme que sa passion s'allume. « De 16 à 21 ans, il y a une proportion de 420 pour 100 de malfaiteurs ayant commis des tentatives d'assassinat ou des assassinats, alors que la criminalité, de 21 ans jusqu'à la fin de la vie, n'est que de 2 pour 100 2. )) Quant à l'impunité, elle est admirable. Tandis que le nombre des crimes et délits non poursuivis s'élevait, en 1896, à 87.073, cette proportion a atteint le chiff*re de 105.998 en 1905.

1. E. Rostand, J. des Débals, 11 août 1908, Le mouvement social.

2. Reinach, ./. officiel, 4 juillet 1908, p. 1597, cité par E. Rostand.

Il ne vaut vraiment pas la peine de se gêner.

Les causes, alcoolisme, imitation à la suite de publicité détaillée des crimes, lectures malsaines ; tout cela dénote l'impulsivité accrue du sujet. Pourquoi ne pas lui apprendre à résister? Les bienfaits de l'instruction primaire n'auraient pas donné les fruits attendus ! Et pourtant la morale a été enseignée ; elle figure dans les programmes scolaires. Mais quelle morale ! Celle de l'intérêt, puisqu'il n'en existe plus d'autre. Elle autorise tous les compromis, toutes les défaillances, tous les crimes. Pour être heureux, une seule condition est requise : ne pas se laisser prendre. Nous avons vu que les criminels réalisent, d'année en année, d'une manière plus parfaite, cette formule essentielle du programme.

En présence de pareils résultats, on se demande si un vent de folie n'agite pas la société. Et plus tard, quels exemples ! Sont élevés aux plus hautes des fonctions publiques ceux dont le seul métier était d'exciter les appétits et d'attiser les haines. Les malfaiteurs regardent et observent. Vraiment, l'absence des scrupules est une grande force dans le monde moderne. Ils s'évertuent, dans les conditions de leur milieu; à tirer le parti le plus avantageux de cette constatation. S'ils volent, s'ils tuent, est-ce leur faute ? Ils n'avaient pas d'autres moyens de réussite à leur disposition. Et le travail ? Pardon, le travail est un devoir. Ce n'est

pas la déclaration des devoirs de l'homme qui est affichée dans les salles de l'enseignement primaire, c'est la déclaration de ses droits.

Les esprits optimistes — ils sont nombreux — ne se laissent pas impressionner par de pareilles vétilles. Époque de transition que la notre, opinent-ils avec conviction, aujourd'hui, sans doute, il y a quelque peu à redire ; demain, tout se passera à merveille. C'est l'histoire d'un médecin dont le malade va plus mal. Il espère dans l'avenir et continue la même médication. Si pourtant il modifiait son ordonnance? Une aggravation qui rait suite à un traitement n'a jamais impliqué cette conclusion inattendue : que la persévérance dans la médication entreprise amènerait la guérison. 11 faut changer, à cela aucun doute. Et tous les médecins abandonnent leur médication première, pour recourir à une autre dont la seule preuve d'efficacité ne réside pas dans le dépérissement progressif du patient.

Ceci me rappelle une histoire sarrazine. Un calife était hydropique. Les médecins lui avaient promis cinquante ans de vie à condition qu'il suivît leur ordonnance à la lettre. Rien de plus simple que le remède proposé ; l'hydropisie c'est de l'eau, l'eau se change en vapeur quand on la fait bouillir. L'eau du calife se dégagera par un procédé de même ordre, s'il consent à se laisser

plonger dans un four suffisamment chaud. Le calife réfléchit un instant : lalogique du raisonnement lui apparut d'une évidence lumineuse : « J'accepte, » fit-il.

Et il se laissa introduire dans le four. Les médecins attentifs et graves suivaient de près l'opération. «Un peu plus debois,celane chauffe pas assez, commandèrent-ils. » Des bûches énormes furent jetées dans le brasier. « Mais je brûle, gémissait le calife ». « Ajoutez d'autres bûches », clamaient les médecins. « Je meurs, fit le pauvre diable ». « D'autres bûches, d'autres bûches », pressaient ses guérisseurs.

Le calife semblait s'être résigné. « Cette fois, Teau doit avoir disparu. » Les Esculapes firent retirer le calife ; l'àme du malheureux s'était évadée en même temps que son eau. Un amas de chairs informes et rôties, c'est tout ce qui restait du pauvre diable à qui une vie longue et fortunée avait été promise.

Une société succombe plus lentement qu'un calife : c'est la seule différence. Seulement il est des hommes qui protestent contre l'enfouissement logique dans un four et l'apport de nouvelles bûches ; ceux-là sont aisément suspects ; ils passent pour des esprits rétrogrades.

Contre une telle régression morale, quel pauvre recours que la législation d'un pays ?

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